Les vies encloses
Chapitre IV
Ces dessins inachevés comme aux plis des châles Qui ramagent encor le verre déjà noir,
Ne sont-ce pas les vieux reflets des vitres mêmes Se projetant, se délayant, au point qu'ils font
Des fenêtres comme un aquarium sans fond; Ah! tout ce qui survit dans ces armoires blêmes!
IV.
La chambre triste et lasse est enfin résignée
Et s'abandonne au soir qui, sournois, s'insinue: La chambre a l'air plus grande, a l'air aussi plus nue;
L'ombre a tissé ses fils de toile d'araignée Dans les angles, d'abord plus obscurs, du plafond.
Elle fane les étoffes, elle les fonce;
Dans le miroir blêmi, les reflets se défont
Comme d'une Ophélie en larmes qui s'enfonce; Et les plis des rideaux ressemblent aux ornières
Très profondes des vieux chemins d'un vieux pays. Le soir s'amasse, ayant la crainte des lumières,
Autour du lustre et des lampes, surtout haïs, Qui méditent déjà de faire saigner l'Ombre.
Tout s'élague dans les ténèbres grandissantes; Un bouquet riait là, mais il s'efface et sombre
Et, dans l'obscurité, les fleurs sont comme absentes; Les bronzes nus ont des gestes découragés;
Les vieux portraits d'aïeuls, ceux des aïeules feues, S'assombrissent, ont des visages plus âgés,
Et du crêpe a couvert leurs fanfreluches bleues.
La chambre est tout entière en proie au soir; et c'est
Comme si tout à coup la chambre vieillissait.
V.
Le ciel est gris; mon âme est grise;
Elle se sent toute déprise,
Elle se sent un parloir nu;
Car le soir, ce soir, m'est venu
Comme un commencement de crise.
La pendule ourle de minutes
Le silence de la maison;
Ô soir, quel est donc le poison
Que parmi tes crêpes tu blutes,
Pour que j'aie encor ces rechutes?
Couchant de cendre refroidie;
Crépuscule d'âme indistinct;
Mal du soir qui si mal m'atteint
Que c'est comme une maladie,
Et rien d'humain n'y remédie.
VI.
Le soir descend; il est imminent; il approche, Emblème de la mort que trop on oubliait;
— On était trop vaillant, on était trop quiet! — Mais le soir doucement nous en fait le reproche
Car il est comme le précurseur de la mort! Ah! comment s'en sauver, quel moyen qu'on l'élude,
Et qu'on s'illusionne et qu'on le croie en tort Et qu'on échappe à ce qu'il a de certitude,
Le temps de se reprendre au leurre du miroir: Fenêtre où s'envoler, tournant le dos au soir!
Le temps de se reprendre au mensonge des lampes. L'ombre s'aggrave; tout s'oriente déjà
Vers la nuit; seul un lis plus longtemps émergea; Mais, là, tous ces drapeaux qui meurent à nos hampes!
Tous ces cygnes que l'ombre incorpore! Ces ors Se dédorant sur les lambris et sur les plinthes
À mesure que les ténèbres du dehors
Couvrent de crêpe un vieux portrait aux lèvres peintes!
Les bibelots pensifs abdiquent sans effort (Tristes un peu de se sentir des urnes closes)
À l'ombre qui leur fait une petite mort,
Et mon âme s'incline à l'exemple des choses.
VII.
C'est Octobre qui s'en revient avec le Soir;
Frères pensifs, ils reviennent de compagnie S'installer dans la chambre et devant le miroir
Dont la clarté prolonge un éclat qui les nie; Frères lointains, envers lesquels on eut des torts
Qui rapportent un peu de fleurs des jardins morts Pour les intercaler dans les fleurs des tentures,
Les tentures de demi-deuil de la Toussaint. C'est le Soir, c'est Octobre; une cloche se plaint
Songeant confusément à des cloches futures Dont la tristesse en pleurs dans notre âme est déjà!
Le Soir s'installe, et rien de précis ne subsiste; Octobre aussi s'installe et nous revient plus triste Depuis tous ces longs mois où seul il voyagea
Durant l'année, à la recherche de notre âme! Il la retrouve enfin, et doucement la blâme
De l'avoir attendu pour faire accueil au Soir, Et qu'elle soit encor si profane aux approches
De la Toussaint qui vient par un chemin de cloches… Alors Octobre, auprès du Soir, songe à s'asseoir;
Et notre âme s'éplore en voyant, face à face, Ces deux hôtes causer de sa mort à voix basse!
VIII.
On est toujours enfant par la crainte du soir!
C'est l'heure grise et l'heure en deuil qui terrorise… L'âme s'y sent plus désertée et plus déprise,
Et l'élude un moment dans l'éclat du miroir; Mais l'ombre s'accumule et tout nous décolore,
Cygne sur l'eau que peu à peu l'ombre incorpore… Or, n'est-ce pas déjà comme apprendre à mourir
Que se perdre soi-même ainsi, sans qu'on le sente, Dans cette ombre d'instant en instant grandissante?
Mourir, c'est se chercher en se voyant s'enfuir Et s'en aller au fond d'une ombre où l'on surnage,
Obscurité de Dieu dont le soir est l'image!
Quotidien émoi du retour de la nuit
Qui suggère la mort, parce qu'elle est complice
De cette cueillaison d'une âme comme un fruit… Chacun sait son embûche, et que la mort s'y glisse!
Aussi, dans l'ombre accrue, a-t-on des peurs d'enfant; Car on sent, parmi ces crêpes, la mort qui rampe… Qu'on allume la lampe! Ah! vite, un peu de lampe
Qui nous libère des ténèbres étoffant
La chambre pour en faire une chapelle ardente!
On est pris d'une angoisse et comme dans l'attente; Un péril imminent nous menace à coup sûr;
Quelque lueur suprême expire au long du mur; Voici l'ombre qui, dans la chambre, s'acclimate!
Ah! pour s'en prémunir et se sauver encor, Vite la lampe, encor qu'elle ait l'air d'un stigmate,
Et rouvre dans l'air vide une blessure d'or.
On échappe dès lors au morne crépuscule, Que la lampe, de son feu fidèle, a vaincu;
Rassuré par ce clair de lampe contigu,
On écoute les bruits que le soir articule
Par la fenêtre ouverte un peu, vivante un peu, Et les vagues rumeurs dernières du jour feu.
IX.
Le soir quotidien descend
Dans les vitres qu'il décompose;
On y voit s'évanouissant
Comme un encens sur une rose.
C'est un funèbre et bref conflit
Dans les vitres, lasses d'attendre.
Enfin le destin s'accomplit,
Pauvres vitres pleines de cendre…
Et le soir qui manigançait
Dans la demeure enfin pénètre.
Ombre unanime déjà! C'est
Comme une mort dans la fenêtre.
C'est la fin d'un règne; ou c'est-il
Un pressentiment de veuvage,
Un apprentissage d'exil,
Un commencement d'hivernage?
Soir affligeant! On sent enfin
Qu'on est trop seul, qu'on ne vit guère,
Humain à peine et trop divin!
Et que l'Art est un reliquaire
Où l'on enclôt son coeur vivant
Dans un tombeau de pierreries.
Ah! vivre! le soleil, le vent,
La mer, les arbres, les prairies;
Les lèvres et les seins aussi!
Un amour, un but, un calvaire!
Pas toujours ce destin transi,
Cette solitude sous verre.
Mais n'est-on pas ainsi déjà
— Espoir de gloire moins précaire! —
Le saint qui pour soi s'ouvragea
De son vivant, un reliquaire?
X.
Aux heures de soir morne où l'on voudrait mourir, Où l'on se sent le coeur trop seul, l'âme trop lasse,
Quel rafraîchissement de se voir dans la glace! Eau calme du miroir impossible à tarir;
On y s'oublie[2]; on y dérive; on y recule… Oh! s'en aller dans le miroir réfrigérant
Périr un peu comme en une eau de crépuscule, Une eau stagnante, une eau sans but et sans courant
Où le visage nu sombre à la même place. On se poursuit soi-même, on se cherche, on se perd
Dans le recul, dans la profondeur de la glace; On s'y découvre encor, mais comme recouvert
D'une eau vaste et sans fin, à peine transparente, Qui fait que l'on se voit, mais pâle et tout changé:
Visage qu'on aura malade ou très âgé,
Visage tout simplifié qui s'apparente,
Silencieux, avec celui qu'on aura mort…
Le soir de plus en plus en submerge l'image
Et l'enfonce comme une lune qui surnage, Et l'affaiblit comme les sons mourants d'un cor.
Visage en fuite et que toute l'ombre macule, Visage qui déjà se semble avoir fini
D'aller jusqu'à l'enlizement[3] dans l'infini. Ô ce jeu du miroir où soi-même on s'annule!
XI.