Les vies encloses

Georges Rodenbach · Chapitre 35 sur 39

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Les vies encloses

L'âme Sous-Marine

Ne vouloir être aussi que selon les climats

Et selon la douceur de l'heure qu'on traverse.

 

Recommencer sa vie en la changeant! Oui, c'est Se refaire une autre âme en face d'autres fleuves;

Se sentir toujours neuf devant des roses neuves; S'éveiller chaque jour comme si l'on naissait!

 

Mais qu'est-ce une autre terre, une autre floraison,

Et le temps qui chemine avec d'autres visages? C'est dans soi qu'on peut voir les plus beaux paysages,

Faible âme, qu'aimantait ce départ d'horizon!

 

Le voyage est un leurre; on cesse jour à jour D'être soi, pour changer selon le site et l'heure;

Ne vas-tu donc pleurer que si la source pleure, Et ne penser à Dieu que si tinte une tour?

 

Sois toi-même en restant dans ta maison fermée,

Au lieu de devenir un autre à chaque adieu; Bonheur subtil d'orner en soi sa destinée

D'un voyage qu'on rêve et qui n'a pas eu lieu!

 

L'ÂME SOUS-MARINE

 

I.

 

Donc on a l'air de vivre et de mirer la vie,

Et d'être une eau docile où le couchant s'enflamme, Une eau candide où le matin se clarifie,

Comme si l'Univers cessait au fil de l'âme.

 

Oui! c'est vrai que notre âme est pleine de reflets: Arbres, visages, ciels, maquillant sa surface,

Et les astres qui sont comme des feux follets, Et tout ce que la vie à sa surface enchâsse.

 

Oui! c'est vrai que notre âme au monde se fiance!

Mais qu'est-ce de mirer la simple vie humaine Quand, dans ses profondeurs, s'ouvre un divin domaine:

Tout le royaume glauque de l'Inconscience.

 

Qui l'eût prévu sous cette calme nappe d'eau? Voici le gouffre et les richesses sous-marines:

Un idéal trop beau, tombé comme un fardeau, Et des rêves, petites algues argentines…

 

Puis le corail des belles lèvres attendues,

Et, par delà des sables d'or, la grotte triste D'un amour trop rêvé qui nulle part n'existe,

Et qu'on leurre en aimant quelques pâles statues.

 

Vaste abîme du fond de l'âme, insoupçonné: Un rêve qu'on croyait mort et qui continue,

Des désirs s'ébauchant dans une argile nue, Un orgueil qui, dans l'ombre, est un roi détrôné.

 

Prolongement sans fin de cette vie occulte:

Tout un pavoisement, toute une panoplie; Une espérance un peu vague qui se déplie;

Un souvenir ouvrant sa fleur dans l'herbe inculte.