Les vies encloses

Georges Rodenbach · Chapitre 5 sur 39

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Les vies encloses

Chapitre XII

Les vitres tout à l'heure étaient pâles et nues.

Mais peu à peu le soir entra dans la maison; On y sent à présent le péril d'un poison.

C'est que les vitres, pour le soir, sont des cornues Où se distille on ne sait quoi dans leur cristal;

Le couchant y répand un or qui les colore; Et pour qu'enfin le crépuscule s'élabore,

L'ombre, comme pour un apprêt médicinal, Semble y verser ses ténèbres, d'une fiole.

Dans les verres, teintés de ce qui souffre en eux, Un nuage s'achève, un reflet s'étiole;

Il en germe quelque chose de vénéneux,

Menaçant la maison déjà presque endormie;

Et c'est de plus en plus le nocturne élixir… Ah! les vitres et leur délétère chimie

Qui chaque soir ainsi me font un peu mourir!

 

XII.

 

Par ma fenêtre ouverte, une musique arrive Qui traverse l'espace et les crêpes du soir;

C'est d'un accordéon, au loin, à la dérive… Où s'en va la fumée en quittant l'encensoir?

Où fuit le son à qui le couchant s'apparie, Et pourquoi voyager, s'en venir jusqu'à moi

Et dans ma solitude apporter son émoi,

Musique trop en pleurs qu'un léger vent charrie?

Musique en peine de quelle âme? Air aigrelet Qui se traîne comme une vieille sous un châle;

Un air de demi-deuil, on dirait violet,

Mais qui se fane, à chaque instant un peu plus pâle!

 

J'écoute; la musique image l'horizon:

Chocs; titillations; froides gouttes de son

Qui se figent en stalactites dans leur chute; Grains envolés d'un vieux rosaire de couvent;

Musique en rêve! Et comme elle se répercute! Elle cuivre l'espace; elle sale le vent;

Puis elle est défaillante et devient déjà nulle… Presque à ras du silence elle va s'assoupir;

Dans ma fenêtre, c'est comme un dernier soupir Et le tulle inquiet des rideaux en ondule…

Ô soir! cette musique en fuite me fait mal! Car n'est-ce pas mon âme extériorisée,

Et la plainte sans nom que je n'ai pas osée, Et mon chagrin qui voudrait être lacrymal,

Dans cet accordéon plein de mélancolie

Qui comme un éventail en larmes se déplie.

 

Ce triste son lointain jusqu'à moi propagé

S'ajoute dans le soir à la peine que j'ai,

Si bien que c'est, en lui, moi-même que j'écoute,

Ô mon destin jumeau, truchement désolé! Car je l'aime surtout de le voir isolé

Et, comme moi, si seul à poursuivre sa route, Sans que nul s'en émeuve au fond du soir transi

Où graduellement son concert s'émiette.

Mais ma pitié du moins le suit tout inquiète,

Tout affligée un peu, tout exaltée aussi,

Instrument d'idéal qu'aucun coeur ne reflète — Ah! que n'a-t-il été parmi les fifres gais! —

Et qui s'obstine en sons tristement fatigués Pour empêcher la mort du Chant d'être complète!

 

XIII.

 

Le bouquet rose et bleu s'alanguit jusqu'au mauve

Dans l'ombre lente et qui, pour un moment, le sauve; Il s'incline, l'air triste, et comme s'il songeait…

Car l'ombre s'insinue en lui, le décolore,

Et, sentant sa fin proche, il meurt à tout projet.

Quelle est cette alchimie en deuil qui le déflore Et, dans l'ombre, quels sont ces acides latents?

Quel poison est le soir, pour qu'à son influence Tout bouquet se déprenne et qu'il se dénuance,

Comme des fleurs d'ancienne étoffe en proie au temps? Lors le bouquet abdique; il meurt à toute envie;

Il s'est reclos sur lui-même; il a renoncé,

Se sentant devenir de plus en plus foncé,

Et, libre enfin, avec l'ombre s'identifie.

 

XIV.

 

Dans les vitres on ne sait quoi se décompose… C'est le Jour mort, paré des vitrages en fleur,

Qui s'abandonne, beau de la Grande Pâleur. Le couchant vient semer çà et là d'une rose

L'alcôve mortuaire où le Jour mort s'allonge. Lentement, des lointains du ciel, un astre émerge

Et s'allume, à travers le verre, comme un cierge Qui vient veiller, la mort du Jour, d'un feu qui songe; L'obscurité se hisse en tentures de deuil