Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 1 sur 19

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Les Vulnérables

Dédicace

Pour Eunei

OceanofPDF.com

1

 

Corée, 1950

 

Le voyage touchait à sa fin.

La nuit était inhabituellement glaciale, le vent décuplé par la vitesse du train qui filait vers le sud à travers la vallée assombrie. La couverture en coton que June avait volée était assez grande pour l’étendre comme une bâche et en même temps les envelopper tous les trois, son petit frère, sa petite sœur et elle-même, mais elle était usée jusqu’à la corde, et quand le train accélérait brusquement, le vent les transperçait. La nuit précédente, ils s’en étaient débrouillés, mais là, ils voyageaient sur le toit du wagon faute de places libres à l’intérieur, même si on comptait plus de douze voitures. Une massive cohorte de réfugiés avait pris le train d’assaut à la dernière gare, et le temps que les jumeaux aillent se soulager le long de la voie, ils avaient perdu leurs places ; il leur avait fallu gravir l’échelle rouillée qui pendait entre les wagons, June forcée de courir sur une cinquantaine de mètres jusqu’à ce que son frère ait réussi à monter assez haut pour sauter à son tour et prendre pied sur le dernier barreau.

Il y avait un peu plus de vingt personnes sur chaque voiture, des groupes qui rassemblaient familles et voisins, pour la plupart des femmes, des vieux et des marmots, et puis une ou deux grappes humaines semblables à la leur, composées d’enfants qui voyageaient seuls. June avait onze ans, Hee-Soo et Ji-Young venaient d’en avoir sept. Ils étaient faux jumeaux, mais ils se ressemblaient autant que le pourraient jamais un frère et une sœur : seules leurs coupes de cheveux permettaient de les distinguer. June savait qu’ils auraient pu attendre le passage d’un autre train avec des places libres, mais il ne faisait pas encore froid quand ils s’étaient arrêtés juste avant la tombée du jour, et elle décida qu’il valait mieux poursuivre leur chemin tant que c’était encore possible. Il était toujours plus sûr de continuer à avancer plutôt que de s’attarder quelque part. Plusieurs soldats dépenaillés buvaient et jouaient aux cartes près de la guérite de la gare, mais leur présence ne présageait rien de bon, même pour une fille de onze ans. De plus, elle était grande pour son âge, et elle craignait les soldats et tous les vagabonds. Ils se trouvaient maintenant à environ deux cents kilomètres au sud de Séoul, bien au-delà de Chongju, et June pensait qu’ils devraient poursuivre leur route jusqu’à Pusan, plus au sud encore, où vivait la famille de son oncle, même si elle ignorait s’ils avaient fui, ou même s’ils étaient toujours en vie.

En pente douce, le train prit un peu de vitesse et June passa un bras autour des jumeaux, les serrant fort l’un contre l’autre. Aussi aplatis que possible entre les arêtes métalliques du toit, ils se tenaient à l’avant du wagon, et ils subissaient donc de plein fouet les assauts du vent. Ils pouvaient s’estimer heureux d’avoir une couverture, la plupart des réfugiés n’en avaient pas. Il était trop tôt pour dormir, mais il faisait froid, et il valait mieux que les jumeaux ne dépensent pas trop d’énergie, d’autant plus qu’ils n’avaient avalé que quelques biscuits secs aux premières heures du matin. June, elle, n’avait rien pris du tout. La veille, ils avaient bien mangé, parce que June avait trouvé sous un petit pont une ration de boîtes de conserve abandonnée par un GI, une petite tablette de chocolat, et un paquet de biscuits secs. Les deux petits étaient si affamés qu’ils s’étaient jetés sans attendre sur le chocolat pendant que June cognait les boîtes de conserve contre un rocher pour les ouvrir. Elle s’était fait une coupure au doigt et du sang avait coulé sur leur pitance, mais ils avaient néanmoins tout dévoré sans hésiter : deux boîtes de bœuf en daube et une de sardines à la sauce tomate, dont ils avaient léché le fond chacun son tour, avec grand soin, aussi adroits que des chats. Elle les avait forcés à garder les biscuits secs pour plus tard. Ils étaient seuls sur la route depuis que leur mère et leur sœur aînée avaient été tuées deux semaines auparavant, restant d’abord auprès de ceux qui venaient de la même ville, mais se mêlant ensuite au flot ininterrompu des réfugiés qui marchaient vers le sud le long des routes et des berges surélevées des rivières. En d’autres circonstances, le voyage aurait pu être agréable, à travers ces collines qui viraient aux couleurs de la citrouille, du foin et de la grenade, sous un ciel immense et limpide. Maintenant, où que leurs yeux se posent, ils découvraient des arbres qu’on avait abattus pour se chauffer, et une lumière légèrement voilée et oppressante qui venait se réfléchir sur les pentes dénudées. C’étaient autrefois des champs de pommes de terre et de choux, et des terrasses aménagées en rizières, mais tous les plants avaient été arrachés et les terres abandonnées durant les premiers mois de la guerre. Les fermes, si les bombes ne les avaient pas réduites à des tas de décombres, étaient alternativement occupées par les deux camps au cours des mouvements de retraite et d’avancée, puis par des réfugiés de passage, dans la même situation qu’eux. Peu importait que les paysans y soient encore.

Quelques jours plus tôt, June et les jumeaux avaient passé la nuit dans une maison d’à peine vingt mètres carrés avec une trentaine d’autres réfugiés, sans compter le vieux fermier et sa femme qui dormaient dans un coin, tout près d’un coffre cadenassé contenant tout ce qui leur appartenait. Il pleuvait dru ce jour-là ; quelqu’un remarqua ce qui ressemblait à une maison au pied de la colline, et plusieurs réfugiés se mirent à courir pour s’y abriter, puis d’autres, et bientôt quelques dizaines. La bicoque était assez reculée de la route, et ils avaient tous les trois couru très vite pour l’atteindre parmi les premiers. Le fermier avait bien essayé de la dissimuler sous un treillis de branchages et de roseaux improvisé, puis il s’était planté devant, brandissant une fourche, mais, voyant que c’était inutile, il avait baissé la garde. La loi du nombre jouait même en faveur des faibles et des démunis. Le flot humain s’était rué à l’intérieur jusqu’à emplir le petit espace ; les laissés-pour-compte durent rebrousser chemin et poursuivre leur marche sous la pluie battante.

Tout ce que le fermier et sa femme pouvaient faire, c’était s’assurer qu’il leur restait de la place pour la nuit. Ils se montrèrent assez rusés pour partager un peu de leur nourriture dans l’espoir qu’on ne leur prendrait pas tout le reste. Sans qu’on le lui ait demandé, la femme se pressa de préparer une marmite de bouillie d’orge, et chacun eut droit à une demi-tasse ; tous trois durent se partager le contenu d’une timbale en fer-blanc, et June supplia la fermière de la remplir à ras bord, ce qu’elle fit. Ils burent chacun leur tour, serrés les uns contre les autres au milieu de cette horde où tous étaient assis en tailleur, les genoux coincés contre ceux des voisins. Seuls les plus petits enfants pouvaient se rouler en boule ou s’allonger. Tous ruisselaient encore de pluie, et la puanteur de tous ces corps mouillés et sales dans cet espace réduit était indescriptible ; l’atmosphère confinée et humide devint vite rance et irrespirable, et quelqu’un demanda bientôt à June d’ouvrir la fenêtre juste au-dessus d’eux. Après leur repas sommaire, elle prit un peigne en écaille qu’elle tenait de leur mère et entreprit de peigner les deux petits. Avant que la pluie ait commencé à tomber ce matin-là, elle avait remarqué que leurs cheveux étaient striés de blanc et elle entreprit de les débarrasser des colonies de poux qui s’y accrochaient. Elle les jeta par la fenêtre. La tâche était vaine, bien sûr, parce qu’elle n’avait pas de ce savon spécial qui élimine les lentes. Les parasites continueraient donc de se multiplier, sans parler du fait que les tignasses voisines étaient également infestées. Toutefois, depuis la disparition de sa mère et de sa sœur aînée, c’était à elle qu’incombait le soin des jumeaux, elle devait les garder en bonne santé, et donc, dès que l’occasion se présentait, June les débarbouillait, leur frottait les dents et les gencives avec des feuilles de menthe, leur donnait à manger ce qu’elle trouvait ou qu’elle réussissait à marchander, leur cédant tout ce qu’elle pouvait leur laisser sans risquer de trop s’affaiblir.

Depuis toujours dévouée et responsable, et parce qu’elle était la plus proche des jumeaux par l’âge, elle s’était occupée d’eux depuis leur naissance. Il se trouve que son frère et sa sœur aînés étaient aussi jumeaux, si bien que leur famille paraissait composée de trois enfants, plutôt que de cinq, et June était toujours tenue un peu à l’écart des jeux qui unissaient naturellement les quatre autres deux par deux. Ce système d’attraction réciproque lui avait d’abord semblé injuste, mais son caractère indépendant s’en était vite trouvé bien, ce que son père, un homme doux et attentionné, avait parfaitement perçu. Dans leur ville, il était un instituteur respecté, et il lui répétait souvent qu’elle pouvait puiser une grande force dans son individualité, qu’elle devrait apprendre à s’en réjouir. Des années plus tard, elle verrait dans ces paroles une ironie du sort quand il serait faussement accusé d’être communiste et dénoncé aux premiers jours du terrible désastre de la guerre.

Elle peigna ensuite ses cheveux courts et s’aperçut qu’ils fourmillaient aussi de poux ; la petite Hee-Soo lui proposa de l’aider et elle accepta. Plusieurs hommes allumèrent des cigarettes et d’autres se mirent à palabrer. D’abord, les conversations tournèrent autour des rumeurs concernant les différents mouvements des forces en présence : les Américains poursuivaient rapidement leur avancée, et les Nord-Coréens battaient en retraite dans le plus grand désordre, à ce qu’on racontait. On discuta ensuite des meilleurs camps de réfugiés, des parents, enfants, cousins perdus, mais très vite on se remit à parler de la pluie, des tendances de la météo, des poires et des kakis qui devaient être mûrs maintenant (s’il restait le moindre fruit sur les arbres, le moindre arbre dans les vergers), des remèdes les plus efficaces pour leurs douleurs diverses – autant de conversations banales et joyeuses capables de tenir un instant à distance l’ahurissante réalité d’un monde totalement anéanti.

Mais ensuite, un homme se leva et entreprit de reprocher aux autres leurs préoccupations triviales. Il devait avoir une petite trentaine d’années, ce qui paraissait étrange, parce que tout homme de cet âge aurait normalement dû avoir été enrôlé dans l’armée. Il s’exprimait avec fougue et émotion, et à son accent et son vocabulaire, on comprenait tout de suite que c’était un homme instruit. Cela leur était-il égal qu’on commette chaque jour des atrocités, dans chaque ville et chaque village de la vallée ? Cela leur indifférait-il d’être arrêtés non seulement par les soldats des deux camps mais par leurs propres frères ? Il parla de l’anarchie galopante qui sévissait dans tout le pays, des viols, des mutilations et des exécutions sommaires. Un vieillard aux cheveux blancs assis à côté de June rétorqua sèchement que ces accusations étaient injustes : que pouvaient faire à tout cela des gens aussi démunis qu’eux ? C’était suffisamment dur comme ça de ne pas s’effondrer, de survivre, tout simplement.

« La guerre a apporté des vagues et des vagues de sang, poursuivit le vieillard. Et elles ont tout englouti.

– C’est vrai », répondit l’autre. Il s’était tourné complètement pour s’adresser à son interlocuteur, et June s’aperçut que l’une de ses paupières, à demi enfoncée dans son orbite, restait obstinément fermée. Son autre œil était grand ouvert mais décentré et couvert d’un voile gris.

« Mais cela ne veut pas dire qu’il nous faille aussi vite renoncer à toute humanité. Ni que nous devions être indifférents. Hier, au bord de la route, il y avait une vieille femme couchée sur le flanc. Je n’y vois pas grand-chose mais, manifestement, elle souffrait beaucoup. Certains d’entre vous sont sans doute passés devant elle, n’est-ce pas ? » Il semblait s’adresser à June en particulier, mais elle n’en était pas sûre. De fait, elle se souvenait de la vieille femme. Elle faisait peine à voir. Elle s’était souillée devant et derrière et elle ahanait désespérément, comme si elle avait une pomme sauvage coincée dans la gorge. Difficile de savoir ce qui précisément la faisait souffrir, mais elle avait le teint livide. Personne à ses côtés, ni famille, ni biens, pas même un sac, rien que les vêtements qu’elle portait, comme si elle avait été transportée par magie jusqu’au bord de cette route depuis une contrée lointaine. Elle ne portait pas de sandales non plus, et la plante de ses pieds nus paraissait pâle et lisse, comme si on venait juste de la déchausser. La curiosité en éveil, Ji-Young ralentit le pas en s’approchant, mais ils n’avaient rien, absolument rien, à lui donner, et June avait tiré son frère et sa sœur par la main pour les faire avancer plus vite.

« Quand ma mère et moi nous sommes arrêtés, tout ce que cette femme nous a demandé, c’était quelque chose à boire. Cinq, six gouttes d’eau. Rien d’autre. Elle savait qu’elle allait mourir : quelle horreur cela avait dû être pour elle de voir que personne ne lui accordait la moindre attention alors qu’elle réclamait si peu. Pourtant des centaines de gens avaient déjà dû passer devant elle quand nous avons fait cette halte.

– La Sainte Vierge et Jésus sont parmi nous », marmonna quelqu’un depuis l’autre bout de la pièce. On entendit quelques petits rires épars. L’homme tourna la tête, son œil unique écarquillé, en direction de cette voix.

« Je vous parle de décence. D’une chose aussi élémentaire. Nous n’avons pu lui offrir que le plus infime des soulagements. Elle est morte peu après, mais, mon Dieu, elle était seule, effrayée et dans le malheur. Qui ici pourrait souhaiter connaître une fin pareille ?

– Alors, tu l’as ressuscitée ? »

Nouveaux éclats de rire, cette fois francs et sonores. L’homme s’apprêtait à réagir, mais sa mère le tira vivement par la manche pour qu’il se rasseye, il s’exécuta et se tut. Son œil valide était maintenant à demi clos, sa tête et son cou frémissaient légèrement, comme sous l’effet d’une très légère crise cardiaque. Les bavardages reprirent et, quelques minutes plus tard, on aurait dit que l’homme ne s’était jamais levé pour prendre la parole. L’épisode était déjà oublié. Tous étaient chroniquement épuisés et affamés : quand ils s’arrêtaient et trouvaient un abri, le temps semblait s’accélérer de façon paradoxale, et ces instants de repos ne leur paraissaient jamais assez longs, jamais suffisants. Leurs corps étaient prêts à se laisser aller mais dans leurs mémoires défilaient des images qu’ils n’auraient pas voulu voir. Hee-Soo et Ji-Young étaient recroquevillés contre June, leur poids lui était presque insupportable sur ses genoux. Or le sol en terre battue était humide et glacial, et elle craignait qu’ils ne prennent froid, et ceux qui tombaient malades sur la route, elle le savait, voyaient leur état empirer peu à peu, ils s’affaiblissaient, et souvent ils disparaissaient. Elle leur tapotait doucement le dos sur un rythme lent, murmurant cha-jahng, cha-jahng, comme leur mère quand ils avaient fait un cauchemar ou qu’ils ne trouvaient pas le sommeil. L’homme et sa mère étaient assis dos à dos, comme beaucoup d’autres qui tentaient de dormir, et June se demanda s’il avait toujours été dans cet état où s’il avait été blessé aux yeux récemment, depuis le début de la guerre.

Le reste de la nuit se déroula sans incident. C’était une torture de devoir dormir assis, les gens y étaient néanmoins habitués et tout se passa paisiblement dans l’ensemble. Il y eut des grognements, des rêves traversés par des murmures anxieux et insensés, et aussi quelques cris qui les tirèrent chaque fois quelques instants de leur sommeil. De fait, l’homme à demi aveugle poussa un hurlement au milieu de la nuit, et June mit ensuite beaucoup de temps à se rendormir, raidie par avance contre l’irruption d’un autre cri. Ce qui la dérangea le plus fut une voix hantée par la souffrance. Une triste mélopée fredonnée dans le noir. Désormais, après tout ce qui s’était passé, elle se sentait capable d’affronter n’importe quelle image, le spectacle de n’importe quelle barbarie ou n’importe quel désastre, mais les seules notes d’une plainte humaine lui faisaient regretter d’avoir encore un cœur.

Dans la faible lueur précédant l’aube, elle perçut un mouvement. Non loin d’elle, un homme d’une bonne cinquantaine d’années râlait en grimaçant. C’était un de ceux qui avaient raillé l’aveugle. Tous les autres dormaient encore. Elle avait entendu l’air lui passer en sifflant entre les dents. Il semblait terriblement souffrir, et elle s’attendait à ce qu’il appelle à l’aide quand il ferma les yeux et lâcha un soupir rauque. Ses épaules s’affaissèrent. Il paraissait sur le point de s’effondrer, mais contre toute attente, il repoussa le manteau qui lui cachait les genoux et la tête d’une femme se découvrit, le teint blême et l’air totalement hagard. Encore plutôt jolie, malgré ses traits émaciés et cireux, elle avait environ l’âge de la mère de June. Sans la regarder, l’individu lui tendit quelques lamelles de poisson séché avant de sombrer dans le sommeil. La femme glissa les morceaux sous sa tunique et se détourna. D’un air absent, elle caressa les enfants endormis à ses côtés, deux petits garçons et une fille, et là encore ce fut comme s’il ne s’était rien passé jusqu’à ce qu’elle croise le regard de June qui tenta de détourner les yeux. La femme cessa de caresser ses enfants, un instant prisonnière de sa honte, mais ensuite, elle plissa à demi les paupières, ses prunelles devinrent fixes et semblèrent maudire June dans les ténèbres, comme si elles voulaient annoncer un avenir tout proche, un destin funeste et immédiat.

Avec l’aube, les autres ouvraient peu à peu les yeux, la pièce s’emplit de quintes de toux et de gémissements, et les quelques nourrissons présents commencèrent à s’impatienter, leurs ventres réclamant du lait. Hee-Soo et Ji-Young étaient réveillés et ils gémissaient doucement, comme toujours quand ils savaient qu’ils n’auraient rien à manger. Si elle avait eu du lait (si elle avait eu une poitrine de femme pour commencer), elle aurait sans doute tenté de leur donner le sein, mais pour l’heure, elle se contenta de les faire taire, moins pour préserver le sommeil de ceux qui dormaient encore que pour leur éviter de fixer toutes leurs pensées sur la faim. Leur mère leur disait sans arrêt de ne penser qu’à ce qui les attendait par-delà la prochaine colline, dans la vallée suivante, après ce virage, et même si cela ne leur retirait pas une once de douleur, son ordre semblait les faire imperceptiblement accélérer en direction du sud et les rapprocher insensiblement de Pusan, le terme de leur périple. Depuis le début de cette guerre, leur mère paraissait sans cesse les pousser vers l’avant, quelle que soit la contrée traversée et par tous les temps. Les premières semaines, une chaleur torride s’était abattue soudain, le ciel de juillet recouvrant la terre d’un voile de brume étouffant ; puis les nuages s’étaient déchirés et la route était devenue une rivière de boue stagnante. Mouches et moustiques leur avaient bourdonné fiévreusement aux oreilles. Ils avaient néanmoins poursuivi leur chemin, l’esprit à l’arrêt, tout avenir en suspens mis à part celui vers lequel ils persistaient à avancer. Leur mouvement tenait plus de la force d’inertie que de la propulsion. Une nécessité. Mais chacun faisait ce qu’il pouvait. Un matin, quand sa mère était encore en vie, June l’avait vue

quitter la cabine d’un camion de l’ARC1, puis se retourner et accepter plusieurs sacs de nourriture des mains du chauffeur. C’étaient des haricots rouges secs. Sur le chemin du retour, June avait fait semblant de dormir et n’avait réveillé les jumeaux que quand sa mère s’était mise à faire cuire les haricots. Personne n’avait demandé d’où ils venaient. Ils les avaient mangés pour le petit-déjeuner, ou plutôt ils les avaient engloutis, June s’emplissant si vite le gosier qu’elle s’était étouffée pendant plusieurs secondes ; les larmes lui étaient montées aux yeux et sa mère lui avait gentiment tapoté le dos en disant : « Ralentis, ma chérie. On a tout ce qu’il faut maintenant. »

Le vieux fermier se leva, sa femme à ses côtés, et il déclara qu’il aurait aimé offrir un petit-déjeuner à tout le monde mais qu’il ne restait presque plus rien, et il leur demanda s’ils auraient l’amabilité de repartir, maintenant qu’il ne pleuvait plus. Il annonça également qu’il avait entendu parler d’un camp de réfugiés récemment ouvert par les Nations unies à environ vingt kilomètres plus au sud. Personne ne crut vraiment ce qu’il disait, ni du camp ni de ses réserves de nourriture, mais il avait vaillamment supporté leur présence, et les gens commencèrent à rassembler leurs baluchons pour partir. Tandis que les jumeaux bâillaient et se frottaient les yeux pour se réveiller, June brossa leurs vêtements maculés de boue. C’était évidemment inutile, ils ne pouvaient en effet jamais faire de lessive ni de toilette, et leurs vêtements et leur peau étaient totalement imprégnés de la terre rouge orangé de la vallée. Mais elle s’y contraignit tout de même, parce que c’est ce que sa mère aurait fait si elle était encore en vie. C’est ainsi que June formulait pour elle-même chaque décision. Repartir ou prendre un peu de repos. Où s’installer pour la nuit. De qui s’approcher et qui éviter. Mais surtout, c’est ce qui lui permettait de faire taire son instinct animal, son désir de garder pour elle seule le maigre butin qu’ils avaient parfois la chance de trouver ; qui lui interdisait de considérer son frère et sa sœur comme des fardeaux, ou, pire encore, d’avoir l’impression qu’ils allaient la tuer, peu à peu, telles deux terribles sangsues accrochées à sa peau qui la vidaient de sa substance. C’est ce qui l’avait empêchée de s’endurcir contre eux. De les détester. Parce que, bien sûr, elle les aimait, et que comme sa mère elle aurait tout donné pour les protéger, mais, en fait, que lui restait-il d’elle-même à donner ? Elle se sentait creusée par la faim et l’épuisement, seule la peur l’aiguillonnait encore. Elle commençait aussi à comprendre qu’ils ne pourraient plus tenir longtemps à ce rythme, qu’il allait falloir que quelque chose se produise, et vite. La nuit, ils tendaient une oreille attentive pour repérer grenouilles et grillons dans l’espoir d’en attraper quelques-uns pour les manger. Le jour, ils déterraient des racines et des vers. Ils mendiaient et volaient tout ce qu’ils pouvaient, mais trois mois d’une guerre incessante avaient laissé bien peu de choses de valeur. Elle savait aussi qu’elle était trop jeune et impuissante pour les garder en bonne santé. Elle pouvait prendre soin d’elle-même mais quelqu’un d’autre allait devoir les aider. Sinon, ils mourraient, ou, dans un moment de faiblesse, elle les abandonnerait à leur sort, comme il lui arrivait de l’imaginer, leur lâchant les mains tandis qu’ils traversaient le flot rapide d’une rivière, le fracas de l’eau ne noyant qu’imparfaitement leurs cris.

Le paysan demanda une fois de plus à ceux qui s’attardaient de quitter sa ferme. Mais certains n’avaient même pas encore commencé à se préparer au départ et restaient soit accroupis soit allongés à fumer leurs cigarettes. Le paysan se mit à se plaindre, il dit qu’il s’était montré patient et que, maintenant, ça suffisait. Mais personne ne lui prêtait attention, ceux qui avaient commencé à partir continuaient sur leur lancée, tandis que les autres restaient nonchalamment au repos. L’aveugle et sa mère avaient fermé leur baluchon et il le prit sur son dos, arrimé par une bande de tissu qu’il noua sur sa poitrine. Ils sortirent à pas lents juste devant June, et elle vit qu’ils étaient parmi les rares à remercier le fermier et son épouse en quittant les lieux. La fermière avait les yeux gentils, parlait doucement, et quand ils passèrent devant eux, June lui prit la main et demanda s’ils ne pourraient pas rester avec eux quelque temps, même pour seulement deux ou trois jours ; elle expliqua aussi vite qu’elle put ce qui était arrivé à leur famille, lui confia qu’ils étaient désormais seuls au monde. Ils dormiraient dans la remise à défaut de mieux. Le fermier l’entendit pendant qu’il était en train d’exhorter d’autres réfugiés à partir, et il gronda sa femme pour l’avoir seulement écoutée.

« Dans ce pays, tout le monde est orphelin. Allons, allons, les enfants. Filez avant qu’il soit trop tard. Ça vaudra mieux pour vous. »

Mais, au lieu d’obtempérer, June s’assit juste sous son nez, et tira les jumeaux par la manche pour qu’ils l’imitent. Il leur dit de se relever.

« S’il te plaît, grand-mère, laisse-nous rester, implora June, en s’adressant à cette femme comme si elle faisait partie de sa famille. Ne nous force pas à partir.

– Je croyais vous avoir dit de décamper, petits insolents, répondit durement le paysan.

– S’il te plaît, grand-mère ! » répéta-t-elle, et les petits firent chorus.

Le paysan devint fou de rage et attrapa le petit garçon par le bras, en le soulevant comme une poupée. Ji-Young cria de douleur et la femme demanda à son mari d’arrêter. Mais il saisit ensuite June de la même façon et essaya de la forcer à se relever. Elle résista et il s’accrocha à sa tunique et la lui aurait presque arrachée si elle ne s’était pas avancée pour mordre son avant-bras osseux et tanné par le soleil. Il lança un juron et la jeta sauvagement à terre. Elle alla heurter un tas de petit bois soigneusement empilé près des marches qui descendaient vers la minuscule cuisine. June resta étendue sur le sol, le dos et le flanc cuisants de douleur. Pendant un instant, le temps parut s’être arrêté et tout le monde sembla la fixer des yeux jusqu’à ce qu’elle se rende compte que, en fait, ce n’était pas elle qu’ils regardaient. Une partie du tas de bois s’était effondrée, révélant le couvercle d’une énorme jarre en terre cachée derrière. La paysanne se jeta à genoux et essaya de remettre en place les fagots épars.

Quelqu’un aboya : « Eh, l’ancien ! Tu ne nous as pas montré ça hier soir !

– C’est vrai. Allons voir ce qu’il y a dans cette jarre. »

De fait, quand sa femme avait préparé la bouillie d’orge, il s’était appliqué à leur montrer l’intérieur d’un récipient semblable, pratiquement vide mis à part la tasse utilisée pour servir.

« C’est pas votre affaire ce qu’il y a là-dedans ! intervint le fermier. Pas du tout votre affaire. Écoutez un peu, j’ai été patient avec vous ! On n’a plus rien à vous donner. On voudrait bien retrouver notre maison comme elle était ! »

Un des hommes qui fumaient quelque temps auparavant se campa devant le paysan. Il avait environ cinquante ans, les joues rugueuses, les yeux vides et profondément enfoncés. Il dominait l’autre d’une tête et paraissait beaucoup plus costaud, même si, comme tous les réfugiés, il était très maigre. Il parlait avec une pointe d’ironie dans la voix.

« Montre-nous ce qu’il y a là-dedans.

– Jamais ! »

L’homme se précipita vers la jarre. Mais avant qu’il ait réussi à l’atteindre, le fermier tira un gourdin de sous sa tunique et lui en assena un coup sur la nuque. Il s’effondra d’un bloc, comme si on l’avait précipité de très haut. Il tomba la tête la première, et sa chute rendit un son désagréable et creux. June se dépêcha de filer tandis que les réfugiés formaient un cercle autour de la victime, le visage plaqué contre le sol dur ; un épais filet de sang noir s’échappait de son nez. Le fermier resta hébété tandis qu’ils essayaient en vain de le ranimer.

« Il l’a tué, dit un réfugié.

– Alors qu’il avait le dos tourné, rien de moins ! »

Le paysan avait déjà commencé à reculer quand ils l’acculèrent contre le mur. Il parvint à tenir en respect le premier assaillant, mais les autres eurent tôt fait de le mettre à mal, le bourrant de coups de poing et de pied jusqu’à ce qu’il se laisse glisser à terre. Sa femme leur hurlait d’arrêter. Mais ils continuèrent à cogner jusqu’à ce qu’il se recroqueville complètement en se protégeant la tête, braillant comme un malheureux gamin dans une cour d’école, des filets de bave mêlée de sang lui coulant de la bouche.

C’est alors que la maison fut mise à sac. Tout le monde s’en donna à cœur joie. Même ceux qui avaient commencé à repartir vers la route, y compris l’aveugle et sa mère, firent demi-tour pour revenir en force. Que pouvait-on faire d’autre ? Cela leur prit à peine quelques minutes parce qu’il n’y avait pratiquement rien de valeur. On commença par renverser la jarre dissimulée : elle n’était qu’à demi remplie de maïs séché ; puis on prit dans le garde-manger les aliments non périssables, et enfin on vida la cuisine de toutes les casseroles, tous les ustensiles et objets divers qui pouvaient être emportés. June, son frère et sa sœur prirent autant de maïs qu’ils purent ; Ji-Young s’en emplit même la bouche quand ses poches peu profondes furent pleines. (Plus tard, il recracha les grains dans la main de June et elle les rinça dans l’eau d’une rivière qu’ils traversaient.) Quelqu’un fit sauter le cadenas du coffre à vêtements et les femmes se précipitèrent pour le piller ; June eut la chance de pouvoir s’emparer d’une couverture qui tomba entre deux femmes alors qu’elles se battaient pour un chemisier en soie. La couverture en question n’était pas bien épaisse mais très grande, et June savait qu’elle serait utile plus tard. Le reste était surtout composé de vêtements de vieilles gens, usés et tout tachés. Au bout du compte, la maison se retrouva dévastée, le sol jonché de tessons de poterie, de lambeaux de tissu et de débris de meubles. Chaque objet avait été examiné et démonté, et s’il n’avait pas été emporté, il se retrouvait sans valeur. Tandis que tous trois quittaient les lieux, June ordonna aux jumeaux de ne pas fixer la femme du fermier, toujours agenouillée auprès de son mari à moitié inconscient. Le visage ravagé et dément, elle criait comme si on était en train de l’achever lentement.

Le train ralentit et s’arrêta complètement pendant quelques instants avant de repartir : ce changement de rythme tira Hee-Soo de ses rêves. June l’écoutait et se demandait si elle ne ferait pas mieux de la réveiller tant elle paraissait de plus en plus agitée. Elle appelait leur père comme s’il s’était laissé enfermer dans son bureau, en proie à une immense détresse.

« Tiens bon, papa, criait-elle presque à pleins poumons. S’il te plaît, encore un petit peu. Maman n’a pas trouvé la clé. »

June les borda soigneusement dans la couverture, glissant les bords en lambeaux sous leurs pieds. Les étoiles venaient d’apparaître, plus brillantes à chaque seconde tandis que le ciel s’assombrissait. À une autre époque, dans une autre vie, elle les aurait trouvées belles, elle aurait même réveillé son frère et sa sœur pour qu’ils contemplent leurs constellations, mais, en ce moment, elle ne pouvait que les trouver invraisemblablement lointaines et parfaites. Tout à fait impassibles. Après que le train eut pesamment recommencé à rouler, Hee-Soo recouvra son calme ; Ji-Young n’avait pas un seul instant cessé de ronfler légèrement. Il dormait toujours bien, en toutes circonstances. June aurait bien voulu s’endormir aussi pour quelques heures au moins : il lui fallait reprendre des forces pour le lendemain. Mais rien à faire. Elle était totalement épuisée et ses propres membres lui paraissaient aussi frêles et vieux que les bras squelettiques de la paysanne. Pourtant, son esprit resta actif toute la nuit comme un moteur bien alimenté, tournant et tournant encore jusqu’à vrombir fort et longtemps, emporté par son propre emballement et indifférent à tout le reste.

Leur père avait disparu le premier. La dernière fois qu’elle l’avait vu, il saignait du nez, de la bouche et des yeux, agenouillé sur le sol, les mains attachées dans le dos, un officier de l’armée de Corée du Sud le dominant allègrement de toute sa taille et lui pressant le canon d’un pistolet contre la tempe. Le reste de la famille, à l’exception de son frère aîné, était entassé à l’arrière d’un gros camion de marchandises, tous emportés avec les familles des autres hommes qu’on venait d’arrêter et de rassembler. Personne ne leur avait expliqué où on les conduisait. Tout s’était passé si rapidement, en l’espace d’un après-midi, une semaine seulement après le début de la guerre. Les troupes sud-coréennes se retiraient à vive allure et traversaient les villes. Une panique générale s’était emparée de la population qui craignait les représailles des communistes tandis que le front se déplaçait vers le sud. On emplissait frénétiquement charrettes, brouettes et voitures quand on en avait de tout ce qu’on pouvait y entasser. Mais, contre toute attente, les forces de l’ARC se montrèrent aussi impitoyables que les soldats du Nord, et peut-être même plus. Ce matin-là, toute la famille de June était en train de faire les bagages quand le capitaine de la police locale, officier de l’ARC, et deux soldats en armes firent leur apparition dans le patio et ordonnèrent au père de June de les accompagner à la gare. Il se contenta d’abord de hocher la tête, comme si leur présence n’avait rien d’incongru. Mais quand ils l’empoignèrent pour l’emmener, il éclata soudain de colère, exigeant de savoir ce qu’ils faisaient, pour quelle raison on l’arrêtait. Ils refusèrent de répondre. Devant sa résistance, un des soldats lui donna un coup de crosse en plein visage qui le précipita par terre. Il avait le nez écrasé. Le frère aîné de June, Ji-Hoon, alors âgé de quatorze ans, se jeta impétueusement sur le soldat mais il fut rapidement maîtrisé, et ils le chahutèrent avec cruauté avant de le forcer à monter à l’arrière d’une berline, aux côtés de son père, à demi évanoui. June assista à toute cette scène depuis la maison ; elle venait de rassembler les quelques vêtements qu’elle voulait emporter, tandis que le reste de la famille était aligné dans le patio, et quand son père reçut ce coup au visage, elle n’eut pas l’impression d’être témoin d’un épisode réel, ni même plausible. Il lui semblait qu’elle avait alors crié de toutes ses forces, comme sa mère et sa sœur aînée (les petits, eux, sanglotaient), mais une semaine plus tard, lors d’un moment de pause sur la route, sa sœur aînée lui demanda comment elle avait pu rester si impassible et calme. « Qu’est-ce qui cloche dans ta tête ? » avait-elle demandé, désespérée, un peu comme si l’absence de réaction de June constituait davantage une confirmation de son caractère qu’une réelle surprise.

Le père et le frère de June furent emmenés. On ordonna au reste de la famille d’attendre. Deux heures plus tard, un camion s’arrêta devant leur porte et ils durent prendre place sur le plateau, où une autre famille dont le père était absent se trouvait déjà. Le camion passa prendre deux familles supplémentaires et se dirigea vers la place principale de leur ville. Là, ils retrouvèrent son père, ainsi que trois autres hommes. On les avait manifestement roués de coups, leurs visages étaient tuméfiés et sanguinolents. Le frère de June ne se trouvait pas avec eux. Le capitaine de la police annonça que ces quatre hommes étaient des espions envoyés en éclaireurs par le Nord, ce qu’ils avaient fini par reconnaître au cours des interrogatoires. Ni son père ni les autres n’eurent le droit de contester ces accusations. Une petite foule s’était rassemblée, y compris certaines personnalités locales qui se tenaient nerveusement derrière le capitaine. On força ensuite son père et les autres à s’agenouiller. L’officier marqua une pause puis fit signe au chauffeur du camion d’éloigner son véhicule. June n’entendit même pas les coups de feu. Ils roulèrent pendant environ une heure en direction du sud, puis on leur ordonna de descendre et de rejoindre les rangs des réfugiés qui se pressaient sur la route. Au contraire des autres, ils n’avaient rien de plus que les vêtements qu’ils portaient, même si leur mère avait eu le temps d’emporter une ceinture bourrée de billets dans le chaos des derniers moments passés à la maison. Sa mère demanda au chauffeur s’il savait où on avait conduit son fils, et il répondit qu’un camion plein de jeunes conscrits avait été envoyé sur le front. Mais il avait un air bizarre et, en le pressant de questions, elle finit par lui faire avouer que le camion en question avait été pris en embuscade, à ce qu’on racontait, et que tous avaient été tués ou faits prisonniers. Lors des semaines qui avaient suivi, elle demanda à tous ceux qu’elle croisait s’ils avaient vu son fils, ou entendu parler de lui. Le seul renseignement qu’elle obtint d’une habitante de leur ville fut que, selon certaines rumeurs, de jeunes Sud-Coréens avaient été enrôlés de force par les communistes et emmenés vers le nord.

June continuait à essayer d’obtenir des nouvelles de son frère chaque fois qu’elle en avait l’occasion, bien qu’elle fût sûre de ne jamais le revoir. Soit il tomberait au combat, soit ils mourraient tous sur la route. Mais même dans la petite ferme, elle donna son nom à ceux qui l’entouraient, peut-être avant tout pour rassurer les jumeaux.

Les petits dormaient profondément. Elle vacillait, elle aussi, et elle avait faim. Parfois, les crampes d’estomac la tenaillaient toute la nuit, alors que les jumeaux avaient déjà sombré dans le sommeil, et dans ces moments-là, et dans ces moments-là seulement, elle s’autorisait à gémir et à pleurer. Au matin, le courage lui était revenu, son cerveau était déjà en ébullition pour trouver comment ils allaient dénicher quelque chose à manger dans la journée.

Ils avaient constamment faim, le besoin de se nourrir montait en eux comme l’eau d’un puits durant les pluies de printemps, chaque jour plus envahissant jusqu’à ce que, étrangement, l’impression se transforme en une insupportable plénitude, un flot de vide pressant qui ne voulait pas reculer. Au début, lors des premiers jours de marche, quand il leur restait de l’argent, ils achetaient parfois du riz ou du chou séché aux autres, et leur mère faisait de la soupe ou de la bouillie dans une petite casserole en fer-blanc qu’un ancien voisin leur avait aimablement cédée. Parce qu’on ne leur avait pas laissé le temps d’emporter ce qu’ils venaient d’empaqueter, ils avaient avec eux beaucoup moins que les autres réfugiés. D’abord, ils s’interdirent de ressasser leurs propres malheurs, jugeant qu’ils ne pouvaient assurément être que transitoires ; tous se hâtaient en direction du sud vers ces camps de réfugiés dont parlait la rumeur, bien au-delà du front, où les attendaient sans nul doute de la nourriture en abondance et des tentes. Un jour, une colonne de camions américains les avait doublés, les soldats leur avaient jeté des oranges et des friandises, et ils s’étaient dit que c’était bon signe. Mais rapidement, en l’espace de quelques jours, plus personne n’avait pour ainsi dire rien à vendre, ou, quand quelqu’un acceptait, un bol de riz ou quelques morceaux de calamar séchés étaient d’un prix si exorbitant que leur argent n’avait pratiquement plus aucune valeur. Et donc, ils s’étaient tous les cinq – sa mère, sa sœur aînée, les jumeaux et elle-même – mis à fouiller les alentours et à récupérer ce qui pouvait l’être, s’éloignant de la route durant une partie de la journée pour ramasser ce qu’ils trouvaient dans la campagne, légumes verts et racines, baies sauvages et graines, inspectant même les camions et les tanks américains abandonnés, malgré le danger, pour voir si rien n’y avait été laissé. Les Américains semblaient avoir des stocks inépuisables et se montraient généreux et même prodigues. Évidemment, tout le monde le savait et c’était vraiment un coup de chance de tomber sur un véhicule qui n’avait pas encore été mis à sac.

Un après-midi, les jumeaux firent une trouvaille exceptionnelle : ils repérèrent le rotor arrière d’un hélicoptère qui s’était écrasé derrière une ferme bombardée. Il devait se trouver là depuis une bonne semaine à en juger par les restes des pilotes éparpillés autour de l’épave. Les oiseaux, les rongeurs et les chiens errants s’y étaient attaqués jusqu’à ne laisser que les os ou presque sous les uniformes en lambeaux. Des tessons de bouteilles de bière jonchaient le cockpit. Mais dans une caisse derrière les sièges, ils découvrirent tout un trésor intact : une demi-douzaine de paquets de bœuf séché et une boîte de conserve de mortadelle. Comme la fois précédente, ils ne purent s’empêcher de dévorer la viande tout de suite ; leur mère n’en voulut pas, prétendant ne pas supporter l’odeur quand elle découpa le bloc rosâtre en quatre tranches épaisses avec le bord du couvercle ; mais tandis qu’elle s’empiffrait de cette chair salée et luisante, June vit sa mère se lécher les doigts, les yeux mi-clos, perdue l’espace d’un instant en un autre lieu et un autre temps.

Ainsi s’écoulaient les jours sur la route. Impossible de prévoir ce qui allait se passer, les moments où la terre tremblait et tous les autres où régnait un calme plat alternant avec une ironie cruelle. On pouvait devoir son salut au seul hasard, ou bien tout perdre. C’était précisément ce qu’il y avait là de terrifiant, ce qui empêchait June de dormir la nuit et la maintenait en haleine durant le jour. Et pourtant c’était cette terreur même qui la modelait peu à peu, qui alimentait sa vigilance jusqu’à tremper son être entier, à l’exclusion de toute autre faculté.

Cela se produisit peu de temps après la découverte de l’hélicoptère par les jumeaux, lors d’une magnifique et lumineuse journée ; le ciel était majestueusement constellé de hauts nuages, la fraîcheur d’une brise légère dévalait la pente des collines. Bien nourris, ils se sentaient plus forts, plus vigoureux, et ils couvraient de bonnes distances, les plus petits manifestant moins de peine à garder le rythme. Et ils étaient d’humeur légère, enfin, aussi légère que possible étant donné les circonstances. Une femme à l’air particulièrement hagard qui marchait dans la même colonne avait même offert un improbable ballon de football à Ji-Young. Il avait appartenu à son fils dont il faisait la fierté mais qui avait succombé à une infection généralisée quelques semaines plus tôt. Ils avaient couvert à pied presque toute la distance qui les séparait de Pyongyang. Cette femme était accompagnée de ses deux filles, et toutes trois portaient de lourds baluchons sur le dos. Elle avait tenu jusque-là à garder ce ballon, mais c’était un vrai fardeau parce qu’il s’échappait sans cesse des paquets, et elle espérait pouvoir l’offrir à un autre jeune garçon. Il était un peu dégonflé mais presque neuf, et la mère de June avait d’abord un peu rechigné à l’accepter, précisément parce qu’ensuite il faudrait le porter, mais Ji-Young bondissait de joie et elle n’avait pas eu le cœur de refuser. Ils prirent bientôt l’habitude de s’arrêter une ou deux fois par jour pour jouer dans un carré d’herbe, et d’autres enfants se joignaient régulièrement à eux pour échanger quelques passes avant que leurs familles ne les rappellent, tandis que la mère de June et sa sœur aînée, Hee-Sung, les regardaient depuis les talus de la route. Tout le monde était épuisé et affamé, mais c’était gai, pour un instant au moins, de voir simplement les enfants s’amuser un peu. Ce jour-là, la partie allait bon train quand une colonne de camions et de blindés légers les dépassa. C’étaient les communistes qui roulaient vers le nord. On racontait que les Américains les forçaient maintenant à évacuer la poche qu’ils avaient obstinément tenue aux environs de Pusan, et que les Nord-Coréens étaient contraints à une retraite totale. Quelques heures plus tard, une petite troupe les suivit, des dizaines d’hommes tout au plus, qui traversèrent leurs rangs d’un pas pesant, rapide et régulier. Ils étaient en piteux état, certains dans une condition pire encore que leurs propres cohortes de civils ; un certain nombre étaient blessés, et au moins un quart ou un cinquième avaient perdu leurs armes. Ils firent néanmoins une pause suffisante pour exiger des réfugiés qu’ils les nourrissent, ils les forcèrent à ouvrir leurs baluchons, et Hee-Sung qui portait le bœuf séché décida toute seule de dévaler le talus pour rejoindre les joueurs de football afin de mettre leur pitance en sécurité. Les paquets de viande séchée avaient été soigneusement fixés à sa poitrine par une longue bande de mousseline. Ils prenaient soin de cacher leurs trésors, et ne les sortaient prudemment que la nuit, quand ils pouvaient se serrer les uns contre les autres et grignoter les délicieuses tranches en secret. La mère de June avait de toute façon commencé à lui bander la poitrine, parce que, à quatorze ans, Hee-Sung avait déjà les seins opulents et rebondis d’une femme. Elle lui avait aussi coupé les cheveux court, ainsi que ceux de June, elle leur maculait le visage de terre tous les matins et leur faisait porter des casquettes de garçons, car un certain danger était toujours présent. Ils avaient vu des soldats des deux camps enlever des femmes et des filles, certaines à peine plus âgées que June ; ils attrapaient tout simplement une fille dans les rangs des réfugiés et l’emmenaient dans leur camion. Avec un peu de chance, ils ne la tuaient pas, et l’abandonnaient là où elle pouvait être retrouvée ou rejoindre les autres par ses propres moyens.

Quand un soldat s’arrêta au niveau de la mère de June, elle se leva et lui tendit un minuscule paquet d’orge et un autre de riz, affirmant qu’il ne lui en restait qu’un seul autre pour nourrir toute sa famille. C’était un caporal, à en juger par les barrettes de son uniforme ; il lui beugla de lui donner l’autre aussi et elle obtempéra en gémissant. Mais June savait qu’elle en avait caché une quantité beaucoup plus importante dans son collant sous la plante de ses pieds et au bout de ses sandales en caoutchouc. Le soldat empocha le paquet, et lui et son escouade s’apprêtaient à repartir quand ils aperçurent les enfants, immobiles et muets sur leur terrain de football improvisé, le ballon abandonné au beau milieu.

« Allez, reprenez la partie », leur cria-t-il. Il était sale et mal rasé, son uniforme, maculé de sang et de boue.

Aucun ne bougea et il répéta : « Jouez ! Jouez ! »

Un des garçons poussa le ballon du bout du pied et un autre le passa rapidement à Hee-Sung qui shoota maladroitement. Elle n’avait jamais joué au football. Le caporal grommela quelques mots indistincts, tendit son fusil à un autre soldat, et sauta à bas du talus, en pestant contre les cours d’éducation physique inadéquats dispensés dans les écoles. Deux de ses camarades le rejoignirent. Il fit un signe à l’adresse de Hee-Sung en lui réclamant le ballon et ordonna : « Regarde-moi ! » Elle avait tenté de se fondre dans la mêlée des autres enfants, mais elle était la plus âgée et la plus grande. Il commença par faire passer rapidement le ballon d’un pied à l’autre, puis l’expédia d’un mouvement bien calculé à l’un de ses soldats qui l’envoya au suivant. Le ballon revint ensuite vers le caporal qui le réexpédia immédiatement vers Hee-Sung, laquelle se pencha pour le saisir entre ses mains.

« Mais qu’est-ce que tu fabriques ? beugla-t-il, exaspéré. Tu le bloques et puis tu passes ! » Hee-Sung hésita et puis fit ce qu’il lui demandait, mais quand le ballon roula jusqu’à lui, il se contenta de l’écarter du bout du pied. Il s’était manifestement raidi. Quand il marcha vers elle, tout le monde se pétrifia et la mère de June se mit à crier de désespoir dans sa direction, mais en conservant un ton presque familier, la voix soudain étrangement jeune et mal assurée. Il fit comme s’il n’avait rien entendu, et quand il atteignit Hee-Sung, il lui arracha sa casquette et examina attentivement ses cheveux courts. Il la saisit ensuite par le cou, et il plaqua sa main libre entre ses jambes. Elle s’affaissa jusqu’à terre pour tenter de se dégager, tandis que sa mère le suppliait de la laisser tranquille. Il finit par la lâcher, et durant un court instant on aurait dit qu’il allait la frapper, ou lui décocher un coup de pied. Mais il se contenta d’escalader le talus pour retourner sur la route. Hee-Sung s’était éloignée en rampant, mais les deux autres soldats la relevèrent en disant qu’elle faisait un « sacré joli garçon ». Le caporal leur dit qu’il était temps de repartir maintenant, ils continuèrent néanmoins à la tripoter, et même à la malmener, pétrissant ses cheveux courts, ses hanches, et maintenant sa poitrine. L’un d’eux, dont les yeux étaient très rapprochés, un peu comme ceux d’un opossum, la palpa de nouveau et lui ordonna de retirer sa tunique. Elle refusa. Il la gifla et tira violemment sur l’étoffe, révélant la bande de tissu qui lui emprisonnait la poitrine ainsi que les formes qu’elle dissimulait. Sa mère se précipita vers eux en hurlant, et l’autre soldat lui assena un coup de poing qui la fit s’écrouler lourdement par terre. Momentanément hébétée, elle avait perdu une dent, et sa bouche et sa lèvre saignaient abondamment ; impuissante, June courut vers elle pour l’essuyer avec sa manche. Elle pleurait, le reste des enfants et Hee-Sung aussi. Elle était terrifiée et ses épaules grêles tremblaient. Le caporal regardait le spectacle depuis la route. Le soldat dit à Hee-Sung de lever les bras et il défit le bandage, le déroulant comme une bobine, et au milieu de l’opération les paquets de viande séchée tombèrent à terre.

« Eh bien, regardez-moi un peu ça ! » dit-il en les ramassant. Il inspecta les morceaux de bœuf et les étiquettes. « Où avez-vous trouvé ça ? »

Elle ne répondit pas.

« Qui tu es ? Une espèce de putain pour les étrangers. C’est de la bouffe américaine, ce truc.

– Je vous en prie, je les ai trouvés, c’est tout.

– Qu’est-ce que tu leur as fait pour mériter un cadeau pareil ?

– Rien. Rien du tout. Je vous en prie, je dis la vérité.

– Mon œil !

– Voyons un peu ce qu’elle cache d’autre », dit le deuxième soldat.

Elle n’avait plus rien sur elle, c’était évident, mais l’homme continua de dérouler la bande de tissu avec une horrible et méticuleuse patience. Bientôt, elle se retrouva poitrine nue, ses seins aussi blancs que du lait. Elle tenta de se couvrir mais il la força à garder les mains en l’air, et tout ce qu’elle put faire fut de se cacher le visage dans le creux de ses coudes en sanglotant.

« En voilà de jolis fruits, dit l’autre soldat.

– Elle est à moi, déclara celui qui avait des yeux d’opossum en la saisissant par le bras.

– Toi le premier, si tu veux. »

Elle sembla perdre le contrôle de ses jambes et il leur fallut presque la porter jusqu’à la route où ils hélèrent un camion bâché. Ils parvinrent rapidement à un accord avec le chauffeur qui désigna le plateau de son véhicule. Très peu de soldats avaient la chance de voyager en camion. Mais alors qu’ils la tiraient vers l’arrière, Hee-Sung se mit à résister, freinant le mouvement en enfonçant ses pieds dans la terre tassée de la route. Le soldat la souleva entre ses bras et la jeta sur son épaule pour la porter jusqu’au plateau du camion. Elle lui tambourina le dos en battant des jambes. Son camarade sauta à l’intérieur le premier et il la hissa jusqu’à lui avant de grimper à son tour. Il cria au chauffeur de démarrer mais le camion ne bougea pas : il avait calé pendant qu’il tournait au ralenti. Le chauffeur dut s’y reprendre à plusieurs fois avant que le moteur ne se remette en marche. C’est à ce moment-là que sa mère, qui avait précipitamment escaladé le talus, atteignit le camion, et alors qu’il s’ébranlait, elle s’accrocha au hayon et y resta suspendue tandis que Hee-Sung hurlait à l’intérieur : Uhm-ma ! Uhm-ma ! En écho, la mère criait le nom de sa fille : Hee-Sung-ah ! June gémissait elle aussi, ainsi que les jumeaux, pétrifiés à côté d’elle, mais elle n’entendait pas le son de sa propre voix à cause de ces terribles vagissements, ces hurlements de victimes qu’on égorge.

Bientôt un autre bruit couvrit tous les autres : le vrombissement de deux avions qui passèrent comme deux éclairs d’argent au-dessus de leurs têtes. Ils volaient à basse altitude et faisaient trembler le sol tandis qu’ils traversaient la vallée sur toute sa longueur en quelques secondes, avant d’obliquer dans le lointain et d’entamer une longue ascension. Ils disparurent presque complètement, mais June se rendit vite compte qu’ils revenaient. Soudain la colonne de soldats et de réfugiés se dispersa. Les gens se mirent à courir en désordre vers les champs. Le camion avait pris de la vitesse et parcouru quelques dizaines de mètres mais il s’arrêta soudain et sa mère put monter à bord tandis que les deux soldats et quelques autres s’enfuyaient. Hee-Sung et sa mère ne les suivirent pas. Elles s’étreignaient, s’embrassaient, se serraient l’une contre l’autre, juste avant le terrible déferlement de bruit et de lumière.

Quand June ouvrit les yeux, le camion avait disparu. Dans une détonation assourdissante, June et les jumeaux avaient été renversés par le souffle de l’explosion. Elle ressentit une violente pression sur ses tympans et pendant plusieurs minutes elle ne s’entendit même plus respirer. Les avions n’étaient passés qu’une fois et avaient largué quelques bombes avant de repartir. Instinctivement, elle s’était couchée sur son frère et sa sœur, et quand elle se releva et regarda vers l’endroit où se trouvait le camion, il n’y avait plus qu’un demi-châssis en flammes. Elle ordonna aux deux petits de rester à couvert et elle se précipita vers l’épave, dans un silence absolu, son cœur près d’éclater dans sa poitrine.

Il ne restait plus qu’un amas de débris, les pièces du camion étaient éparpillées jusqu’à des dizaines de mètres de part et d’autre de la chaussée. L’épave en flammes se trouvait au bord d’un cratère noirci que l’explosion avait creusé dans la terre de la route. Environ deux mètres de profondeur et cinq ou six fois plus de large. Mais il ne restait pas grand-chose d’autre. Plus tard, elle entendrait un soldat dire que le camion était lourdement chargé de munitions et que l’une des bombes avait touché directement la partie bâchée du plateau. Elle fouilla du regard le champ en contrebas et découvrit les corps déchiquetés des deux soldats : l’homme aux yeux rapprochés avait un grand disque de métal en dents de scie logé dans le cou, son sang formant une flaque sombre sur le sol. L’autre corps était décapité, mais sinon intact. Elle se raidit en prévision de la plus horrible des découvertes. Mais malgré toutes ses recherches, malgré les cercles concentriques qu’elle décrivit, elle ne put trouver la plus petite trace ni de sa mère ni de sa sœur. Pas le moindre lambeau de leurs vêtements, pas une mèche de leurs cheveux. C’était un peu comme si elles s’étaient soudain élevées vers le ciel, qu’elles se soient fondues avec les derniers sillages de fumée laissés par les jets que soulevait maintenant une brise venue du sud et qui disparaissaient loin au-dessus de sa tête.

Le train avait adopté une allure régulière, il progressait désormais dans le lit de la vallée obscurcie à la vitesse du trot rapide d’un cheval ; le rythme de la locomotive et la chaleur diffuse montant des corps des jumeaux berçaient June qui était au bord de sombrer dans le sommeil. Un sommeil virtuel, parce qu’elle ne rêvait pas ; elle ne rêvait plus jamais vraiment. À la place, son esprit semblait se surveiller lui-même en une sorte de vigilance animale et, comme à distance, elle les voyait tous les trois blottis sous la couverture grise et terne, têtes et pieds si bien cachés que l’ensemble faisait penser à une énorme poche duveteuse renfermant les œufs d’une araignée ou d’une mite, fixée sur le toit du wagon dans une position telle qu’elle pouvait voyager sans risque d’être détruite. Les derniers survivants de leur famille. Les seules pensées qui se formaient dans sa tête étaient celles qui enregistraient les distances parcourues, le cliquetis des compteurs d’essieux, les grincements dans les virages, et l’idée que poursuivre leur route était la meilleure façon pour eux de rester ensemble et de se garder des dangers. Avant de s’endormir pour de bon, elle restait déterminée à une seule chose : ils demeureraient perchés sur ce train aussi loin qu’il voudrait aller, aussi loin qu’il voudrait bien les conduire. Il n’y avait quasiment aucune chance de dénicher quelque chose à manger dans ce train, au contraire de ce qui se serait passé dans un camp ou un autre. Difficile de voler ou de mendier à l’intérieur des wagons, et carrément impossible sur le toit. Mais la route les avait épuisés, et elle calcula que cela vaudrait peut-être la peine d’avoir le ventre vide pour rester dans leur cocon, le temps d’atteindre Pusan dans deux ou trois jours. Si elle avait pu leur administrer une potion pour les faire dormir jusqu’à l’arrivée et apaiser les crampes de leurs estomacs, elle l’aurait fait, même si cela ressemblait dangereusement à la mort. Car dans chaque village il y avait un fournisseur d’herbes médicinales qui préparait des tisanes capables de vous plonger dans le sommeil – même le sommeil le plus profond, si on voulait, pour les affligés et les agonisants.

Mais qu’aurait fait June si elle avait eu les herbes nécessaires ? Elle n’aurait pas craint de les voir en boire trop. Elle aurait peut-être même dérobé du sucre ou du miel pour donner bon goût au breuvage, et leur aurait permis d’en boire tout leur saoul avant de les laisser s’endormir contre elle, accrochés à son ventre comme ses propres enfants, et elle leur aurait raconté une belle histoire sur le fabuleux repas qui les attendait chez leurs cousins. Elle aurait donné sa vie pour eux, mais elle avait commencé à entrevoir le revers de la médaille : il y avait des limites aux souffrances qu’elle accepterait de les voir endurer. Ils étaient dans un état grave. Leurs pommettes, tout comme les siennes, étaient affreusement saillantes, et leurs ventres anormalement enflés, la peau brillante et tendue comme celle d’un tambour. Les cheveux de Ji-Young commençaient à tomber, et Hee-Soo avait sur le dos une éruption galopante de boutons purulents. Les yeux vides, ils étaient tous les deux amorphes, de plus en plus silencieux, et ils avaient même cessé de poser des questions sur leur mère et leur sœur ; après le raid aérien, ils demandaient constamment où elles avaient pu passer, parce que June leur avait expliqué que le camion était parti en trombe avant que ne surgissent les avions, et qu’elles les rejoindraient bientôt à Pusan si elles n’y étaient pas déjà arrivées. Mais ces derniers jours, aucun des deux n’avait plus parlé de Hee-Sung ou de leur mère, comme si les privations avaient éclairci leur esprit autant que purifié leur corps, et anéanti tout espoir, désir et naïveté puérils pour ne laisser que l’absence de mystère et l’évidence du réel.

Pourtant June ne se décidait pas à formuler à haute voix ce qu’ils savaient déjà être la vérité. Ce n’était pas pour eux qu’elle retardait ce moment, c’était pour elle. Elle affichait un masque d’impassibilité, mais, dans les affres du sommeil, il se lézardait, et elle se retrouvait dans la peau de l’enfant qu’elle était à la veille de la guerre, une gamine de onze ans, dégingandée et à la voix douce qui préférait passer son temps avec des marmots, trop timide pour croiser le regard des garçons, et n’était jamais plus heureuse qu’assise sur les genoux de son père, fredonnant les chansons de ses disques tandis qu’il bourrait sa pipe en maïs, enveloppée avec lui dans cette épaisse et odorante fumée. La chaleur qu’elle ressentait alors n’était pas celle des corps des jumeaux endormis, mais celle du chauffage à l’ondol devant l’âtre de la cuisine, où en hiver elle s’allongeait souvent avec un livre. La gouvernante alimentait alors tellement le poêle que June savait qu’elle resterait collée au carrelage brûlant si elle lisait ne serait-ce qu’une page de plus. Dans son sommeil, elle pouvait encore rêver qu’ils se retrouveraient tous, parce qu’elle n’avait en fait pas assisté à la mort de sa mère et de sa sœur, pas plus qu’à celle de son père d’ailleurs. Et puis, pour ce qu’elle en savait, son frère aîné, malgré son intuition qui lui disait le contraire, était peut-être en train de marcher vers le nord avec les communistes, aux abois mais en vie. Cette image la hantait. Même si elle savait que tout cela n’était qu’illusion, le plus dangereux des mensonges qu’elle pouvait se faire, le genre qui tout à la fois vous donnait le vertige, vous mettait en colère et vous désespérait, elle avait encore la possibilité de s’y réfugier tant qu’elle le voudrait. Une illusion qui lui permettrait de tenir mais qui pouvait la détruire sur-le-champ.

Elle respirait avec difficulté sous la cloche de la couverture et, involontairement, elle tourna le dos aux jumeaux et tendit le cou au-dehors si bien que le vent lui assaillit les yeux et le nez. L’air était glacial et souillé par les fumées noires de la locomotive, mais elle respira un grand coup et le laissa envahir ses poumons. Elle tremblait de tous ses membres. Le ciel de nuit disparaissait, rapidement gagné par la lumière du petit jour. Bien que réveillée, elle ne voulait pas encore ouvrir les paupières. Elle avait envie de dormir, de dormir encore un petit peu. Mais soudain, une violente secousse l’envoya heurter l’arête métallique à l’avant du wagon. Elle s’y cogna la tête et resta un instant assommée. Quand elle rouvrit les yeux, elle était à moitié suspendue au-dessus de l’espace entre les voitures. Le train eut un nouveau soubresaut avant de s’immobiliser pour de bon. Elle avait l’impression que son nez était cassé. C’est seulement quand elle se tâta le visage à la recherche de traces de sang qu’elle se rendit compte qu’ils avaient disparu. Son frère et sa sœur. Elle jeta un regard vers la voie et aperçut la couverture à cheval sur l’attelage du wagon, leur cartable ouvert près du rail brillant, et leurs dernières possessions sans valeur éparpillées à côté.

Elle cria : « Ji-Young-a ! Hee-Soo-na ! »

Elle dévala l’échelle et sauta à terre. Mais ils n’étaient pas là, ni d’un côté ni de l’autre du train, arrêté dans une vaste et sombre vallée. Ni édifices, ni maisons, ni même une route en vue.

« Ji-Young-a ! Où es-tu ? Hee-Soo-na ! Répondez-moi ! Répondez-moi ! »

Elle s’agenouilla pour regarder sous les roues mais ils n’y étaient pas. D’autres réfugiés étaient descendus eux aussi et couraient vers l’arrière. Le train avait parcouru quelques mètres avant de s’arrêter, peut-être la longueur de trois ou quatre wagons. On entendait maintenant résonner des cris terribles et, pieds nus – elle avait perdu ses chaussures –, June se dirigea vers leur source, bien qu’il s’agisse de la voix d’un homme adulte. En s’approchant, elle vit qu’il se tenait le bras d’une façon insolite. Il avait été lui aussi éjecté du train et se l’était manifestement cassé, l’avant-bras grotesquement plié en arrière, comme s’il avait un coude supplémentaire. Il lui demanda de l’aider mais elle ne répondit pas parce qu’elle entendait l’écho de la voix de Ji-Young qui gémissait faiblement : Noo-nah, noo-nah.

Il avait atterri deux wagons plus loin, et gisait au bord de la voie. Une femme était agenouillée près de lui. Aucune trace de Hee-Soo. De loin, on aurait dit que cette inconnue était en train d’essayer une chaussure à son frère, mais en s’approchant, June comprit ce qui s’était passé, et elle s’arrêta à quelques pas, incapable d’avancer.

« Noo-nah, dit encore Ji-Young.

– C’est ton petit frère ? » demanda la femme. June acquiesça.

« Alors viens m’aider. Eh bien ! Allons, ma fille. Presse-toi un peu ! »

June fit un pas en avant et s’agenouilla à son tour.

« Quand je te le dirai, maintiens-lui la jambe à deux mains, là, juste au-dessous du genou. De toutes tes forces. »

June se tint prête.

« Maintenant ! »

Ji-Young gémit bruyamment sous cette tension, et se mit à pleurer. La femme semblait connaître son affaire. Elle lui répétait sans cesse de ne pas regarder, de fermer les yeux, ajoutant qu’il n’y avait rien à voir. June devait toujours en y repensant par la suite se dire que, de façon perverse, c’était on ne peut plus juste car son pied avait été arraché. L’amputation était parfaitement nette. Le sang s’échappait du moignon par à-coups, le flot se tarissant et reprenant tour à tour tandis que la femme essayait de garrotter son maigre mollet avec une ceinture. Le jour se levait maintenant, et le sang luisait d’un beau vermillon, tandis que tout le reste – les vêtements de la femme, la terre aride alentour – était encore noyé de grisaille, vide de couleurs. C’est alors que le regard de June s’éloigna de la voie et elle remarqua une silhouette allongée à plat ventre près d’un champ envahi de mauvaises herbes. C’était Hee-Soo. Elle la reconnut à son épaisse tignasse. Pendant quelques secondes, June crut qu’elle n’était pas blessée, parce qu’elle voyait ses yeux ouverts et un pâle sourire un peu confus se dessiner sur ses lèvres. Pourtant elle était morte. Les deux jambes sectionnées. Elle avait rampé jusque-là et tout son sang s’était échappé.

Les roues du train grincèrent et il s’ébranla pesamment, comme si la locomotive poussait hors des rails l’obstacle qu’elle avait rencontré. Ensuite le convoi s’arrêta un moment avant de repartir. Les enfants de l’inconnue, restés sur le toit du wagon, se mirent à lui crier de venir les rejoindre. Mais elle ne parvenait pas à serrer suffisamment la ceinture, et Ji-Young saignait de nouveau abondamment. Le train repartait, un peu plus vite maintenant, et les enfants commencèrent à hurler pour de bon, en proie à une véritable panique. Elle regarda June dans les yeux et lui dit : « Tu devrais remonter dans ce train, petite.

– Aidez-nous, je vous en prie.

– Je suis désolée… Je suis désolée. » Elle se releva, marquant une pause imperceptible avant de courir vers le wagon où se trouvaient ses enfants et de monter prestement à l’échelle.

Ji-Young était paisible maintenant, il respirait doucement, comme s’il ne ressentait aucune douleur. June noua sa ceinture autour de la jambe et serra avant de tirer de toutes ses forces. Ji-Young hurla et perdit un instant connaissance. Mais le sang cessa de couler. Alors, rassemblant toute son énergie, elle souleva son frère et le prit dans ses bras. Il ne pesait pas plus lourd qu’un fagot de bois mort. Puis elle se mit à courir. La portière d’un des wagons était entrouverte et elle pouvait tendre l’enfant à ceux qui s’entassaient à l’intérieur. Certains lui faisaient des signes pour l’encourager. Le train gagnait de la vitesse et commençait à la distancer. C’était leur dernière chance. Mais c’est alors que la ceinture se détacha de la jambe de Ji-Young et glissa par terre. Le sang jaillit comme l’eau d’un robinet et, tout en courant, elle pressa sur le moignon, mais elle n’avait pas assez de force dans une seule main. Elle n’y arrivait pas. Alors elle s’arrêta et le déposa sur le sol, et comprima le moignon à deux mains. Les wagons les dépassaient lentement, il ne restait plus qu’un tiers du train.

« Pourquoi tu t’es arrêtée ? murmura-t-il.

– Je n’arrive plus à courir.

– Oh ! » Il perdait de nouveau connaissance, son visage devenait livide. « Tu reviendras me chercher ? »

June fit signe que oui.

« Tu me le promets ? »

Elle hocha de nouveau la tête.

« T’inquiète pas. T’es pas obligée. »

Elle lâcha sa main encore chaude, embrassa son visage encore tiède. Elle resta auprès de lui autant qu’elle le put. Mais quand le dernier wagon passa, elle se leva d’un bond et rétablit son équilibre. Puis elle prit ses jambes à son cou.

1.

Armée de la république de Corée (du Sud). ( Toutes les notes sont du traducteur .)

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