Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 9 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 9

9

 

 

À la fin de la déclaration qu’elle venait de faire au commissariat local concernant l’état de ses relations avec Nicholas, le marchand d’art londonien ajouta un coda à son témoignage : Mr De Nicole, quelle que soit sa véritable identité, était en tout point un jeune homme charmant, sûr de lui au meilleur sens du terme, et extrêmement cultivé. En marge de la valeur des pièces dérobées, son départ constitue une perte certaine pour notre entreprise.

Ainsi, songea June, il n’y a pas qu’à moi qu’il manque.

Ce témoignage ne remontait pas à plus d’un mois, ce qu’elle trouvait particulièrement poignant, et en jetant un coup d’œil par la vitre de la berline que Clines avait louée pour eux, elle se rendit compte que ce qu’elle éprouvait était rien de moins qu’une violente bouffée d’orgueil maternel.

Sûr de lui au meilleur sens du terme.

L’écho si net de ces mots lui fit l’effet soudain d’un baume, sans lequel elle n’aurait sans doute pas pu s’empêcher de crier tant les douleurs qui lui crispaient les membres et les articulations étaient vives. Pour l’heure, elles ne semblaient pas être davantage que des alertes lointaines, certes urgentes et bien réelles, mais apparemment destinées à une autre malheureuse à l’agonie. Cette femme mourante, en revanche, portant une calotte de laine et un châle de soie verte sur les épaules dans la douceur d’une soirée d’automne, profitait pleinement du premier jour agréable de la fin de sa vie, si bien que même le trajet en voiture sur la chaussée accidentée du West Side Highway ne parvenait pas à ramener ses pensées vers ses os douloureux. Parce que, pour la première fois, elle pouvait se dire que Nicholas allait bien, que rien de grave ne lui était arrivé au fond ; que, malgré les délits qu’il avait commis, il restait avant tout un jeune homme capable, à l’avenir prometteur ; que, ironiquement, il lui suffirait de rentrer à la maison pour se faire une place au soleil.

Ces pensées lui étaient dictées par la logique démente de sa maladie et, tout en le sachant, elle y puisait le même réconfort et trouvait le même soulagement que dans les palliatifs que lui prescrivait son médecin, sa seule source de chaleur désormais. Quelque chose avait commencé à se produire à l’intérieur de son corps ces dernières semaines, et elle se rappela que son médecin l’en avait avertie quand elle lui avait annoncé un mois plus tôt qu’elle ne reviendrait plus le voir, qu’elle partait en voyage. Le Dr Koenig avait prédit que la douleur allait changer et évoluer, qu’elle augmenterait, qu’elle empirerait sérieusement, et qu’elle finirait par l’envahir complètement. Elle appréciait sa franchise, même avant d’avoir cessé d’être sa patiente. Quand le Dr Koenig lui avait diagnostiqué sa tumeur à l’estomac, elle avait senti un horrible tremblement lui serrer la gorge, parce qu’en observant son regard qui ne cillait pas, elle avait compris qu’il lui restait peu d’espoir. Il n’allait pas le lui dire en ces termes, évidemment : le Dr Koenig était connu pour ses méthodes innovantes et radicales, mais aussi parce qu’il ne baissait jamais les bras, quelles que soient les circonstances.

Son cas était fascinant, lui expliqua un interne, parce que sa tumeur à l’estomac s’était implantée d’une façon très rarement observée. June lui demanda des précisions, et le jeune médecin, involontairement poète, lui répondit : Comme des doigts que l’on plonge dans un bocal. Le cancer allait s’étendre aux autres organes mais, durant le premier examen, le Dr Koenig lui avait annoncé qu’il ne doutait pas de l’issue favorable : ils commenceraient par pratiquer l’ablation de certaines parties de l’estomac, puis ils auraient recours à des protocoles expérimentaux, dont certains étaient tout récents, et malgré ce qu’elle avait lu d’entrée de jeu dans ses yeux, elle en était rapidement venue à le croire.

« Vous comprendrez vite que j’en demande beaucoup à la vie, lui avait-il dit de sa voix de baryton, sans modulations et un peu lasse. C’est la vie ou rien. »

Pendant un certain temps, June avait été une patiente exemplaire et, sans avoir cherché à l’être, devint sa « favorite », un cas spécial même parmi ses cas spéciaux, lui conférant un statut particulier dont elle se rendait compte quand elle devait passer quelques jours à l’hôpital à voir la façon dont les internes lui rendaient fréquemment visite et les questions qu’ils lui posaient sur son état et ses plaintes éventuelles auxquelles elle se refusait à répondre. Elle se mit entièrement à la disposition du Dr Koenig, sans jamais refuser ni même hésiter quand il lui demandait de supporter un nouveau protocole, si désagréable ou douloureux qu’il soit, ou de se soumettre à une nouvelle batterie d’examens. Ils tiraient son sang comme de l’eau à une fontaine. Bien sûr, elle se sentait encouragée par son obstination, sa décision de l’opérer même quand d’autres avaient jugé cela inutile, son traitement agressif aux rayons, et le rééquilibrage constant de ses médicaments, jusqu’à ce que, un jour, alors qu’elle passait une semaine entière à l’hôpital – son abondante chevelure noire n’étant plus qu’un souvenir, ses os vibrant en permanence d’une douleur insidieuse, ses veines aussi fragiles et délabrées que des aqueducs romains, et toute la partie droite de son dos parsemée de cloques –, elle avait brusquement dit non à un interne qui lui avait seulement demandé de passer un énième Pet-scan pour lequel il lui aurait fallu ingurgiter une mixture répugnante au goût métallique. L’interne en question, un Pakistanais imberbe à lunettes, ne l’avait pas bien entendue, ou bien avait cru qu’elle donnait son accord, et il avait demandé à l’infirmière de préparer le mélange. June réitéra son refus, cette fois d’une voix plus forte, et le jeune médecin hésita un instant avant de quitter la chambre sans dire un mot. Bientôt, le Dr Koenig apparaissait au pied de son lit, les mains tendues vers elle comme un galant qui vient de se voir repousser. Ses sourcils, gris et broussailleux, étaient froncés. Il semblait avoir déjà deviné ce qu’elle allait dire. Il lui demanda néanmoins calmement quel était le problème.

« Quelque chose ne va pas ? » June secoua la tête. « Éprouvez-vous une gêne considérable ? Est-ce que vous souffrez ? Nous pouvons nous en charger.

– Ce n’est pas la question. »

En fait, elle souffrait, mais pourtant seulement au sens physique. Son esprit, à son avis, demeurait vif et inaltérable. Elle restait capable de considérer chaque problème sous ses différents aspects.

« Alors je ne comprends pas, June. Pourquoi vous comportez-vous ainsi ? Pourquoi entravez-vous nos efforts ? Vous vous rendez sans doute compte du chemin que nous avons parcouru.

– Mais bien sûr. Vous êtes merveilleux. Tout le monde ici a été merveilleux.

– Alors, continuons ! » dit-il. Elle voyait bien qu’il avait pris acte de ses compliments en faisant comme si de rien n’était. Elle aimait par-dessus tout ce trait de son caractère.

« Vous méritez un patient qui ait complètement envie d’être là. Vous en avez des dizaines sur liste d’attente, je le sais.

– Nous nous occuperons d’eux en temps voulu. Pour l’instant, c’est vous la cible de tous nos efforts. Nous choisissons nos patients avec le plus grand soin, et alors nous faisons tout ce que nous pouvons pour eux, sans jamais les lâcher dès le premier jour.

– Mais vous saviez ce jour-là ?

– Quoi ? Qu’est-ce que je savais ? s’étrangla Koenig en agitant les mains.

– Que j’étais déjà condamnée.

– Est-ce que nous ne le sommes pas tous ? » répliqua-t-il avec colère. Cette soudaine montée d’adrénaline chez son médecin l’avait en quelque sorte ranimée et, de façon délicieuse bien qu’éphémère, avait suspendu la douleur.

« Nous trichons avec le temps, June, nous le faisons tous, malades ou non. La plupart d’entre nous ne s’en rendent compte qu’une fois moins bien portants. Mais je ne crois pas que nous ayons de naissance une espérance de vie fixe, déterminée par le destin ou quoi que ce soit d’autre. Nous pouvons allonger la durée pour ceux qui le veulent. Et qu’on ne me parle pas de “qualité de vie” ou de ce genre de choses. La vie, c’est la qualité de vie. Si on parvient à se nourrir, à communiquer, et à imaginer le lendemain, alors rien qu’un jour de plus vaut la peine d’être vécu. »

Il parlait comme il l’avait toujours fait, avec l’autorité naturelle et l’égoïsme étonnant d’un praticien réputé, et pourtant, sous le masque de la conviction et des rodomontades, June percevait ce qu’il restait en lui de vulnérable, peut-être le petit garçon dont la mère était morte trop jeune, ou dont un frère avait connu une maladie incurable, quelqu’un en tout cas qui avait assisté à une lente agonie, et qui, au lieu de s’habituer doucement à cette idée de la mort ou de commettre un acte rapide de miséricorde, était devenu un infatigable combattant dans cette lutte.

« Je ne vais pas vous dire que je ne suis pas d’accord avec vous. Je n’en ai pas la force, répondit-elle.

– Alors n’abandonnez pas maintenant !

– Je n’abandonne pas.

– C’est pourtant ce que vous allez faire si vous partez. Nous avons atteint un moment critique. Nous sommes sur le point de gagner la partie, mais cela ne va pas sans danger, et il n’y a aucune place pour l’hésitation. Même les précieuses heures que nous avons gâchées cet après-midi peuvent faire la différence. J’en suis persuadé. Maintenant, je vais rappeler mon interne et vous allez le laisser faire son travail. Êtes-vous d’accord ? Je sais que oui. Vous l’êtes, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, demain et le jour suivant. »

Il l’avait saisie par les épaules et son regard la fouillait moins qu’il ne la persuadait. Ou du moins, tentait de le faire. Mais même la pression légère de ses mains lui donnait l’impression qu’il l’écorchait vive, des flammes lui parcourant le dos et le cou, et elle ne put réprimer une grimace. Elle n’avait pas l’intention de le tromper, même si elle savait pertinemment qu’elle allait le faire. À peine fut-il sorti de la chambre et avant le retour de l’interne, elle s’habilla rapidement et écrivit un billet à l’adresse de Koenig :

Durant toute ma vie, j’ai triché avec le temps. Je vous en prie, donnez ce qu’il m’en reste à quelqu’un d’autre.

Comme elle aurait voulu ne pas avoir écrit ces mots. Étrangement, son état s’améliora de façon spectaculaire dès qu’elle eut quitté l’hôpital, son corps soudain souple, élastique et vigoureux, mais depuis le jour où elle avait rencontré Clines, elle avait de nouveau décliné. Elle dépendait maintenant de plus en plus des analgésiques que Koenig lui avait fait prescrire par son interne, son esprit n’étant jamais plus alerte qu’au moment où elle comptait comprimés et flacons (une autre façon de mesurer le temps), ainsi que les ordonnances antidatées qu’il avait tenu à lui délivrer. Elles lui permettraient de tenir jusqu’à suffisamment loin l’année suivante, et il lui arrivait de les feuilleter avec gratitude, comme des cartes de vœux inattendues, des salutations issues d’un avenir qui lui parlait d’une très différente longévité.

Tandis que la voiture traversait le pont en direction du New Jersey, le panorama du côté sud de la métropole éclairée par toutes les lumières clignotantes du soir semblait lui montrer le chemin vers le port et le large. Elle avait toujours eu un peu peur de l’eau, n’ayant jamais appris à nager, et pourtant maintenant, elle s’imaginait en train de fendre les flots sombres de la rivière, ses membres barattant l’eau à un rythme énergique, chacun de ses muscles irradiant la chaleur, son corps entier de nouveau frémissant de vie. Elle aperçut un jeune Nicholas nageant à ses côtés, instinctivement sûr qu’elle saurait les conduire à bon port ; il se maintenait à son niveau quand elle accélérait l’allure, puis se lovait contre son ventre pour prendre un peu de repos. Elle posa la main sur son abdomen et c’était comme si elle le sentait là, lui plutôt que l’énorme œuf si dense de la tumeur qui l’avait envahie et s’était étendue à tout son corps. Enceinte de lui, elle avait eu terriblement mal au cœur, pas seulement durant les premières semaines ou le matin, mais constamment, et quasiment jusqu’à la naissance, une nausée qui enflait et montait irrésistiblement jusqu’à sa gorge, l’empêchant de se nourrir convenablement. Elle avait fini par se résigner à l’idée qu’elle allait tomber si malade qu’elle en mourrait. Quand l’infirmière avait posé le bébé sur sa poitrine au réveil, après la césarienne qu’on avait dû pratiquer d’urgence (sa tête était trop grosse, il n’arrivait pas à sortir), elle avait failli s’étouffer littéralement tant elle sanglotait d’émerveillement – elle ne découvrit que plus tard qu’on tombe souvent malade après une anesthésie – et les premiers mots qu’elle lui avait alors murmurés avaient été : Je suis désolée.

Et elle l’était effectivement.

Il leur arrivait parfois de faire le même trajet pour se rendre à Palisades Park quand il était encore à l’école primaire. Ils habitaient alors Morningside Heights, et il était plus facile de traverser le pont que de descendre jusqu’à la 32e Rue pour un dîner coréen de début de soirée le dimanche. Ils prenaient un taxi parce qu’elle n’avait jamais appris à conduire et, sur le chemin du retour, un petit sac de provisions posé entre eux sur la banquette, Nicholas s’endormait, en faisant mine de se pincer le nez à cause du kimchi de radis à l’odeur d’égout et des seiches séchées. Ils n’y étaient allés que parce qu’il ne cessait de lui demander d’où elle venait et à quoi ressemblaient les autres Coréens : elle s’était dit que l’amener dans un restaurant coréen était sans doute la meilleure façon de lui répondre. Mais, une fois sur place, son humeur se dégradait peu à peu, Nicholas n’ouvrait pratiquement pas la bouche et picorait sans conviction dans son bol de bibim bap dont il laissait les trois quarts. Elle le poussait à terminer, se fâchait contre une serveuse, et parfois ils achetaient quelques produits que, pour l’essentiel, ils laisseraient pourrir sans les avoir cuisinés. Tout de même, ils s’y étaient rendus six ou sept fois, puis plus jamais, June elle-même finissant par accepter que toute la nostalgie qu’elle espérait réveiller pour lui avait disparu depuis longtemps et qu’il n’y avait rien à quoi elle aurait désiré s’accrocher. Nicholas ne s’en plaignit pas, mais la dernière fois qu’ils y allèrent, il demanda s’il pouvait rester dans le taxi tandis qu’elle faisait ses achats et qu’elle mangeait quelque chose. Elle lui répondit que, bien sûr, c’était impossible, et elle voulut savoir comment pareille idée lui était venue. Il répliqua : Parce que tu te mets tellement en colère quand on est là-bas. Tandis que le taxi approchait de leur restaurant habituel, June le pria de les ramener à Morningside Heights. À la maison, elle prépara des sandwichs au beurre de cacahuète et, après dîner, il alla lire dans sa chambre, comme s’il ne s’était rien passé. C’était un petit garçon sensible mais, de temps à autre, il était capable de témoigner d’une réelle maîtrise de lui-même : il maintenait une distance parfaite, un équilibre et un retrait calculés et précis.

La lettre du marchand d’art londonien prouvait-elle que, durant toutes ces années d’absence, il avait su aplanir les angles de sa personnalité ? Ou bien était-ce le signe d’un contrôle de soi plus effrayant encore ? Qu’il ait décidé de travailler, parmi toutes les possibilités, dans le commerce des antiquités lui faisait penser qu’elle ne l’avait pas trop meurtri. Il avait certainement adoré son magasin. Après l’école, Nicholas passait joyeusement le temps qui le séparait du dîner en époussetant meubles et objets, ou bien en réparant d’autres, un tiroir qui fermait mal, par exemple. Il avait un don naturel pour le bricolage. Sans le vouloir, il lui suffisait d’examiner rapidement un mécanisme pour comprendre ce qui faisait défaut, ou repérer ce qui était détraqué dans un autre. Mis à part les meubles, il savait remettre en état les pendules et les boîtes à musique, et en fait tout ce qui pouvait être réparé sans nécessiter outils spéciaux ou pièces détachées particulières. Il possédait une certaine empathie avec les machines qui, dans des circonstances différentes, aurait pu l’amener à construire des ponts ou à réparer des voitures avec génie. Mais elle ne l’avait jamais encouragé et se moquait même gentiment de ses talents de vieux bijoutier, tandis qu’il se penchait sous l’ampoule de son établi. Elle lui expliquait qu’un garçon avait besoin de grand air (même à New York), qu’il lui fallait courir, sauter, arpenter, vivre avec ses pieds et ses jambes plus qu’avec sa tête et ses mains. Qu’elle ait été capable de formuler des idées pareilles lui semblait monstrueux aujourd’hui, mais à l’époque, ils étaient seuls au monde, et elle faisait alterner les moments où elle se montrait proche et impitoyablement attentive et ceux où elle s’éloignait tellement que le garçon n’était plus qu’une vaguelette dans l’océan de sa vision, une marque pâle, une traînée à peine perceptible de son sang.

Nicholas restait de préférence dans l’arrière-boutique et, quand un client entrait, il lançait un chaleureux salut avant de disparaître discrètement dans son minuscule atelier ou à la cave. Les clients ne manquaient jamais d’observer quel joli garçon bien élevé c’était, et June pouvait ensuite se lancer dans une conversation sur les enfants ou le métier de parent qui glissait agréablement vers le sujet des objets qu’il fallait acheter pour la maison. Elle n’avait pas de talent naturel pour la vente, et n’était pas non plus spontanément charmeuse, mais elle savait reconnaître une ouverture et ne pouvait s’empêcher de s’engouffrer dans toutes les brèches. Elle était obstinée et opportuniste, et le commerce n’était qu’un jeu d’enfants comparé à ce qu’elle pouvait se décider à faire. C’était peut-être par pure coïncidence que les affaires marchaient particulièrement bien quand Nicholas décidait de rester à la boutique, mais elle était convaincue que sa présence l’aidait, comme la préface d’une histoire qu’elle n’aurait jamais pu raconter toute seule, et c’est la raison pour laquelle elle se montrait toujours un peu dure et tentait de le pousser à aller faire un tour ailleurs, ne voulant pas se sentir coupable de tirer profit de sa présence, ce qui arrivait néanmoins assez souvent.

Mais cela ne semblait pas déranger Nicholas – en tout cas, il ne s’en plaignait jamais – même si June se disait aujourd’hui que, durant les premières années après l’ouverture de la boutique de Lexington Avenue, il avait dû sentir quelque chose de la façon dont les relations entre une mère et un fils pouvaient facilement se gripper. Quand le dernier client était parti et qu’elle avait éteint la vitrine, elle lançait : « Ah voilà notre taupe qui resurgit ! » comme une plaisanterie, bien sûr, mais avec un ton tranchant qui aurait mieux convenu à un pair ou un ami qu’à un garçon un peu timide de neuf ans. Il lui répondait en gardant les yeux fermés, un grand sourire exagéré aux lèvres, comme soudain pétrifié sur place, paralysé, avant de s’éloigner en sautillant. Ils se jouaient souvent cette petite comédie, mais il y avait là quelque chose de forcé. De retour à la maison, il faisait ses devoirs ou dessinait, tandis qu’elle préparait le dîner (toujours des choses simples, pas vraiment de la cuisine, comme du riz et du poisson à la vapeur, ou des coquillettes avec de la sauce tomate en bocal), et rien ne semblait avoir déraillé, mais parfois, au milieu de la nuit, elle se réveillait en l’entendant haleter dans sa chambre. La première fois, elle avait failli tomber en se précipitant vers lui, croyant qu’il était en train de s’étouffer, mais elle s’était aperçue en fait, cette fois-là et les suivantes, qu’il pleurait pendant son sommeil. Il ne s’agissait pas de détresse – des pleurs discrets, comme refoulés en dormant, si cela avait un sens – et, alors qu’il aurait été facile de le réveiller pour le consoler, elle restait inexplicablement campée là dans le noir, observant sa bouche déformée et le tremblement rythmé de ses épaules, et il lui fallait faire un immense effort sur elle-même pour ne pas se dire qu’il y avait là un garçon qu’elle allait devoir prendre en charge pour le restant de ses jours.

Comme les choses avaient tourné différemment !

« Il faut que je vous le répète, Mrs Singer », lui dit Clines sans la regarder dans le rétroviseur. Il portait des lunettes pour conduire. « Je vous conseille vraiment de laisser tomber ce Brennan.

– Oui.

– Nous devrions déjà être à Rome en train de rechercher votre fils à l’heure qu’il est.

– Nous prendrons l’avion demain soir. Il n’y aura plus aucune modification à nos plans.

– Désolé d’être aussi direct, Mrs Singer, mais vous n’êtes pas en état de prendre plus de retard.

– Alors vous pouvez peut-être rouler un peu plus vite. »

Elle vit ses lèvres se pincer dans le rétro. Il n’avait aucune envie de retourner dans le New Jersey, il disait que c’était du temps perdu, mais en fait, elle sentait que c’était parce qu’il avait peur d’Hector. Il fit néanmoins ce qu’elle avait aigrement suggéré, accélérant un peu pendant quelques minutes avant de retrouver sa façon de conduire si inhabituellement lente. Il était en vérité beaucoup plus vieux qu’il ne souhaitait le montrer, et elle se rendait compte qu’il plissait les yeux dans le crépuscule pour mieux voir. Il lui avait demandé de s’asseoir à l’arrière parce qu’il avait une inflammation des voies respiratoires qu’il ne voulait pas lui transmettre. Mais c’était surtout un prétexte. Clines, elle le comprenait de plus en plus clairement, était terriblement conventionnel. Il jugeait confortable l’idée d’avoir une place assignée. Elle n’y trouvait rien à redire parce que, avec lui, elle savait exactement quel rôle chacun devait jouer sans discussion. Elle avait de plus en plus de mal à supporter les conflits. Elle poursuivait un but, Clines était là pour l’aider, il n’y avait guère besoin de palabres.

Nicholas, bien sûr, avait été particulièrement sujet à son autorité ; même adolescent, il lui obéissait sans regimber. Il arrivait à June de se montrer particulièrement exigeante, parfois même franchement impitoyable, dans l’espoir de le voir se rebeller et lui répondre vertement, mais cela ne se produisait jamais, il se contentait de dire oui ou de se replier vers une autre partie de l’appartement. Était-ce son caractère de rester toujours aussi docile, ou bien l’avait-elle modelé par les remarques tranchantes qu’elle lui faisait à la boutique ? Comme n’importe quelle mère, elle était parfois furieuse contre lui, pour la seule raison qu’il était un enfant. Plus tard, les raisons deviendraient différentes. En tout cas, elle ne pouvait s’en empêcher, et Nicholas sans doute non plus, et après qu’il eut quitté la maison et fut resté éloigné pendant des mois sans écrire ni téléphoner, elle se demanda si un observateur extérieur ne conclurait pas qu’au bout du compte elle avait représenté la présence la plus néfaste dans la vie de son fils.

Qu’il se soit si facilement lancé dans une carrière de voleur semblait aller dans le sens de cette interprétation. Clines lui rappela plusieurs fois que les délits n’avaient pas encore été prouvés, mais elle savait que la vérité était là depuis bien longtemps. Car Nicholas avait derrière lui toute un passé de vols. Cela n’avait pas vraiment posé problème avant, parce qu’il ne s’était jamais fait prendre. Depuis l’âge de sept ans, il chapardait des bonbons et des chewing-gums au kiosque à journaux, ainsi que des cartes à jouer et des feutres chez Woolworth’s. Plus tard, jeune collégien, il volait des disques et des livres dans les bibliothèques et des vêtements de prix dans les grands magasins. Périodiquement, elle découvrait une cache au fond de son placard, ou entre le sommier et le matelas de son lit. Un jour, elle avait trouvé trois jeans de marque neufs, une autre fois, deux anoraks de ski, dont aucun n’était à sa taille. Elle se dit qu’il devait les vendre ou les donner à ses amis. Elle ne s’étonna pas qu’il ne se fasse jamais prendre : c’était un gamin intelligent, charmant, à l’air gentil, qui pouvait rentrer à la maison l’air décontracté, en vous regardant droit dans les yeux et en vous saluant, alors même qu’il cachait le produit de son larcin sous son tee-shirt.

Le plus remarquable était sans doute que June ne souleva jamais le problème. Ni une réprimande ni une question innocente ou un commentaire sur son butin. Elle remettait la chose en place, comme si elle avait trouvé un magazine pornographique. Mais pourquoi ? Ce n’était pas comme si voler était une étape nécessaire dans l’évolution d’un garçon qui lui passerait en grandissant. Elle aurait pu lui donner une fessée la toute première fois qu’elle avait déniché une douzaine de paquets de chewing-gums cachés dans une chaussette, le punir sévèrement ou lui faire peur pour qu’il ne soit jamais tenté de recommencer. Mais dès qu’elle découvrait un nouveau magot, elle se débrouillait pour nier l’importance des occurrences précédentes, elle les considérait comme des épisodes isolés, accidentels même, au cours desquels Nicholas avait tout simplement oublié de payer ; il lui était arrivé de faire la même chose une fois ou deux, ce qui avait entraîné l’intervention embarrassante d’un agent de sécurité à la porte d’un magasin. Nicholas naturellement distrait, oui, ça c’était un problème, mais en vérité, June s’était presque mise à s’attendre avec une espèce d’impatience à trouver le produit de ses rapines. Chaque fois qu’il s’absentait, elle se rendait dans sa chambre en espérant à moitié y découvrir quelque chose. Bien sûr, chaque fois que cela se produisait, elle se sentait frustrée et perplexe, mais une sorte de curiosité morbide s’emparait d’elle, si bien que le panorama général, plus inquiétant, s’estompait et qu’elle se concentrait sur l’acte en lui-même. Elle se posait des questions sur les circonstances particulières, sur l’endroit exact où il se trouvait dans la boutique ; elle se demandait s’il avait failli se faire prendre, si son cœur battait la chamade, s’il réfléchissait ou non aux différentes facettes de sa compulsion.

Un jour, elle l’avait même suivi, l’apercevant par hasard en train de marcher de l’autre côté de l’avenue alors qu’elle était dans son magasin. Il avait treize ans à l’époque. Elle ferma précipitamment boutique et le suivit jusque chez un disquaire. Elle l’observa depuis le trottoir, s’assurant qu’il ne pouvait pas la voir, en se tenant au coin de la vaste vitrine. Elle se sentait terriblement angoissée. Comment pouvait-il songer à dérober quoi que ce soit ? C’était une chaude journée d’été, et il portait les vêtements les plus légers, rien qu’un polo et un short de gym. Il feuilletait des albums, s’attardait devant un bac à cassettes, un présentoir à affiches, et puis, comme s’il avait sans y penser arraché une feuille à un buisson, il prit un disque et marcha vers la sortie, juste sous le nez du caissier. Il était presque sur le trottoir quand l’homme l’arrêta et désigna du doigt l’album qu’il tenait entre les mains. Nicholas sembla sortir d’une transe – il paraissait parfaitement sincère – et après avoir présenté des excuses et plaisanté gentiment avec l’employé, il paya et partit. Le hasard voulut qu’il emprunte la direction opposée et, quand elle l’aperçut de nouveau au coin de la rue, il était en train de jeter le nouvel album, papier compris, dans le filet métallique d’une poubelle. Puis il glissa la main dans son dos, souleva son polo, et, de la ceinture de son short, il tira une bande magnétique orange à huit pistes. Il avait l’air franchement ravi, faisant jouer la lumière du soleil sur l’enveloppe en plastique transparent comme sur le prisme d’un miroir, examinant soigneusement ce qui était écrit des deux côtés, puis, avec une désinvolture glaçante, il la jeta aussi aux ordures.

Nicholas se dirigea ensuite paisiblement vers le sud sur la Troisième Avenue, mains et poches vides. Avait-il entrepris le tour qu’il faisait habituellement des magasins où personne ne se doutait de rien ? Elle aperçut durant quelque temps la mince silhouette du jeune homme qui se faufilait dans la foule, dense sur le trottoir à l’heure du déjeuner. Elle tenta de le suivre mais perdit sa trace. Elle dut cependant s’arrêter aussi, comme rattrapée par l’impression de sentir sa poitrine se serrer brusquement sous l’emprise d’une soudaine fascination. Elle revoyait avec plaisir l’image de l’équanimité apparente de son fils et elle trouvait gratifiant de le voir montrer tant de sang-froid et de maîtrise alors que, le reste du temps, il semblait se soumettre aux vicissitudes du monde. Il lui ressemblait davantage qu’elle ne l’avait cru. Car, même si elle ne se faisait guère d’illusions sur ses propres qualités, elle savait qu’elle avait toujours été capable de faire son chemin, quoi qu’il advienne.

« Vous avez des enfants, Mr Clines ? Pardonnez-moi, je ne sais même pas si vous êtes marié.

– Ma femme est morte il y a plusieurs années.

– Toutes mes condoléances.

– J’ai une fille, dit Clines tandis qu’ils attendaient qu’un feu particulièrement long passe au vert. Elle vit à Philadelphie.

– Que fait-elle dans la vie ?

– Son mari et elle sont tous deux employés dans une épicerie.

– Ils ont des enfants ?

– Non. »

À l’évidence, il avait quelque réticence à poursuivre cet échange mais, pour une raison inconnue, June eut envie de lui poser d’autres questions.

« Vous devez la voir assez souvent puisqu’elle ne vit pas très loin.

– Non, pas très souvent.

– Pendant les vacances ?

– Non, pas pendant les vacances », répondit-il, en se raclant la gorge. Le feu passa au vert et ils roulèrent quelques minutes sans échanger un mot. Plutôt raide, les deux mains agrippées au volant, il regardait droit devant lui. Elle n’avait nulle envie d’abandonner le sujet mais il reprit sans qu’elle le lui demande :

« Ça fait un bout de temps qu’on ne se parle pas.

– Est-il indiscret de vous demander pourquoi ?

– Je ne sais pas pourquoi, Mrs Singer. Il ne s’est rien passé. Aucune animosité. En fait, j’aimerais bien lui laisser un petit pactole quand mon heure sera venue. Sans elle, j’aurais sûrement déjà pris ma retraite. Mais elle n’en sait rien. Je dois dire qu’on ne s’est jamais beaucoup parlé. Même quand elle était petite.

– Et vous le regrettez ?

– Je ne pense pas que ç’aurait changé grand-chose. On n’est pas très bavards, ni l’un ni l’autre. Mais, au fond, je n’en sais rien, dit-il avec une soudaine lassitude qui en disait long sur son âge véritable. Est-ce que vous, vous croyez que vous auriez dû agir différemment ?

– Avec Nicholas ? Non, je ne crois pas. »

Clines n’ajouta rien et, tout en sachant qu’il devait sans doute la trouver sur la défensive ou insensible, elle le laissa conduire sans s’expliquer davantage. Car elle avait de fait offert à Nicholas tout ce qu’elle avait à donner, et même plus, tout en se rendant compte, quand il n’avait pas plus de trois ans, que sans doute cela ne suffirait pas. Autant qu’on s’y efforce, il n’est certainement jamais possible d’aimer quelqu’un assez pour l’arracher à sa nature, à son destin. L’amour, avait-elle compris peu à peu, n’avait pas ce pouvoir.

La nature de son fils était-elle la même que la sienne ? Dans le commerce des antiquités, elle avait essayé de se montrer aussi honnête que possible, mais en matière de meubles anciens et d’objets d’art, il était très difficile de conserver son éthique. C’était par définition une entreprise peu fiable, et même, par instants, franchement malhonnête. Comment être sûr en effet de la provenance d’une pièce, quoi qu’on vous en ait dit, de bonne foi ou non ? Elle-même, en particulier au début, avait souvent payé plus qu’elle ne l’aurait dû, bernée par des marchands et des « propriétaires de première main ». Assurément, il y avait des signes que vous pouviez observer sur un meuble – par exemple, des détails dans la fabrication des tiroirs, la qualité des cannelures des pieds – mais tout cela pouvait avoir été imité. Il y avait des faux de chacune des époques, le plus souvent mal réalisés, mais aussi toujours quelques chefs-d’œuvre de duperie. Bien sûr, pour l’immense majorité des articles ne provenant pas des salles des ventes, rien ne pouvait remplacer l’œil d’un expert et ce qu’on pouvait en dire sans mensonges ni faux-fuyants. La sincérité, au bout du compte, résidait avant tout dans la façon dont vous racontiez l’histoire, et il s’agissait évidemment de la rendre aussi imaginative et brillante que possible. Il fallait savoir proposer des registres différents, des modulations inattendues, le tout néanmoins étayé par les plus solides des fondations… du moins en apparence. Elle se révéla excellente à ce jeu, son maintien altier et sa façon de parler, attentive et précise, amenant ses clients à lui faire confiance ainsi qu’à leur propre jugement. Il y eut bien, au cours des années, quelques rares exemples de soupçons ou de regrets, mais elle ne connut jamais le moindre problème concernant la livraison finale de ce qu’elle avait réussi à vendre.

Bien sûr, enfant, June avait parfois volé sans hésiter, mais c’était une question de survie, tout simplement, comme la couverture du vieux paysan, et des douzaines d’autres objets ou de choses à manger durant la guerre et juste après. Pourtant, même une fois installée à l’orphelinat, où la nourriture ne manquait pas, où elle avait trouvé refuge et sécurité, elle avait en plusieurs occasions dérobé aux autres enfants des choses qui ne pouvaient pas lui servir et dont la perte les avait rendus très malheureux. Certains objets sentimentaux attiraient son œil : les billes auxquelles un garçon tenait énormément ; le bracelet en argent d’une fille, qui avait autrefois appartenu à sa mère. Un larcin particulièrement monstrueux avait été le vol d’une photographie en bien mauvais état, un portrait familial qu’un garçonnet endormi gardait dans la poche arrière de son pantalon. Elle n’avait rien à lui reprocher, il était même souvent gentil à son égard, alors que la plupart des autres l’évitaient. Pourtant elle attendit trois jours complets avant de la lui rendre. Elle l’observa tandis qu’il se livrait à des recherches frénétiques dans ses affaires, qu’il ratissait le terrain de jeu et les salles de classe à quatre pattes. Elle l’avait même entendu pleurer un après-midi dans le dortoir des garçons, s’adressant en gémissant à ses parents morts, et les suppliant de lui pardonner d’avoir perdu la seule image d’eux qu’il lui restait. Elle se sentit terriblement cruelle, mais elle se disait aussi qu’il devrait accepter leur disparition, que c’était en fait un malheur pour lui de posséder encore ce cliché, qu’il se faisait du mal à le contempler sans arrêt, en dépendant de lui comme si c’était sa seule source de force et de foi.

Personne ne se rendit compte qu’elle avait dérobé la photographie, ni aucun des objets qu’elle avait volés aux autres enfants. On la soupçonna, bien sûr, mais on ne put jamais rien prouver. La seule fois où elle fut prise la main dans le sac fut celle où elle était en train de rendre quelque chose qu’elle reconnut volontiers avoir subtilisé. C’était un livre appartenant à Sylvie Tanner, qui le gardait constamment sur sa table de nuit. June lui avait proposé de devenir leur employée de maison et, peut-être à cause de sa réputation d’enfant difficile, Sylvie avait accepté, assignant à June la tâche de balayer et d’épousseter chez eux comme une partie des services que la fillette devait rendre à l’orphelinat. Il y avait toujours d’autres livres dans la pile, les ouvrages qu’Hector Brennan empruntait pour Sylvie à la base de la 8 e armée à Séoul, mais ces derniers changeaient constamment, alors que le petit volume était toujours là, un des seuls avec la bible et le psautier qu’ils avaient apportés des États-Unis.

June lui avait demandé de lui en lire des pages à haute voix, mais Sylvie avait expliqué qu’au contraire de la poésie ou des contes pour enfants, ce n’était pas un texte écrit pour qu’on ait plaisir à l’entendre lu ; c’était le récit d’une guerre, et elle ajouta que June en savait sans doute suffisamment en la matière. Mais June insista, ne serait-ce qu’à cause de la façon dont Sylvie manipulait ce livre, avec une sorte de jouissance, un plaisir obscur. June jetait un coup d’œil dans la chambre quand elle était censée faire le ménage, ou se glissait dans le petit jardin à l’arrière de la maison, et elle apercevait Sylvie qui tenait entre les mains la couverture en toile bleue toute défraîchie, parfois même sans le lire. Il s’agissait pour elle avant tout d’en sentir la proximité, le corps comme toujours lové dans un fauteuil avec le volume serré contre sa poitrine, ou posé sous son menton. Chaque fois que June se retrouvait seule dans la maison, elle entrait furtivement dans la pièce et tentait d’en lire une page. C’était difficile pour elle – elle en était pour l’instant à des manuels scolaires destinés aux débutants, même si elle y parvenait sans effort –, et elle se rendait compte qu’il lui faudrait des heures rien que pour dépasser la préface et l’introduction consacrée au contexte historique.

Et donc, elle le prit, le lisant lors de ses heures de liberté en fin d’après-midi, cachée dans un bunker naturel au milieu des broussailles et des hautes herbes. Quand le récit de la bataille commença, l’écriture devint plus limpide pour elle, les mots s’éclaircissant et se cristallisant, avant de disparaître complètement, pour laisser place à une sorte de spectacle de cinéma. Ce que l’auteur décrivait de la bataille était atroce, le carnage impitoyable des charges de cavalerie, les tirs d’artillerie et de canon automatique, les tas de corps écrasés et déchiquetés, les restes humains éparpillés, les rivières de sang, mais c’étaient surtout les jours suivants qui le hantaient, les privations, et l’« exquise torture » due au manque de nourriture, d’eau et de médicaments, la plupart des soignants étant comme lui des laïcs ou des habitants du cru, tous désireux d’aider les survivants mais terriblement incapables d’y parvenir. Toutes les églises aux abords de la ville de Solferino étaient emplies d’infortunés soldats, l’atmosphère de ces sanctuaires souillée par l’odeur pestilentielle des morts et des agonisants.

Au bout de quelques jours, Sylvie Tanner lui demanda si elle avait vu le livre. June secoua la tête et se demanda à haute voix si Hector ne l’avait pas pris par erreur avec d’autres volumes qu’il devait rapporter à la bibliothèque de la base. C’était là un bien piteux mensonge de sa part – au contraire de ceux qu’elle était capable d’imaginer d’ordinaire –, comme si elle avait voulu avouer son forfait, mais il marcha puisque Sylvie lui dit que, s’il était possible de le récupérer, elle voudrait peut-être le lire et en discuter avec elle. Le lendemain, June se glissa vers l’abri anti-obus à demi enterré où elle l’avait caché, l’épousseta soigneusement, et le rapporta à la maison. Le révérend Tanner reconnut le livre entre ses mains et lui demanda ce qu’elle faisait avec, mais Sylvie surgit du jardin et s’exclama : « Oh, gentille petite, tu es allée le rechercher pour moi ! »

Pourtant, elle continuait à refuser de le lire avec June, qui la supplia d’en lire d’autres avec elle régulièrement, après son travail. Sylvie hésita, inquiète sans doute à l’idée de cette faveur supplémentaire, mais finit par accepter devant le visage que savait se composer June quand c’était nécessaire, adoucissant ses traits les plus durs pour ne plus montrer que les yeux ronds et les joues lisses de n’importe quelle fille de son âge, comme l’innocente orpheline qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Et donc, dès que June avait terminé son ménage, elles s’asseyaient ensemble sur le lit et se faisaient alternativement la lecture jusqu’à ce que sonne l’heure de dresser le couvert pour le repas du soir. June s’aperçut que la sensation de faim qu’elle éprouvait constamment disparaissait comme par magie – après la guerre et pour le restant de ses jours, elle resterait présente (elle ressemblait un peu à un chat errant à cet égard, toujours tenaillée par le besoin de manger, même quand elle avait l’estomac bien rempli, sauf bien sûr ces derniers temps) –, et elle serait restée auprès de Mrs Tanner toute la nuit si elle le lui avait permis, se noyant dans la chaleur du festin qu’était pour elle cette présence toute proche.

Néanmoins, June continuait à lire le livre toute seule dès qu’elle avait un moment de libre ; elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer que c’était Sylvie Tanner qui était le témoin des événements et l’auteur du récit, comme si elle avait vu de ses propres yeux les terribles combats et les malheureux blessés dans les églises, œuvré de toutes ses forces à l’allégement de leurs souffrances sans médicaments, pansements ni nourriture. Il y avait une dédicace manuscrite sur la page de titre, tracée d’une élégante écriture fleurie et surannée, À notre indéfectible fille. Puisses-tu devenir un ange de miséricorde, et ce fut Nicholas qui demanda un jour à sa mère, quand il avait sept ou huit ans, ce que voulait dire « indéfectible », en tenant ce même livre entre ses mains. La couverture en toile bleue avait été brûlée, la reliure était toute craquelée et élimée mais, à l’intérieur, les pages restaient intactes. Il était si fragile qu’elle le gardait dans une grande boîte à bijoux sur sa commode.

Elle s’entendit lui répondre ce que Sylvie lui avait expliqué, presque mot pour mot : « Quelqu’un de droit dans sa personne et ses croyances, qui fait chaque chose avec constance et détermination.

– Est-ce que tu es un ange de miséricorde ?

– J’aimerais en être un, dit-elle, comprenant que, à l’évidence, il croyait que la dédicace lui était adressée. Nous devrions tous nous efforcer d’en être un. »

Il hocha la tête, puis replaça précautionneusement le livre dans la boîte à bijoux. Parfois, elle se rendait compte qu’il était entré dans sa chambre et avait examiné le livre : de minuscules fragments de papier calciné restaient sur la commode. Elle aurait préféré qu’il ne le manipule pas et qu’il ne s’intéresse pas d’aussi près à ces pages tellement poignantes, mais elle finit par y voir une sorte d’intimité entre eux, une façon de le laisser avoir un petit aperçu de sa vie et de son passé sans avoir à lui parler. Puis un jour, alors qu’il était déjà plus grand, en classe de sixième, il surgit dans la cuisine le livre à la main et lui demanda à qui il appartenait vraiment – il avait remarqué l’absence de logique dans le fait que la dédicace soit en anglais alors que ses grands-parents étaient coréens –, et elle répondit qu’une amie le lui avait offert. Une femme qui l’avait aidée quand elle était petite, mais qui était morte après la guerre.

« Comment elle s’appelait ? »

Elle le lui dit, et même si ce nom ne pouvait rien signifier de particulier pour lui, il enflamma son imagination comme un personnage de roman.

« Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

– Un accident.

– Quel genre d’accident ?

– Un incendie. »

Il ne posa pas d’autres questions. Nicholas, toujours très attentif aux émotions de sa mère, jugea prudent de ne pas aller plus loin. Ils restèrent silencieux pendant quelque temps, puis il demanda :

« C’est là-bas que tu as rencontré mon père ?

– Où ça ?

– À Solferino ? »

Elle secoua la tête. « Je n’y suis jamais allée.

– Tu sais ce qu’il y a là-bas, maintenant ?

– J’imagine que c’est une petite ville. Je sais qu’il y a une église.

– Je suis sûr qu’elle est spéciale. Tu crois que c’est comme dans le livre qu’on a sur le Vatican ? Avec plein de trucs super, comme des statues dorées et des tableaux ?

– Des trésors et des richesses, tu veux dire ? Peut-être.

– On devrait y aller un jour, dit-il, tout excité à cette idée. Tu crois pas ?

– Oui, tu as raison, répondit-elle, alors qu’elle avait toujours imaginé qu’elle irait seule.

– Tu voudrais pas me le donner ? demanda-t-il, plein d’espoir, en serrant le livre entre ses bras.

– Je ne suis pas encore prête à m’en défaire. Même pour te le donner à toi. » Mais il eut l’air tellement triste et déçu qu’elle s’empressa d’ajouter : « Si tu veux, je pourrais écrire quelque chose rien que pour toi dedans. Qu’en dis-tu ? »

– OK. »

Il courut lui chercher un stylo, et ouvrit le livre à la page de la dédicace. Elle était en train de réfléchir à ce qu’elle allait écrire quand le téléphone sonna ; c’était un grossiste dont elle attendait l’appel. Nicholas prit son mal en patience mais, quand elle raccrocha, June dut partir immédiatement pour le centre-ville. Elle devait examiner tout un héritage et faire une offre avantageuse avant que qui que ce soit n’arrive sur le terrain. Nicholas resta à la maison. Quand elle rentra, quelques heures plus tard (après avoir acheté la plupart de ce qu’il y avait à vendre), il s’était endormi devant la télévision, le reste du sandwich au saucisson qu’il s’était préparé sur les genoux, et elle le réveilla doucement pour le pousser vers son lit.

Ce fut seulement des années plus tard, après l’avoir accompagné à l’aéroport pour son grand voyage, qu’elle se rappela avoir oublié de lui écrire sa dédicace ce jour-là. Elle ne l’avait peut-être même pas ouvert depuis lors. De retour chez elle, elle se rendit directement dans sa chambre et s’aperçut que le livre n’était plus dans sa boîte à bijoux. Elle chercha sous le lit, dans le placard, sur les étagères du salon, enfin dans la chambre de Nicholas où demeuraient beaucoup de ses affaires, fouillant les piles de cahiers, de disques et de posters (la preuve, se dit-elle plus tard, qu’il comptait bien revenir un jour), mais après avoir tout retourné, elle comprit qu’il l’avait emporté.

Comment avait-il osé ? D’abord, elle fut envahie par une pénible confusion, puis elle éprouva une vive douleur, blessée par le peu de cas qu’il faisait ainsi de ce qu’elle pouvait ressentir, par l’indifférence avec laquelle il avait pris ce qui était sans doute le seul objet auquel dans sa vie elle avait accordé une valeur personnelle. Le lendemain, sa rage atteignit de telles proportions qu’elle s’imagina un accident dans la ville où il pouvait se trouver, son car renversé, son hôtel en flammes, si bien qu’il ne tarderait plus à l’appeler au secours. Mais tout aussi rapidement, une effroyable culpabilité la submergea, et elle se persuada qu’il avait agi par sentimentalisme, mêlé à son goût si particulier du secret et son besoin de voler ; elle en vint à y voir un acte d’amour, un peu comme s’il avait pénétré par effraction dans sa chambre tandis qu’elle dormait pour lui voler une mèche de cheveux. Était-il possible que ce soit là qu’il ait trouvé refuge ? Son cœur se mit à battre la chamade à cette idée. Son cerveau, comme son corps, commençait à montrer des signes de faiblesse, mais elle ne comprenait pas comment elle n’y avait pas songé plus tôt. Il fallait bien sûr qu’ils aillent à Solferino. Elle s’imagina Nicholas assis à la terrasse d’un café, en train de l’attendre. Clines ne serait pas content, mais elle lui expliquerait dans l’avion qu’ils ne pouvaient finalement rester à Rome que quelques heures, assez seulement pour prendre un peu de repos, avant de louer une voiture et de filer vers le nord.

Un klaxon mugit derrière eux, le conducteur faisant durer la note afin de bien signifier son mépris pour la lenteur de Clines. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait depuis qu’ils avaient quitté Manhattan. La voiture qui les suivait les doubla et, au passage, le type fit un doigt d’honneur en direction de Clines avant de se rabattre brusquement juste devant lui, éraflant même son pare-chocs avant. Ils firent une embardée, Clines perdit durant quelques secondes le contrôle, le volant tournant par à-coups entre ses doigts tandis que la voiture chassait violemment. June n’était pas sûre qu’il parviendrait à éviter l’accident. Il réussit néanmoins à redresser la barre, mais il conduisait désormais encore plus lentement et, quand une autre voiture se mit à klaxonner, il sortit de la voie rapide à la sortie suivante, même si ce n’était pas encore la leur. Il continua sur une centaine de mètres avant de s’arrêter, expliquant qu’il devait consulter sa carte, alors qu’il était manifestement secoué, les tempes mouillées de transpiration.

June se tenait le côté de la tête et le visage ; elle s’était légèrement cognée contre la vitre mais dans son état, c’était un peu comme si on l’avait frappée avec un gourdin, sa joue lui faisant l’effet de s’être brisée comme du verre. Soudain, elle fut prise d’une nausée qui monta de son ventre pour pousser contre ses poumons et lui remonter jusqu’à la gorge.

« Déverrouillez les portières, articula-t-elle faiblement.

– Pas de problème, Mrs Singer. On repart tout de suite.

– Faites ce que je vous dis, s’il vous plaît ! »

Les verrous électriques claquèrent et elle bondit littéralement de la voiture, s’éloignant de quelques pas en trébuchant, et se laissa tomber sur un genou au milieu des herbes du bas-côté. Elle vomit très peu, rien que la tasse de thé à l’orge grillée qu’elle s’était préparée avant l’arrivée de Clines, surprise par le goût métallique et bilieux de sa salive ; elle se réjouit qu’il fasse assez sombre pour qu’elle ne distingue pas le sang dans l’herbe. Elle avait pris l’habitude de tirer la chasse les yeux fermés dans sa boutique quand elle avait vomi, rien que pour éviter de voir cette vague d’un rouge étincelant.

« Vous n’êtes pas assez en forme pour cette petite expédition, Mrs Singer, dit Clines en l’aidant à se relever. Laissez-moi vous ramener à votre magasin tout de suite.

– Non », rétorqua-t-elle fermement, mais elle dut s’appuyer sur lui pour retrouver son équilibre. Les vêtements du détective sentaient le moisi et les pastilles à la menthe, et elle ne put réprimer un nouveau haut-le-cœur, même si elle n’avait plus rien à vomir. Elle essuya la bave qui lui coulait du coin des lèvres.

« Pas question de faire demi-tour pour l’instant, vous m’entendez ? »

Il hocha la tête et l’aida à remonter dans la voiture. Il semblait encore perturbé par l’accident qu’ils avaient failli avoir, gêné aussi peut-être par la véhémence de sa cliente. Quand ils passèrent devant un restaurant, elle lui ordonna de faire demi-tour et il ne lui demanda même pas pourquoi. Une fois garés, June l’invita à la laisser dans la voiture tandis qu’il irait prendre un café et, quand il expliqua que ce n’était pas la peine, elle insista d’une voix à nouveau autoritaire ; il s’exécuta avec un air boudeur et alla se percher sur un tabouret au comptoir.

Elle attendit qu’il soit occupé à commander son café pour prendre une petite trousse noire dans son sac à main. À l’intérieur se trouvaient les seringues, les boules de coton et les flacons d’alcool et de morphine que l’interne de Koenig lui avait donnés. L’aiguille était minuscule, aussi fine qu’un filament, le genre qu’utilisent les diabétiques et les drogués, mais il était essentiel, lui avait expliqué l’interne, de l’insérer et de la retirer d’un coup sec, pour éviter de créer des hématomes ou de s’infliger des douleurs inutiles. Mais là, seule et dans l’état où elle se trouvait, les douleurs qui lui lacéraient les reins et le ventre faisaient trembler ses mains, et elle peina à déboucher le flacon de désinfectant et se piqua le doigt en tentant de percer le bouchon en caoutchouc de la fiole de morphine. Elle renonça et se contenta à la place de mastiquer deux comprimés amers de plus. Elle faillit s’étouffer mais s’interdit de les recracher. Elle jeta l’aiguille dans la trousse, soudain effrayée par sa taille miniature. Elle craignait, si elle continuait à essayer, de se retrouver face à une de ses visions familières : sanglé dans une blouse blanche de médecin, un enfant dont la bouche était démesurément ouverte pour son visage tout ridé de jeune vieillard. Nicholas ? Son frère Ji-Young ? Koenig l’avait avertie qu’elle aurait peut-être des hallucinations, et celle-ci, ainsi que d’autres, lui venait fréquemment ces derniers temps, des spectres qui parlaient peu ou même ne disaient rien, et qui semblaient l’attendre. Elle se surprenait à s’adresser à eux par bribes, en un faible murmure, les suppliant d’un ton aimable, presque flagorneur, dont elle n’avait jamais usé avec personne, dans l’espoir qu’ils ne l’emmèneraient pas.

Je vous en prie, permettez-moi d’abord de le retrouver, leur dit-elle cette fois, laissant retomber sa tête en s’allongeant sur la banquette arrière. Ils tenaient encore compte de ses réactions, et elle se disait que si elle ne se laissait pas impressionner par leur attroupement, ils finiraient peut-être par l’oublier, ou bien par la considérer comme une des leurs, acceptant qu’elle entre dans leurs rangs et se mette à errer dans les pâles ténèbres des limbes.

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