Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 16 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 16

16

 

Les jours suivant la nuit où elle avait dormi serrée contre Sylvie, June vaquait aussi silencieusement que possible au ménage de la maison, et elle s’éclipsait sans dire un mot. Sylvie était distante et distraite, elle restait à lire dans la chambre tandis que June travaillait dans le salon, puis quand par hasard elle mettait le nez dehors, on aurait dit qu’elle laissait volontairement l’assaillir les autres enfants qui formaient autour d’elle une haie bourdonnante. June craignait d’avoir d’une certaine façon souillé leurs liens et mis en péril tous les projets qu’elle avait formés. Elle n’osait même pas demander si elle pouvait rester de nouveau pour la nuit, ne voulant surtout pas courir le risque de rappeler à Sylvie ce qui s’était peut-être passé.

Car, en fait, que s’était-il passé ? Elle n’en était pas sûre elle-même, si ce n’est pour la trace du corps de Sylvie sur ses mains, cette peau aride et lisse à la fois, presque brûlante au toucher, tel un lingot vivant, dense et parfaitement statique. C’est seulement la nuit, dans le dortoir des filles, bien après l’extinction des feux, quand toutes s’étaient enfin endormies après leurs bavardages incessants et qu’elle était elle-même au bord de sombrer dans le sommeil, qu’une ligne de pression lui traversait tout le corps, comme une douleur qui parcourait son bras et sa jambe et lui faisait rechercher le contact de Sylvie tout en sachant qu’elle était seule sous son drap. Tous les autres lits étaient immobiles, mais le sien était agité par un imperceptible mouvement, un infime déplacement des petits pieds de métal et, au matin, elle s’éveillait affaiblie, abasourdie et pleine de mépris pour elle-même d’avoir réussi à éloigner la seule personne à laquelle elle tenait. Son désir, elle le voyait parfaitement, ne faisait que gâcher ses chances pour l’avenir. Elle ne devait plus être qu’une fille aimante. Elle savait qu’elle devait désormais contrôler ses pensées de la même main de fer que toujours, comme si elle se trouvait de nouveau seule sur la route et que son corps criait famine, chacune de ses cellules prête à exploser dans toutes les directions tant elles souffraient de ce néant, mais son esprit s’accrochant farouchement aux rails. Il fallait qu’elle se transforme en un train à la progression inexorable. Une force inflexible. Il fallait qu’elle suive son destin, qu’elle continue d’aller de l’avant.

Une nuit, alors qu’elle pensait que Tanner n’était pas encore rentré, elle s’était réveillée par habitude aux petites heures du jour et avait regardé par le carreau pour voir si une lampe restait encore allumée dans la maison, et en apercevant un faible rayon, elle s’était précipitée pour vérifier qu’Hector n’était pas dans la chambre. Elle s’était glissée sous la fenêtre le long du mur, l’oreille aux aguets. L’air de la nuit était glacial et elle serrait sa poitrine entre ses bras pour ne pas trembler. Mais la voix qu’elle entendit était celle du révérend Tanner : il avait dû rentrer très tard, au contraire de ce qui était prévu, peut-être même exprès pour la surprendre – et à la grande surprise de June, il parlait sans la moindre trace de soupçon ni de colère, avec même une certaine tendresse, une douce voix de hautbois.

« Tu n’as que trente-quatre ans, ma chérie. Certaines femmes que nous connaissons ont eu des enfants au même âge. Ma mère a donné naissance à mon frère à trente-six ans.

– Dorothy en avait déjà eu six avant lui.

– Elle en a aussi perdu plusieurs, tu sais.

– Elle n’en a pas perdu cinq, dit Sylvie, l’air infiniment triste. Pas tous ceux qu’elle a portés. »

Tanner se tut pendant quelques instants.

« Nous ne pouvons plus penser à tout cela, reprit-il. Être entouré par tous ces enfants m’a donné une force incroyable, mais, je m’en rends compte aujourd’hui, très étonnante aussi. Leur esprit et leur inépuisable énergie m’ont pour ainsi dire régénéré. Je ressens une force terrible à l’intérieur de moi. En rentrant ce soir, je me disais quelle chance nous avions eue de passer ce temps ici. Quelle chance inestimable de vivre au milieu de tellement de promesses d’avenir ! Tant d’espoirs d’horizons nouveaux ! Pourtant, tu ne t’es pas sentie bien ici, et mes fréquents voyages à Séoul et mes nombreuses visites aux autres orphelinats n’ont vraiment pas arrangé les choses.

– Ce n’est pas ta faute. Pas du tout.

– Mais si, c’est ma faute. Je ne suis peut-être pas la cause première, mais j’ai exacerbé le problème et je suis aussi coupable que si j’en avais été l’origine. Je me suis montré négligent. Un mari assez peu doué, selon tous les critères. Non seulement durant ces derniers mois en Corée, mais toutes ces années. C’est pour cela que je suis rentré, plutôt que de passer la nuit en ville, pour te dire combien je suis désolé d’avoir été si peu attentif à ta tristesse, alors même que j’aurais dû redoubler d’efforts pour t’aider. Pour rester auprès de toi. J’ai été égoïste, et terriblement satisfait de moi-même de surcroît. Je te demande de me pardonner, Sylvie. Veux-tu bien essayer de me pardonner et me laisser revenir vers toi ?

– Te pardonner ? » s’écria-t-elle. Elle essayait de lui dire quelque chose maintenant, sa respiration restait bloquée à la base de sa poitrine et elle tremblait. June était certaine qu’elle allait tout lui avouer, reconnaître ce qu’il savait sans doute déjà, mais il la fit taire, lui expliquant qu’elle n’avait rien besoin d’ajouter. June se hissa lentement au-dessus du rebord de la fenêtre et à travers le voilage, le vit l’embrasser sous la lumière tandis qu’elle se redressait dans son lit. Il caressa ses cheveux décoiffés.

« Repartons à zéro, ma chérie. Je suis venu te dire que je veux recommencer à croire en nous. Je veux de nouveau nous donner une chance. Nous pouvons toujours ramener des enfants de l’orphelinat chez nous, mais je suis sûr que nous pouvons en avoir à nous. Tu veux bien faire cela pour moi ? Tu veux bien ?

– Oui, répondit-elle en s’essuyant les yeux et le nez. Pour toi, je le ferai. Mais je pense que c’est trop tard, Amos.

– Pas si nous ne le voulons pas.

– Pourtant…, dit-elle avec désespoir. Il est trop tard.

– Je suis sûr que non », martela-t-il d’une voix si forte qu’elle fit vibrer le carreau. Puis il marqua une pause, et reprit plus doucement : « Il n’est trop tard que si tu choisis de le croire. Nous n’avons aucune chance sans cela. Aucune. Il faut que nous voulions la même chose, ce qui ne nous est pas arrivé depuis bien longtemps. Rien ne me paraît plus mystérieux dans cette histoire. »

Il se pencha pour l’embrasser sur le front, puis sur la joue et, enfin sur la bouche. Elle ne se détourna pas. Elle n’était peut- être pas complètement là avec lui mais elle ne flottait pas, elle ne reculait pas non plus, et quand il tira sur les pans de sa chemise de nuit, elle leva les bras pour l’aider à la lui retirer. Ses côtes étaient devenues squelettiques. Il tendit les mains et enfouit son visage contre sa poitrine et alors qu’ils s’allongeaient sur le lit, il éteignit la lampe à pétrole, plongeant la pièce dans une obscurité totale. June baissa la tête, craignant qu’on puisse remarquer sa silhouette. Pendant une demi-heure de plus, elle resta blottie dans l’air presque glacial de la nuit, tendant l’oreille pour écouter les bruits de la chamade de l’amour comme elle le faisait dans l’entrepôt attenant à la chambre d’Hector, mais ne distingua que la respiration grave, presque douloureuse de Tanner.

Le lendemain fut une journée magnifique, le flanc des collines resplendissant des couleurs vives de l’automne. Les reflets scintillants rebondissaient dans la poitrine de June, malgré la violente migraine et les poumons congestionnés avec lesquels elle s’était réveillée après être finalement allée se recoucher dans son dortoir, les mains, les pieds et le visage engourdis par l’air glacé. Elle comprenait enfin qu’il lui fallait pour l’instant renoncer, reculer, se forcer à s’éloigner de Sylvie, et de Tanner par la même occasion. Elle se rendait compte qu’elle avait été myope, qu’elle s’était comportée comme une enfant stupide, ridicule dans son obstination, prenant l’insistance inflexible avec laquelle elle s’était immiscée dans leur vie pour une force, une nécessité, alors qu’en fait, elle ne faisait que contribuer à détruire tout ce qu’elle désirait. Cela n’avait aucune importance qu’ils aient ou non un enfant à eux, qu’ils en adoptent un ou plusieurs en plus d’elle-même ; tout ce qui comptait de ce point de vue était que les Tanner restent ensemble, qu’ils continuent à travailler l’un avec l’autre, comme avant, qu’ils acceptent au moins le simple fait de leur union, même s’ils n’étaient plus vraiment amoureux. Elle avait assez d’amour pour Sylvie, elle en était certaine, et pour les soutenir tous les deux à jamais.

Quant au révérend Tanner, June avait déjà commencé à pratiquer le nouveau rôle qu’elle s’était choisi ; en cours d’anglais ou d’instruction religieuse, elle participait régulièrement, le surprenant à l’évidence par son tout nouvel enthousiasme et sa conduite respectueuse et avisée. Il la prit même à part à la fin d’un cours pour lui demander si elle n’était pas souffrante, parce qu’elle avait toussé plusieurs fois pendant l’heure.

« Je me sens très bien, dit-elle, tentant de lui sourire alors même que le sang cognait à ses tempes.

– Tu devrais peut-être te reposer pour la journée. Tu n’es pas comme d’habitude, aujourd’hui. » Il lui tapota l’épaule. « Tu peux aller voir si Mrs Tanner est à la maison, si tu le souhaites.

– Je ne voudrais pas la déranger », répondit-elle, et elle se dirigea vers le dortoir, quasi certaine qu’il hochait la tête d’un air approbateur dans son dos. Elle allait lui montrer qu’elle savait se modérer. Lui montrer que malgré toutes les bagarres qu’elle avait provoquées, les ennuis qu’elle avait causés, elle était au fond une brave petite fille, précisément le genre d’âme endurcie par la vie qu’il était venu là pour sauver. Il ne s’agissait ni de ruse ni de calcul, elle ne faisait qu’exercer une autre forme de l’autodiscipline et de la détermination qu’elle avait toujours possédées et sur lesquelles elle savait pouvoir compter, mais qu’elle appliquait maintenant à son propre perfectionnement. Une réelle maturité était-elle à l’origine de ce désir de contrôle ? Si oui, c’était absolument jubilatoire. Pourtant, tandis qu’elle était allongée sur son petit lit dans le dortoir vide, les premières poussées de la fièvre lui raidissant la base de la nuque et les articulations, l’idée lui vint que c’était surtout Hector Brennan qu’il fallait réformer. Ou même, d’une façon ou d’une autre, éloigner de la scène. Elle se le peignait déjà avec une âme plus sombre que le charbon. Noircissant volontairement le tableau. Cela n’allait d’ailleurs pas sans ironie, parce qu’à part Sylvie, si quelqu’un la comprenait ou semblait l’accepter à l’orphelinat, c’était bien Hector. Jamais il ne la jugeait, ni ne paraissait penser qu’elle aurait dû agir autrement, même quand elle se montrait colérique ou belliqueuse. Il ne lui marchandait pas son respect. On aurait dit qu’elle l’amusait, et au contraire de tous les autres (Sylvie comprise), il était impressionné par la façon dont elle se battait avec les garçons, n’hésitant pas à lui montrer depuis l’autre côté du terrain de jeu la façon dont elle devait opérer une rotation du poignet avant de pousser de toutes ses forces pour lancer un direct.

Elle ne passait désormais plus de moments supplémentaires avec Sylvie, elle aurait tout le temps à l’avenir. À la place, elle surveillait les agissements d’Hector, notant les heures où il était occupé à travailler dans les jardins, ou bien à creuser les fossés des canalisations ; surtout, elle remarquait les soirs où il quittait l’orphelinat pour se rendre dans les quartiers chauds de la ville qu’il avait recommencé à fréquenter. Peut-être Sylvie avait-elle mis un terme à leur liaison. Assurément les Tanner paraissaient plus proches l’un de l’autre, ils s’asseyaient même souvent ensemble lors des repas qu’ils partageaient avec les enfants. June fut presque heureuse de voir Hector rentrer un jour au petit matin avec sa veste de treillis déchirée à l’épaule, la lèvre tuméfiée, non pas parce qu’il était blessé, mais parce que c’était le signe qu’il retournait en ville pour boire et se bagarrer, ce qui, dans l’esprit toujours calculateur de June, signifiait à coup sûr qu’il avait renoncé à tout espoir d’un avenir civilisé auprès de Sylvie. Chaque fois qu’Hector émergeait de sa tanière, il était vêtu de sa salopette et de ses bottes toutes souillées et se dirigeait vers les fossés qu’il continuait à creuser et qu’il avait d’ailleurs presque terminés. Il avait travaillé sans relâche et même apporté une lampe à pétrole pour poursuivre durant les premières heures de la nuit avant de prendre le chemin de Séoul.

Un matin, June le suivit sans même faire mine de se cacher. Il continua comme si de rien n’était. Il passa devant la maison des Tanner en empruntant le sentier qui descendait de la colline jusqu’à l’extrémité du fossé, à peine dix mètres pour opérer la jonction avec la fosse encore vide. Il se mit immédiatement à l’ouvrage, maniant la pioche comme s’il voulait mettre à mal le terrain ou se blesser lui-même. Mais ni l’un ni l’autre ne semblait prêt à céder, le sol à cet endroit était si rocailleux et si compact que la pioche rebondissait un coup sur deux ou trois et menaçait chaque fois de le blesser au visage. L’homme finit par l’emporter. Il ne semblait pas sujet à la fatigue, seule la force de ses coups diminuait un peu, mais le rythme demeura le même jusqu’à la toute fin. Alors il s’arrêta tout simplement, sa poitrine se creusant et se gonflant comme une forge.

Elle s’approcha et lui proposa d’aller lui chercher de l’eau s’il le souhaitait. Il ne leva pas les yeux, ne répondit pas, se contentant de pelleter la terre et les rochers qu’il avait détachés. Elle resta campée là quelque temps, et ensuite courut vers la cuisine où travaillaient les tantines et s’assura que le révérend Tanner avait remarqué ce qu’elle faisait tandis qu’il continuait à donner son cours aux plus jeunes enfants sous le pavillon. Elle retourna vers Hector et lui tendit la timbale d’eau en fer-blanc. Hector s’interrompit et la vida d’un trait.

« Merci, dit-il, en reprenant sa pelle.

– Tu en veux encore ?

– Non.

– Je peux t’apporter quelque chose à manger. »

Il secoua la tête et se retourna pour reprendre le travail.

« Est-ce que je peux t’aider ? demanda-t-elle encore.

– Non.

– Je suis forte. Laisse-moi essayer. » C’est à ce moment-là que le révérend Tanner et le groupe des petits s’approchèrent du pied de la colline ; Hector leur tournait le dos. Voyant immédiatement quel parti elle pouvait tirer de cette situation, June contourna Hector pour s’emparer de la pioche.

« Laisse ça, tu veux. C’est trop lourd pour toi. Allez, disparais, OK ? »

Mais June avait déjà entrepris de retirer son léger pull-over de laine, en le faisant passer par-dessus sa tête. Son chemisier avait glissé hors de la ceinture de sa jupe longue, et entraîné par le pull-over, il remonta en découvrant sa poitrine sans qu’elle tente quoi que ce soit pour l’en empêcher. Elle prit tout son temps pour le faire redescendre avant que l’étoffe ne retombe et ne revienne à sa place. À voir la façon dont l’homme baissait les yeux, elle devina que ses seins devaient clairement pointer sous la fine cotonnade blanche de son maillot de corps. Elle laissa tomber le pull-over sur le sol, et Hector ne bougeant pas, elle se rapprocha vivement de lui, comme s’il l’avait attirée pour l’embrasser. Il essaya de la repousser, mais plus il résistait, plus elle s’accrochait. Rendue euphorique par sa propre audace, sa propre détermination, elle dut cependant s’avouer qu’une douleur comparable au tiraillement d’une faim s’était éveillée dans son ventre au contact de ses paumes calleuses. Elle finit par s’écarter brusquement de lui et se laissa tomber par terre.

« Mais qu’est-ce qui te prend, bon sang ? » s’écria Hector.

Elle s’attendait à entendre retentir la voix de Tanner, mais quand elle releva les yeux, elle ne vit que le dos de sa veste noire de pasteur et les têtes des enfants qui s’éloignaient en direction de la mission.

« Ne fais plus jamais ça, gronda Hector. T’avise pas de me toucher à nouveau !

– Ne t’inquiète pas pour ça », répondit-elle avec un ton de défi.

Elle enfila son pull-over et s’enfuit en courant. Dans la cour centrale, c’était presque l’heure du déjeuner, et les enfants jouaient à chat tandis que les tantines installaient les tables à l’extérieur parce qu’il faisait très doux. Sylvie et quelques filles parmi les plus âgées apportaient couverts et bols, et elle les rejoignit. Le révérend Tanner était assis à l’une des tables, et regardait les petits jouer, une bible ouverte devant lui. June s’apprêtait à lui raconter sa version de ce qu’Hector avait fait ou tenté de faire, mais Tanner ne lui adressa pas la parole. Il se contenta de fixer les taches récentes qui maculaient sa jupe et ses manches, et même si elle s’en étonna, elle comprit qu’il ne pouvait pas parler de ce genre de choses devant sa femme et d’autres filles. En fait, il n’avait guère besoin d’en parler, elle avait fait tout ce qu’il fallait. En disposant sur les tables baguettes et cuillers, elle se dit qu’elle était une source vive et Hector une feuille d’automne qui venait de tomber à la surface et serait bientôt inexorablement entraînée par le courant.

Hector ne partit pas. Cela parut invraisemblable à June, mais le révérend Tanner ne prit aucune mesure après les avoir vus ensemble. Il ne paraissait pas concerné. Toute une semaine s’écoula, à la fin de laquelle le pasteur s’entretint pourtant de façon animée avec Hector à propos de tronçons de canalisation en ciment qui venaient d’être livrés par camion. Tanner décida même d’aider Hector à assembler les morceaux, modifiant son emploi du temps pendant deux jours, et le jeune révérend Kim arriva de Séoul pour aider Sylvie à assumer ses heures de cours et ses devoirs liturgiques. June et quelques autres enfants les regardèrent depuis un perchoir improvisé à flanc de colline. Chaque épais tronçon de ciment mesurait cinquante centimètres de diamètre et était aussi long qu’un corps d’homme adulte. Il leur fallut travailler jusqu’à la tombée de la nuit le premier jour pour descendre toute la canalisation au fond du fossé. C’était une tâche toute simple, et ils n’avaient pas besoin de beaucoup se parler. Ils travaillaient à un rythme régulier, soulevant un tronçon après l’autre dans la pile entassée près des cabinets puis le portant jusqu’au fossé en marchant tous deux de côté, ou l’un des deux à reculons. Quand la nuit tomba, on aurait dit qu’ils étaient occupés à enterrer des cadavres dans une fosse commune étrangement étroite. Le lendemain, il plut légèrement et ils mirent les tronçons en place, les soulevant à l’aide de pelles et, au bout du compte, quand ils se serrèrent brièvement la main, ils étaient couverts de la tête aux pieds de taches de boue et de mortier de couleur taupe.

Sylvie n’allait de nouveau pas très bien. Peut-être à cause de la pression du désir d’enfant renouvelé de son mari, ou de la culpabilité que lui causait sa liaison avec Hector, à moins qu’elle n’ait été attirée par le jeune homme comme elle savait qu’elle n’aurait jamais dû l’être, mais June remarquait l’aspect desséché de sa peau, les traces rouges à ses coudes qu’elle grattait constamment et qu’on voyait à travers les manches de son chemisier. Il lui fallait se procurer des produits pour remplir sa trousse.

June ne cessait de se dire qu’elle pourrait être son remède. Elle se répétait qu’il fallait rester disciplinée, suivre la voie qu’elle s’était tracée, se métamorphoser en une jeune fille entièrement différente : elle n’était plus orpheline, elle n’avait jamais perdu aucun proche, et elle n’avait jamais assisté à aucune horreur ni humiliation. Elle était une enfant normale qui connaîtrait bientôt une vie normale. Et cela se confirma bientôt : après la prière du matin, Tanner annonça qu’à la fin du mois d’octobre, le jeune révérend Kim, qui le remplaçait lors de ses voyages, prendrait sa place comme directeur de l’orphelinat. « Mais qu’est-ce que vous allez faire ? demanda un garçon d’un air renfrogné. – Mrs Tanner et moi sommes obligés de partir, répondit Tanner non sans solennité. Il nous faut rentrer en Amérique. » Une longue seconde de silence s’ensuivit, puis tous les enfants se mirent à pleurer, certains braillant même de toutes leurs forces, d’autres se jetant par terre, le reste s’attroupant autour des Tanner qui essuyaient eux aussi quelques larmes.

Seule June resta de marbre, sachant qu’on lui demanderait bientôt de se préparer à les accompagner. Elle avait appris par d’autres qu’ils iraient d’abord en avion jusqu’au Japon, qu’ils s’envoleraient ensuite pour l’Alaska ou Hawaï, avant d’atterrir à San Francisco. De là, un vol beaucoup plus bref les conduirait à Seattle, la ville d’où venaient les Tanner et que Sylvie lui avait un jour décrite comme constamment enveloppée de pluie et de brouillard, comme si elle se trouvait au milieu de nuages ; on y sentait en permanence le poids de l’humidité sur ses vêtements, ses cheveux et sa peau et, dès qu’on s’y était habitué, cela avait quelque chose de réconfortant. Naturellement, certains trouvaient ce climat angoissant. Mais June aimait l’idée que le temps soit presque toujours égal à lui-même, comme un ami trop fidèle, quelque chose qu’il fallait tolérer, supporter, voire apprécier, même s’il ne vous laissait jamais en paix. Et elle savait que c’est exactement ce que Sylvie et elle seraient l’une pour l’autre, et avec le temps, il en serait peut-être de même avec le révérend Tanner, qui finirait par ne plus la considérer comme un fléau auquel il avait dû se soumettre, mais comme l’image même de la grâce qui lui était échue.

Donc, elle organisait et réorganisait sans cesse sa petite cantine – chaque enfant en possédait une –, se débarrassant des chaussettes qui ne pouvaient plus être ravaudées et portant aussi souvent que possible son affreux pantalon kaki pour épargner ses deux chemisiers et sa jupe à peu près convenables qu’elle secouait pour les débarrasser de leur poussière avant de les plier soigneusement. Elle cira ses chaussures en cuir qui lui faisaient mal aux pieds, sachant qu’elle devrait les porter dans l’avion. Elle fit le tour de ses cahiers et déchira les pages sur lesquelles elle avait distraitement griffonné des dessins et elle aiguisa ses trois crayons en les frottant contre le parquet pour obtenir des pointes parfaites. Elle nettoya elle-même sa malle, retirant la crasse de la poignée avec un chiffon trempé dans de l’essence, et passant les rivets et les coins métalliques au papier de verre. Enfin, elle emprunta une paire de bons ciseaux aux tantines et se coupa les cheveux (qu’elle portait jusque-là en un bol approximatif et désordonné parce qu’elle ne se tenait jamais tranquille assez longtemps pour qu’on puisse les lui couper proprement). Elle égalisa les pointes et les releva sur le côté comme d’autres filles le faisaient, mais avec l’élégante pince en écaille de tortue que lui avait donnée Sylvie il y a longtemps. Elle avait la forme d’un papillon, ce que June trouvait magnifique, mais elle ne s’en était jamais servie auparavant par peur de la perdre ou de la casser. Elle la portait désormais constamment pour se rappeler qu’il fallait garder ses cheveux, son visage et ses ongles nets et propres en toutes circonstances, être polie, souriante et jolie, si désireuse de plaire, mais surtout parce qu’elle était convaincue que le temps de l’orphelinat touchait à sa fin, et que sa vie était sur le point de connaître un nouveau départ.

Ainsi, elle ne fut nullement perturbée par l’atmosphère franchement morne qui s’empara de l’orphelinat après l’annonce du départ des Tanner : les garçons ne jouaient même plus au football ou à chat durant les récréations. Les tantines paraissaient moins patientes avec les enfants, les grondant vertement parce qu’ils ne débarrassaient pas les tables assez vite ou qu’ils salissaient trop de vêtements. En fait, seul Hector était aussi actif que toujours, peut-être même davantage, parce que l’hiver approchait et que d’innombrables réparations devaient être terminées avant que le froid glacial ne s’abatte sur les collines. Tandis que June le regardait refaire le châssis d’une fenêtre – mal rasé, les cheveux en bataille, les yeux obstinément fixés sur sa tâche –, elle se sentit soudain assaillie par la conscience éphémère de leur destin commun : la vie de cet homme aussi allait radicalement changer. Elle eut presque honte d’avoir tenté de lui attirer des ennuis. Qu’allait-il devenir quand ils seraient partis ? À distance, elle avait l’impression de pouvoir le sentir, avec cette odeur d’alcool et les remugles aigres de sa transpiration, mêlés au parfum de cendre évanescent d’un cœur empli d’amertume.

La mission revint à la vie en apprenant que des visiteurs dépêchés par une nouvelle agence d’adoption en Amérique venaient pour prendre des photographies des orphelins. Les tantines firent chauffer de l’eau toute la journée afin d’en avoir suffisamment pour les bains de quarante enfants, trois ou quatre par baquet en fer-blanc, filles et garçons séparés.

June commença par refuser de se baigner, n’ayant aucune raison de le faire puisque sa candidature était déjà retenue, mais quand une des tantines la réprimanda, elle se rendit compte qu’elle devait saisir toutes les chances d’améliorer encore son image et de rentrer dans le rang. Par conséquent, elle accepta de se plonger dans l’eau avec trois fillettes : elle leur shampouina les cheveux, leur rappelant de fermer les yeux, et les sécha même prestement dans l’air glacé avant de les aider à enfiler leurs plus beaux vêtements. Elle-même choisit ses habits les plus élégants et, accompagnant les petites, elle attendit en file avec elles qu’on les prenne en photo. Toutefois, le couple de personnes relativement âgées, corpulentes et débonnaires, qui arrivèrent en taxi n’avaient jamais eu l’intention de repartir avec des clichés des enfants, ils voulaient en revanche rencontrer tous les pensionnaires dans l’espoir d’en ramener autant que possible dans leur pays. Ils avaient bien un appareil photo, mais uniquement pour emporter quelques souvenirs de leur voyage. Le révérend Tanner était embarrassé, parce que les bureaux de l’Église à Séoul lui avaient manifestement fourni des renseignements erronés, mais il organisa tout de même la rencontre attendue avec les Stolz, qui s’installèrent sur des chaises au milieu de la cour et serrèrent la main de chaque pensionnaire. Sylvie n’avait toujours pas reparu depuis le repas de midi, et le révérend Tanner dut prier le couple d’excuser son absence due à un gros rhume.

Le pasteur présenta chaque enfant en indiquant son nom, son âge, et ajoutant chaque fois avec humour un détail flatteur ou rapportant une anecdote, et quand June s’avança, il déclara sans hésiter qu’elle était très maîtresse d’elle-même, farouchement indépendante, et qu’elle ne faisait pas de quartier durant les jeux avec les garçons, ce qui suscita les hochements de tête approbateurs des Stolz. Quand ils l’interrogèrent sur son anglais, elle répondit qu’elle le parlait couramment, ce qui les surprit et les impressionna. Mrs Stolz, qui portait une robe vert bouteille et des chaussures noires, lui demanda comment elle l’avait appris, et June expliqua que son père était un homme instruit, un instituteur, qui avait suivi des cours dans une des meilleures universités du Japon.

« Et toi, June, est-ce que tu voudrais recevoir une éducation ?

– C’est déjà fait. Mrs Tanner s’en est chargée.

– Avec quels résultats ! dit Mrs Stolz, manifestement ravie. As-tu des frères et sœurs ici ? »

June ne répondit pas, mais le révérend Tanner fit la moue et secoua la tête, et Mrs Stolz comprit qu’il valait mieux ne pas aborder ce sujet pour l’instant. Elle prit la main de la jeune fille et la tapota affectueusement entre ses paumes chaudes et charnues.

« Que dirais-tu de vivre en Amérique ? Mr Stolz et moi habitons dans un État qui s’appelle l’Oregon. Sais-tu où ça se trouve ? »

Elle fit non de la tête.

« C’est près de Seattle, intervint le pasteur, ce qui éveilla l’attention de June mais pas exactement comme il l’avait escompté.

– Tu connais Seattle ? demanda Mr Stolz à June. C’est une bien trop grande ville pour moi.

– Ce n’est pas très loin en effet, dit Mrs Stolz, quelque peu confuse. À une demi-journée de voiture. »

June annonça : « Je vais bientôt y aller.

– Tu sembles en être bien sûre.

– Oui.

– Pourquoi ne le serais-tu pas ? dit Mrs Stolz en lui serrant gentiment la paume. Tu es une jeune personne bien déterminée, n’est-ce pas ? »

June s’apprêtait à rétorquer qu’elle ne voyait pas le rapport, mais le révérend Tanner répondit à sa place et déclara avec une note de fierté étonnante dans la voix qu’elle était « aussi déterminée que possible », et c’est à ce moment précis que Mr Stolz s’avança, braqua sur elle son minuscule appareil photo et appuya promptement sur l’obturateur. Il n’avait pris que quelques rares clichés d’autres enfants. Instinctivement, June voulut mettre la main sur l’objectif, mais le révérend Tanner s’empressa de présenter le garçon qui lui faisait suite et Mrs Stolz lui serra fermement la main en signe d’adieu tandis qu’une des tantines entraînait June au loin.

Quand les Stolz eurent rencontré le dernier enfant de la file, June était déjà rentrée au dortoir des filles, où elle avait retiré sa jupe et son chemisier. Elle avait d’abord filé jusque chez les Tanner, frappant à la porte d’entrée avant de faire le tour de la maison, mais un store en tissu marron avait été récemment installé et recouvrait complètement le carreau. Personne ne vint ouvrir la porte de derrière non plus. Malgré la résolution qu’elle avait prise de ne plus l’importuner, il fallait qu’elle voie Sylvie tout de suite, non pas pour l’interroger ou lui arracher une promesse, mais simplement pour se camper devant elle et lire son avenir dans ses yeux, sur son visage. Savait-elle ce que ce vieux couple était venu faire ? Était-ce pour cette raison qu’elle avait choisi de se dérober aux regards ? Espérait-elle que des gens comme eux accepteraient d’adopter June ? De la soulager de ce fardeau ?

« Pouvons-nous entrer ? » demanda une voix. C’était celle de Mrs Stolz, qui passait la tête par la porte du dortoir. Quand elle vit que June était habillée, elle entra, son mari à ses côtés. Debout, ils paraissaient curieusement plus petits et plus grassouillets encore : on aurait dit deux poupées folkloriques radieuses, avec de bonnes joues roses et rebondies. Il portait une chemise en denim, un pantalon en laine rugueuse et des chaussures éraflées, et bien qu’ils lui semblent aussi invraisemblablement riches que tous les civils américains qu’elle avait croisés, elle comprit soudain que c’étaient sans doute des gens de la campagne, droit sortis de leur bourgade et pareils aux paysans auprès desquels elle avait grandi. Mais plutôt que d’éprouver de l’hostilité envers eux pour la façon dont ces villageois avaient traité son père et sa mère avec méfiance, et même indifférence et cruauté, elle se sentit contre toute attente submergée par une vague de nostalgie et se prit à rêver aux moments où son père n’avait pas encore cédé à ses démons et ne s’était pas encore enfermé dans son bureau, au noble visage de sa mère, à ses deux frères et à ses deux sœurs qui n’avaient même pas eu la chance de se retrouver comme elle à enfiler un affreux pantalon trop grand. En un éclair, June avait cessé d’être mûre, déterminée ou forte, elle n’était plus qu’une enfant recroquevillée sur sa douleur, tremblante et en larmes.

« Oh ma petite, ma chère petite, roucoula Mrs Stolz, prenant June dans ses bras et la serrant contre sa généreuse poitrine tandis qu’elles s’asseyaient côte à côte sur le lit. Tout ira bien maintenant.

– Ne t’en fais pas, ajouta son mari, en se penchant vers elles et en tapotant le dos de June. Tu as trouvé une famille. Nous allons emmener six d’entre vous. Nous avons des billets d’avion pour huit.

– Pour l’amour du ciel, John ! On ne lui a même pas encore demandé ! » dit sa femme, l’exhortant à se taire. Puis s’adressant à June, elle ajouta : « Est-ce que tu aimerais venir avec nous, ma jolie ? Comme mon mari trop pressé vient de l’expliquer, tu aurais des frères et sœurs. Il y a toute la place qu’il faut, et beaucoup à manger. Nous avons quatre enfants à nous, mais ils sont déjà bien grands. Nous possédons une grosse ferme avec des étables et des écuries, et tout autour plus de sapins que tu en as jamais vu.

– Pas comme ici !

– John, s’il te plaît !

– Il faut que tu saches que nous avons aussi des animaux, poursuivit-il, imperturbable, comme s’il avait répété son numéro et ne voulait pas laisser passer sa chance. Des chevaux, des vaches et des poules, sans parler des chiens et des chats. Tu aimes les animaux ? Tu voudrais en avoir un pour toi seule ? »

Elle ne savait pas si elle en voulait un ou non, mais elle hocha la tête, sans conviction, parce qu’elle n’était pas capable de davantage, tout le reste de son corps s’étant liquéfié entre les bras de Mrs Stolz. June avait les membres engourdis. Et même si elle ne ressentait encore ni amour ni piété filiale, il lui suffisait pour l’instant d’être absorbée par la chair maternelle de cette femme généreuse, de se perdre et pourtant de rester en vie, de ne plus subir la tyrannie de son propre corps, toujours traversé de douleurs et de désirs, toujours plein de fourmillements et trop réceptif aux sensations. Elle était sûre que, plus encore que la mort, elle détestait cette souffrance. Cet affreux élan qui n’avait rien à voir avec la vraie vie. Mais peut-être tout cela était-il arrivé à sa fin…

« Tu n’as pas besoin de répondre tout de suite, dit Mrs Stolz. Nous allons rester ici encore quelques heures. Il faut que nous parlions aussi avec d’autres enfants, mais nous voulions vraiment te voir la première.

– Personne ne m’a jamais choisie.

– Alors c’est d’autant mieux pour nous ! Nous avons beaucoup de chance. Il doit y avoir une raison. Il y a en toi un esprit prodigieux, il est facile de s’en rendre compte, et tu vas être heureuse chez nous, je le sais.

– Tu seras la plus âgée. Nous comptons sur toi pour nous aider à traduire, entre autres. Naturellement, il y aura quelques tâches ménagères, exactement comme celles que tu partages ici.

– Mais tu ne seras forcée à rien que tu ne voudrais pas faire, dit Mrs Stolz en jetant un coup d’œil furieux à son mari. Quand je pense à tout ce que tu as dû endurer et voir jusque-là ! Je te promets que chez nous tu seras en sécurité. Tu peux compter sur notre affection et notre soutien. Et puis, l’amour de Dieu, par-dessus tout. Nous allons commencer ensemble une vie nouvelle et pleine de joie. »

Elle serra plus fort June dans ses bras et, malgré une légère sensation de gêne, June ferma les yeux, lui rendit son étreinte, tandis que Mr Stolz reculait d’un pas pour prendre une autre photo, d’elles deux ensemble cette fois, mais il se rendit compte qu’il n’avait plus de pellicule. Tandis qu’il en mettait une nouvelle en place en faisant rouler la molette sous ses doigts, Mrs Stolz caressa la tempe et les cheveux de June.

« Que c’est joli ! s’exclama-t-elle en effleurant la pince en écaille de tortue. Sais-tu que c’est la première chose que j’ai remarquée en te voyant ? J’ai pensé que cette pince te rendait belle et gracieuse. Exactement comme un papillon qui volette. »

À peine Mrs Stolz eut-elle prononcé ces mots que June tenta brusquement de s’écarter d’elle. Sans comprendre, l’Américaine resserra son étreinte, décidée à ne pas la laisser s’échapper, mais June la repoussa avec une telle force en appuyant l’avant-bras contre sa clavicule qu’elle poussa un cri de panique.

« Oh non ! Mais que se passe-t-il ? Je t’en prie ! »

Son mari, plus désorienté que réellement en colère, se saisit de June mais elle se leva et lui écrasa le pied, ce qui lui fit lâcher l’appareil photo qui s’ouvrit en tombant, exposant la pellicule à la lumière. June l’entendit jurer avec véhémence tandis qu’elle s’enfuyait. Mrs Stolz, effondrée sur le plancher, était en larmes. June fila comme le vent jusqu’aux collines pelées, grimpa jusqu’à la ligne de crête avant de redescendre sur l’autre versant, le soleil la suivant jusqu’à la vallée adjacente avant la tombée du jour.

Quand elle finit par revenir, juste avant le couvre-feu, les Stolz étaient partis depuis longtemps. Personne ne savait qu’ils étaient venus la voir, et elle avait seulement manqué le repas du soir, ce qu’elle faisait parfois quand elle restait auprès de Sylvie Tanner. La fillette de dix ans qui dormait dans la couchette voisine, So-Hyun, lui expliqua qu’ils avaient adopté six enfants, exactement comme ils l’avaient annoncé, trois filles et trois garçons d’âges divers. Ils étaient maintenant à Séoul et, d’ici deux jours, ils quitteraient le pays. Ils n’avaient pas assez de place pour les cantines des enfants et, donc, ils les avaient laissées, chaque enfant emportant un seul objet auquel il tenait, comme une poupée, un livre ou une couverture. Le reste avait été distribué aux autres orphelins. So-Hyun avait hérité d’un pull-over qu’elle montra à June, une laine rouge de bonne qualité mais mangée aux mites sur la poitrine et dans le dos.

« Est-ce qu’ils avaient l’air triste ?

– Ils pleuraient tous », dit la petite, d’un air presque accablé. Elle avait quelque chose d’insolent que June admirait. « Mais je crois que c’était de joie.

– Je parlais des deux Américains.

– Ah, eux…, dit So-Hyun. La dame pleurait elle aussi.

– De la même façon ?

– Je ne sais pas.

– Dis-moi !

– Oui, je suppose que oui.

– Est-ce que le révérend Tanner et sa femme les ont raccompagnés ? demanda encore June.

– Rien que le pasteur.

– Il était comment ?

– Il ne pleurait pas, lui, répondit So-Hyun, qui commençait à s’endormir. Il a demandé où tu étais.

– Et qu’est-ce que tu as répondu ?

– Ce qu’on dit toujours dans ce cas-là : “On sait pas, on s’en fiche !” »

Ce fut alors l’extinction des feux et une des tantines arpenta le dortoir avec une lampe à pétrole pour s’assurer que toutes étaient bien dans leurs lits. Quand elle s’approcha de June, elle lui décocha un regard courroucé, mais l’adolescente ne s’en émut pas. Elle ne s’inquiétait pas beaucoup non plus de ce que So-Hyun lui avait dit, malgré la réplique acide qu’elle avait ajoutée en fin de dialogue, parce qu’à l’évidence, c’était la vérité. L’essentiel maintenant, c’était le départ imminent des Tanner, exactement comme ce couple de l’Oregon, mais avec elle. Cela ne lui importait désormais plus de savoir s’ils en emmèneraient d’autres. Ou si Sylvie réussirait à retomber enceinte. En fait, elle avait fini par l’espérer elle-même. Parce que, s’ils avaient un bébé, June l’aimerait comme le sien, elle lui dédierait sa vie, si nécessaire, comme elle n’avait pas pu le faire pour ses propres frères et sœurs.

Elle ne réussit pas à dormir cette nuit-là, impatiente qu’elle était de renouer avec Sylvie (après plusieurs semaines où elles avaient toutes deux observé une certaine distance) afin de réfléchir de concert aux plans qu’elle devait sans doute mettre au point pour leur voyage imminent et leur installation à Seattle. Elle lui expliquerait également, si Sylvie le lui demandait, ce qui s’était passé avec les Stolz : malgré la gentillesse de cette femme et la belle vie qu’elle lui décrivait, June s’était rendu compte juste à temps qu’elle n’était pas faite pour partir avec eux. Elle ne pouvait plus désormais faire partie d’aucune autre famille. Dans une autre vie, elle retrouverait ses parents, son frère et sa sœur aînés seraient en pleine santé, les jumeaux heureux et intacts ; mais dans celle-ci, elle avait découvert son âme sœur, Sylvie, et elles étaient comme des jumelles, même si l’une des deux ne le reconnaissait pas complètement.

Juste avant l’aube, elle quitta son lit, l’esprit aussi prêt et vif qu’une lame d’acier sortant de la forge. Même si elle se sentait le ventre creux parce qu’elle avait sauté les deux repas de la veille, ce vide lui paraissait relever davantage de la pureté que de la privation, un peu comme un pèlerin à la fin d’un voyage périlleux, cet état de pure extase qui soudain devenait, dans les derniers mètres, tout à la fois la flamme et le combustible de ce ravissement. Elle s’habilla rapidement tandis que les autres dormaient encore et traversa la cour pour aller frapper à la porte des Tanner. Aucune réponse. Elle frappa de nouveau. La porte finit par s’ouvrir et le pasteur, dans son pyjama écossais, passa le nez dehors et chaussa ses lunettes dans la lumière bleue du matin.

« Que se passe-t-il ? Y a-t-il un problème ?

– Non, répondit-elle. Je voudrais parler à Mrs Tanner, s’il vous plaît.

– Mrs Tanner dort, tout comme moi il y a encore quelques secondes, répondit-il, furieux. Mais qu’est-ce qui te prend, June ? Tu rends tout tellement difficile.

– Ce n’est pourtant pas ce que je cherche à faire.

– On a peine à y croire ! » dit-il, perdant son sang-froid. Il sortit et referma la porte derrière lui. « À moins que tu ne sois possédée par une force destructrice. Mrs Stolz était absolument bouleversée. Elle craignait de t’avoir fait quelque chose de terrible.

– Elle ne m’a rien fait.

– Mais j’en suis sûr ! Je n’arrive cependant pas à imaginer ce que tu as dit ou fait pour lui faire penser le contraire. Si ce n’était pas une femme aussi humaine et généreuse, ils seraient partis en courant. Lui, en tout cas, voulait s’en aller sur-le-champ. Tu t’en rends compte ? Tu comprends que tu as failli gâcher les chances des autres enfants par la même occasion ? Est-ce que l’espace d’une seconde tu as pensé à eux ? »

June se taisait, mais pas parce qu’elle était d’accord. Pas parce qu’elle éprouvait des remords. En fait, elle s’était repliée tout au fond du tourbillon de ses pensées. Elle attendait tout simplement que Sylvie sorte à son tour et qu’elle l’étreigne aussi fort que Mrs Stolz, avant de l’inviter, haletante, à entrer.

« Tu ne trouves rien à répondre, n’est-ce pas ? gronda Tanner. Rien du tout ? »

Il la regardait d’un œil furibond tandis que le premier rayon de soleil dardait et que la cloche du réveil tintait aux cuisines. Elle l’avait entendue des centaines de fois auparavant, mais aujourd’hui, ce son rond et creux la frappa au plus profond, ses échos se réverbérant dans son ventre vide. Ce serait bientôt l’heure du petit-déjeuner, mais elle ne voulait pas manger, même si, comme tout un chacun, elle savait que les douleurs de la faim iraient s’accroissant. Toutefois, ce n’était pas ce qu’elle ressentait en ce moment, parce qu’au lieu de la détresse ou de la panique, elle éprouvait une très étrange satisfaction, une sérénité matinale inégalable. Elle allait rester là jusqu’à ce que Sylvie passe le seuil ; elle ne bougea et ne broncha pas quand le révérend Tanner gravit les marches du perron et, sans lui accorder le moindre regard, claqua la porte.

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