Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 7 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 7 - Mandchourie, premier jour de l’année lunaire, 1934

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Mandchourie, premier jour de l’année lunaire, 1934

 

« Quel magnifique repas de fête ! s’exclama le père de Sylvie. Prions ensemble. » Tous les convives réunis autour de la longue table joignirent les mains, et son père orchestra louanges et action de grâces. Sa mère avait confectionné une jolie nappe en cousant ensemble deux anciennes tentures, et la femme du pasteur chinois avait préparé le repas de midi avec l’aide d’indigènes qui travaillaient à l’école de la mission. C’était un véritable festin, surtout étant donné la période qu’ils traversaient. Il y avait du riz complet, du chou aigre-doux, des œufs de canard de cent ans et des haricots noirs confits. Des gâteaux de lune comme dessert. Mais le plat que tout le monde attendait, c’était les travers de porc braisés que l’épouse du révérend Lum venait de poser sur la table dans une grande cocotte en terre. Elle avait demandé au boucher du village d’abattre leur dernier cochon et fait saler les autres morceaux comme provisions pour l’hiver, mais elle avait décidé de servir les travers en plat spécial pour le nouvel an, jurant qu’ainsi, les Japonais n’y toucheraient pas. Un bataillon destiné à combattre les forces communistes chinoises avait en effet traversé cette partie de la province quelques mois plus tôt, et certains éléments dispersés revenaient maintenant par petits groupes, pillaient et parfois s’installaient dans les fermes et les maisons, tuant tous ceux qui tentaient de résister. Des officiers à cheval avaient passé le portail la semaine précédente pour inspecter l’école et ses terrains de jeu, interrogeant chaque homme séparément sur son histoire personnelle et ses raisons de se trouver là. Ils repartirent, assurant qu’aucune intervention de leur part n’était à craindre, mais nul n’ignorait qu’ils ne tarderaient pas à revenir.

Il y avait du monde à table : Sylvie et ses parents, les Binet, Francis et Jane ; les Lum ; un couple de travailleurs humanitaires en visite, les Harris ; et, à côté de Sylvie, un jeune célibataire prénommé Li, qui était arrivé durant l’été, juste après les Binet, et qui enseignait le latin et les mathématiques. C’était un Chinois de Hongkong, mais il avait étudié les lettres classiques à l’université de Manchester. Il possédait un passeport britannique. Tout au bout de la table se pressaient plusieurs familles locales dont les mères travaillaient comme femmes de service à l’école, et deux petits orphelins. D’ordinaire le personnel ne prenait pas ses repas avec les missionnaires, mais les pères ayant disparu (ils étaient dans l’armée ou déjà morts au combat), Francis Binet avait insisté pour que les femmes et les enfants participent au repas du nouvel an. Ils se passaient l’un après l’autre tous les plats, mais Mrs Lum se chargea de répartir les travers de porc, chacun recevant exactement cinq morceaux. La vie à l’école était déjà spartiate, et avec cet état de guerre permanent (même s’il ne s’agissait pas d’un conflit déclaré alors qu’il durait depuis 1931), on trouvait de moins en moins de quoi se ravitailler auprès des fournisseurs de Changchun ; depuis un mois, on vivait sous le seuil de malnutrition, même si on était encore loin de mourir de faim.

Toutefois, le plus pressant des problèmes n’était pas la faim, mais le froid. Au moment même où ils se tenaient à table, coude à coude sur les bancs du petit réfectoire, c’était comme s’ils se trouvaient dehors exposés aux intempéries. En tout cas, ils étaient habillés comme pour y faire face, avec des manteaux, des chapeaux et même des gants. Plus tôt dans le mois, il avait énormément neigé, mais depuis le ciel était limpide, les nuages balayés par un vent arctique violent qui gelait et desséchait tout sur son passage. Il était un peu plus de midi et le soleil brillait, bien bas sur son perchoir ; il devait faire environ moins dix, et à peine plus de zéro à l’intérieur. Il y avait un petit poêle dans la pièce, mais le révérend Lum et Francis Binet avaient décidé de ne pas l’allumer, comptant sur la présence de tous ces corps dans cet espace réduit pour produire suffisamment de chaleur. Il leur fallait économiser le peu de charbon qu’il restait, parce que les deux factions chinoises et les forces d’occupation japonaises réquisitionnaient la plupart des ressources ; on était au cœur de l’hiver, il restait encore deux bons mois de froid à prévoir et personne n’osait évoquer le fait qu’ils ne s’en tireraient jamais s’il ne se produisait pas un changement ou un événement important.

Tandis que les convives se restauraient, des nuages de vapeur s’élevaient de leurs bouches. Chacun restait courbé au-dessus de sa petite assiette et personne ne se montrait très bavard pour ne pas gaspiller la chaleur. Tous mangèrent d’abord les travers qui refroidissaient presque instantanément sur les assiettes gelées, les gouttes de graisse se coagulant en petits disques opaques qui flottaient à la surface sombre de la sauce liquide. Il ne s’en perdit pas une miette. Sylvie n’aimait pas beaucoup le porc, mais la viande bien grasse et craquante la faisait tellement saliver qu’elle en avait presque mal à la langue et qu’elle devait s’interdire d’avaler sans les mâcher des morceaux entiers d’os, tant le plat lui paraissait délicieux. À la place, elle entreprit de mordiller tous les petits cartilages attachés aux extrémités avant de reposer les os sur une assiette faisant le tour des convives pour revenir à Mrs Lum qui avait annoncé qu’elle en ferait une soupe pour le lendemain.

Le père de Sylvie lui adressa un petit signe de tête de l’autre côté de la table en remarquant qu’elle avait rongé ses os exactement comme tous les autres. Elle avait depuis toujours causé des soucis à ses parents parce qu’elle ne mangeait en général pas assez, mais ces derniers temps son appétit s’était ouvert, elle avait même grand faim, et cela n’était pas seulement dû à la diminution des rations. Elle allait avoir quatorze ans et son corps se transformait enfin, même si elle demeurait encore un peu trop mince. Ses hanches s’étaient élargies, sa poitrine prenait du volume et sa peau devenait un peu moins douce, comme de la peau de chamois à la place de la soie, disait sa mère avec sa franchise habituelle. En digne fille, Sylvie n’était ni honteuse ni gênée, pas même par les différences moins flatteuses qu’elle notait dans ses cheveux, en particulier les épis que les autres ne remarquaient pas, et ces nouveaux relents musqués qui s’échappaient de ses aisselles et d’ailleurs. Elle ne se sentait peut-être pas encore complètement femme parce qu’elle ne savait pas exactement ce que cela voulait dire, mais elle savait assurément que son enfance était terminée, ou du moins qu’il en restait bien peu, comme une couverture de bébé qui finit par n’être plus qu’un entrelacs de fils.

De plus, Sylvie savait qu’elle ne pouvait plus se permettre d’être une enfant. Avec le conflit armé, leur vie devenait chaque jour plus réelle et plus dangereuse. Ses parents avaient évoqué la possibilité qu’elle parte avec les Harris, qui devaient se rendre dans quelques jours à Shanghai, puis à Hongkong et, de là, embarquer pour le long voyage qui, en passant par Honolulu les ramènerait à Seattle, d’où tout comme les Binet ils étaient originaires. La tante de Sylvie y habitait et proposait de la loger jusqu’au retour de ses parents au printemps. Ils avaient chacun son tour tenté d’aborder avec elle le sujet d’une façon désinvolte, évoquant l’idée comme s’il ne s’agissait de rien de plus compliqué qu’un choix entre deux camps de vacances, mais Sylvie était en âge de comprendre que ses parents n’abordaient aucun sujet avec désinvolture. C’étaient des gens qui considéraient avec le plus grand sérieux toute action et tout effort, n’hésitant pas à prendre des risques élevés si nécessaire, parce que tout devait être mis au service de ce qu’ils considéraient comme les plus essentielles des tâches à accomplir dans ce monde : éduquer les enfants, nourrir les pauvres, alléger les souffrances. Durant toute l’enfance de Sylvie, ils avaient voyagé d’un foyer de misère à un autre, de l’Amazonie à l’Afrique de l’Ouest, et maintenant en Asie, et bien que sûre d’être aimée, elle se sentait aussi un peu tenue à l’écart, éloignée de la force centripète des actions qu’ils menaient ensemble, de l’orbite passionnée de leur travail commun. Elle était rarement – elle ne l’était même pour ainsi dire jamais – hors du champ de vision de ses parents, mais elle se voyait éclipser par les urgences illimitées et écrasantes du quotidien et, à certains moments, elle était convaincue d’être la plus délaissée des enfants de la terre.

Pourtant, son admiration pour eux ne faiblit jamais. Au contraire, elle augmenta encore avec les années, comme si la honte que lui inspiraient son égoïsme et son apitoiement sur elle-même lui semblait monstrueusement puérile devant les efforts inlassables qu’ils déployaient sans compter. Ils étaient arrivés dans ce village situé à vingt-cinq kilomètres de Changchun pour redonner vie à une vieille école religieuse qui, comme toutes les autres missions qu’ils avaient contribué à faire tourner, devenait également de facto un dispensaire, une sorte de coopérative agricole et, bien entendu, une soupe populaire. En l’espace de cinq mois, les inscriptions avaient doublé, quelques riches familles de commerçants de la ville y envoyaient désormais quotidiennement leurs enfants. Toutefois, avec l’escalade des violences, l’école était aussi devenue un refuge. À peine quelques jours plus tôt, son père – contre l’avis du révérend Lum – avait accueilli et soigné deux soldats chinois hagards et légèrement blessés, qui se disaient poursuivis par les Japonais mais qui auraient aussi bien pu être des déserteurs. Dans un cas comme dans l’autre, cela aurait pu de l’avis de Lum leur causer des ennuis, mais le père de Sylvie, toujours pragmatique, savait conserver un calme olympien dans ces circonstances. Il considérait les choses sous l’angle humain uniquement. « Ces hommes ont peur et ils ont faim, voilà tout, déclara-t-il à Lum et aux autres. Et ils n’y sont absolument pour rien, nous le savons. Alors comment pouvons-nous refuser de les secourir ? »

Rien ne s’était passé, aucun des camps ennemis n’avait dépêché de troupes à leur recherche, et les deux soldats reprirent discrètement leur route dès le lendemain à la faveur de la nuit, chacun dûment muni de provisions pour deux jours. Mais le révérend Lum et Tom Harris craignaient néanmoins que de telles situations ne se reproduisent et qu’elles ne deviennent de plus en plus dangereuses, sans compter le fait qu’elles grevaient leurs maigres ressources. Quand les employés et les enfants eurent terminé leur repas et quitté la table, la discussion s’engagea sur l’avenir de l’école au cas où une véritable guerre se déclarerait pour de bon. Le révérend Lum et Harris étaient partisans de fermer leurs portes à tous les combattants. Ils voulaient négocier avec les autorités chinoises et japonaises pour faire reconnaître l’école comme zone neutre.

« Vous serez moins en danger si vous restez en dehors du conflit », dit Tom Harris, ses grandes mains emprisonnant une tasse de thé brûlant. Il avait environ le même âge que Francis, la petite cinquantaine, et ce n’était pas un religieux. Il avait choisi de devenir travailleur social dans la seconde moitié de sa vie, et s’était spécialisé dans les questions d’agriculture et d’irrigation. Sa femme, Betty, était infirmière, et au cours des derniers mois ils avaient arpenté toute l’Asie du Nord, vaccinant contre la variole les enfants des villages reculés.

« Et si on ne vous laisse pas tranquilles, alors fermez l’école et partez tous. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé dans cette école missionnaire luthérienne au Congo en 1929 ? Elle se trouvait au beau milieu d’une zone de guerre tribale des plus violentes, et elle a fini par être utilisée par les deux camps. Le responsable de la mission voulait que son école soit un refuge ouvert mais, à la fin, il a fait l’objet de méfiance de part et d’autre, et toute la mission a été dévastée.

– Qu’est-il arrivé au responsable ? demanda le révérend Lum.

– Je t’en prie, Tom, dit Betty à son mari. Les parents de Sylvie n’ont aucune envie que leur fille entende des choses pareilles.

– Pas de problème, Betty, répondit son père. Nous ne voulons pas la tenir à l’écart de ce qu’il se passe. En tout cas, elle a l’âge de comprendre, n’est-ce pas, ma chérie ?

– Oui, papa.

– Personne n’a été épargné, répondit Harry, en s’appliquant à ne pas regarder la jeune adolescente. Et au Congo, on n’utilise pas d’armes à feu. Pour le bien de tous, je n’en dirai pas plus.

– Nous ne sommes pas en Afrique, rappela Mrs Lum.

– Ah, vraiment ? On me rapporte sans arrêt qu’il se passe de drôles de choses dans le Nord. Comment les Japonais ont rayé plusieurs villages de la carte. Ils n’ont pas épargné une seule âme.

– C’est une rumeur qu’ils ont répandue eux-mêmes pour nous effrayer, répondit-elle. On m’a dit à moi qu’il s’agissait d’un unique village perdu que les Japonais voulaient utiliser comme base. Il semble que tous les habitants ont accepté de partir et d’aller travailler dans une manufacture de bottes près d’Harbin. Alors où est la vérité ? Que doit-on croire ?

– Que nous sommes effectivement dans une zone de guerre, répliqua Harris. Officiellement ou pas. Les choses sont différentes aujourd’hui. Ce que je vois et ce que j’entends, c’est que plus personne n’est désormais protégé. Pas même les étrangers. »

Il y eut quelques secondes de silence avant que Jane Binet ne prenne la parole. Sylvie aperçut une petite lueur dans les yeux de sa mère, et elle devina ce qu’elle allait dire.

« Je pense que si vous avez raison, Tom, alors il va nous falloir garder la mission et l’école ouvertes aussi longtemps que possible. Je ne sais pas si cela va nous obliger à trouver un accord avec un camp ou l’autre. C’est à vous, à Francis et au révérend Lum de prendre une décision sur ce point. Mais quel qu’il soit, il faut que cet accord nous permette de rester jusqu’à la dernière heure. La dernière minute. Parce que nous pouvons tous imaginer ce qui attend ces enfants et leurs familles quand la guerre gagnera pour de bon notre village.

– La question est précisément de savoir comment déterminer cette dernière minute », répondit Tom Harris, mais sans grande conviction, parce qu’il savait qu’il était inutile de discuter. Sa femme et lui avaient travaillé plusieurs fois auprès des parents de Sylvie, ou dans la même région, et comme tous les autres volontaires et missionnaires dans le même cas, ils en étaient venus à comprendre que les Binet n’avaient pas choisi de partir vers ces régions perdues du monde pour la seule constellation de raisons habituelles : la gloire de Dieu et le dévouement altruiste, ou encore une façon de s’échapper, de chercher l’aventure, de se mettre à l’épreuve. Il ne s’agissait pas de gens sentimentaux, ils ne laissaient que rarement le cœur dicter leur conduite, même s’ils tenaient leurs charges avec amour et compassion. C’étaient deux personnes qui au fil des ans s’étaient peu à peu façonnées pour devenir les parfaits instruments de la miséricorde et, en tant que tels, le plus grand péché aurait été pour eux de n’être utilisés que pour moitié.

« Je vois qu’il y a des gâteaux de lune qui nous attendent », lança gaiement le père de Sylvie pour alléger l’atmosphère. Ils eurent chacun droit à un quart de gâteau, Sylvie avalant sa part en une seule bouchée, tandis que chacun des autres grignotait lentement la sienne. Son père et sa mère lui offrirent tous les deux la leur, mais elle refusa, même si cette pâte grasse et sucrée lui provoquait des spasmes de joie dans le ventre. Elle n’était pas une pauvre enfant nécessiteuse. Li, le jeune professeur de mathématiques et de latin, lui donna un coup de coude et lui offrit son gâteau sans un mot, mais elle refusa de la même façon. Un mois plus tôt, elle ne l’aurait pas pris de crainte que les autres ne devinent à quel point elle était amoureuse de lui. Mais aujourd’hui, ce qu’ils pouvaient bien comprendre lui était égal. Car elle était effectivement tombée amoureuse, et ce, pratiquement au moment où il était arrivé. Il avait un délicieux accent anglais, et quand il lui demandait pendant un cours particulier de latin de traduire un passage de La Guerre des Gaules, il s’adressait à elle en l’appelant « Miss Binet », comme un galant distingué dans un roman. Il n’était pas beaucoup plus grand qu’elle et, même s’il était sorti de l’université plusieurs années auparavant, on pouvait facilement le confondre avec un lycéen à cause de son corps svelte et de sa peau lisse. Il avait coutume de remettre en place ses lunettes rondes à monture argentée en utilisant ses deux mains pour les remonter le long d’un nez inhabituellement proéminent. Il enduisait ses épais cheveux noir de jais d’une crème de soin anglaise qui sentait l’amande douce, un peu comme du massepain. Un jour, à la fin de l’été, elle l’avait vu torse nu alors qu’il aidait son père à charrier de gros seaux d’eau du puits pour le bain des enfants, les muscles fins de ses bras, de ses épaules et de son cou tendus par l’effort. S’étant rendu compte qu’elle l’observait, il avait agité la main dans sa direction, et elle avait senti un poids tomber de sa poitrine au fond de son ventre. Là, sous la table, il lui ouvrit la main et déposa le petit morceau de gâteau dans sa paume. Elle ne sentit que le moment fugitif où ses doigts avaient effleuré ses articulations, et tandis que la conversation reprenait, elle transforma doucement le gâteau en une masse de pâte moite, se concentrant sur le cadeau qu’il venait de lui faire et songeant au moment où elle le mangerait. C’est seulement quand ils en vinrent à évoquer de nouveau la meilleure façon de convaincre les autorités chinoises et japonaises qu’on la laissa quitter la table ; elle traversa alors l’étendue glaciale de la cour jusqu’à la chambre qu’elle partageait avec ses parents. Là, dans la pièce sans chauffage, elle ouvrit lentement les doigts, libérant la petite masse de chaleur. Elle dégusta lentement cette fois, se contentant de laisser le gâteau fondre dans sa bouche plutôt que de mordre ou d’avaler, passant le bout de sa langue sur les plis de sa paume pour ne rien perdre du saindoux.

La saveur sucrée la réchauffa, malgré la température si basse de la chambre. Elle déboutonna son manteau, dénoua son écharpe. En fait, elle avait souvent trop chaud ces derniers temps, alors que ses parents et les autres semblaient s’être couverts d’une carapace de givre à force de vivre dans un air toujours si impitoyablement froid. Même Benjamin Li pouvait paraître un peu plus raide dans ses mouvements. Le corps en pleine mutation de l’adolescente était devenu un parfait groupe électrogène, capable de transformer le plus maigre aliment en une source continue de chaleur. En l’absence de combustible, il continuait à fonctionner, indifférent aux vertiges qui la saisissaient souvent, à son inextinguible soif, et à la douleur lancinante qui s’emparait parfois de ses articulations et de ses os. Pire que tout était la sensation d’être écorchée vive, comme si ses entrailles étaient en perpétuelle friction, en révolte rageuse contre son propre corps. Toutes les nuits maintenant, dans son petit lit d’appoint, de son côté du paravent peint que ses parents avaient emprunté aux Lum pour maintenir un semblant d’intimité dans la chambre qu’ils partageaient, elle avait pris l’habitude de rejeter les nombreuses couvertures de laine vierge et de relever sa chemise de nuit jusqu’à son cou, laissant l’air glacé la parcourir jusqu’à ce que toutes les braises se soient enfin éteintes et qu’elle retrouve la couleur gris cendré que les rayons de lune peignaient sur son corps dénudé. Elle tremblait de tous ses membres et agrippait les barreaux du lit jusqu’à ce que ses mains s’engourdissent. Un matin, en lui brossant les cheveux, sa mère déclara que le corps ne se trompait jamais, et bien qu’elle ait déjà prononcé ces mêmes mots, de façon tout aussi mystérieuse, Sylvie finit par comprendre ce qu’elle voulait dire. N’avait-elle pas aussi lâché prise en s’effleurant de ses mains gelées jusqu’à s’étourdir et atteindre un nouvel état de conscience ? Comme tout le reste, c’est de ses parents qu’elle avait appris cela. Depuis toujours, elle les avait écoutés faire l’amour (leurs logements étaient invariablement modestes et surpeuplés où qu’ils aillent), et elle avait épié leurs caresses, la tête enfouie entre ses bras, puis observé le long corps souple de sa mère qui tanguait au-dessus de celui de son père, suivant le rythme des grincements du sommier avant même qu’ils ne se produisent et le bruit sublime des respirations mêlées qui la bercerait jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Dans la cour, elle aperçut Benjamin Li qui était sorti pour fumer. Elle lui fit un signe à travers la fenêtre, mais le vif éclat du soleil dans le ciel clair devait la plonger dans l’ombre et il ne remarqua pas sa présence. Elle s’en réjouit ; ainsi, elle pouvait l’observer librement. Il tira une cigarette de son étui en argent gravé et la tapota légèrement trois fois, comme il ne manquait jamais de le faire. Aucun des autres adultes ne fumait et il avait un peu honte de cette mauvaise habitude, si bien qu’il sortait toujours alors que personne ne le lui demandait, surtout par ce froid. Il ne semblait pas se rendre compte qu’il fumait avec un air un peu canaille, le col de son manteau relevé, protégeant du vent la flamme de son allumette entre ses mains, et plissant les yeux en inhalant. Au début de leurs cours de latin, quand il était arrivé en été, il faisait souvent des ronds pour elle, mais un jour elle s’était dit que ce n’était plus de son âge et avait cessé de tendre la main pour la passer au milieu des anneaux de fumée, les laissant désormais se dissiper d’eux-mêmes. Il en avait presque semblé blessé, l’espace d’un instant. Son prénom chinois était Ping-Wo mais tout le monde l’appelait Benjamin, le nom qu’il s’était choisi lors de ses études en Angleterre, en hommage à Disraeli. Sylvie ne s’était mise que récemment à l’appeler par son vrai nom, l’ajoutant pour la première fois à une question qu’elle lui avait posée lors d’une de leurs leçons. Il avait laissé passer quelques secondes avant de répondre, mais n’avait pas réagi, et avait repris le cours sans rien dire de spécial ni marquer de nouvelles pauses les fois suivantes où elle l’avait prononcé.

Elle savait que c’était parce qu’il craignait qu’elle ne dise à ses parents ce qui s’était passé un soir deux semaines plus tôt alors qu’il revenait d’un dîner à Changchun. Bien sûr, elle n’en soufflerait pas un mot, parce que cela gâcherait tout, même si ce qui était arrivé était de son fait à elle, et du sien seulement. Personne ne le croirait, elle le savait parfaitement. Elle ne voulait pas qu’il continue à craindre qu’elle ne parle mais elle ne faisait rien pour dissiper cette inquiétude, préférant agir comme si rien de tangible ne s’était produit, mis à part sur la scène du théâtre d’ombres de ses pensées. La lumière qui y régnait était tamisée, orangée, et nimbait son lit. De là, elle avait guetté le pas de son cheval, et quand elle avait entendu le lent cliquetis des sabots sur le sol gelé, elle avait enfilé son manteau par-dessus sa chemise de nuit et dit à ses parents qui lisaient qu’elle allait aux toilettes. À la place, elle s’était précipitée vers l’écurie qui abritait autrefois cinq chevaux mais n’en comptait plus qu’un. Les Lum l’utilisaient pour leurs déplacements et parfois pour labourer le jardin ou tirer la charrette emplie de bois ou de charbon.

Quand elle l’avait rejoint, il était en train de desseller son cheval et, malgré les puissants effluves de la sueur animale, elle avait senti son haleine chargée de relents fumés de whisky. Il lui arrivait de boire avec Tom Harris, mais il avait un air différent en ce moment précis à la lumière de la lampe, le visage et le cou en feu, les yeux mobiles et distants, tandis qu’il caressait la crinière noire de l’animal. Il avait sursauté en remarquant la présence de la jeune fille, mais avant qu’il ait pu dire un mot, elle s’était précipitée sur lui et l’avait étreint, plongeant les deux bras sous son manteau déboutonné. Il n’avait pas bougé mais il ne l’avait pas repoussée non plus. Et quand ses mains avaient glissé plus bas que la ceinture le long de ses flancs, il n’avait pas protesté et son corps s’était raidi sous la caresse. Elle avait relevé le visage pour tenter de faire face au sien, mais il ne voulait pas la regarder et fermait les paupières. Désorientée, elle avait agrippé plus fermement ses cuisses et ses fesses ; elle se faisait l’impression d’une enfant obstinée qui tente de résoudre une devinette ou d’ouvrir une serrure, en un tourbillon étourdissant d’ignorance, de désir et de rage contre elle-même. Mais soudain, il l’avait attirée à lui avec une force presque effrayante et, sous son pantalon en gabardine, quelque chose s’était dressé contre la hanche de Sylvie ; sans qu’elle l’ait voulu, sa main s’était retrouvée posée dessus, et elle avait compris instantanément la nécessité du mouvement dont la cadence impérieuse était devenue sa propre raison d’être et avait pris bientôt fin dans un frisson presque douloureux. Durant tout ce temps, elle lui avait picoré le cou de baisers, mais il l’avait obligée à tourner la tête sans jamais la regarder, et il s’était dégagé de son étreinte en marmonnant un « bonne nuit » étouffé. Ensuite, il l’avait soigneusement évitée pendant plusieurs jours, annulant même deux cours particuliers, mais quand ils avaient repris, on aurait dit qu’il ne s’était rien passé, il était redevenu lui-même, chaleureux et brillant.

Benjamin termina sa cigarette et se dirigea vers le réfectoire. Elle avait décidé que plus tard, peut-être même ce soir, elle irait le trouver dans sa chambre pour se presser à nouveau contre lui. Qu’il puisse en éprouver autant de désarroi que de plaisir ne faisait que la conforter dans cette résolution, elle ne s’en sentait que plus adulte. Elle était convaincue qu’intérieurement, elle était très mûre pour son âge, au contraire de Benjamin Li, très jeune pour le sien, qui, malgré toute son intelligence et tout son savoir, manquait manifestement d’expérience avec les femmes (un jour, Sylvie lui avait demandé s’il avait eu une petite amie à l’université et, sans réfléchir, il lui avait répondu que non, jamais aucune). Ce moment partagé dans l’écurie demeurerait leur secret et, assurément, aussi loin qu’il souhaite aller par la suite, elle accepterait sans réserve.

Elle s’était aussi promis de ne pas partir avec les Harris si ses parents restaient. Jamais elle n’accepterait. Elle dirait non tout net, aussi fermement que les Binet refuseraient d’abandonner une mission tant qu’ils penseraient que leur tâche n’était pas terminée. (Elle était presque sûre que cette détermination n’avait rien à voir avec Mr Li, même si l’idée de ne plus le revoir la rendait malade de chagrin.) Elle était suffisamment mûre maintenant pour trouver la meilleure façon de s’opposer à ses parents. Elle allait leur révéler à quel point elle leur ressemblait. Ils avaient tous trois affronté ensemble et plusieurs fois des situations dangereuses, et même s’il ne s’était jamais agi d’une véritable guerre, il semblait d’autant plus essentiel qu’ils ne soient pas séparés maintenant, avec le spectre si proche de ce conflit armé. Si elle partait, ils seraient tentés de s’entêter à rester, sans le moindre souci de leur propre sécurité afin de poursuivre leur devoir. En Sierra Leone, alors qu’elle avait neuf ans, ils l’avaient laissée aux bons soins de religieuses françaises dans une mission, tandis qu’ils allaient porter des vivres et des médicaments à un campement perdu au beau milieu d’une région ravagée par une guerre tribale. Quatre indigènes les accompagnaient. Au départ, leur expédition devait durer une semaine, mais deux s’étaient déjà écoulées quand les bonnes sœurs avaient commencé à prier toutes les heures pour leur retour. Des rumeurs avaient ensuite circulé sur un massacre qui aurait eu lieu dans les collines mêmes où ils s’étaient rendus. Sylvie était persuadée qu’ils avaient trouvé la mort. Quand ils rentrèrent finalement au beau milieu de la nuit, ils n’étaient plus accompagnés que de deux hommes, les deux autres s’étant fait tuer en assurant la protection de ses parents et des deux survivants qui avaient bien failli y passer. Son père et sa mère l’avaient réveillée dans une étreinte baignée de larmes, et l’avaient fait dormir entre eux cette nuit-là. Toutefois, le matin suivant elle lut dans leurs yeux que, bien que dévastés, ils étaient toujours aussi déterminés, voire davantage. Elle comprit qu’un jour ils referaient la même chose, qu’ils prendraient le risque de la laisser orpheline si cela signifiait sauver une vingtaine de vies parmi d’inépuisables cohortes.

Quand elle y pensait, elle était obligée de s’avouer qu’ils la préparaient à pareille éventualité depuis toujours. Elle avait reçu une éducation où tout n’avait sans doute pas été prémédité, mais qui s’était révélée complète. Ils avaient sillonné le monde presque sans jamais visiter un site d’intérêt culturel comme un musée, un palais ou un château ; ils préféraient les hôpitaux, les soupes populaires, les refuges et les cimetières, tout ce qui commémorait d’une façon ou d’une autre ceux à qui on avait fait du tort ou qui étaient morts pour une cause juste. Quand elle était toute petite, il leur arrivait de visiter des églises et des cathédrales, mais ce genre d’excursion était devenu de plus en plus rare au fur et à mesure que leur travail humanitaire prenait davantage d’importance. Juste avant d’arriver en Chine, ils avaient séjourné en Italie, et même dans ce pays où on trouve une chapelle à chaque coin de rue, ils ne s’étaient plus donné cette peine, sauf évidemment pour l’église qui était l’objectif même de leur voyage, une église qui en fait n’avait rien d’une église.

Bien sûr ils priaient, étudiaient la Bible et croyaient toujours en Dieu (du moins, elle le pensait), mais ils semblaient avoir perdu tout zèle prosélyte, et son père avait même demandé aux missionnaires de les présenter aux habitants du cru non pas comme un pasteur et sa femme mais comme des enseignants dépêchés par la Croix-Rouge, organisation à laquelle ils avaient adhéré ce même été tandis qu’ils traversaient l’Europe. Tout comme le révérend Lum, les missionnaires avaient naturellement demandé pourquoi, et les Binet s’étaient contentés de répondre qu’ils voulaient « travailler sans entraves » ; même s’ils s’étaient sentis déconcertés, voire offensés, les missionnaires n’auraient jamais songé à se priver de l’aide de deux travailleurs aussi expérimentés.

Sa mère lui expliqua que parfois les autochtones n’acceptaient pas toute l’aide dont ils avaient besoin s’ils pensaient qu’on attendait d’eux quelque chose en retour, en particulier si cela allait contre leurs croyances traditionnelles. « Personne ne devrait être contraint de choisir », disait-elle. Cela était évidemment juste et généreux. Ils étaient invariablement justes et généreux. Mais la distance qu’ils avaient prise par rapport à leur Église n’était-elle pas le signe qu’ils étaient parvenus au cœur de la passion de leurs vies, un cercle qui se rétrécissait au fur et à mesure qu’il gagnait en intensité, avec juste assez de place pour eux deux ? Elle avait cru que, en grandissant, elle se verrait donner plus de responsabilités dans le travail qui les occupait, avec ses joies et ses risques. Sa mère parlait de plus en plus souvent de vivre à Seattle, et Sylvie s’était mise à s’imaginer la jolie petite maison douillette avec vue sur le lac qu’ils pourraient habiter, mais elle poursuivait en évoquant tante Lizzie, qui serait tellement heureuse de revoir Sylvie, et elle se rendit compte que ses parents jetaient les bases d’un scénario complètement différent, et qu’ils avaient en tête depuis le début.

Mais en Italie cela lui avait semblé très éloigné dans l’avenir, pas avant son entrée à l’université aux États-Unis. Pour l’instant, ils restaient inséparables. Ils avaient fait un petit voyage vers une ville de Lombardie nommée Solferino, dont les terres gorgées de sang avaient amené à la création de la Croix-Rouge. Ils comptaient participer à la commémoration du soixante-quinzième anniversaire de l’ignoble bataille qui y avait eu lieu, un pèlerinage que ses parents évoquaient depuis plusieurs années.

Tout commença par un voyage essentiellement ennuyeux et débilitant : l’atmosphère surchauffée et confinée des wagons de troisième classe qui roulaient lentement le long de la Côte d’Azur après l’épuisante traversée en ferry qui les avait amenés d’Afrique du Nord en Espagne, tous pris de maux d’estomac et de nausées, puis, alors qu’ils traversaient les plaines du nord de l’Italie, les piqûres des moucherons et des mouches. Afin d’économiser leurs maigres ressources (l’argent était manifestement une plaie pour tout le monde), ils ne firent escale ni à Nice ni à Milan pour se requinquer dans un hôtel décent, préférant mettre à profit l’attente de deux heures entre leurs trains pour dénicher une pension près de la gare qui les laisserait se laver pour quelques francs ou quelques lires, et permettrait à son père de se raser. Nomades de la charité, lui rappelait sa mère, ils n’avaient nul besoin d’un vrai lit.

Et donc ils dormirent dans les trains, se nourrissant de tartines beurrées achetées aux marchands ambulants (sa mère jetait aux corbeaux le jambon fumé luisant des paninis, parce que les Binet se voulaient végétariens chaque fois qu’ils en avaient l’occasion), et lisant à haute voix le récit de la bataille et de ses conséquences écrit par le fondateur de la Croix-Rouge, pour se fortifier dans leur détermination. Ils continuaient d’emporter une bible dans tous leurs voyages, mais ils l’ouvraient de moins en moins, préférant relire à la place leur Marx, leur Zola et les pamphlets de Debs, car à cette époque ils étaient déjà devenus des missionnaires engagés, animés par cet élan socialiste qui les entraînerait plus tard vers la Chine du Nord. Quand ils atteignirent enfin Mantoue, son père loua une voiture pour rejoindre les collines de Solferino, mais elle tomba en panne en pleine montée, et ils durent finir la route à pied, sous le soleil déjà brûlant d’une fin de matinée, son père et le chauffeur portant chacun deux valises, la jupe de sa mère aussi souillée que celle d’une pauvre femme de ménage parce qu’elle glissait sans arrêt sur la route sale, mais cela lui était bien entendu complètement égal. Car ils étaient arrivés, ils touchaient au but, c’était la dernière ligne droite !

L’église était bâtie sur une éminence qui s’élevait au cœur du village. Depuis l’albergo, ils la voyaient se dresser avec majesté au bout d’une allée bordée de jeunes cyprès. Ils prirent possession de leur chambre d’hôtel, et son père, à la surprise générale, déclara qu’au lieu de la visiter tout de suite, ils feraient mieux de fermer les rideaux et de s’étendre pendant quelques heures. Ils étaient arrivés maintenant et ils avaient bien gagné le droit de se reposer pour recharger les batteries. Évidemment, ils savaient tous les trois qu’ils avaient manqué la commémoration qui s’était tenue un jour plus tôt, parce qu’ils avaient été retardés, d’abord à Marseille puis à la frontière franco-italienne.

Ce repos fut le bienvenu, malgré le matelas tout bosselé et nauséabond qui, après les banquettes du train dures et toutes craquelées, fit à Sylvie l’effet d’un coussin rembourré de duvet d’oie. Quand ses parents se réveillèrent cinq heures plus tard, elle pensait avoir dormi une semaine entière et aurait pu en dormir une de plus. Mais la faim les tenaillait. La femme de l’aubergiste leur prépara gentiment avant l’heure un dîner composé de beignets de fleurs de courgettes et d’un plat de pâtes, avec une sauce crémeuse à l’œuf et aux petits pois si onctueuse et roborative qu’ils mangèrent même tous les petits morceaux de pancetta salée, sans que personne fasse la moindre remarque. Ensuite, l’aubergiste ouvrit pour eux seuls l’unique salle du « musée de la bataille » situé de l’autre côté de la route, qui en fait n’était pas grand-chose d’autre qu’un entrepôt encombré. Baïonnettes, mousquets, boulets de canon voisinaient avec des uniformes aux couleurs vives, surmontés de casques à plumes et ornés d’épaulettes à franges, accrochés aux murs. Certains d’entre eux étaient déchirés et souillés de sang séché. Il y avait une douzaine de cartes encadrées, et l’aubergiste leur fit un long exposé (traduit au fur et à mesure par son père) sur les différents mouvements des troupes autrichiennes et françaises, le récit chronologique des premières escarmouches et des plus importantes avancées, le compte rendu localisé des batailles les plus violentes, dont plusieurs avaient été livrées au pied de cette colline et dans les environs immédiats. Il y avait eu tant de morts qu’on les avait empilés sur des charrettes et enterrés là où on pouvait, seuls, par groupes, en masse. Après les combats, beaucoup succombèrent encore à leurs blessures et ils furent ensevelis de la même façon, les habitants des localités avoisinantes se chargeant de la besogne aussi vite que possible pour parer aux maladies. Cela prit plusieurs semaines. La puanteur était invraisemblable. Les rats devinrent aussi gros que de petits chiens. À la fin, tous les hommes et les femmes valides et les enfants suffisamment robustes étaient devenus fossoyeurs par la force des choses. Des années plus tard, quand on bâtit l’église, les os des fosses communes improvisées furent exhumés et disposés à l’intérieur, ce qui fit de l’édifice un reliquaire sacré.

Enfin, l’aubergiste les invita à visiter l’église. Il était près de 18 heures mais il faisait encore très chaud, et bien que la pente ne fût pas exagérément abrupte, Sylvie eut l’impression d’escalader une haute montagne. Le ventre plein, elle se sentait léthargique, rendue nauséeuse par la chaleur qui se réfléchissait sur les cailloux du chemin et par les images du musée de la bataille, ses odeurs de fer et de drap moisi qui s’accrochaient à elle comme une poussière persistante, comme la promesse d’un destin funeste. À mi-pente, sa bouche s’emplit de salive, et elle vomit au bord de la route. Sa mère dit qu’ils feraient mieux de rentrer à l’albergo, mais Sylvie déclara qu’ils pouvaient continuer. Elle ne voulait pas les décevoir. Parvenus au sommet, ils se tinrent quelques minutes devant les portes de l’église, pour contempler la façade aux lignes simples et presque sévères, dorée par les dernières lueurs du soleil, avant de pénétrer à l’intérieur. Le passage de la lumière à la pénombre leur brouilla un instant la vision. Comme toutes les églises, celle-ci était silencieuse et paisible, mais là, on ne pouvait qu’avoir le souffle coupé. Quand ils recouvrèrent la vue, sa mère suffoqua et agrippa le bras de son mari. L’aubergiste se tenait à distance, sans dire un mot. Sylvie ne comprenait pas. Elle leva les yeux vers l’autel de marbre blanc et la croix de bois primitive, et les trouva pareils à tous ceux qu’elle avait connus, mais le délicat et inhabituel filigrane du jubé lui donna envie de s’approcher. C’est alors qu’elle les entendit, comme si elle se trouvait sur scène en train de regarder le public d’un opéra macabre, les ténèbres vides d’innombrables orbites lui parlant toutes à la fois.

Regarde-nous, lui disaient-elles, d’une seule voix. Il n’y a jamais rien eu de divin en nous.

Sylvie sentit le carreau de sa fenêtre vibrer : c’était le grondement de véhicules qui s’approchaient du portail. Il y eut un coup de klaxon, puis un autre et, en regardant au-dehors, elle aperçut son père et le révérend Lum qui sortaient du réfectoire et traversaient la cour en boutonnant leurs manteaux. Tom Harris et Mr Li marchaient quelques pas en retrait. Les femmes les suivaient du regard derrière la vitre, et sa mère, en découvrant Sylvie à la fenêtre de leur chambre, lui fit signe de rester à l’intérieur. De là où elle se trouvait, Sylvie ne voyait pas ce que les autres voyaient, parce que les chambres étaient du même côté que le portail principal, et quand les hommes disparurent de son champ de vision, elle ne put s’empêcher de sortir.

Les moteurs de deux véhicules tournaient au ralenti devant les grilles en fer forgé, une vieille berline noire toute cabossée et un camion bâché. Le révérend Lum parlait au chauffeur de la voiture, un jeune soldat qui tentait de faire passer les papiers qu’il voulait lui montrer à travers les barreaux. Le révérend Lum parlait japonais, et bien qu’elle ne comprenne ce qu’ils disaient, il était clair que le pasteur se montrait entêté et même autoritaire, repoussant les papiers chaque fois que le soldat réussissait à les faire glisser vers lui. C’était un tout jeune homme et, malgré son lourd uniforme, on avait l’impression qu’il aurait pu passer à travers les barreaux noirs. Il était surprenant qu’il garde ainsi son calme, ce qui était peut-être dû à son jeune âge, à moins qu’il n’ait été impressionné par les vêtements ecclésiastiques que Lum lui avait montrés en déboutonnant son manteau – un nombre relativement restreint de Japonais étaient chrétiens pratiquants. Le militaire finit par renoncer et remonta dans la voiture, papiers en main. Le véhicule tangua légèrement, mais on ne voyait rien de l’extérieur parce que le pare-brise était obscurci par les reflets du soleil. Pendant quelques instants, on aurait cru qu’ils allaient reculer et repartir comme ils étaient venus. Mais un officier émergea bientôt de l’arrière de l’automobile, les papiers roulés à la main et, en les brandissant, il fit signe au révérend Lum de s’approcher du portail. Le père de Sylvie, Harris et Mr Li s’avancèrent avec lui.

Entre-temps sa mère l’avait rejointe, mais elle ne tirait plus sur la manche de Sylvie pour la faire rentrer. Le gradé n’était assurément pas bien vieux non plus, toutefois il arborait l’expression fermée et placide d’un soldat aguerri. Sylvie le reconnut aussitôt : c’était un des officiers qui étaient venus la semaine précédente pour interroger les hommes. Il retira son gant et tendit la main au révérend Lum qui refusa de la lui serrer. L’officier ricana à moitié et ouvrit grands les bras, comme pour demander ce qu’il pourrait bien faire de plus, et Lum finit par s’adoucir et avança lentement les doigts à travers les barreaux. Quand ils se serrèrent enfin la main, l’officier se pencha vers le portail et murmura quelque chose à l’adresse de Lum, et Sylvie fut profondément décontenancée de voir le pasteur plier le genou devant le militaire, tandis que sa mère essayait à nouveau désespérément de la faire rentrer. On aurait dit que Lum fredonnait, qu’il chantonnait en soufflant. Les autres se précipitèrent vers lui tandis qu’il restait cloué aux barreaux et s’écriait en mandarin : Oh je vous en prie, arrêtez !

Le bruit fut aussi net et clair que celui d’un pinceau de calligraphie qui se serait cassé en deux. Lum s’effondra et retomba sur le sol gelé, criant et gémissant terriblement en se tenant le poignet. L’officier le lui avait replié en arrière contre le barreau de fer jusqu’à ce qu’il se brise. Alors que son père et Li tentaient de le calmer, Harris se mit à tancer vertement l’officier japonais pour sa façon de traiter des civils, déclarant qu’il dénoncerait sa conduite au consulat des États-Unis, mais le gradé demeura impassible sous les insultes, le regardant d’un œil aussi vide que s’il avait été sourd. Il désigna ensuite le verrou du portail puis, devant le refus d’Harris, dégaina son pistolet d’un mouvement vif et agile et le lui pointa sur la tête. Le père de Sylvie s’écria : « Cela suffit ! » Il se releva et s’empressa d’ouvrir le portail. Quatre soldats armés de fusils bondirent du plateau du camion et franchirent le seuil avec leur officier pour gagner la cour de la mission. Les deux véhicules les suivirent en roulant au pas, le vrombissement sonore des moteurs se réverbérant avec force dans l’espace réduit qui séparait les bâtiments. Li et Harris avaient aidé le révérend Lum à se relever, Betty Harris s’avança à leur rencontre et, ensemble, ils le ramenèrent dans le réfectoire. La mère de Sylvie poussa sa fille vers l’intérieur de la salle à leur suite, Li et Harris ressortirent immédiatement.

Mrs Lum poussait des cris stridents tandis que Betty Harris s’occupait de soigner son mari, qui tremblait sur sa chaise. Son bras était complètement immobile sur la table, comme indépendant du reste de son corps. Rien que lui retirer son manteau fut une terrible épreuve, et Lum s’évanouit plusieurs fois de douleur. Betty Harris tenta de lui bander le poignet, profitant de ce qu’il était sans connaissance, mais il se réveilla, hurla et faillit involontairement la frapper de sa main valide. Le poignet cassé du révérend pendait en arrière de façon horrible. Quand il posa enfin les yeux dessus, il faillit s’étouffer et vomit immédiatement sur le plancher. Pendant tout ce temps, Betty Harris pleurait, et la mère de Sylvie avait aussi les larmes aux yeux tout en s’efforçant d’apaiser Mrs Lum. Sylvie, elle, restait calme. Incapable de parler ou de bouger. Elle avait vu beaucoup de souffrances lors des différents voyages de ses parents, mais c’étaient des souffrances causées par les privations, des enfants affamés et malades, des adultes infirmes ou défigurés à cause de maladies chroniques restées sans soins. Un jour, dans la région de Port Loko en Sierra Leone, ils avaient découvert le corps atrocement mutilé de la victime d’un meurtre (assassinée, apprirent ensuite ses parents, par une tribu voisine), et elle avait ainsi pour la première fois été témoin d’une cruauté et d’une violence délibérées. Cependant, jamais rien de semblable n’était venu menacer quelqu’un qui se trouvait dans la même position que ses parents, et elle restait pétrifiée près de la fenêtre, agrippant inconsciemment son propre poignet si fort qu’elle s’aperçut juste avant de s’endormir qu’elle avait la peau à vif.

Son regard fut à nouveau attiré par ce qui se passait à l’extérieur quand elle entendit des voix s’élever dans la cour. Les trois hommes parlaient à l’officier japonais, les nuages de leur haleine se dissipant rapidement dans l’air glacial. Ils s’adressaient à lui en anglais, son père insistant pour qu’il reconsidère sa position. L’officier semblait comprendre, mais il se détourna, et quand son père tendit la main vers lui, un soldat s’interposa et le repoussa du plat de son fusil. Son père trébucha, mais Li l’empoigna au passage et le redressa pour l’empêcher de tomber. Tom Harris s’était remis à vociférer mais l’officier fit comme s’il n’existait pas et lança un ordre au reste de sa troupe, composée d’environ une vingtaine d’hommes. Ils entreprirent de décharger leurs paquetages, descendant du camion et se passant de main en main sacs à dos et caisses.

Quand ils rentrèrent dans le réfectoire, les hommes aidèrent Betty Harris à immobiliser le révérend Lum pour qu’elle puisse enfin lui bander le poignet. Elle avait couru chercher sa trousse d’infirmière ; elle venait d’en tirer une ampoule de morphine et lui avait planté l’aiguille dans l’avant-bras, mais encore en proie à de terribles souffrances, il s’agitait toujours avec désarroi. Heureusement, la fracture n’était pas ouverte, aucune veine n’avait éclaté, et elle réussit à le panser de façon provisoire, tout en disant qu’il leur faudrait le conduire à l’hôpital pour qu’un orthopédiste s’occupe de lui, ajoutant que le plus tôt serait le mieux. Il y avait un hôpital à Mukden mais, pour être convenablement soigné, il allait sans doute devoir se rendre à Pékin. Le père de Sylvie plissa les yeux et il leur annonça ce que tous soupçonnaient déjà : les soldats japonais allaient occuper la mission.

« Pendant combien de temps ? s’écria Mrs Lum.

– Je n’en sais rien, répondit-il.

– Nous avons toujours vécu ici. Nous n’avons nulle part d’autre où aller ! On ne peut tout de même pas partir vers une autre mission au hasard, comme vous tous.

– Je suis désolé. Mais il a refusé d’en dire davantage.

– Pourquoi sont-ils là ? s’enquit la mère de Sylvie.

– Il n’a pas voulu le dire non plus. Mais je pense que ce doit être lié aux incidents récents. »

Il y avait eu toute une série d’actes de résistance depuis Noël, deux dépôts de munitions et de carburant japonais avaient explosé, et un officier avait été assassiné à Changchun.

« Nous devons conduire le révérend Lum à l’hôpital, rappela Betty. Un caillot de sang risque de se former, il pourrait même perdre l’usage de son bras. Il faut que nous partions immédiatement.

– Nous ne pouvons aller nulle part, grommela son mari, furieux. Ils nous ont ordonné à tous de rester ici. Nous sommes prisonniers.

– Mais pourquoi cela ? s’écria Mrs Lum. Nous ne sommes que des missionnaires. Mon mari a besoin d’un médecin !

– Je vais à nouveau tenter de parler à l’officier, dit le père de Sylvie, en prenant les mains de Mrs Lum dans les siennes. Je vous promets que nous réussirons à l’emmener à l’hôpital d’une façon ou d’une autre. Mais pour l’instant, il faut que nous retirions nos affaires personnelles de nos chambres. Nous devons faire cela tout de suite. Je vous suggère de nous en occuper immédiatement, puis de nous retrouver tous ici. Pour l’instant nous aurons assez chaud si nous restons ensemble et que nous allumons le poêle. »

Les adultes se dépêchèrent de s’emmitoufler dans leurs manteaux et coururent rassembler leurs effets. Sa mère interdit à Sylvie de quitter le réfectoire, et elle resta donc en compagnie du révérend Lum. On avait aligné plusieurs chaises pour qu’il puisse s’allonger et prendre du repos. La jeune fille s’assit à ses côtés, tenant sa main valide entre les siennes pour le réconforter, comme ses parents le lui avaient demandé. Il avait les doigts moites et froids, mais au moins il avait recouvré son calme sur ce lit de fortune bien peu confortable. Comme sa femme, il était petit et corpulent, et il tenait à grand-peine sur l’étroite assise des chaises. Sylvie devait presser sa jambe contre lui pour l’empêcher de tomber. Il ne souffrait plus. Ses paupières étaient lourdes, mais il la fixait avec une expression de satisfaction, comme s’il avait posé les yeux sur le visage de sa propre fille attentionnée. Elle n’était pas gênée du tout de devoir le toucher. Les Lum n’avaient pas d’enfants et s’étaient toujours montrés gentils à son égard, lui offrant aussi souvent que possible des confiseries et des gâteaux, au moins avant le temps du rationnement.

« J’aurais préféré que tu n’aies pas été témoin de cette scène. Tu as tout vu, n’est-ce pas ? »

Elle hocha la tête.

« Tu ressembles à tes parents. Forte et stoïque. Peut-être même plus qu’eux. Tu es sûre que tu n’es pas chinoise ?

– Peut-être que je le suis, dit-elle entrant dans le jeu.

– Vraiment ? Approche-toi. Laisse-moi voir tes yeux. »

Elle pencha la tête vers lui, et il l’examina aussi soigneusement et attentivement qu’un médecin, observant tour à tour son front, ses pommettes, la forme et le contour de ses yeux.

« C’est peut-être vrai. Je vois là quelque chose que je n’avais jamais remarqué. Au niveau de la partie interne de tes paupières. Elles ne sont pas tout à fait occidentales. Elles me rappellent celles de ma nièce, en fait, on dirait que vous avez toutes les deux toujours un peu sommeil.

– Ma mère dit la même chose… que j’ai sans cesse l’air fatigué.

– Alors qu’en fait, tu es très alerte. Tu remarques tout. Je me réjouis que tu n’aies pas autant peur que moi. »

Pour le réconforter, elle s’empressa de dire qu’elle aussi avait peur.

« C’est faux, répondit-il, avec un pâle sourire, les yeux rendus vitreux par la morphine. Ne t’inquiète pas, je ne me sens pas mal. Je n’ai jamais été très héroïque. J’ai toujours su que je n’étais pas ce genre d’homme.

– Vous avez tenu tête à cet affreux officier.

– Mais tu vois où cela m’a mené. Et les conséquences pour le reste d’entre vous. Pour la mission. Peut-être ne nous aurait-il pas obligés à céder nos chambres si je l’avais tout simplement laissé entrer. »

Ils savaient tous les deux que cela n’aurait probablement rien changé, mais elle n’essaya même pas de le contredire. Les Japonais devenaient chaque jour plus brutaux alors qu’ils s’efforçaient d’imposer pour toujours leur autorité sur la région. Le Manchukuo, comme l’appelaient les Japonais, était désormais une réalité. On colportait des récits non vérifiés de paysans qui avaient vu comment ils traitaient les soldats de l’armée communiste, du Kuomintang et de la résistance civile, des rumeurs sur la façon dont ils torturaient et exécutaient leurs prisonniers et d’innocents villageois. Tout cela faisait partie des changements dont avait parlé Tom Harris. Après des années d’escarmouches sans gravité entre les différentes factions chinoises d’abord, puis contre l’occupant, on en était venu à un durcissement régulier du contrôle exercé par les Japonais, de leur mainmise totale sur la région et ses ressources.

À ce moment précis, l’officier qui avait blessé le révérend Lum s’approcha de la fenêtre et regarda à travers le carreau. Instinctivement, le pasteur détourna la tête, et cogna par mégarde son poignet cassé contre le dossier. Il poussa un cri strident. L’officier n’eut aucune réaction mais il regarda Sylvie avec un air légèrement surpris. Le jeune soldat qui conduisait le camion lui emboîtait le pas, chargé de deux sacs à dos. Il avait le visage terriblement tuméfié et rougi par une bagarre récente, un de ses yeux quasiment fermé par un coquart. Cela ne l’empêcha pas de suivre son supérieur en s’acquittant docilement de sa tâche de porteur, sa casquette bordée de fourrure légèrement de guingois, et ils se dirigèrent droit vers le logement des Binet, où sa mère et son père tentaient de rassembler vêtements et rares objets personnels aussi vite que possible. Ils entraient et sortaient tour à tour, posant sacs, chaussures dépareillées et draps au hasard dehors, directement sur le sol. L’officier n’attendit même pas qu’ils aient terminé, leur passant devant et entrant sans marquer la moindre pause, comme s’il avait toujours habité là. Sa mère lui décocha un regard furieux, mais son père la tira par la manche, et ils se chargèrent de tout ce que leurs bras pouvaient porter avant de repartir vers le réfectoire.

Le révérend Lum pleurait maintenant, recroquevillé sur sa blessure.

« Qu’est-ce que je peux faire ? demanda Sylvie, le cœur battant à une vitesse folle.

– Je ne sais pas, répondit-il, grimaçant et haletant entre ses dents. Est-ce que tu pourrais me donner une autre dose ? Betty a laissé la trousse. Elle est là. »

Sur la table se trouvait la boîte en bois contenant les ampoules et les aiguilles.

« Je ne sais pas le faire…

– Tu as vu comment Betty s’y prenait, non ?

– Oui.

– Alors tu sais.

– Je vais aller chercher Mrs Harris.

– Tous les soldats sont dans la cour, souffla-t-il. Tu dois rester ici, comme ta mère te l’a demandé. »

Elle emplit une seringue et tenta de trouver sur son bras un endroit où elle pourrait enfoncer l’aiguille comme elle avait vu Betty Harris le faire, d’un geste rapide et sûr. Mais son poignet était bandé et quand elle tenta de lui retirer son manteau pour la deuxième fois, il eut à nouveau le souffle coupé, son corps se raidissant contre le mouvement des mains de la jeune fille.

« Je suis désolée, mais sinon, je ne vois pas où vous piquer, dit-elle, alors que la souffrance du pasteur lui provoquait une angoisse insoutenable. Je ne sais pas où je dois le faire.

– En bas, gémit-il, en tapotant l’arrière de son manteau. Pique en bas. »

Il lui fallut relever son manteau et détacher sa ceinture. Ensuite il se retourna au prix de terribles efforts, en ouvrant son pantalon. Il souleva le pan de sa chemise et agrippa fermement sa hanche dénudée ; les yeux fermés, elle enfonça énergiquement l’aiguille dans un mouvement de staccato, exactement comme elle avait vu Betty Harris le faire, dans la partie supérieure de sa fesse lisse et presque décharnée. Une épaisse goutte de sang se forma autour de la cible et elle l’essuya avec un tampon de linge qu’elle prit dans la trousse et qu’elle appliqua fermement contre la fesse. Il s’était tendu au moment de la piqûre, mais il s’apaisa presque aussitôt et devint complètement flasque, la bouche grande ouverte et, l’espace d’un instant, elle craignit de l’avoir tué. Elle lui prit de nouveau la main, la serrant énergiquement pour le ranimer. Soudain, il poussa un grand soupir et un frémissement lui parcourut la poitrine, ses yeux se firent vitreux, et avant de se replier à nouveau en lui-même, il murmura :

« Tu t’es parfaitement débrouillée, chère enfant. Parfaitement. »

Le reste de l’après-midi et la nuit se passèrent sans incident notoire. Le jour se levait, et il faisait un froid de loup dans le réfectoire, les carreaux rendus opaques par la buée givrée de leurs haleines. Tous s’étaient rassemblés dans cette salle, comme l’avait suggéré le père de Sylvie, et même si le poêle était resté allumé presque toute la nuit (mais en combustion réduite, parce que l’officier avait ordonné à ses soldats de confisquer la plus grande partie du charbon de la mission, leur laissant un tonneau de la taille d’un gros pot de jardin, et qu’ils ne savaient pas combien de temps ils étaient censés tenir avec), le feu s’était éteint et personne n’osait pointer le nez hors des minces couvertures. Il n’y avait désormais plus qu’eux huit, parce que les femmes de service chinoises et leurs enfants avaient été autorisés à quitter les lieux à la tombée du jour, Jane Binet leur ayant demandé d’emmener les deux petits orphelins. Ils avaient étendu des nappes sur le plancher en bois brut autour du poêle (les chaises étaient devenues inconfortables au bout d’un moment et Tom Harris avait fait remarquer qu’ils pourraient toujours les brûler, s’il fallait en venir là), et ils s’étaient allongés en un demi-cercle familial, Benjamin Li légèrement à l’écart des autres. Les soldats s’étaient installés dans ce qui était autrefois leurs chambres et dans la salle de classe principale, juste derrière le mur. Pendant une bonne partie de la nuit, ils les avaient entendus se quereller avec bonne humeur et rire pendant qu’ils jouaient aux cartes, leurs voix juvéniles et l’odeur de foin brûlé de leurs cigarettes légères leur donnant presque l’impression que ces soldats et eux-mêmes étaient bloqués ensemble par la neige dans un refuge rudimentaire en pleine montagne. Les bourrasques de vent projetaient des trombes de terre contre la fenêtre, des tourbillons de poussière d’une cinquantaine de centimètres traversaient la cour vide. De l’autre côté, dans l’ancienne chambre de la famille de Sylvie, l’officier avait passé une nuit paisible, son chauffeur ayant tendu une bâche devant la fenêtre pour le protéger de la lumière.

Le révérend Lum dormait la tête posée sur les genoux de sa femme. Mrs Lum était la seule à être restée assise, le dos appuyé contre le mur, de façon à pouvoir réconforter le pasteur en caressant son front et ses cheveux déjà clairsemés. Elle sommeillait maintenant elle aussi, la tête penchée très en avant. Le poignet du révérend l’avait fait souffrir toute la nuit – il avait enflé et ressemblait à une masse violacée, la peau rendue luisante par l’extrême distension des muscles – et Betty Harris lui avait en conséquence administré deux doses complètes de morphine à des moments différents. Au début, elle s’était montrée prudente parce que le pasteur n’avait pas le cœur très solide, mais la douleur était telle qu’elle ne put lui refuser ce qu’il demandait bien longtemps. Pourtant, nul n’ignorait que les effets de l’anesthésie n’allaient pas durer. Sa trousse n’était destinée qu’aux urgences, et elle estimait qu’elle avait seulement assez de morphine pour lui assurer un confort relatif durant la nuit, et peut-être le matin suivant. Le père de Sylvie, par l’intermédiaire de Mrs Lum, en avait informé l’officier japonais la veille au soir, mais ce dernier avait refusé tout net de laisser quiconque quitter les lieux ; par ailleurs, il était venu leur annoncer qu’il comptait de nouveau les interroger, y compris les femmes cette fois, et même Sylvie. Son père insista avec véhémence pour que les femmes soient épargnées, la jeune fille en particulier, et pour une raison obscure, l’officier avait fini par accepter, en disant « OK, alors », dans un anglais à l’impeccable accent américain. Francis et Tom Harris furent d’abord abasourdis, avant de le bombarder de protestations. Il refusa néanmoins d’expliquer pourquoi d’autres interrogatoires seraient nécessaires, et au beau milieu de leurs supplications et de leurs injonctions, il se contenta de prendre le large.

Tom Harris ralluma le poêle et mit une bouilloire à chauffer. Dans la pièce voisine, ils entendaient les bâillements des soldats et le cliquetis des ustensiles de leur barda. Bientôt, leur parvinrent les odeurs du riz en train de cuire et de la fumée de leurs cigarettes. Sylvie et sa mère servirent le thé et les quelques gâteaux de lune qui restaient en guise de petit-déjeuner, mais personne n’avait très faim, et bientôt chacun s’enroulait dans sa couverture en attendant que la pièce se réchauffe. Quand soudain, un grand soldat aux épaules voûtées ouvrit la porte. Désignant Tom Harris, il aboya un ordre ; apparemment il serait le premier à être interrogé. Harris se leva assez lentement pour avoir l’air de le défier. Ayant embrassé sa femme, il sortit à la suite du soldat. Au fur et à mesure que le temps passait, Betty, prostrée contre le mur, les genoux ramenés sous le menton, se sentit de plus en plus inquiète. La mère de Sylvie vint s’asseoir à côté d’elle et passa le bras autour de ses épaules pour la réconforter.

Sylvie ne quittait pas Benjamin Li des yeux. Il avait la mâchoire contractée, et quand elle tenta de lui sourire, il répondit par une grimace forcée. Il tira une cigarette de son étui et alla fumer dans le petit vestibule qui conduisait à la cour. La veille au soir, Tom Harris lui avait demandé s’il pensait qu’ils pourraient essayer de l’enrôler de force – les Japonais avaient enrégimenté d’innombrables Chinois pour lutter contre les communistes et les agents du Kuomintang ou les utiliser comme main-d’œuvre – mais il était sûr que son passeport le protégerait. Ils n’avaient aucune raison de s’en prendre à un sujet britannique, même s’il avait entendu parler d’autres Chinois de nationalité étrangère embrigadés. L’idée qu’il se fasse emmener était aussi horrible pour Sylvie que ce qui était arrivé au révérend Lum, et elle voulait lui dire que si les Japonais tentaient de l’emmener, elle ferait tout pour le sauver. Elle n’ignorait bien sûr pas que cette idée était totalement irréaliste, mais il devait au moins connaître ses sentiments pour lui, et elle guettait le moment où elle pourrait aller lui parler.

Comme s’il avait deviné ce qu’elle voulait faire, Benjamin tourna les yeux vers elle, et elle se leva immédiatement pour le rejoindre dans le vestibule glacial. Les autres, somnolant en silence dans la salle obscure, semblèrent ne rien remarquer. Il était déjà en train de fumer et elle lui demanda une cigarette. De vifs rayons filtraient à travers la fente qui séparait la porte du jambage et répandaient une lumière froide dans cet espace exigu.

Elle n’avait jamais fumé, et il la fixa de ses yeux brillants mais sortit néanmoins l’étui de sa poche.

« Je devrais vous dire d’aller demander la permission à vos parents, mais j’ai l’impression que cela leur serait égal. »

Il lui montra comment tasser sa cigarette et quand il l’alluma, elle tenta d’inhaler aussi fort que lui. Elle toussa terriblement au début, et ils éclatèrent de rire. Mais elle s’habitua vite, inspirant et relâchant la fumée tout doucement.

« Pas mal, commenta-t-il.

– J’ai presque quatorze ans. À quel âge avez-vous commencé ?

– À peu près au vôtre.

– Vous voyez ! Et je suis sûre que vous n’avez pas eu autant d’expérience que moi.

– C’est certain. J’ai grandi au même endroit. Je n’ai rien vu de tout ce que vous avez vu. Et je ne me suis certainement jamais trouvé dans une situation comme celle-ci.

– Je n’ai pas peur.

– Mais vous devriez, lui dit-il avec fermeté. C’est une situation très dangereuse. Je vous en prie, n’allez pas imaginer l’inverse. »

Elle hocha la tête, avec l’impression d’avoir été réprimandée. Ils fumèrent pendant quelques minutes en silence, mais plus elle fumait et plus elle se sentait sotte, comme une gamine qui jouerait à se déguiser. Elle lâcha sa cigarette et l’écrasa par terre.

« Écoutez, dit-il gentiment, la voix basse et sereine. Je voulais vous dire pendant le déjeuner aujourd’hui que j’ai beaucoup aimé nos cours particuliers. Vous êtes une excellente élève, si douée en fait que j’ai l’impression d’être un grand maître.

– En mathématiques aussi, vous trouvez que je suis bonne ?

– Eh bien, dit-il en riant affectueusement. Vous voyez ce que je veux dire. Vous devriez vraiment vous spécialiser en lettres classiques quand vous irez à l’université.

– Je devrais peut-être aller étudier en Angleterre. Vous pourriez être mon tuteur comme ça.

– Ce serait bien. Mais je ne crois pas que je réussisse à y retourner un jour.

– Mais alors, où irez-vous, après ici, je veux dire ?

– J’espérais pouvoir m’installer à Shanghai, mais on dirait que les Japonais s’appliquent à compliquer les plans de tout le monde. En tout cas, il vous faudra quelqu’un de deux fois plus érudit que moi pour vous aider dans les cours que vous choisirez.

– Je m’en moque, dit-elle, soudain consciente qu’elle était en train de perdre le contrôle, la voix de plus en plus haut perchée. Ça m’est complètement égal.

– C’est pourtant essentiel. Quand sera venu le temps de vous inscrire à l’université, vos traductions seront aussi bonnes, voire meilleures, que les miennes. Je l’ai dit à vos parents. Ils sont très fiers de leur fille, savez-vous ? Et pas seulement à cause du latin.

– Je suis un fardeau pour eux.

– Vous ne devriez jamais penser une chose pareille, Sylvie », dit-il en la saisissant par les épaules. Ses lunettes réfléchissaient l’éclat de la lumière. « Rien n’est moins vrai, je vous l’assure. Si on doit parler de fardeau, c’est plutôt vous qui en avez eu un bien lourd à porter. Je me demande si cela vous a pesé d’être trimballée comme cela dans le monde entier. Ballottée d’un pays à l’autre.

– Parfois, j’aimerais qu’on s’installe quelque part pour de bon », dit-elle, en sachant que ce n’était pas tout à fait vrai. Leur vie de missionnaires ne l’avait jamais dérangée, parce que c’était la seule qu’elle connaissait. Mais jusqu’à maintenant, l’idée de « s’installer quelque part » n’avait jamais inclus une personne comme Benjamin Li. « Je voudrais tellement que nous puissions tous rester ici.

– Vous savez que c’est impossible désormais.

– Je le sais. Mais je ne veux pas qu’on me force à partir avec les Harris.

– Comme je voudrais que pareil départ soit encore envisageable. Vous auriez sans doute dû partir la semaine dernière, quand les Japonais sont venus la première fois. J’y avais alors songé et j’aurais dû en parler à vos parents. Vraiment, je pense que vous auriez tous dû partir à ce moment-là.

– Et vous ?

– Je vais me débrouiller », dit-il, sans s’expliquer davantage. Elle lui demanda une autre cigarette et il lui en donna une. Tandis qu’elle attendait qu’il l’allume, elle se mit à frissonner, et il se rapprocha, passant un bras autour de ses épaules mais la lâchant très vite, comme tout professeur l’aurait fait à sa place.

« J’ai un cadeau pour vous », dit-il. Il fouilla la poche de sa parka et le lui tendit. C’était une petite médaille en laiton attachée à un ruban de soie à rayures blanches et bleues.

« Pourquoi vous l’a-t-on donnée ? demanda Sylvie en caressant le relief avec son pouce. Vous avez été soldat ?

– Oh non ! s’esclaffa-t-il. C’est une médaille scolaire, elle date de mes années de lycée. Il est vrai que c’était une école militaire. Pour une raison ou pour une autre, ils nous les distribuaient – pour que nos réussites aient l’air héroïques, je suppose. Ils en donnaient de grosses et magnifiques pour le sport et les arts martiaux, mais je crains que celle-ci m’ait été décernée pour le grec et le latin. J’avais envie de vous l’offrir.

– Je ne peux pas accepter.

– Pourquoi pas ? Je voulais vous donner quelque chose pour vous récompenser de vos prouesses en latin, et ceci convient parfaitement. Je serai beaucoup plus heureux de savoir que vous l’avez plutôt que de continuer à la porter. Je viens de la retrouver dans mes affaires cet après-midi et je me suis rendu compte que je finirais par la perdre. J’espère que vous la garderez précieusement pour moi. Et puis, un jour, vous pourrez la donner à quelqu’un d’autre. Vous voulez bien ? »

Elle hocha la tête, comme s’il lui décernait une récompense éternelle. Elle savait parfaitement que jamais elle ne pourrait la céder à personne. Sous les différentes couches de ses vêtements, elle sentait que son cœur allait éclater et, en déboutonnant son manteau, elle lui demanda s’il voulait l’accrocher à sa poitrine. Comme l’épingle au dos de la médaille était rouillée, il prit d’infinies précautions, la faisant doucement passer dans une maille de son tricot pour ne pas risquer de la piquer, mais au moment où il la refermait, elle plaqua la main du jeune homme sur sa poitrine et l’empêcha de la retirer pendant quelques secondes. Il eut ensuite l’air légèrement mortifié, mais elle arborait une expression si radieuse qu’il lui sourit avant de la serrer fort contre lui, le visage de la jeune fille enfoui durant quelques secondes dans la laine vierge de son manteau. Une grande paix les envahit alors. Ils partagèrent une nouvelle cigarette. Ils restèrent tout près l’un de l’autre sans se toucher, et ils fumèrent sans dire un mot, mais Sylvie s’imaginait déjà en train de se pencher contre lui, de blottir sa tempe au creux de son cou, le bras refermé sur le sien, tels deux êtres plongés dans l’ombre d’une séparation redoutée depuis longtemps. Ils étaient peut-être même amants. Elle savait que s’il lui demandait dans ce vestibule glacial de retirer chapeau, manteau, pull-overs, jupe, et même des couches de vêtements plus intimes, elle ferait exactement ce qu’il lui demanderait, avec la théâtralité et à la vitesse qu’il choisirait, qu’elle obéirait à tous ses désirs jusqu’à se retrouver pratiquement nue.

La porte de la cour s’ouvrit et Tom Harris entra, accompagné d’un soldat en armes, le froid s’engouffrant à leur suite. Benjamin et elle les laissèrent passer et leur emboîtèrent le pas. Quand ils pénétrèrent dans le réfectoire, Betty Harris se précipita pour embrasser son mari, en criant :

« Tom, Tom, est-ce que tout va bien ?

– Tout va bien, répondit-il en l’étreignant à son tour. Tout va bien. » Il se tourna vers le père de Sylvie. « Il veut vous parler maintenant, Francis.

– Que veut-il ? demanda Mrs Lum. Comment a-t-il réussi à communiquer avec vous ?

– Il s’exprime dans un anglais impeccable, répondit Harris. Il a demandé ce que je savais de tous les incidents récents, en particulier du meurtre de l’officier.

– Que lui avez-vous répondu ? demanda son père.

– Que vouliez-vous que je lui dise ? Je lui ai expliqué que je n’en savais rien, que nous venions juste d’arriver à la mission à ce moment-là. Apparemment, il ne m’a pas cru et il m’a menacé avec son garde-chiourme, mais soudain, l’interrogatoire s’est terminé. »

Le soldat aboya quelque chose, Francis leva la main pour indiquer que c’était lui, et ils traversèrent la cour. Mais l’interrogatoire ne dura que dix minutes. Il revint en disant que les questions avaient été les mêmes que celles qu’on avait posées à Harris. Quand était-il arrivé dans la région ? À quel titre ? Avec quels moyens financiers ? Avait-il déjà été soldat ? Où se trouvait-il le jour des attentats et le soir où l’officier japonais avait été assassiné dans un restaurant de Changchun ?

Ensuite, le soldat emmena Benjamin. Tandis qu’on l’entraînait hors de la pièce, Sylvie se précipita pour le serrer dans ses bras. Il en fut aussi surpris qu’elle, mais il lui rendit chaleureusement son étreinte et l’assura que tout se passerait bien. Il ne semblait ni gêné ni inquiet à l’idée que tous les autres les regardaient. Après son départ, elle alla s’asseoir à côté de sa mère qui entreprit de lui brosser les cheveux comme elle le faisait tous les matins et tous les soirs. Mais ce matin-là, Sylvie ressentit un picotement électrique dans sa nuque quand la brosse lui tira les cheveux, sales et gras de n’avoir pas été lavés depuis une semaine ; elle s’aperçut que sa mère posait sur elle un regard différent, examinant chacun de ses traits, comme si elle s’était soudain retrouvée avec les yeux de quelqu’un d’autre. Était-elle en train de s’imaginer ce qu’un jeune homme – Benjamin Li, par exemple – pouvait trouver attirant chez sa fille ? C’était sûrement une pensée déplacée en pareil contexte, et pourtant Sylvie ferma les paupières et se livra tout entière à cette sensation tandis qu’elle descendait comme un éclair le long de sa nuque et de sa colonne vertébrale, remplaçant mentalement la brosse par une main caressante, la main par une joue, la joue par la plus avide des bouches, son euphorie ne s’atténuant que lorsque le révérend Lum recommença à gémir, la douleur soudain réveillée dans son poignet mutilé. Les effets de la morphine se dissipaient. La toute dernière dose avait été utilisée : à compter de ce moment-là, il ne pourrait plus échapper à son corps. Et pourtant, c’était Mrs Lum qui s’était mise à pleurer, tout doucement et sans un bruit, comme si elle ressentait par avance ce que son mari allait devoir endurer. La mère de Sylvie et Betty Harris avaient auparavant tenté de la consoler, mais pas cette fois. On ne pouvait plus rien faire ni dire. Rapidement, les murmures du pasteur se changèrent en tremblements, en gémissements sonores ; ces sons terribles semblaient provenir non pas de sa gorge mais de son corps lui-même, comme si d’immenses couches de terre étaient en train de se déplacer au fond d’une grotte.

« Mais qu’est-ce qui leur prend si longtemps, bon sang ? » demanda Harris. Il s’était posté devant la fenêtre et regardait d’un air grave de l’autre côté de la cour. Cela faisait déjà une bonne heure que Benjamin était parti.

« Venez vous asseoir, Tom, conseilla son père. Il va bientôt revenir et toute cette affaire sera classée.

– Vous croyez ? Moi, je commence à me le demander. Quand cet officier a-t-il été tué ? Au début de la semaine dernière, n’est-ce pas ? Benjamin ne s’est-il pas absenté à ce moment-là ? Au moins une nuit ?

– Je ne crois pas, dit Francis. Il était là. Il a dîné avec nous comme d’habitude.

– Mais il avait passé une bonne partie de la journée à Changchun, n’est-ce pas ? Et puis, ne s’était-il pas aussi absenté quelques jours le mois dernier ?

– Et quand bien même ? protesta Jane. Ce qu’il fait le regarde ! »

Harris vérifia que la sentinelle placée au-dehors ne pouvait pas les entendre, puis il dit à voix basse :

« Mais si ce qu’il fait nous met tous en danger ? Regardez un peu ce pauvre révérend Lum. Je pense que nous savons tous que Li a de fortes sympathies communistes. Même s’il est citoyen britannique, je suis sûr que les Japonais n’ont pas eu besoin de beaucoup fureter pour trouver sa piste.

– Qu’avez-vous dit à son sujet quand on vous a interrogé ? demanda Jane.

– Rien du tout. Mais je ne serais pas surpris qu’il ait trempé dans cette affaire. On ne saurait lui en tenir rigueur. Qu’il sympathise avec les communistes ou avec le Kuomintang, voilà un jeune Chinois animé par des sentiments patriotiques, et on voudrait qu’il assiste sans broncher à l’invasion de son pays par les Japonais ? J’aurais tendance à croire qu’il appartient à la résistance, pas vous ? Mais laissez-moi vous dire que je ne vais pas tolérer que le reste d’entre nous soit emprisonné ici à cause de lui, quelles que soient ses raisons. Il ne peut pas se servir de nous comme couverture ou comme bouclier. Je vais le lui dire en face, dès qu’il reviendra. Je pense que nous devrions tous faire pareil.

– Il ne se sert de personne ! » s’écria Sylvie en se levant d’un bond, étonnée par la force de sa propre voix. C’était la colère qui la soulevait. Mais en même temps, elle paraissait au bord des larmes. « Ce n’est qu’un simple professeur. »

Harris s’apprêtait à répondre, mais il se tut, décidant manifestement de ne pas se donner la peine de discuter avec une gamine. Il se rapprocha de la fenêtre, guettant de nouveau le moindre signe de mouvement. Son père prit Sylvie par les épaules pour la calmer.

« Ne t’en fais pas, ma chérie. Tu devrais essayer de dormir maintenant. Il faut te reposer.

– Que va-t-il arriver à Benjamin ?

– Je ne sais pas », dit-il en jetant un coup d’œil en direction des Lum. Le pasteur était en grande souffrance. « Il va falloir attendre. Pour l’instant, ce qu’il nous faut faire, c’est conduire le révérend Lum à l’hôpital, d’une façon ou d’une autre. En ce qui concerne Benjamin, il n’y a pas de souci à se faire pour le moment. »

Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, il devint de plus en plus évident qu’il était arrivé quelque chose. Personne ne soufflait mot, et seul Harris continuait à observer la fenêtre bâchée. Mais il n’y avait rien à voir ou à entendre, à part les bourrasques de vent. Soudain, le ciel se couvrit de nuages et il se mit à neiger, les flocons balayant la cour de la mission en un mouvement oblique. L’air était devenu humide et lourd et s’infiltrait dans le réfectoire, le poêle tirant à peine assez pour que la température reste supportable à l’intérieur. Le seul bénéfice était que le froid semblait contribuer à anesthésier la douleur du révérend Lum. Tom Harris lui fit aussi boire une rasade du gin qu’il emportait toujours en voyage. Lum commença par s’étouffer parce qu’il n’avait pas l’habitude de l’alcool, mais dans son délire de souffrance et son besoin désespéré de calmer la douleur, il réussit à engloutir un quart de la bouteille. Il était recroquevillé en agrippant le goulot, la tête posée sur les genoux de sa femme, la respiration encore audible mais contrôlée, et il ne criait plus que toutes les trois, quatre minutes au lieu de constamment, ce qui les soulageait tous.

Sylvie en particulier se sentait reconnaissante, parce qu’à chaque gémissement du pasteur, son propre poignet l’élançait par empathie. Elle avait essayé de s’asseoir à côté de lui et de Mrs Lum, mais il était dans un tel désarroi et si absent qu’il semblait à peine la reconnaître. Puis ses cris lui firent imaginer Benjamin assis sans défense face à l’officier japonais ; qu’allait-il lui faire, étant donné la brutalité avec laquelle il avait traité le révérend Lum, s’il soupçonnait effectivement que le jeune homme appartenait à un réseau de résistance ? Même si c’était possible, Sylvie en voulait toujours terriblement à Tom Harris pour avoir évoqué cette hypothèse à haute voix, comme si le simple fait de l’avoir mise en mots accélérait la chute de Benjamin vers un destin funeste. Elle résolut de ne rien divulguer sur Benjamin ni sur qui que ce soit, y compris Harris. Ne jamais lâcher un mot. Peu importe qu’elle n’ait aucun secret à trahir. Elle s’était sentie tellement fière quand sa mère avait défié Harris, et comme son père et sa mère, elle saurait faire preuve de volonté, de caractère, et d’une fidélité absolue à une cause juste, quoi qu’il lui en coûte.

« Il y a des soldats qui sortent, dit Harris, toujours posté à la fenêtre. Toute une petite troupe.

– Est-ce que Benjamin est avec eux ? demanda Francis.

– Oui, dit Harris, la voix soudain lugubre. Il est avec eux. »

Avant que Sylvie ait pu gagner la fenêtre, la porte du vestibule s’ouvrit et se referma, et un torrent d’air glacé précéda l’entrée d’hommes armés. L’officier les suivait, escorté par plusieurs autres militaires. Ils étaient tous chaudement emmitouflés contre le froid – tous sauf un, pratiquement nu. Vêtu de son seul caleçon gris, il reçut une bourrade dans le dos et se retrouva à genoux devant eux. C’était Benjamin Li. Un violent hoquet s’éleva de toutes les gorges. Sylvie ne cria même pas, mais il ne s’agissait pas cette fois de maîtrise de soi : elle ne pouvait tout simplement plus respirer. Pendant très longtemps par la suite, pour tout le reste de sa vie en fait, sa compréhension de ce qui se passa ce jour-là fonctionnerait davantage comme un fantasme morbide que comme un souvenir, un sombre cauchemar qu’elle pourrait se repasser à l’envi pour se torturer, se le projetant inlassablement jusqu’à ce qu’il devienne une sorte d’homélie, une déclaration en images, et qu’elle s’y noie complètement.

Il avait les mains attachées dans le dos. Il ne semblait qu’à moitié conscient, à peine capable de tenir à genoux, tandis qu’elle frissonnait de froid. Il avait été violemment battu, ses épaules et son cou portaient de profondes zébrures. Sa poitrine était également marquée de petites cloques purulentes : on l’avait brûlé avec des cigarettes. Son visage était affreusement tuméfié, un œil enflé et complètement fermé. Le sang avait coulé et s’était coagulé en un double filet qui partait d’une blessure à la tête. Il ne pouvait pas, ou ne voulait pas, relever les yeux. Étrangement, c’était vers les missionnaires que les soldats pointaient leurs fusils.

« Cet homme vient d’avouer ses propres crimes », leur dit l’officier. En anglais, sa voix paraissait plus douce qu’en japonais, il prenait un ton de bienséance presque mondaine. « Mais il refuse de parler de ses camarades.

– Il n’y a rien qu’il puisse dire sur nous, intervint Tom Harris. Nous n’avons rien à voir avec ce qu’il s’est passé. Nous sommes innocents.

– Je le sais, répondit l’officier. Je parle de ses camarades dans toute la province. Ce n’est pas un citoyen britannique mais un agent du Kuomintang. Pourtant, malgré tout ce que nous avons pu lui faire, il refuse d’en révéler davantage. C’est pour cette raison que je l’ai fait amener ici. »

L’officier s’avança en direction des Lum et fléchit un genou. Il prit précautionneusement dans sa main le poignet cassé du pasteur et, tandis que Mrs Lum se mettait à trembler de terreur, il demanda à Benjamin de lui dire ce qu’il voulait savoir. Benjamin secoua la tête, et chacun s’étonna de constater qu’il entendait encore ce qu’il se passait autour de lui. L’officier répéta sa question, et Benjamin refusa de nouveau. L’officier aboya furieusement quelques mots en japonais et, à travers sa bouche ensanglantée, Benjamin haleta : « Non ! » L’officier alors se releva brusquement sans lâcher le poignet du pasteur.

Le cri que poussa le révérend Lum fut pareil à une détonation ; durant quelques secondes, il déchira la pièce comme un éclair, puis le silence retomba. Le père de Sylvie se précipita vers lui quand l’officier se releva, mais on ne pouvait plus rien faire pour le révérend Lum. Son cœur s’était arrêté. Il était mort. L’officier dégaina son revolver et s’adressa de nouveau à Benjamin, exigeant qu’il livre les noms de ses compatriotes. Il fixait maintenant Mrs Lum qui était incapable de se rendre compte ou de s’inquiéter de quoi que ce soit. Elle gémissait, s’arrachait les cheveux et se griffait les yeux ainsi que la poitrine de son mari, embrassant le dos de sa main inerte. Harris hurlait à Benjamin de dire à l’officier ce qu’il voulait savoir, mais le jeune homme détourna le visage.

« Si tu parles maintenant, tous ces gens pourront partir librement, dit l’officier, je m’y engage. »

Benjamin baissa la tête, et fixa le mur de son œil valide.

« Tu refuses ?

– Mais parle, espèce de salopard ! cria encore Harris.

– Pardonnez-moi, marmonna Benjamin en chinois mandarin, incapable de les regarder en face.

– Ouvrez tous grands les yeux », beugla l’officier, et sans un mot d’avertissement supplémentaire, il tira une balle dans la tête de Mrs Lum. Elle s’affaissa lourdement sur le corps de son mari. Une partie de son visage avait volé en éclats, sa blessure ressemblait à une masse de chair en bouillie, retournée sur elle-même. Son regard était fixé droit devant elle comme si elle s’apprêtait encore à leur dire à tous quelque chose : Aidez-moi. Sous le choc, ils se laissèrent mettre en rang et à genoux par les soldats. Et comme d’autres qui dans de pareilles circonstances ne savent que trop bien ce qui les attend, ils se montrèrent remarquablement dociles et silencieux ; même Harris se contenta de prendre la main de sa femme qui respirait par à-coups, les poumons étouffés par la peur. Les Binet serraient Sylvie entre eux, sa mère lui murmura de ne pas lever les yeux, de ne pas bouger. Elle n’aurait pas pu de toute façon. Pas même d’un cheveu. Son père, cependant, jetait maintenant des regards furieux à Benjamin.

« Je me rends compte que vous aviez tous de l’affection pour ce type, à voir la façon dont vous le regardez en ce moment, dit l’officier à son père, en surprenant ses coups d’œil. Il vous a déçus. Mais je connais cet homme. Nous ne nous sommes rencontrés qu’aujourd’hui et pourtant je sais qui il est. Il n’a rien d’extraordinaire. Il faut que vous sachiez qu’il me traiterait exactement de la même façon si j’étais à sa place. Il ferait la même chose à n’importe lequel d’entre vous. »

L’officier se planta devant le père de Sylvie et lui fit signe de se relever.

« Vous êtes un bon Samaritain, n’est-ce pas ? C’est pour cela que vous êtes ici dans cet endroit misérable à aider tous ces gens malheureux. Vous avez même amené votre famille ! Et en pleine période de conflit ! C’est un travail admirable, je vous l’accorde, mais voilà où ça vous a conduits. Vous voyez aujourd’hui que cet homme a décidé que vos vies valaient moins cher que celles de ses conjurés. Encore moins cher que la cause déjà dérisoire qu’il défend. »

Tout en parlant, l’officier ouvrit le barillet de son revolver et il fit tomber les balles au creux de sa main. Il en glissa de nouveau une dans son logement et referma le barillet, puis le fit tourner jusqu’à ce que l’unique cartouche soit en position de feu.

« Cet homme est tout à fait prêt à mourir. En fait, il est déjà mort. Il a manifestement fait le même choix pour vous tous, et c’est la raison pour laquelle j’ai choisi de ne pas le pousser dans ses retranchements en le frappant ou en le torturant davantage. Je crains qu’il ne parle jamais. Une autre question se pose maintenant. »

C’est à ce moment-là qu’il plaça le revolver dans la main de son père. Les soldats autour de lui s’agitaient nerveusement, et ils chargèrent et verrouillèrent leurs fusils.

« Est-ce que vous seriez capable de l’abattre ? Est-ce que vous le tueriez pour les morts qu’il a déjà causées ? »

Francis prit l’arme dans sa main comme un gros morceau de charbon. Il n’en avait jamais manipulé, bien que l’officier n’en sache rien. Durant la Première Guerre mondiale, il avait été objecteur de conscience, mais plutôt que d’aller en prison ou de s’exiler, il avait choisi d’être brancardier. Blessé plusieurs fois, il avait été presque emporté durant l’offensive Meuse-Argonne dans l’est de la France, aux derniers mois de la guerre ; c’était au cours de la sanglante campagne d’automne du général Pershing, qui s’était soldée par cent vingt mille morts. Francis ne parlait jamais de cette époque à sa femme et à sa fille, mais c’était la raison pour laquelle il avait du mal à dormir la nuit, parce que le hantaient les cauchemars de ces blessés qu’il ne parvenait pas à atteindre, et à cause des douleurs cuisantes dans son dos, dues aux éclats d’obus qui y étaient restés enfoncés.

« C’est vous qui avez commis ces meurtres, pas lui, répondit Francis sans lever la voix, mais néanmoins clairement. Vous qui déterminez les choix moraux, ici. Pas lui.

– Des choix moraux ! ricana l’officier. Voilà qui est bien dit ! Mais si vous voulez philosopher sur la question, j’ajouterai volontiers que c’est cet homme qui a été le facteur déclenchant de ces choix. Et avant lui, de nombreux autres. Pourtant nous, soldats, missionnaires et spectateurs, devons en supporter les conséquences. Nous devons ensuite nous débrouiller du mieux que nous le pouvons, suivant nos rôles. »

Du bout de sa botte, l’officier poussa en avant Benjamin qui tomba à plat ventre. Il ajusta ensuite le revolver dans la main de son père, pressant la crosse contre sa paume et lui faisant passer le doigt dans la détente.

« Vous avez droit à un seul coup de feu. Si vous le tuez, nous n’aurons plus aucune raison de vous garder prisonniers. Sinon, nous continuerons. »

Benjamin souleva à grand-peine son visage tuméfié et hocha faiblement la tête en direction de Francis. Il tenta de dire quelque chose mais ces mots étaient à peine audibles. Il continuait à dodeliner du chef tout en restant prostré, la tempe pressée contre le bois brut des planches, comme une invitation à la punition.

« Tuez-le, vociféra Harris. Pour l’amour du ciel, Francis ! Il n’est rien. Moins que rien. Finissons-en ! »

Et pourtant Francis restait paralysé. Incapable de viser ou même de lever le bras. Quand il finit par tendre le pistolet pour que l’officier le reprenne, Jane murmura : « Oh mon amour ! » Elle avait les yeux brillants, Sylvie pleurait aussi, se rappelant soudain ce que sa mère lui répétait toujours : la clémence est le seul véritable salut. Il n’y avait rien d’aussi passionnément humain, rien de plus beau à contempler. Et une vague brûlante d’amour sembla au même instant la fendre en deux et recoller les morceaux, une vague d’amour pour son père, sa mère et, malgré ce qui était arrivé, aussi pour Benjamin Li, qu’elle continuait à voir exactement comme son père le voyait, celui qui plus que tous avait besoin de miséricorde. Tout était terminé désormais, même l’officier s’en rendait compte à présent, il n’y avait plus rien à faire que mettre fin à cette folie et reconnaître que cet horrible interlude devait se refermer.

Mais soudain, Harris s’écria : « Bon Dieu, laissez-moi faire ! » Et il se précipita pour s’emparer de l’arme. L’officier aboya et le soldat chargé de surveiller les prisonniers se précipita et lui assena un coup sur l’oreille avec la crosse de son fusil. Harris s’écroula, les yeux roulant dans leurs orbites. Il resta étourdi, la mâchoire brisée, l’articulation paraissant luxée sous la peau. Betty poussa un cri et bondit vers lui en direction du soldat qui, par pur réflexe, la frappa elle aussi, au front, et elle tomba évanouie. Dans sa chute, sa jupe se souleva sur ses jambes, révélant la saillie d’une fesse à la lisière d’une cuisse nue. Ses jarretelles étaient détachées, ses bas déchirés avaient roulé jusqu’aux genoux. Ses sous-vêtements d’un blanc de marbre luisaient dans la pénombre. Le militaire restait campé au-dessus d’elle, médusé, et tendait déjà la main pour la toucher quand l’officier beugla un ordre en japonais qui le fit reculer. L’officier observa un instant le corps exposé de Betty Harris, avant de la couvrir en rabaissant le pan de sa jupe. Mais ensuite il coula un long regard en direction de Jane Binet, puis de Sylvie, et avant la conclusion de tout cet épisode, la folie reprit de plus belle.

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