Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 18 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 18

18

 

La faim. June la ressentait de nouveau. Pourtant, cette fois, au contraire des jours où sur la route elle marchait avec sa mère, son frère et ses sœurs, puis toute seule, la faim n’était plus l’ange menaçant de l’oubli. L’ange de la mort. Aucun d’eux n’était vraiment mort d’inanition, mais la faim les avait poussés aux limites de la fatigue, de l’indifférence et en fin de compte, du danger ; elle n’avait jamais cessé de penser qu’elle finirait par y succomber. Que la faim la pousserait dans l’abîme. Mais cette fois, elle ne jouait pas à cache-cache, elle ne cherchait pas à lui échapper. Elle l’invitait à danser, telle une cavalière, une compagne, qui suivrait chacun de ses mouvements. Elle savait que la faim allait lui éclaircir l’esprit, la dépouiller de toutes les pensées superflues, et lui laisser la force pure et inébranlable de sa volonté.

Elle ne mangeait presque plus. Les deux premiers jours furent insupportables. Il ne se passait pas une seconde sans qu’elle songe à abandonner son plan et à filer à la cuisine où les tantines touillaient la bouillie de riz dans les marmites, à les écarter pour plonger la main dans un de ces immenses récipients en fonte comme un ours s’attaquant à une ruche. Se remplir la panse jusqu’à la faire éclater. Mais au soir du deuxième jour, les tremblements de panique commencèrent à s’apaiser, et le troisième et le quatrième, ils s’étaient tellement réduits que le gouffre qui la creusait ne trahissait plus la présence d’un besoin inassouvi, ni celle d’un corps négligé, mais révélait une inconnue en elle dont elle n’avait jamais auparavant soupçonné l’existence : une June paisiblement soumise. C’était tout sauf un vide. C’était une statue plus vraie d’elle-même, une forme plus fidèlement ouvragée, et au lieu de sentir ses forces décliner, elle était revigorée en arpentant l’orphelinat, le sol à peine perceptible sous ses semelles.

La veille, une des tantines l’avait regardée d’un air soupçonneux et continua de la surveiller du coin de l’œil après qu’elle eut emporté son bol de soupe au riz. Après cela, June s’appliqua à prendre une cuillerée ou deux chaque fois que la vieille femme se tournait dans sa direction, mais se dépêchait ensuite de la vider dans le bol de celui ou celle qui se trouvait à côté (elle s’assurait qu’il y avait toujours quelqu’un), un garçon plus jeune, ou sa pipelette de voisine de dortoir, So-Hyun, qui ne se plaignait jamais d’un petit peu de rab, même s’il y avait toujours beaucoup à manger. Les orphelins ne disaient jamais non.

À part cela, la plupart du temps, on continuait de l’éviter ou d’agir comme si elle n’existait pas, ce qui lui convenait parfaitement. Elle ne faisait plus le ménage chez les Tanner – une tantine lui avait annoncé qu’elle n’était plus censée y mettre les pieds –, et comme aucune autre tâche ne lui avait été confiée, elle pouvait tout simplement disparaître après les cours et les repas où on notait les absences, et aller se balader dans les collines. Pour l’essentiel, le feuillage des buissons et des jeunes arbres était tombé, si bien qu’elle avait l’impression de patauger dans des flaques de couleurs vives. Elle aurait aimé ramasser les jolies petites feuilles ou s’allonger sur un des tapis qu’elles formaient, mais elle ressentait l’étrange besoin de continuer à marcher, parce qu’elle avait le vertige dès qu’elle s’arrêtait, l’œil du cyclone tournant dans sa tête comme un gyroscope. Elle suffoquait si elle marquait une pause trop longue. Elle prit donc l’habitude de courir, de courir le plus vite possible dans ses chaussures trop petites, l’élancement causé par les ampoules scandant la distance qu’elle parcourait sur les sentiers forestiers qu’empruntaient Hector et les garçons pour aller ramasser du bois mort. À chaque pas, de vives douleurs lui étreignaient la poitrine et la gorge, mais elle ne gémissait pas, ne grimaçait pas, et les ravalait comme elle aurait ingurgité des sucreries.

L’autre jour, après le cours d’anglais, Sylvie l’avait gratifiée d’un geste de la main et d’un sourire, et même si June mourait d’envie de se précipiter vers elle pour blottir sa tête contre sa poitrine, elle savait que le révérend Tanner risquait de les voir. Et de toute façon, elle voulait montrer à Sylvie qu’elle tenait le coup. Elle se contenta donc d’un petit signe de tête et elle se hâta de disparaître. Depuis qu’elle avait tiré le révérend Tanner de son lit une semaine plus tôt, elle n’avait pas échangé le moindre mot avec Sylvie. Pas un seul. Elle savait qu’elle avait eu tort de se montrer si obstinée ce matin-là, et elle ferait tout ce qu’elle pourrait pour rentrer dans les bonnes grâces du pasteur, en tout cas suffisamment pour qu’il laisse sa femme l’adopter, et si cela voulait dire renier ce que Sylvie et elle étaient l’une pour l’autre pendant un court laps de temps, eh bien, elle le ferait. June était confiante : s’il aimait sa femme, il céderait. Elle n’avait jamais cru en rien auparavant, mais elle avait l’impression de savoir aujourd’hui ce qu’était la foi, au moins l’expression physique de la foi, le régime de privation auquel elle soumettait son corps la convainquant paradoxalement qu’elle suivait le bon chemin.

Et ce chemin, elle s’en rendait compte, passait par Min. Elle était devenue l’amie du petit garçon. Elle n’en avait jamais eu l’intention. Elle était parfaitement consciente de sa présence dans le tableau, elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui, surtout à cause de l’écharpe qu’il avait donnée à Sylvie et qu’elle portait constamment autour du cou. Lors de l’une des promenades qui l’avaient conduite jusqu’à la grand-route de la vallée, elle avait trouvé la pointe cassée et rouillée d’une baïonnette dans la terre, elle n’avait pu s’interdire de songer obscurément à lui, pressant le métal contre la paume mal cicatrisée pour en éprouver le tranchant et réussissant à se faire saigner. Mais l’autre jour, elle était rentrée au dortoir pour aller y chercher un livre, et alors qu’elle traversait la nouvelle chapelle, elle avait entendu un bruit de bagarre dans l’autre dortoir. Elle entrouvrit la porte et aperçut quatre garçons autour d’un lit au milieu de la pièce. Min, déjà plus petit que les autres, se recroquevillait pour tenter de se laisser glisser jusqu’à son lit. On aurait dit un enfant de deux ans. Mais il était fermement maintenu de chaque côté, tandis qu’un des garçons se tenait en face et, saisissant ses cheveux dans une main, lui écrasait sans ménagement le crâne avec les jointures de son autre poing. Il arrivait souvent à ces garnements de s’infliger l’un à l’autre ce supplice, et cela pouvait être très douloureux mais ne laissait aucune trace. Min criait à chaque assaut. « Tu te crois malin, petit salopard ? » grondait celui qui se tenait le plus près de lui. Il s’appelait Byong-Ok. C’était un des durs de l’orphelinat, plus âgé que les autres et déjà couvert d’acné. « Tu crois que tu vas t’en aller avec les Tanner si facilement ? Tu te disais qu’on allait pas deviner ce que tu mijotes ?

– Je m’en vais pas ! implora-t-il. Je vais nulle part.

– C’est pas ce que j’ai entendu le révérend Kim dire à une des tantines, reprit Byong-Ok. Il racontait qu’on allait te donner des chaussures et des vêtements neufs au siège de l’Église à Séoul. Et même un peu d’argent de poche.

– Et pourquoi on me donnerait quoi que ce soit si les Tanner allaient m’adopter ? Tu es complètement fou ! Les Tanner me donneraient tout ce qu’il me faut.

– Tais-toi, connard », dit Byong-Ok, et il lui laboura brutalement le crâne. Min poussa un gémissement à fendre l’âme. Byong-Ok reprit : « Et qu’est-ce que j’en sais, moi ? Peut-être que c’est comme ça qu’ils font d’habitude. Peut-être que les Tanner ont pas autant d’argent que les gens qui sont venus l’autre fois. Ce que je sais, c’est que tu vas nous donner tout ce que tu vas recevoir. Tout, tu entends ? »

Min murmura quelques mots indistincts.

« Quoi ?

– À mon avis, tu vas bouffer…, commença Min.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu nous chantes ? Parle plus fort, petit connard.

– Quand tu seras dans les rues, dit Min, lentement et clairement, je suis sûr que tu finiras par bouffer ta propre merde. »

Byong-Ok lui assena un coup de poing dans le ventre. Min se plia en deux et roula sur le plancher. Il vomit son déjeuner, une flaque fangeuse de bouillie d’orge et de riz. Les gamins qui l’entouraient reculèrent d’un bond et éclatèrent de rire avec des mines dégoûtées. Byong-Ok saisit de nouveau Min par les cheveux et s’apprêtait à lui plonger le visage dans son vomi quand June, à sa plus grande surprise, lui fonça dessus. Usant de son épaule comme d’un bélier, elle le fit tomber. Il se releva, prêt à se battre, mais ses mains retombèrent quand il vit à qui il avait affaire. June était aussi grande que lui, plus grande que tous ses amis, et elle s’avança pour le pousser une fois de plus et le fit se cogner contre le coin du lit de Min. Quand il tenta de se remettre debout, elle l’en empêcha, plusieurs fois de suite, jusqu’à ce qu’il se décide à rester par terre et s’écrie :

« OK ! Arrête ! C’est bon ! »

Alors seulement elle le laissa se relever et les garçons quittèrent le dortoir en traînant les pieds. Ils insultèrent Min au passage et l’insultèrent elle aussi, mais à en juger par leur façon de grommeler, elle comprit que c’était pour soigner leur orgueil blessé et elle les laissa dire. Min sembla s’en rendre compte lui aussi et il se tint à son côté sans prononcer un mot.

« Pas de bobo ? » demanda-t-elle.

Il s’assit sur le lit, les mains posées sur son ventre. « Pourquoi tu as fait ça ? J’ai rien à te donner en échange.

– Je le sais.

– Alors qu’est-ce que tu veux ?

– Tu peux le dire au révérend Tanner. Ou à Mrs Tanner.

– Leur dire quoi ?

– Que je t’ai aidé. »

Un éclair lui passa sur le visage. « D’accord. Mais il faut que tu me protèges. Que tu me défendes contre eux. Ils me détestent.

– On ne peut pas dire que tu essaies vraiment de te faire aimer d’eux.

– Pourquoi j’essaierais ? Je les déteste aussi. Ils sont bêtes comme des ânes. Ils passent leur temps à jouer aux billes et au foot, et ils mangent sans arrêt, en évitant le plus possible de réfléchir.

– À quoi voudrais-tu qu’ils réfléchissent ?

– Comme toi et moi. Qu’ils pensent un peu à ce qu’il y a en dehors de ces murs. À ce qui va se passer. Ce qu’il va tous falloir qu’on fasse. Est-ce que c’est pas ce qui te trotte dans la tête, noo-nah ? »

Elle ne répondit pas. Elle n’aimait pas beaucoup la façon dont ce mioche lui parlait, un peu comme son jeune frère aurait pu le faire, d’un ton geignard. Mais évidemment, il avait raison. Elle ne songeait à rien d’autre. Cela lui apparaissait de plus en plus clair, de plus en plus limpide, tous les autres sujets se dissolvant comme sa chair se dissolvait, une cellule après l’autre, toutes les couches superflues tombant peu à peu pour découvrir l’ivoire net et blanc.

« Alors, tu veux bien me défendre ? demanda Min.

– Je ne peux pas te suivre à chaque pas. La nuit, par exemple, tu te retrouveras seul avec eux.

– Je peux aller dormir dans la chapelle.

– À quoi bon ? Ils viendront te chercher, voilà tout.

– Tu pourrais y dormir avec moi. »

Elle avait secoué la tête. « Il fait assez froid comme ça dans les chambres.

– Je rallumerai le poêle pour nous, si tu veux, après le passage d’Hector. On pourra se coucher juste devant.

– Pas question que je dorme là-bas.

– Si tu étais ma sœur, tu le ferais.

– C’est vrai. Si j’étais ta sœur, je le ferais.

– Eh bien, justement, tu vas être ma sœur. Et moi, ton frère. On va pas tarder à partir pour l’Amérique ensemble.

– Comment peux-tu en être aussi sûr ? » Elle pinça involontairement l’avant-bras si grêle du gamin. « Que t’a dit Mrs Tanner ? Elle te l’a dit ?

– Tu me fais mal, June.

– Que t’a-t-elle dit ?

– Rien du tout ! répondit-il en se dégageant. C’est le révérend Tanner. Il a dit qu’il allait nous emmener tous les deux avec eux.

– Je ne te crois pas. Tu mens, exactement comme tu mentais tout à l’heure à Byong-Ok.

– À toi, je mens pas.

– Est-il vrai que tu as reçu de l’argent de poche, comme le disait Byong-Ok ? »

Min hocha la tête. « Mais c’est pas l’Église qui me l’a donné. C’est les deux vieux Américains. Ils ont peut-être pensé que je leur serais pas bien utile pour travailler dans leur ferme, à cause de mon pied. Ils étaient sur le point de me prendre mais au dernier moment, ils ont choisi Sang-Ho à la place, et ils ont dû se sentir coupables. Vingt dollars, ils m’ont laissé. Je sais pas pourquoi ils ont fait ça. De toute façon, j’allais pas en voir la couleur. Et puis maintenant, je m’en fiche complètement. Bientôt, l’argent nous servira plus à rien. On aura tout ce qu’on voudra.

– Comment le sais-tu ?

– Tu as qu’à parler au révérend Tanner quand il reviendra. Demande-le-lui toi-même.

– Je vais le faire », répondit-elle tout en sachant déjà – et comme Min assurément s’en doutait – qu’elle ne lui parlerait pas, qu’elle ne l’approcherait même pas, de peur de gâcher ses chances. Elle fit mine de partir, mais le gosse la prit par le bras et l’étreignit de toutes ses faibles forces d’enfant et, alors qu’il lui aurait été facile de se dégager, elle le laissa s’accrocher à elle comme un des jumeaux aurait pu le faire, le visage écrasé contre son sternum, les poings enfoncés au creux de ses reins.

« Très bientôt, murmura-t-il, la voix assourdie parce qu’il avait le nez collé contre son pull-over. Tu vas voir, on va commencer une nouvelle vie. »

Ce même soir, bien après le couvre-feu, Min vint tapoter à la porte du dortoir des filles, comme il l’avait annoncé. Il faisait glacial dans la chapelle, mais il venait de rallumer le feu. Cela suffisait à tiédir un peu l’atmosphère. Il avait tiré les deux premiers bancs jusque devant le poêle, et les avait collés l’un à l’autre afin de les rendre suffisamment larges pour pouvoir s’y étendre. Il lui montra les bancs et elle escalada le dossier. Il avait posé dessus une couverture pliée comme matelas. Elle lui demanda où il comptait dormir et il s’empressa de passer sous les bancs pour se coucher sur le sol nu. Le silence était total et elle restait aux aguets pour épier le moindre mouvement de Byong-Ok et des autres. Mais Min ne cessait de se retourner sur son plancher et de protester contre l’inconfort. Elle écarta les bancs et le gronda sévèrement pour qu’il cesse immédiatement son manège. Il répondit qu’il allait arrêter, mais après encore quelques minutes où il continua à se retourner dans tous les sens, elle abandonna la partie, écarta de nouveau les bancs, et il monta à son côté. Elle lui fit une place et étendit les couvertures du garçon par-dessus les siennes ; sans hésiter, il se blottit contre son flanc comme s’il avait fait cela toutes les nuits depuis toujours, et il s’endormit presque aussitôt. Agacée, elle se hérissa, mais le son à la fois doux et aigu de la respiration de Min lui fit penser à son frère, et même si l’odeur de ses cheveux et de son corps n’avait rien d’agréable, elle enroula instinctivement son bras autour de sa joue et de son cou pour lui tenir chaud.

Ils sortirent tous deux du sommeil avant l’heure officielle du réveil et June regagna son lit dans le dortoir des filles, laissant Min remettre les bancs en place ; il n’avait pas voulu retourner dans le dortoir des garçons avant que tout le monde soit réveillé, et il attendit dans la chapelle que la cloche de la cuisine retentisse. La journée se déroula comme toutes celles au cours desquelles le révérend Tanner était absent : le révérend Kim arriva juste à temps pour dire la prière du petit-déjeuner, puis Mrs Tanner et lui firent la classe. À l’évidence, elle était guérie : son visage avait repris des couleurs, elle paraissait aussi vigoureuse qu’auparavant et, pendant le cours d’anglais, elle entonna quelques chants avec eux, finissant par « Rise and Shine ». S’engageait toujours une compétition inavouée entre les enfants pour voir qui chanterait le refrain le plus fort et, pour la première fois, ce fut la voix de June qui s’éleva au-dessus des autres, tout le monde (elle y comprise) s’était étonné du volume du son, de son timbre et de sa force. Min se trouvait dans la même salle et de son pied valide, il avait marqué le rythme avec énergie. Les autres enfants et Mrs Tanner firent de même. C’était étrange mais June avait dormi d’un sommeil profond, et bien qu’elle n’ait avalé en trois jours que l’équivalent de ce qu’elle consommait normalement en un seul repas, elle sentait qu’elle était devenue l’arche dont parlait leur chant, sa coque emplie de toute la vitalité et de toutes les promesses du monde.

Après la classe, June ne s’attarda pas, et ne tenta même pas de croiser le regard de Mrs Tanner, elle se précipita avec tous les autres vers le réfectoire où elle fit mine de prendre ses bols de nourriture mais se contenta d’approcher la cuiller de ses lèvres, laissant So-Hyun et Min se partager sa ration. Elle les regarda paisiblement terminer son repas. Et même lécher les bols. Ce n’était pas pour eux qu’elle éprouvait de la satisfaction mais pour elle-même : elle avait réussi à se dominer, à maîtriser le grand ennemi qui rugissait à l’intérieur.

Les garçons étaient en train d’organiser le match de football habituel d’après déjeuner. Elle n’avait pas joué depuis qu’elle s’était bagarrée avec cette fille lors de cette chaude journée d’automne, mais elle sentait une force nouvelle lui fourmiller dans les jambes, comme un besoin vital de courir. Quand elle s’avança sur le terrain, Byong-Ok immobilisa le ballon sous son pied et lui dit de s’en aller. Elle demeura immobile et attendit. Il ne donna le coup d’envoi qu’au moment où le révérend Kim et Mrs Tanner s’approchèrent pour assister au match. Bientôt, les deux adultes entrèrent dans la danse, même le révérend Kim qui pourtant ne passait guère de temps dehors. Tout le monde s’attendait à le voir raide et maladroit, mais il se débrouilla très bien avec le ballon : il le lança en l’air avant de le coincer habilement contre sa cuisse puis le fit passer au bout de son pied, et exécuta une passe parfaite en direction de Mrs Tanner, qui en dévia la trajectoire et marqua un but entre les deux bidons d’essence remplis de terre. Elle leva les bras et un hourra enthousiaste monta des deux équipes, même s’il s’agissait davantage de commémoration que de célébration parce que chacun savait que c’était là un des derniers moments que Mrs Tanner passait parmi eux.

June s’était maintenant jetée dans la bataille, elle aussi. Elle paraissait aussi insouciante que les autres, suivant le rythme du jeu, le parcours du ballon et la trajectoire des joueurs, alors qu’elle veillait surtout à se venger de toute attaque par une bourrade, une collision ou un coup de pied dans le tibia. Cependant, même si à l’exception de Mrs Tanner personne ne lui passait intentionnellement le ballon, il finissait régulièrement par atterrir entre ses pieds. Alors au lieu de reculer pour le frapper avec force en direction d’un autre joueur ou en dehors des limites du terrain, elle la passait doucement à ses coéquipiers surpris. Min jouait avec elle, et elle essayait de rester à proximité autant qu’elle le pouvait, éloignant les ennemis du petit garçon d’un regard menaçant. Impossible de la pousser à la faute aujourd’hui. À un certain moment, alors qu’elle dribblait en direction des buts, un des garçons qui s’en étaient pris à Min la tacla violemment, son pied s’enfonçant dans sa cheville, mais elle bondit littéralement au-dessus de la terre tassée et continua à courir après le ballon. Elle se sentait lointaine, aérienne, presque immatérielle, comme incapable désormais de ressentir plaisir ou douleur ; à moins que plaisir et douleur n’aient existé quelque part en dehors d’elle, dans une sorte de spectre de celle qu’elle avait été. Elle n’était désormais plus le même réceptacle. En toute liberté, elle se mouvait, elle jouait, et elle était certaine que Mrs Tanner la voyait à nouveau tout entière, qu’elle recommençait à l’aimer.

Il ne s’agissait même plus d’Hector à présent. Depuis le départ du révérend Tanner, il n’avait même pas reparu au réfectoire, il emportait ses repas dans sa chambre ou à l’endroit où il travaillait. Enfin, il restait à sa place. Il n’était pas dans les parages en ce moment, mais par habitude June continuait à guetter sa présence du coin de l’œil. Bien qu’elle sache que les amants ne s’étaient pas retrouvés depuis plusieurs semaines, June s’était tout de même réveillée la nuit précédente et avait rampé dans l’obscurité glaciale pour vérifier qu’il ne restait aucune lumière allumée chez les Tanner ou dans les quartiers d’Hector. Mais il n’y avait rien eu que les ténèbres et le froid, aucun bruit à part les bourrasques sifflantes d’un vent violent qui rasait les longs bâtiments des dortoirs, et elle était vite retournée s’allonger auprès de Min sur le lit improvisé dans la chaleur de leurs bancs rapprochés.

Une passe atterrit alors sur le terrain entre June et Byong-Ok, et ils se précipitèrent tous les deux sur le ballon. Le garçon avait quelques foulées d’avance, elle se propulsa de toute la force de sa volonté et elle l’atteignit la première. Il était beaucoup plus expérimenté et il aurait dû pouvoir lui reprendre la balle facilement, mais elle l’en empêcha à l’aide de sa hanche, de ses épaules, se penchant tellement vers lui qu’il ne pouvait pas prendre le contrôle du ballon. Plusieurs des coups de pied délibérés du garçon lui martelèrent les chevilles et les mollets, mais elle ne céda pas, et quand elle vit Mrs Tanner et les autres qui accouraient vers eux, elle fit semblant de préparer un coup de pied comme Byong-Ok le faisait. Le ballon roula entre les jambes de son adversaire et fila en direction des joueurs qui s’approchaient. Byong-Ok, le visage déformé par une rage impuissante, se jeta à la poursuite du ballon et le rattrapa exactement en même temps que Mrs Tanner, chacun d’eux lançant le pied à la même seconde. Au dernier instant, se rendant peut-être compte que son adversaire était la femme du pasteur, il fit un pas de côté et s’esquiva juste au moment où la semelle de Mrs Tanner toucha le ballon. Le pied de la jeune femme roula sur la surface ronde, et elle s’affaissa sur le sol, la jambe en extension. Le révérend Kim prit le contrôle de la balle, mais il s’arrêta tout net en s’apercevant que Mrs Tanner restait à terre. Elle grimaçait terriblement et s’agrippait la jambe à la hauteur du genou. Tous s’attroupèrent autour d’elle et du révérend Kim qui s’agenouilla à son côté, mais quand il lui toucha la jambe pour l’examiner, elle poussa un cri et il retira sa main.

Hector fit une apparition soudaine, alors que personne n’était allé le chercher. Il se fraya un chemin entre les rangs serrés des enfants. Le révérend Kim hésita d’abord mais, en voyant Hector, il s’écarta pour lui faire de la place. Hector n’eut besoin de dire aucun mot à Sylvie Tanner pour qu’elle se laisse faire. Il ne la regarda même pas dans les yeux. Il se contenta de remonter son pantalon au-dessus du genou, prit sa jambe pâle et nue entre ses mains puissantes et effleura la peau tendre sur la face interne de la cuisse. Il la manipula avec une grande délicatesse, soutenant l’arrière de son genou d’une main et enserrant son mollet de l’autre, lui expliquant qu’il allait essayer de mobiliser sa jambe dans certaines directions. Elle hocha la tête pour signifier qu’elle était prête. Il courba doucement son genou puis le ramena lentement à la position initiale, et cela se passa sans mal, mais quand elle tourna le pied d’un côté, puis de l’autre, elle dut serrer les dents.

« Attention, dit-il.

– Ça va aller. Aidez-moi, s’il vous plaît.

– Vous pensez pouvoir tenir debout ?

– Oui. »

Il la releva et la soutint sous l’épaule, le bras passé autour de sa taille. Mais quand elle s’appuya sur sa jambe, elle tomba immédiatement sur lui et, d’un mouvement vif, il la souleva de terre et la porta jusque chez elle, tout l’orphelinat en cortège. Alors qu’elle s’était trouvée au plus près du théâtre des événements, June marchait maintenant à la traîne, les jambes soudain flageolantes, la poitrine serrée, le ventre déchiré par la double lame de la rage et du désir. Parce que c’est à ce moment précis, alors qu’Hector montait les marches de la maison, le bras de Mrs Tanner passé avec désinvolture autour de son cou, que June comprit qu’ils étaient de nouveau amants.

Le révérend Kim annonça qu’il allait partir tout de suite pour ramener un médecin de Séoul.

« Mais ne vous en faites pas, lui dit Sylvie. Tout va bien.

– Votre genou est déjà enflé. Je vais trouver quelqu’un et revenir ce soir même. Ce sera peut-être tard, mais je reviendrai.

– Je vous en prie, Révérend. Ne vous donnez pas cette peine.

– Ce n’est pas comme si ce garçon était médecin, répliqua-t-il en jetant un regard glacial à Hector qui n’avait pas bronché.

– Vous n’êtes même pas censé revenir demain, n’est-ce pas ? reprit Mrs Tanner.

– Non, demain je dois être à Séoul pour autre chose. Mais pour l’instant, j’ai l’impression que ma place est ici, en particulier parce que le révérend Tanner ne sera pas de retour avant la nuit prochaine. Pas question de vous abandonner dans un tel état.

– Ne faites pas tous ces allers-retours, je vous en prie. Tout ira bien. Je vous remercie.

– Nous verrons », répondit le révérend Kim tandis qu’Hector la portait à l’intérieur. Deux tantines avaient apporté des bandages et des morceaux de glace découpés dans les blocs livrés le matin même. Le pasteur entra et observa la façon dont Hector pansait le genou de Sylvie ; les enfants se bousculaient à la porte pour regarder eux aussi jusqu’à ce que les tantines les fassent tous déguerpir. Au bout de quelque temps, les deux hommes ressortirent et Hector prit la direction de sa chambre, tandis que le révérend Kim allait chercher sa mallette et son manteau dans le réfectoire avant de s’engouffrer dans la voiture de l’Église. Il la fit démarrer et emprunta le chemin cabossé de l’allée. June courut après lui et dut frapper sur le coffre pour le faire s’arrêter, juste sous le portail de l’orphelinat.

« Mais qu’est-ce que tu fabriques ? » demanda-t-il en abaissant sa vitre. Il la força à lâcher la portière de la vieille berline cabossée. Il ne connaissait aucun des enfants en particulier, mais s’il en connaissait bien une, c’était précisément June, au moins de réputation. « Maintenant, recule !

– Est-ce que vous allez contacter le révérend Tanner quand vous serez de retour à Séoul ?

– Je ne vois pas en quoi ça te regarde.

– Il faudrait pourtant qu’il sache que sa femme s’est blessée, non ? »

Le révérend Kim opina, manifestement agacé de devoir s’entretenir avec elle mais cédant un peu de terrain.

« Il faudrait bien, effectivement. Mais évidemment, on n’a jamais le téléphone dans ces orphelinats. Il y a une auberge à l’endroit où on franchit le col, pas très loin du deuxième. J’imagine que je pourrais laisser un message là-bas à son attention. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il s’y arrêtera.

– Je vous en prie, laissez un message, Révérend.

– Peut-être, répondit-il, une flamme de curiosité s’étant soudain allumée dans ses yeux. Mais dis-moi, ma fille, pourquoi te fais-tu tant de souci ?

– J’ai beaucoup d’affection pour Mrs Tanner.

– Vraiment ?

– Oh oui ! Plus que pour n’importe qui au monde.

– Et donc, tu te dis qu’il vaudrait mieux que le pasteur rentre le plus vite possible ?

– Oui… Je ne sais pas. Je crois seulement que ce serait mieux que Mrs Tanner ne se retrouve pas seule.

– Effectivement, martela-t-il avec insistance. Ce serait mieux.

– Alors est-ce que vous reviendrez ce soir ?

– Mrs Tanner ne le souhaite pas.

– Mais demain ? Vous reviendrez demain ?

– Elle n’y tient pas non plus. » Il mit la voiture en prise. « Recule, maintenant. »

Elle s’accrocha à la portière, des larmes plein les yeux. « Mais il le faut ! Sinon, tout va être perdu ! »

Comme à regret, il laissa échapper un soupir de sollicitude. En temps normal, il aurait remonté la vitre sur-le-champ, mais elle semblait si désespérée, les traits tirés de son visage rond étonnamment crispés et tendus.

« Rien ne sera perdu qui ne l’aurait été de toute façon, dit-il. Est-ce que tu me comprends ?

– Oui, mon Révérend, mais vous vous trompez. »

Il soupira de nouveau. « Écoute. Je ne peux pas tout t’expliquer maintenant. Les Tanner seront bientôt partis. Vous feriez mieux de tous profiter du temps qu’il vous reste à passer avec eux.

– Tous sauf Min.

– Pourquoi ? Cela lui serait-il égal qu’ils s’en aillent ?

– Pas du tout. Mais comme il part avec eux…

– Ah vraiment ? dit le pasteur d’un ton grave.

– Oui, et moi aussi. »

Quelque chose d’amer lui traversa le visage, comme s’il venait de renifler du porridge qui aurait viré à l’aigre.

« Tu ferais mieux de reculer maintenant », répéta-t-il en repoussant doucement ses mains. Il releva la vitre et, avant qu’elle ait pu ajouter un mot, il démarra, le pare-chocs arrière de la berline rouillée faisant un bruit de ferraille à chaque cahot de la route semée d’ornières.

Bientôt, la cloche du souper retentit. June se rangea avec les autres. Les enfants étaient parfaitement disciplinés – jamais plus calmes qu’en rang. Elle prit son bol de soupe et son riz et alla s’asseoir au fond du réfectoire. So-Hyun et Min se rapprochèrent comme ils le faisaient depuis quelques jours, sachant qu’elle ne ferait que picorer et leur laisserait le reste. Mais elle ne leur adressa pas la parole quand ils prirent place à côté d’elle, et lorsque So-Hyun tendit la main pour lui prendre son bol de riz, June lui saisit le poignet et le garda entre ses doigts, serrant de plus en plus fort jusqu’à ce qu’elle gémisse.

« Mais qu’est-ce qui te prend ? » s’écria So-Hyun qui réussit finalement à dégager sa main. Elle se frotta le poignet. « T’es cinglée, ou quoi ? »

June ne daigna pas répondre. So-Hyun se glissa un peu plus loin sur le banc sans cesser de se plaindre. Min avait ramassé ses bols et décampé. Il avait même déjà quitté le réfectoire. June se dit qu’elle devrait se lancer à sa recherche. C’est à ce moment-là qu’elle remarqua qu’une des tantines s’apprêtait à partir en emportant un plateau de nourriture. Elle la rattrapa alors qu’elle s’approchait de la maison des Tanner.

« Chère tantine, dit-elle. Laissez-moi porter ce plateau à Mrs Tanner.

– Qu’est-ce que tu fais encore ici ? Si tu as fini ton repas, alors il est temps de filer au lit.

– J’attendrai là-bas et je rapporterai les plats quand elle aura fini, ça vous épargnera un voyage supplémentaire.

– Il est vrai que j’ai des radis à mettre en saumure, soupira la femme de service, fatiguée de sa longue journée. Il faut que je finisse avant de rentrer chez moi. D’accord, tu lui portes le plateau mais tu attends dehors. Et surtout, tu la laisses tranquille ! Si j’apprends que tu n’as pas obéi, c’est la correction assurée ! »

June acquiesça et prit le plateau. Elle frappa à la porte et entendit Sylvie répondre en coréen : Vous pouvez entrer. June se glissa à l’intérieur au moment précis où Hector sortait de la pièce du fond, des pansements roulés en boule entre les mains. Il passa sans lui adresser la parole. Dans la chambre, Sylvie était assise sur son lit en peignoir, elle lisait à la lumière de la lampe, le genou bandé de frais et posé sur un oreiller. Elle parut surprise de voir que c’était June mais elle sourit chaleureusement et reposa son livre.

« C’est gentil à toi de m’apporter mon dîner.

– Votre jambe vous fait encore mal ?

– Tout va bien », répondit Sylvie. June hocha la tête.

« Vous voulez manger maintenant ? »

Sylvie dit que oui et elle lui prit des mains le plateau qu’elle posa sur ses genoux. Elle retira le journal qui couvrait les bols en porcelaine contenant la soupe, le riz et les légumes assaisonnés. Les tantines lui avaient préparé un petit supplément.

« Mon Dieu ! s’exclama-t-elle. Que de choses à manger ! Je n’ai pas vraiment faim, à dire vrai. Tu as dîné, toi, ma jolie ? »

June répondit que oui.

« Mais j’ai entendu la cloche il y a à peine quelques minutes. T’a-t-on seulement laissée finir ton repas ? Pourquoi ne pas partager ce dîner ? Prends la cuiller et moi les baguettes. Viens t’asseoir à côté de moi, ce sera plus commode. »

Sylvie se déplaça pour lui faire une place, et June s’assit en tailleur, le plateau sur les genoux. Elle ne voulait pas manger mais Sylvie insista plusieurs fois en lui tapotant les épaules et, sans s’en rendre compte, avant de songer à se l’interdire, elle avait déjà commencé et même avalé la moitié du bol de riz et le kimchi de radis en entier. C’était un peu comme respirer un grand coup après avoir retenu son souffle pendant trop longtemps, les inspirations d’abord précipitées et profondes puis rapidement plus régulières, le corps à nouveau en possession de lui-même, les yeux fermés par ses paupières soigneusement closes, l’éclat translucide des bols demeurant la seule source de lumière visible. Sylvie la poussait à continuer et June eut vite terminé les légumes, les beignets, les dernières cuillerées de riz, non sans avoir porté le bol de soupe à ses lèvres pour boire jusqu’à la dernière goutte le délicieux bouillon qui lui brûlait la langue. À peine eut-elle fini qu’elle se sentit honteuse cependant ; les morceaux à demi mastiqués restaient coincés dans son estomac comme si elle avait avalé des poignées de charbon. Elle se glissa au bas du lit pour prendre le plateau et s’en aller, mais Sylvie la saisit par le bras.

« Tu n’es pas obligée de partir tout de suite…

– Pardonnez-moi, j’ai mangé tout votre repas. Je vais vous chercher autre chose.

– Oh ma jolie ! répondit Sylvie, en tentant de la serrer entre ses bras. Mais je n’avais aucune envie d’en manger la moindre miette. Pas la moindre.

– Il faut que j’y aille », dit June, le souffle court, et elle s’éloigna brusquement, juste assez vite pour ouvrir la porte du fond et vomir dans le jardin. Cela sentait presque bon, comme de la nourriture en fait, mais elle continua à recracher. Sylvie la tenait maintenant par les épaules et lui caressait le dos, tandis que le vide qui lui creusait de nouveau l’estomac confirmait curieusement à June que c’est ainsi que ses sens étaient le plus aiguisés, en une sorte de pureté originaire et intensément vivante.

« As-tu de la fièvre ? demanda Sylvie. Est-ce que tu es malade à part ces vomissements ?

– Non, non. Mais je n’aurais pas dû manger votre repas. Je suis confuse.

– Cesse de t’excuser, dit Sylvie. C’est absolument sans importance. » Elles rentrèrent dans la maison, Sylvie boitant mais soutenant June comme si c’était l’adolescente qui avait besoin d’aide. Elle approcha un tabouret pour elle-même et fit asseoir June sur le bord du lit. Elle lui prit les mains. « Je suis heureuse que tu sois venue ce soir. Nous ne nous sommes pas beaucoup parlé tous ces derniers temps, n’est-ce pas ?

– Non.

– Ce temps passé ensemble m’a manqué. »

June ne répondit pas car elle se rendit compte qu’elle n’était pas venue pour parler mais plutôt pour entendre ce que Sylvie avait à lui dire, pour l’entendre prononcer les mots dont elle savait évidemment qu’ils étaient la vérité. D’un seul coup, June sentit déborder un irrésistible flot de larmes. Elle n’éprouvait ni tristesse ni crainte, et pourtant elle était là, le visage trempé, les yeux en feu, un filet salé lui coulant dans la bouche.

« Je t’en prie, ne pleure pas, dit Sylvie, en lui essuyant doucement le visage de ses mains. Je t’en prie, ma chérie, tu vas me briser le cœur. »

June se ressaisit et se frotta les yeux. Pas question de fléchir, de céder à ses besoins d’enfant, à toute cette faiblesse.

« Je suis désolée, Mrs Tanner, prononça-t-elle de sa voix la plus claire. Tout va bien.

– Personne n’en doute, répondit Sylvie. Puis-je te dire quelque chose ? Les mois que le révérend Tanner et moi avons passés ici ont été les plus heureux de ma vie. Et la raison, c’est d’avoir été ainsi entourée par vous tous, mes enfants. Rien ne m’a jamais donné autant de joie, et je suis sûre que rien ne m’en donnera plus jamais autant. Mais le plus précieux de tous ces bienfaits aura été notre amitié.

– Et Hector ? » demanda June, incapable de se retenir.

Sylvie pencha la tête. Elle regarda June et dit :

« J’ai fait un certain nombre de choses regrettables, ici comme tout au long de ma vie. Je ne sais pas si je serai jamais pardonnée. Peut-être un jour y parviendras-tu, mais je ne veux pas te le demander. Je ne mérite aucun pardon. J’espère seulement que tu sais quelle personne exceptionnelle tu es. Au début, je ne me rendais pas compte que j’étais injuste en passant tellement plus de temps avec toi qu’avec les autres enfants. Mon mari ne voyait certainement pas cela d’un très bon œil. Mais je me sentais si gaie en ta compagnie. Je vois aujourd’hui combien tu as grandi et changé en si peu de temps. Je t’ai bien observée ces dernières semaines. Tu t’es montrée si prévenante avec tous, si bonne, toujours si merveilleusement prête à venir en aide aux plus petites. J’ai même remarqué que tu avais pris Min sous ton aile. Pendant le match de football cet après-midi, j’ai été tellement heureuse de voir que tu ne laissais pas Byong-Ok te marcher sur les pieds. Tu sembles même avoir perdu ton mauvais caractère légendaire ! Tu es devenue celle que j’ai toujours pensé que tu étais. Et je sais parfaitement qu’il ne me revient que très peu du mérite de ce changement. C’est plutôt grâce à cet endroit, où tout le monde travaille si dur et prend soin des autres, mais surtout, c’est à toi que tu le dois. Quoi que tu fasses, où que tu ailles dans ce monde, la force de ta volonté te portera. Tu es d’une rare perfection à cet égard. Rien ne pourra jamais t’arrêter. Mais il faut également que je te dise autre chose. Tu as aussi un grand cœur, June, aussi généreux que tu es forte. Bientôt, j’en suis sûre, et pour toujours, il va s’emplir de toutes les richesses de l’amour. »

Sylvie tendit la main vers la table de chevet, y prit un livre et le lui donna.

« Je m’étais dit qu’il te ferait peut-être plaisir d’avoir ce livre. Est-ce que tu veux bien me laisser te l’offrir ? T’engages-tu à le garder précieusement après que le révérend et moi serons partis ? »

June examina le mince volume qu’elle tenait entre les mains. Il était couvert de toile bleue, c’était celui qui racontait cette lointaine bataille dans une guerre oubliée. Le seul objet que possédait Mrs Tanner que June ait jamais convoité, et qu’elle avait volé un jour avant de le lui rendre. Ce livre serait son cadeau de départ. Sa récompense.

« Oui, répondit-elle, en le serrant très fort. Merci. »

Elle se leva pour partir. Sylvie l’étreignit et la serra presque brutalement contre elle, mais June ne se laissa pas aller d’un cheveu, d’un souffle, d’un centimètre carré de peau à cette étreinte. Comme elle allait vite à se reprendre ! Toute petite déjà, elle était dure comme un silex. Quand Sylvie la libéra, June n’eut pas besoin de regarder son visage pour savoir qu’elle venait d’être blessée, impitoyablement meurtrie.

June quitta la maison. Le soir tombait, et les enfants sortaient du réfectoire ; ils bavardaient ou se pourchassaient dans les dernières pâles lueurs du jour. Ils passèrent devant elle comme des flèches tandis qu’elle allait reposer le plateau avec ses bols vides, le livre coincé sous son bras. Ils la regardèrent durant quelques secondes avant de s’égailler comme les minuscules oiseaux insouciants qui nichaient dans les buissons et les arbustes autour de l’orphelinat et sous les avant-toits des bâtiments. Durant l’été, il semblait y avoir des dizaines et des dizaines de roitelets de couleur bronze perchés dans les arbres, des centaines même, mais maintenant leur nombre avait rapidement décru, décimés qu’ils avaient été par la pénurie croissante de la saison. Une fois le plateau rapporté, June observa les autres enfants en se disant que leur nombre aussi avait décru, à cause de leur caractère, de leur jeune âge, ou tout simplement de la chance, et que ceux qui restaient continueraient à être défavorisés et qu’ils grandiraient en suivant les lignes tracées pour le développement de personnalités déjà irrémédiablement marquées par l’intérêt qu’ils n’avaient pas réussi à susciter.

Quand la cloche retentit à nouveau, les enfants s’éparpillèrent et furent pris d’une véritable frénésie finale avant d’être rappelés à l’intérieur par les tantines. June demeura dehors dans l’ombre de plus en plus épaisse. Elle alla s’accroupir au-delà de l’extrémité du champ, tout près du portail délabré, les mains, le cou et le visage graduellement pétrifiés par le froid. Une des tantines cria son nom et attendit qu’elle réponde mais ne renouvela pas son appel. Elles s’étaient habituées à ne pas faire trop de cas de la sauvageonne. Les lampes à pétrole s’allumèrent dans les dortoirs, les vitres soudain éclairées du côté des garçons et de celui des filles. Au cours des dernières semaines, elle avait effectivement aidé les plus petites à se brosser les dents et leur avait même quelquefois lu une histoire pour qu’elles s’endorment, mais ce soir elle allait rester dehors jusqu’à ne plus pouvoir supporter le froid. À moins qu’elle ne reste là et ne s’allonge sur la terre dure et caillouteuse, qu’elle ne ferme les yeux en espérant que cette nuit apporterait le premier véritable grand froid. Elle se rappela ces jours où elle avait dormi sur le toit du train avec les jumeaux, les mêmes doigts glacés qui les saisissaient tandis qu’ils se pelotonnaient les uns contre les autres, son espoir qu’ils réussiraient à gagner Pusan sans devoir marcher à nouveau et que là, ils mangeraient sans plus craindre une autre vague de malheurs et de privations. C’est June qui avait décidé de les faire monter sur le toit de ce train bondé. Depuis cette nuit-là, elle s’était souvent demandé s’il n’aurait pas mieux valu attendre le suivant, ou tenter leur chance à pied, ou encore s’éloigner avec les jumeaux le plus loin possible de la route sans provisions, et avoir tout simplement attendu d’être engloutis à jamais dans la miséricorde des ténèbres. Les jumeaux n’auraient pas souffert et elle ne serait pas là aujourd’hui. Car qu’avait-elle gagné au terme de tous ces jours de survie, mis à part un ventre auquel elle avait interdit de crier famine ? Elle n’avait fait que prolonger la longue marche, et alors que, aujourd’hui, sa nouvelle faim prenait un tour résolument différent, c’était son cœur qui était déformé, tordu par une souffrance devenue chaque jour plus familière.

Elle s’apprêtait à se coucher sur le flanc quand une lampe à pétrole sortit par la grande porte du dortoir, oscillant de droite et de gauche. Au pas irrégulier de celui qui la portait, elle devina qu’il s’agissait de Min. Elle ne bougea pas, resta sans rien dire, tout en l’observant faire les cent pas dans l’obscurité en soulevant la lampe pour essayer d’y voir quelque chose. Il allait renoncer quand une bourrasque agita le panneau qui surmontait le portail, et le bruit lui fit faire demi-tour et s’aventurer dans le champ. Il avait dû apercevoir les contours de la silhouette de June se découper sur les minces barreaux parce qu’il abaissa sa lampe et marcha vers elle sans hésiter.

« Qu’est-ce que tu fabriques ici, noo-nah ? » demanda-t-il, les épaules relevées pour se protéger du froid. Il portait un pull-over par-dessus son pyjama. Il réduisit la lumière de sa lampe. « On gèle. Tu ferais mieux de rentrer. »

Elle ne répondit pas. Durant le dîner, avant que Min ait disparu, elle avait résolu de ne plus jamais lui adresser la parole ou même de faire quelque chose de pire encore : elle s’était sentie envahie par la rage, mourant d’envie de le cribler de coups de poing, de le faire gémir et pleurer. Mais à le voir ainsi boitiller, la lampe à pétrole énorme dans sa petite main, elle fut momentanément désarmée.

« S’il te plaît, rentre maintenant, noo-nah.

– Laisse-moi tranquille.

– Je suis passé par la chapelle et j’ai allumé le poêle. Ça fait déjà une demi-heure qu’il chauffe, alors il doit faire bon là-bas.

– Eh bien, rentre.

– Tu as pas l’air en forme. Tu vas prendre mal avec ce froid. Tu pourrais même mourir.

– Je m’en moque.

– Pas moi, dit-il en s’agenouillant à côté d’elle. Et c’est pas seulement parce que Byong-Ok risque de me taper dessus. Il s’en fiche de moi maintenant. Les autres aussi. Tout le monde, en fait.

– Ça vaut mieux pour toi.

– Tu n’es plus mon amie ? »

June se releva et entreprit de s’éloigner. Elle avait des fourmis dans les pieds – ils étaient presque complètement engourdis – et des crampes dans les doigts. Elle se disait qu’elle ferait mieux de poursuivre son chemin sur la route et d’obliquer dans un sentier ou un autre pour s’enfoncer dans les bois où personne ne la retrouverait.

« Réponds-moi ! implora-t-il, en la suivant de près. Je veux savoir. Je veux plus rester ici si tu te fiches complètement de moi.

– Et pourquoi voudrais-tu que je sois encore ton amie ? » dit-elle en se retournant avant de le repousser brutalement. Il se retrouva par terre, réussissant de justesse à garder sa lampe droite. Elle posa le pied sur sa main en le surplombant de toute sa hauteur.

« J’ai plutôt envie de t’étrangler. Pourquoi tu as menti en disant qu’on allait être adoptés ? Tu ne t’es pas dit que j’allais à un moment ou à un autre découvrir la vérité ?

– J’en savais rien ! » s’écria-t-il, en essayant de dégager sa main. Mais elle appuya encore plus fort dessus.

« Tu n’es qu’un menteur.

– Je voulais pas le savoir ! » dit-il d’un ton piteux, tentant à l’aide de son autre main de repousser le pied de June. Elle le libéra et il se recroquevilla comme un escargot blessé, serrant sa main contre sa poitrine. « C’est pas pareil pour toi ? Tu as pas besoin de te raconter de belles histoires de temps en temps ? Tout le monde sait que j’ai pratiquement aucune chance avec mon pied. En tout cas, pas tant qu’il y aura d’autres candidats sans rien qui cloche.

– Moi je n’ai rien, gronda-t-elle en le saisissant par le col de son pull-over. Je n’ai rien qui cloche.

– Ah vraiment ? dit-il en réprimant un rire. C’est pas parce que tu vas le répéter mille fois que ça sera plus vrai. Tu es comme tu es. Tout le monde le sait. Et tu changeras jamais. Tu es vraiment pas quelqu’un de facile à caser. Exactement comme moi d’ailleurs. »

Elle lui saisit le cou à deux mains, ses doigts monstrueusement revivifiés par la chaleur de la peau du garçon, sa trachée-artère pareille aux nervures délicates d’un roseau, et s’il n’avait pas tourné son visage vers la lampe, révélant la capitulation inconditionnelle qui se lisait dans ses yeux, elle n’aurait peut-être pas desserré son étreinte.

Pourtant, elle finit par le lâcher. Min toussa terriblement, agité par un léger tremblement, comme un vieil homme à l’agonie et, après qu’il eut recouvré son souffle, elle le hissa sur son dos et le ramena vers le bâtiment principal. La chapelle était éclairée par les rais de lumière dorée qui s’échappaient par la porte du vieux poêle en fonte. Min avait déjà rapproché les bancs du premier rang et juste à côté, comme au cours des nuits précédentes, il avait préparé leur couverture commune, son oreiller repoussé sur le côté pour faire une place à celui de June. Elle le fit doucement passer par-dessus le dossier et le coucha sur le flanc, puis se pencha sur lui pour s’assurer qu’il allait bien. Il ne parlait toujours pas, mais il respirait à un rythme tranquille et régulier, et dans l’étrange berceau que formaient les bancs, son corps semblait encore plus petit qu’il ne l’était réellement, comme une peluche usée et cabossée qui aurait perdu une partie de son rembourrage. Il la regardait fixement, sans étonnement, ni colère ni même ressentiment, mais avec dans les yeux le plus clair des appels : Reste. S’il te plaît, ne pars pas. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait faire mais que lui restait-il désormais ? Il n’était ni son frère, ni son ami, ni même quelqu’un qu’elle avait envie de chérir ou d’aimer. Il allait bien maintenant et elle ne lui devait rien. Et pourtant, elle le laissa lui prendre la main. Il la tira doucement, et elle escalada le dossier du banc pour s’allonger à son côté, et quand il se retourna pour rouler jusqu’à elle, le visage pressé contre sa poitrine, ses mains cherchant à se glisser sous ses aisselles, elle eut envie de le repousser. Mais il y avait quelque chose dans ce petit corps triste qui semblait s’infiltrer en elle et l’envahir, jusqu’à ce qu’un étrange et nouveau sentiment de plénitude monte des cavernes dénudées de son ventre.

Ils s’endormirent. Au bout d’un moment, June se réveilla, constata que le feu allait mourir, et s’éloigna de leurs bancs pour ajouter une petite bûche dans le poêle. Les flammes ne tardèrent pas à crépiter et à diffuser une chaleur nouvelle.

« Tu veux bien me donner de l’eau, noo-nah ? » lui demanda Min en soulevant la tête par-dessus le dossier du banc, la voix enrouée.

Elle accepta. Au-dehors, le ciel était clair mais sans lune, et les étoiles parvenaient à peine à percer l’obscurité. Mais ses yeux eurent tôt fait de s’y accoutumer et elle marcha vers le puits, près des cuisines. Elle actionna la pompe cinq ou six fois et l’eau glacée jaillit du tuyau. Au-dessous, il y avait une louche en bois dans un seau et tandis qu’elle la remplissait, elle remarqua un minuscule point lumineux à l’autre bout du terrain. C’était la lampe à pétrole de Min qu’ils avaient laissée près du portail. Elle traversa le champ pour aller la récupérer et s’apprêtait à reprendre le chemin de la chapelle quand le sourd grincement d’une porte brisa le silence. Instinctivement, June s’accroupit, cachant la lampe dans son dos pour qu’on n’en remarque pas la lumière.

Une silhouette sombre quittait la maison des Tanner. C’était Hector. Il avait dû s’y faufiler pendant qu’elle et Min dormaient. Il se retourna et tendit les mains vers le seuil plongé dans les ténèbres et apparut alors Sylvie dans un peignoir clair qui sortit précautionneusement sur le perron, la démarche toujours mal assurée. Il l’aida à descendre les marches et malgré la douleur manifeste elle sembla refuser qu’il la porte, tout en acceptant de s’appuyer lourdement sur lui. Mais tandis qu’ils traversaient la cour, elle enfouit son visage dans le cou du jeune homme, moins mue par la passion que par un besoin de se bander les yeux, comme si elle ne voulait plus rien voir de ce qui l’entourait.

Ils n’avaient pas remarqué la présence de June. Elle attendit qu’ils soient depuis un certain temps dans la chambre d’Hector avant de se relever. L’air de la nuit était encore plus froid maintenant, mais June ne parut pas en éprouver la morsure. Elle se campa toute raide devant ses quartiers, les yeux fixés sur un rai de lumière s’échappant d’une lampe ou du poêle par une crevasse verticale dans la partie inférieure de la porte. Elle ne se représentait nullement ce qui se passait à l’intérieur, elle ne savait pas s’ils parlaient, s’embrassaient ou faisaient l’amour, mais cela n’avait plus d’importance désormais. Elle n’avait plus aucun désir de les voir ou de les entendre comme elle le faisait auparavant de l’autre côté de la cloison, parce qu’elle ne voulait solliciter aucune image de leurs corps en mouvement, aucun bruit de respiration, même chaste, aucun signe de vie.

June se glissa dans le hangar et s’empara d’un bidon de pétrole. Elle en aspergea le perron de bois, les murs, et même la terre tassée devant sa porte. Elle allongea la mèche de sa lampe et l’éclat soudain ravivé, à travers le verre transparent du globe, illumina toute une face du bâtiment et une partie des ténèbres, comme si elle était encore à la recherche de quelqu’un, toujours animée par la flamme d’une dévotion absolue. Elle leva le bras et s’apprêtait à lancer la lampe contre la porte quand, à l’intérieur, une ombre vint obstruer le rai de lumière de la crevasse. Cela n’avait duré qu’une seconde, rien qu’un vacillement, et pourtant un frisson la glaça jusqu’aux os.

Elle éteignit la lampe. Elle ramassa la grosse louche carrée qui était restée sur le sol. Les ténèbres étaient de nouveau absolues et elle ressentit soudain le froid glacial de sa solitude. À l’intérieur de la chapelle, Min avait séparé les bancs pour se placer face au feu et ouvert la porte du poêle pour y voir un peu clair. Il examinait le livre que Sylvie avait offert à June, tournant une à une les pages. Quand il se rendit compte que la jeune fille était de retour, il s’empressa de le reposer.

« Tu mettais tellement de temps à revenir…

– Tu peux le garder. Je n’en veux pas, répondit-elle.

– Moi non plus. Je veux plus rien du tout maintenant.

– Je t’ai rapporté de l’eau. »

Elle lui tendit la louche et il en but la moitié pour lui laisser l’autre. Elle but une gorgée à son tour, la lui rendit, et il finit ce qu’il restait. Puis avec une désinvolture étonnante, il jeta la louche dans le poêle. Elle ne valait pas plus que dix grains de riz mais, comme beaucoup de choses à l’orphelinat, tous la partageaient, c’était la propriété de la communauté, et l’indifférence avec laquelle il l’avait jetée au feu laissa June abasourdie. Ils la regardèrent se consumer. Le bois était gorgé d’eau et elle commença par siffler, mais bientôt les tresses et les bords se mirent à brûler, de la fumée s’échappa du cuilleron en bambou et s’amoncela autour du long manche, puis dans un souffle, elle s’embrasa, illuminant leurs visages d’une radiation brûlante. Min se leva et quitta la pièce. Quand il revint, il portait deux petites cantines. La sienne et celle de June – il s’était glissé dans le dortoir des filles. Il ouvrit la sienne et entreprit d’en sortir quelques objets, les inspectant tour à tour durant quelques secondes avant de les jeter dans la fournaise. Elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste pour l’arrêter. Il commença par sa boîte de crayons, puis un jeu de cartes coréennes, avant de continuer par deux élégantes paires de chaussettes que lui avait offertes une association caritative américaine. Vinrent ensuite quelques lettres et des cartes de vœux envoyées par les fidèles de cette même Église. Il s’empara enfin de la belle écharpe qu’il avait lui-même tricotée – mis à part ses vêtements, c’était sa dernière possession. Il la tendit à June pour qu’elle la détruise, et après qu’il eut hoché la tête pour confirmer sa décision, elle la roula en boule et la jeta dans le poêle. Elle se consuma lentement, avec une belle régularité, comme si le feu prenait paresseusement le temps de la dévorer.

« Tu veux essayer ? proposa-t-il. Ça fait du bien. »

June ouvrit sa cantine. L’un après l’autre, elle se mit à jeter aux flammes ses objets personnels, pratiquement rien en fait, et laissa Min brûler le reste : une poupée de paille avec laquelle elle n’avait jamais joué, quelques vieux magazines et une robe d’été qu’elle n’avait portée qu’une fois et dont elle savait qu’elle n’aurait plus jamais l’usage. Les flammes se ravivaient autour de chaque nouvelle proie et il leur fallut reculer d’un pas pour se protéger des vagues de chaleur. Le dernier objet appartenant à June ne se trouvait pas dans la cantine mais sur le banc, à côté de Min, et il s’en saisit.

« Et ça ? » demanda-t-il en lui montrant le petit livre. Elle le regarda un long moment avant de répondre : « Vas-y !

– Tu es sûre ?

– Oui. Brûle-le. »

Min s’approcha du poêle, en se protégeant le visage d’une main. Il jeta ensuite le volume dans la cavité incandescente. Le livre resta posé sur les braises, sa couverture d’un bleu glacé encore intacte. On aurait dit que rien n’allait se passer, que par miracle, il était protégé contre l’action de l’infernal brasier qu’ils avaient allumé. Elle sentit alors combien elle avait tort de vouloir s’en débarrasser. Tort même de le laisser lui échapper. Certaines choses ne devaient pas être condamnées à l’oubli. Mais une seconde plus tard, il était déjà en flammes, se consumant aussi joyeusement que tout le reste : alors, sans hésiter, June plongea la main dans le poêle jusqu’au cœur de la fournaise.

« Noo-nah ! dit Min, le souffle coupé, en tentant de la retenir. Noo-nah ! »

D’abord il y eut la douleur, une douleur si vive, si intense et si pure que l’espace d’un instant, June eut l’impression de se dissoudre dans la brûlure, d’être le creuset et non plus le fer en fusion, et quand elle saisit le livre, un éclair la traversa de part en part. Elle retomba en arrière, Min se précipitant pour étouffer avec leur couverture les flammes qui montaient du livre et de la main de June. Il était fou de rage parce qu’elle ne voulait pas lâcher prise, et quand les flammes s’éteignirent enfin, le garçonnet pleura à chaudes larmes en voyant dans quel état se trouvaient sa main et son bras. La peau, atrocement couverte de cloques, avait fondu, comme un bloc de cire mêlé de sang. Mais, pour June, ce n’était pas vraiment sa peau, elle n’éprouvait plus aucune sensation, tous ses nerfs avaient grillé jusqu’à la hauteur du coude. C’était la partie intacte du reste de son corps qui tremblait, comme secouée par les vagues de la douleur fantôme qui provenait de sa main. Elle gardait cependant la tête froide.

« Il faut appeler quelqu’un à l’aide, dit Min, pris de panique. Je vais aller chercher Mrs Tanner ! »

Elle le lui interdit. Il était dans tous ses états mais elle réussit à le calmer en le serrant entre ses bras, à genoux sur le plancher. Elle le lâcha et le petit resta accroupi. Elle tendit la main vers la grosse lampe à pétrole qu’elle était allée récupérer dans le champ. Il restait encore pas mal de combustible à l’intérieur. Elle la lui tendit et il la souleva en passant une main en dessous. Il avait compris ce qu’elle attendait de lui. Il la jeta dans le brasier, et le globe de verre se brisa avec un léger tintement. June referma la porte du poêle, et aucun des deux ne recula. Min se serrait fort contre elle. Elle tenait toujours le livre dans sa main, la couverture était calcinée mais à l’intérieur, les pages étaient restées intactes. En passant le bras autour du cou de Min, elle sentit la fumée et sa propre peau carbonisée. Elle crut entendre des voix provenant de la cour, mais il était trop tard. Elle l’embrassa sur la joue.

« Nous n’avons besoin de personne, lui murmura-t-elle à l’oreille. Nous allons rester ici désormais. »

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