Les Vulnérables
Chapitre 12
12
Cinq longues journées passées dans ce pays, et Hector ne savait pas si elle serait encore en vie la semaine suivante. Ils étaient en route vers Sienne. Bien sûr personne n’aurait pu ignorer que June souffrait d’une maladie incurable, mais en la voyant à ce moment-là, dans la voiture, à ses côtés, les yeux fixes et brillants du reflet de la lumière qui se réfléchissait sur les vertes collines de Toscane, la peau tiédie par la chaleur de la route, on aurait pu la croire capable de survivre encore un mois, peut-être même une saison, de survivre autant qu’elle le voudrait parce qu’elle gardait le contrôle de la situation.
Ce contrôle, elle l’avait effectivement gardé à Rome, malgré son épuisement total après le vol long-courrier qu’ils avaient pris à l’aéroport de JFK, quand elle leur avait fait passer la douane et traverser l’aérogare comme si elle était sa garde-malade et lui l’infirme ; il est même possible qu’elle l’ait durant quelques minutes littéralement tenu par la main. Ils étaient arrivés tôt le matin, et son plan, comme elle le lui avait exposé dans l’avion, était de louer une voiture et de partir immédiatement pour le Nord, mais il ne se sentait vraiment pas d’humeur, abasourdi et triste comme il l’était, totalement muet, et complètement ivre de l’alcool qu’il avait consommé sans interruption durant le vol. Elle avait en conséquence demandé au chauffeur de taxi de les conduire à un hôtel proche de l’aéroport pour qu’ils puissent reprendre des forces avant de partir.
Ils furent forcés de partager une chambre parce qu’un tour-opérateur japonais avait pris le petit hôtel d’assaut, mais il était convaincu qu’elle avait tout fait pour qu’il en soit ainsi afin de le surveiller de près. Impossible de s’endormir, malgré les somnifères qu’elle avait pris. Il l’avait suivie par nécessité et par désespoir après ce qui s’était passé à Fort Lee et, clairement, elle craignait qu’il ne tarde pas à l’abandonner, même s’il n’avait pas la moindre idée d’où il irait ni de ce qu’il allait bien pouvoir faire. Elle avait gardé les passeports dans son sac à main, puis les avait déposés dans le coffre de l’hôtel, alors qu’il avait en fait utilisé celui de Clines pour entrer dans le pays. Clines et elle avaient prévu qu’Hector s’en fasse faire un, mais à cause des récents événements et de l’empressement de June à partir, ils avaient tenté leur chance au moment du contrôle : elle avait plié cinq billets de cent dollars dans son passeport, et dit au policier qu’il en recevrait cinq autres après la douane s’il laissait passer l’homme qui la suivait. Quand ils eurent récupéré l’unique valise de June sur le tapis roulant (il n’avait aucun bagage), le policier fit son apparition et prit June par le bras pour leur faire traverser le hall d’arrivée au bout duquel elle lui versa ce qu’elle avait annoncé.
Dans leur chambre d’hôtel, il avait continué à boire, assis par terre dans un coin avec les deux bouteilles de cognac bon marché qu’il avait achetées dans la minuscule boutique du rez-de-chaussée, tandis qu’elle restait allongée sur son lit, ses yeux noirs grands ouverts mais ne fixant rien de précis, fermant les paupières à intervalles réguliers. Dans la rue, la circulation était dense, et le vacarme des moteurs des avions tel qu’il n’était pas utile d’essayer de parler. Elle n’avait pas faim et lui non plus. Il ne voulait même pas la regarder et tentait de s’enfermer dans la bulle hermétique de l’alcool, qui, comme d’habitude, à défaut de l’avoir plongé dans l’ébriété, l’avait isolé du reste du monde, même si en l’occurrence la présence de June empiétait continuellement sur sa solitude, le poussant à boire en se cachant à l’abri de son bras.
Une fois la nuit venue, les rues se firent silencieuses et les avions commencèrent à se rapprocher de l’aéroport et à atterrir en suivant un cap différent. C’est à ce moment qu’elle entreprit de lui parler, d’une voix dont il reconnut soudain la douce résonance musicale, remarquable depuis toujours parce que tout en elle à part cela était d’une dureté abrasive. Elle aurait pu être chanteuse, dans une autre vie.
« Je suis désolée pour ton amie », dit-elle, allongée sur le flanc, les genoux ramenés contre sa poitrine sous les fines couvertures. Elle se mettait périodiquement à trembler. Dans l’avion déjà, elle s’était sentie gelée, et elle avait dû demander une couverture supplémentaire, le corps aussi tendu que quand il l’avait rencontrée sur la route, plus de trente ans auparavant.
« C’était une femme généreuse, n’est-ce pas ? »
Voyant qu’il ne répondait rien, June ajouta :
« Je sais bien que c’est à cause de moi qu’elle est sortie dans la rue. Comme j’ai essayé de te l’expliquer dans l’avion, elle voulait m’accompagner jusqu’à la voiture. Je suis navrée de ce qui est arrivé. Mais je pense que tu dois savoir qu’elle était en train de m’aider, de se montrer plus que gentille. »
Il ne donna aucun signe de l’avoir entendue, mais l’expression de June ne changea pas, et il vit qu’elle était soulagée qu’il ne la rende pas responsable, en tout cas pas assez pour l’amener à remettre en question le principe de sa présence. Il avait envie de l’accuser ; elle avait de fait modifié le cours des choses, et maintenant Dora n’était plus là. Mais il se mentait, car il savait que ce qu’il s’était passé était le résultat d’un changement plus profond survenu en lui : n’avait-il pas tenté d’oublier son existence sordide pour adopter la vie décente qu’elle s’appliquait à promouvoir, ses robes impeccablement propres et repassées, ses ongles soigneusement vernis et cette façon qu’elle avait de rendre son appartement net et pimpant ? On aurait pu croire superficiellement qu’elle avait imposé sa manière de vivre, alors que, dans une perspective plus large, il était facile de voir qu’il l’emportait. Il était tout à la fois la cause, le symptôme et la maladie. Il causait la perte de tous sauf de lui-même.
June dit encore : « Tu n’aurais rien pu faire pour elle. »
Il ne trouva rien à répondre, la vérité qu’elle avait ainsi involontairement exprimée lui déchirant les entrailles comme s’il avait avalé le goulot brisé d’une bouteille. Dora gisait là, désarticulée et mutilée sur cette chaussée, baignant dans son propre sang, si effrayée et si perdue jusqu’aux derniers moments qu’il se surprit à trembler d’horreur et de rage. L’instant d’après, elle était morte. Il avait tenté de la ranimer, sentant même le goût du vin sur sa langue. Mais déjà elle se refroidissait, son visage devenait aussi lisse qu’un masque de marbre. Elle s’était vidée de son sang. La rapidité de cette ultime cruauté du sort lui avait donné envie de saisir Clines au collet et de serrer les doigts jusqu’à ce que ses yeux deviennent vitreux et qu’un soupir rauque s’échappe de ses lèvres, mais l’homme avait choisi d’expirer tout seul. On entendait déjà des sirènes mugir dans le lointain, et c’est seulement parce que Dora était si irrévocablement partie qu’il s’était approché de la silhouette adossée à la voiture, cette femme qui l’appelait par son nom. Il la reconnut immédiatement et faillit d’instinct se mettre à courir dans la direction opposée, mais des témoins étaient déjà sortis des appartements en le montrant du doigt, les sirènes beuglaient, et elle lui dit d’une voix calme et mesurée qu’elle dirait à la police ce qui s’était passé, que Clines était déjà mort, et c’est exactement ce qu’elle fit tandis que l’ambulance emportait les deux corps.
« Pourquoi ne pas te reposer un peu ? » dit-elle en désignant le lit jumeau qui était poussé presque contre le sien à cause de l’exiguïté ridicule de la chambre d’hôtel. Les murs en plâtre étaient nus, il y avait une étroite et unique fenêtre en hauteur, et s’il n’avait pas su où il se trouvait, il aurait pu croire qu’il était enfermé avec elle dans la cellule d’une prison.
« Est-ce que tu as dormi un peu depuis que nous avons quitté New York ? »
Il secoua la tête.
« Tu devrais, parce que demain matin il va falloir que tu conduises. Tu ne m’as pas l’air très en forme, tu sais ?
– Ça va.
– Je ne crois pas. Je t’en prie, arrête de boire. Viens t’allonger. Je ne te dérangerai pas. Je ne parlerai pas. »
Elle continua tout de même, le poussant sans cesse à se reposer, tendant les mains vers lui comme un ange de miséricorde, mais un ange étrangement fragile et triste et, malgré son allure de pitoyable squelette, sa belle voix musicale déferla sur lui comme une vague et l’enveloppa comme si elle était le fantôme du corps généreux et si vivant de Dora. Ses yeux le brûlaient. Il était moins épuisé que vidé de tout espoir et de toute volonté, mais au moment où il s’étendit sur le matelas, les trente heures précédentes se pressèrent au sommet de son crâne, là où un reste de conscience demeurait, et le plongèrent dans un état de quasi-hébétude. Étrangement, il ne se souvint plus tard que d’un moment où il ne restait plus de lui que ses pieds et, quand il se réveilla au milieu de la nuit, on lui avait retiré ses godillots de travail et ses chaussettes nauséabondes qui pendaient maintenant au porte-serviette après avoir été lavées à la main.
June dormait profondément, sa trousse de médicaments ouverte, la seringue miniature abandonnée sur le lit à côté d’elle. Quand il lui toucha le cou pour prendre son pouls – elle avait la peau bleuie et froide sous ses doigts –, elle ne bougea pas, et il dut appuyer fort pour le trouver. Il se rallongea et tenta de se rendormir, mais il n’y parvint pas et entreprit d’arpenter les rues de l’infecte zone aéroportuaire à la recherche de quelque chose à boire. Il longea une longue rangée d’immeubles en béton sans la moindre ornementation, le rez-de-chaussée composé de boutiques aux rideaux métalliques fermés et surmonté de fenêtres aux volets clos. Rien n’était ouvert, pas même les stations-service, et on n’apercevait aucun signe de vie dans les parages, ni lumières, ni voix, ni chants d’insectes ou d’oiseaux. C’était une rue moderne et sale, avec des câbles électriques enchevêtrés qui émergeaient des façades laides et uniformes, bordée des arbres les plus rabougris qu’il ait jamais vus et, dans l’atmosphère lourde des relents de kérosène, il eut l’impression de se trouver dans un endroit qui convenait parfaitement à son humeur, un trou perdu où quelqu’un comme lui pouvait avoir la tentation de se glisser et de se recouvrir de terre.
Ce Nicholas lui ressemblait-il ? Était-il effectivement dans les parages ? June lui avait montré une vieille photo scolaire dans l’avion. Même s’il s’était contenté d’y jeter un coup d’œil (il s’était recroquevillé sur son siège, côté hublot, enfermé dans la tristesse absolue de son deuil, et efficacement isolé en avalant coup sur coup une douzaine de petites fioles d’alcool), l’éclair éphémère du cliché tout froissé avait suffi à le convaincre de sa paternité : le garçon avait la même mâchoire carrée, le même front légèrement bombé que lui. La bouche n’était pas exactement celle d’Hector mais plutôt celle de son père, ces lèvres pleines et toujours prêtes à rire de Jackie Brennan. Il se rendit soudain compte de combien il avait manqué de lucidité en ne comprenant pas que June ne voulait pas seulement lui demander son aide, mais tentait aussi de les réunir tous les deux avant de disparaître. Était-ce un dernier geste sentimental ? Le vœu d’une mère mourante de ne pas laisser son fils seul au monde ? Elle perdait un peu les pédales, mais même elle ne pouvait pas sérieusement croire que, en les réunissant aujourd’hui, elle faisait quelque chose de bénéfique pour Nicholas. En mettant Hector en piste, ne risquait-elle pas de charger inutilement la barque de sa psyché ? De le ralentir davantage encore ?
Le moindre instinct paternel l’amènerait plutôt à avertir le garçon de sa présence, à lui faire peur une bonne fois pour toutes comme à un chien errant qu’on ne peut pas se permettre de nourrir. Il n’avait évidemment jamais voulu d’enfants et n’éprouvait aucun sentiment d’aucune sorte pour Nicholas. Cependant, sa curiosité gagnait peu à peu du terrain, alors même qu’il essayait de la dissiper ; il sentait se développer l’envie d’en savoir plus sur ce fugitif apparemment coupable, dont les gènes étaient le produit d’un croisement on ne peut plus regrettable. Avait-il, comme June, la dureté du diamant ? Était-il une sorte d’inadapté chronique comme Hector, une âme geôlière d’elle-même ? Ou bien, comme tout un chacun, ne rêvait-il pas seulement d’être recueilli par une personne généreuse qui saurait l’aimer ? C’était peut-être aussi simple que ça. Mais en même temps, Hector se sentait envahi par une peur incommensurable tandis qu’il arpentait ces rues sales et si peu familières, l’idée même de rencontrer Nicholas lui causant de réelles palpitations, pas uniquement à cause de la conversation pénible qu’il leur faudrait avoir, mais d’une perspective plus perturbante encore : il redoutait une fois de plus de ne pas être à la hauteur des attentes de celui qu’il aurait dû protéger ou aimer plus qu’il ne le pourrait jamais.
De retour à l’hôtel, il trouva June en train de vomir entre les lits qu’ils avaient écartés autant que le permettait l’exiguïté de la chambre, c’est-à-dire d’environ trente centimètres. Ce n’était que des glaires et il nettoya le plancher. Quand il lui essuya la bouche avec une serviette de toilette, elle se débattit dans son demi-sommeil médicamenté et Hector dut la calmer, même si le simple fait de lui replier les bras pour éviter les coups semblait la faire souffrir. Elle avait les pieds terriblement enflés, on aurait dit d’affreux sacs distendus et violacés. Les effets du vol se faisaient finalement sentir. Et pourtant, malgré son état, il continuait de la voir différemment, comme l’enfant maigre et anguleuse qu’il avait connue autrefois, cette fillette toujours en colère, agressive, glaciale et silencieuse qui refusait qu’on la touche ou qu’on l’approche de trop près. À l’orphelinat, tous se méfiaient d’elle et gardaient leurs distances, même les garçons les plus durs qui ne voulaient pas risquer de se faire bousculer ou de recevoir un coup de pied entre les jambes. Un jour, elle s’en était prise en même temps à deux des plus grands, cassant le majeur de l’un et manquant d’arracher les yeux de l’autre. Ce souvenir lui était encore si présent qu’Hector se retourna précautionneusement sur son lit pour ne pas faire grincer les ressorts et la déranger. Et alors même qu’il lui aurait été facile de lui voler ses papiers d’identité et la grosse somme d’argent qu’elle lui avait confiée et de la laisser trouver une mort anonyme pour se débarrasser de toute cette affaire, il était ébahi de voir quelle force de volonté elle continuait à déployer, une énergie vitale que sa maladie semblait décupler plutôt qu’amoindrir. Il s’émerveillait de la façon dont elle se forçait à continuer, sans penser une seconde à sa propre détresse, s’utilisant comme elle l’aurait fait d’un outil docile entre ses propres mains.
Le lendemain matin, elle se portait miraculeusement mieux, ses joues avaient perdu leur teinte d’ardoise, ses mouvements, alors qu’elle se hâtait de refermer ses bagages, paraissaient sûrs et efficaces, pareils à ceux de n’importe quelle femme en voyage d’affaires. Pour tout petit-déjeuner, ils durent se contenter de thé et de petits pains rassis (June ne prit que du thé), puis ils hélèrent un taxi qui les conduisit chez le loueur de voitures et bientôt, ils se retrouvèrent sur la route, en direction du nord, June déchiffrant la carte et Hector au volant. À midi, ils avaient atteint Livourne – une expédition qui se révéla complètement inutile. Ils suivaient les instructions laissées par le contact de Clines à Rome, mais Hector ne pouvait s’empêcher de penser que ce fil s’effilochait et qu’il ne valait pas grand-chose.
En fait, ils étaient allés à Livourne parce que quelqu’un portant un nom qui ressemblait aux pseudonymes utilisés par Nicholas s’y était fait appréhender pour avoir signé des chèques en bois. Une fois sur place cependant, ils s’aperçurent que personne au tribunal n’avait entendu parler de cette affaire, ni ne parvenait à trouver le moindre dossier sur l’individu en question. L’officier de justice qui était censé s’occuper de leur requête était en vacances. June pensait que toute cette confusion était due à la question des pseudonymes et à la barrière linguistique, mais Hector n’en était pas convaincu. Le contact de Clines à Rome, un type saoulant affligé d’un bec-de-lièvre et d’un fort accent australien, lui avait tout de suite fait l’impression d’être un escroc et un menteur, le genre d’aigrefin spécialisé dans les vieillards et les femmes, et quand June lui eut versé ce qu’il affirma qu’on lui avait promis, il lâcha le nom d’un officier de justice à Livourne, les assurant qu’un bon pot-de-vin suffirait à lui faire abandonner les poursuites.
Retourner à Rome n’avait pas beaucoup de sens, parce que ce deuxième contact s’était probablement évaporé lui aussi. Après une nuit passée à Livourne, ils se rendirent dans la petite ville médiévale de Massa Marittima, un endroit où son fils avait brièvement travaillé chez un antiquaire prestigieux après avoir quitté Londres. Ils trouvèrent la boutique en question, mais on n’y faisait plus commerce d’antiquités ; elle venait de changer de propriétaire, était en cours de rénovation pour se transformer en magasin de souvenirs, et les maçons tchèques ne purent rien leur apprendre. La chance sembla toutefois enfin leur sourire : June eut soudain envie de quelque chose de sucré, un gelato – la seule chose qui lui éveillait encore parfois l’appétit –, et ils s’arrêtèrent devant la baraque du marchand de glaces de l’autre côté d’une minuscule ruelle pavée, où ils entamèrent la conversation avec la vendeuse qui parlait anglais. June lui demanda si un jeune homme avait travaillé là et la fille répondit qu’un Anglo-Asiatique du nom de Nick Crump avait effectivement été employé dans cette boutique.
June faillit s’étrangler devant cette preuve flagrante. « Crump Antiques » était autrefois le nom de son magasin d’antiquités, du nom du propriétaire précédent, jusqu’à ce qu’elle le rebaptise « Fine Antiques ». Nicholas avait lui-même gratté l’ancien nom et peint le nouveau sur la partie vitrée de la porte en lettres vieil or et noir. June montra alors à la vendeuse la photo scolaire qu’elle avait apportée, et la fille commença par hésiter, se frottant le nez d’un air perplexe. Mais quand June insista, elle finit par dire que c’était lui. Apparemment, en apprenant que la boutique allait fermer, Nick Crump lui avait annoncé qu’il se mettait en route pour Sienne, parce qu’il y avait de nombreux marchands d’antiquités là-bas. La jeune fille était douce, sérieuse et ne manquait pas de charme, et elle semblait avoir envie d’ajouter quelque chose, peut-être avait-elle eu le béguin pour ce garçon, mais sans lui en laisser la possibilité, June tourna les talons en entraînant prestement Hector et en lui disant qu’ils avaient encore une longue, longue route à faire.
Maintenant, alors qu’ils se dirigeaient vers Sienne, ils paraissaient de nouveau perdus, coincés sur une deux-voies pleines d’ornières aux abords d’une ville anonyme de plus. L’autostrada était pleine de touristes et de camions, sans cesse ralentie par des chantiers de construction et, après avoir roulé comme des escargots par étapes d’une demi-heure à chaque fois, June décida qu’ils feraient mieux d’emprunter les petites routes qui longeaient l’artère principale. Mais ils étaient alors tombés sur une série de ronds-points et de déviations, et parce qu’il faisait brumeux, ils ne pouvaient même pas s’en remettre au soleil pour savoir dans quel sens ils roulaient. Ils avaient déjà rebroussé chemin à plusieurs reprises, se retrouvant même déjà deux fois de suite devant le même rond-point, où ils arrivaient d’ailleurs de nouveau, et June s’écria : « Encore ! Mais je n’arrive pas à y croire ! » en arrachant la page du guide routier et la chiffonnant avec rage.
Hector se garda bien de répondre, mais tout en continuant à conduire, il se mit à douter de la réalité de toute cette affaire : comment le contact de Clines s’y était-il pris pour glaner ces informations ? Il se dit que peut-être le détective s’était payé la tête de June, à moins qu’il n’ait été dupé lui-même. Ou bien entraîné malgré lui, comme Hector l’était aujourd’hui, pris dans le sillage de June, dotée de son incroyable intensité, de son énergie surhumaine. Et pourtant, les questions concernant son fils ne cessaient de le tarauder, à défaut d’assaillir June. Elle semblait ne prêter aucune attention au fait, attesté dans le classeur de Clines, que la personne à laquelle elle avait envoyé de l’argent durant les dernières semaines – un certain Paul Ferro – était un nom complètement différent de ceux que Nicholas avait utilisés de par le passé, ou que les sommes réclamées avaient augmenté de manière très significative. Tout ce qu’elle voulait, c’était se rapprocher de son fils au moment même où celui-ci s’éloignait de plus en plus, et il ne lui importait absolument pas de savoir que son voyage était sans doute dénué de sens et qu’il se solderait immanquablement par un échec.
Cependant, ils se retrouvèrent bientôt sur la bonne route, elle ramassa la carte roulée en boule sur le plancher de la voiture, serrant les dents pour se pencher en avant, puis elle ouvrit le guide et remit la page en place en la lissant soigneusement. Son esprit ne cessait d’osciller de cette façon d’un extrême à l’autre, tout dépendant du noyau si changeant de la douleur, de la dose de calmants encore active dans son organisme, ou des crises de vertiges qui paraissaient gagner en intensité et en fréquence, et ces variations altéraient son énergie et ses facultés de raisonnement. En l’espace de trente minutes, elle était capable de modifier leur itinéraire, de s’effondrer complètement, ou même de lui adresser des reproches cinglants sur sa lenteur au volant. À intervalles réguliers, elle lui faisait signe de s’arrêter à la prochaine aire de repos afin qu’elle puisse fermer les paupières durant quelques minutes et recouvrer son équilibre, à moins qu’elle n’ait simplement besoin de vomir. Dans tous les cas, elle ressortait des toilettes au bout de quelques instants, le visage mangé par ses lunettes de soleil et elle se précipitait vers la voiture, comme si elle était prête pour cent kilomètres de plus, avant d’ouvrir le guide routier à la page adéquate.
Ils avaient désormais résolument dépassé le pied des collines et la route commençait à se faire moins large, tout en décrivant des lacets de plus en plus serrés. Il n’y avait pas de garde-fous, et les versants dénudés plongeaient de façon si abrupte que June fermait les yeux tandis qu’Hector prenait les virages en épingle à cheveux. Un car local les avait rejoints et les talonnait de près, mais Hector conduisait en pensant à sa passagère et il n’accélérait pas. De toute façon, June lui fit bientôt signe de s’arrêter. La route était trop sinueuse et ce ne fut qu’après plusieurs tournants qu’il put sortir sur un chemin couvert de gravier, mais il s’y engagea un peu trop brusquement. L’allée en question étant encore plus en pente que la route, le châssis de la voiture s’enfonça dans une ornière, et il lui fallut écraser la pédale d’accélérateur pour la sortir de là. Ils dérapèrent dangereusement sur quelques mètres, la roue avant s’immobilisant juste au bord d’un fossé empli d’eau de pluie qui arrivait à hauteur de genoux et longeait le chemin. June s’empressa d’ouvrir la portière, se pencha au-dehors et fut prise d’un haut-le-cœur, le souffle coupé. Elle avait de nouveau le teint plombé, d’un gris métallique. Dans le même temps, il remarqua à travers les arbres des tuiles en terre cuite d’un ocre délavé et il décida de suivre la pente.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda June en s’essuyant les lèvres. Je n’ai besoin que de quelques secondes de répit. Ensuite nous pourrons repartir.
– On va faire une petite pause, je pense.
– Je me sens très bien. Fais demi-tour tout de suite, Hector… »
Il ne répondit pas et, pour la première fois durant ces quelques jours passés ensemble, elle ne le força pas à obéir. Elle avait déjà fermé les paupières, et agrippait la poignée de sa portière tandis qu’ils descendaient la pente en rebondissant à chaque cahot, soulevant un nuage de poussière. L’allée s’interrompait brusquement juste après le virage suivant, à mi-pente, deux énormes rochers en marquant l’extrémité. La maison se trouvait une vingtaine de mètres plus bas, au bout d’un petit sentier.
Il aida June à descendre de la voiture. Elle eut du mal à marcher sur le sol instable et il la soutint pour qu’elle ne perde pas l’équilibre. Quand ils atteignirent la partie la plus abrupte du chemin, elle faillit tomber, mais il la rattrapa au vol et la prit dans ses bras. Elle se cramponna, les mains nouées autour de son cou. Son absence quasi totale de poids l’abasourdit, elle était aussi légère qu’un cerf-volant. Il se sentit un peu gêné de ce contact. Durant le temps si bref de leur mariage, il ne l’avait jamais touchée, sauf la dernière nuit avant la séparation dont ils avaient décidé ensemble : elle l’avait fait boire alors qu’il revenait déjà d’une soirée de beuverie, et l’avait ensuite surpris au beau milieu de son coma d’ivrogne en le chevauchant, et il s’était réveillé en jouissant. Elle avait quitté leur appartement à l’instant même, lui laissant le sentiment qu’il avait été non pas seulement utilisé, mais bel et bien dépossédé.
Et voilà qu’il la portait jusqu’à cette maison, devant laquelle elle lui demanda de la poser par terre, mais sans faire pour autant mine de vouloir marcher et il comprit qu’elle avait besoin de s’étendre. Il y avait un vieux banc en bois renversé dans les hautes herbes, il le redressa du bout du pied et allongea June dessus. Les genoux remontés jusqu’à la poitrine, elle souffrait manifestement. Ses sandales étaient tombées, et ses pieds paraissaient maintenant exsangues et squelettiques. Le brouillard s’était levé et le soleil de cette fin d’après-midi restait brillant, et même brûlant. Hector décida d’aller voir s’il n’y avait pas dans cette maison un endroit où elle pourrait se reposer dans la pénombre.
La bâtisse datait d’une centaine d’années et était composée de différentes couches de pierres dont on avait refait plusieurs fois le mortier. Une seule fenêtre carrée perçait la façade nord couverte de mousse. C’était une espèce de pavillon de chasse, des cordes pendaient à un arbre tout proche où on devait accrocher le gibier abattu. La porte basse et éraflée était cadenassée, mais les vis tenaient à peine dans le bois pourri du montant : en quelques secousses énergiques, il parvint à libérer le métal rouillé et à enfoncer la porte. Il flottait une légère odeur de cendre dans l’obscurité. Quelqu’un avait dû passer par là au cours des derniers jours. Il ouvrit les volets et découvrit l’ensemble de l’espace, une pièce d’environ trois mètres sur quatre : il y avait une cheminée sur la largeur, une table au bois mal équarri flanquée de deux tabourets au centre, un lit de camp en toile avec un sac de couchage posé dessus. Aux murs pendaient des tapisseries usées jusqu’à la corde, prêtes à tomber en poussière. Il ouvrit la fermeture Éclair du duvet, on sentait bien l’odeur d’un occupant, mais rien d’insupportable, et il alla chercher June. Il l’allongea précautionneusement. Elle lui réclama sa trousse et il fila la lui chercher dans la voiture. Mais quand il revint, elle s’était déjà endormie, le visage pincé par la douleur, marmonnant toute seule comme si elle était en train d’expliquer en détail quelque chose de compliqué et peut-être de déplaisant. Avait-elle prononcé le nom de Sylvie ? Il songea à lui faire une piqûre tout de même, pour la soulager bien sûr, mais aussi pour l’apaiser, pour qu’elle n’ait plus jamais ce genre de pensée. Toutefois, il décida à la place d’allumer un bon feu parce qu’il faisait frais dans cette maison fermée.
Assez vite cependant, elle se réveilla.
« Où est la voiture ? » demanda-t-elle.
Il pointa le menton vers le haut de la colline.
« Qu’est-ce que tu fais ?
– Je prépare quelque chose à manger. »
Il remplissait une marmite en fonte de quelques ingrédients qu’il avait dénichés. Dans un placard, se trouvait tout un stock de conserves, des bocaux de haricots blancs, de tomates, de viande macérée dans du vinaigre, et d’anchois. Il y avait aussi de l’huile d’olive, des gressins et plusieurs bouteilles de ce qui semblait être du vin fait maison, ainsi qu’une boîte de gros sel.
« Je ne veux rien manger.
– Eh bien, moi oui. »
Il était affamé parce qu’il n’avait pas fait un seul vrai repas depuis plusieurs jours. En sa compagnie, il avait pour ainsi dire oublié de s’alimenter.
« Il faut qu’on y aille, dit-elle en essayant de se rasseoir. Nous devons être à une heure de Sienne. Tu mangeras quand nous y serons.
– Tu devrais vraiment te reposer.
– Je me suis suffisamment reposée.
– Encore un peu…
– S’il te plaît, ne me dis pas ce que je dois faire.
– Comme tu voudras. Mais je pense que tu ferais mieux de souffler. Sinon tu vas y laisser ta peau. Tu vas mourir sans l’avoir retrouvé. »
Ses paroles la firent réfléchir et elle se rallongea sans le quitter des yeux. Pendant qu’elle dormait, il avait également trouvé un petit potager en terrasse à flanc de colline, quelques pas derrière la maison. Il était envahi de mauvaises herbes et de plantes montées en graine, mais il restait quelques oignons, des carottes et une grosse courgette, et il les avait découpés avec un couteau, découvert lui aussi dans le placard. La marmite était dotée d’une anse qu’il avait suspendue à un crochet au-dessus du feu. Il y fit rissoler les légumes avant d’ajouter les haricots, les tomates en bocal et un petit peu d’eau. Il n’y avait pas de robinet dans la maison ni de puits à proximité, et il utilisa l’eau en bouteille qu’ils avaient dans la voiture.
Elle finit par demander :
« Qu’est-ce que tu prépares ?
– Une espèce de ragoût. L’odeur te dérange ?
– Ça ira. Le même que celui que tu faisais autrefois ? »
Il n’avait pas la moindre idée de quoi elle parlait mais, soudain, l’expression de son visage tandis qu’elle le regardait fixement lui rafraîchit la mémoire.
« Pas exactement. »
À l’armée, il était régulièrement de corvée au mess avant l’entraînement, et par la suite à l’orphelinat, il préparait à dîner aux enfants chaque fois qu’il parvenait à chaparder des aliments au magasin du camp, ce qui arrivait environ une fois tous les quinze jours. Les tantines faisaient en général du riz et une soupe aux herbes sauvages et aux pommes de terre, agrémentée des quelques bouts de viande qu’elles réussissaient miraculeusement à dénicher, ou des bouchées aux vermicelles et à la ciboulette. Mais après un marchandage particulièrement réussi avec le sergent responsable de l’intendance, il avait mijoté un « ragoût du campeur » avec tout ce qu’il avait rapporté : du maïs en boîte, des haricots verts, de la soupe à la tomate Campbell, des steaks hachés surgelés, des hot-dogs ou encore de la mortadelle, des nouilles chinoises et du Tabasco. Les gosses en raffolaient, ils se mettaient à crier « le rat goût », « le rat goût », sans avoir la moindre idée de ce qu’ils disaient, et ils s’attroupaient un peu trop près autour des grosses marmites qui bouillonnaient dans la cour de l’orphelinat.
Le ragoût était beaucoup plus épais et nourrissant que ce à quoi ils étaient habitués, et il y avait toujours quelques gamins pour manger trop et trop vite et qui vomissaient avant de demander à se resservir. June se tenait à l’écart et attendait que les clameurs cessent, et il se rappelait maintenant qu’elle insistait pour qu’il remplisse son bol à ras bord, tendant les mains vers lui et disant dans son anglais si correct et si désarmant : J’ai très faim aujourd’hui. J’en veux encore. De tous les enfants, c’était elle qui parlait le mieux anglais, mais elle se servait peu de ce don et seulement pour avancer ses propres pions, acceptant rarement de se faire l’interprète ou l’avocat de quiconque. Au contraire de la plupart de ses condisciples, elle avait un caractère rétif et difficile, et même, à certains égards, insupportable, mais on ne savait jamais à quelles horreurs certains d’entre eux avaient assisté ou survécu, quelles abominations ils avaient été obligés de commettre, et personne ne pouvait prétendre les juger. Il avait cédé et lui avait donné ce qu’elle réclamait ; elle s’était retirée et, malgré ce qu’elle avait dit, avait vidé son bol avec une froide détermination, une cuillerée après l’autre, comme si elle les comptait pour la prochaine fois.
« Je vais peut-être essayer d’y goûter. Ça sent presque bon. Pour moi. Tu comprends ce que je veux dire.
– Ça sera bientôt prêt.
– Est-ce que je peux boire un peu d’eau ? »
Il n’y avait ni tasses ni verres dans la maison, il lui tendit donc la bouteille, mais c’était une bouteille d’un litre et demi, un peu trop lourde pour elle, et il dut l’aider à la soulever. Elle eut aussi du mal à boire au goulot, et elle avala un peu de travers, ce qui lui causa une nouvelle et brève quinte de toux, puis se rallongea. Quand le ragoût fut prêt, Hector lui demanda si elle en voulait toujours et elle fit signe que oui. Il approcha la marmite brûlante et la plaça sur un tabouret entre eux. Il n’y avait ni assiettes ni bols, et il lui tendit l’unique cuiller en bois.
« Commence, toi », dit-elle. Elle s’était de nouveau assise, ses étroites épaules penchées en avant, ce qui la faisait paraître plus frêle encore, repliée sur elle-même, comme une image entre les pages d’un livre. « Je n’en veux qu’un peu, pour goûter.
– Alors, commence. »
Il lui tendit une petite cuillerée. On aurait davantage dit une soupe qu’un ragoût. Elle la prit, la fit tourner dans sa bouche précautionneusement, puis elle prit deux autres grandes cuillerées bien remplies. Elle racla la cuiller au bord de la marmite et la lui rendit.
« Continue.
– Nous pouvons partager.
– Tu ferais mieux de manger pendant que tu en as envie. Pendant que tu peux. »
Elle hocha la tête, prit deux cuillerées supplémentaires, même si la dernière sembla lui rester dans la gorge. Il avait ouvert une bouteille du vin « maison », et laissé l’équivalent de cinquante dollars en lires pour ce vin et le reste des provisions qu’il avait prises, puisé dans l’argent qu’elle lui avait fait changer à Livourne. En fait, elle lui avait confié la totalité de ses fonds à gérer, environ douze mille dollars en chèques de voyage et en liquide, franchement plus d’argent d’un coup qu’il n’en avait jamais vu. Mais l’argent ne l’intéressait pas, et il en aurait volontiers échangé un beau paquet contre un tire-bouchon, s’il n’en avait pas trouvé dans cette maison. (Il lui était pourtant déjà arrivé de casser des goulots de bouteille.) Il finit cependant par en dénicher un, et le tremblement de ses mains s’apaisa au contact familier de la bouteille. D’un geste fluide, il retira le bouchon et l’approcha de ses lèvres. Ce vin était en fait une eau-de-vie très forte, avec un goût âpre et chimique, un peu comme on imagine celui d’un produit détergent pour nettoyage à sec, mais c’était bien ce qu’il lui fallait : il en avala pratiquement un tiers d’un coup. Il sentait qu’elle le regardait à travers ses paupières mi-closes, se demandant manifestement si on pouvait dire avec certitude qu’il allait mieux qu’elle.
« Tu ne buvais pas tant à l’époque.
– Tu m’avais sans doute pas vu.
– Mais si, dit-elle. Parfois, je te suivais. Tu n’en savais rien, mais je t’espionnais. »
Il avala une nouvelle rasade et tenta de ne pas penser à ce qu’elle avait peut-être surpris, mais pas du tout parce que cela n’aurait pas été convenable pour une adolescente. Il tentait simplement de se protéger, parce que chaque fois que le souvenir brûlant de Sylvie Tanner venait le hanter, l’image de sa gorge blanche comme du lait le rendait encore plus méfiant et lui donnait encore plus soif. Cela faisait plus d’une journée qu’il n’avait rien bu, et le manque physique qu’il ressentait avait un effet rigoureusement inverse à celui qu’éprouvait June : on aurait dit qu’il tournait au ralenti, que tout mirage de vitesse lui demeurait étranger. L’allure de croisière que favorisait l’alcool lui permettait entre autres de rester à distance de lui-même, et d’accepter sans broncher la misérable créature qu’il était devenu : éternel perdant, geignard de première catégorie, bagarreur infatigable et incarnation du funeste destin des femmes, il était maintenant le dernier triste combattant.
« Je me rappelle, juste avant la fin, dit June, le jour où le révérend Tanner s’en est pris à elle et l’a accusée d’être devenue une épave.
– J’étais où, moi ?
– Tu étais parti pour la journée. Peut-être à la base pour aller chercher des provisions. C’était le matin, et elle était assise dans le carré de jardin derrière la maison. Elle avait encore manqué le petit-déjeuner, et moi, j’étais venue faire le ménage. Elle avait les yeux injectés de sang et les cheveux en bataille, et il se tenait debout à côté d’elle, l’écrasant de sa haute taille. Il ne levait même pas la voix. Mais je ne sais pas pourquoi, j’étais sûre qu’il allait la frapper. Je me suis emparée de son presse-papiers en verre et j’étais prête à l’assommer avec si nécessaire. Mais bien sûr, il n’a jamais levé la main.
– C’était pas son genre, dit Hector.
– Effectivement. Mais il ne cessait de lui répéter comme il avait honte. Quel déshonneur pour elle et pour lui. Elle restait là, sans broncher. Moi, j’étais furieuse. »
Hector n’avait aucun mal à s’imaginer June, plus de trente ans auparavant, brandissant un bloc de cristal taillé. Et puis Sylvie, enveloppée dans un habit de pénitence qu’elle n’était que trop prête à endosser. Tanner était rentré d’un de ses brefs voyages pour la trouver telle qu’en elle-même, bien que manifestement très ralentie, épuisée, se déplaçant au radar comme si c’était elle qui venait de passer une semaine sur les routes. Elle restait tard au lit certains jours, ce qu’elle n’aurait jamais fait auparavant. Tanner avait plusieurs fois demandé à Hector si quelque chose d’inhabituel s’était passé, si elle lui avait semblé malade, mais il se contentait de secouer la tête, se refusant à mentir ouvertement. Depuis la semaine qui avait suivi leur arrivée, l’homme s’était toujours très bien comporté avec lui. Pas question de présenter des excuses, mais il n’aurait pas non plus voulu que Tanner sache qu’elle avait passé les quatre dernières nuits dans le lit de son amant, sans jamais fermer l’œil une seconde, lui se saoulant et elle se piquant dans les rares moments où ils ne faisaient pas l’amour : pour Hector, cela avait été une révélation, cette femme dont l’appétit sexuel était à la fois un appel à l’aide et un danger, semblable à quelqu’un qui se débat dans les hautes vagues loin du rivage pour ne pas se noyer.
« Quand tu nous espionnais, tu étais dans l’entrepôt ?
– Oui. »
Sa chambre se trouvait au bout d’un long bâtiment en bois d’un seul étage, surmonté d’un toit en tôle ondulée. L’endroit ressemblait assez à ce pavillon d’ailleurs, mais deux fois plus petit, avec un seul lit de camp et une étagère en métal rouillé pour y ranger ses affaires. Il n’y avait aucune fenêtre donnant sur la cour en terre battue. Personne n’aurait logiquement jamais dû y habiter. Juste à côté, il y avait l’entrepôt général pour tout l’orphelinat – livres d’études et crayons, aussi bien que conserves alimentaires, outils en tout genre, râteaux, bibles, couvertures, chaussures et vêtements récoltés pour les enfants, bidons d’essence. June lui expliqua comment elle s’accroupissait contre le mur mitoyen, une paroi qu’il avait lui-même montée avec les matériaux du bord, gros clous et panneaux perforés de récupération recouverts de toile.
« Il y avait un trou dans la paroi de ton côté, tout près du sol, et si j’y collais un œil, j’arrivais à tout voir.
– On s’en est jamais rendu compte.
– Je m’appliquais à ne faire aucun bruit.
– Combien de fois tu es venue ?
– Aucune idée. »
Il but une longue gorgée, puis une autre encore.
« Pourquoi tu me dis ça maintenant ?
– Je ne sais pas exactement. » Mais ses yeux s’étaient animés, ils brillaient en un contraste saisissant avec son teint cireux, tels les derniers trous d’eau vive dans une plaine abandonnée.
« Quand elle m’a annoncé que je ne ferais plus le ménage chez eux, j’aurais voulu la détester. Mais ensuite, elle a commencé à te voir régulièrement, alors j’ai trouvé un moyen.
– Un moyen de quoi ?
– De rester toujours avec elle. Exactement comme toi, non ? »
Il ne répondit pas, parce que, bien sûr, c’était vrai. Pourtant, à cette époque, il l’ignorait – il était trop primitif, trop stupide, rien qu’un derrick de chair qui réclamait son dû et se rebellait. Il ne savait pas alors combien il avait besoin d’elle, qu’il n’aimait pas seulement ses désirs brûlants et sa sensualité, mais la façon dont ceux-ci se fondaient dans son air sage, sa beauté, et sa générosité. À la fois exaltée et coupable, elle réclamait la même grâce et le même secours que ceux à qui elle venait si spontanément en aide. June et lui avaient farouchement besoin d’elle, elle était pour eux une mère, une maîtresse et aussi, un peu, une enfant. La première fois qu’ils avaient fait l’amour, quand elle lui avait ouvert la porte arrière de sa maison, elle s’était laissée tomber sur lui comme on chute d’un parapet, avec la force grave d’un mélange de volonté et d’abandon. Elle l’embrassait, le mordait, désirait qu’il plonge les doigts dans chaque recoin de son corps. Elle était morte depuis plus de trente ans, mais cela lui semblait hier, et il sentit les coutures de son cœur sauter, le fil de fer qui le retenait rouiller et lâcher, pour découvrir une fois de plus la boîte froide, le sombre monde souterrain de sa culpabilité.
« Je me sens tellement fatiguée », soupira June. Elle avait une main posée sur le ventre, sans le tenir vraiment, un peu comme une femme enceinte mesurant involontairement son volume. Elle se rallongea et ferma lentement les yeux. Hector engloutit la dernière rasade, l’alcool lui brûlant encore la gorge. Il venait d’ouvrir une deuxième bouteille quand elle ajouta :
« Je crois que je vais dormir un peu.
– OK.
– Tu ne manges pas ?
– Non. » Il s’était remis à boire avidement, comme un immense delta desséché. « Peut-être tout à l’heure.
– Tu restes avec moi ?
– Où veux-tu que j’aille ?
– Je te demande seulement de rester. »
Il hocha la tête et attendit que sa respiration se soit faite plus régulière et plus audible. Il était devenu son garde-malade. Semblable à une enfant, elle se comportait comme si le fait qu’il reste à portée de main et de vue allait magiquement réduire les chances de le voir partir. Et pourtant, à ce moment précis, son insistance semblait étrangement justifiée, parce qu’il pensait précisément qu’il ferait mieux de sortir pour réfléchir à ce qu’il allait faire. À Livourne, il l’avait abandonnée pour un temps. Pendant deux heures il était resté à la gare centrale, attendant le train qui le ramènerait à Rome, pour finir par la rejoindre dans leur chambre et la trouver coincée dans la baignoire, incapable d’en sortir seule. Elle s’était douchée et avait tendu la main pour régler le débit ; elle avait alors perdu l’équilibre, glissé et était tombée sur le dos et le flanc. Elle avait mal partout, mais miraculeusement, elle ne s’était rien cassé – une serviette pliée sur le rebord de la baignoire avait amorti la chute – et l’urgence de la situation leur avait permis d’éviter la question de son absence. Seul Hector fut gêné par sa nudité, elle n’essaya même pas de se couvrir, ni quand il entra dans la pièce, ni quand il la souleva dans ses bras, et elle resta prostrée sur le bidet, le regard vague. Ses seins avaient fondu et étaient tout fripés, la peau de son ventre couvert de cicatrices était tendue à craquer, et la touffe de poils entre ses jambes, épaisse et noire, était la seule indication qu’elle n’avait pas encore cinquante ans. Il lui donna la serviette mais elle la garda entre ses mains, la serrant doucement et la pressant contre son visage tel un carré d’étoffe précieuse.
Le soleil avait décliné mais il était encore brillant, et il referma la porte pour que la lumière ne la dérange pas. Il s’installa sur le banc grinçant et vida peu à peu la deuxième bouteille, sentant la chaleur du jour irradier des murs de pierre derrière lui. Cette bouteille semblait encore plus forte que la précédente, et il songea à la façon dont Dora commençait ses soirées par écluser coup sur coup trois petits verres de son cognac préféré, comme pour amorcer la pompe de son moteur interne avant de le mettre en marche pour de bon. Par respect pour sa mémoire, il avala avec gravité trois rapides rasades, puis trois autres. Il lui importait peu que l’alcool soit âpre sur sa langue et dans sa gorge et qu’il sente le pétrole. Mais le rituel se termina rapidement parce qu’il ne lui apporta pas les images d’une Dora à la soif étanchée, cette joie que donne toujours la première gorgée, ni le souvenir de la chair de pomme un peu granuleuse de ses fesses, ni celui de la passion furieuse avec laquelle elle le serrait durant leurs étreintes, s’accrochant à ses épaules et lui tirant les cheveux, mais plutôt l’horrible spectacle de son corps étendu sur la chaussée ensanglantée, sa belle jambe en bouillie, ses yeux l’implorant, moins de la sauver que de lui expliquer le revirement de la miséricorde en ce bas monde : pourquoi fallait-il qu’elle s’en aille juste au moment où elle avait cessé de vouloir s’en aller ?
Y avait-il la même supplique dans les yeux du jeune soldat chinois ? Et ceux qu’il avait vus mourir durant la guerre ? Pourquoi fallait-il qu’il soit toujours l’ange d’une mort ironique ? C’étaient ces toutes dernières secondes qui paraissaient les plus horribles à Hector ; au moins, le masque de ceux qui étaient morts depuis longtemps et dont il était chargé de retrouver les corps paraissait empreint d’une indifférence manifeste, peut-être même d’un léger amusement, quand il leur restait un visage, évidemment. Il supportait parfaitement le tableau de ces traits noircis par la décomposition ou le sang séché, ces têtes mutilées, sans joues, sans mâchoires ou sans front, blessées de toutes parts en un affreux carnage, mais devoir regarder le visage d’un vivant s’estomper et pâlir était pour lui le plus grotesque des spectacles, le seul et unique qu’il ne pouvait plus supporter. L’idée même d’être présent lors des derniers instants de June lui donnait l’envie de fuir, de partir en courant, et il savait pertinemment qu’il serait obligé de la laisser, c’était inévitable, il devrait l’abandonner avant sa dernière heure.
Il s’aventura le long du versant abrupt et aride de la colline, la bouteille toujours à la main, buvant une rasade de temps en temps. Cet alcool de production locale lui parcourait les veines en un flot plus brûlant que d’ordinaire, presque douloureux. Il le sentait atteindre toutes ses extrémités, comme des colonnes de fourmis en marche. Il fallait qu’il continue de boire, qu’il finisse même cette bouteille. Si c’était du poison, que le sort en soit jeté. Il trouva la piste d’un cerf dans les broussailles desséchées, mais au lieu de marcher précautionneusement, il se laissa entraîner par la pente et dévala le long du sentier envahi par les feuilles, activant ses jambes à la vitesse d’une fuite éperdue. Si quelqu’un l’avait observé de là-haut, il aurait vu paradoxalement un homme qui courait aussi vite qu’il le pouvait pour ne pas tomber.
Mais même Hector ne parvint pas à trouver en lui la vitesse nécessaire, à créer suffisamment d’élan tout en conservant l’équilibre, et il dévala la colline roulé en boule la tête entre les genoux avec une violence telle qu’on aurait dit qu’il était là précisément pour arracher sur son passage les broussailles, les pierres et même la couche de terre poussiéreuse. Il atterrit dans une sombre clairière de chênes-lièges, leurs troncs noueux à l’écorce arrachée sur une hauteur de plus de deux mètres. C’étaient de vieux arbres, aujourd’hui dénudés et lisses, et il se sentit aussi démuni qu’eux. Il était couvert d’entailles et d’ecchymoses sur tout le visage et les mains. Il pleurait, mais ce n’était pas la douleur physique qui l’avait atteint. La bouteille, désormais vide, lui était restée dans la main. Il avait évité de justesse une arête rocheuse tranchante, il maudit sa chance et fracassa la bouteille contre la pierre. Il allait se battre contre lui-même, en un pugilat onaniste, parce qu’il n’y avait personne contre qui lutter, plus personne à qui lancer un défi. Le voilà, votre héros miteux et increvable ! Avec le goulot déchiqueté, il s’entailla les deux poignets, puis le cou, et enfin le flanc et les cuisses. Ensuite il se releva et se jeta contre le plus grand arbre avoisinant. Utilisant son corps comme un bélier, il cogna avec sa poitrine, puis son épaule, et quand il n’en put plus, il poussa le tronc avec ses mains et son front couverts de sang, ahanant et bandant les muscles de ses jambes comme un attaquant de football américain qui tire sur un harnais d’entraînement.
Après un temps assez long pour devenir embarrassant, même pour un homme seul, il se calma, ses cicatrices déjà refermées et une croûte se formant de manière complètement insolite mais familière. C’était la seule douleur qu’il éprouvait, la seule qui parvenait à sa conscience, cette brûlure d’une cicatrisation trop rapide. Il se sentait épuisé, mais moins à cause des efforts fournis que de la frustration, la boucle de sa rage impuissante, et il se laissa tomber contre les racines de l’arbre et resta là à regarder le ciel immobile qui virait à l’indigo derrière l’entrelacs des branches noires et noueuses. On aurait presque dit un décor oriental, comme un magnifique panneau de soie, mais beau en pure perte, et il se dit que cela correspondait parfaitement au tableau de sa vie ratée : toujours là pour assister au spectacle de la splendeur, tandis que le souffle glacial de la mort balayait tout le reste. En haut de la colline, on n’apercevait que la cheminée de la maison. Si June criait, si elle l’appelait à l’aide, garderait-il le silence ? Et si elle ne voyait pas le prochain jour se lever, la laisserait-il tout simplement sur ce lit de camp pour que le chasseur l’y trouve, ou bien l’enterrerait-il, comme il en avait enterré tant d’autres ? Creuserait-il pour cela la fosse nécessaire en usant du plus sombre de ses talents ?
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