Les Vulnérables
Chapitre 19
19
Elle parlait sans cesse de la chiesa dell’ossario. La chapelle de l’ossuaire. Encore sous l’effet puissant de la double dose que lui avait
administrée Hector, elle caracolait sur son char splendide1. Le voyage qui aurait dû durer trois heures en avait pris près de cinq parce qu’ils avaient rencontré des bouchons ; en outre, ils s’étaient perdus plusieurs fois et Hector avait dû s’arrêter pour jeter lui-même un coup d’œil à la carte. June n’était désormais plus capable de l’aider. Il se demandait même ce qu’elle pouvait effectivement voir, ses yeux paraissant opaques et plus foncés, un peu de la couleur du marc de café. Mais ils étaient maintenant presque arrivés et suivaient la route qui escaladait la dernière colline avant le village. Elle semblait avoir senti que leur but était presque atteint, et elle s’était mise en devoir de se préparer, passant en revue ce qu’elle savait de cet endroit. Elle n’y avait jamais mis les pieds, mais elle en parlait comme si elle y était venue plusieurs fois, un peu comme un guide, lui expliquant que l’église avait été officiellement consacrée en 1870 pour servir de reliquaire aux ossements des soldats tombés lors de la bataille de Solferino. C’était une église d’une simplicité absolue, aucun ornement ni aucune surcharge, la seule touche de couleur sur son fronton blanc et beige était une fresque représentant saint Pierre dans une longue robe bleue, un châle rouge posé sur les épaules, une auréole d’or encerclant sa tête sombre. Elle expliqua que c’était ainsi qu’il la reconnaîtrait. Mais la voiture avait commencé à émettre des sons insolites depuis une demi-heure, et maintenant un bruit de ferraille résonnait sous le plancher ; tandis qu’Hector progressait avec lenteur le long des virages serrés qui menaient au sommet, il se demanda si cette pénible ascension ne marquerait pas la fin de la malheureuse guimbarde. Puis il rétrograda et avança par à-coups, les efforts violents que ce régime imposait au moteur faisant trembler toute la carrosserie de la petite berline. Quand il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, il vit que June s’était de nouveau effondrée contre la portière, le visage pincé comme si elle venait de goûter quelque chose d’amer. La route s’élargit soudain pour se transformer en une sorte d’esplanade, et il s’arrêta en face d’un petit hôtel dont la terrasse et les tables avançaient pratiquement jusqu’au trottoir. Il voulait seulement stationner quelques minutes pour donner un peu de répit à la voiture mais, à sa droite, il aperçut l’église qui brillait d’un éclat austère dans la lumière de cette fin d’après-midi. Elle s’élevait sur un tertre de terre face au vieil hôtel, au bout d’une allée de gravier bordée de cyprès qui menait jusqu’à ses portes en bois sombre. Au-dessus des battants, il découvrit l’image du saint, fidèle jusqu’aux couleurs à ce qu’avait décrit June.
« Regarde, lui dit-il. Là-haut. »
Mais à ce moment précis, sous l’assaut de la drogue, elle était trop faible pour tourner la tête. Son teint était livide.
« Tu as encore mal au dos ?
– J’ai besoin de m’allonger, dit-elle, le souffle court, en parlant entre ses dents. Je veux un lit tout de suite. »
Il s’apprêtait donc à faire un demi-tour serré sur l’esplanade et à la déposer devant l’hôtel, mais quand il essaya de remettre le moteur en marche, le démarreur hoqueta plusieurs fois avant d’émettre quelques petits cliquetis puis de rendre l’âme complètement. Il lui dit de tenir bon, sortit de la voiture, traversa la chaussée et demanda une chambre à la réception de l’hôtel. À son retour, elle s’était presque évanouie, et il dut lui soutenir la tête quand il ouvrit la portière pour qu’elle ne tombe pas de côté. Il la souleva et la garda dans ses bras tandis que plusieurs voitures et quelques scooters passaient. Un conducteur les gratifia de plusieurs coups de klaxon. Hector se hérissa aussitôt, mais il ne tarda pas à comprendre qu’on les prenait sans doute pour des jeunes mariés. Le klaxon la fit sursauter et elle le regarda comme si elle émergeait d’un long et profond sommeil, tendant le cou pour voir derrière elle avant de poser la joue sur son épaule, heureuse d’être une fois de plus à l’abri de ses bras. Et pourtant, il n’était pas complètement sûr qu’elle l’ait reconnu. L’ascenseur était en panne et, donc, il la porta jusqu’au quatrième étage de la tour, à la suite du gérant de l’hôtel, un jeune homme au visage émacié, affublé d’un survêtement bordeaux. Il les conduisit jusqu’à une vaste chambre spartiate, meublée de deux lits doubles et d’une armoire dont l’une des portes, démantibulée, était posée devant. Il y avait de grands fauteuils dans les coins, placés là, semblait-il, davantage pour punir les occupants que pour assurer leur confort. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans la pièce, c’était une haute et large fenêtre qui encadrait parfaitement l’église sur son monticule. Manifestement habitué aux touristes, le gérant la leur fit remarquer dans un anglais hésitant, mâtiné d’italien.
Hector déposa June sur le lit le plus proche de la fenêtre, mais elle garda le dos ostensiblement tourné, comme si elle n’avait aucun désir de voir cette église, ou avait oublié la raison de leur périple. Le jeune gérant l’observa d’un air grave, et quand Hector tendit la main pour lui donner quelques lires de pourboire, il refusa et annonça à la place qu’il allait chercher leurs bagages. Hector lui montra la voiture, garée de l’autre côté de la rue, mais il ne réussit pas à dire qu’elle venait de tomber en panne.
« J’aimerais que Nicholas soit là », dit June, après que le gérant fut revenu avec leurs sacs et qu’il eut de nouveau quitté les lieux. Elle était en quelque sorte réanimée. Pour une raison obscure, elle voulait se changer, avant qu’il ne la porte jusqu’à l’église au sommet de la petite colline. Il ne lui dit pas ce qu’il pensait : qu’elle risquait de ne plus jamais quitter cette chambre, ou du moins de ne pas la quitter vivante. Ils étaient finalement arrivés après les vicissitudes des jours précédents, et voilà qu’elle était prête à gaspiller de précieuses minutes pour une coquetterie ! Mais il ne broncha pas.
« Il aurait aimé cet endroit, dit-elle.
– Tu crois ?
– Il a toujours eu un tempérament artistique. Il aurait aimé ce paysage. Les couleurs, les collines, exactement comme dans les livres d’art qu’il feuilletait sans arrêt. Tous ces cyprès. »
Hector était surpris. Il se demandait à quel moment elle avait pu les remarquer.
« Je les aime pas beaucoup, ces arbres.
– Vraiment ? Et pourquoi ?
– Ils me font penser aux cimetières. »
June hocha la tête. Elle attendait qu’il ait fini de fouiller dans son sac pour y trouver les vêtements qu’elle avait réclamés.
« Tu as raison, bien sûr, répondit-elle avec l’ébauche d’un sourire.
– C’est ça que tu voulais ? » demanda-t-il en soulevant la tenue en question. Un ensemble en grosse toile blanche empesée.
« Oui. »
Il posa le tout sur le lit. June lui expliqua qu’il ne s’agissait pas à proprement parler des habits traditionnels d’un mort, mis à part le fait qu’ils étaient blancs. Ceux qui pleuraient le défunt devaient également porter du blanc.
« J’ai rien qui ressemble à ça. »
Elle laissa échapper un petit rire. « Mais tu ne vas pas me pleurer. Alors, quelle importance ? »
Il ne trouva rien à répondre. Dans la voiture, avant d’arriver, elle lui avait donné ses dernières volontés : il lui faudrait la faire incinérer et ensuite jeter ses cendres dans les jardins de l’église, ou même les cacher subrepticement à l’intérieur, en tout cas dispersées là où il le jugerait bon. Elle avait ri en ajoutant qu’il voudrait peut-être se charger lui-même de la besogne, à condition toutefois de respecter la coutume ancestrale qui consiste à envelopper le corps dans des linges de coton avant de construire un bûcher auquel il mettrait le feu.
« Est-ce que tu crois que nous aurions dû demander à Nicholas de venir avec nous ? » demanda-t-elle, couchée sur le flanc, la tête soutenue par deux oreillers.
Il la regarda bien en face pour savoir ce qu’elle pensait ou deviner ce qu’elle pouvait bien encore espérer en ce moment. Mais ses yeux restaient d’un calme plat, complètement vagues, comme si elle fixait dans le lointain une forme indistincte. Ce qu’elle croyait ou voulait croire, il n’aurait plus su le dire.
« Je pense qu’il valait mieux qu’il reste à Sienne, répondit-il.
– Oui, tu as sans doute raison. Que ferait-il ici ? Je me disais seulement qu’il aurait peut-être aimé passer davantage de temps avec toi.
– Pas sûr.
– Pourquoi pas ?
– Je crois pas lui avoir vraiment plu.
– Qu’est-ce qui te fait dire une chose pareille ?
– Ça se sentait.
– Et lui, il t’a plu ? »
Il garda le silence, car même si ce qu’elle espérait qu’il réponde était l’évidence même, il n’arrivait pas à se forcer à dire quoi que ce soit de positif sur ce « Nicholas ». De fait, entendre à nouveau parler de ce vaurien lui faisait cogner le cœur dans la poitrine et il sentait ses poings se serrer. Sur la route, il s’était reproché de ne pas l’avoir dérouillé jusqu’à le laisser sur le carreau. Et maintenant, il se prenait à regretter de ne pas avoir rencontré l’autre Nicholas, le véritable fils de June, le sien aussi, ne serait-ce que pour quelques minutes, non pas par désir de créer un lien quelconque, mais simplement pour pouvoir répondre quelque chose qui ne le brûle pas de colère au passage. Simplement saluer ce garçon. Il rappela à sa mémoire l’image de Nicholas sur la vieille photographie prise à l’école, ses couleurs passées, jaunies, avec ses longs cheveux partagés par une raie centrale et un air plus interrogatif que déterminé, comme s’il attendait depuis longtemps des instructions qui ne venaient pas.
« Au bout d’un moment, j’aurais peut-être réussi à l’aimer. Mais il aurait fallu un bon bout de temps.
– Comme tout le reste, tu ne crois pas ? »
Il hocha la tête, étonné par ce qui ressemblait à un éclair de lucidité. Il avait fini de déballer le reste des vêtements de June, les avait rangés dans l’armoire, et entrepris de vider son propre sac, quand il aperçut le livre qu’il avait forcé Nick Crump à lui remettre à Sienne. Il n’avait pas supporté de le tenir entre ses mains et l’avait immédiatement enfoui sous ses vêtements. Mais plus tôt, lors d’un arrêt sur une aire de repos, tandis qu’elle sommeillait, n’y tenant plus, il était allé jeter un coup d’œil au petit volume. C’était bien le même, sauf que la toile de sa couverture avait brûlé et que ses pages avaient été rendues sèches et cassantes par le traumatisme des flammes. Il remarqua deux dédicaces sur la page de titre. La première, à Sylvie, qu’il reconnut au bout de tant d’années ; la seconde, tracée d’une écriture différente avec une encre plus récente : À Nicholas, mon voyageur chéri. Puisses-tu trouver richesses et trésors sur ton chemin. Il ne parvenait pas à comprendre comment June était entrée en possession de ce livre, et se demandait s’il avait été brûlé dans le terrible incendie, et si oui, comment il avait échappé aux flammes. Mais comme un mauvais présage, l’odeur de fumée qui s’échappait de la couverture éteignit vite toute velléité de questions, et il l’avait rapidement remis au fond du sac.
Il lui tendit le mince volume qui faillit littéralement se disloquer entre ses mains. Quand June s’en saisit, il vit ses doigts se refermer convulsivement dessus, comme si elle pouvait le ramener à la vie en le serrant très fort. Elle l’ouvrit et tourna les pages jusqu’à celle où était reproduite une photographie de l’auteur, un homme d’allure juvénile, le visage mangé par des rouflaquettes, une chaîne de montre en or pendue à son gilet. Sur la page d’en face, le titre s’étalait, avec les deux dédicaces qu’il avait remarquées plus tôt, et June sembla s’attarder sur l’écriture, avec un air perplexe. Elle finit par caresser la page comme elle aurait effleuré la joue d’un bébé. Sans difficulté apparente, elle s’approcha de la grande fenêtre, les mains crispées sur le large rebord en marbre. Ainsi encadrée, l’église au sommet de sa colline luisait dans le soleil de fin d’après-midi, l’allée de gravier bordée par les ombres allongées des cyprès, et bien que ce soit sans doute la première fois qu’elle la voyait, ses yeux restèrent de marbre tandis qu’elle l’observait, d’un regard qui n’avait rien de commun avec celui d’un pèlerin.
« Mon but n’était pas de le laisser seul au monde, dit-elle. En tout cas, pas pour toujours. Je pensais qu’il serait bon pour lui de s’éloigner de moi. De ne plus dépendre de sa mère. Mais je ne t’ai pas posé la question. Était-il toujours fâché contre moi ? Je veux dire, est-ce que tu penses qu’il m’avait pardonnée ?
– Pardonnée de quoi ?
– Je te l’ai déjà raconté », dit-elle, en serrant le livre contre sa poitrine. Elle avait soudain l’air plus forte, elle se tenait aussi droite que quand elle était adolescente, le menton relevé et volontaire. L’orpheline, sculptée dans le roc. Pendant quelques secondes, quand elle se tourna vers lui, il eut l’impression qu’elle n’était même pas malade.
« Je me trompe ? Quand il a été blessé en tombant de cheval en Angleterre. Quand l’hôpital m’a appelée. J’ai attendu de recevoir une carte postale de lui. Au bout du compte, tout s’est arrangé, mais je continue à me demander pourquoi je n’ai pas tout mis en œuvre pour essayer de le joindre. J’avais tellement besoin de lui parler. Je voulais le voir. Il s’était passé tant d’années. J’aurais pu lui annoncer que je prendrais le premier avion pour être à ses côtés. Mais pour une raison incompréhensible, j’ai laissé filer les heures. Le lendemain, j’ai ouvert le magasin comme d’habitude. Je suis allée dîner seule. Pendant deux semaines, je n’ai pas pu fermer l’œil. Ensuite, sa carte postale est arrivée, et puis ses gentilles lettres, et j’ai eu l’impression qu’il m’aimait à nouveau mais, depuis, j’ai commencé à me dire qu’il avait été fâché si longtemps qu’il ne pouvait que finir par se montrer gentil. Tu crois que c’est plausible ? Est-ce que tu crois que c’est ce qu’il s’est passé pour mon fils ? »
Elle s’éloigna ensuite de la fenêtre et s’assit sur le lit, la tête lourde et penchée, toute l’énergie dont elle témoignait un instant auparavant soudainement enfuie. Elle posa le livre à côté d’elle. Hector lui demanda si elle voulait se changer et enfiler les habits de cérémonie.
« Je ne sais pas.
– Je peux sortir si tu préfères.
– Ce n’est pas la question.
– Tu veux pas les mettre ?
– Je ne sais pas, répondit-elle, la voix soudain très basse. Je ne sais pas. »
Elle se mit à pleurer, ce qui les surprit tous les deux. Elle était si faible qu’on aurait à peine dit des sanglots, elle semblait plutôt avoir du mal à respirer, ses rares larmes lui mouillant à peine les joues. Mais il ne l’avait jamais vue pleurer, ni à l’orphelinat, ni depuis, et ce spectacle ouvrit une brèche de peur dans sa poitrine. Sous ses yeux, à l’agonie, se trouvait sans doute l’être humain le plus fort qu’il ait connu. Elle s’essuya impatiemment le visage de sa paume ouverte.
« Fais-moi une autre piqûre, tu veux ? Je voudrais encore un petit peu de temps, sans avoir aussi mal.
– Je t’en ai fait une il y a à peine deux heures.
– J’en voudrais une autre. »
Il fit ce qu’elle demandait et lui administra une forte dose. Il alla ensuite se réfugier dans un fauteuil de l’autre côté de la chambre, tentant de détourner son regard. Il aurait pu remplir encore une demi-douzaine de seringues et abréger sur-le-champ ses souffrances, mais il ne pouvait s’empêcher de penser que, s’il le faisait, elle reviendrait le hanter sous la forme d’un spectre démoniaque, et qu’elle le pourchasserait pour l’éternité parce qu’il l’aurait privée de quelques heures.
« Pardonne-moi, Hector, mais je crois que j’ai besoin de me reposer.
– OK. Je te laisse tranquille.
– Mais rien qu’un peu, d’accord ? Je ne veux pas dormir trop longtemps. Je ne peux pas laisser passer cette journée. Je ne sais pas si je serai encore capable de quoi que ce soit demain. Où vas-tu aller ?
– Dans le hall, je suppose.
– Tu veux bien revenir dans une heure ? Alors, on montera jusqu’à l’église.
– D’accord.
– Tu me rapporteras quelque chose ?
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Quelque chose à manger.
– Tu as faim ?
– Je ne sais pas si je réussirai à avaler une bouchée. Mais je veux essayer.
– Je peux te rapporter quelque chose. Tu veux quoi ?
– Aucune importance. Je veux seulement que cette sensation de faim ne soit pas la dernière. »
Il allait tirer les rideaux, mais elle lui demanda de les laisser ouverts, pour que la chambre reste éclairée. Indirecte, la lumière était belle ; il se faisait tard mais elle éclaboussait encore la chambre ; la cime des arbres, les toits de terre cuite et les murs en stuc étaient encore illuminés par les rayons obliques et puissants du soleil, la partie inférieure des façades luisait dans la pénombre chaude en demi-teinte, l’église blanche sur son monticule aussi étincelante que l’étoile du berger.
« Rien qu’une heure, Hector. Ne me laisse pas dormir davantage. Tu penseras à remonter me réveiller ? Tu le promets ?
– Pourquoi je le ferais pas ?
– Je ne sais pas », dit-elle, l’effet de la drogue se faisant sentir maintenant au plus profond d’elle-même. À voir la façon dont son corps s’était détendu, il devina qu’elle avait atteint et apaisé la douleur la plus intense. June était presque redevenue elle-même. « Je suis certaine que tu me détestes », reprit-elle. Ses prunelles s’étaient étrécies. « Tu me détestes, n’est-ce pas ? Tu es la seule personne au monde qui sache encore quelque chose de moi, et je ne veux pas que tu me détestes.
– Je t’ai déjà dit dans la voiture que je te détestais pas.
– Même après tout ce que je t’ai raconté ?
– Même.
– Je ne te crois pas.
– J’ai plus envie d’en reparler.
– S’il te plaît, répète-le-moi encore une fois.
– Je l’ai déjà répété.
– Je t’en prie, Hector, s’il te plaît !
– Qu’est-ce que tu veux ? cria-t-il soudain. Qu’est-ce que tu attends de moi, bon Dieu de merde !
– Je veux tout sauf ça ! » répondit-elle, en s’époumonant elle aussi et en faisant claquer ses paumes sur ses cuisses décharnées. Son visage ressemblait à un masque qui se fendille avant de se briser. « Pas ça ! Peut-être que toi, ça te serait égal si ça t’arrivait ! Peut-être que tu t’es toujours moqué de savoir si tu allais mourir ou non. Mais pas moi ! »
Il allait lui répondre vertement qu’elle pouvait aller pourrir en enfer, mais il se rendit compte soudain qu’il était en train de se quereller avec une femme qui avait un pied dans la tombe. Elle lui dit immédiatement qu’elle était désolée, et tenta de le suivre en se traînant faiblement jusqu’à la porte, et elle aurait peut-être réussi à le rattraper s’il n’avait pas bondi en avant à la dernière seconde, se précipitant sur le palier puis dans l’escalier abrupt de la tour. Hector était un sprinteur exceptionnel sur des distances de ce genre. Avant de dépasser l’angle du mur, il aperçut la silhouette dévastée de June qui s’était immobilisée sur le palier, les mains tendues comme un oiseau cloué au sol, l’écho de ses excuses désespérées le poursuivant dans la cage d’escalier, et même s’il se sentait honteux de cette fuite facile, il continua son chemin, sa colère le poussant à vouloir la punir encore.
Au rez-de-chaussée, dans le bar qui servait également de hall d’entrée, il s’affala à une table d’angle. Le jeune gérant s’approcha pour lui demander s’il voulait boire quelque chose, Hector ne répondit pas, et il lui suggéra une bière. Après lui avoir apporté la bouteille, le gérant continua à jeter des coups d’œil dans sa direction tout en empilant des tasses sur la machine à café. Un couple de vieux touristes allemands qui partageaient une assiette de fromages et de saucisson, ainsi qu’une carafe de vin blanc, l’observaient eux aussi. Ils venaient juste de prendre place quand il avait passé le seuil de l’hôtel avec June dans ses bras, et la dame replète aux bonnes joues roses considérait maintenant Hector avec un regard gentil et une moue de commisération qui lui fit irrésistiblement penser à Dora. Il approcha le verre de bière de ses lèvres, mais après une gorgée, il le reposa, alors même que son gosier en réclamait davantage. Pour une fois dans sa vie, il ne voulait pas apaiser cette sensation de dessèchement, cette flamme aride et glacée. Il voulait recevoir le châtiment qu’il méritait, pour tout ce qu’il avait fait et pas fait, pour chacun de ses échecs. Quand avait-il jamais réussi quoi que ce soit ? S’il était effectivement immortel, comme son père l’avait follement imaginé, la somme de tous ses efforts n’aboutissait qu’à un échec. Et un échec dans les plus grandes largeurs. Demandez un peu à Dora ce qu’elle en pensait. Demandez à Patricia Cahill. Demandez au jeune soldat chinois si Hector avait bien agi envers lui. Posez la question à Winnie Vogler sur les dommages collatéraux qu’il avait causés. Demandez au révérend Tanner s’il avait connu la fin qu’il s’était imaginée. Demandez-leur à tous si Hector avait été le bon agent de leur destin.
Son échec s’exprimait aujourd’hui également dans les choses les plus insignifiantes, telles que son incapacité à ressentir la haine que même June pensait qu’il devait éprouver pour elle. Dans la voiture, en plein délire, ou peut-être sous couvert de ce délire, elle lui avait confié ce qu’elle avait fait. Oui, c’était elle qui avait allumé l’incendie funeste. Pourtant, à sa façon, il avait fourni le combustible avec son désir malsain et aveugle, et il pensait depuis que c’était lui qui n’aurait pas dû en réchapper.
Cette dernière nuit, Sylvie l’avait supplié de la laisser tranquille. Pourquoi ne l’avait-il pas écoutée ? Pourquoi n’était-il pas tout simplement resté dans ses quartiers ? L’incendie déclaré, il se serait sûrement précipité à temps dans le dortoir et aurait réussi à tous les sauver. Il avait passé la soirée à boire dans l’obscurité de sa chambre, une bouteille de whisky japonais lui brûlant le gosier à chaque rasade et accélérant les films qui lui défilaient dans la tête : soit il déversait sur Sylvie de violentes imprécations, soit il essayait bassement de la séduire, soit encore il mêlait à de violentes attaques un torrent de plaintes où il s’apitoyait sur son propre sort, tout en se demandant comment il pourrait bien la persuader par la douceur de ne pas partir. De recommencer à l’aimer. Mais il n’avait aucun talent pour les histoires d’amour. Aucun don pour les paroles lourdes de sens ou joliment tournées. Il pensait qu’elle avait pris sa décision le jour où ils avaient ramassé des feuilles ensemble autour de l’orphelinat, quand elle l’avait suivi dans la chapelle. Ensuite, ils étaient repartis chacun de son côté, mais elle l’avait retrouvé comme il l’avait suggéré, environ cent mètres plus loin au long du chemin qui menait le plus au sud, à l’abri d’un obscur sous-bois. Ils ne firent pas l’amour ce jour-là, mais roulèrent néanmoins par terre dans un élan aussi excessif que désespéré, comme deux vampires assoiffés l’un de l’autre. Ils s’étaient à peine dévêtus, et pourtant, plus tard, en se lavant, il sentit les marques de ses ongles qui s’étaient enfoncés dans son dos, son cou, ses cuisses. Il lui avait fait la même chose, mais avec sa bouche, ses dents voraces la mordant aux endroits qu’elle lui désignait elle-même, comme s’ils se livraient à un étrange jeu de cour de récréation. Elle avait haleté à chaque morsure, les larmes lui emplissant les yeux, avant de le pousser à recommencer. Alors Hector crut qu’il avait gagné la partie. Abusé, il avait pris pour une passion profonde ce qui n’était qu’un déchaînement sensuel, car il était trop jeune et trop innocent pour comprendre qu’elle ne jouait pas la comédie, qu’elle ne faisait pas semblant, mais qu’elle s’offrait à son désir pur et inextinguible, s’abandonnait à sa soif brûlante qui, pour elle, était aussi précieuse qu’elle le trouvait beau.
Il était déjà minuit quand il finit la bouteille et se dirigea vers chez elle, n’ignorant pas que, le lendemain, Tanner serait de retour. Ils n’avaient pas fait l’amour depuis le départ du pasteur, le moment où il l’avait portée dans ses bras quand elle s’était foulé le genou au football étant la première fois où il la touchait depuis leur sauvage explosion de passion dans les bois. Rien que la tenir ainsi contre lui l’avait rendu conscient de son désir intact, mais également de quelque chose de plus profond qui le liait à elle : il avait besoin de cette femme pour le tirer du détestable engourdissement de sa vie. L’arracher à son propre corps invincible. En faisant le tour de la maison, il remarqua combien il se sentait vulnérable chaque fois qu’il se trouvait près d’elle : il pouvait mourir, comme tout un chacun. Il avait le cœur d’un petit garçon, débordant et palpitant d’émotion. Pourtant, il savait aussi, même s’il refusait de le reconnaître, que tout était déjà fini entre eux, ou que rien n’avait jamais vraiment commencé, et cette douleur le poussait à vouloir s’approcher d’elle à nouveau. Le store était baissé, il essaya la porte et la trouva verrouillée ; alors il frappa de plus en plus fort, au point qu’il aurait pu réveiller les enfants dans le bâtiment d’en face. Elle ouvrit et le laissa entrer. Son genou était toujours bandé comme il l’avait laissé, et elle s’éloigna en boitillant sans même lui accorder un regard.
« T’as encore mal ? demanda-t-il en la suivant jusqu’au lit.
– Non, plus vraiment », répondit-elle avec lassitude, la tête baissée. Il s’accroupit devant elle, prit son mollet dans une main et son genou dans l’autre, mobilisant l’articulation avec beaucoup de douceur. Elle grimaça. « Je pense que ça va aller maintenant. Tu peux partir. S’il te plaît.
– Je t’avais dit que je viendrais.
– Et moi, je t’avais demandé de ne pas le faire, répondit-elle en repoussant ses mains.
– Alors tu ne veux plus me voir ?
– Peut-être demain.
– Demain, il sera rentré ! » s’écria Hector, surpris par la colère qui avait instantanément grondé dans sa voix.
Elle resta un instant silencieuse avant de reprendre la parole :
« S’il te plaît, Hector. Tu ne peux pas rester ici.
– Pourquoi ? Parce que tu as changé d’avis ?
– Je n’ai pas changé d’avis. Pas à ton sujet. Il n’en a jamais été question.
– Alors il est question de quoi ? Tu veux bien me le dire ? Parce que je suis con. Et paumé en plus. Tu es retombée amoureuse de ton mari ?
– Je l’ai toujours aimé, murmura-t-elle.
– Tu l’as toujours aimé, répéta-t-il avec mépris. Je suppose que tu l’aimes depuis le début, que tu te disais justement combien tu l’aimais pendant qu’on baisait ensemble sur ce lit. Tu penses tellement à lui que, chaque fois qu’il s’en va, tu te dépêches de venir me retrouver.
– Je ne suis pas venue ce soir en tout cas.
– C’est parce que tu es forte ! » dit-il en se relevant, l’air fou de rage tandis qu’il lui assenait ses mots les plus durs. S’il avait soudain perdu la voix, il aurait pu la frapper. « Tu ne tournes peut-être pas en rond comme un lion en cage… mais moi, je suis un lion, et drôlement bien réveillé, si tu veux savoir. Avant que tu débarques ici, je me foutais de tout. Mais voilà, maintenant, je veux qu’on me caresse et qu’on me donne ma pitance. Je veux entendre dire qu’on m’aime. Alors ? demanda-t-il en tendant les paumes vers elle. Et si j’avais besoin d’être réconforté ? Si j’avais besoin qu’on s’occupe de moi ? Que comptes-tu faire pour moi, Mrs Tanner ? »
Elle ne bougea pas d’un pouce. Elle pleurait en silence, les larmes lui coulaient le long de son visage. Son teint d’ordinaire si pâle avait pris une teinte plus chaude dans la lumière dorée de la lampe, son front et ses joues luisant doucement d’un éclat nacré, et si en colère qu’il soit, il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle ne lui avait jamais semblé si belle. Ce qui ne l’enflamma que davantage.
« Tu veux pas m’aider ? Tu veux rien faire pour moi ? OK. Tu me fais du bien même comme ça. Je t’ai raconté plusieurs trucs que j’ai commis, alors tu sais que je suis pas quelqu’un de bien. Je suis un sale type, de l’avis général. Mais quand je te vois, je me déteste un peu moins. Tu sais pourquoi ? Parce que tu es exactement pareille. Fragile, égoïste, mais aussi casse-cou. Tu te vendrais pour un peu d’amour. L’espoir, c’est ta drogue. À mon avis, l’ensemble fait une religion assez moche. »
Sylvie resta quelques instants muette. Mais son visage avait pris de nouvelles couleurs.
« Un jour, ma mère m’avait confié quelque chose que je n’avais pas vraiment compris, mais je crois qu’aujourd’hui, je vois ce qu’elle voulait dire. Elle m’avait expliqué qu’il y avait un excès de générosité dans ce monde. Trop d’amour et de pitié. Qui, en tout cas, ne trouvait pas à s’employer. Mais le pire, disait-elle, c’était quand cette générosité était gâchée. Parce qu’alors, elle s’épuisait en pure perte.
– Je m’en fous, dit-il en la saisissant violemment par les épaules. Gâche-la sur moi. »
Elle lui prit les mains et les posa sur son visage, le forçant à lui masquer les yeux. Elle les retourna et lui embrassa les paumes. Puis elle baisa ses doigts, ses poignets. Il l’embrassa fougueusement en retour et entreprit de lui retirer son peignoir, mais elle se déroba. Ils traversèrent la cour en silence pour gagner les quartiers d’Hector, qui la soutint au long du chemin. Là, ils firent l’amour. Enfin, en quelque sorte. Il était d’une fébrilité extrême. C’était comme si l’armée entière du corps du jeune homme l’avait assaillie par vagues successives, comme l’irrésistible charge d’un régiment de mille soldats sans visage. Il attendait sans cesse qu’elle tente de le freiner, ou qu’elle s’avance vers lui avec une ferveur égale, avec cette violence inquiétante qu’il aimait tant chez elle, mais même au moment où elle l’imita et se déchaîna à son tour, on aurait dit qu’elle se détachait d’elle-même et les observait tous les deux de l’autre côté de la pièce. Après quelques minutes, il en eut terminé. Il se leva, enfila un pantalon, le ventre noué par la honte. Elle demeura silencieuse sur le lit exigu, lui tournant le dos. Puis elle se releva et remit son peignoir. Elle chercha ses mules mais il lui dit qu’elle était venue pieds nus. Il lui demanda de rester ; cependant, quand elle ouvrit la porte, il ne tenta pas de la retenir.
Dans la cour, flottait une étrange odeur de pétrole. Mais ce fut surtout la présence d’une voiture qui fit s’arrêter Sylvie. Elle était en train de passer le portail, suivant le chemin qui longeait le périmètre du champ avant de déboucher devant les bâtiments de l’orphelinat lui-même. Il était trop tard pour que ce soit le révérend Kim. Les feux avant la balayèrent tel le phare d’un port tandis qu’elle se tenait sur le seuil de la maison d’Hector, et la voiture ralentit imperceptiblement, comme si le chauffeur avait un instant levé le pied de la pédale avant de reprendre de la vitesse. Sylvie descendit les marches du perron, posa le pied sur les graviers mais ne s’en éloigna pas. La voiture avait tourné et se dirigeait droit vers la jeune femme, et, l’espace d’un instant, Hector crut qu’elle allait la renverser. Mais elle s’arrêta à quelques pas et, quand le chauffeur en sortit, il faisait trop sombre pour voir au-delà du faisceau des phares de qui il s’agissait. Toutefois, ce ne pouvait être que Tanner.
« Sylvie, dit le pasteur, la voix rauque, implorante. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que se passe-t-il ? J’ai trouvé un message qui disait que tu t’étais blessée. J’ai roulé toute la nuit pour rentrer. Qu’est-ce que tu fais là ? »
Sylvie resta quelques secondes devant la voiture, pieds nus, enveloppée dans son peignoir blanc, éclipsant la lumière des étoiles au-dessus d’eux. Elle ne portait manifestement rien dessous. Puis, elle marcha vers son mari, la main tendue, mais Tanner la repoussa. Quand elle tenta de s’approcher de lui, il la frappa, une seule fois mais suffisamment fort pour qu’elle s’affaisse contre la roue de la voiture.
« Mais qu’est-ce que tu nous fais ? lui cria Tanner. Qu’est-ce que tu nous fais ? »
Hector fonça sur lui et le précipita par terre. Tanner eut du mal à reprendre son souffle. Le jeune homme s’agenouillait pour vérifier que Sylvie ne s’était pas fait mal quand un bruit pareil à celui que produit un obus de mortier, une explosion métallique et sourde, leur parvint depuis le dortoir. Alors qu’il se retournait pour voir ce qu’il se passait, il fut frappé par un poids mort, un objet plat et massif qui l’atteignit à la nuque et au niveau des omoplates, comme la main puissante d’un dieu vengeur. Hector chancela sous le coup, perdit pratiquement connaissance et tomba face contre le sol, incapable du moindre mouvement. Il pouvait voir mais pas parler. Il trouva le goût de la terre froide presque agréable, pur et minéral, comme un silex fraîchement taillé. Il entendit Sylvie s’époumoner contre son mari, qui les dominait tous les deux de sa haute taille. Tanner avait ouvert à toute volée la portière qui avait percuté l’arrière de son crâne. Hector se remit péniblement sur ses genoux, et il aurait sûrement reçu un nouveau coup si l’éclair de l’incendie n’avait soudain envahi le ciel, d’immenses flammes s’élevant comme des lances autour de la cheminée juste au-dessus de la chapelle.
« Mon Dieu, s’écria Sylvie en se relevant d’un bond. Les enfants ! » En chancelant, elle se précipita vers les dortoirs, Tanner courant à sa suite. Plusieurs petits sortaient déjà du bâtiment, des volutes de fumée s’échappant par la porte de la chapelle, juste sous les avant-toits. Ils ne s’en rendaient pas encore compte, mais le feu gagnait vite du terrain, dévorant la charpente de bois desséchée, et quand Sylvie atteignit la porte principale, d’autres enfants s’enfuyaient par les fenêtres des dortoirs, de droite et de gauche. Sylvie entreprit frénétiquement de compter les pensionnaires, s’assurant que les plus petits étaient sains et saufs. Tanner demandait à tous de vérifier que leur voisin de chambrée était bien là, chacun criant un nom et attendant une réponse. Soudain Sylvie s’affola : « Où est June ? Mais où est June ?
– Elle est pas là, dit l’un des petits. Et Min non plus.
– Où sont-ils ?
– Ils étaient dans la chapelle, répondit Byong-Ok.
– Mais pourquoi ?
– Ils dormaient là tous les deux.
– Oh, ma petite June ! »
Sylvie voulut se précipiter à l’intérieur. Tanner l’arrêta au passage. Elle se débattit mais il ordonna :
« Reste ici ! Reste ici avec eux ! »
Tanner retira sa veste et s’en servit pour se couvrir la bouche et le nez. Il prit plusieurs inspirations rapides, puis retint son souffle et s’engouffra dans le bâtiment. Même s’il avait l’impression d’avoir le crâne défoncé, Hector s’était relevé, et il vit que Sylvie se rapprochait à son tour de la porte. Elle leur criait de sortir. Elle criait leurs prénoms. Et avant qu’il ait pu reprendre suffisamment ses esprits pour l’en dissuader, elle avait franchi le seuil et s’était engouffrée à l’intérieur.
Hector s’élança à sa poursuite. Le vestibule était envahi de fumée. Il se pencha en avant afin de pouvoir respirer et, quand il poussa la porte qui ouvrait sur la chapelle, il y eut une explosion de chaleur. Les poutres étaient en flammes. Les bancs du premier rang brûlaient, ainsi que l’autel et la croix qui s’étaient effondrés. Le mur du fond se consumait, s’affaissait déjà en partie et même s’écroulait à l’endroit où se trouvait auparavant le poêle. Juste à côté, Sylvie et Tanner se penchaient ensemble sur un enfant. Une crevasse dans le mur alimentait un violent courant d’air, nourrissant la conflagration. Hector sentit ses propres cheveux commencer à roussir, la peau de ses épaules se mettre à le démanger et à grésiller. La chaleur tournait, elle assiégeait la chapelle, comme si un soleil s’apprêtait à faire irruption à l’intérieur. En un éclair, la bête huppée du feu bondit du sol pour prendre dans ses griffes le couple et l’enfant, les enveloppant d’abord dans un nuage presque immobile avant de les avaler complètement. Hector poussa un cri sauvage. Des murs montèrent un sifflement déchirant et un craquement assourdissant, et le toit s’effondra. Là où se trouvait auparavant une vaste pièce, s’élevait un immense bûcher sous le ciel de la nuit. Hector était coincé au bord du brasier par des poutres en flammes qui lui entravaient les jambes, des débris de tuiles qui lui brûlaient les bras et la poitrine. Il était maintenant au cœur de l’incendie. Les murs adjacents des dortoirs allaient bientôt s’écrouler. Pourtant, il ne tenta même pas de bouger. Il était résolu à mourir, peut-être enfin à quitter cette enveloppe terrestre. Mais une main le saisit par le poignet, tandis qu’une autre soulevait le madrier qui lui pesait sur le dos. Cette fille était incroyablement forte. Elle le tira de l’autre côté du mur éboulé et il se retrouva dans le froid de la nuit qui l’avait étreint.
« Ah te voilà ! » murmura June quand il finit par revenir dans la chambre. Près de deux heures s’étaient écoulées. À voir ses yeux, il devina qu’elle n’était pas sûre de jamais le revoir. Elle s’était débrouillée tant bien que mal pour pousser un fauteuil rembourré face à l’église sur la colline, et s’y était assise devant la fenêtre ouverte. Le jour tombait, mais la brise restait tiède, légèrement chargée de senteurs de pin et de terre. Elle changea de position et se redressa, comme pour montrer qu’elle contrôlait encore un peu la situation. Mais même ce minuscule effort lui coûta trop, et sa tête retomba contre le dossier, inclinée de façon peu naturelle, la bouche ouverte.
« Tu m’as rapporté quelque chose ? »
Oui : le gérant de l’hôtel avait disposé dans un panier quelques biscuits et de minuscules pâtisseries, ainsi qu’une coupe en plastique rose qui contenait une boule de sorbet au citron. Hector déposa le panier sur ses genoux et elle le regarda comme une fillette à qui l’on vient d’offrir un œuf de Pâques. Elle s’empara de la cuiller et s’apprêtait à goûter la glace mais s’arrêta pour lui demander s’il en voulait un peu. Il secoua la tête. Elle en prit une bonne cuillerée qu’elle retourna sur sa langue et laissa posée là, fermant les yeux, ses joues hâves se creusant encore sous l’effet de l’acidité ou du sucre, ou des deux. Il ne put s’empêcher de la regarder avaler, d’un mouvement lent et volontaire, et il s’imagina la glace fondue glissant jusqu’à ses entrailles encombrées, totalement envahies par la maladie, et ne trouvant pas où aller. Elle ne tenta même pas de renouveler l’expérience, pressant la cuiller contre son ventre tandis qu’elle restait les paupières closes, comme si elle avait compté les secondes avant que les vagues bienfaisantes d’une drogue ne déferlent. Il lui proposa une nouvelle piqûre, et alors même que son visage livide se décomposait, elle lui répondit fermement que non.
« Tu te rappelles la première fois où nous nous sommes rencontrés ? demanda-t-elle, en regardant de nouveau par la fenêtre. Sur la route ?
– Oui.
– Je repensais à ce jour-là pendant ton absence. Il faisait si chaud.
– Presque quarante degrés.
– J’avais tellement soif. Durant plusieurs jours avant de te rencontrer, je m’étais mise à chercher de l’eau plutôt que de quoi manger. Cela faisait un bon bout de temps qu’il ne pleuvait pas. J’avais trouvé un seul puits mais il était à sec.
– Je t’ai pas donné d’eau ?
– Si, mais ta gourde était presque vide. Tu avais du chewing-gum. Encore aujourd’hui, je me dis que je n’ai jamais rien goûté de meilleur. Mais je mourais tout de même de soif. J’ai vraiment failli mourir. Il n’y avait plus qu’une boue épaisse et nauséabonde dans les rizières, et j’avais tellement soif que j’ai essayé d’en boire. J’en ai recueilli entre mes doigts et je m’en suis mis un peu dans la bouche. C’était infect, mais mouillé. J’ai fini par en manger deux poignées entières.
– Tu as pas tout recraché ?
– Au bout d’un moment, si. Au milieu de la nuit, je me suis réveillée avec de terribles douleurs d’estomac et j’ai vomi une douzaine de fois, sans arrêt jusqu’au matin. J’ai cru que j’allais y rester. Mais si je n’avais pas mangé cette boue, je ne suis pas sûre que j’aurais tenu assez longtemps pour te rencontrer. Tu serais passé à côté de mon cadavre sur la route. Cela aurait peut-être mieux valu pour toi. »
Il ne répondit pas, peut-être moins par pudeur ou par compassion que pour se protéger lui-même, s’épargnant ainsi d’imaginer une vie entière de solitude, tenant le cap d’un destin qui aurait sans doute été le même. Comme tout le monde, il était au gouvernail de son existence, qu’il le veuille ou non. Très bientôt, il allait de nouveau se retrouver seul, et il repensa à ce que June avait dit plus tôt – il était la seule personne au monde qui la connaissait un peu, au moins pour une part importante de sa vie – et il se rendit confusément compte qu’en l’occurrence, l’inverse était vrai aussi.
« Je ne t’ai pas demandé, lui dit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées, ce que tu comptais faire ensuite. Où vas-tu aller ?
– J’y ai pas encore réfléchi », répondit-il. La voiture était hors d’usage, et il n’avait pas la moindre envie de voyager en touriste. Même si elle lui avait déjà donné le reste de l’argent (suffisamment pour faire le tour du monde deux ou trois fois, disait-elle), il ne savait pas où aller. Il avait fini par téléphoner à Smitty quelques jours plus tôt pour que lui et les copains sachent qu’il était toujours en vie, et le patron lui avait dit que tout le monde était désolé de ce qui était arrivé à Dora. On avait passé des scènes de l’accident au journal de 22 heures. Ils pensaient que c’était pour cela qu’il s’était fait rare, roulé en boule sur sa douleur dans un coin. Hector ne se donna pas la peine de préciser d’où il appelait, et Smitty ne lui posa pas la question. Il avait néanmoins ajouté : Passe donc nous voir bientôt, on sera là, comme si Hector était juste à l’autre bout de la ville, et il avait répondu qu’un de ces jours il n’y manquerait pas. Les potes étaient sans doute toujours plus ou moins plongés dans leur torpeur, tapis dans l’ombre jusqu’à l’heure ultime. Ensuite, un dernier verre pour la route, et ils décampaient l’un après l’autre en traînant les pieds. La question demeurait de savoir ce qu’il allait faire. Aucun homme sensé n’aurait rêvé d’être immortel comme il l’était dans les rêves fous de son père. Pourtant, Hector avait peur de la façon dont il survivait à tous les coups du destin. Il se rappela soudain que June voulait être incinérée et lui avait demandé de s’en charger. Il pourrait toujours s’arrêter sur une petite route de campagne, trouver une clairière où élever un bûcher puis mettre le feu à la dépouille de June, mais en profiter aussi pour asperger d’essence la pile de broussailles et de buissons, s’en remplir le ventre et grimper à son tour tout en haut avant de craquer l’allumette. Il allait faire un véritable feu d’enfer et brûler leurs deux corps jusqu’aux os. Dispersés aux quatre coins de la planète.
« Tu pourrais rester ici quelque temps, reprit-elle. L’argent que je t’ai donné te durerait un bon moment. Tu finirais peut-être par rencontrer quelqu’un. Une femme qui s’occuperait de toi.
– C’est pas ce que je cherche.
– Et pourquoi pas ? Tous les hommes ont besoin de l’amour d’une femme généreuse. Tu ne crois pas que j’ai raison ? »
Évidemment, il ne la contredit pas. Comment l’aurait-il pu ? Comment ne pas rêver d’un monde où chacun jouirait d’un pareil soutien ? Le problème est que l’idée de soutien appelait celle de fragilité, d’infirmité. Les soutiens disparaissaient toujours tôt ou tard. Et alors qu’advenait-il de vous ? Vous étiez perdu. Désorienté. Un sac d’objets brisés. C’était cruel, il le savait, mais il l’interrogea :
« Je me demande si toi, tu aurais pris soin de moi. Si c’était moi qui m’étais retrouvé malade. »
Elle le regarda sans ciller. « Je ne crois pas. Je n’ai jamais su m’occuper de personne. »
Elle prit une nouvelle cuillerée de glace, mais pas davantage. Dans la douce chaleur de la brise, le reste eut tôt fait de fondre dans sa coupe. Les nuages se teignaient d’ambre et de rouge dans le crépuscule. Cette longue journée verrait bientôt sa fin. Elle posa le panier sur le bras du fauteuil et tenta de se lever. Il lui donna un coup de main. Il lui redemanda si elle voulait maintenant revêtir le costume traditionnel.
« D’abord, je veux prendre un bain. Brusquement, j’ai très froid. Tu veux bien me le faire couler ? J’ai essayé toute seule pendant que tu étais parti, mais je n’ai pas réussi à me pencher assez en avant. Et puis le robinet d’eau chaude a l’air grippé. Cela ne t’ennuie pas ?
– Non.
– Bien brûlant, hein ? N’aie pas peur. »
Il lui fit donc couler son bain, aussi chaud qu’il pensait qu’elle pourrait le supporter. Pendant que la baignoire se remplissait, il se demanda si, une fois dedans, elle pourrait en ressortir – vivante, c’est-à-dire. Toute cette volonté farouche et ses efforts inlassables, et elle risquait maintenant de ne pas parvenir au sommet de cette colline. Que pensait-elle y trouver ? Qu’espère un pèlerin au bout de son voyage ? La confirmation de ce en quoi elle croyait ? Une révélation ? Ou bien espérait-elle secrètement que sa destination ne serait jamais atteinte, que le terme continuerait de reculer, à jamais enveloppé de brume dans le lointain, pour ne ressentir au mieux qu’une inextinguible dévotion ?
June entra dans la salle de bains et retira ses vêtements sans la moindre pudeur. Un peu comme s’il n’avait pas été là. Elle eut du mal à dégager son bras de son chemisier, et il lui vint en aide. Son ventre était tout distendu, mais il paraissait plein de vie comparé au reste de son corps, ses épaules affaissées, ses membres grêles et ses hanches décharnées. Il ferma le robinet, plongea la main dans l’eau, mais avant qu’il ait pu la prévenir, elle y avait déjà enfoncé un pied. Elle fit la grimace, respira un grand coup, mais elle s’agrippa au rebord de la baignoire et se laissa couler sous la surface. Il se leva pour quitter la pièce, mais elle le saisit par la main et ne voulut pas le lâcher tandis qu’elle s’adossait lentement au carrelage du mur. Elle n’allait pas courir ce dernier risque. Elle gardait les yeux fermés, et ils restèrent silencieux pendant un long moment. Quand sa main se détendit, il craignit le pire. Mais l’eau du bain se souleva et déborda, et June fut bientôt sur ses pieds et s’enveloppa dans une serviette. L’eau brûlante avait ramené des couleurs sur ses jambes. Son teint restait blême, cependant. Elle n’était plus que pommettes et yeux, comme si la chair s’était dissoute dans l’eau, et elle dit : « S’il te plaît, Hector. Il ne faut plus tarder maintenant. »
Il l’assit sur le lit pour l’aider à s’habiller, manipulant doucement ses membres comme pour vêtir une poupée à taille humaine. La tenue comprenait un pantalon flottant du genre pyjama, une tunique et un gilet, le tout dans la même toile blanche un peu grossière. Ces vêtements rêches lui donnèrent instantanément une allure rigide et empesée, leur blancheur la faisant ressembler à une étrange mariée. À travers l’étoffe diaphane, paraissaient la pointe sombre de ses seins, la toison de poils noirs entre ses jambes – autant de signes qu’elle était encore une femme, qu’elle restait en vie. Elle tenta de serrer la cordelette du gilet mais, les doigts trop gourds, elle n’y parvint pas et il l’attacha donc à sa place avec un double nœud. Il lui fit enfiler une paire de ses propres chaussettes, plutôt que de tenter de lui mettre des chaussures : ses pieds étaient trop enflés. Et puis, c’était évident maintenant, il allait devoir la porter.
« Tu es prête ?
– Oui. » Quand il la souleva, elle gémit et il s’arrêta, mais elle lui tapota sur le bras pour qu’il poursuive. « Il faut qu’on y aille, murmura-t-elle d’une voix à peine audible. Il faut qu’on y aille tout de suite. »
Hector la porta jusqu’au bas du colimaçon obscur de l’escalier, assurant son pas pour ne pas glisser sur les marches de pierre usées. Il avait déjà failli trébucher sur le seuil, ne retrouvant son équilibre qu’à grand-peine et se mordant accidentellement la langue. Il progressait à pas aussi légers et précautionneux qu’il le pouvait, et pourtant la descente fut pour elle une torture ; elle lui agrippait les cheveux à l’arrière de la tête, serrant les mèches au rythme des marches qu’il franchissait. Ce bain n’avait fait qu’accélérer sa chute. Entre les bras d’Hector, son corps paraissait tiède et humide, mais il émanait d’elle une odeur étrange, pas franchement rance ou pourrie, mais un peu comme si elle avait été réduite, ou diluée, pareille à ces imperceptibles traces de sang ou ces lambeaux de chair qui subsistaient quand il avait désinfecté, frotté et passé au jet d’eau une civière en toile pendant la guerre, le dernier reste d’un homme qui s’était accroché à la vie. Elle n’était déjà plus qu’un résidu de présence. Quand ils atteignirent le hall d’entrée désert, le gérant de l’hôtel posa le livre qu’il était en train de lire et s’avança instinctivement pour les aider, mais s’arrêta au bout du bar quand il eut vu June de plus près, et il hocha solennellement la tête sur leur passage. Une fois dehors, ils traversèrent la rue et entreprirent de gravir la large allée de gros graviers qui menait au sommet de la colline, encadrés par les sentinelles sombres des cyprès.
« Je n’y vois rien », dit-elle.
Il se tourna et avança de côté pour qu’elle profite d’un meilleur angle de vue sur l’église, mais quand il regarda ses yeux, il s’aperçut que ses prunelles étaient toutes ternes et noires, rendues plus sombres encore par la douce lumière du soir, ses pupilles luttant pour repousser des ténèbres envahissantes qu’Hector ne discernait pas mais qui tombaient plus vite que la nuit.
« Je n’y vois rien. »
Hector pressa le pas. Le visage de June était maintenant d’une pâleur détrempée. Elle se faisait plus lourde aussi, et ce poids lui pesait. Au cours de sa vie, Hector avait assisté à de nombreuses morts, et pourtant, chaque fois, l’étonnement était aussi intense. Il sentit la panique lui creuser le ventre. Il comprit alors quelque chose d’essentiel : il ne pouvait pas la voir mourir. Il ne voulait pas monter son bûcher. Il construirait le sien, mais celui de personne d’autre. S’il avait eu le pouvoir de la sauver, d’échanger leurs places, il l’aurait fait, il aurait voulu qu’elle poursuive sa route, si elle le souhaitait, jusqu’à la fin des temps.
« Attends…, dit-elle. Attends. »
Il s’arrêta. Il avait atteint le parvis qui s’étendait sous les quelques marches du perron. Un des deux battants du portail était ouvert. Mais ce n’était pas à Hector qu’elle s’était adressée. Elle tournait la tête vers le ciel, le regard vague. Elle était presque déjà partie.
« Pas encore, murmura-t-elle.
– Ça va aller », dit-il, soudain poussé à avancer. Un étrange rayon de lumière éclairait l’église. Il la porta à l’intérieur. Entre la porte et l’autel, l’espace était ouvert : il n’y avait aucun banc. Et mystérieusement, elle était illuminée, il faisait plus clair qu’au-dehors, les rayons du soleil se faufilant par les fenêtres situées sur le côté à un angle oblique improbable. Pour l’instant, tout était baigné dans une lumière aux reflets d’étain, une sorte de gris patiné et doré, une couleur, se rendit-il compte, qui lui était depuis longtemps familière. Sur l’autel de marbre blanc s’élevait une immense croix de bois, aussi sévère et simple que celle qu’il avait autrefois façonnée, la coupole qui la surplombait s’élevant à près de dix mètres. Comment s’était-il de nouveau retrouvé là ? Il reconnut alors les motifs qui décoraient le mur du jubé, l’étrange marbré de ses ornements. Ce n’était ni une fresque, ni un drapé, ni même une artistique impression en creux. Il s’agissait du motif le plus simple qu’on puisse imaginer. Celui qui lui était au bout du compte le plus étrangement familier : un assemblage d’ossements.
Ils n’étaient pas ensevelis comme il s’y était attendu mais offerts aux regards. Derrière l’autel, dans une crypte ouverte, se trouvaient des étagères encastrées sur lesquelles d’autres os s’empilaient, regroupés par catégories : piles de fémurs et de tibias, pelvis et maxillaires. Il y avait également des corbeilles emplies des plus petits os du pied et de la main, pareils à d’innombrables morceaux de craie. Des paniers de côtes. Et puis, montant jusqu’à la corniche des voûtes et même plus haut, étaient disposées des rangées et des rangées de crânes. Il y en avait des centaines, un millier peut-être, tous soigneusement alignés, l’un à côté de l’autre, comme dans un immense et abominable magasin de chapeaux. Certains crânes avaient des trous aux bords déchiquetés sur les tempes, ou au sommet de la boîte crânienne. D’autres étaient enfoncés à la hauteur des mâchoires ou du nez. À d’autres encore, il manquait le front. Mais il se rendit compte que la plupart d’entre eux ne souffraient que des blessures du temps, blanchis ou rosis par des traces de rouille ou encore verdies par la moisissure. Il avait du mal à s’imaginer les visages disparus sauf à observer leurs dentitions spécifiques, droites ou tordues, prognathes ou incurvées. Tous ces morts avec leurs rictus, leurs grimaces. Hector le leur rendit, un goût de fer et de sang sur les dents.
« Nous sommes à l’intérieur ? murmura June, les yeux brillants comme des éclats de charbon. Est-ce que nous sommes arrivés ? »
Il lui répondit que oui.
« Ce doit être beau. Est-ce que c’est beau ? »
C’est beau, chuchota-t-il sans entendre sa propre voix. C’est notre endroit à nous.
PAS ENCORE.
Elle courait pour rattraper le train. Le tout dernier wagon. Il s’éloignait, semblait-il, à une vitesse vertigineuse. Des voix lui criaient d’accélérer. De courir. De ne pas abandonner la partie. Elle n’avait plus de chaussures aux pieds. Où les avait-elle perdues ? Et au long de la voie, la terre était semée de graviers tranchants. Constellée d’épines et d’herbes piquantes. Mais elle ne sentait pas la douleur qui l’envahissait maintenant. Ses jambes s’agitaient, s’activaient, pareilles à des pistons en folie, la propulsant comme si sa vie dépendait de cette course éperdue. Impossible de regarder en arrière. Elle les aimait tous, mais elle savait que, au moindre coup d’œil par-dessus son épaule, elle était perdue. Elle serait forcée de marquer une pause. Et elle ne voulait pas s’arrêter. En tout cas, pas encore. Pas maintenant. Ce qui vous manque toujours, hélas, c’est le temps. Il lui en fallait absolument davantage. Les roues du dernier wagon grincèrent et jetèrent des étincelles ; le train accélérait encore, il allait la distancer. En un pur défi, elle se pencha en avant et cria, sans reprendre son souffle, puis elle tendit la main vers le montant sombre de la porte du wagon. Le monde disparut derrière elle. Quelqu’un venait de l’arracher au sol. De la hisser à bord. Elle ne touchait plus terre. Vivante.
1.
Allusion à Isaïe 22,18.
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Chang-rae Lee
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