Les Vulnérables
Chapitre 11
11
Un petit coup frappé au carreau de la voiture réveilla June ; elle aperçut le visage las et maussade de Clines, de retour du restaurant. Elle sentit que son corps s’était arc-bouté pour résister aux élancements violents qui le parcouraient. Les cachets n’avaient plus aucun effet. À moins qu’elle ne les ait recrachés ; il y avait une tache luisante sur le revêtement en skaï de la portière. Elle avait l’impression que quelqu’un traversait la maison de son corps, chargé d’une caisse contenant des vases en porcelaine, qu’il entrait systématiquement dans chaque pièce en chancelant, et cognait à chaque manœuvre son fardeau contre les murs. Clines se glissa au volant et lui demanda ce qu’ils étaient censés faire et, les dents serrées, elle répondit qu’ils continuaient avant de prendre deux cachets de plus dans l’espoir qu’ils réussiraient à la soulager.
Avant qu’ils aient pu agir, Clines lui annonça qu’ils arrivaient dans la rue où habitait Hector Brennan. Le soir venait juste de tomber, mais elle distinguait encore quel genre de quartier c’était, les rangées de maisons trapues d’un seul étage, avec des terrains séparés par des clôtures en fil de fer et d’étroites allées. Elles étaient pour l’essentiel en assez piteux état et celle d’Hector paraissait la pire de toute, décrépite, en mal de peinture, le jardin envahi de détritus ménagers et de jouets cassés. Les arbres étaient rabougris et mal entretenus. Trois chiens errants filaient sur le trottoir, aboyant avec force. Ainsi, c’était là qu’il vivait. Elle songea à toutes les années écoulées et aux détails peu ragoûtants que Clines avait dénichés, et elle se demanda si cette vie lui était simplement tombée dessus ou s’il s’y était lui-même condamné, comme les gens le font parfois, à tort ou à raison.
Clines se gara et fit le tour de la voiture pour ouvrir sa portière. Elle s’apprêtait à lui dire de ne pas prendre cette peine pour qu’Hector ne risque pas de voir qu’elle avait besoin d’aide (elle ne mendiait aucune pitié) mais elle se réjouit instantanément quand Clines la tira par l’épaule et le bras, parce qu’elle n’aurait peut-être pas pu s’extirper seule de la banquette à l’assise profonde et moelleuse.
« Lequel est son appartement ?
– Le numéro 16, juste à droite, je crois. Est-ce que vous pensez que ça va aller, Mrs Singer ?
– Oui, très bien. »
Pourtant, elle était loin de se sentir solide, parce que, même si apparemment elle se tenait bien droite et ferme sur ses jambes, elle était pour ainsi dire déjà passée de l’autre côté. Clines d’une certaine façon s’en rendit compte et il lui prit le bras quand elle faillit perdre l’équilibre et tomber. Une chaleur lui picota la poitrine de reconnaissance, mais elle tenta de refuser son aide. Clines insista et marcha juste à côté d’elle, en l’agrippant si fort qu’elle pouvait croire que c’était elle qui le tirait. De grosses branches d’arbre jonchaient la pelouse clairsemée et envahie de mauvaises herbes, et elle se vit soudain comme une branche morte, tout à la fois lourde et fragile, presque en suspens au-dessus du sol dur et stérile. Il suffirait d’une bonne bourrasque. Juste avant d’atteindre l’entrée, elle repoussa Clines, se plia en deux, secouée par les spasmes mais rien d’autre qu’un filet de bave blanchâtre ne s’échappa de ses lèvres. Les cachets. C’était un peu comme si son corps refusait l’apaisement, farouchement hostile à tout mieux-être afin de l’amener à renoncer. Mais résolue à ne pas céder, June se fâcha contre elle-même, elle se redressa, et fit comme si elle ne remarquait pas les chocs électriques qui montaient et descendaient le long de sa colonne vertébrale. Elle était encore relativement jeune et, si elle devait mourir, ce serait debout, au rythme de sa propre musique.
Clines lui saisit le bras et elle se dégagea de nouveau.
« Tout va bien.
– Notre projet est irréalisable, Mrs Singer. Je l’ai pensé dès que nous nous sommes rencontrés la première fois mais, aujourd’hui, j’en suis sûr. Cela ne sert à rien. Ce Brennan n’est même plus la question. C’est vous le problème. Vous n’êtes pas capable d’entreprendre ce voyage. Que faut-il qu’il se passe pour que vous compreniez ? Si vous insistez pour prendre cet avion avec moi, je crains d’être obligé de démissionner.
– Eh bien, démissionnez », rétorqua-t-elle d’un ton tranchant, en s’essuyant la bouche. Elle tenta de faire disparaître ce goût infect qu’elle avait sur la langue. « Donnez-moi les dossiers que vous avez préparés et les billets d’avion, et je vous paierai pour le temps que vous avez passé à ce jour.
– Vous ne serez absolument pas utile là-bas. Vous allez gâcher des moments précieux. Jamais vous ne réussirez à retrouver votre fils à temps. Si tant est que vous y parveniez un jour.
– Avec ou sans vous, je le retrouverai. J’en suis sûre. Vous savez combien je suis prête à vous payer, alors il vous appartient de déterminer si cela compense la peine que vous prendrez. Ou ce que cela vous permettra de donner à votre fille. Alors, que décidez-vous ? »
Clines baissa le cou avec raideur, les yeux plissés par une colère palpable. Mais il lui répondit avec calme :
« Entendu, Mrs Singer. Faisons selon vos désirs. Je ne ramènerai plus cette question sur le tapis.
– Parfait. Je vous remercie.
– Écoutez-moi bien : je ferai tout mon possible pour mener à bien cette tâche, mais c’est vous qui prendrez les décisions. Je vous donnerai des conseils, mais la responsabilité vous appartient dorénavant. De vous dépend notre succès. »
Elle hocha la tête. Il lui demanda si elle préférait qu’il l’attende dans la voiture et elle répondit que oui. Toutefois, quand il tourna les talons, elle se sentit de nouveau prise de vertiges et complètement déshydratée. Elle lui demanda s’il y avait de l’eau dans la voiture.
« Non, mais je peux aller vous en chercher. Il y avait une station-service sur la route principale.
– D’accord, allez-y, et ensuite revenez et attendez-moi. Je vais voir s’il est chez lui. »
L’appartement était au premier étage, mais elle dut marquer une pause pour reprendre son souffle sur le palier ouvert (les logements étaient distribués deux par deux), les quelque trente mètres parcourus lui en ayant paru trois cents. Jonché de mégots et de canettes de bière défoncées, le palier empestait le répulsif antichat. Des moucherons voletaient nerveusement autour de la faible ampoule électrique de l’entrée. Dans la rue, elle vit Clines s’éloigner et l’espace d’une seconde elle se demanda s’il reviendrait. Il allait peut-être décider de l’abandonner là. La porte en métal du numéro 16 était tout éraflée et cabossée, et rien n’indiquait que quelqu’un vivait là ou se risquait parfois à sortir. Elle chercha un interphone mais n’en trouva pas, pas même une sonnette ou un marteau sur la porte. Elle essaya de frapper mais, comme toutes ses autres articulations, celles de ses doigts lui firent l’effet d’être en verre filé, et elle décida donc de tapoter doucement sur le battant du plat de sa main. Aucune réponse, aucun son provenant de l’intérieur, alors elle recommença.
Face à June, une femme s’encadra dans la porte, vaguement entortillée dans un drap de lit. On aurait dit le modèle d’un peintre, indécente, sculpturale, ses seins volumineux pointant sous l’étoffe légère.
« Tu as oublié la clé… ? » demanda-t-elle, s’interrompant en découvrant June. Elle avait l’air à moitié endormie. « Oh excusez-moi. Que puis-je faire pour vous ? »
Cette femme n’était pas belle à proprement parler, mais dotée d’une superbe présence. Elle semblait pleine de vie, avec sa tignasse de cheveux auburn, son décolleté parsemé de taches de rousseur, les globes lisses de ses épaules luisants et délicats. Elle devait avoir le même âge que la visiteuse, peut-être même quelques années de plus, mais, face à la luxuriance de l’inconnue, June eut soudain l’impression de disparaître sous un vernis craquelé, une couche superficielle qui ne demandait qu’à s’effriter.
« Je suis désolée de vous déranger. Je m’appelle June Singer et je cherche Hector Brennan.
– Oh ! » La femme maintenait le drap serré à l’aide d’un bras, l’autre croisé devant elle, la main agrippée au bouton de la porte. Son expression s’était instantanément durcie. « Il ne veut plus travailler pour vous.
– Il ne veut plus ?
– Il ne veut pas vous voir. Il l’a dit très clairement. Alors je pense que vous feriez mieux de partir maintenant.
– Je vous en prie, dit June, qui eut soudain l’impression qu’il allait lui falloir lutter. Je vous en prie. Ce serait trop long à expliquer mais je veux lui parler tout de suite.
– Je peux entendre ce que vous avez à dire. Expliquez-moi.
– Mais qu’est-ce que vous en avez à faire ? » s’écria June avec virulence. Sa dureté les étonna toutes les deux. La femme recula instinctivement, mais June s’avança sur le seuil avant qu’elle ait pu refermer la porte.
« Je suis vraiment navrée », dit June d’une voix lasse. Elle avait l’impression de se glisser au fond d’elle-même, son enveloppe extérieure restait rigide mais, à l’intérieur, ses tissus délicats étaient en train de se désagréger. La femme s’était rendu compte de son état et, dans ses yeux, s’alluma une lueur de compréhension : cette intruse fragile et obstinée qui se tenait devant elle était en fait très malade.
« Je suis vraiment navrée, répéta June. Puis-je vous demander comment vous vous appelez ?
– Dora.
– Excusez-moi, Dora. Je suis désolée. Il est vraiment très important que je puisse lui parler. Rien d’autre.
– Il n’est pas là, dit Dora en l’examinant attentivement. Il était là il y a encore quelques minutes. Je ne sais pas où il est allé.
– Vous savez quand il rentrera ?
– Très bientôt, j’en suis sûre, répondit Dora en ouvrant la porte un peu plus grande. Mais je n’en sais rien. Dites-moi, vous vous sentez bien ? »
June vacilla un peu à ce moment précis, peut-être plus intentionnellement qu’elle ne le savait consciemment, mais avec un air d’une telle gravité soudaine que Dora dut se précipiter pour la prendre par le bras. Sinon elle serait tombée ou se serait laissée tomber.
– Ça va aller, dit June, mais je vous remercie.
– On dirait pas. Vous n’allez pas très bien, pas vrai ? »
June répondit en laissant Dora la remettre d’aplomb ; elle la tenait solidement mais avec douceur et précaution.
« Comment vous êtes arrivée jusque-là ? »
June expliqua qu’elle s’était fait conduire, mais elle sentit soudain ses jambes flageoler de nouveau, ce qui força Dora à la soutenir un peu plus.
« Vous feriez mieux d’entrer, dit-elle en la guidant pour qu’elle pénètre dans l’appartement. Je suis sûre qu’Hector ne va pas tarder.
– Je vous remercie. Vous êtes très aimable. »
Dora l’aida à s’installer dans un vieux fauteuil et s’excusa, disant qu’elle allait dans la chambre pour passer quelques vêtements. Elle revint en portant un verre d’eau glacée.
« Tenez, ça va vous faire du bien.
– Merci. » June but une gorgée et l’eau la revigora. Elle regarda Dora se servir le fond d’une bouteille de vin rouge jusqu’à la dernière goutte. Elle avait enfilé une jolie robe d’été à rayures, aux couleurs peut-être un peu trop vives. Habillée, Dora lui parut plus banale, une femme d’une cinquantaine d’années qui s’était un peu empâtée autour de la taille, du cou, des bras, mais sans rien perdre de sa grâce. Vivante, énergique. L’appartement était petit mais bien rangé, et sur la table on apercevait les reliefs d’un bon repas, entre autres une tarte aux fruits presque intacte. Une pointe de jalousie perça les entrailles de June, ce qui était parfaitement ridicule, parce qu’elle n’avait rien à attendre ni de l’un ni de l’autre, mais le spectacle de leur intimité partagée la faisait se sentir encore plus seule et desséchée.
« Vous êtes ensemble depuis longtemps ?
– Hector et moi ? demanda Dora, en s’asseyant face à June, son verre déjà vide à la main. Pas longtemps, non, je veux dire… assez peu, même. Je ne sais pas très bien encore ce qu’on fabrique, mais c’est plutôt sympa. Je suppose que vous connaissez Hector depuis un bout de temps.
– Oui, de nombreuses années.
– Et vous voulez qu’il vous aide encore une fois ?
– Oui, on peut dire cela. Il a dit qu’il le ferait ?
– Il a un job qu’il aime. Ou du moins, qui le dérange pas. Je ne pense pas qu’il serait prêt à changer de travail. »
June ne comprit pas vraiment et elle laissa Dora poursuivre, et finit par se rendre compte qu’elle croyait qu’il avait exécuté des petits travaux de bricolage pour elle, et sans hésiter, June se mit à raconter qu’Hector avait travaillé comme livreur dans son magasin d’antiquités. Cela lui était égal que Dora découvre la vérité par la suite ; c’était maintenant ou jamais, car le lendemain, il leur faudrait partir s’ils voulaient avoir la moindre chance de retrouver Nicholas. Mais tout ce qu’elle inventa au sujet d’Hector restait dans les limites du probable, étant donné ce que Clines avait découvert à son sujet, et Dora ne remit pas le moindre point de son discours en question. En fait, plus June lui disait combien elle avait confiance en lui, quel soin il mettait à transporter et à manipuler les pièces, combien les clients l’appréciaient, plus cette vision plus complète de son compagnon semblait détendre et réjouir Dora qui se voyait confortée dans ce qu’elle pensait de lui et espérait pour eux. C’était assez manipulateur et même cruel de la part de June, mais Dora s’était mise à sourire un peu, elle commençait à prendre plaisir à sa présence. Parce qu’elle sentait ses propres forces décroître, June ne pouvait s’empêcher de poursuivre, racontant maintenant qu’il bricolait admirablement (ce qui était le cas, à l’orphelinat), qu’il était infatigable. Il n’était parti que quand son magasin avait fermé, et elle se réjouissait de l’avoir retrouvé après toutes ces années.
« Vous avez du respect pour lui, pas vrai ? demanda Dora. Vous pensez que c’est un type bien ?
– Oui, je le pense. »
Dora baissa les yeux, fixant le fond de son verre.
« Vous avez été amants autrefois ?
– Non », dit June avec énergie, décidant que ce n’était pas un mensonge du tout ; il y avait eu cette fois unique, bien sûr, mais c’était une autre qu’elle comme lui désiraient. « Non, je ne dirais pas cela.
– Vous n’avez pas l’air très convaincue. »
June ne put s’empêcher de sourire mais elle changea de sujet. Au lieu de répondre, elle déclara :
« Vous l’aimez. »
Dora soupira.
« Il n’est pas égoïste, comme tant d’hommes que j’ai connus. Il n’est sans doute pas méchant, même s’il est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Il peut être franchement marrant. Et généreux, avec ça, alors qu’il doit pas avoir plus que quelques centaines de dollars à gauche. Je suppose que tout ça, c’est plutôt bien pour moi.
– Oui. Il est certain que vous pourriez avoir fait plus mauvais choix.
– Ça m’est arrivé, des quantités de fois.
– J’en doute.
– Vous êtes gentille de dire ça. Alors maintenant, vous me racontez ce que vous lui voulez ? demanda Dora, en la regardant droit dans les yeux. S’il vous plaît, ne me mentez pas. Je suis désolée de vous dire ça, mais vous êtes malade. Ça saute aux yeux. Alors c’est certainement pas pour vos affaires que vous avez besoin de lui. À quoi il peut bien vous servir ? »
June marqua une pause et but une gorgée d’eau.
« Je veux qu’il m’accompagne en voyage.
– Un voyage ! Quel genre de voyage ?
– Ce ne serait pas bien long. Une semaine, deux au plus. » Et elle ajouta, comme pour se le rappeler à elle-même : « Il est impossible que ça dure davantage.
– Mais pour quoi faire ?
– Je recherche mon fils.
– Votre fils ? s’étonna Dora, soudain très inquiète. Qu’est-ce qu’Hector a à voir avec votre fils ? »
June tenta de calculer ce qu’elle gagnerait à lui dire la vérité. Mais elle était fatiguée et confuse, et elle finit par répondre : « Rien. Rien du tout.
– Alors pourquoi vous voulez qu’il aille avec vous ?
– Je le veux, c’est tout.
– Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne raison.
– Peut-être que non », dit June, sa lassitude menaçant de se transformer en irritation, en colère. Les éclats de douleur prenaient plus de place, son petit monde était en train de se fissurer, et elle regretta de ne pas s’être fait cette piqûre dans la voiture, tendant désespérément en pensée la main vers les minuscules flacons de verre. C’est alors qu’elle songea – ou l’imaginait-elle ? – qu’elle avait une dose de morphine et une seringue dans son sac à main.
« Eh bien, je ne vous crois pas ! s’étrangla Dora. Je ne vous crois pas du tout. Il y a quelque chose d’autre, pas vrai ?
– Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
– Vous devez connaître ses secrets. Il doit être en dette avec vous. Sinon, je ne vois vraiment pas pourquoi il accepterait. Ça lui ressemblerait pas du tout.
– Peut-être ne savez-vous pas grand-chose de lui au fond, lâcha aigrement June, s’entendant prononcer ces mots comme la femme qu’elle était autrefois, qui n’hésitait pas à jouer d’une lame froide acérée. Pratiquement rien.
– Je ne veux plus vous voir, dit Dora en se relevant. Je vous demande de décamper tout de suite. »
Mais June répondit :
« Je vais attendre ici.
– Pas question.
– Mais si. »
Dora lui saisit le bras et, bien qu’elle ne l’ait pas serré très fort, June hoqueta de douleur, une décharge brûlante s’enfonça sous la peau et lui fouailla les chairs. Elle tenta de résister, mais elle n’avait pas plus de force qu’une enfant, et il lui sembla que si elle le voulait, Dora pourrait lui rompre les os rien qu’en serrant un peu plus fort sa main. À la place, elle se contenta de tirer et June bascula la tête la première. Dora lui cria de se relever mais June n’y parvint pas. Elle restait à genoux, et, malgré la moquette, elle eut l’impression que ses rotules étaient en verre craquelé. Les vagues d’une douleur glaciale lui remontèrent instantanément le long des jambes, lui traversèrent l’épine dorsale et atteignirent chacune de ces cellules jusqu’à la dernière, saines ou déjà malades. Dora continuait à tirer sur sa main, son bras paraissait près de se détacher comme une cuisse de poulet rôti, et elle poussa un tel cri que Dora la lâcha et fit un pas en arrière en se couvrant la bouche. June gémissait, toussait, avait de nouveau la nausée et crachait l’eau qu’elle venait de boire, ses larmes roulant sur la moquette usée jusqu’à la corde, lui mouillant les mains. Elle ne cessait de penser qu’elle ferait mieux de se relever, parce que, sinon, elle risquait de ne jamais plus pouvoir.
« Aidez-moi, je vous en prie.
– Oh, mon Dieu ! s’écria Dora, mortifiée. Je suis désolée, je ne voulais pas vous faire de mal.
– Je vais m’en aller. Mais aidez-moi, s’il vous plaît. Je vais partir. Ma voiture doit être de retour à l’heure qu’il est. »
Dora tenta d’abord de la soulever en la prenant sous les bras, mais c’était trop douloureux, et elle dut s’accroupir, un genou à terre devant June, et la hisser sur son dos jusqu’à ce qu’elle se remette debout. June s’empara de son sac à main au passage. Elles progressèrent ainsi péniblement de quelques mètres jusqu’à ce que June retrouve l’usage de ses jambes. Alors Dora glissa une épaule sous celle de June et elle se laissa soutenir jusqu’à sortir de l’appartement. Il avait plu, l’air était moite et lourd. Dora ne cessait de lui demander où était sa voiture mais June ne pouvait pas répondre. Elle était redevenue la plus primitive des créatures, comme une bête qui se contente de marcher droit devant. Paradoxalement, c’était maintenant sa douleur qui la portait, la plus rigide des infrastructures, comme si elle n’existait plus que sur son parcours brûlant. Elle voulait avant tout s’allonger, ne serait-ce qu’un instant, profiter de la fraîcheur de la pelouse humide qu’elle sentait maintenant entre les brides de ses sandales. Ou bien se trouvait-elle ailleurs ? N’était-ce pas sur la douleur qu’elle s’attardait en secret ?
Laissez-moi me reposer,
Juste quelques secondes pour reprendre mon souffle.
Là…
Dora la rattrapa de justesse, luttant pour l’empêcher de s’effondrer. June était tombée à genoux, soutenue par ses bras chauds et doux. Elle fut contrainte de s’allonger. « Mon sac, murmura-t-elle à Dora. J’ai besoin de mon sac. »
Dora s’en empara vivement et l’ouvrit pour elle. June trouva le flacon et la petite seringue. Ses mains cessèrent soudain de trembler. Elle retira l’enveloppe protectrice et tira un peu de liquide. Il faisait trop sombre pour distinguer les traits de mesure.
« Ça pose pas de problème que vous fassiez ça dans la rue ? demanda Dora qui semblait flotter plusieurs kilomètres au-dessus d’elle. Est-ce que je peux faire quelque chose ? »
June ne répondit pas. Allongée sur le flanc entre les mauvaises herbes, elle essayait d’ouvrir le tampon d’alcool. Ses mains s’agitaient sans succès et Dora voulut l’aider, mais June n’en pouvait plus d’attendre et releva sa jupe pour se piquer à l’aveuglette, la minuscule piqûre de guêpe se métamorphosant en une lame de fond, froide et décapante, qui lui remonta dans la gorge et la bouche, une fraîcheur glacée dont elle ressentit presque le goût.
Et puis en retour, une vague de chaleur, puissante et légère à la fois, l’envahit.
Le monde bascula et elle revint à elle. Dora lui demanda si elle souhaitait se relever, elle acquiesça, et sans douleur – à moins qu’elle n’ait réussi à en faire abstraction –, elle réussit à se mettre debout. Aucun signe de Clines ou de leur voiture, mais June ne trouvait rien à y redire, parce qu’elle avait complètement oublié ce qu’elle faisait là. Elle savait seulement que la femme qui la soutenait s’appelait Dora, qu’elle était belle et généreuse au fond, et qu’elle aimerait beaucoup rester entre ses bras. Le réverbère s’alluma et June dut protéger ses yeux hypersensibles du mince faisceau de lumière vive en enfouissant son visage dans le cou et les cheveux de Dora tandis qu’elles s’éloignaient sur le trottoir et descendaient sur la chaussée. Les trois chiens que June avait vus plus tôt batifolaient maintenant autour d’elles, les reniflaient et aboyaient gentiment sur leurs talons, rivalisant pour attirer leur attention. Dora les chassa. Quelques centaines de mètres plus loin le long de la large artère à double sens, des phares apparurent dans le lointain.
« C’est peut-être la vôtre », dit Dora en agitant la main, et la voiture répondit par un appel de phares. Elle accéléra.
« Je ne veux pas partir tout de suite », dit June, mais sa propre voix la surprit, tant elle lui parut faible et déformée. Elle était presque aphone. Elle se sentit glisser des mains de Dora qui s’adossa avec elle contre le coffre d’une berline. Dora tournait le dos à la voiture qui se rapprochait, et ne pouvait pas voir ce que June voyait : derrière elles, de l’autre côté de la rue, au-delà du halo du réverbère, un homme portant deux sacs en plastique blancs marchait dans le cercle de son ombre, l’air heureux pour la seule et unique fois de sa vie. Était-ce lui ? « Hector ? » murmura June, et Dora se contenta de répondre qu’il fallait qu’elle parte maintenant. La voiture approchait à vive allure et ce fut la fin. Elle aperçut, derrière son volant, le chauffeur qui portait des lunettes. Mais les chiens, tout comme June, avaient remarqué la présence du passant et, détectant sans doute la bonne odeur qui s’échappait de ses paquets, ils se précipitèrent de l’autre côté de la rue, juste sous les roues de la voiture qui fit une embardée. Elle faillit heurter le dernier des trois chiens, mais ensuite le conducteur perdit le contrôle, et le véhicule dérapa sur la chaussée humide puis vint percuter Dora qui était restée devant la voiture garée.
Y avait-il seulement eu un son ? Un fracas de métal ? June fut plongée dans une toute nouvelle opacité comme si elle ou le monde avait été trempé d’un coup dans un bain de cire qui durcissait à vue d’œil. La voiture avait traversé la rue à l’oblique et était allée s’encastrer dans un poteau électrique. Le coin arrière de la berline contre laquelle s’étaient appuyées June et Dora était complètement enfoncé. June était indemne. Mais Dora gisait immobile sur la chaussée. L’homme s’agenouilla à ses côtés, le dos tourné, les sacs blancs abandonnés au milieu de la rue. Une des jambes de Dora était couverte de sang, un amas de chair en bouillie, même si June ne s’en rendait pas vraiment compte. Dora pleurait tout doucement. Puis elle cessa, resta un instant silencieuse, puis elle sanglota de nouveau un petit peu, et enfin n’émit plus le moindre son. Il tenta de la ranimer. Au bout de quelques minutes, l’homme l’embrassa sur le front et lui lâcha la main. Les chiens étaient revenus et fouillaient les sacs. L’homme se releva et, sans un regard pour June, passa devant les chiens pour s’approcher de la voiture, échouée contre le trottoir, dont le moteur tournait au ralenti. June traversa la rue à son tour. Clines était affalé contre la portière, le pare-brise était tout craquelé. Il avait le visage en sang. Sa main serrée autour de son cou tressautait, il tentait de desserrer son col comme s’il avait du mal à respirer, et quand l’inconnu s’approcha, il y avait en lui quelque chose de sauvage et de menaçant. Il s’apprêtait à tordre le cou du chauffard. Mais avant qu’il ait pu le toucher, Clines eut un sursaut et retomba en arrière, immobile. L’homme alors recula d’un pas et se retourna vers June et, enfin, à la lumière pâle du réverbère, elle sut sans hésitation possible que c’était lui.
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