Les Vulnérables
Chapitre 4 - Fort Lee, 1986
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Fort Lee, 1986
Hector s’arracha à son matelas complètement affaissé.
Le jour n’était pas encore levé. Il passa dans la salle de bains et tira sur la chaînette qui commandait la lumière au-dessus de l’armoire à pharmacie. Malgré sa bagarre avec Tick dans la rue, il n’avait pas vraiment l’air différent. On pouvait supposer qu’il avait été puni pour son obstination. Était-ce un châtiment ordonné par l’au-delà ? Ou un sombre talent auquel il ne pouvait s’empêcher de faire appel chaque fois qu’il était menacé de mort ? Ses mâchoires, son crâne et les jointures de ses doigts lui faisaient mal, les os de sa cage thoracique semblaient gémir à chaque inspiration, et pourtant ce n’était pas exactement la souffrance physique qui l’avait tiré du sommeil. Douleurs et cicatrices auraient tôt fait de disparaître, comme toujours. Mais les blessures le faisaient se sentir seul, et il se réveilla plein de gratitude pour la présence de cette femme dans son lit.
Elle s’appelait Dora. Il l’aimait bien mais, bizarrement, il ne l’avait encore jamais vue de jour. La lumière de la salle de bains l’éclairait en partie alors qu’elle dormait encore. Elle ne remua pas. C’était une fausse rousse, à en juger par ses racines grises. Elle gisait allongée sur le ventre, un coin du drap lui couvrait les yeux et la joue, et sa bouche était béante, comme l’ouverture d’un terrier. Il lui manquait une molaire – il ne s’en était pas rendu compte auparavant – et, même si l’image ne lui paraissait pas foncièrement déplaisante, il éteignit la lumière pour ne plus voir sa bouche, parce qu’il était depuis toujours mal à l’aise devant le spectacle de toute muqueuse.
Il retourna se coucher. Elle gémissait involontairement sur une note suppliante. Il posa la main sur sa joue et se représenta son visage. Bien qu’il sache parfaitement à quoi elle ressemblait, il ne cessait d’imaginer une autre femme à sa place, une femme qu’il avait vue dans un livre lu dans sa jeunesse, illustré de photos de paysans malmenés par la sécheresse dans les terres désertiques d’Alabama. Ce livre l’avait affecté comme certains ouvrages affectent un enfant qui attend une histoire différente mais qui est tout de même transporté par celle qu’il découvre. À cause du titre – Louons maintenant les grands hommes –, il pensait trouver les récits de vies de héros qui ont surmonté de terribles épreuves, offert des sacrifices inégalés à leurs dieux et à leurs peuples, et connaissent en conséquence la gloire éternelle. Depuis qu’il savait lire, il avait dévoré les histoires anciennes d’Athènes, de Sparte, et de Crète, les fabuleuses épopées d’Alexandre et de Charlemagne. Pourtant il n’avait trouvé dans ce livre que des descriptions de misères et d’humiliations soudain auréolées d’une beauté mythique ; et la tristesse entrevue dans les yeux d’une jeune femme prématurément vieillie le faisait douloureusement penser à sa propre mère, si belle dans sa jeunesse mais qui avait perdu tout éclat après la mort de son mari et qui semblait toujours attendre une autre vie.
Dora avait les mêmes yeux ; malgré un certain vernis de joie et de légèreté, c’étaient les mêmes, et il se demandait si ce n’était pas finalement ce qui l’avait séduit. Il ne lui avait même pas demandé de décamper après l’amour, alors qu’il s’en faisait d’ordinaire une règle inflexible. Le reste de son corps maintenant, nu et ensommeillé, avec ses épaules étroites, la vaste dune de ses reins, la fente pointillée des fesses et leur pli sombre, le frappait dans sa beauté vulnérable, mais il ne la dérangea pas, pensant qu’il fallait la laisser dormir.
C’était une habituée du bar de Smitty, Below the Bridge, ou du moins elle l’était devenue depuis pratiquement un an. Tous les hommes s’en réjouissaient. Ils aimaient bien Dora. Exactement ce qui manquait dans ce bar : une brave fille à l’air solide qui ne prenait pas la mouche pour rien, aimait rigoler un bon coup et ne s’attendait pas à ce qu’on l’invite. De plus, elle était intelligente, elle travaillait comme comptable dans un grand magasin de meubles sur Lemoine Avenue et, comme sans doute pas mal d’entre eux, elle aurait sans doute mieux réussi sa vie si un certain nombre d’obstacles ne s’étaient pas dressés sur sa route et si elle avait moins aimé le vin. On ne pouvait pas vraiment parler d’alcoolisme mais, pour l’essentiel, elle avait cessé de se demander si ses virées nocturnes en compagnie de poivrots patentés signifiaient qu’elle appartenait désormais à cette catégorie, et elle ne se souciait plus vraiment de sa dérive progressive. Elle nageait avec de moins en moins de vigueur et risquait bien de se noyer un jour.
Quant aux hommes, elle était sortie avec certains des plus présentables d’entre eux : Connolly, Big Jacks, et même une fois avec Sloan, un gentil garçon un peu simplet doté d’une tête longue et étroite d’agneau, qui l’amena dans un restaurant français chic en ville avec le chèque que lui envoyaient une fois par mois ses vieux parents de Rochester. Pourtant personne n’avait jamais traité Dora de traînée parce que, à l’évidence, c’était une fille bien, pas fière pour deux sous, qui ne se prenait pas au sérieux, et parce que la plupart d’entre eux espéraient qu’un jour elle leur demanderait de la raccompagner après le dernier verre.
Hector avait mis plus de temps que les autres à l’apprécier, bien qu’il n’ait rien à lui reprocher. De nature, il se méfiait de tout rapport facile, et même après toutes ces années à fréquenter le bar de Smitty, les autres respectaient son besoin de distance pendant un moment quand il arrivait selon son habitude aux environs de minuit alors que la soirée battait déjà son plein. Un murmure chaleureux saluait toujours le moment où il passait la porte en métal à la peinture écaillée, et il répondait par un simple hochement de tête avant d’aller s’asseoir à une table du fond avec le double whisky canadien que Smitty lui servait automatiquement. Quand il commençait à se sentir à l’aise, le tumulte de blagues, de chansons et de querelles s’était un peu apaisé et tous s’apprêtaient à traverser la longue nuit vers un rivage lointain. Les soirs où il n’avait pas envie de compagnie, il n’était pas rare qu’Hector débarque en bleu de travail, empestant encore l’ammoniaque, la sueur et autres remugles humains, et alors ils savaient bien qu’il valait mieux ne pas l’approcher ; il parlait moins que d’ordinaire, sifflant un verre après l’autre sans dire un mot, et Smitty accourait pour le réapprovisionner sans qu’il ait à le demander. S’il arrivait que quelque nouveau venu innocent fasse un commentaire sur ses vêtements de travail, ou que les gars d’une certaine bande venue d’Edgewater les apostrophent depuis le trottoir, alors la bagarre pouvait se déchaîner. Hector et parfois Big Jacks se mettaient à cogner sur les intrus derrière les bennes à ordures jusqu’à ce qu’un voisin appelle les flics et qu’ils se retrouvent tous au poste. Le policier connaissait la famille d’Hector au nord de l’État de New York et admirait la façon dont il savait jouer des poings : il le libérait toujours le premier, quelques heures plus tard, une fois acquittée l’amende habituelle de cent dollars pour avoir dérangé la force publique, payable directement et en liquide.
Ce soir-là, il n’y avait eu aucune échauffourée en vue, mais à la place, on avait organisé une fête d’anniversaire pour Hector, ce que Smitty faisait régulièrement pour un petit nombre d’habitués. Aucun d’eux n’appréciait vraiment de célébrer cette occasion – qui aime qu’on lui rappelle le temps qui passe et, dans leur cas, les itinéraires de traverse et les rêves qui s’amenuisent ? –, mais la bière coulait à flots et la maison offrait généreusement un verre d’alcool après l’autre et, le plus souvent, tout le monde se retrouvait autour du bar en beuglant des rengaines à l’eau de rose.
La soirée, pourtant, avait plutôt mal commencé. Assez tôt, avant qu’Hector ne fasse son apparition, un inconnu était venu demander si on le connaissait. À l’arrivée d’Hector, Smitty l’avait discrètement entraîné dans un coin et avait désigné l’individu de haute taille au costume sombre, assis avec raideur à la table du centre de la salle. Il avait refusé de dire ce qu’il voulait. Hector pensa immédiatement qu’il s’agissait des dettes de jeu de son employeur et ami Jung. La semaine précédente, Hector s’était interposé entre Jung et un apprenti truand aux allures de blanc-bec et, sans réfléchir, il lui avait sauté à la gorge quand ce gamin avait menacé de mutiler les enfants de Jung s’il ne remboursait pas. Il y a des mots que les gens ne devraient jamais prononcer. Le jeune malfrat avait viré au violet et, à en juger par l’odeur, avait failli chier dans son froc avant de s’enfuir en rampant du magasin de Jung dans la petite galerie commerçante. Hector comprenait mal pourquoi ce bookmaker lui envoyait maintenant un vieux type aux airs de comptable, mais quand ce dernier l’aborda il n’hésita pas une seconde à le saisir par la cravate et le col, ne serait-ce que pour voir d’un peu plus près de quoi il retournait. L’inconnu souffla quelque chose à travers ses joues déformées et quand Hector relâcha sa prise, il réussit à prononcer : « June Singer. » D’abord, cela ne lui dit rien, mais l’homme ajouta : « Elle m’a dit de vous rappeler que vous l’aviez rencontrée pendant la guerre. Elle veut vous voir. » June… rencontrée pendant la guerre.
June, rencontrée pendant la guerre.
Comme s’il risquait d’oublier quand il l’avait connue.
Hector n’écouta pas vraiment ce que l’homme lui dit après cela, il le repoussa comme s’il avait entendu retentir un gong mortel et Big Jacks intervint rapidement pour montrer à l’autre le chemin de la sortie.
Hector réclama à boire et Smitty lui servit un double whisky, puis un deuxième, et personne n’eut l’idée de lui poser la moindre question. Tout était trop calme et Connolly demanda à la cantonade si la fête allait bientôt commencer ; Hector dit « OK », et il y eut un brouhaha d’assentiment. Smitty aligna ensuite sur le bar en noyer tout éraflé cinquante-six petits verres de whisky, autant qu’Hector avait d’années, et toute la bande, ainsi que Dora et quelques riches gosses de moins de dix-huit ans venus d’Alpine pour s’encanailler (et qui ne dérangeaient personne) entreprirent de les vider l’un après l’autre. Smitty et Dora insistèrent tout particulièrement pour qu’Hector s’approche afin d’en boire un tous les cinq verres, et il s’exécuta, comme d’habitude sans un mot ni un soupir. Comme s’il avait dégusté du thé glacé. Ce soir cependant, il buvait plus que d’ordinaire, on aurait dit qu’il voulait remplir un seau percé. Il s’était fait toute une réputation dans le quartier pour la maestria avec laquelle il relevait ce genre de défi. Il était au mieux de sa forme ce soir-là. Il ne cessait d’entendre l’écho des paroles de l’inconnu et il avait de plus en plus soif. Il se resservait donc sans arrêt, comme il l’avait fait toute sa vie d’adulte, même s’il ne parvenait jamais à être aussi saoul que les autres. Au contraire de son père, de ses cousins ou de tous les autres membres de la famille Brennan, Hector tenait très bien l’alcool, il était même un buveur exceptionnel, il semblait capable de boire comme si son corps n’était pas un récipient mais un miraculeux dispositif de filtrage, un homme dont le tube digestif aurait été tapissé de sable et de charbon de bois.
Dora n’était pas aussi robuste, et après quelques verres de whisky, elle retourna au pichet de vin que Smitty lui réservait gentiment. Elle ne sembla pas indûment affectée avant le moment, quelques heures plus tard, où, en prononçant les mots « Salut, vieux », elle s’effondra devant les cabinets dans les bras d’Hector et resta inconsciente trente bonnes secondes, les cheveux empestant d’après lui le tabac, les orties du bord de la rivière, et la friture de poisson qu’elle avait dû consommer au dîner. Il n’y avait pas de toilettes réservées aux dames chez Smitty, et Dora et les rares femmes qui s’aventuraient dans ce bar étaient condamnées à partager les lieux avec les hommes. Il s’efforça de la soutenir en lui ceignant la taille et, depuis le bar, les autres durent avoir l’impression qu’il avait envie de danser. Mais ce n’était pas seulement à Dora qu’il pensait, ni d’ailleurs aux plaisirs variés que pouvaient lui procurer les femmes. Pas davantage à June, qu’il n’avait jamais vraiment voulu approcher. En vérité il s’agissait d’une autre, une femme à laquelle il n’avait pas songé depuis une éternité et dont June pouvait et voudrait certainement lui donner des nouvelles – un récit qui sans doute ne ferait que le rendre malheureux.
Mais il avait eu sa dose de malheur, pas vrai ? C’était son anniversaire, et il tenait la douce Dora entre ses bras, un pâle sourire sur les lèvres dans son état à demi comateux. Quand elle reprit connaissance, elle déclara :
« Merci de m’avoir rattrapée au vol.
– J’étais là, c’est tout. »
Elle s’essuya la tempe du revers de la main.
« Ça ne m’était jamais arrivé. »
Hector hocha la tête, même s’il était quasiment convaincu du contraire. Il ajouta :
« Il se fait vraiment tard.
– Même pour toi ?
– Moi, ça va.
– On dirait que t’y crois pas quand tu le dis. »
Il ne répondit rien et se contenta de l’appuyer contre le mur, là où autrefois se trouvait le téléphone public, contre la surface sale et granuleuse toute gribouillée d’obscénités, de faux numéros de téléphone et de croquis anatomiques dessinés à la hâte et qui mettaient impitoyablement à mal la bienséance et la beauté.
« Y a un truc que je me demandais, dit-elle.
– Quoi donc ?
– Pourquoi tu m’as jamais demandé de sortir avec toi ? » s’enquit Dora, les bras croisés comme si elle était fâchée. Elle avait sans doute repris connaissance mais elle était encore sérieusement ivre, et alors qu’en temps normal ce petit numéro de coquetterie l’aurait agacé, il entendit une note de mélancolie dans sa voix qui rendait la question plus importante que de savoir si, oui ou non, il s’intéressait à elle.
« J’en sais rien.
– Est-ce que ces andouilles t’ont raconté des trucs sur mon compte ? Ils ont encore ouvert leurs grandes gueules ? Parce que, tu peux me croire, j’en ai jamais sérieusement pincé pour aucun.
– Je vois ce que tu veux dire », répondit Hector. Les gars n’avaient effectivement pas hésité à se vanter de leur bonne fortune, comme les hommes aiment à le faire, mais avec assez de fanfaronnade pour qu’il comprenne que Dora était une fille plutôt sérieuse et vieux jeu.
« Tu as une petite amie dans un autre bar ?
– Je fréquente que ce trou pourri.
– Alors tu dois pas me trouver jolie. »
En fait, si, il la trouvait jolie (enfin, elle avait tout ce qu’un homme pouvait désirer), et il le lui fit comprendre en plongeant quelques secondes ses yeux dans les siens. Puis il se pencha pour l’embrasser, et elle lui rendit son baiser, les lèvres d’Hector imprégnées de whisky soudain adoucies par le vin bon marché qu’elle avait consommé.
« Tu me ramènes chez moi maintenant ? demanda-t-elle presque gaiement, comme si elle entamait une nouvelle conversation.
– J’ai pas de voiture. Mais je peux te raccompagner à pied, si tu veux.
– Parfait.
– Je suis pas assez en forme pour te porter, il vaut mieux que tu le saches.
– Joue pas au malin. Je me sens mieux maintenant. C’est seulement que j’aime pas trop traverser ce quartier à pied toute seule.
– Personne n’aime ça.
– Je pourrais faire une rencontre encore plus mauvaise que toi.
– C’est ce que tu crois.
– Écoute, mon gars, tu veux qu’on passe le reste de la nuit à palabrer ou on y va ?
– On y va. »
Ils quittèrent le bar sous les quolibets bruyants de ses copains moqueurs et Smitty (qui ne buvait que du soda au gingembre) leur porta un toast. Il la suivit pour remonter vers le nord le long des énormes blocs de béton sur lesquels reposait le George Washington Bridge. Il était plus de 3 heures du matin, mais la nuit était loin d’être silencieuse : les échos intermittents de la circulation qui passait au-dessus de leurs têtes les atteignaient quand les voitures roulaient sur les joints de dilatation. Ils marchaient au milieu de la rue déserte ; il n’y avait pas de trottoir parce que personne ne passait jamais par là. Hector adorait la vue que l’on avait du pied de cette immense structure métallique, il la préférait à celle qu’on découvrait de l’autre côté de la rivière le long du West Side Highway et qui offrait au regard toute la beauté de carte postale des arcs illuminés, cet exemple parfait du désir humain et de son accomplissement. Mais il comprenait mieux le spectacle que l’on avait d’en dessous, cette vue qui vous faisait vous sentir tout petit entre les immenses blocs de ciment si ordinaires, là où on n’était plus qu’une créature minuscule sous ces arches obscures.
Tandis qu’ils remontaient la rue qui partait du premier pilier du pont en le contournant, Dora ralentit l’allure et elle lui avoua qu’elle n’avait pas envie de rentrer tout de suite ; sa colocataire, une évangéliste, qui ne buvait jamais une goutte d’alcool et avait le sommeil léger, ne manquerait pas de se réveiller pour lui faire un sermon sur sa vie dissolue. Il lui dit qu’il comprenait. Il lui prit la main et la passa au creux de son coude, les tournées successives de son whisky d’anniversaire commençant juste à lui réchauffer la nuque, si bien qu’il pouvait enfin commencer à sentir les choses s’accélérer sournoisement. Durant sa longue carrière de buveur, jamais il n’avait réussi à éprouver la moindre sensation d’anesthésie, mais il lui arrivait de prendre conscience d’une légère accélération de rythme, un discret emballement.
Les lourds remugles du fleuve ressemblaient à ceux que dégage un cadavre de deux jours, et ses émanations contribuaient à réveiller Hector. Un observateur perché sur la passerelle piétonnière du pont aurait remarqué la légèreté insouciante de leurs pas, alors qu’ils marchaient dans les tièdes brumes de l’automne comme n’importe quel vieux couple, la tête de Dora à peine appuyée sur l’épaule toujours aussi carrée d’Hector tandis qu’il les guidait dans l’entrelacs des ruelles d’Old Fort Lee, un quartier encore juif, irlandais et italien il n’y a pas si longtemps, mais qui aujourd’hui restait illuminé vingt-quatre heures sur vingt-quatre comme n’importe quelle rue de Séoul ou de Shanghai, avec ses lettres de néon à l’éclairage intermittent et ses idéogrammes. Il s’y était installé plus de quinze ans auparavant après avoir fait le tour du pays, et reçu pas mal de mauvais coups en chemin, finalement lassé par les mésaventures et les catastrophes en série. Cette ville essentiellement ouvrière lui était apparue comme un endroit pas plus mauvais qu’un autre où se mettre à l’abri, avec ses quartiers qui lui rappelaient Ilion, où en tendant la main par la fenêtre de la chambre d’un de ces vieux immeubles à peine salubres, on pouvait toucher celle de la fille qui faisait pareil juste en face. Peut-être que ce qui lui plaisait en Dora, c’était qu’elle aurait pu être une de ces filles de son quartier qui aurait grandi.
Elle s’était maintenant mise à s’appuyer plus franchement sur lui, plus par lassitude que par désir, mais cela ne le dérangeait pas du tout. Il aimait sentir le poids de son corps plantureux. Même s’il avait des goûts très éclectiques en matière de femmes, il en était venu à apprécier tout particulièrement ce genre-là, des femmes non pas nécessairement bien en chair – même si cela lui allait aussi –, mais au moins avec une certaine rondeur, une certaine densité quand elles se pressaient contre lui, qui plaisait à l’animal tapi en lui. Elle lui susurrait quelque chose maintenant et il lui demanda de répéter, mais soudain elle s’écarta de lui et de la route pour s’avancer dans les hautes herbes du bas-côté.
« Continue, lança-t-elle, le souffle court et irrégulier. Je te rattrape. »
Il se dit qu’elle devait avoir besoin de se soulager, et impressionné qu’elle ait si peu le sens de la bienséance, il fit ce qu’elle lui demandait, mais bientôt, il l’entendit de loin qui s’étouffait et il revint sur ses pas pour lui venir en aide.
Toutefois, avant d’avoir pu la rejoindre, il sentit sur lui le souffle d’un homme bondissant hors de l’ombre. Il fut précipité à terre. Son agresseur le frappa à la tête et sur l’oreille avec un énorme poing, dur comme une pierre. S’ensuivit une terrible succession de coups, pareille aux mouvements d’un tisonnier incandescent, qui attisa sur son visage et son crâne une douleur vive et intense. Pourtant, dans le même temps, ce déferlement de violence l’apaisa instantanément et éveilla son don secret le plus particulier. Hector regarda son propre corps s’éloigner de lui, faire un pas de côté, saisir le poignet de l’homme et lui imprimer une terrible torsion. Son énorme assaillant le frappa de sa main libre, de toutes ses forces, développant le bras en un mouvement de professionnel. Hector fut repoussé en arrière jusqu’au trottoir et même le long du talus. Avant qu’il ait pu se relever, son agresseur était déjà sur lui et le cognait encore et encore, en un rythme parfaitement étudié qui rendit à Hector l’énergie nécessaire pour riposter. Juste au moment où l’homme marquait une pause pour reprendre son souffle, Hector bondit sur ses pieds et se mit à rendre coup pour coup jusqu’à ce que peu à peu l’autre cesse de se défendre et, terrassé, plie le genou, comme s’il attendait pour frapper une balle de base-ball, un tour qui bien sûr ne vint jamais. Hector continuait à le marteler avec un rythme de machine parfaitement huilée, perdant conscience de lui-même dans cette avalanche impitoyable et sentant l’ossature du visage de son adversaire s’écraser peu à peu sous ses poings jusqu’à se transformer en boue argileuse. L’idée le traversa que pareille métamorphose était moins magique que le résultat de forces géologiques, ces forges actionnées par la pression et la chaleur demeurant totalement mystérieuses.
C’est ainsi que la chair redevient peu à peu un simple limon.
« Qu’est-ce que tu me veux ? haleta Hector à deux doigts du visage atrocement tuméfié, rendu luisant et méconnaissable dans la nuit par d’horribles suintements. Qu’est-ce que tu me veux ? »
L’inconnu gémit pitoyablement, incapable de répondre, la bouche envahie de bave et de sang. Hector brandit de nouveau le poing, et son adversaire se mit à trembler, se couvrant la tête et se recroquevillant à terre comme une énorme crevette. Hector le reconnaissait maintenant. C’était Tick Martone, un ancien boxeur dont certaines personnes mal intentionnées louaient parfois les services pour en forcer d’autres, par exemple, à payer leurs dettes, mais qui au fond n’était pas un mauvais bougre. Vers la fin de sa carrière (il n’avait que quarante ans), Tick était devenu carrément alcoolique, il perdait facilement la tête et, souvent, oubliait même où il se trouvait. À la faible lueur du clair de lune, ses grosses joues tuméfiées pareilles à une citrouille lui donnaient un air désespérément innocent, voire adolescent, ce qui fit perdre toute velléité de vengeance à Hector, involontairement ramené aux affreux souvenirs de la guerre de Corée, où il avait longtemps par la suite regretté de ne pas avoir trouvé la mort.
Hector le força à s’asseoir. Tick essuya son nez et son visage tout gonflés du revers de la manche.
« Qu’est-ce que tu fabriques ici ce soir, Tick ? Pourquoi tu t’en es pris à moi ? C’est mon anniversaire, tu sais ?
– Bon sang, Hector, je suis vraiment désolé », dit Tick, avec un air de remords sincère, de son étrange et faible voix de fausset. Il pépiait un peu comme un oiseau et de plus il zozotait. Dans sa jeunesse il avait été un boxeur très résistant, capable d’encaisser des cascades de directs sans broncher jusqu’à ce que ses adversaires s’épuisent. Alors seulement il s’approchait, et les criblait de coups à son tour. Ses opposants ne parvenaient pas à se débarrasser de lui. D’où ce surnom de Tick.
« Je voulais pas, parce que c’était toi, mais je dois du fric au vieux Rudy. Exactement comme Jung, ce cinglé de niakoué.
– L’appelle pas niakoué, c’est un pote.
– Excuse-moi, Hector. Tu sais bien que je dis ça comme ça.
– Je sais. »
Entre autres activités, le vieux Rudy était bookmaker, spécialisé dans les paris sportifs, un des plus actifs du New Jersey. Doté d’un physique imposant quand il était plus jeune, il était célèbre pour la facilité déconcertante avec laquelle il pouvait se montrer brutal. Mais c’étaient ses paupières lourdes et ses yeux d’acier qui avaient toujours le plus fait peur à Hector, et puis ses longs doigts, ses mains blanches comme un linceul, on aurait dit une goule exsangue, un faucheur d’âmes de mauvaise vie. Il devait avoir environ soixante-dix ans maintenant, on le disait de santé précaire, mais également gagné par la sénilité.
« Tu étais censé me faire quoi au juste ? »
Tick se pinçait l’arête du nez pour stopper l’hémorragie ; il aurait pu parler quand même mais préférait garder le silence, ce qui faisait soupçonner le pire à Hector.
« Allons… tout ça parce que son homme à tout faire a fait caca dans sa culotte ?
– Tout ce que je sais, c’est que le vieux Rudy est prêt à tout pour que tu craches. Tu es censé payer la dette de Jung parce que tu as mis le nez dans ses affaires.
– Et si je refuse ? Si je peux pas ?
– Je sais pas, Hector. À moi, personne me dit jamais rien. Mais tout le monde sait que ça fait sacrément longtemps que vous êtes en compte. »
C’était vrai. Comme Tick et comme Jung, Hector avait une dette envers le vieux Rudy, mais il ne s’agissait pas d’argent. Il avait l’impression de s’en être plus que largement acquitté après avoir été condamné à faire toutes sortes de petits boulots durant ces quinze dernières années, comme celui qu’il avait en ce moment. Impossible de garder un emploi de carrossier ou de menuisier sur les grands chantiers dans tous les comtés avoisinants parce que le vieux Rudy avait des relations depuis toujours avec la mafia. Au bout de deux ou trois semaines, Hector se faisait virer, sans explication, avec un ou deux jours d’indemnités en liquide et le conseil de ne plus pointer son nez. Bien sûr Hector aurait pu s’installer dans une autre région, un autre État, et repartir de zéro, mais une partie de lui avait besoin de se punir pour avoir causé la perte de la belle Winnie, la fille du vieux Rudy. Ce n’était jamais qu’une femme de plus que ses relations avec Hector avaient conduite au désastre, et il s’était bien juré qu’elle serait sans aucun doute la dernière.
« Eh, Hector, je peux me relever, maintenant ?
– OK, Tick, mais essaie pas de jouer au plus malin.
– T’en fais pas. »
Tandis qu’Hector aidait Tick à se relever, Dora les rejoignit sur la chaussée, le pas mieux assuré mais toujours lent et prudent. Elle s’apprêtait à dire quelque chose mais demeura muette en découvrant Hector et l’inconnu au visage complètement ravagé. Elle fréquentait le bar de Smitty depuis assez longtemps pour savoir qu’Hector et les autres étaient familiers de ce genre de bagarre, et elle se contenta de s’approcher pour lui prendre la main et lui demanda s’ils pouvaient y aller maintenant.
« Hector ? dit Tick.
– Quoi ?
– Est-ce que tu comptes essayer de prendre ta revanche sur le vieux Rudy ?
– Je sais pas. Mais je vois mal comment je pourrais me contenter d’attendre de me faire à nouveau sauter sur le râble. Il habite toujours au même endroit à Teaneck ?
– Je crois, répondit Tick. Hector, écoute. Si tu lui rends une petite visite, est-ce que tu veux bien lui laisser entendre que je t’ai fait passer un sale quart d’heure ? Au cas où il te demanderait, je veux dire. Je suis toujours en compte avec lui.
– OK, Tick, d’accord. »
La démarche chancelante, Tick rejoignit sa voiture et proposa même aux amoureux de les raccompagner comme cadeau d’anniversaire. Mais Hector refusa d’un geste et lui souhaita une bonne nuit. Même s’il avait encore très mal à l’arrière du crâne et si les os de ses poings étaient en bouillie, Hector ne parvenait pas à détester franchement ce type. Il ne pouvait pas s’empêcher de le voir comme un pauvre gars qui avait trimé toute sa vie pour des gens qui ne s’intéressaient qu’à eux-mêmes (organisateurs de matchs, entraîneurs, hommes d’affaires véreux, petits truands et vrais bandits) pour se retrouver avec rien de plus que ce qu’il avait au début de sa pauvre existence : une position de remplaçant dans un match qui vraiment n’en valait pas la peine. Peut-être Hector commençait-il à se laisser envahir par la compassion sirupeuse qui vous gagne à la cinquantaine. Sa gorge se serrait et ses yeux s’embuaient dès qu’il entendait parler de rêves déçus (comme l’autre jour en passant devant un couple de vieux mendiants originaires d’Europe de l’Est au dos courbé et sans dents qui revendaient des fripes et des chaussures sur le trottoir), parce que, compassion, cela voulait dire liens, et liens, cela voulait dire solidarité, même si cette solidarité ne se traduirait sans doute jamais par aucun acte. À moins que ce ne soit que pur sentimentalisme de sa part, une sorte d’autoapitoiement dérisoire pour ses propres rêves abandonnés depuis longtemps, même s’il était convaincu qu’il était seul responsable de ses échecs d’un bout à l’autre. Et, d’ailleurs quels étaient les rêves d’Hector Brennan ? Une fois mis sur la table, sans doute pas très différents de ceux des autres, dans ce monde où chacun est si impitoyablement seul : le refuge d’une histoire d’amour toute simple et sans embrouilles.
Un pâté de maisons plus loin, Dora ralentit au point de presque s’arrêter, en s’agrippant fermement au bras et à la taille d’Hector.
« On aurait dû accepter qu’il nous conduise.
– Non, ça va, ça va. Je suis contente qu’on ait refusé. Je veux plus repenser à ta bagarre avec ce type. Avec aucun, d’ailleurs. Regarde, tu saignes. »
Elle leva la main et lui tamponna la commissure des lèvres avec son pouce. Ce n’était pas son sang. Il avait quelques écorchures et des bleus mais, le lendemain matin, il n’y paraîtrait plus. Les douleurs aussi se seraient évanouies, comme toujours, à une vitesse incroyable, proprement miraculeuse. Comme si son corps se moquait de lui, du haut de son étrange et inaltérable perfection.
« Pourquoi tu veux qu’on te fasse du mal ? demanda-t-elle.
– Qui dit que c’est ce que je veux ?
– Alors pourquoi te battre ?
– Pourquoi pas ?
– Ton père aussi, il aimait se battre ?
– Quelle drôle de question !
– Vraiment ? Tel père, tel fils, tu sais bien.
– Non, j’en sais rien.
– Héritages, attentes, enfin tu vois le truc.
– J’arrive pas à te suivre, dit-il, même si ce n’était pas vrai.
– OK, parlons d’autre chose, Hector. Fais pas attention à ce que je dis, je suis qu’une idiote, et saoule comme une grive, en plus.
– T’es pas une idiote.
– Et voilà que tu te fous de moi, maintenant.
– Désolé.
– OK. Sérieusement. Je voudrais bien savoir. Est-ce que c’est si drôle que ça de se battre ? D’être tout le temps en guerre ?
– Non, répondit-il, les exemples se bousculant aux portes de sa mémoire. Non, pas du tout.
– Mais ça arrive comme ça, tout seul ?
– Exactement.
– Alors il faudrait peut-être que je m’éloigne pas de toi. Personne oserait s’en prendre à une faible femme comme moi.
– Si les gens avaient un peu de cœur, tu as raison, ils oseraient pas. Mais t’es pas une faible femme.
– Mais si. Tu verras. »
Ils marchèrent encore durant quelques centaines de mètres. Au bord d’un trottoir elle trébucha et faillit tomber, mais il la rattrapa au vol.
« Je crois que j’ai besoin de respirer un bon coup.
– Mais on est déjà dehors !
– Je veux dire qu’il me faut un peu de repos. »
Il ne savait pas si elle avait l’intention de s’asseoir ou de s’allonger (il ne voyait pas vraiment où) et, quand elle chancela de nouveau, il la prit à bras-le-corps et elle l’embrassa. Sa bouche gardait un goût sucré et fermenté parce qu’elle avait sucé un caramel pour masquer l’odeur du vomi. Mais Hector était-il du genre à en être incommodé ? Il ne devait pas non plus avoir une très bonne haleine quand il lui rendit son baiser, la serrant de toutes ses forces entre ses bras, pétrissant de ses doigts la chair tendre de sa taille. Elle sembla alors perdre tout ce qu’il lui restait encore de souffle. Heureusement, son appartement ne se trouvait plus qu’à quelques pas. Quand il mit la clé dans la serrure elle défaillait presque, et il la souleva pour qu’elle puisse enrouler ses jambes autour des siennes ; il sentit la pointe dure de ses talons qui s’enfonçaient mollement dans ses cuisses.
Il la porta précautionneusement dans son deux-pièces sombre et quand il arriva au pied du lit, il crut qu’elle avait de nouveau perdu connaissance, mais non, elle recommença à l’embrasser avec une énergie et un désir renouvelés. Ils se laissèrent tomber sur le misérable matelas acheté dans une vente de charité et, en un clin d’œil, elle avait retiré le tee-shirt d’Hector et déboutonné son propre chemisier. Déjà elle le chevauchait et laissait pendre un bout de sein encore mou pour qu’il le prenne dans sa bouche. Il sentit immédiatement un goût métallique de fer et d’iode. Il lui souleva l’autre sein et, de sa main libre, il releva sa légère jupe en crêpe et emprisonna la douce chaleur de son entrejambe dans sa paume jusqu’à ce qu’elle se mette à se frotter contre lui au rythme de sa respiration haletante. L’atmosphère était soudain étouffante et il se releva pour entrouvrir la porte vitrée qui donnait sur la petite terrasse mal carrelée et envahie de mauvaises herbes qu’il partageait avec un voisin auquel il n’avait pratiquement jamais adressé la parole. Elle le suivit, laissant tomber sa jupe et sa culotte en boule sur le plancher. Ils étaient tous deux attirés par une brise rafraîchissante et, dans la lumière phosphorescente des lampes à vapeur de sodium qui éclairaient la cour intérieure de l’immeuble, on aurait dit qu’elle venait de surgir des profondeurs oubliées de la terre, son corps nu paraissant étrangement à la fois lumineux et sans vie. Tout autre homme aurait peut-être trouvé ce spectacle déroutant, mais Hector le jugea terriblement excitant, et il la pressa peut-être un peu trop fort contre la vitre de la porte coulissante. La peur coupa le souffle de Dora, mais cela ne dura qu’une seconde, et ils restèrent là, tanguant l’un contre l’autre, jusqu’à ce qu’il apparaisse clairement qu’ils étaient trop épuisés pour arriver à bon port, et il la porta déjà endormie jusqu’au lit.
Quand le jour se leva, Dora était encore profondément endormie et il lui laissa un mot sur la façon de verrouiller la porte en sortant, mais il ne disait rien de la possibilité de la revoir dans la soirée. Cela se produirait, qu’il le veuille ou non. Mais il en avait franchement envie. Il traversa les rues désertes du dimanche matin pour rejoindre son lieu de travail, déjà hanté par une folle envie de faire demi-tour et de tirer Dora du sommeil avec une brusquerie calculée. Il sentait sur lui le parfum étonnamment net et propre de cette femme, une note agréable en soi qui offrait aussi un contraste saisissant avec sa propre odeur, qu’il ne remarquait pas d’ordinaire mais dont il prenait soudain conscience dans la chaleur déjà vive de cette de fin septembre, un entêtant mélange de détergent et de viande avariée, dû sans doute à son travail, même s’il semblait en fait venir de beaucoup plus loin. Il se demanda si Dora avait remarqué quelque chose. Il se dit aussi que, s’il devait à nouveau connaître la compagnie régulière d’une femme, il faudrait que ce soit une personne comme elle, même si cela réclamait de sa part de sérieux efforts d’hygiène. Dans la vitrine d’une boutique il aperçut son reflet et s’arrêta. Il paraissait fait de boue et d’eau, soit à moitié érodé, soit à moitié modelé. Cette image correspondait exactement à celle qu’il avait de lui, même avant la soirée d’anniversaire au bar, le cœur des choses étant qu’il se voyait comme un homme qui n’avait pas encore réussi à s’amarrer à sa propre vie.
Jackie Brennan répétait toujours que c’était là précisément le signe du succès, non pas la taille de la maison qu’il possédait ni le modèle de voiture qu’il conduisait, mais la solidité de l’ancrage d’un homme dans sa propre famille, son quartier, son travail. Hector était arrivé à ce point de sa vie en ne comptant que sur lui-même, et chacun pouvait admirer l’étendue de sa réussite : il n’avait ni argent, ni statut social, ni projets, ce qui d’ailleurs ne le dérangeait pas, alors que les gens respectables auraient sans doute considéré cela comme une existence de second ordre. Mais en vérité, il savait parfaitement que cette indigence relative était aussi une couverture commode, une façon de se cacher et de fuir toute responsabilité importante ou décisive, ce qui revenait à se libérer du présent et de l’avenir prévisible mais jamais tout à fait du passé.
Car, avec la lumière crue du jour, le passé lui remonta en force : le nom de June et tout ce qu’il évoquait. June, rencontrée pendant la guerre. Il aurait presque préféré maintenant s’être fait mettre la pâtée par Tick et se retrouver aux urgences à Hackensack. Il allait devoir recommencer à tout effacer. La dernière fois qu’il avait vu June, elle n’avait que dix-neuf ans. Une fille farouche et difficile, qu’il avait épousée seulement parce que cela l’arrangeait, elle, même si sa seule présence le faisait se sentir malheureux et coupable. Il l’avait ramenée aux États-Unis et ils avaient vécu ensemble (mais pas comme mari et femme) pendant cinq mois, jusqu’à ce que, à l’évidence, elle soit capable de tracer son propre chemin, et pendant des lustres il n’avait plus entendu parler d’elle, aucun des deux n’éprouvant le besoin de savoir si l’autre était toujours en vie.
Il accélérait le pas maintenant : en marchant vite, il pourrait peut-être échapper à ce fantôme du passé. Il sentit son dos et sa poitrine se couvrir de sueur, et il se réjouit que s’attache encore à lui le parfum de Dora. Il en respira une bonne bouffée, pour se ventiler un peu. Il avait soif. Il savait qu’il y avait un bar au coin de la rue et, par chance, le propriétaire était justement en train d’ouvrir, à 9 heures un dimanche matin. C’était le genre d’endroit qu’il aimait (enfin, surtout, le genre d’endroit qui acceptait les clients comme lui), et, debout entre les tabourets encore retournés sur le comptoir, il se dépêcha d’écluser trois demis ; en terminant le quatrième, il se sentit enfin suffisamment désaltéré pour repartir, les idées plus claires et à nouveau concentrées sur Dora.
Il ne devait penser qu’à elle. Il avait sincèrement envie de la revoir le soir même. La dernière fois qu’il avait eu une histoire avec une femme – cela faisait un bail, le temps était alors froid et pluvieux, ce devait être en mars ou en avril –, il s’était trouvé confronté au plus embarrassant des problèmes et, malgré la patience et tous les efforts de la femme en question, il était demeuré aussi inerte qu’une chiffe molle. Rien à faire pour le stimuler. Cela ne lui était jamais arrivé mais ne l’avait pas surpris outre mesure – depuis plusieurs années, il était conscient d’une baisse de régime en la matière, le sentiment que ce qui lui était toujours apparu comme d’immenses réserves de désir baissaient à un rythme si rapide que celles-ci ne pouvaient que s’épuiser à court terme.
Parfois il pensait qu’il était sur les rotules parce qu’il avait commencé sa vie sexuelle trop tôt, juste au moment où il atteignait la puberté : il n’avait pas encore douze ans quand deux amies complètement cinglées de sa sœur aînée, elle-même tout aussi cinglée d’ailleurs, l’avaient conduit dans un hangar à bateaux désaffecté sur le canal Érié et lui avaient montré comment jouer au docteur et explorer toutes les recoins les plus secrets de leurs jeunes et sauvages anatomies. Elles lui avaient également fait toutes sortes de choses magiques avec leurs langues et, bien vite, ils s’étaient accouplés de toutes les façons possibles comme les couples de vagabonds qu’ils épiaient parfois entre les roseaux. Quand sa mère l’avait entendu raconter à ses copains ce que faisait le trio, elle avait interdit aux deux filles de venir rendre visite à sa sœur et menacé de les traîner au commissariat. Mais même alors, Hector avait continué de penser qu’il n’aurait pas pu connaître meilleure initiation, Jeanne, Jenny et lui s’amusant ensemble avec le même plaisir innocent qu’ils auraient pris à la grande fête foraine d’Herkimer, où naturellement ils s’étaient livrés à d’acrobatiques ébats dans la nacelle des montagnes russes.
À Ilion, on lui disait souvent qu’il devrait faire du cinéma et durant la Seconde Guerre mondiale, un comité local lui demanda de poser pour une affiche vantant les mérites de l’emprunt de guerre et représentant une famille idéale, lui, lançant un regard plein d’admiration à son frère aîné en uniforme. Pour les besoins de cette réclame l’artiste avait dû lui donner un air un peu plus innocent qu’au naturel, retouchant son regard et diminuant ses lèvres charnues pour leur prêter une forme moins ténébreuse et sensuelle. L’affiche fit le tour du pays entier et on la vit aussi sur tous les murs d’Ilion, bien que ce ne fût pas indispensable : la ville s’était en effet déjà vu décorer par le ministère des Finances à Washington pour être de celles ayant souscrit le plus grand nombre de titres aux États-Unis. L’enrôlement volontaire de ses fils aussi atteignait des sommets et ils rentraient au pays mutilés ou morts dans les mêmes proportions, pour la plus grande fierté du berceau de la Remington Arms, qui fabriquait les célèbres fusils Berthier, Enfield et Springfield, vaillamment portés sur les champs de bataille de la Marne à Iwo Jima. L’histoire est le produit de ce qui se produit à Ilion, avait coutume de répéter tristement le père d’Hector, la plupart des oncles et des cousins du garçon étant employés par cette entreprise ou maniant les armes de la marque au combat, l’un n’excluant pas l’autre. Hector eut quinze ans une semaine avant la destruction d’Hiroshima et, comme la plupart de ses amis, il était prêt à prendre le car pour Albany où personne ne le connaissait afin de s’engager, en mentant évidemment sur son âge. Il avait dû attendre l’embrasement d’un petit pays appelé Corée cinq ans plus tard pour prendre son tour.
Certaines femmes lui confiaient régulièrement des tâches de jardinage ou de peinture et, alors qu’il était en seconde au lycée, il se mit à fréquenter assidûment le lit de jeunes épouses du quartier dont les maris se battaient dans le Pacifique. Évidemment, puisque c’était un tout petit quartier et une toute petite ville, il connaissait bien les jeunes soldats en question, dont certains d’ailleurs ne reviendraient jamais. Parmi eux se trouvait James Cahill, lieutenant dans la marine, autrefois demi arrière dans l’équipe de football américain du comté, champion de course à pied, et par ailleurs le plus jeune contremaître de toute l’histoire de la Remington Arms ; sa femme, Patricia, aux lourdes tresses noires et à la peau au reflet nacré, avait piteusement pleuré cette nuit fatale où Hector et elle avaient couché ensemble. Mais elle ne l’avait pas laissé repartir tout de suite après et, toujours à califourchon sur lui, elle avait serré de toutes ses forces son membre épuisé pour continuer leurs ébats jusqu’à manquer de s’évanouir de douleur. Elle criait son nom comme s’il lui faisait terriblement mal et il tenta de se dégager, mais elle le cloua au lit en pesant lourdement sur ses épaules. Quand elle le libéra enfin, il n’était pas très sûr qu’elle ait joui, mais il se laissa emporter par un mouvement presque aveugle de violente accélération tel qu’il en connut très peu par la suite, une tempête brûlante au fond de son crâne.
Il se demandait maintenant s’il pourrait connaître pareille intensité avec Dora, mais en fait, que ferait-il s’il sentait de nouveau en lui un tel flot d’énergie vibrante ? Il ferait peut-être mieux de se compter parmi les morts-vivants et les zombies. Dora ne risquait-elle pas soudain de s’emballer et d’exiger ce qu’il ne serait pas capable de lui donner ? Il se l’imaginait, arpentant le deux-pièces sombre de son existence dans sa pâle et généreuse nudité, pensant qu’il valait peut-être un peu plus cher qu’il n’y paraissait, qu’il était en tout cas supportable, qu’il serait peut-être celui avec qui elle pourrait faire autre chose que partager quelques verres et s’envoyer en l’air. Bien sûr qu’il n’était pas celui qui convenait et si, dans le passé, il n’avait jamais pris la peine d’annoncer cette vérité à ses compagnes de fortune, il se disait qu’il allait le faire pour Dora, au cas où elle s’apprêtait à commettre la même erreur que les précédentes.
Il avait suffisamment roulé sa bosse dans des bars comme celui de Smitty pour savoir qu’une femme de l’âge de Dora et dans sa situation avait encore une chance d’entamer une relation qui ne la détruirait pas complètement. Chez Smitty, personne n’en valait la peine, mais peut-être que par une belle soirée quelqu’un passerait le seuil par hasard pour venir la sauver, un représentant de commerce, un flic ou un pompier en retraite. Même (et ce serait peut-être mieux encore) une autre femme. À moins que Dora n’ait déjà plus aucune chance, qu’elle ne soit déjà foutue, un scénario dans lequel il ne serait que l’agent catalyseur de la dernière chute de sa vie.
Il emprunta Whiteman Street en direction de l’est, puis obliqua d’un demi-pâté de maisons vers le sud où se trouvait son lieu de travail, une petite galerie commerciale coréenne de deux étages coincée entre les avenues Lemoine et Palisade. La nuit et le week-end, Hector était le gardien des locaux, et plus souvent qu’à son tour il remplaçait aussi le gardien de jour, étant donné que ce dernier – son patron, Jung – ne montrait pas le bout de son nez.
Ce matin-là il trouva Jung sur place, comme parfois le dimanche. Maigre, le teint mat, l’homme était recroquevillé sur la banquette en vinyle défraîchie de la loge du concierge située au rez-de-chaussée et, une casquette de golf en tulle de nylon baissée sur les yeux, il ronflait comme un sonneur. Hector renifla l’odeur rance et coutumière qui caractérisait Jung après une nuit de bombance, des relents sucrés de barbecue coréen mêlés aux gaz nauséabonds de son haleine ensuquée, avec en prime des remugles d’ail, de Chivas et de Marlboro. Sur le plancher gisait une bouteille de whisky vide. La seule chose extraordinaire était que Jung portait encore ses vêtements de golf, y compris ses chaussures basses noir et blanc, aux crampons desquelles quelques brins d’herbe et de la boue séchée restaient accrochés par plaques.
Tandis qu’Hector enfilait sa salopette, Jung grommela en le regardant, tout en fouillant dans son pantalon pour se gratter et remettre les choses en place. Il lâcha un pet sonore avant de se retourner et de se rendormir. Il ronflait déjà quand Hector ouvrit le placard où il rangeait ses outils de travail. L’homme ressemblait à une divinité mineure de la paresse. Sans précaution Hector s’empara du lourd aspirateur industriel (Jung ne battit même pas des cils), et prit l’ascenseur jusqu’à l’étage. Il était à peine plus de 9 heures du matin, et la galerie était déserte, mis à part le restaurant coréen de l’entresol qui restait ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; un client solitaire plongeait méthodiquement sa cuiller dans une demi-douzaine de petits plats de légumes et un bol en faïence de soupe brûlante. Une serveuse était assise deux tables plus loin, et enveloppait machinalement des couverts dans des serviettes. Elle releva les yeux et, quand elle l’aperçut, elle parut se détendre et elle sourit en lui faisant signe d’entrer. Hector se rendit soudain compte qu’il n’avait rien mangé depuis la veille à midi, mais il n’avait pas encore faim et il lui expliqua d’un geste qu’il allait travailler d’abord.
Il commença donc par l’entresol, poussant l’aspirateur d’avant en arrière aux endroits où la moquette n’était pas trop râpée et où il ne risquait pas de se coincer. Pour l’essentiel, elle était usée jusqu’à la corde et on apercevait la dalle de béton entre les fils. La galerie commerciale était dans l’ensemble en piteux état, le revêtement en linoléum près de l’entrée était tout éraflé et gondolait lamentablement ; l’ascenseur central faisait un bruit de casserole et ne fonctionnait qu’au gré de ses caprices, ses portes s’ouvrant parfois juste avant qu’il ait atteint l’étage désiré. Tout l’intérieur avait été rafraîchi avec une peinture blanc cassé bon marché, à l’exception du plafond au-dessus de la cage d’escalier principale, qui avait gardé la couleur passée de la couche précédente aux endroits auxquels les peintres n’avaient pas pu accéder ou qu’ils ne s’étaient pas donné la peine d’atteindre. Le propriétaire se moquait éperdument de savoir si les lieux étaient présentables, ou même seulement à moitié présentables, étant donné que les locataires recherchaient avant tout des loyers modestes. Le triste état de l’ensemble ne semblait pas non plus faire reculer le flot régulier des clients, constitué de Coréens, de Chinois et de quelques non-Asiatiques qui venaient à pied y faire leurs courses et mangeaient dans les restaurants installés sur place. La vétusté de la galerie ne faisait pas non plus baisser les prix de la plupart des articles que, d’ailleurs, Hector n’aurait jamais pu se payer : des copies de vêtements à la mode, de chaussures, d’équipements ménagers et d’autoradios, tous de marques qu’il ne connaissait même pas. Il y avait aussi un salon de coiffure, un vidéoclub asiatique, un magasin de jouets, une boulangerie, un endroit où on faisait des photocopies, un dentiste qui était aussi acupuncteur, un club de taekwondo, ainsi qu’un karaoké et le restaurant.
Depuis qu’il y travaillait, Hector avait vu passer dans cette galerie ce qui lui apparaissait comme un nombre très élevé de commerces successifs, aucun ne restant ouvert très longtemps, à part le restaurant qui avait tout de même changé deux fois de propriétaire au cours des dernières années. Jung lui avait expliqué que c’était parce que les locataires étaient souvent des hommes d’affaires peu expérimentés, des immigrants qui pensaient soudain à un produit ou un autre qu’ils pourraient importer pour presque rien et facilement, mais découvraient ensuite que les prix n’étaient jamais assez bas ni les choses assez faciles pour qu’ils puissent concurrencer avec profit les enseignes des grands centres commerciaux tout proches. Le dentiste se débrouillait plutôt bien, de même que le boulanger, qui vendait des petits pains au beurre et des gâteaux fourrés à la crème, ainsi que de la pâte de haricots rouges sucrée qu’on ne trouvait manifestement nulle part ailleurs. Mais pour l’essentiel, les commerces étaient des entreprises lancées à la hâte et trop optimistes, qui ne pouvaient qu’immédiatement faire faillite ou, pire encore, connaître une mort lente, en une asphyxie aussi impitoyable que désespérée, invisible au fil des heures et des jours, mais néanmoins effective en fin de saison, quand on voyait soudain la commerçante découragée annoncer sur des écriteaux rédigés à la main une vente sacrifiée de sacs et de foulards. Mis à part Sang-Mee, la serveuse du restaurant, Hector gardait ses distances pour ne pas avoir à se frotter aux difficultés et aux échecs potentiels des commerçants, parce qu’alors, aurait pu s’éveiller en lui un trouble plus insidieux encore que celui provoqué par la sympathie soudainement induite par leurs malheurs, un sentiment qu’il aurait du mal à noyer dans l’alcool ou à oublier en se battant comme un chiffonnier.
Avant l’épisode de l’enfant soldat, il n’avait pas rechigné à combattre dans leur guerre. Enfin, pas vraiment leur guerre, mais celle de Mao, de Truman, d’un puissant ou d’un autre. C’était depuis le départ une guerre que personne ne portait sur ses propres épaules, elle ne suscitait que de faibles accès de patriotisme et d’indignation, de chauvinisme ou de pacifisme, une guerre à la fois trop froide et trop brûlante, qui avait tout de même réussi à massacrer cinquante mille des siens et plus d’un million des leurs. Hector s’était engagé tout de suite après le début des hostilités, et fut donc parmi les premiers à être expédiés vers le Japon avant de débarquer à Inchon parmi les forces de MacArthur. Il avait vingt ans, son initiation sexuelle était faite mais, à part ça, il ne connaissait vraiment pas grand-chose. Doué d’une belle et saine intelligence, il ne la cultiva jamais que très peu, sans doute à cause de son physique avantageux, de ses prouesses sur les terrains de sport et dans les rixes de la cour de récréation. Si les Nord-Coréens n’avaient pas envahi leurs frères du Sud, il aurait tout simplement travaillé chez Remington, si ce n’est dans l’armement du moins dans les machines à écrire, les calculettes et autres instruments de ce genre. Mari et père, il aurait joué au base-ball les samedis d’été avec ses potes et inévitablement couché avec quelques-unes de leurs femmes, mais au moins, pas de sa propre initiative, pas sur sa propre suggestion. Dans cette vie alternative, il aurait connu des problèmes ordinaires, sa femme l’aurait peut-être quitté, puis elle serait revenue, avant de le quitter à nouveau, en une comédie dramatique à épisodes, dont le grand avantage était de proposer un scénario familier, répétitif, et ses jours se seraient écoulés dans un périmètre assez étroit pour qu’un cri humain ne puisse pas s’y perdre. Il se demandait parfois à quoi aurait ressemblé aujourd’hui son existence, lui l’enfant d’Ilion ayant atteint la maturité. À l’heure qu’il était, il toucherait une petite retraite et il jouerait avec ses petits-enfants sur la véranda d’une maison identique à toutes les autres dans sa rue où vivraient des quantités d’autres Brennan, et il se demanderait ce qui se serait passé s’il était parti un jour pour voir le vaste monde.
La guerre le lui avait montré tel qu’il était, ce monde : immense, sombre et profond. Mais on ne pouvait pas dire que son univers s’était soudain effondré. Il n’avait jamais été l’esclave d’un rêve d’héroïsme. Soldat, il ne se voyait pas comme un sauveur ou une machine à tuer, mais plutôt tel un des innombrables pions sur l’échiquier de la bataille, exactement pareil aux soldats de plomb avec lesquels il avait joué durant toute son enfance. Chaque minuscule silhouette était figée dans une pose différente : un tireur d’élite allongé à plat ventre, un assaillant armé d’une baïonnette ou un simple fantassin, et Hector se voyait plutôt semblable à ce dernier, de ceux qui n’intéressaient guère ses compagnons de jeux et qu’ils auraient refusé d’échanger, même à dix pour un, contre un seul des autres. Il était fasciné par le tourbillon des grands nombres et adorait sentir ses fantassins pressés entre ses mains comme un amas d’os minuscules. Sur la véranda à la peinture écaillée, il les alignait en rangs parfaits, le visage maculé de terre, allant toujours de l’avant, le fusil à l’épaule, et même si nombreux étaient ceux en première ligne qui tombaient sous les coups de feu des tireurs d’élite ou des baïonnettes, il savait que grâce à leur nombre ils finiraient toujours par triompher.
Alors qu’il était en train de ranger l’aspirateur dans le placard et de remplir le seau à roulettes, Jung se réveilla, se leva et s’étira, bâillant comme un lion avant de se dresser. Comme s’il avait dormi avec un briquet et une cigarette à la main, il s’en alluma immédiatement une. Hector connaissait parfaitement la façon dont l’homme passait ses samedis. Jung commençait par un parcours de golf à Overpeck, sur lequel il pariait pas mal d’argent, avant d’aller manger, boire et jouer tout le reste de la nuit avec ses partenaires habituels, et ensuite, il n’était pas rare qu’il rende visite à quelques call-girls dans un des night-clubs coréens de la ville. Entre-temps il pariait sur des matchs de football, de base-ball, ou de basket en hiver. Âgé d’environ trente-cinq ans, il était marié et avait des enfants en bas âge mais, quelques semaines auparavant, sa femme l’avait chassé de leur appartement de Palisades Park ; elle n’en pouvait plus de ses infidélités, de ses absences répétées, de ses paris insensés et de sa paresse indécrottable qui constituait l’essentiel de son charme. Jung avait une manière d’en prendre tellement à son aise, il avait forgé chaque détail de sa personnalité de telle façon qu’il aurait été complètement absurde de songer à ne pas l’accepter comme il était, un peu comme si vous aviez reproché à des hippopotames de se vautrer dans la boue, ou à des mouches de vouloir se poser sur des bouses de vache. Jung ne travaillait en fait jamais comme gardien, il sous-louait les services d’un ou deux employés dénichés sur un trottoir de Little Ferry pour faire le boulot à sa place. Au maximum, il acceptait d’effectuer quelques petits travaux de bricolage pour les locataires, ou de remplacer les néons grillés et, bien sûr, il collectait les loyers.
« Pas en avance ce matin, hein, GI ? murmura Jung, en consultant sa grosse montre de plongée en or, plissant les paupières dans son nuage de fumée.
– Tu veux que je te dise pourquoi ?
– Quoi, tu nous as fait une belle rencontre hier soir ?
– On peut le dire comme ça.
– Une grosse fille ?
– Un mec.
– Et mon cul, gloussa Jung, la cigarette pendant mollement de ses lèvres.
– T’inquiète, c’était pas pour me faire plaisir qu’il était dans les parages.
– Oh merde, dit Jung en se redressant sur son lit de fortune. Pas de bobo ? On dirait que ça va, non ?
– Ça va, ça va. Mais rends-moi service. Arrête de déconner. Paie ce que tu dois. Fais-le pour moi, mais pour toi aussi. Je serai peut-être pas là quand le prochain se pointera, et même si j’y suis…
– OK, dit Jung, en tirant lentement sur sa cigarette. OK.
– T’as pas l’argent, c’est ça ?
– Je vais le trouver.
– J’espère que tu vas gagner gros ce week-end, chef.
– Moi aussi j’espère, GI. »
Jung le surnommait « GI » depuis qu’il savait qu’Hector avait fait la guerre en Corée, sinon, il l’appelait « Joe » ou « Rambo », ce qu’Hector n’aurait jamais autorisé personne d’autre à faire mais qui ne le dérangeait pas de la part de Jung. En fait il prenait un certain plaisir à penser que plus de trente ans d’histoire tumultueuse avaient conduit à un moment comme celui-ci, à se voir affublé d’un bleu de travail bon marché, un lave-pont à la main, prêt à nettoyer les chiottes d’une galerie commerciale coréenne dégueulasse au fond du New Jersey, pour le compte du plus feignant des hommes, un type qui était littéralement né dans un fossé au bord d’une route durant la guerre, mais qui n’en avait sincèrement plus rien à faire aujourd’hui.
« Mais dis-moi, Rambo, t’as quand même pris ton pied hier soir, pas vrai ?
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Sinon tu serais sacrément en rogne après moi.
– De toute façon, même si c’était vrai, je te le raconterais pas.
– Tu vois que j’ai raison, dit Jung en se rallongeant sur la banquette, ses dettes de jeu lui étant déjà totalement sorties de la tête. Je suis content. J’avais peur que tu sois devenu pédé.
– Rêve toujours.
– Pourquoi pas, mon pote ? On sait jamais. Peut-être que j’en ai ma claque des bonnes femmes. Ras le bol de toutes leurs conneries. Pas toi ?
– Pas autant qu’elles doivent en avoir marre des miennes.
– Qu’est-ce que je te disais ? Écoute-toi un peu. Voilà ce qu’elles nous apprennent à penser. Un tissu de conneries ! Avec ma femme, je suis un vrai toutou. Il faut que je me lève tôt pour aller travailler, que je rentre de bonne heure, que je voie pas mes potes, que je donne son biberon au bébé, que je répare la porte de la douche ou la voiture. “Me touche pas, non, non, ça me fait pas envie là tout de suite.” Ou bien : “Réveille-toi, réveille-toi, j’ai envie maintenant.” Et puis, elle me fout dehors, et une putain de serveuse me sort les mêmes conneries !
– Tu devrais laisser Sang-Mee tranquille.
– Là, t’as pas tort ! Elle a pleuré toute la nuit, la figure toute barbouillée, rien que pour savoir où j’étais passé. Pourquoi j’étais resté si longtemps au golf ? Pourquoi la partie de poker avait duré toute la nuit ? Pourquoi je lui offrais plus de cadeaux, plus de bagues et plus de colliers ? Pourquoi est-ce que je l’aimais plus ? Moi, j’avais envie de lui demander : “Et dis-moi un peu si je t’ai aimée un jour, putain de salope ?”
– Mais tu l’as pas fait.
– Non. J’étais crevé. Alors elle s’est foutue en rogne, mais moi, je dormais déjà. Puis, elle a continué à pleurer. Elle est restée là pendant un moment, mais je suppose qu’elle s’est tirée, finalement. »
Il vérifia aussitôt le contenu de son portefeuille, s’attendant à ce qu’elle le lui ait vidé, mais il restait une bonne liasse de billets à l’intérieur. Doué pour le golf et les cartes, Jung gagnait son argent de poche sur le dos de ses amis. Mais comme le voulait la coutume, il dépensait presque tout ce qu’il gagnait pour les inviter à manger et à boire par la suite, en gardant juste assez pour ses maîtresses.
« J’ai faim. Tu veux quelque chose à manger ? C’est moi qui paie.
– J’ai du boulot.
– Pas de problème. Je te donne ta matinée.
– Mais tu sais bien qu’il faudra que j’en fasse le double demain. En plus, les chiottes sont probablement dégueulasses. Mrs Kim va râler. »
Mrs Kim tenait le restaurant coréen à l’entresol, et parce que ses clients étaient obligés d’utiliser les toilettes de la galerie commerciale, elle houspillait souvent Hector, mais la plupart du temps c’était pour l’amener à dire un mot de sa part à son patron. Elle méprisait Jung qui ne tenait jamais ses promesses en matière d’amélioration des locaux. Elle le laissait tout de même manger sans payer (même s’il commandait des menus extravagants), parce que c’était lui qui convainquait son oncle, le propriétaire de la galerie qui vivait à Long Island, de lui renouveler son bail tous les six mois pour un loyer dérisoire. Elle demandait à son cuisinier de lui servir des plats trop salés ou trop sucrés quand Jung débarquait avec ses amis, dans l’espoir qu’ils s’y reprennent à deux fois la prochaine fois qu’il leur proposerait d’y manger pour ne pas avoir à payer l’addition.
« OK, bosse, et quand je me réveillerai, on ira manger.
– Sang-Mee est de service aujourd’hui, dit Hector.
– Qu’est-ce que j’en ai à cirer ? Elle me fait pas peur. »
La semaine précédente, Sang-Mee avait renversé une cruche d’eau dans le dos de Jung, en prétendant que c’était un accident. Il avait bondi et l’aurait sans doute frappée si Hector ne l’avait pas retenu. Sang-Mee s’était exclamée qu’il avait de la chance que ce ne soit pas un potage brûlant. Cela avait rendu Jung encore plus furieux et il l’avait durement réprimandée en coréen, mais elle s’était contentée de sourire avant de disparaître dans la cuisine. Jung l’avait bien mérité. Il sortait avec elle de temps à autre depuis deux ans, mais il l’avait plaquée juste après que sa femme l’eut jeté dehors, sans doute parce qu’il n’avait plus l’excuse de ne pas se sentir le droit de divorcer. Hector aimait bien Sang-Mee qui avait toujours un mot gentil à la bouche. Et puis l’étincelle qui brillait dans ses yeux la rendait presque jolie. Surtout, elle lui faisait de la peine de s’accrocher à Jung depuis si longtemps.
« J’irai manger avec toi si tu m’emmènes ailleurs. »
Jung se mit à crier comme un putois :
« Quoi ? Tu prends son parti maintenant ?
– Je pense seulement que tu devrais lui foutre la paix.
– Moi ? Mais c’est elle qui devrait arrêter de me poursuivre. Elle me harcèle. La semaine dernière, elle a craché dans mon thé ! Je vais te la faire renvoyer un de ces quatre matins, tu vas voir !
– Je suis sûr que tu ferais pas un truc pareil.
– OK, Rambo, OK. Je vois bien que tu es avec elle, dit-il en levant les mains en signe d’apaisement.
– Tu veux manger ou pas ?
– D’accord. Mais je veux manger ici. Je lui fous la paix. Ça commence à faire longtemps, et Mrs Kim s’en tire à trop bon compte. En plus, j’ai besoin de fric. Ma femme me prend tout, elle dit que c’est pour les gosses mais je sais qu’elle ment.
– Elle s’en sert pour se payer de l’alcool et des mecs et faire des paris ?
– Ce que t’es drôle, mon vieux ! Je sens que j’ai déjà l’appétit un peu coupé.
– Comme tu veux. J’ai encore les chiottes à nettoyer.
– OK, OK, on se lève.
– J’ai déjà rempli le seau. Je te retrouve dans une heure.
– Mais je meurs de faim, Joe !
– Alors vas-y tout seul, répondit Hector, en tournant les talons.
– Tu as raison, fais ton boulot d’abord », grommela Jung, en sortant une deuxième cigarette de son paquet. Il l’alluma et congédia Hector d’un geste agacé. « Vas-y, vas-y ! je peux attendre, bon Dieu de merde ! »
Hector fit rouler le seau plein d’eau chaude et d’ammoniaque jusqu’à l’ascenseur et appuya sur la touche « stop » tandis qu’il passait le lave-pont sur le sol puis essuyait les murs et le tableau de commande avec un chiffon humide. Comme l’ensemble de la galerie, cet ascenseur était en piteux état, le plancher en bois gondolait et les parois métalliques étaient couvertes de marques, d’éraflures et de graffitis indélébiles dans toutes les langues imaginables. Tandis qu’il montait à l’étage, la cabine vacilla et sembla sortir de ses rails comme si l’embrayage était usé, il s’imagina alors que le câble au-dessus de sa tête se rompait et qu’il était précipité dans le vide. Ça serait parfait, si c’était là qu’il devait connaître la fin de ses jours. Aucun endroit n’aurait mieux convenu aux divinités obscures. Mais il était possible que la chute ne soit pas mortelle (il n’y avait qu’un seul niveau de parking souterrain), et il se tirerait sans doute du désastre avec rien de plus que quelques blessures légères.
Il gardait les toilettes pour la fin, parce que s’il commençait par là, il lui faudrait se changer à nouveau avant d’aspirer les moquettes en présence des clients. Ces toilettes sentaient aussi mauvais qu’une étable, et la négligence des gens rendait les choses pires encore. On aurait dit que leur but dans l’existence était de vivre comme des bêtes. Hector pouvait toujours les récurer, ces lieux étaient dans un tel état qu’on ne pouvait plus faire grand-chose pour les rendre praticables : les portes avaient été arrachées depuis longtemps, les murs étaient couverts de graffitis, les lavabos fendillés, la plupart des panneaux du faux plafond couverts de taches d’humidité et démantibulés. Quand certains panneaux avaient pourri au point de risquer de tomber, il en avait parlé à Jung, mais rien ne fut jamais réparé ou remplacé et Hector perdit toute envie d’en parler de nouveau.
Comme d’habitude, les toilettes étaient apocalyptiques, les canalisations bouchées, les cuvettes et les sols abominablement souillés. C’était toujours pareil les matins de week-end, mais davantage encore depuis que le karaoké avait ouvert quelques mois auparavant. Les toilettes des femmes réclamaient une attention particulière, quelqu’un ayant vomi dans un lavabo mais pour l’essentiel manqué sa cible. Hector commença par y passer son lave-pont avant d’asperger le tout d’ammoniaque, puis il recommença avec une éponge pour frotter la faïence usée et les robinets rouillés. Il ne portait pas de gants. Ses mains étaient indélébilement rougies par les détergents, mais il ne sentait plus la brûlure des dissolvants à la soude, parce qu’elles avaient été tellement brûlées qu’elles étaient désormais en permanence engourdies. Pour la même raison, elles étaient aussi étrangement lisses, comme Dora l’avait remarqué dans le bar. Le miroir au-dessus du lavabo avait été brisé il y a longtemps et, au lieu de le remplacer, Jung avait accroché une fine plaque d’acier inoxydable sur le mur. Hector plongea ensuite un débouchoir à ventouse dans les cuvettes et l’actionna dans chacune d’elles, jusqu’à ce que toutes sortes de détritus remontent à la surface. Après avoir tiré la chasse plusieurs fois, il lava et essuya le carrelage, puis dut recommencer avec un seau d’eau propre qu’il alla puiser dans le local du concierge.
En remontant, il aperçut Jung et Sang-Mee de l’autre côté de l’entresol, qui se tenaient très près l’un de l’autre devant le restaurant. Elle donnait de petits coups de poing sur la poitrine de Jung tandis qu’il essayait de l’attirer à lui. Ils étaient tous deux plutôt frêles et pas très grands, et s’il ne les avait pas reconnus, il aurait pu les prendre pour deux adolescents en proie aux élans complexes et passionnés d’un premier amour. Ensuite ils s’embrassèrent, non sans tendresse, et Hector se rappela que si le désordre le plus noir gouverne ce bas monde, il existait toujours une impulsion et un besoin humains – même maladroits, même erratiques – tendant vers le contraire. L’amour était bien sûr le défi lancé au chaos, toutes les histoires le racontent, mais en amont, régnait aussi la simple loi de l’association, une simple recherche de proximité et de contact, que Sang-Mee et Jung étaient en train de mettre en pratique, et qu’Hector était peut-être sur le point de ressusciter plus profondément avec Dora. Il se sentait toujours aussi déraciné et sans attaches, mais quelque chose dans ses entrailles était chatouillé de plaisir à l’idée qu’elle l’attendrait chez lui à son retour.
Il nettoya les toilettes des hommes de la même façon et quand il eut terminé, ses mains, ses bras et le devant de sa salopette étaient constellés de déjections et d’eau souillée, le recouvrant d’une féculence à la fois abjecte et familière, une couche de détritus et de pourriture.
Depuis longtemps, il n’éprouvait plus la moindre répugnance. Après l’épisode de Zelenko dans sa section, on l’avait muté vers l’unité d’identification des soldats morts au combat où il demeura pour la plus grande part de son service actif. Ainsi que dans la majorité des régiments de ce type, on y trouvait toutes les couleurs de peau et, en tant que telle, cette affectation était déjà pensée comme une punition, sans parler du fait qu’il devait manipuler des cadavres à des stades divers de mutilation et de décomposition. C’était déroutant pour lui au début de devoir travailler au côté de GI noirs, parce qu’il n’avait jamais croisé de Noirs de près ou de loin, sauf un soir à Albany avec ses parents où ils s’étaient perdus dans les rues de Sheridan Hollow et avaient fini par entrer dans une église pour demander leur chemin. Les soldats noirs étaient de braves types qui maintenaient une bonne ambiance dans leurs rangs, mais même s’il se tenait à distance comme il le faisait avec tous les autres, aucun d’eux ne s’était jamais ouvertement moqué de ses allures de jeune premier. Ils évitaient les ennuis parce qu’il y avait d’autres choses à affronter, aussi graves, voire pires, que la manipulation des corps, comme le désamorçage des explosifs ou les combats en première ligne. Mieux valait ce travail de goules qui consistait à nettoyer le champ de bataille et à récupérer les cadavres, déjà suffisamment dangereux comme cela avec les objets piégés et les mines.
Mais au fond, c’était comme tout le reste, parce que, si répugnante que soit cette tâche, on finissait par s’habituer à ces visions et à ces odeurs abominables lors d’opérations indispensables : la façon dont il fallait tirer juste assez sur les bras d’un cadavre, par exemple, si le reste du corps était enterré et un peu trop décomposé, pour qu’il ne se déchiquette pas complètement ; ou la manière dont il fallait verser l’eau brûlante d’une bouilloire et procéder par petits coups successifs de baïonnette pour libérer un malheureux qui gisait à plat ventre, la tête prisonnière de la glace et de la neige, sa chair tombant parfois en lambeaux, ou bien restée miraculeusement intacte s’il n’avait passé là qu’une nuit ou deux. Ou encore, au moment de la fonte des neiges au début du printemps, quand ils trouvaient un amas de corps dans un fossé dont seule la couleur de leurs uniformes permettait de les distinguer, amis ou ennemis, et, dans le premier cas, dont seuls les cheveux départageaient les Blancs des Noirs, parce qu’ils étaient tous désormais de la couleur de la réglisse, la peau comme couverte d’une fine couche de laque brillante. Au bout du compte, tous les hommes finissent par être noirs, cela était devenu leur plaisanterie favorite et l’occasion d’un échange de rires amers et d’un moment d’introspection avant de repartir arpenter le manteau de neige et de boue qui couvrait les collines à la recherche d’autres corps. Enfin, quand la ligne de front s’était suffisamment avancée… Mais même alors, il restait la menace de tireurs isolés ou d’obus de mortier lancés au hasard. C’est de cette façon que Davidson et Jeffords s’étaient fait exploser un beau jour du début d’avril, un unique obus atterrissant sur le versant exposé de la colline d’en face et laissant une traînée rouge vif sur la neige. Les positions chinoises avaient été instantanément détruites par les tirs croisés des canons de l’arrière et de l’avant-garde. Hector, son compagnon d’armes et deux brancardiers n’avaient pas attendu les gémissements habituels pour leur porter secours, mais il leur était vite apparu en arrivant sur les lieux qu’il ne s’agissait plus que de ramener des corps. Hector avait immédiatement fait l’aller-retour pour rapporter des housses mortuaires, leurs uniformes et leurs bottes se couvrant de plus de sang que d’ordinaire parce qu’il s’agissait de cadavres frais.
Hector ne parvint jamais totalement à s’aguerrir à la vue du sang, et il se portait facilement volontaire pour accomplir les missions les plus répugnantes, se gagnant ainsi le respect et l’admiration des autres, alors qu’en fait, il s’agissait pour lui de s’épargner le spectacle d’une certaine couleur, cet insoutenable éclat vermillon. Ils le surnommaient le Fossoyeur forcené, mais avec affection, le trouvant juste un peu fou quand il s’agenouillait autour des torses sans tête, sans jambes ou sans bras, fouillant avec des baguettes chinoises ou des pinces d’électricien pour voir si, par hasard, les plaques d’identification ne s’étaient pas enfoncées dans les chairs. Ils ne pouvaient pas deviner qu’il préférait affronter l’horreur d’un corps en décomposition, manifestement animé et réchauffé par la présence grouillante d’une masse de vers, plutôt que celle d’un semblant de vie encore teintée d’écarlate. C’était cette rougeur sous la peau, dans les yeux, ce résidu de vitalité d’un soldat qui venait de mourir ou d’être abattu, qui le secouait toujours jusqu’aux os. Il y avait dans la vie quelque chose de trop effrayant. Au moins les autres étaient bel et bien morts, même s’ils étaient abjects et répugnants, leurs corps transformés en une figuration de l’inévitable, rien que de la chair putrescente, qui se désagrégeait en un méconnaissable magma de terre et de boue. C’étaient de la terre et de la boue qu’il soulevait, enfermait dans des sacs, ramassait à mains nues, et il lui suffisait ensuite de se les laver soigneusement, même s’il lui fallait se décaper les ongles en les frottant avec de la paille de fer trempée dans de l’essence pour éliminer les odeurs les plus résistantes.
Il porta inconsciemment les doigts à ses narines, comme il lui arrivait souvent de le faire depuis cette guerre. Assurément ils empestaient, mais il ne parvenait pas à identifier avec précision la nature de ce remugle fétide. Pourtant, il le sentait bien, une autre odeur avait été ravivée. S’agissait-il de celle de la fumée ? Des cendres ? Il pensait depuis longtemps qu’elle avait fini par disparaître pour toujours, mais il savait qu’il lui arrivait trop souvent de se tromper.
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