Les Vulnérables
Chapitre 2 - New York, 1986
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New York, 1986
Et voici que la cité de sa solitude s’embrasait sous les premières lumières de l’automne. Comment une civilisation pouvait-elle se graver avec une précision aussi incomparable ? Les fenêtres d’angle de son appartement donnaient à l’ouest et au nord sur les tours de pierre et de verre qui s’élevaient au centre de la ville et, durant toutes les années qu’elle avait passées là, jamais elle n’avait vu des reflets et des couleurs aussi flamboyants ; les rayons du soleil couchant faisaient étinceler chaque détail des façades et modelaient le ciel en illuminant les rubans de la brume éthérée qui flottait dans les airs.
June avait quasiment terminé son travail. Comme le temps s’était accéléré ! L’appartement, cédé le jour même de sa mise en vente, et, à peine six semaines plus tard, voilà qu’elle retirait les gants en caoutchouc qu’elle avait enfilés pour faire le ménage et qu’elle les jetait dans un sac-poubelle noir. Un peu plus tôt, les hommes qu’elle employait régulièrement pour livrer les meubles et les objets qu’elle vendait dans son magasin d’antiquités étaient venus pour emporter la dernière chaise, les dernières lampes, et à l’heure qu’il était ils devaient en avoir terminé. Plutôt que de contracter des professionnels, elle avait préféré se charger elle-même du travail : elle avait tout vendu par lots à des marchands de biens qu’elle connaissait de par la ville. Elle avait cédé l’ensemble pour une misère, étrangement amusée à l’idée des bonnes affaires qu’ils ne manqueraient pas de réaliser sur son dos. L’un d’eux avait osé marchander le prix dérisoire qu’elle proposait, insistant qu’il devait tout de même y avoir un code de l’honneur en vigueur, même parmi les voleurs. Elle lui avait conseillé de cesser sur-le-champ de parler d’honneur s’il ne voulait pas qu’elle retire sa proposition. Il n’avait pas tardé à fléchir, au point de lui demander, avant de partir, combien elle demanderait d’un bureau du début du XIXe siècle qu’il convoitait depuis longtemps. Elle le lui abandonna également pour une somme très modeste. Elle fit des paquets de tout ce qu’il restait après cela, comme les livres ordinaires, les disques, les articles de cuisine, les serviettes de bain et les draps, elle les entassa et les offrit à un ami brocanteur du quartier de la Bowery.
Elle n’avait conservé pour elle-même que deux petites valises de vêtements et une trousse en plastique à fermeture Éclair contenant ses affaires de toilette. Quelques cosmétiques de base. La vanité n’avait jamais eu de prise sur elle. Tout d’abord, ce n’était pas dans son caractère, mais surtout, elle n’avait jamais eu besoin de beaucoup se soucier de son apparence. Toute sa vie, elle avait été non pas belle, mais extraordinairement fraîche : un visage large et ovale au teint clair et éclatant de santé, la peau lisse comme un abricot, les cheveux noirs, épais et chatoyants. Pour un observateur manquant de discernement, sa robuste silhouette aurait pu sembler un peu trapue, mais sa façon de se tenir droite comme un i, les épaules rejetées en arrière à la manière d’une ballerine, la faisait paraître plus grande, plus sportive, comme si elle était toujours sur le point de bondir. Quelques mois plus tôt encore, le jour de son quarante-septième anniversaire, son serveur favori au petit restaurant au coin de sa rue lui avait apporté une énorme tranche de cake aux carottes avec des bougies qui dessinaient le nombre 25 plantées dans le glacis blanc, même s’il avait une idée assez claire de son âge véritable. Il était peut-être un peu plus jeune qu’elle, mais il l’appelait toujours « ma petite » et, comme la plupart des hommes (et des femmes) de tous âges qui passaient le seuil de son magasin ou s’asseyaient à côté d’elle dans le métro, il était irrésistiblement attiré par sa fraîcheur, sa vitalité, cette étrange mais indéracinable conviction qu’elle pourrait bien ne jamais vieillir. Son mari, David, mort inopinément deux ans plus tôt, le répétait souvent, ajoutant en plaisantant que l’éternelle jeunesse de sa femme allait peut-être déteindre sur lui, comme si sa présence était une espèce de sortilège qui arrêtait le passage du temps si redouté. Il lui répétait souvent :
« Viens donc t’allonger sur moi.
– C’est tout ce que tu veux ?
– C’est tout ce qu’il me faut.
– Tu en es bien sûr ?
– Eh bien… »
Comme les choses seraient différentes, si elle avait effectivement pareil pouvoir…
Elle noua le cordon du sac-poubelle et le déposa auprès des deux autres qui s’alignaient déjà devant sa porte. Il y avait un autre appartement de l’autre côté du petit palier, mais June n’avait jamais échangé plus qu’un rapide bonjour avec ses occupants, et donc, elle ne prit pas la peine de leur dire au revoir. Ils apprendraient son départ de la bouche d’Habi, ou d’un autre voisin, ou encore des nouveaux propriétaires quand ils emménageraient, et sans doute ne gaspilleraient-ils pas une seconde à penser à ce changement, ce que June trouvait parfait. L’appartement appartenait autrefois à David, mais il lui avait très bien convenu. L’immeuble se situait dans la partie basse de Madison Avenue et tendait à attirer des gens qui ne trouvaient rien à redire à l’absence de commerces et aux rues presque désertes le soir venu, des gens que la circulation n’incommodait pas et qui ne se plaignaient pas de l’inélégance de leurs voisins. Ils appréciaient en revanche cette espèce d’intimité liée à une existence délibérément paisible et repliée sur elle-même, et rendue d’autant plus paisible et plus intime qu’elle se déroulait au cœur d’une immense cité trépidante.
La clochette de l’ascenseur tinta et la porte s’ouvrit. C’était Habi, le jeune gardien de l’immeuble. Un peu plus tôt, June lui avait demandé de passer, et il supposa que c’était pour l’aider à se débarrasser des sacs-poubelles ; il en attrapa donc aussitôt deux par le col, mais elle lui fit signe de laisser cela pour plus tard.
« S’il vous plaît, Habi. Entrez. Je voudrais vous montrer quelque chose. »
Il lâcha les sacs et la suivit dans l’appartement, qui était vide et nettoyé de fond en comble. Il y était entré une demi-douzaine de fois, se comportant en chacune de ces occasions comme si c’était la première, ou comme s’il faisait quelque chose d’inconvenant, et il restait aux abords de la cuisine jusqu’à ce qu’elle le conduise vers une des pièces principales.
Habi venait du Congo et elle le connaissait sans doute mieux que n’importe quel autre occupant de l’immeuble, surtout depuis la mort de David. Quand il se trouvait là, il ne manquait jamais de l’aider à monter ses commissions (il n’y avait pas de portier), et était resté plusieurs fois prendre une tasse de thé avec elle. Pour une raison ou pour une autre, ils ne se parlaient pas beaucoup ; elle appréciait tout simplement sa présence, qui, comme les pluies tropicales, était toujours à température parfaite. Elle l’admirait pour son intelligence, sa voix douce, sa courtoisie et pour la façon dont il s’acquittait avec une inaltérable dignité de son travail subalterne et ingrat. Il se montrait toujours infiniment respectueux. Il avait un visage agréable et serein, à l’exception d’une longue cicatrice boursouflée qui allait du coin de l’œil à la mâchoire. June avait remarqué qu’il en avait une autre dans la paume de sa main gauche, exactement parallèle à celle de son visage chaque fois qu’il levait la main. Un jour, elle l’avait questionné à ce sujet, et plutôt que de lui répondre directement, il avait expliqué qu’il était orphelin depuis son jeune âge. « C’était une période très difficile, lui dit-il, avec son fort accent français. Un conflit entre les tribus. » Il avait erré seul pendant plusieurs semaines et couvert, pieds nus, quelques centaines de kilomètres, se cachant le jour et avançant la nuit. C’est alors qu’il avait demandé à June ce qu’il lui était arrivé aux mains. Sa question l’avait surprise mais, s’étonnant elle-même, elle les avait tournées pour les lui montrer. Elle avait les mains délicates et menues, d’apparence parfaitement normale, sauf quand elle montrait ses paumes, ce qu’elle s’appliquait toujours à ne pas faire. Les paumes et la pulpe de ses doigts donnaient l’impression de ne pas être terminées, lisses tel du mastic et pratiquement sans plis ni rides, un peu comme les mains d’un mannequin. L’une des deux était plus scarifiée que l’autre. Elle lui répondit qu’elle se les était brûlées dans un accident. Il avait hoché la tête d’un air sombre, mais sans la compassion embarrassante que la plupart affichaient en pareilles circonstances, et n’ajouta pas un mot. Pourtant, elle lui aurait volontiers confié (alors qu’elle ne l’aurait avoué à personne d’autre) qu’elles la gênaient parfois, même si elles étaient pratiquement insensibles.
« Il y a des choses auxquelles je voudrais que vous jetiez un œil », dit-elle. Il la suivit jusqu’à une chambre à coucher, l’écho de leurs pas résonnant dans l’appartement vide, et, l’espace d’un instant, June eut l’impression qu’ils étaient un jeune couple sur le point d’acquérir leur premier logement. « Cela fait un moment que j’ai ces meubles, et maintenant que vous êtes marié, j’ai pensé qu’ils vous seraient peut-être utiles. »
Il s’agissait d’un secrétaire et d’une chaise d’enfant en noyer massif, ainsi que de deux commodes assorties et d’un lit mezzanine avec des barrières et une échelle. Le tout était en très bon état, mais June avait néanmoins passé deux heures à effacer les égratignures et les traces de chocs, comme elle l’aurait fait dans son magasin. Elle avait ensuite ciré chaque meuble jusqu’à lui donner un air flambant neuf.
« Mais nous n’avons pas d’enfants, protesta Habi.
– Vous en aurez un jour, n’est-ce pas ? Ce sont des meubles de très bonne qualité, des meubles comme on n’en fait plus, en tout cas pas pour les enfants. »
Elle ouvrit les tiroirs du secrétaire, en lui montrant les jointures, le fond, gravissant même un des barreaux de l’échelle pour éprouver la solidité de la balustrade.
« Je m’apprêtais à vendre tout ça avec le reste, mais soudain je me suis dit que j’étais idiote. J’aurais pu vous montrer ces meubles la semaine dernière, mais j’ai eu tant à faire.
– Je n’ai certainement pas assez d’argent pour vous payer tout ça.
– Me payer ? Mais il n’est pas question de payer. Je demanderai à mes déménageurs de vous porter le tout demain. » Et même si elle la connaissait, elle lui demanda de lui noter son adresse.
Il hocha la tête en la lui tendant. « Mais je vous en prie. Je peux emporter tout moi-même.
– Ne soyez pas ridicule. C’est leur travail. Et vous n’avez sûrement pas de voiture.
– Si, j’en ai une, mais elle est petite. Une deux-portes.
– Alors nous sommes d’accord. Mais il faut que ce soit demain, parce que c’est le dernier jour. Est-ce que votre femme sera à la maison ? »
Il répondit que c’était bien possible. Sa femme faisait des retouches pour un pressing, du travail qu’elle pouvait rapporter à la maison. June ne savait pas grand-chose d’autre à son sujet, sauf qu’elle venait du Sénégal, et qu’Habi l’avait rencontrée dans un jardin public dans le centre de Queens, où ils habitaient. June aurait aimé la connaître pour s’imaginer plus facilement à quoi ressembleraient un jour leurs enfants, mais, pour l’instant, elle se représentait simplement deux garçons maigrichons en pyjama, escaladant et dévalant l’échelle de la mezzanine, riant de bon cœur, leurs grands yeux écarquillés comme ceux de leur père.
« Ma femme va regretter de ne pas pouvoir vous remercier, dit-il, comme s’il avait lu dans ses pensées.
– Dites-lui que ça me fait plaisir, vraiment.
– Je n’y manquerai pas. »
Il poussa doucement les tiroirs pour les aligner de nouveau et dit :
« Je ne savais pas que Mr Singer et vous, vous aviez des enfants.
– Eh bien ! oui », répondit-elle, s’étonnant de ne pas avoir deviné qu’Habi se demanderait qui avait utilisé ces meubles un jour. Pourtant, cela ne lui coûta guère d’ajouter : « Mais ce n’était pas l’enfant de Mr Singer. Le mien seulement. Et un seul. Un garçon.
– Je vois », murmura Habi. Il hésitait manifestement à continuer de l’interroger.
« Voulez-vous savoir son nom ? »
Il fit oui de la tête.
« Il s’appelle Nicholas.
– Nicholas, répéta-t-il, son accent rendant le prénom d’un seul coup plus mystérieux et charmant. C’est un joli prénom.
– Oui, dit June. J’ai toujours trouvé, moi aussi. »
Après avoir verrouillé la porte de l’appartement, elle tendit les clés à Habi. Il devait faire entrer les livreurs le lendemain matin et, quand les nouveaux propriétaires ou locataires arriveraient, il les leur donnerait. Elle décida de ne pas revenir sur le fait que son notaire un de ces jours – et peut-être même bientôt – le contacterait à propos du legs qu’elle avait décidé de lui faire. Dans le cadre de ses arrangements financiers, dix mille dollars n’étaient pas un très gros cadeau mais devaient suffire à lui permettre de payer l’acompte nécessaire à l’achat d’une maison, ou à l’ouverture d’un commerce, peut-être un magasin de vêtements que sa femme pourrait tenir. Même s’il était très peu probable qu’elle le revoie un jour, elle ne voulait pas qu’il se sente redevable parce qu’elle lui aurait donné une trop grosse somme ; elle ne voulait pas qu’il lui voue ce type de reconnaissance éternelle, qui, si souvent, se mue en ressentiment. En fait, il n’était pas impossible, le jour venu, qu’il refuse ce cadeau. Il n’était pas du genre à être prisonnier de l’argent, pas plus qu’elle ne l’était. Elle savait qu’ils se ressemblaient à cet égard, mais elle voulait néanmoins faire quelque chose pour lui, lui témoigner son affection, et comme il n’était plus temps d’approfondir leur amitié, elle ne pouvait lui offrir autre chose que ces meubles et ce cadeau.
Il mit les sacs-poubelles dans l’ascenseur et descendit avec elle jusqu’au hall de l’immeuble. Quand ils en sortirent, trois locataires attendaient pour monter. Dès qu’ils virent Habi, ils l’assaillirent de requêtes. June se retrouva sur la ligne de tir tandis qu’ils demandaient quand il pourrait venir déboucher une canalisation, réparer un lave-vaisselle, appeler l’entreprise de désinfection. Tandis qu’Habi triait patiemment leurs demandes, June se faufila entre eux, pensant que le mieux était sans doute qu’elle s’éclipse maintenant, les adieux n’étant jamais chose facile pour elle. Elle s’apprêtait à passer la porte de verre quand Habi la rappela : « Mrs Singer ! » Et donc, elle attendit. Quand les locataires eurent reçu l’assurance qu’il s’occuperait d’eux et qu’ils eurent pris place dans l’ascenseur, Habi se tourna vers elle et lui tendit la main. Elle la lui serra un bref instant.
« Il est possible que je ne vous revoie plus jamais, c’est bien ça, Mrs Singer ?
– Exact.
– Où est-ce que vous partez, Mrs Singer ? Une autre ville ?
– Oui. Mais je vais voyager. En Europe. En Italie.
– Je n’y suis jamais allé. On dit que c’est un beau pays.
– J’en suis sûre.
– Vous n’y êtes jamais allée non plus ?
– Pas encore.
– Et vous y resterez longtemps ?
– Je crois. Qui sait ? Peut-être très longtemps. »
Il hocha la tête avec un sourire embarrassé, parce qu’elle lui souriait, mais il ne posait pas les yeux sur elle comme il le faisait habituellement, avec son beau regard franc et direct. Il serra entre ses doigts le trousseau de clés qui pendait à sa ceinture. Et soudain June comprit que l’intérêt qu’il montrait pour ses projets masquait une profonde déception.
« Je suis désolé de ne pas avoir pu vous aider plus que ça.
– Vous m’avez toujours beaucoup aidée.
– Je veux dire, dans les moments difficiles.
– Ne vous en faites pas. Et puis, voyons les choses en face, il n’y avait pas grand-chose à faire. »
Il acquiesça d’un grognement guttural. Elle ressentit elle aussi un petit serrement de gorge et ne put s’empêcher d’ajouter :
« Je voudrais seulement que vous acceptiez de me laisser vous aider à mon tour. Je veux que vous sachiez quel plaisir vous me feriez en acceptant.
– Je vous remercie, Mrs Singer. Je me débrouille très bien tout seul.
– Je le sais. Mais ça ne ferait de mal à personne. Et surtout pas à moi. S’il vous plaît, souvenez-vous-en. J’ai beaucoup plus d’argent que je n’en aurai jamais besoin.
– Tout va bien pour moi, Mrs Singer, merci.
– Entendu. Alors, au revoir, Habi. Bonne chance à vous.
– Au revoir, Mrs Singer. »
Ils se serrèrent de nouveau assez cérémonieusement la main, jusqu’à ce que, pour leur plus grande surprise à tous les deux, elle l’attire à elle et l’étreigne chaleureusement. Habi commença par se raidir mais il la serra bientôt à son tour entre ses bras longilignes et robustes. Il sentait un peu l’huile de moteur et aussi un parfum épicé comme la cannelle, et tout en respirant très fort elle eut soudain l’impression que le cœur lui manquait, comme si l’air était devenu très lourd. Elle ne voulait surtout pas se mettre à pleurer. Un coup sonore sur la porte vitrée vint les séparer. Au-dehors se tenait un homme avec un sac en plastique dans chaque main, qu’il souleva pour les leur montrer. Habi ouvrit la porte et une tiède bouffée de vent d’automne s’engouffra dans le hall, chargée d’odeurs sucrées et aillées de cuisine chinoise ; tandis que le livreur ne cessait de répéter « 10-B, 10-B » et qu’Habi appelait à l’interphone, June se glissa à l’extérieur et se précipita pour monter dans un taxi en stationnement, poursuivie par la voix d’Habi,
son « Bon voyage* 1 » résonnant comme une sirène douce et grave.
Bon voyage*. Pendant les quelques jours qui suivirent, June ne cessa de repenser à ce moment, se demandant si pareil voyage était possible pour elle. Mais pourquoi pas ? Assurément, ses affaires étaient en bon ordre : le déménagement s’était passé sans heurts, les derniers meubles avaient été livrés à différents marchands de biens et chez Habi, et le bail de son magasin, renouvelé cinq ans plus tôt, expirait la semaine suivante. Tout était parfaitement synchronisé. Durant tout ce dernier mois, elle avait serré les dents à l’idée de ce voyage, s’appliquant consciemment à sauvegarder son énergie en prévision, et elle n’avait aucune raison de penser qu’il ne serait pas réussi et bénéfique pour elle, et même épanouissant. Elle venait juste de verser l’eau de la bouilloire électrique dans la théière pour se préparer un thé vert au riz grillé quand on cogna contre la porte en verre du magasin. Elle avait couvert la porte et l’intérieur de la vitrine de papier sulfurisé blanc si bien qu’elle distinguait seulement une grande silhouette sombre qui se découpait dans la lumière déclinante de ce début de soirée. Il devait sans doute s’agir du détective privé qu’elle avait engagé ; personne d’autre n’aurait supposé qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Il avait appelé à la boutique le matin même pour annoncer qu’il avait déniché des informations précises sur son fils. Durant plusieurs minutes, elle était restée immobile sur la vieille chaise pivotante en chêne, une part d’elle-même craignant que le grincement ne trahisse sa présence : c’était sa dernière chance d’abandonner la partie. Mais, à ce moment-là, un coup plus fort que les autres fit trembler la vitre et elle se leva, comme mue par une force de propulsion externe, comme dotée d’ailes invisibles qui ne savaient que battre. La porte s’ouvrit sur un grand type aux épaules larges, en costume sombre et cravate rayée, pardessus gris, et un volumineux attaché-case à la main. On aurait pu le confondre avec n’importe quel homme d’affaires new-yorkais, mis à part la terrible rugosité de la peau de ses joues, sans doute le résultat d’une variole infantile. Les cicatrices étaient profondes et elles lui donnaient, de façon peut-être injustifiée, un air tendu et affligé.
« Mrs Singer ? C’est Clines. »
Elle le laissa entrer dans le magasin mal éclairé. Il lui parut encore plus grand une fois à l’intérieur, et sans même s’en rendre compte elle se plaça entre lui et la porte. Il avait de fines mains pâles, et de longues jambes qui se terminaient par d’étroites chaussures noires de la taille de péniches. Il jeta un coup d’œil dans tout l’espace rectangulaire de la boutique, et elle se demanda s’il n’était pas en train d’évaluer les risques qu’elle n’ait pas les moyens de lui payer ses services. Pour l’instant, elle ne lui avait envoyé qu’un chèque de cinq cents dollars d’acompte et, à l’évidence, ce qu’il restait dans le magasin presque vide n’avoisinait même pas ce chiffre : il demeurait la chaise en chêne aux roulettes rouillées et une table basse en verre tout ébréché couverte de flacons de médicaments divers, qui servait de table de chevet auprès d’un matelas à deux places sur un sommier à ressorts posé par terre. De l’autre côté du lit, il y avait un lampadaire, et aussi une table à abattants gondolée surmontée d’une plaque électrique sur laquelle une bouilloire sifflait encore tout doucement tandis que la spirale refroidissait peu à peu. Elle avait plié ses vêtements, simplement rangés dans deux valises ouvertes posées contre le mur, complètement nu à l’exception de quelques crochets oubliés et des trous laissés par ceux qu’on avait retirés. Pour ce qu’il en savait, elle aurait pu être en train de squatter cette boutique : qui lui disait que ce n’était pas une clocharde un peu fêlée, entrée par effraction, et qui s’était inventé une terrible histoire de famille ?
Elle lui proposa la chaise de bureau. Elle prit place quant à elle sur le lit.
« Je veux que vous sachiez, Mr Clines, que je vis ici parce que c’est le plus simple pour moi, en ce moment. C’est dans ce magasin que je travaillais.
– Je ne suis pas inquiet », dit-il en posant son attaché-case. Il ne retira pas son léger pardessus. « Je sais que vous êtes largement solvable. Je sais que vous avez liquidé tout votre stock. Que vous avez vendu votre appartement. Je suis obligé de m’intéresser à ce genre de choses.
– Je comprends.
– Venons-en maintenant à ma raison d’être ici.
– Oui. Je vous en prie.
– Avant de commencer, il faut que je vous demande si vous êtes vraiment décidée à retrouver cette personne.
– Il s’agit de mon fils, répondit June, heurtée par sa façon de parler de “cette personne”.
– Mais vous êtes certaine de vouloir le retrouver ? insista-t-il. Je suis obligé de vous poser la question. Parfois, les gens croient qu’ils veulent quelque chose, et en fait, non. On peut en rester là et tout ce que vous me devrez, ce sont quelques heures de travail.
– Il n’y a pas de problème.
– Vous en êtes sûre ?
– Oui. »
En fait, June s’était demandé, la première fois qu’elle avait contacté Clines, si elle était effectivement sûre. Tant de temps s’était écoulé. Elle n’avait pas revu Nicholas depuis huit ans, le jour de la remise des diplômes. Le lycée terminé, il était parti le soir même pour ce qu’il appelait un peu pompeusement le « tour de l’Europe ». June pensait naturellement qu’il allait l’appeler régulièrement d’où qu’il se trouve. Tandis qu’il enfournait ses derniers vêtements et quelques livres dans son sac à dos ce soir-là, Nicholas ne put lui donner son itinéraire parce qu’il n’en savait rien lui-même. Il allait prendre l’avion de nuit pour Londres, car c’était le vol le moins cher, puis il traverserait la Manche dès que possible et il ferait un petit tour d’Europe avant de gagner l’Italie où il comptait rester, lui expliqua-t-il, jusqu’à épuisement de ses ressources. Ce qu’elle n’avait pas imaginé, c’est que son périple n’en finirait pas, qu’il serait en fait constitué d’une suite de départs qui ne le ramèneraient jamais à la maison. La première année, il envoyait une carte postale par mois, étrangement expédiée non pas à l’appartement mais à la boutique, quelques gribouillis hâtifs sur ce qu’il voyait, le petit boulot qu’il venait de trouver, la seule indication de lieu étant parfois le cachet de la poste. Jamais il ne lui donnait une adresse où elle aurait pu lui répondre. D’une fois par mois, on passa à un mois sur deux, puis une fois par saison, et quand les cartes n’arrivèrent plus que deux fois par an, elle avait, d’une certaine façon, réussi à faire taire le trouble, la blessure et la colère qu’elles suscitaient.
Finalement, au moins durant la journée, elle ne pensait plus à lui que rarement, et elle ne le revoyait que dans ses rêves. Il lui apparaissait décharné, plus maigre que jamais, avec le tee-shirt décoloré du concert de Led Zeppelin et le blue-jean qu’il portait le jour de son départ, traversant un hall de gare ou un aéroport, gris et anonymes, sans sac sur le dos. Il n’était ni affamé, ni abandonné, ni perdu, et pendant un bref instant apaisant avant de se réveiller, June pouvait se rassurer en constatant qu’il avait l’air tout à fait autonome. Il semblait ne manquer de rien, même s’il ne paraissait pas parfaitement satisfait. Elle savait en outre, même en rêve, qu’elle projetait sur son fils son propre caractère farouche et indépendant.
« Montrez-moi ce que vous avez trouvé, s’il vous plaît, Mr Clines. »
Il ouvrit son attaché-case et en tira un épais classeur en carton recyclé et le lui tendit. Il s’y trouvait des fax, des copies de documents administratifs, avec des cachets officiels à en-tête, et d’autres lettres manuscrites ou dactylographiées. Clines décrivit chacune des pièces au fur et à mesure : pour la plupart, il s’agissait de listes établies pour la police locale, chaque page rédigée dans une langue différente : espagnol, français, hollandais, italien. Le seul document en anglais émanait d’un antiquaire londonien de tout premier plan, parfaitement connu des marchands new-yorkais ; il y avait là aussi une liste d’articles volés – quelques tableaux, de l’argenterie, des pièces de monnaie, des bijoux, plusieurs objets d’art.
Tandis qu’il parlait, elle regarda rapidement les pages à la recherche du nom de son fils, mais « Nicholas Han » (Han était le patronyme de June) n’apparaissait pas. Les noms présents sur les pages lui semblaient familiers, des gens qu’elle n’avait jamais rencontrés mais qu’elle avait vu mentionner, ou dont elle avait entendu parler. Des noms associés à des thèmes ou des notations variés qu’elle seule pouvait collationner et comprendre. Il y avait des Stephan Lombardia, Leo Stevens, Leo De Nicole, entre autres, autant de pseudonymes qui venaient clairement de choses qu’elle lui avait dites un jour ou un autre. Retrouver l’origine de ces noms avait quelque chose de déchirant. Leo, par exemple, était celui d’un cochon d’Inde, mort une semaine après qu’ils l’avaient ramené à la maison ; Stephan était le prénom qu’elle avait laissé échapper quand Nicholas atteignit l’âge de poser des questions sur son père – un prénom qu’elle avait trouvé dans le journal du matin. Naturellement, il en avait aussi posé d’autres au sujet de ce père – d’où il venait, à quoi il ressemblait, comment il était mort – et, invariablement, elle lui avait donné des réponses vagues, fournissant les descriptions et les raisons à moitié vraies qui lui venaient à l’esprit, attentive à ce qu’elles ne puissent jamais le conduire vers qui que ce soit.
« Comment pouvez-vous être sûr que c’est mon fils qui a fait tout cela ? » demanda-t-elle néanmoins à Clines, continuant à espérer que rien ne soit vrai. Il n’y avait aucune image sur les fax, même sur le compte rendu établi par le bureau d’Interpol à Madrid, où un agent, à en croire Clines, avait commencé quelques semaines plus tôt à rassembler et à croiser les renseignements. C’était précisément ce dossier que lui avait transmis un contact en Europe.
« Il est indiqué sur une des pages que le numéro de boîte postale à Rome que vous m’avez communiqué a été attribué à un certain Stephan DiNicola.
– Qui ?
– Stephan DiNicola. La personne à qui vous avez envoyé de l’argent la dernière fois.
– Ah oui… je suis désolée. C’est sans doute exact. »
Sa mémoire était devenue beaucoup moins fiable tous ces derniers temps, surtout celle des événements récents. Elle avait effectivement expédié de l’argent, après avoir reçu une lettre de Nicholas, certes brève, mais marquée par une chaleur retrouvée, une sorte d’intimité paisible qui semblait suggérer son retour imminent. Au bas de sa lettre, dans un post-scriptum, il demandait si elle pouvait envoyer mille dollars à un certain S. DiNicola, un ami qui garderait cet argent pour lui en attendant qu’il arrive à Rome. Il n’avait jamais réclamé autant. Pourtant, elle s’était précipitée au bureau de la Western Union le plus proche et avait expédié deux mille dollars à la place. Elle s’attendait à une réponse rapide, ou même à un coup de téléphone, mais en un mois il n’y avait rien eu. Rien du tout.
« Êtes-vous dans l’obligation de communiquer ce que vous avez découvert à des autorités quelconques ?
– Je travaille pour vous, Mrs Singer.
– Et si, un jour ou l’autre, ce n’était plus le cas ?
– Je travaille toujours pour un client ou un autre. Et je ne garde pas mes dossiers quand j’ai terminé une affaire. »
Elle hocha la tête.
« Que me conseillez-vous de faire ? »
Clines se racla la gorge.
« Je pense qu’on devrait essayer de le retrouver avant qui que ce soit d’autre. Je peux dénicher un billet pour Rome la semaine prochaine. Pour l’instant, il s’agit seulement de petits larcins, même si c’est sur une assez grande échelle et avec une belle régularité. Il n’a encore fait aucun gros coup. Il ne s’est encore livré à des voies de fait sur personne. S’il ne faisait plus rien d’autre à partir d’aujourd’hui, il est peu probable qu’Interpol ou qui que ce soit le poursuive.
– Alors laissons-lui encore une semaine. »
Embarrassé, Clines s’agita sur sa chaise. Il aspira ses joues rugueuses en la regardant d’un œil sévère.
« Je n’ai pas pour habitude de travailler avec mes clients, Mrs Singer. Ça ne se fait pas.
– Eh bien voilà l’occasion de les changer, vos habitudes.
– Il a peut-être quitté l’Italie à l’heure qu’il est. Il a pu partir n’importe où. En Europe de l’Est, en Asie. Il faut que je sois prêt à me déplacer très vite.
– Vous vous déplacerez aussi vite que nécessaire. Si, pour une raison ou pour une autre, je ne peux pas vous suivre, j’arriverai quand je pourrai. Je ne veux pas être plus d’une demi-journée en retard sur vous. Ce n’est pas possible autrement, je suis désolée. »
Clines se gratta le visage. C’était un geste qu’elle avait vu faire un nombre incalculable de fois dans sa boutique à des acheteurs ou des consignataires : la mâchoire serrée, le regard légèrement détourné, juste avant de consentir à la proposition qu’elle leur faisait, ce qui rendait ses affaires régulièrement profitables – à défaut de mirifiques. Son talent, son don, était une détermination immédiatement patente, si bien que ceux qui la connaissaient depuis longtemps et de parfaits étrangers comme Clines se trouvaient face à un monument d’intransigeance incomparable, une fixité taillée dans la pierre. David avait choisi de contourner les obstacles, plutôt que de la heurter de front ; par exemple, il n’aimait pas beaucoup la voir fermer le magasin elle-même, particulièrement en hiver quand il faisait déjà nuit à 17 heures, et au bout du compte il avait tout simplement engagé un homme pour veiller sur elle depuis le trottoir d’en face et s’assurer qu’elle ne se faisait pas agresser. Nicholas avait-il procédé de la même façon ? Avait-il contourné l’obstacle lui aussi, mais sur une échelle épique ? Il n’avait jamais semblé se laisser intimider, ni même démoraliser par sa mère. En général, il paraissait plutôt content de son sort. Sans même parler de ses résultats scolaires, ses professeurs lui disaient toujours quand ils la recevaient qu’il était très aimé de tous. Mais peut-être que, face à elle, devant cette paroi rocheuse infranchissable, il avait reculé comme n’importe quel enfant, centimètre par centimètre, jusqu’à ce qu’un jour, il ait jugé la distance saisissante et acceptable.
« Quand on aura fini par le retrouver, dit enfin Clines, il ne faudra pas vous attendre à ce qu’il soit ravi de vous voir.
– Je n’attends rien de semblable.
– Ni même qu’il accepte de vous rencontrer. En fait, votre présence pourrait bien tout faire capoter. Ce n’est pas par hasard si vous avez éprouvé le besoin d’en appeler à un tiers comme moi. Il ne s’agit pas seulement de le retrouver. Parfois il faut un intermédiaire pour rassurer quelqu’un. Sinon, il risquerait tout simplement de prendre ses jambes à son cou.
– Ce n’est pas moi qui le fais fuir, Mr Clines. »
Le détective hocha gravement la tête.
« Du moment que vous savez ce à quoi vous vous exposez.
– Je le sais.
– Entendu, dit-il, même si, clairement, il n’était pas satisfait. Maintenant, parlons un peu de votre fils. »
Elle apporta les photos qu’avait réclamées Clines, ainsi que les cartes postales pour qu’il ait des échantillons de l’écriture de Nicholas. Elle n’avait conservé que peu des unes et des autres. Ces dernières années, elle avait gardé les rares cartes postales mais s’était depuis longtemps débarrassée de ses cahiers, y compris la plupart des projets artistiques qu’il avait réalisés, les peintures et les carnets d’esquisses, ce qu’elle regrettait vivement aujourd’hui. Mais, le plus dévastateur, c’était le nombre si dérisoire de photos qu’elle possédait de Nicholas. La plupart étaient des portraits annuels de l’école, quelques autres, des clichés qu’elle avait pris elle-même au fil des ans. Elle n’aimait pas beaucoup prendre des photos, et elle ne possédait qu’un petit appareil compact et bon marché. Comme Clines parcourait des yeux le maigre stock, elle avait ressenti l’envie de se justifier, de lui raconter tout ce qu’elle avait fait à la place, mais elle avait gardé le silence. Ne pas avoir pris Nicholas en photo n’était un choix ni conscient ni inconscient. Cela ne signifiait rien, et n’indiquait pas grand-chose, si ce n’est qu’elle avait peu de temps libre à l’époque pour autre chose que remplir les fonctions parentales de base. Elle était une jeune mère célibataire avec une boutique qui venait d’ouvrir durant une période où la situation économique à New York était une catastrophe. Elle travaillait sans relâche, et elle avait rarement l’énergie ou l’envie de préparer des petits plats ou de l’aider à faire ses devoirs. Elle était toujours en retard d’une lessive et d’un coup de balai, et il avait appris à s’en charger dès ses dernières années d’école. Afin de le récompenser, elle lui donnait un argent de poche considérable (pour un préadolescent), ce qui l’enthousiasmait, mais ils savaient tous les deux qu’il y était obligé, parce que, sans cela, personne ne se serait acquitté des tâches ménagères de base. Quant à ses études, puisqu’il fréquentait grâce à une bourse une excellente école privée, elle considérait qu’il appartenait à ses professeurs de lui donner l’attention et les stimulations nécessaires. Parent isolé, elle devait avant tout se consacrer à une affaire qui était leur seule source de revenus, et pensait pouvoir compter sur le jugement et la bonne volonté des enseignants. Nicholas était naturellement brillant et très autonome, de l’avis de June, si bien qu’elle pouvait lui laisser les rênes de sa propre scolarité. Petit à petit, cependant, il avait fait seul ses choix dans tous les domaines, notamment pour des choses dont un garçon n’aurait normalement pas dû être laissé seul responsable, comme acheter ses propres vêtements et choisir leurs plats à emporter. Il avait même réussi à repeindre joliment sa chambre un week-end pendant que sa mère était partie à une vente aux enchères à Philadelphie, bien qu’il ait opté pour un violet trop foncé qui absorbait toute la lumière de leur petit appartement, créant une atmosphère sombrement gothique et crépusculaire.
June ne pensait pas qu’elle était peut-être en train de le priver de quelque chose d’essentiel. Comme toutes les autres mères avec leurs fils, ils avaient partagé de nombreux bons moments, par exemple le jour où elle l’avait emmené en voyage pour acheter des meubles alors qu’il avait onze ans, et qu’ils avaient visité le centre historique de Williamsburg. Ils avaient baratté du beurre ensemble et tissé un long pan d’étoffe couleur arc-en-ciel sur un vieux métier. Une des photos que Clines avait en main les montrait tous les deux au pilori, grimaçant à qui mieux mieux, et ce soir-là, au lieu de rentrer, elle avait résolu de dépenser l’argent qu’ils n’avaient pas en choisissant une chambre dans un beau motel avec une piscine intérieure, pour que Nicholas puisse piquer une tête avant de partager le dîner de hamburgers frites qu’ils avaient commandé. Au printemps suivant, il était parti visiter Washington avec sa classe, et l’avait fait pleurer en lui rapportant un grand plat pour présenter légumes et sauces diverses, avec sept ramequins en porcelaine incorporés qui représentaient les monuments les plus célèbres de la capitale. Il l’avait acheté avec son argent de poche plutôt que de se choisir un souvenir ou de s’offrir des friandises.
« Mais on ne reçoit jamais personne, protesta-t-elle, le cœur déchiré.
– Maintenant, on va pouvoir ! » répondit-il.
Elle utilisa le plat en question à chacun de ses anniversaires, emplissant les ramequins de bonbons, de chocolats et de Malabar. À chaque fête, elle le posait sur la table de la cuisine. L’un après l’autre, les ramequins s’étaient cassés, si bien qu’il ne restait plus que le Capitole et l’obélisque du Washington Monument, et il finit par lui dire qu’il ne le prendrait pas mal si elle le jetait, parce qu’il avait l’air plutôt ridicule avec presque tous ses ramequins manquants.
Elle ne s’en souvenait plus, mais effectivement, c’est ce qu’elle avait dû faire un jour.
« J’ai l’impression que votre fils s’intéressait beaucoup aux Romains, dit Clines, en regardant des photos prises lors de différentes fêtes de Halloween.
– Oui, depuis tout petit. Mais on peut dire que l’Italie en général l’attirait beaucoup. »
Clines lui montra ce qu’il était en train d’examiner : des clichés de Nicholas, en classe de dixième, déguisé en centurion, avec un plastron de bronze et un casque à plumet en plastique. Sur une autre photo, prise un an après, il apparaissait en gladiateur, la tunique sale et déchirée, un glaive à la main. Il n’y avait pas de photos, mais elle se rappelait que, quelques années plus tard, il avait choisi un costume de sénateur, toge, sandales et couronne de laurier, et qu’une autre fois il s’était affublé d’un béret et de la chemise ample et sombre d’un artiste bohème du XIXe siècle. À la question de sa mère, il avait répondu qu’il était Camille Corot. Dans sa boutique, il y avait une étagère emplie de vieux livres d’art, et l’une d’elles regorgeait de planches en couleurs reproduisant les paysages italiens du peintre, que Nicholas adorait feuilleter après l’école. Il disait simplement qu’il aimait les couleurs douces des maisons et des arbres, si différentes de celles de la ville, mais elle se demandait si tout cela n’était pas lié au fait qu’elle avait un jour menti et suggéré de façon irréfléchie, en réponse à une de ses questions spontanées et inattendues, qu’elle avait rencontré son père et brièvement vécu avec lui en Italie.
« Où exactement ? avait demandé Nicholas, âgé d’environ dix ans à l’époque.
– Dans le Nord.
– Montre-moi », avait-il demandé en allant promptement chercher un gros atlas qu’elle gardait aussi sur cette étagère, et dans lequel il se plongeait très souvent. Il savait localiser par cœur toutes les capitales et la plupart des grandes villes.
« Là, répondit-elle en abattant avec conviction le doigt sur un point précis. Là, près de Mantoue. »
Elle découvrit que les réponses concrètes satisfaisaient sa curiosité pendant un certain temps, tout en ayant conscience que de telles improvisations irréfléchies ne pouvaient lui apporter que des ennuis. Alors pourquoi s’était-elle obstinée ? Elle voulait leur conserver un monde aussi petit que possible, qu’ils soient simplement une mère et un fils, et retenir le temps, ne garder que le présent pour toute réalité. Mais, bien sûr, Nicholas, jeune garçon plein d’imagination et bourré de talents artistiques, avait commencé à s’imaginer ce qu’il voulait à partir de ce qu’elle disait, à se fabriquer sa propre mythologie, jusqu’à ce qu’un irrésistible mystère ait fini par émerger.
Durant sa dernière année de lycée, Nicholas avait annoncé à sa mère qu’il voulait attendre avant de s’inscrire à l’université et voyager, et à ce moment-là, June n’avait élevé aucune objection si tel était son désir. Il avait économisé l’argent de ses jobs d’été et, bien sûr, celui qu’elle lui donnait pour les tâches ménagères, et elle n’hésita pas à lui proposer mille dollars de plus pour qu’il puisse élargir ses horizons. Il répondit qu’il n’en avait pas besoin, qu’il préférait trouver du travail de temps à autre, là où il serait, pour connaître vraiment la vie du pays, mais elle finit par lui glisser une enveloppe pleine de billets dans la main avant son départ. Il la remercia et l’embrassa – cela ne l’avait jamais dérangé de l’embrasser, même devant ses amis –, puis il bondit dans son taxi et, à la plus grande déception de June, ne baissa même pas la vitre tandis que la voiture s’éloignait dans un vrombissement de moteur.
June s’inquiéta évidemment, comme n’importe quelle mère, pour le bien-être de son rejeton, mais ses soucis portaient moins sur les dangers habituellement liés à pareil voyage que sur son fils lui-même. Son sens de l’indépendance aurait dû la rassurer, et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de se demander s’il n’en était pas trop doté pour son si jeune âge. Il n’avait peut-être pas besoin de faire à ce point cavalier seul. Comme ses professeurs et d’autres le lui disaient souvent, il savait se faire aimer et, à l’évidence, il avait beaucoup de camarades. Toutefois, elle avait remarqué qu’il ne semblait pas éprouver le besoin d’un meilleur ami, ou même de deux ou trois copains qu’il aurait régulièrement fréquentés. Au cours de ses deux dernières années de lycée, il sortit avec plusieurs filles, mais June n’aurait jamais eu l’idée d’affirmer qu’il était amoureux, ou même seulement qu’il s’était entiché d’elles. Il se montrait plein d’enthousiasme avec tout le monde, toujours disponible quand on l’appelait ou qu’on l’invitait à une fête, mais June était obligée de reconnaître qu’il passait trop facilement d’un ami ou d’un groupe d’amis à un autre, traversant sans s’attarder la jungle des rencontres, de liane en liane comme Tarzan, son héros, dont il aimait tellement regarder les vieux films à la télévision le dimanche matin.
Au fil des années de voyage, les cartes postales qu’il envoyait à la boutique contenaient des messages de plus en plus brefs, et bien que rédigés à la main, ils avaient la froideur de dépêches dactylographiées, et même de plus en plus impersonnelles :
Tout va bien. N.
OK par ici. N.
Tout baigne toujours. N.
Plus tard, il se contenta souvent de taper son nom à la machine, sans message du tout. Une fois, il oublia même complètement de signer, l’obligeant à examiner son propre nom et l’adresse du magasin avec l’attention d’un détective pour essayer de trouver un sens à la façon dont il avait appuyé sur les touches, ou à la fraîcheur du ruban. Le cachet de la ville ou du pays ne correspondait que rarement au paysage représenté, et June se dit qu’il avait sans doute acheté un lot de cartes au kiosque de l’aéroport en arrivant, qu’il avait postées au fur et à mesure quand l’idée lui traversait la tête que sa mère risquait de le croire mort.
En fait, la panique l’avait souvent réveillée, avant et durant le temps où elle avait vécu avec David, certaine que Nicholas était sérieusement blessé, malade ou même mort, et son mari la calmait en la prenant dans ses bras et lui demandait, au début, ce qui la mettait dans cet état, mais elle n’avait jamais voulu répondre. Il savait qu’elle avait un fils adulte, et comme dans toutes les autres circonstances de leur heureuse mais trop brève union, il la traita avec une grande sollicitude, sans jamais la pousser à révéler la cause de sa détresse, bien qu’il l’ait probablement devinée. David était avocat-conseil dans un cabinet important de la ville, et au travail il ne ménageait pas ses efforts. C’était peut-être parce qu’il se savait le cœur fragile depuis un infarctus qu’il se sentait toujours apaisé de se retrouver auprès d’elle quand venait le soir, la fatigue ne faisant que le rendre encore plus gentil avec elle. Il ne manquait alors jamais de l’interrompre dans la préparation de leur dîner pour s’asseoir un peu à ses côtés et lui demander, comme un père attentionné, de lui raconter ses petites joies de la journée.
Étrangement, ses terreurs nocturnes avaient disparu après le décès de David, comme si se retrouver seule lui avait rendu toute sa détermination. Mais elles avaient repris après un coup de téléphone de la police l’an dernier. Ils l’avaient appelée au petit matin, une voix de femme anglaise à l’autre bout du fil lui annonçant que son fils était grièvement blessé. June était encore endormie et très malade, sans doute hébétée à l’époque par une troisième série de médicaments, et elle balbutia qu’elle n’avait pas de fils avant de raccrocher. C’était monstrueux, mais il ne lui avait pas écrit depuis plus d’un an, et dans son état de faiblesse présent, elle n’avait pas pu résister à ce violent accès de cruauté. Elle fut immédiatement prise de nausées et rappela sans attendre l’opératrice pour lui demander de la remettre en contact avec son interlocutrice, mais sans succès. Elle attendit que son téléphone sonne à nouveau, il resta néanmoins silencieux. Elle finit donc par se rendormir et le matin venu, il lui sembla que tout cela n’avait été qu’un terrible cauchemar.
Deux semaines plus tard environ, elle reçut pourtant une carte postale de lui, expliquant qu’il lui écrivait depuis un hôpital perdu à la campagne parce qu’il s’était fait une mauvaise fracture à la jambe en tombant de cheval alors qu’il montait dans la propriété d’un ami. « Tout va bien aller, disait-il, même si je finis un peu tordu ! » Il ne réclamait pas d’argent, ni rien du tout d’ailleurs, et June se réjouit qu’aucun mal ne soit advenu de l’abominable façon dont elle s’était comportée au téléphone ; à la carte postale suivante, il ne parlait plus de l’accident, ni de sa jambe, rien que de la façon dont il allait poursuivre son voyage, s’autorisant pour une fois à être plus disert. Ces cartes postales ne lui ressemblaient guère, mais elle y voyait le signe qu’un tournant était franchi, que quelque chose de nouveau venait de commencer.
Ce n’est que récemment qu’il s’était mis à lui demander de l’argent, lui adressant des cartes postales où il la priait soudain d’expédier de petites sommes à Amsterdam, puis à Francfort, enfin à Nice. Il s’agissait de modestes requêtes, deux cents ou trois cents dollars, mais la dernière, de mille dollars – pour laquelle elle avait envoyé le double, accompagné d’un billet enthousiaste sur l’anniversaire imminent du garçon –, l’avait rendue certaine qu’ils seraient bientôt réunis. Elle avait besoin que ça ne tarde plus. Mais ensuite, plus aucune nouvelle. Après cela, elle guetta chaque jour le facteur, qui ne tarda pas à savoir ce qu’elle attendait, et qui lui faisait comprendre jour après jour par un triste mouvement de ses paupières qu’il n’avait rien pour elle dans son sac. En fait, c’était le facteur qui lui avait donné l’idée d’engager Clines. Cet incorrigible bavard à la voix étrangement haut perchée n’allait pas très bien dans sa tête, il faisait partie de ces gens qui parviennent tant bien que mal à fonctionner mais sont néanmoins légèrement handicapés mentaux. Il n’hésita pas à lui confier qu’il avait engagé un type pour filer sa femme qu’il soupçonnait de le tromper. Clines découvrit qu’elle avait effectivement une liaison… avec le propre frère du facteur. Voilà ce que Clines avait voulu dire en lui demandant si elle souhaitait vraiment retrouver Nicholas : la vérité est parfois plus dure à supporter qu’on ne le croit.
Mais June n’était pas femme à beaucoup hésiter et, en ce cas précis, elle ne douta pas de la conduite à tenir. Elle dit à Clines :
« On peut donc se réjouir que vous ayez retrouvé Hector Brennan la semaine dernière. »
Clines hocha la tête. Son visage se referma comme une huître : il n’était absolument pas d’accord avec elle.
« Où habite-t-il exactement ?
– À Fort Lee. Dans le New Jersey. »
Cette réponse fit soudain s’accélérer le pouls de June. Durant toutes ces années, elle avait toujours cru, sans la moindre raison d’ailleurs, qu’Hector vivait encore quelque part dans le Nord-Ouest, ou peut-être au Canada ou au Mexique, à moins qu’il ne soit rentré dans sa ville natale au nord de l’État de New York. Penser qu’il était là, si proche, juste de l’autre côté du George Washington Bridge, et bizarrement – à moins que, justement, ce ne soit pas si bizarre… – à l’endroit où tant de Coréens commençaient à s’installer, lui donnait un nouvel élan d’optimisme.
« Cela fait combien de temps qu’il vit là ?
– Au moins dix ans, apparemment, répondit Clines. Si ce n’est pas plus. »
Il sortit un deuxième classeur de son attaché-case et le lui tendit. Il y avait là ce qu’il avait pu rassembler sur Hector, tous les détails sur ce qu’il lui avait déjà résumé au téléphone : deux ou trois mandats d’arrêt expédiés par fax et une liste de condamnations qui remontaient au moment où il venait juste de la quitter, allant de l’État de Washington au Texas en passant par la Pennsylvanie et, au cours des dix dernières années, au New Jersey. Il ne s’agissait que de délits mineurs, lui expliqua Clines, recel d’objets volés, agressions, refus d’obtempérer. Typique d’un homme qui part à la dérive, dit encore Clines. Hector apparemment n’avait pas de téléphone, pas de cartes de crédit, pas de permis de conduire ou de certificat d’immatriculation, ni compte en banque ni prêt en cours. C’était par un pur hasard que Clines avait trouvé son adresse ; il y avait eu un jugement rendu contre lui dans un tribunal de première instance à Bergen County, où son propriétaire avait porté plainte pour loyers impayés et détérioration des locaux. Clines s’était rendu à l’adresse indiquée et, bien qu’Hector ait quitté les lieux, un voisin lui avait confié qu’il fréquentait un certain bar aux abords de la rivière.
« Que vous a-t-il dit ?
– Pas grand-chose, répondit Clines. Il n’avait pas envie de parler.
– Mais vous avez tenté de le persuader ? »
Clines hocha la tête.
« Eh bien ?
– Tout cela ne l’intéressait pas, Mrs Singer.
– Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle non sans brusquerie, utilisant la voix qu’elle réservait aux antiquaires intransigeants, ou aux clients dont les chèques avaient été refusés. Je ne comprends pas, Mr Clines. Vous lui avez proposé de l’argent ?
– Oui.
– Et il s’est obstiné ?
– Nous n’en sommes même pas arrivés là. Dès que j’ai prononcé votre nom, il s’est enfermé dans son mutisme. Il a refusé de me parler. Ses amis m’ont conseillé de décamper. »
Les yeux à moitié aveuglés par la colère, elle s’apprêtait à réprimander le détective, mais ensuite une bonne dose de peur l’envahit et lui rafraîchit les idées. Car bien sûr, elle comprenait qu’elle était sans doute la dernière personne au monde qu’Hector Brennan accepterait de rencontrer, et a fortiori d’aider.
Néanmoins, elle reprit : « Il faudra tout de même essayer à nouveau de le convaincre.
– Si c’est ce que vous voulez, répondit Clines, en fronçant les sourcils comme s’il avait soudain commencé à pleuvoir des cordes. Je vous aménagerai une rencontre à notre retour d’Italie. Si nous devions être absents plus longtemps que prévu, j’enverrais quelqu’un suivre un peu sa trace.
– Vous ne comprenez pas, dit June. Je veux que vous me conduisiez à lui. Il faut qu’il nous accompagne. »
Le front de Clines se plissa sous le coup d’une vive inquiétude.
« Que vous veniez, vous, ça n’est déjà pas facile pour moi. Mais pas question de l’emmener aussi. Surtout si l’affaire ne l’intéresse pas. Ça ne peut pas marcher.
– Je suis désolée. Mais il faudra que vous vous adaptiez.
– Il y a des compromis que je ne suis pas prêt à faire. Il ne s’agit pas d’un voyage organisé, vous comprenez. » Il la dévisagea avec gravité. « Franchement, Mrs Singer, vous êtes beaucoup trop malade pour tenter une aventure pareille. »
Elle marqua une pause. Elle avait espéré qu’il ne remarquerait pas son état. C’est pour cette raison qu’elle avait choisi l’éclairage le plus faible possible dans la boutique.
« Je me débrouillerai, affirma-t-elle.
– Qu’est-ce que vous avez ? Un cancer ?
– Écoutez », dit-elle en le saisissant par le bras. Elle trouva sa chair malléable à travers la fine étoffe de son blazer et elle sentit le cordon peu résistant de ses muscles. Elle comprit qu’il était un peu plus vieux qu’elle l’avait cru, peut-être la soixantaine, et se rendit compte en observant les zones claires près de son crâne qu’il devait se teindre les cheveux. Mais plutôt que de la décourager, ce manque de robustesse la confirma dans son intention, lui donna envie de prendre davantage le contrôle de la situation.
« Écoutez-moi. Je vous promets que cela ne vous causera aucune difficulté supplémentaire. Vous pourrez parfaitement faire votre travail. Il faut que vous sachiez dès maintenant que je compte vous payer plus que généreusement. Et vous ne nous aurez pas dans les jambes. Hector pourra me tenir compagnie si je ne me sens pas bien et que j’aie du mal à vous suivre.
– Vous commettez une grave erreur, une très grave erreur. Surtout si vous souhaitez retrouver votre fils. Je sais que vous avez été brièvement mariée à ce type, mais est-ce que c’est lui le père ? Est-ce que c’est pour ça que vous voulez qu’il vienne avec nous ?
– Il n’est pas question qu’il en soit autrement », répondit-elle, sans lui fournir la moindre explication supplémentaire.
Quelques minutes plus tard, elle raccompagnait Clines à la porte. En ce début de soirée, l’air conservait un peu de la chaleur d’un jour radieux, mais elle se sentait parcourue de frissons qu’elle ne connaissait pas auparavant, et elle comprit qu’il allait lui falloir faire vite, avant que l’automne ne s’installe pour de bon. Le froid allait-il l’achever ? Elle avait donné un chèque à Clines pour couvrir les deux semaines suivantes, en triplant ses honoraires pour avoir accepté cette difficulté supplémentaire. Naturellement, elle avait toujours eu l’intention de lui avouer qu’Hector était le père de son fils. Mais à ce moment précis elle avait soudain changé d’avis, décidant que c’était une question qui ne regardait que Nicholas et Hector. Que Nicholas soit son fils ne signifierait sûrement pas grand-chose pour Hector. Mais elle espérait que ce serait important pour le jeune homme afin qu’un jour, quand il serait revenu à de meilleurs sentiments, il sache qu’il n’était pas seul au monde. À ce stade de sa vie, tout ce qu’elle pouvait faire, c’était jeter une fragile passerelle. Ils n’avaient qu’à y poser le pied, s’ils le voulaient bien. Qu’ils évaluent la force de sa travée, qu’ils décident de la consolider ou au contraire de la laisser s’effondrer.
Elle verrouilla la porte et éteignit toutes les lampes sauf celle qu’elle avait installée près du matelas. Dans le minuscule cabinet de toilette de l’arrière-boutique, elle se brossa les dents à l’eau tiède. À peine plus froide, et l’eau lui aurait donné l’impression de mordre dans de la glace. Il lui fallait se les brosser d’un geste doux, comme elle se rappelait l’avoir fait pour Nicholas quand il avait eu ses premières dents. Les siennes semblaient aussi fragiles que de la craie. Un coup de brosse trop violent, et elles pourraient bien s’effriter jusqu’au nerf. Elle se gargarisa, cracha, puis s’attacha les cheveux pour se laver le visage. Ils avaient repoussé étonnamment vite, peut-être un peu plus gris et en tout cas beaucoup moins épais, et elle avait choqué son coiffeur en lui demandant de les lui couper à la garçonne. De loin, même de l’autre côté d’une pièce, elle paraissait aussi jeune que toujours, mais de près, on s’apercevait que seuls ses yeux avaient conservé toute leur énergie. Plus que douce, sa peau semblait étrangement lissée, comme si elle avait lutté, et lutté encore, et gagné cette manche, mais qu’elle ne serait plus jamais prête à se battre.
Elle s’allongea sur son lit et éteignit la lampe. Elle se sentit déchargée du poids de son corps qui se referma par étapes comme un complexe industriel. Elle pouvait lui venir en aide : elle avait des médicaments que son médecin lui avait fait livrer par une interne, y compris une petite trousse noire spéciale où s’alignaient seringues et flacons, dont l’interne lui avait dit qu’elle finirait peut-être par y avoir recours ; elle avait même montré à June comment procéder, emplissant une seringue et la plantant dans un oreiller. De fait, June avait essayé une fois et avait beaucoup aimé. Mais elle refusait de céder devant la douleur. Pas ce soir, en tout cas. Elle s’était épuisée à la tâche la semaine passée, et elle avait plaisir à mesurer le chemin parcouru. Les choses étaient en marche maintenant. Elle voulait sentir chaque partie de son corps. D’abord, ses orteils et ses doigts se replièrent, puis tous ses muscles se contractèrent l’un après l’autre, et le sang qui les avait résolument irrigués retourna vers son cœur, appauvri, presque vaincu, après lui avoir envahi la poitrine. Un bourdonnement de soulagement lui parcourut la colonne, chaque vertèbre se libérant de la pression de ses voisines.
Seul son ventre ne connaissait aucun repos, toujours en proie à des mouvements incessants comme si ses entrailles s’étaient donné pour tâche dérisoire de résorber la tumeur originelle. Mais bien sûr, c’était elle-même qui se voyait peu à peu phagocytée de l’intérieur, lentement transformée en quelque chose de radicalement nouveau. C’était presque une ironie du sort qu’elle soit atteinte d’un cancer de l’estomac. Que, quand elle mourrait, elle aurait le ventre plein. N’avait-elle pas signé elle-même ce pacte des milliers de fois alors qu’elle marchait sur cette sinistre route ? Que je mange une dernière fois jusqu’à n’en plus pouvoir, que je remplisse cette caverne insondable et, alors, j’accepterai de mourir. Je me rendrai. Et voilà ce que sa vie était devenue, une vie où elle n’avait plus jamais eu faim. Mais elle était prête à l’affronter à nouveau aujourd’hui, ce terrible manque, en échange d’un sursis. Son cerveau n’aurait rien pu concevoir de plus pervers.
Elle n’avait aucun mal à se rappeler l’origine de cette sensation. Un après-midi il y a bien longtemps, elle l’avait assaillie alors qu’elle croisait par hasard un soldat américain. C’était à la toute fin de la guerre. Elle avait marché sans relâche durant trois jours et trois nuits, sans rien manger d’autre que des feuilles de chrysanthèmes et des oignons sauvages, prenant au maximum quelques heures d’un repos traversé d’angoisses dans une ferme en ruine et sans toit. En apercevant l’Américain deux cents mètres plus loin environ, elle avait réussi à bondir de la route et à s’enfuir en courant dans la boue liquide des rizières qui lui montait jusqu’aux genoux et où il ne se donnerait jamais la peine de la poursuivre. Elle était sans doute en proie au délire, la soif l’avait rendue folle, et elle avait des troubles de la vision depuis deux jours si bien que, lorsqu’elle regarda de nouveau en direction de la route, le soldat s’était transformé en escadron qui la pourchassait. L’homme solitaire leva les mains pour lui montrer qu’il n’était pas armé, mais elle vit en lui le héraut de la mort, enfin venu la prendre dans ses bras. C’est alors qu’elle glissa, tomba et que sa bouche s’emplit instantanément de boue. Alors qu’elle essayait de s’arracher à cette fange, elle s’enlisait toujours davantage. Elle ne pouvait pas mourir. Elle était totalement désemparée et son corps semblait déjà prisonnier des ténèbres, mais elle n’allait pas laisser qui que ce soit la dominer maintenant.
Soudain, elle parvint de nouveau à respirer. Il l’avait arrachée à la boue en la tirant par sa tunique, déchirant une manche à la hauteur de l’épaule. Elle lui martela la poitrine et tenta de lui griffer les yeux, mais, vif comme l’éclair, il l’assomma. Quand elle reprit connaissance, elle était allongée à l’ombre de la carcasse rouillée d’un camion qu’on avait poussé sur le bas-côté, à une trentaine de mètres de l’endroit où ils se trouvaient auparavant. Tout un côté de son visage était en feu. Mais elle portait toujours sa tunique et son pantalon. L’Américain était assis sur la structure métallique des sièges arrachés à la cabine du camion, et il mordillait un brin de paille. Elle entreprit de s’échapper en rampant et s’apprêtait à se remettre sur ses pieds, quand il agita un objet jaune entre ses mains. C’était une boîte de chewing-gums. Il la jeta à ses pieds et, avant qu’elle ait pu l’ouvrir, elle salivait tellement qu’elle dut tousser avant d’enfourner toutes les dragées. Leur enveloppe dure craqua sous ses dents et libéra un torrent de douceur.
« Vas-y doucement, petite sœur. »
Il lui dit son nom et lui demanda le sien. Elle savait assez d’anglais pour pouvoir lui répondre, mais cette masse sucrée était un tel délice qu’elle ne put s’empêcher de l’avaler, et les filaments collants restèrent coincés dans sa gorge. Elle s’étrangla, porta les doigts à sa bouche et finit par vomir. Quand il la vit ramasser la boule de chewing-gum luisante pour tenter de la mastiquer à nouveau, il lui dit qu’il y avait à manger là où il allait. Et puis d’autres enfants aussi. En fait, c’était un orphelinat, à quelque dix kilomètres de là. Il s’était déjà relevé et avait regagné la route encaissée, le sac à dos sur les épaules. Elle pouvait le suivre si elle voulait.
Elle le laissa prendre un peu d’avance, une bonne cinquantaine de mètres, avant de lui emboîter le pas. Elle avait recommencé à mâcher le chewing-gum, désormais tout sale et grumeleux. Il se retourna pour s’assurer qu’elle le suivait et lui fit signe d’avancer tout en marchant lentement à reculons. Elle ralentit elle aussi pour conserver ses distances, s’arrêtant quand lui s’arrêtait. Il secoua la tête et reprit sa marche. Mais soudain un tourbillon de vent souleva des volutes de poussière qui montèrent dans l’air sec et brûlant, l’enveloppant d’un nuage opaque et, l’espace d’un instant, son cœur s’arrêta quand elle pensa l’avoir perdu de vue. À moins qu’elle ne l’ait complètement imaginé. Mais la poussière retomba et, quand sa silhouette reparut, elle pressa le pas pour le rejoindre.
1.
Les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.
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