Les Vulnérables
Chapitre 10
10
Dora, se dit-il, était vraiment une chic fille. Le soir n’était pas encore tombé, Hector venait de se doucher et se rasait tandis que, dans sa cuisine, elle leur préparait un dîner composé de paleron de bœuf et de pommes de terre au four, en fredonnant une vieille chanson d’Ella Fitzgerald que sa mère lui chantait quand il était petit de sa voix rauque et voilée, tandis que Dora, elle, était un vrai rossignol : From this happy day, no more blue
songs 1…
Elle avait la voix pétillante et enfantine, et malgré l’optimisme un peu niais des paroles qui d’ordinaire l’aurait fait se transformer en bloc de plomb, il fredonnait avec elle dans une tonalité plus sombre. Il n’avait pas une vilaine voix, loin de là. Depuis quand n’avait-il pas poussé la chansonnette ? Il avait été élevé dans une famille qui savait apprécier le chant, et il avait brièvement fait partie du chœur de l’église où il était un des plus jeunes garçons. Il avait suffisamment de talent pour qu’on lui confie quelques solos et il aimait la musique, mais en fait, ce qui lui plaisait vraiment, c’était la sensation physique qu’elle produisait en lui, l’impression d’avoir la gorge et la poitrine usées après des heures de répétition, cette espèce de fatigue fébrile. Cependant, il avait dû abandonner après qu’un jour, le prêtre lui eut demandé de chanter en privé dans la sacristie ; le vieil homme rougeaud s’était retrouvé à genoux, lui enserrant les jambes et lui murmurant, la tête plaquée contre son torse, qu’il était un cadeau de Dieu. Tu es superbe, mon cher petit, avait dit le curé, les larmes aux yeux. Un ange éternel. La chef de chœur ouvrit la porte de la sacristie à cet instant précis et à la répétition suivante, lui fit promettre de ne pas revenir. Après cet épisode il n’alla plus qu’à la messe en compagnie de sa mère, c’en fut fini du chant pour lui et, presque cinquante ans plus tard, il ne s’y était toujours pas réessayé, ni seul ni en public.
Il essuya les dernières traces de mousse sur son visage, appliqua quelques gouttes d’après-rasage qu’il venait de s’acheter, et peigna ses cheveux en brosse. Dora les lui avait coupés avant sa douche, et ils lui paraissaient plus foncés et plus épais que jamais. Avec la musique de cette voix de femme et la bonne odeur de cuisine, il avait l’impression d’avoir commencé une nouvelle vie. On pouvait déjà observer quelques changements dans son appartement. Elle s’appliquait à ne laisser aucune trace de son passage, comme des vêtements ou des bijoux, depuis qu’il lui avait demandé de ne pas le faire. Et pourtant, il y avait des signes clairs qu’il ne vivait plus seul, le lit était bordé différemment le matin, avec des coins impeccables comme il ne s’était jamais donné la peine d’en faire ; sa brosse à dents et le dentifrice étaient rangés dans l’armoire à pharmacie ; ses trois paires de chaussures étaient alignées soigneusement près de la porte ; et chaque nuit qu’elle passait là, se posait sur lui et sur tout le reste une nouvelle couche de sa présence diaphane, comme une fine poussière dont il aurait senti le goût sur chaque cuiller, sur le bord de chaque verre.
Depuis près de deux semaines maintenant, Dora vivait avec lui, et ils avaient dépassé ce moment où, normalement, il lui aurait déjà indiqué le chemin de la sortie. Elle était joyeuse et gentille avec lui sans le moindre effort. Comme une révélation, ces simples faits le rendaient joyeux aussi, enfin presque, et il se disait qu’il devrait faire son possible pour que cela dure. Il en était venu à apprécier l’optimisme étonnant de Dora – qui chez Smitty parlait encore des années qu’il avait devant lui, de voyages ou de cours du soir ? Même si son enthousiasme tenait plus de l’étai ajouté pour soutenir la construction que d’une véritable fondation initiale, si elle le devait sans doute à un de ces vade-mecum de la bonne humeur qu’elle portait toujours dans son sac, il ne l’en admirait pas moins pour autant. Qui pourrait lui reprocher d’aller puiser de l’aide dans un livre si elle croyait que ça pouvait marcher ? Qui trouverait à redire au fait qu’elle se fixait des critères si élevés que personne n’aurait pu les atteindre ? N’est-ce pas ce que toute brave fille normalement constituée faisait ? Elle buvait sans doute trop, comme le reste d’entre eux, mais elle savait se montrer obstinée pour mener à bien ses projets, pour devenir quelqu’un de meilleur, et pagayait de toutes ses forces même quand les courants l’obligeaient à faire du surplace.
Petite fille, elle s’était fait accidentellement tirer dessus par son beau-père lors d’une partie de chasse au canard – il buvait trop lui aussi, ce directeur de banque d’une petite ville de l’Ohio au caractère aussi mystérieux que des éclairs de chaleur, qui rendait parfois visite à Dora ou à sa sœur la nuit –, et elle avait dit à Hector que, de temps à autre, elle sentait encore les plombs que le chirurgien n’avait pas réussi à extirper de son cou et de son dos pour ne pas risquer de la voir se retrouver paralysée ; comme un écho, la douleur était à la fois aiguë et diffuse et elle dut la supporter toute sa vie, même si, ces derniers temps, elle affirmait qu’elle était davantage liée à la météo, aux marées et à la lune, à son cycle menstruel qui avait perdu toute régularité.
Elle se sentait bien depuis qu’elle l’avait rencontré mais la nuit précédente, elle avait geint dans son sommeil sans qu’Hector parvienne à la réveiller. Dans une sorte de transe vampirique, les yeux grands ouverts mais sans rien voir, elle l’avait chevauché et s’était frottée contre lui jusqu’à ce qu’il sente une vague d’humidité le recouvrir. Il aimait déjà la souplesse offerte de son corps, la légère moiteur de sa peau, l’odeur d’ambre et de beurre de ses cheveux, tout cela formant une incomparable étreinte de femme, une impérieuse invitation au repos. Au sommeil. Étant donné l’expression de souffrance qu’il lisait sur son visage, il n’était pas sûr de devoir obéir, mais quand il s’y était décidé, elle avait connu le sommeil rare et inégalable des morts satisfaits.
Lui avait dormi d’un sommeil moins profond qu’elle. Depuis qu’il avait de nouveau entendu parler de June, il était hanté par un vieux cauchemar qui lui transperçait les entrailles comme un crampon de fer. Ce cauchemar ne mettait pas en scène June, mais Sylvie Tanner qui arpentait encore ses pensées comme une sentinelle, nue sous ses yeux, belle et pleine de vie, la peau rayonnant d’un éclat pur et inégalé.
J’ai trop chaud, disait-elle, et il sentait son propre cœur faire des bonds irréguliers.
Non, je vous en prie, la suppliait-il.
Ne vous inquiétez pas, répondait-elle. C’est sans importance. Elle se grattait ensuite doucement l’épaule, comme si quelque chose la démangeait. Mais au lieu de simplement se gratter, elle enfonçait les doigts sous sa peau si fine, et apparemment sans effort ni douleur, elle se l’arrachait comme un long gant. Ensuite elle faisait la même chose avec l’autre bras, puis s’attaquait à sa poitrine, tirant sur la peau avec une effroyable lenteur, le long de ses seins, de son ventre, s’écorchant peu à peu, découvrant à ses regards non pas du sang et des tissus, mais les restes calcinés de ses entrailles, noirs et dévastés.
Il s’était réveillé agrippé aux jambes de Dora, le visage enfoui contre son ventre, s’étouffant pour se punir. Elle prit cette pression vigoureuse pour de l’ardeur et lui murmura qu’elle voulait d’abord se laver rapidement, mais il s’enfonça de plus en plus loin, et elle le laissa faire, le tirant et le repoussant en empoignant ses cheveux. Il se sentait plus qu’heureux. Il ne voulait rien d’autre qu’être ainsi accordé au rythme de son plaisir, que devenir son instrument aveugle et obéissant. Mais était-il désormais capable de se dévouer corps et âme à Dora ? De se montrer bon pour elle et de l’adorer en dépassant les limites sordides de son univers égoïste ? Il était quasiment certain de le vouloir, et pourtant sa peur de l’amener à se perdre complètement le gouvernait encore, et le faisait se refermer comme une huître aux moments où il aurait dû se montrer gentil et généreux, retardant le moment où il devait la retrouver, ce qui, évidemment, ne faisait que la rendre toujours moins sûre d’elle-même et l’amenait à attirer plus encore son attention. Même si elle essayait de cacher ses sentiments, il sentait l’inquiétude monter dans ses yeux, une nouvelle couche de remords enveloppant son cœur chaque fois qu’elle chantonnait « Pas de problème ! » quand il arrivait avec trente minutes de retard chez Smitty, ou prétendait qu’il devait aller travailler quand ce n’était pas vrai. Difficile de dire de près ou de loin qu’il n’y avait pas de problème, c’était moche, lâche et faible de sa part, et si les jugements de ce genre sur sa propre conduite ne l’avaient jamais gêné au fil des ans, aujourd’hui, ils le perturbaient.
La veille, il avait essayé de faire un petit pas pour devenir un compagnon respectable. Dora s’était inquiétée de sa bagarre avec Tick, sans en parler directement mais lui expliquant en soupirant qu’elle avait peur quand il se battait, qu’elle voulait ne jamais le voir blessé. Il n’avait pas non plus envie d’être blessé, plus maintenant, mais c’était l’idée de faire mal qui le perturbait le plus. Depuis son algarade avec Tick, il se répétait sans arrêt combien il était ridicule pour un homme de cinquante-six ans de se battre comme ça, quel dommage et quelle honte, et ce, d’autant plus que Dora aurait pu le voir cette nuit-là, penché au-dessus de ce malheureux Tick, le criblant de coups sans relâche. En conséquence, au travail, il avait arraché Jung à sa sieste de milieu de matinée et lui avait annoncé qu’ils allaient se rendre ensemble à Teaneck où vivait le vieux Rudy. Naturellement, Jung avait refusé, alléguant qu’il avait à peine plus de la moitié de la somme, et qu’il irait lui-même la semaine suivante dès qu’il aurait rassemblé le reste de ce qu’il devait. Hector savait que « rassembler » signifiait « parier », ce qui ne ferait jamais que créer des problèmes supplémentaires, et comme un camarade, il tira l’homme à moitié endormi par le col et lui expliqua que personne n’avait jamais refusé un remboursement partiel.
Jung s’écria :
« Alors comme ça, GI, tu travailles pour ce vieux salaud, maintenant ?
– C’est pour toi que je travaille, ami.
– Va te faire foutre, je veux pas y aller.
– On y va.
– Me trahis pas, Rambo !
– On y va tout de suite. »
Jung se rendit compte qu’Hector était sérieux et il se laissa fléchir, attrapa au passage une flasque de Chivas pour la route. Il brisa le cachet en cire et but plusieurs gorgées tandis qu’Hector prenait le volant de son élégant coupé Lincoln et se dirigeait vers l’ouest sur la route 4. Hector savait où se trouvait la maison parce qu’il y était allé une fois ou deux, des années plus tôt, pour rendre visite à la fille unique du vieux Rudy, Winnie.
Winnie n’avait que vingt-six ans à l’époque, une femme sculpturale et plantureuse, avec d’immenses yeux marron, une voix de gamine criarde et, comme son père, toujours prompte à laisser exploser son caractère volcanique. Elle était aussi instable que désirable, et elle pouvait devenir franchement dangereuse si elle se sentait menacée ou lésée. La légende locale voulait notamment qu’elle ait presque émasculé un petit ami infidèle avec un couteau à viande dans les toilettes d’un restaurant. Hector avait alors quarante ans, aussi pimpant et beau qu’on peut rêver de l’être, digne d’être sculpté dans le bronze, et traversait une période de sa vie où il couchait avec autant de femmes que possible, déployant un zèle quasi pathologique en la matière. Durant longtemps après son retour de Corée, il s’était complètement isolé du monde, menant ironiquement l’existence laborieuse d’un moine, exilé du monde et tentant d’effacer tous ses souvenirs de l’orphelinat, de June et de Sylvie Tanner, mais y parvenant de moins en moins facilement et à l’aide de plus en plus d’alcool. Finalement, une vague déferlante de solitude et de désir l’avait submergé et une fois qu’il s’était laissé aller, c’était comme s’il avait plongé et replongé entre les bancs d’innombrables femmes. Il n’avait jamais l’intention de causer la moindre souffrance ou de briser des cœurs mais le seul mode de relation qu’il supportait était les liaisons en série, et, à la fin de chacune d’elles, c’étaient leurs larmes de colère et leurs cris qui lui restaient dans la tête et ne faisaient que l’amener à précipiter la fuite suivante.
En la personne de Winnie, Hector avait trouvé quelqu’un d’aussi farouche, d’inconstant et d’avide que lui-même. Elle était connue pour sa nature de bête sauvage et son solide appétit sexuel – toutes choses qui auraient empli le vieux Rudy de fierté si elle avait été son fils mais qui, en l’occurrence, le rendait fou. Pendant toute une semaine, toutes les nuits, Hector et elle avaient furieusement toréé sous les draps, et cela aurait pu continuer si elle n’avait pas emprunté les lacets de cette route étroite sous une pluie battante pour aller le chercher sur un chantier à Wayne. Elle ne vint jamais à ce rendez-vous. Il ne s’inquiéta pas trop, pensant qu’il la verrait plus tard. Il demanda à un de ses compagnons de travail de le ramener et le lendemain matin, il lut la nouvelle de l’accident dans le journal : un camion pick-up avait dérapé et traversé la ligne médiane, percutant de front la voiture qui arrivait en face. Une photographie des deux véhicules accompagnait l’article, on y voyait tout l’avant de la Camaro blanche de Winnie complètement encastré dans le camion. Lorsque Hector la découvrit, il vomit dans son bol de céréales. Il se rendit à la veillée devant le cercueil fermé et le vieux Rudy lui demanda s’il était bien celui que sa fille allait retrouver. Quand il hocha gravement la tête, le vieux Rudy le saisit à la gorge et fut à deux doigts de lui régler son compte, ce qu’Hector, de nouveau plein de mépris pour lui-même, avait parfaitement accepté. Il n’opposa aucune résistance mais un des membres de l’assistance, policier de profession, desserra l’étreinte du vieux Rudy et poussa Hector hors du funérarium.
Il n’avait pas revu l’homme depuis et, en se garant devant la grande façade Tudor blanchie à la chaux, Hector se demanda si le vieux Rudy le reconnaîtrait aujourd’hui, malade comme on disait qu’il l’était.
« Je te laisse une dernière chance de te conduire en ami, dit Jung en buvant une ultime rasade. Rentrons et Sang-Mee nous préparera un bon repas. C’est moi qui régale.
– Maintenant, donne-moi l’argent. »
Jung tira une liasse de billets de la poche intérieure de sa veste et Hector s’empressa de la lui prendre des mains. Tandis qu’il comptait, Jung s’écria :
« Avec cet argent, je pourrais rapidement regagner tout ce que je dois ! J’ai quelques coups bien juteux en tête. Comment tu veux que je déniche la moitié qui manque maintenant ?
– Tu trouveras une idée.
– Je vais retenir ce fric sur ton salaire.
– Tu veux dire que tu vas parier six dollars sur les Mets ? Allons-y. Et laisse tomber cette bouteille.
– Je peux pas y aller, GI. Je supporte pas de voir mon argent entre les mains d’un autre.
– Comme tu voudras, dit Hector, songeant soudain qu’il valait peut-être mieux que Jung reste là, le vieux Rudy ayant certainement un type ou deux dans le genre de Tick sous la main. Laisse tourner le moteur. »
L’inquiétude fit changer Jung de couleur, et tandis qu’Hector remontait l’allée dallée d’ardoises, il entendit derrière lui le claquement sourd des verrous électriques de la voiture qui se refermaient. Arrivé devant la porte, il appuya sur la sonnette et une infirmière en blouse blanche vint lui ouvrir. Il déclina son identité, ajouta qu’on ne l’attendait pas, et lorsque l’infirmière revint, elle le fit entrer et le conduisit à l’étage. La maison était sombre et glaciale, les étroites fenêtres Tudor paraissaient couvertes de taches d’humidité, l’air était chargé des relents de moisissure des tapis et du gaz récemment utilisé pour réchauffer le repas. La porte était grande ouverte et, même depuis le vestibule, Hector sentit l’odeur d’antiseptique typique d’une chambre de malade, et au-dessous, celle des vieilles chairs, ces remugles d’urine, d’excréments et de champignons du patient qui pourrit de l’intérieur. Il était sur le point de tourner les talons quand une voix râpeuse et glaciale lui cria : « Qu’est-ce que tu attends ? »
Hector s’avança sur le seuil. Le vieux Rudy, assis dans son lit, portait une chemise d’hôpital grise, un masque collé par un sparadrap sur le visage. Juste à côté se trouvaient une bouteille d’oxygène sur son caddie et un chariot couvert de médicaments. Une poche à urine traînait par terre, le tube qui y était relié disparaissait sous les draps. Ses épaules osseuses saillaient sous la large encolure : cet homme robuste avait fondu, la peau tendue sur sa charpente comme un pelage artificiel. C’était autrefois un type au physique menaçant, un roc aux arêtes tranchantes d’origines irlandaise et allemande, et on l’avait surnommé le vieux Rudy seulement à cause de ses cheveux prématurément gris. Mais aujourd’hui, alors qu’il était pratiquement chauve mis à part sur les tempes, la peau translucide luisait sur son crâne. L’espace d’un instant, Hector se demanda à quoi son père, Jackie, aurait ressemblé s’il était devenu vieux. Ces bonnes joues rougeaudes se seraient-elles flétries de la même façon ? Ses mains se seraient-elles ridées davantage encore ? Aurait-il exigé qu’Hector reste toujours à ses côtés, son unique soutien et son écuyer docile pour qui il chanterait de sa belle voix modulée de ténor ?
« Je savais bien que tu viendrais, dit le vieux Rudy, forcé d’avaler une grosse goulée d’air tous les trois ou quatre mots. Fais ce que tu as à faire avant que je passe l’arme à gauche.
– Je vous veux aucun mal.
– Alors qu’est-ce que tu viens foutre ici ? Tu veux me présenter tes hommages ? Me souhaiter un bon rétablissement ? »
Hector lui montra la fine liasse de billets, en lui disant que c’était de la part de Jung, et qu’il aurait le reste un peu plus tard. Il posa l’argent sur le chariot roulant. Le vieux Rudy n’y jeta pas un regard et ne sembla pas s’en soucier le moins du monde, respirant à grand-peine comme si Hector lui avait écrasé la poitrine sous une planche. Le vieil homme grommela :
« Tu crois que je m’inquiète pour quelques milliers de dollars ?
– Il y a deux semaines, ça semblait encore vrai.
– Il y a deux semaines, je ne savais pas que j’allais crever bientôt. Aujourd’hui, même quand j’arrive à pisser, je mange la poussière.
– Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Rien ne va ! » Mais avant qu’il ait pu développer sa réponse, il fut pris d’une mauvaise quinte de toux. Quand il finit par s’apaiser, il avait les yeux vitreux et injectés de sang, et il désigna du doigt un grand gobelet en polystyrène sur le chariot. Hector le lui passa et le vieux Rudy avala au moyen d’une paille quelques gorgées d’un liquide de la même couleur que celui de la poche de son cathéter. D’une voix lasse, il dit à Hector :
« T’as pas vraiment changé.
– Vous avez pas vu l’intérieur.
– Je veux bien te croire », soupira-t-il en lui rendant le gobelet. Il avait la voix blanche d’avoir trop toussé. Son corps entier paraissait évidé, comme une coquille, et s’enfonçait à peine dans les oreillers. « Ça remonte à quand ?
– Environ quinze ans.
– Depuis, tu fais le ménage ?
– D’autres choses aussi. Mais en gros, oui.
– C’est de ma faute, je suppose.
– J’aurais pu partir si j’avais voulu continuer les chantiers.
– Et t’as pas voulu ?
– Non.
– Et pourquoi ?
– Je suppose que le ménage me convient, après tout.
– Tu te rappelles comment elle était ? »
Il parlait de Winnie, évidemment, et Hector commença à comprendre que c’était là que le vieil homme voulait en venir, et qu’il avait « pris contact » avec lui de la seule façon qu’il connaissait.
« Oui.
– Tu es le dernier à avoir passé du temps avec ma fille. On s’engueulait tout le temps, elle et moi. J’ai arrêté de la voir comme tout le monde la voyait. Comme toi tu la voyais sûrement.
– Elle était très belle.
– Vraiment ? Tu as bien de la chance. La dernière fois que je l’ai vue, c’était à la morgue. Il restait pas grand-chose au-dessus de la poitrine. Plus de visage, pour ainsi dire. Tu sais comment j’ai réussi à l’identifier ? Elle portait une bague de sa mère, un saphir avec des diamants tout autour. Quand je repense à elle aujourd’hui, je me concentre sur sa main. Sans couleur, toute pâle mais parfaite. Ils l’avaient peut-être lavée, parce qu’il y avait aucune trace de sang. Tu crois qu’ils l’avaient lavée ?
– Aucune idée », répondit Hector, en se rappelant qu’il voulait toujours nettoyer les cadavres dans son unité, parce que ça ne le dérangeait pas beaucoup, d’abord au jet d’eau, puis si nécessaire, avec un seau et un chiffon. En fait, cela le réconfortait de les voir propres, même dans l’état souvent déchiqueté dans lequel ils se trouvaient, de les laisser, d’une certaine façon, intacts. C’était peut-être ça, la miséricorde.
L’infirmière vint prendre le pouls, la température et la tension du vieux Rudy, avant de lui faire une piqûre. Hector fit mine de partir mais le vieux Rudy lui fit signe de rester. L’infirmière le retourna, désinfecta un carré de peau sur une fesse amaigrie et y planta son aiguille. Il ne broncha pas. Elle vérifia la pression de l’oxygène, remplit son gobelet, changea sa poche d’urine et lui dit qu’il était temps de se reposer.
« Me reposer pour quoi ?
– Pour tout ce que vous voudrez, mon joli », répondit-elle en sortant.
Le vieux Rudy déclinait à vue d’œil et il tourna la tête vers Hector.
« Dis à ton copain Jung de pas se préoccuper du reste. Ça a plus aucune importance. Je serai plus là pour en profiter de toute façon.
– OK, dit Hector. Et moi ?
– Quoi, toi ?
– Je veux qu’on me fiche la paix », dit Hector, en se rendant compte que, pour la première fois depuis des années, il voulait dire « nous », c’est-à-dire Dora et lui. Exactement la raison pour laquelle il n’aurait jamais formulé cette demande auparavant. « Rien d’autre.
– Parce que tu crois que ça dépend de moi ?
– Je me trompe ?
– Tu es cinglé, dit le vieux Rudy, en souriant presque d’un air malicieux. Qui a la paix de nos jours ? »
Dans la voiture, Jung s’était montré fou de joie en apprenant la nouvelle, mais reprocha ensuite à Hector de ne pas avoir tenté de remettre la main sur le fric quand le mourant s’était endormi.
Si quelqu’un savait se faufiler entre les balles et éviter les ennuis, c’était bien cet estimable Jung, mais Hector se demanda si Dora et lui sauraient faire la même chose. Certains réussissaient à ce qu’on les laisse tranquilles, non ? On aurait dit que Dora et lui avaient atteint une zone dégagée. Ils n’étaient ni plus ni moins particuliers que les autres (bon, peut-être même un peu moins), et il leur faudrait sans doute seulement rester à couvert dans le petit appartement d’Hector, seuls et à l’abri des regards.
Dora cria que la viande serait bientôt prête et Hector se précipita vers la chambre, une serviette à main pour tout vêtement. Elle siffla d’un air admiratif. Il faillit rougir, peu habitué à se trouver nu devant elle à la lumière du jour. Dans la chambre, préparés par Dora, il trouva des vêtements fraîchement repassés sur la commode de récupération bringuebalante, ses tee-shirts ordinaires en fait, mais il décida de chercher quelque chose de plus élégant dans le placard, dans lequel elle avait aussi mis de l’ordre, suspendant même ses salopettes et ses quelques chemises. Il allait en enfiler une belle pour Dora et peut-être un peu pour lui-même. C’était plutôt agréable de se glisser dans quelque chose de propre et de bien repassé qui ne sentait pas les bas-fonds d’un bar ou sa propre peau en piteux état. Bien sûr, il faisait d’ordinaire lui-même sa lessive, mais il ne prenait jamais garde à quelle sorte de détergent il choisissait dans le distributeur. Il avait remarqué que Dora glissait un petit rectangle de papier blanc dans le séchoir commun, et maintenant, son linge sentait le lilas, ou enfin quelque chose d’approchant, le même parfum qui venait de l’étroite bande de jardin sur le côté de leur maison à Ilion, là où sa mère entretenait ses arbustes fleuris qui explosaient à chaque printemps en guirlandes de pétales blancs et serrés.
L’odeur de la viande et des oignons lui mit l’eau à la bouche, et même si Dora n’aurait rien trouvé à redire en le voyant venir à table en caleçon et en maillot de corps, il choisit des vêtements qu’il n’avait pas portés depuis des années. Peut-être même qu’il l’inviterait quelque part vendredi, ailleurs que chez Smitty ; il y avait un nouveau bar dans Lemoine Avenue où de jeunes gens sirotaient des cocktails de couleurs vives sur le comptoir métallique bien astiqué. Et alors qu’en temps ordinaire il aurait fui ce genre d’endroit comme la peste, il se disait que ça ferait peut-être plaisir à Dora, et donc à lui aussi. En route pour le zoo des yuppies. Quand il était question de boire un verre, le jour de la semaine n’avait jusqu’ici pas eu grande importance mais il leur fallait surtout ne pas s’installer dans la routine. Dora s’était mise à se plaindre à nouveau de l’absence de toilettes pour femmes chez Smitty, alors qu’elle n’avait jusque-là jamais protesté.
Dans le placard il trouva, encore dans sa housse en plastique noir, un costume d’occasion qu’on lui avait offert quelques années plus tôt alors qu’il travaillait comme gardien dans un magasin de bienfaisance. Il approcha la veste de son nez et n’aima pas beaucoup l’odeur, mais le pantalon sentait un peu moins mauvais. Impossible de mettre la main sur une cravate ou une ceinture convenable, mais il dénicha des chaussures noires, et quand il fit son entrée dans la cuisine, Dora faillit lâcher sa spatule, aussi surprise que si elle avait vu un inconnu débarquer dans l’appartement.
« Mon Dieu, Hector, dit-elle, en reprenant son souffle. Quel changement !
– Ça te plaît pas ?
– Mais bien sûr que si, ça me plaît. Approche un peu. » Elle toucha son col de chemise et passa la main sur le pli de la manche. « On dirait un homme d’affaires qui rentre du bureau.
– Sauf qu’il y a pas d’argent dans ces poches.
– Laisse-moi voir. »
Dora posa la spatule sur la table, passa derrière lui et glissa les mains dans les poches de son pantalon. Du bout des doigts, elle lui effleura doucement les cuisses et d’une main entreprit de le masser au plus intime, mais juste quand il commençait à réagir, le détecteur de fumée se déclencha dans le petit couloir qui menait à la salle de bains. La viande. Il ne savait même pas qu’il y avait une alarme et tandis qu’il allait retirer la pile, Dora se précipita pour ôter la poêle du feu.
« Oh regarde-moi ça ! dit-elle, grimaçant de contrariété et gagnée par la panique, s’appliquant à détacher les oignons qui avaient collé au fond de la poêle. Tout finit toujours comme ça ! Chaque chose que je fais. Je rate tout !
– T’as rien raté du tout.
– Mais si, regarde un peu cette viande. Elle est toute brûlée.
– D’un côté seulement. Et en plus, c’est pas forcément mauvais quand c’est bien cuit.
– Tu dis ça mais tu le penses pas.
– Je t’assure.
– Je te crois pas.
– OK, c’est vrai que d’habitude je mange plutôt ma viande saignante.
– Et merde ! »
Elle lui donna une bourrade affectueuse dans la poitrine, il l’attira vers lui et ils s’embrassèrent assez longtemps pour que leur dîner risque de refroidir.
Elle lui dit de s’asseoir pendant qu’elle préparerait leurs assiettes. Elle avait fait rôtir quelques pommes de terre et il se réjouit de voir que son four marchait. Elle ajouta des rondelles de carotte et des petits pois à la vapeur, et elle en installa un saladier plein à côté d’une pile de petits pains. La table elle-même était très élégante ; elle avait transformé un drap blanc en nappe, le pliant en deux pour cacher le vernis éraflé et entaillé du plateau. Il ne s’en souvenait pas mais, comme tous les autres meubles de cet appartement, il avait dû l’acheter à une vente de charité ou bien il l’avait trouvée sur un trottoir ; d’ailleurs, encore aujourd’hui, il serait capable de ramasser des choses sur un trottoir s’il pensait en avoir besoin, par souci d’économie, bien sûr, mais en fait surtout parce qu’il s’était accoutumé depuis longtemps à l’esthétique du cassé, du défraîchi, de l’usé.
Ce jour-là il aurait tout de même préféré que les pieds de cette table soient moins profondément égratignés et les chaises moins branlantes. Il aurait préféré avoir repeint les murs au moins une fois, au lieu de simplement emménager et de s’installer. Il aurait voulu que les choses soient davantage en accord avec ce parfum de générosité simple et digne que Dora avait apporté avec elle. Pour agrémenter le festin, elle avait cueilli un petit bouquet de fleurs des champs dans le terrain vague au bout de la rue et l’avait placé dans un verre. Les serviettes en papier étaient pliées en deux et glissées sous des couverts qu’il ne reconnaissait pas parce qu’elle les avait frottés pour faire disparaître les traces de rouille. Ses assiettes étaient d’une affreuse couleur caca d’oie, mais Dora les avait également rendues plus belles, en disposant les pommes de terre et les oignons autour de la pièce de bœuf qu’elle avait découpée et déployée en éventail. En un tournemain, elle avait préparé une sauce avec du beurre, de la farine (comment avait-elle fait pour dénicher de la farine dans son placard ?) et une goutte du vin rouge qu’il avait acheté rien que pour elle. Tandis qu’elle versait la sauce onctueuse et sombre sur la viande, il saliva tellement qu’il en eut mal à la langue. Il attendit qu’elle s’asseye et lui servit un plein verre de vin, puis il se mit à manger avec voracité et sans se soucier de son air de bête affamée, comme un adolescent aurait pu le faire, écrasant les pommes de terre avec sa fourchette, puis les aplatissant sur sa viande avant de baigner le tout de sauce et d’avaler goulûment chaque bouchée.
« C’est bon ? demanda-t-elle. Comment sont les oignons ?
– Bien doux.
– Moi, ils m’ont l’air brûlés, dit Dora. Et la viande ? Tu en veux encore ?
– Oui, s’il te plaît. »
Dora lui en découpa une nouvelle tranche, et elle mangea elle aussi, mais de façon beaucoup moins exubérante qu’Hector. Elle appréciait le vin qu’il avait acheté pour elle, une belle bouteille avec un vrai bouchon de liège ; il aurait pu dépenser moins et acheter avec la même somme quatre fois plus en choisissant le vin en container qu’elle consommait habituellement, mais sur l’étiquette, on voyait un canard caché dans les roseaux, et ce dessin lui avait fait penser à Dora, ou du moins à la façon dont elle semblait toujours confortablement installée, même perchée sur un tabouret de bar chez Smitty. Elle avait commencé par prendre quelques gorgées prudentes parce qu’il était moins doux que le sien, mais maintenant elle avalait de copieuses rasades en déclarant qu’il lui laissait un goût un peu âcre et gai sur la langue.
Par égard pour le repas, Hector buvait de la bière au lieu du whisky, et il vidait son verre avec entrain, mais à un rythme différent de celui, beaucoup plus soutenu, auquel il vidait un verre de Connolly ou de Big Jacks après l’autre au bar quand il faisait aussi chaud que ce soir. Aujourd’hui, il buvait pour cette délicieuse sensation de fraîcheur dans sa gorge, pour l’impression de se nettoyer, de se remettre d’aplomb, il buvait parce que se retrouver attablé devant un bon repas cuisiné par une femme généreuse et raisonnable sans éprouver l’envie de s’enfuir en courant par peur de la décevoir ou de mettre à mal une existence déjà fragile était un plaisir revigorant en soi. Avant cela, comme il ne restait jamais au même endroit plus de six mois, ça n’avait aucune importance, mais quand il vit qu’il allait s’installer à Fort Lee, il ne s’était plus autorisé à enfourcher la selle d’aucune relation qui ressemble de près ou de loin à de la sérénité conjugale.
Mais voilà où il en était, occupé à finir sa viande, et à pousser délicatement ses petits pois et ses carottes sur sa fourchette tel un homme qui rentre comme il se doit à la maison. Était-il enfin en train de devenir adulte ? Son corps était toujours mystérieusement insensible aux attaques du temps, mais son cerveau, comme celui de chacun, était encombré par les comptes du passé. Si au fil des ans il avait soudain abandonné une femme ou une autre à ce moment précis, s’excusant de devoir quitter la table ou se levant précipitamment d’un banc dans un parc au milieu d’une conversation pour ne jamais revenir, ne plus jamais téléphoner, ne plus jamais donner le moindre signe de vie, cette fois, il ne ressentait l’envie d’aucune faiblesse de ce genre. Il essuya son assiette avec un morceau de pain et, tandis que Dora lui servait une autre canette de bière, il vida la fin de la bouteille dans son verre, se réjouissant d’en avoir acheté deux.
« Garde une petite place pour le dessert. Il y a de la tarte aux cerises.
– C’est toi qui l’as faite ?
– Mon Dieu, non. Qui tu crois que je suis ? Julia Child ?
– À mon avis, tu te débrouilles plutôt pas mal. »
Dora ne répondit pas mais, manifestement, elle était heureuse du tour que prenaient les choses. Ce matin au réveil, elle s’était habillée rapidement et avait lancé un « À plus tard » imprécis, mais Hector avait senti qu’elle traînait un peu les pieds et, contre toute attente, il s’était entendu répondre que ce serait bien s’ils prenaient un vrai repas ensemble, et elle avait alors proposé de préparer le dîner. Elle avait de nouveau l’air un peu farouche et paraissait sur la défensive quand elle était revenue quelques heures plus tard avec ses sacs de provisions, et en voyant son air si digne, il n’avait pu s’empêcher de l’embrasser. Dès qu’elle eut fini de ranger les denrées périssables, ils firent l’amour, Dora lui présentant son dos et s’accrochant à la poignée rouillée et grinçante du réfrigérateur. La porte s’était d’ailleurs ouverte plusieurs fois avant qu’elle crie son nom et lui le sien et qu’ils se laissent glisser, extatiques, sur le carrelage. Le reste du temps, elle parlait toujours de façon tendre et convenable, et jamais il n’aurait pu imaginer combien elle pouvait se montrer désinhibée dans ses mots et ses gestes. C’était comme une tornade d’agression, elle le pinçait, lui égratignait les cuisses, les fesses et même les parties intimes. Manifestement, elle n’en était pas tout à fait consciente, mais elle n’y allait pas de main morte, lui laissant des griffures et des marques sur tout le corps, ce jour-là comme toutes les fois précédentes, et l’eau chaude de la douche avait révélé une bonne douzaine de meurtrissures cuisantes.
« Tu veux un café ? lui demanda-t-elle.
– OK. Je vais en faire. C’est dans mes cordes.
– Je préfère le thé. Le café me donne des palpitations.
– Je vais faire du thé, alors.
– Tu es sûr ?
– Tout à fait. »
Mais il ne pouvait pas faire de thé parce qu’il n’en avait pas et ses réserves de café étaient épuisées. Le placard était vide, à part quelques sachets de sucre, quelques petits pots de confiture en plastique et une boîte de bouillie d’avoine toute rouillée. La bouillie d’avoine était la seule chose qu’il se préparait ces derniers temps et si cela lui paraissait bien triste, c’était parce qu’il aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour elle. Il n’avait pas vraiment été égoïste toutes ces années, mais il avait du mal à se rappeler quand il avait accepté de sortir un peu de sa routine pour s’occuper de quelqu’un d’autre. Il alla frapper à la porte de son voisin, tout aussi peu sociable que lui, mais ce grincheux notoire ouvrit néanmoins la porte, et bien que soupçonneux, il lui donna deux sachets de Lipton et referma le battant sans laisser à Hector le temps de le remercier. Il mit l’eau à bouillir et pendant ce temps, il sortit deux chaises sur la terrasse délabrée, parce qu’il faisait trop chaud dans l’appartement depuis la préparation de ce mémorable repas. Au-dehors l’air était doux, plus frais en tout cas que dans la cuisine, et il installa entre les chaises une petite table pliante sur laquelle il posa leurs assiettes et le thé. Il déboucha la seconde bouteille de vin pour Dora, décapsula une autre bière et ils mangèrent leur tarte en regardant des enfants jouer à cache-cache dans le jardin envahi par les mauvaises herbes.
Une fillette de cinq ou six ans vint s’accroupir derrière le muret qui marquait la limite de la terrasse, leur faisant théâtralement signe de se taire, un doigt posé sur les lèvres. La gamine qui la cherchait découvrit immédiatement sa cachette et la petite dut se sentir trahie parce qu’elle adressa une grimace à Hector. Il lui rendit la monnaie de sa pièce, mais avec un air de pitre, en louchant et en découvrant les dents. Les deux fillettes s’éloignèrent en gloussant.
« On est comme un vieux couple », dit Dora, s’appliquant à avoir l’air moqueur au cas où il le prendrait mal. Hector ne répondit pas, en fait il avait pensé la même chose en se rappelant que ses propres parents dans leurs meilleurs moments aimaient s’asseoir ensemble sur leur véranda, commentant avec une humeur enjouée les jeux des enfants et sirotant leur citronnade avec un doigt de gin servie dans de grands verres emplis de glace pilée. Les enfants se querellaient pour une gorgée du cocktail de Jackie, qu’il offrirait au gagnant de leur jeu du moment, laissant de temps à autre l’un d’eux finir son verre, ce qui donnait lieu à une compétition supplémentaire. À l’époque les choses étaient faciles ; malgré la guerre, ils vivaient tous ensemble, son père s’était fait réformer, et il se sentait bien – au moins entre les quatre murs de sa maison, alors que ce n’était jamais vraiment le cas à l’usine ou dans les bars. Sa mère était dans tout l’éclat de sa jeunesse, elle aurait pu rivaliser de beauté avec n’importe quelle femme de la ville, mais trop jeune et trop naïve pour s’en rendre compte, elle arborait cette splendeur comme une couronne mal ajustée, à moitié embarrassée par l’effet qu’elle pouvait produire sur de parfaits inconnus dans la rue ou au marché.
« C’était vraiment un très bon dîner, Dora.
– Tu es bien indulgent. Ma mère aurait dit que tout était bon à jeter. Je suppose que tu trouves sans mal des femmes prêtes à cuisiner pour toi.
– Tu crois ça ? Tu en as vu beaucoup dans les parages ?
– C’est juste parce que tu leur as demandé de se faire un peu discrètes, j’en suis sûre. Au moins pour les deux semaines qui viennent de s’écouler.
– Tu as peut-être raison, dit Hector pour ne pas la contrarier. Et peut-être que je vais leur demander une semaine de plus. »
Et alors que cette réponse parut pleinement satisfaire Dora, il regretta de l’avoir donnée. Il s’était promis de ne jamais parler d’avenir avec elle au-delà du lendemain, même s’il se surprenait de plus en plus souvent à le faire, s’imaginant des endroits agréables où ils pourraient s’enfuir ensemble. Il se voyait déjà avec elle à la campagne, filant dans la voiture de Dora jusqu’au bord d’un lac aux eaux froides et claires dans la forêt, comme un couple de fugitifs, se nourrissant de ce qu’ils réussiraient à chasser, buvant à une source et se faisant un matelas de guirlandes de fougères.
Elle trinqua en approchant son verre de vin de sa canette de bière, et pendant quelque temps, ils burent en silence dans le soir qui tombait. Ils avaient l’impression de vivre des instants de grâce, comme s’ils prenaient l’air dans un parc, comme s’il était un homme comme il faut, et elle une femme plus que comme il faut, et que le lendemain soit une perspective qu’ils ne redoutaient ni l’un ni l’autre et qu’ils n’essayaient pas d’oublier. Peut-être même buvaient-ils pour le simple plaisir de boire, pour cette communion, ce rituel facile, même s’ils n’avaient pas une longue expérience en la matière, et s’ils attribuaient sans doute ce sentiment de quiétude à la douceur du temps et au velouté de la lumière, à des milliers de kilomètres de la triste fosse qu’était pour eux le bar de Smitty.
De fait, Hector se demandait comment ne pas y remettre les pieds pendant un certain temps ; ils s’étaient déjà abstenus deux ou trois soirs la semaine passée, ce que les copains avaient remarqué en les traitant de déserteurs, non sans leur lancer des regards pleins de commisération, et il s’était rendu compte que sa liaison avec Dora lui avait redonné le sens de la honte. Il se revoyait, il n’y a pas si longtemps, planté au bar, emprisonné avec hauteur dans la chape d’ambre de sa solitude taciturne, de son éclatante forme physique, cette enveloppe ne se déchirant que lorsqu’on l’invitait à sortir pour se battre (ou, plus rarement, pour aller s’envoyer en l’air). À l’inverse, il ne s’étonnait pas de se sentir de nouveau un peu plus vulnérable, comme si un accroc s’était fait dans sa cotte de mailles, une blessure fraîchement ouverte au niveau de son bas-ventre et qui correspondait à une vraie cicatrice de Dora, un rail brillant enchâssé dans sa peau à l’endroit où elle s’était déchirée quand elle était jeune en glissant du haut d’une clôture. Chaque fois qu’il la touchait ou l’effleurait à cet endroit, elle grimaçait, il sentait le frémissement nerveux d’une douleur fantôme et se jurait qu’il ferait de son mieux pour ne lui causer aucune peine.
« Je repensais à cette femme, dit-elle en fixant son verre de vin. Tu sais, celle qui a envoyé le type qui voulait te parler chez Smitty. » Elle fit semblant de chercher son nom. « June, c’est ça. Oui, je me rappelle. June Singer. Qu’est-ce qu’elle te voulait ? »
Il avait déjà dû lui mentir le jour où l’homme était venu la première fois et dit à Dora que June était juste une fille qu’il avait connue pendant la guerre et pour laquelle il avait ensuite travaillé, des petits boulots divers, et que c’était d’ailleurs ce qu’elle voulait de nouveau lui demander.
« Pas de risque de la voir débarquer, lui dit-il. Je lui ai fait savoir que ça m’intéressait pas.
– Elle pourrait sans doute facilement trouver quelqu’un d’autre pour ce genre de petits boulots. Pourquoi toi en particulier ?
– Pas la moindre idée », répondit-il, ce qui n’était pas faux, mais seulement parce qu’il refusait de penser à elle. Il y avait des milliers de raisons pour lesquelles elle aurait pu vouloir le retrouver, la plus importante étant sans doute ce qui s’était passé à la fin à l’orphelinat, et avec Sylvie Tanner en particulier. Mais tout cela, c’était une époque sombre à laquelle il ne voulait plus songer. Bien sûr, il avait continué à voir June même après, une période brève et bizarre à l’issue de laquelle il l’avait ramenée comme épouse légitime, même si, à peine arrivés, ils s’étaient séparés, tous deux bien décidés durant ces vingt-huit dernières années à faire comme si l’autre n’avait jamais existé.
« Tu as dû compter pour elle, d’une façon ou d’une autre, dit Dora. Une femme ne se donnerait pas la peine d’envoyer quelqu’un sinon. Mais si tu veux pas en parler, je comprends très bien.
– Il y a rien de plus à en dire. »
Elle finit son verre de vin et le remplit une fois de plus.
« Ça m’est égal, tu sais. Rien ne t’oblige à en dire plus. Je veux surtout pas savoir combien de femmes tu as eues dans ta vie. Passées ou présentes.
– Présentes ?
– Une façon de dire que je m’en fiche comme de l’an 40.
– Je te crois pas.
– Eh bien, je te le dis quand même. Et va pas t’imaginer que tu es le seul à avoir des occasions. Je travaille avec pas mal de gens au magasin. Et la plupart sont des hommes.
– J’en suis sûr.
– Le patron m’a même invitée à sortir avec lui l’autre jour, comme ça de but en blanc. Ça fait des années que je travaille pour lui. Il a dit que j’avais l’air “pleine de vie” ces temps-ci. Il est pas mal, je suppose, et pour être polie, je lui ai dit que j’allais y réfléchir. Qu’est-ce que tu en dis ?
– Je me dis qu’il faut que tu fasses comme tu le sens.
– C’est ça l’essentiel pour nous, pas vrai ? »
Comme il ne répondait pas, Dora se leva et lui demanda s’il voulait une autre part de tarte.
« Oui, mais je vais aller me la chercher.
– Je rentre pour prendre mon châle de toute façon. On dirait qu’il fait un peu plus frais tout d’un coup. Comme si un orage se préparait.
– Je vais tout rentrer.
– Non, j’aime bien quand il y a de l’air. On reste dehors aussi longtemps que possible, d’accord ?
– OK. »
Quand elle passa devant lui, il la saisit par la cuisse et l’attira à lui, une bouffée de parfum sucré et musqué à la fois, souvenir de leurs ébats précédents, monta à travers la fine étoffe en mousseline de sa jupe. Les relents de leurs odeurs mêlées étaient puissants et il respira fort, se laissant presque anesthésier, même si ce fut l’effet contraire qui se produisit. Il prit entre ses mains son large postérieur et elle répondit à son geste en lui enfouissant la tête contre son ventre, pinçant la racine de ses épais cheveux sombres entre ses doigts.
« Je veux rester ici avec toi, dit-il. Et rien d’autre.
– Te sens pas forcé de dire ça. Je suis une grande fille.
– Je dis ça seulement parce que je le pense. »
Elle se pencha pour lui effleurer les lèvres, et il lui rendit son baiser mais avec une fougue et une force qui semblèrent la vider de tout son sang avant de la remplir à nouveau, les joues et le cou écarlates et humides. La bouche d’Hector picora les taches de couleur sur sa peau pâle, gobant son oreille, puis son cou, glissant jusqu’à la chair tendre juste au-dessus de son sternum et s’y arrêtant, tout en guidant sa jambe jusqu’à ce qu’elle se retrouve à califourchon au-dessus de lui sur sa chaise branlante qui se mit à couiner violemment.
« On va la casser, dit Dora en reculant un peu.
– Tu pourras toujours me tomber dessus.
– Les gosses sont tous partis ?
– Ils sont rentrés chez eux », répondit-il, mais seulement parce qu’on n’entendait plus les bruits de leurs jeux. Elle ne tourna pas non plus la tête pour vérifier. Leurs jambes disparaissaient sous la tente de sa jupe longue et, tout en l’embrassant, elle tendit la main, ouvrit sa braguette et se souleva juste assez pour faire glisser son pantalon. Sa culotte la gênait et il tira dessus, elle l’écarta sur le côté, ouvrant un passage, lui rappelant une fois de plus ce qu’il aimait le plus chez elle, ce solide bon sens, cette absence de fausse pudeur et la façon dont elle était parfaitement à l’aise dans son corps.
« Je peux te dire quelque chose ? demanda-t-elle.
– Oh là là…
– Pas obligé. Je peux me taire si tu veux.
– Vas-y.
– Est-ce qu’on t’a déjà dit que tu es un sacré beau mec ? C’est pas facile à voir parce que tu le caches bien, mais honnêtement, tu es le plus bel homme que j’aie connu, et même que j’aie vu. Jusque-là, il y a que des mecs avec un physique bizarre qui s’étaient intéressés à moi. Je suppose que ce pauvre Sloan était le dernier en date. Et quand je pense que tu étais là, tous les soirs chez Smitty, et que personne savait ce qu’il perdait. Tu es le dernier à t’en rendre compte, hein ? »
Il ne répondit rien, parce que c’était plus facile de ne pas dire qu’il le savait en fait, et qu’il l’avait toujours su, qu’il était navré de voir tous les malheurs qu’avait provoqués sa belle prestance pour les autres et pour lui, et tout ça pour quoi ? Au bout du compte, pour rien du tout.
« Et voilà que, maintenant, j’ai cassé l’ambiance.
– Mais pas du tout, dit-il en l’attirant à lui.
– Monsieur aime faire ça au grand air, pas vrai ? murmura-t-elle, en se soulevant au-dessus de ce pilon de chair dressée.
– Ta faute, sans doute.
– Hum… l’aguicha-t-elle, en l’enjambant comme un escargot aveugle et savant.
– Tu m’as l’air plutôt prête…
– Moi tout ce que je voulais, c’était une autre part de tarte.
– Tu peux y aller.
– Je vais le faire. »
Mais elle s’en garda bien, et Hector ne bougea pas non plus d’un iota, tous deux ravis de s’attarder un peu plus dans le crépuscule. Ils ne pouvaient pas deviner que, de loin, ils paraissaient aussi immobiles et chastes qu’une sculpture. « Désir à la cinquantaine. » Et dans ce calme marmoréen, Dora se mit soudain à rayonner, sa peau et ses cheveux luisant somptueusement de cette merveille qu’est le temps arrêté, son cœur et son esprit délivrés du fardeau de leurs regrets accumulés, des autoflagellations, ces tristesses depuis si longtemps enracinées, si bien qu’il sembla à Hector qu’elle glissait ainsi au-dessus de lui à une distance imperceptible mais néanmoins mesurable. Un don du ciel. Il pouvait ainsi jouir d’elle de très près, alors qu’un peu plus près encore, la panique l’aurait saisi, il se serait peut-être enfui. Et il ne souhaitait désormais plus partir en courant.
Un peu plus tard, alors que Dora dormait dans la chambre, il se retrouva en train de faire un peu de ménage dans l’appartement. Ils avaient commencé de bonne heure et il ne faisait même pas encore nuit, il était à peine plus de 20 heures. Elle piquait toujours un petit somme après l’amour. De plus, elle avait vidé une bouteille entière, et plus de la moitié de la seconde. Il avait beaucoup bu lui aussi mais, comme d’habitude, il restait plus lucide qu’il ne l’aurait voulu, la bière agissant un peu comme du café sur son organisme, n’entravant rien d’utile (comme la mémoire), mis à part son besoin de dormir déjà bien inférieur à la moyenne.
Il commença par laver les plats et les casseroles qu’ils avaient laissés tels quels dans leur hâte de retrouver leur lit, puis il balaya, et fit briller les plans de travail et la cuisinière. Dans sa galerie commerciale, on trouvait tous les produits d’entretien nécessaires, mais depuis qu’il vivait dans cet appartement, il ne s’était jamais donné la peine de faire le ménage à fond. Une ou deux fois par mois, il passait en vitesse l’éponge et le balai. Personne ne lui avait jamais rendu visite, et il ne se serait pas mis en frais de toute façon, mais surtout, l’appartement était dans un sale état parce qu’il ne prêtait plus aucune attention aux couches de saleté et de poussière qui s’accumulaient. Parce que, si on soupçonnait qu’on était immortel, si on craignait de ne jamais disparaître, ce dont il s’était de plus en plus convaincu au fil des ans au point d’en être désormais pratiquement sûr – la façon par exemple dont ses blessures, même celles apparemment graves qu’il avait reçues pendant la guerre, avaient guéri comme par magie ; la manière dont il avait vieilli comme s’il n’existait aucun temps que le présent, ni passé ni avenir –, le souci de la propreté passait étrangement au second plan.
Mais Dora, Dieu merci, était une simple mortelle, et pour elle il se rapprocha du monde des vivants, essuyant la table basse avec un chiffon et battant les coussins sur la terrasse. Dans la salle de bains, il passa l’éponge dans le lavabo et sur le miroir, puis la brosse dans la cuvette des W-C, et très énergiquement dans la baignoire pour la débarrasser de sa crasse avant de la frotter de nouveau avec un chiffon propre, parce qu’elle aimait sûrement prendre un bon bain le matin. Il pouvait au moins jouer les domestiques zélés, rendre les choses faciles et agréables pour elle, à défaut de fastueuses. C’était le genre de besogne qu’il exécutait dans son centre commercial, mais il lui plaisait de faire la même chose pour Dora. Grâce à elle, il se disait qu’il n’était jamais plus utile qu’en accomplissant ces petites tâches, que son destin dans ce domaine était de prendre la forme du plus humble des outils de travail, un tampon à récurer des souillures autres que métaphoriques, un marteau ou un chiffon. Contrairement à ce que son père, à la fois fier et envieux, avait toujours rêvé pour lui, la somme de tous ses efforts resterait obscure, éphémère et insignifiante.
Quand il s’en rendit compte, Hector se sentit soudain transporté à l’idée qu’il faisait enfin quelque chose de juste, quelque chose de bien, et il enfila paisiblement le tee-shirt et le pantalon propres qui l’attendaient sur la commode, attentif à ne pas tirer Dora d’un sommeil douillet bercé par les vapeurs de l’alcool. Qu’elle continue. Il avait maintenant une mission à accomplir. Il irait à l’épicerie portoricaine de Broad Avenue et il ferait les courses pour elle. Pas question de se contenter de ses habituelles conserves de spaghettis, de porc, de haricots et ses boîtes de crackers ; il achèterait ce dont Dora pourrait avoir envie à son réveil, des œufs frais, du bacon, des petits pains au lait et du thé. Il prendrait aussi de la confiture, de deux sortes différentes, peut-être trois. Et sur le chemin du retour, il s’arrêterait chez le marchand de vin pour lui acheter du rouge, et pour lui, six canettes de bière, au cas où ils auraient à nouveau soif au milieu de la nuit ou après le petit-déjeuner. Il compta les quelques dollars qu’il avait dans son autre pantalon (il ne possédait pas de portefeuille), se mit en quête de billets et de pièces disséminés dans l’appartement – en tout vingt-deux dollars –, puis s’enfonça dans les rues sombres de Fort Lee, les poches gonflées par la monnaie qu’il avait dénichée.
Le ciel était couvert et là où les réverbères s’étaient éteints il faisait noir comme dans un four. Dans les petites maisons de brique identiques, les personnes âgées montaient se coucher, leurs chambres éclairées par des lampes de chevet ou l’éclat froid de la télévision, les rayons projetés par le poste striant les minuscules jardins et les allées, comme un paysage peint sur une nappe, frangée par une rangée d’arbres vénérables et néanmoins rabougris qui poussaient sur le terre-plein central, avec des voitures garées qui épousaient sagement la forme des trottoirs. Le calme était presque total si on oubliait le bourdonnement des climatiseurs et l’orchestre invisible des grillons des villes, dont les chants belliqueux ressemblaient certaines nuits intolérables davantage à des vagues de chaleur qu’à des sons. Sur l’avenue principale, on entendait de la musique disco et des rythmes africains, ainsi que les bruits de la circulation et les vociférations des gens assis au volant de leurs voitures qui interpellaient ceux qui passaient devant les magasins pouilleux : des jeunes du quartier qui se hélaient ou accostaient les flics indifférents faisant leur ronde, de jeunes couples d’immigrants amoureux, des clochards qui fouillaient les poubelles à la recherche de canettes de bière à finir de vider ou de restes de nourriture, tous paraissant heureux dans l’air qui, maintenant, fraîchissait de minute en minute. Et s’ils avaient pris le temps de regarder ce gaillard aux épaules larges dans son tee-shirt blanc et son bleu de travail qui entrait dans l’épicerie éclairée au néon, avec ses mains meurtries et couvertes de cicatrices qui cueillaient sur les étagères les fruits de cette expédition humaine parmi les plus humbles (qu’il avait soigneusement évitée depuis plusieurs dizaines d’années), ils se seraient sans doute accordés à dire qu’il paraissait effectivement découpé dans un tissu ancien et vénérable, cette étoffe indigo oubliée depuis longtemps dont sont faits les héros.
Mais bien sûr, c’était faux.
Après avoir payé les bocaux de confiture et le pain frit encore chaud, il traversa la rue pour se rendre chez le marchand de vin où il dépensa ce qu’il lui restait et quand il ressortit, chargé de quoi préparer le petit-déjeuner de Dora, une légère pluie se mit à tomber. Puis elle cessa. Les trottoirs humides et réchauffés par l’averse lui rappelèrent certaines heureuses heures de l’enfance – bien avant qu’il ne devienne un homme, bien avant que qui que ce soit (les filles du quartier, les femmes mariées, les barmans) ne l’ait débusqué – où les torrents d’eau de l’été interrompaient les jeux farouches de la rue et où il leur fallait attendre sur les vérandas affaissées jusqu’à la fin de l’averse pour pouvoir sortir de nouveau, les relents du bitume mouillé les enveloppant dans une odeur terreuse et minérale mais toujours vibrante d’une vie animale ; il avait alors souvent l’impression d’être juché sur le dos d’une immense créature, pareille à une énorme puce non répertoriée, et il ressentait exactement la même chose ce soir-là, comme s’il n’avait pratiquement plus de corps, ignoré de tous, joyeux et libre de tracer un chemin inconnu.
1.
À compter d’aujourd’hui, plus de chansons tristes …
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