Les Vulnérables
Chapitre 14
14
À Sienne, ils durent à nouveau partager une chambre, parce qu’il n’y en avait que six dans la residenza, un hôtel particulier transformé qui donnait sur une minuscule place pavée. Comme tout ce qu’Hector avait vu dans ce pays, la bâtisse était ancienne, belle, franchement décrépite, sa façade de l’exacte couleur (au moins dans son souvenir) des yeux marron clair de sa mère, comme du bois vénérable aux reflets dorés. Mais le spectacle permanent et inévitable des paysages sublimes et de l’architecture antique commençait à le lasser. Sans doute avait-il été trop imprégné de la modeste Ilion, ou de Séoul ravagée par la guerre, ou encore de villes sans intérêt ou miteuses comme Tacoma ou Fort Lee, et de tous ces endroits abandonnés et délabrés dans lesquels il avait erré entre les deux. Au bout de quelques jours, il avait l’impression d’être écrasé, d’avoir mal aux yeux. Le sentiment qu’il aurait dû se sentir consolé et même transporté par tant de beauté ne faisait que lui donner davantage l’impression de ne pas être à sa place, de se trouver dérouté, perdu dans le musée de la vie d’un autre que lui.
Leur chambre était très vaste, une suite d’un demi-étage avec de hauts plafonds à caissons, carrelée de marbre, ornée de riches tentures et décorée de tapis et de tableaux anciens. Les meubles, avait commenté June, étaient de toute première qualité. Hector n’avait jamais vu un endroit pareil, et encore moins séjourné dans un lieu comparable. La salle de bains avait une baignoire taillée dans un seul bloc de marbre et la robinetterie était en laiton patiné. Les serviettes et les draps avaient été amidonnés de frais et repassés, la texture du coton et de l’éponge, éclatante de blancheur. Des vases de tournesols étaient disposés de part et d’autre du grand lit à deux places (il allait dormir sur le canapé en velours rouge), dont la tête en noble bois de noyer était sculptée. On y voyait une scène du Palio di Siena, la célèbre course de chevaux qui se tenait sur la place principale de la ville, un peloton serré de chevaux et de jockeys en train de franchir la ligne d’arrivée au galop, l’immense beffroi servant de toile de fond. Le Palio avait lieu en juillet et en août, mais certaines années, comme celle-ci, on organisait aussi une course spéciale au mois de septembre, qui devait se dérouler le lendemain. Une fois la voiture garée dans un parking situé au nord des murs de la vieille ville, ils avaient pris un taxi jusqu’au centre et, par miracle, trouvé une chambre libre parce qu’un couple de Suisses soudain tombés malades avait été obligés de quitter leur hôtel, l’un des plus chers de Sienne, ce que le chauffeur de taxi savait parce qu’une heure plus tôt, il avait conduit le couple jusqu’à sa voiture. Le chauffeur en question, Bruno de son prénom, était un jeune homme gai et volubile qui parlait un très bel anglais et leur expliqua tout du Palio « exceptionnel » et « si haut en couleur » du lendemain, ajoutant à sa description un aperçu historique de la course et des contrade : différentes factions correspondant aux quartiers de la ville, dont chacune soutenait un cheval. Après qu’il eut déposé ses clients à l’hôtel et glissé un mot au propriétaire (ils ne paieraient que deux fois le prix affiché, alors que d’ordinaire, il était triplé le temps de la course), Hector lui donna un billet de cinquante dollars et expliqua qu’ils cherchaient quelqu’un. Il lui demanda de revenir une heure plus tard pour leur servir de guide et d’interprète.
June avait prévu de les accompagner après un bain rapide. Mais quand elle eut terminé, elle l’appela d’une voix faible et il dut l’aider cette fois encore à sortir de la baignoire, séchant sa peau et ses cheveux avec une serviette. Elle chancelait devant lui comme une enfant terriblement malade, à peine capable de tenir debout. L’eau chaude lui avait fait du bien, mais l’avait aussi un peu affectée et, haletante, elle se laissait aller au délire, lui disant combien elle lui était reconnaissante, lui expliquant une fois de plus que son notaire veillerait à ce qu’il soit largement récompensé. Elle enroula les bras autour de son cou et s’abattit toute nue sur lui, murmurant qu’il pouvait lui faire tout ce qu’il voulait, lui embrassant l’oreille et le cou. Il sentait la tenaille de ses jambes mouillées autour de ses cuisses, et même s’il était totalement hors de question de répondre à une invitation aussi déplacée, il sentit le plus instinctif des frissons remonter de son bas-ventre à sa poitrine, l’excitant l’espace d’un instant avant qu’un flot de honte ne lui envahisse la gorge. Elle s’effondra entre ses bras, il l’enroula dans un peignoir et l’aida à se mettre au lit. Elle murmura qu’elle voulait seulement quelques minutes de repos, mais à peine allongée, elle lui réclama une piqûre de morphine. Il ouvrit la trousse et prépara l’injection, incapable de s’empêcher de penser aux moments où il faisait la même chose pour Sylvie Tanner, à la fois pour soulager sa douleur et lui donner du plaisir, là aussi.
« Où sommes-nous maintenant ?
– À Sienne.
– Ah oui, oui. Tu vas trouver Nicholas ?
– Je vais essayer.
– Ramène-le-moi vite, dit-elle, une pellicule cireuse lui obscurcissant les yeux. Très vite. »
Il la fit rouler sur le flanc, la piqua à la fesse et elle sombra dans le sommeil. C’était plus facile pour lui de le faire pour elle, évidemment, que de la regarder lutter contre le flacon et la seringue, puis se tordre le cou pour trouver le bon endroit. Quand il la piquait, la respiration de June s’accélérait et il lui arrivait parfois de tendre la main pour agripper sa chemise, avant de lâcher un soupir de souffrance et de soulagement mêlés quand il injectait finalement le produit. Dans l’euphorie de sa reconnaissance, elle lui déclara une fois qu’elle l’aimait. Il ne sut que répondre.
Parfois, il devait sans doute enfoncer l’aiguille plus fort que nécessaire, ou bien toucher un muscle atrophié, et elle poussait un cri strident en serrant les dents. Il faisait cela parce qu’une partie de lui avait peur d’elle, parce qu’il voulait lui échapper mais ne réussissait pas à se convaincre de partir. La culpabilité l’amenait ensuite à lui donner plus de morphine et à remplir davantage la seringue. Elle avait cessé de demander à garder les idées claires. Ce qu’il restait de son corps la prenait en charge, et elle semblait en conséquence un peu plus forte, un peu plus vigoureuse, les joues moins tirées et moins émaciées. Elle s’était soudain remise à manger un peu plus, elle prenait volontiers un sablé avec le gelato qu’elle l’envoyait lui acheter environ toutes les heures, et qui restait le seul aliment qu’elle consommait régulièrement, l’eau mise à part. C’était peut-être tout ce sucre qui la revigorait, qui la soutenait. Un peu plus tôt, ils s’étaient arrêtés à la cafétéria de l’autoroute et elle avait grignoté un biscuit à l’anis accompagné de limonade : elle l’avait alors surpris en se levant de sa chaise comme n’importe quelle femme alerte et bien portante, puis elle avait marché droit vers la voiture pour y prendre le guide de conversation italien et demander à la caissière quel était le meilleur chemin pour se rendre en Lombardie depuis Sienne. Mais tous ces efforts l’avaient épuisée, et quand il comprit qu’elle allait dormir pendant un moment, il ferma les épais rideaux, laissant la chambre aussi secrète et silencieuse qu’un mausolée.
Il prit un bain, se rasa et enfila la dernière des chemises qu’elle lui avait offertes, encore emballée dans une pochette en plastique transparent. Tous ses autres vêtements empestaient. Ils avaient voyagé sans jamais se préoccuper de la lessive, et il mit leur linge sale dans un sac en toile qu’il avait déniché dans le placard, fouillant les bagages de June à la recherche de tout ce qui était froissé ou sale. Ses vêtements sentaient à peine meilleur que les siens, une odeur d’humidité et de moisi plutôt que de senteurs corporelles. On aurait facilement pu soutenir qu’Hector tout entier avait moisi, alors même que sa condition physique demeurait excellente. Un scanner spécial de son être abstrait montrerait des résultats plutôt perturbants, révélant une âme ni généreuse ni étriquée, mais usée, au point d’avoir presque disparu. Évidemment, ce n’est pas ce que Dora aurait dit de lui, mais au cours des longues heures silencieuses dans la voiture, il ne pouvait s’empêcher de se demander s’il avait été parfaitement honnête avec elle et avec lui-même, si elle aurait un jour fini par le voir tel qu’il était et serait tombée d’accord avec June pour dire qu’en fait, il ne voulait rien d’autre que se cacher pour toujours. Il n’était pas franchement incapable (comme fossoyeur, concierge, chauffeur, infirmier et maintenant lingère), mais si on faisait le bilan de ce qu’on avait effectivement sous les yeux – rassemblant les données fournies par sa famille, ses amis, ses amours ou ses propres projets, sans même compter les erreurs, les transgressions et les délits avérés –, il ne valait pas grand-chose. C’était aussi évident que sa soif perpétuelle. Il se sentait le cœur brisé chaque fois qu’il songeait à Dora, mais s’il voulait bien être honnête, ce même cœur était presque revigoré par ce qu’il ressentait comme une bouffée de liberté, même une liberté un peu dégradée. Le sentiment, somme toute, qu’il avait réussi une fois de plus à échapper à la charge de devoir espérer ou rêver.
Et pourtant il était là, en train de s’habiller pour entreprendre une mission dont il aurait difficilement pu prétendre qu’il ne l’avait pas faite sienne. Il était de plus en plus curieux au sujet de Nicholas, se demandant quel héritage génétique June et lui avaient bien pu lui transmettre ; s’interrogeant sur ce que cela donnait en termes d’apparence physique, mais aussi pour son indéniable goût de la fuite. Quelle pouvait bien être sa voix ? Il avait tout simplement envie de le croiser, de voir de quelle façon il s’inscrivait dans le monde. Il aurait aimé tomber sur lui par hasard, le reconnaître et le suivre sans se présenter, l’observer dans un bus ou à la terrasse d’un café. Peut-être était-ce cela, la paternité, du moins pour quelqu’un comme lui : un triste espionnage. Il savait qu’il était à des années-lumière d’être un adulte respectable, ses seules vagues tentatives de paternité étaient les moments où, chez Smitty, il donnait quelques conseils aux gamins démunis des banlieues, leur marmonnant qu’ils feraient mieux de lâcher le whisky et de se remettre à la bière avant de prendre en voiture la route de Palisades Parkway. Il ne pouvait assurément plus supporter le moindre contact aujourd’hui, la moindre relation, la perspective d’en apprendre trop sur Nicholas battue seulement par l’idée effrayante qu’il allait devoir s’expliquer lui aussi, passer en revue son histoire et son lien avec June, ce qui, si Nicholas creusait la question, ouvrirait toutes les putains de portes, les unes après les autres. Mais tandis qu’il traversait à pas feutrés le vaste espace de la suite pour sortir, il s’arrêta devant la chambre, et en voyant le spectacle du corps immobile de June, desséché et abandonné sur le radeau vaporeux du lit à baldaquin, il se dit qu’il ne pouvait pas lui refuser cette dernière faveur, autant qu’il lui en coûte.
À la réception de la residenza, il souleva le sac de vêtements sales et tenta d’expliquer à l’employée qu’il désirait faire une lessive. Elle répondit par une avalanche de paroles et de gestes et voulut lui prendre le sac des mains. C’est seulement quand Bruno arriva que la situation s’éclaircit ; Hector n’avait depuis si longtemps séjourné que dans des hôtels miteux qu’il avait oublié qu’un service de blanchisserie était possible. Il lâcha le sac et demanda à Bruno de s’assurer qu’elle le déposerait devant leur porte parce que la signora dormait. Une fois dehors, ils établirent leurs plans. Hector avait déjà brièvement dit à Bruno qu’ils recherchaient quelqu’un et il lui montra l’ancienne photographie du collégien, ajoutant qu’il était probable que le garçon travaille dans un magasin d’antiquités.
« Il y en a beaucoup ici à Sienne, signore. Mais il se trouve que je connais les meilleurs, et nous ferions bien de commencer par là. »
Il expliqua que le mieux serait de procéder à pied au début. Ils se dirigeaient vers Il Campo, où se trouvaient les magasins en question, certains sur la place elle-même, d’autres dans les ruelles immédiatement adjacentes. C’était là que devait avoir lieu la course de chevaux du lendemain.
« Excusez-moi si je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais est-ce que je peux vous demander qui est ce jeune homme que vous cherchez ?
– Le fils de la dame.
– Je vois, dit-il en scrutant sans détour le visage d’Hector. C’est une affaire douloureuse. Cette situation est-elle due à une brouille ?
– On peut le dire comme ça.
– Vous êtes un bon ami à elle, alors ? demanda Bruno.
– Non, pas un ami. »
Bruno hocha curieusement la tête. Il avait une étrange façon de parler et était très direct, mais il savait où il valait mieux s’arrêter. Il avait à peu près l’âge de Nicholas, et Hector décida que c’était une chance de l’avoir avec lui, ne serait-ce que pour apprendre à se comporter avec un jeune homme. Depuis le début, il s’était dit que June se chargerait de la rencontre avec Nicholas, et que, s’il devait intervenir, il ferait ce qu’elle lui avait demandé, par exemple le contraindre physiquement d’une façon ou d’une autre. Mais maintenant, il n’était plus sûr de rien, et il se réjouissait de la présence de Bruno pour faciliter les choses et même pour parler à sa place le cas échéant.
En route vers la grand-place, ils en traversèrent de plus petites ainsi que des ruelles attenantes complètement envahies par les contrade. C’était comme si des troupes de forains avec leurs familles avaient pris possession de la ville. Ils se préparaient pour la course du lendemain, confectionnant des banderoles et décorant d’immenses chars pour le défilé qui devait précéder l’attraction principale. Les banderoles, ornées d’armoiries et de symboles d’allure médiévale, décoraient les portes, leurs motifs étant repris sur les sarraus et les costumes des jeunes gens qui s’attroupaient autour des longues tables sur lesquelles de vieilles femmes disposaient des corbeilles de pain, des assiettes de saucisson et des cruches d’eau et de vin. Des petits chiens et des enfants, portant eux aussi les couleurs de la contrada, se pourchassaient les uns les autres sur le pavé. Les touristes se tenaient à l’écart, montrant du doigt ce qui attirait leurs regards et prenant des photos. Certains groupes se mirent spontanément à chanter, répétant des hymnes traditionnels qui ressemblaient à des chansons de clubs sportifs mêlées à des ballades folkloriques, et qui inspiraient immédiatement la riposte d’un chœur différent de l’autre côté de la rue, qui à son tour en entraînait un autre dans la danse, l’ensemble faisant écho à la musique assourdissante qui emplissait les rues de la vieille cité fortifiée.
Hector repensa à certains jours d’été à Ilion, même si la plupart du temps ils se terminaient par des cris et des bagarres plutôt que par des chants : en particulier, une scène où les familles d’ouvriers de l’usine locale pique-niquaient dans le parc qui longeait la rivière, les hommes jouant au base-ball avec un tonneau de bière installé près de la première base, les mères vociférant leurs encouragements entre deux gorgées de panaché ou de limonade, tout cela dans la bonne humeur et un sain esprit de compétition, jusqu’à ce qu’une brute au visage rougeaud (parfois Jackie Brennan en personne) se mette à hurler à propos d’une action brutale ou d’un lancer fautif ; il y avait alors des insultes et des empoignades, de vieilles blessures mal cicatrisées se rouvraient et provoquaient une bagarre ou deux. Au bout d’un moment, plus personne n’était venu jouer, chacun était resté chez soi à boire sur sa véranda et à faire passer de sales quarts d’heure à sa famille. S’il avait grandi dans cette ville plutôt qu’à Ilion, est-ce qu’il aurait attendu avec impatience le moment de se retrouver serré comme une sardine entre ses voisins de toujours ? Est-ce qu’il aurait bu pour fêter ça, beuglant avec eux jusqu’à en avoir mal à la poitrine ? Se serait-il comporté comme un frère ou un mari estimable ? Peut-être même aurait-il su être un père. Ou bien, au contraire, aurait-il été aussi misanthrope qu’aujourd’hui, rendu plus farouche encore par les invitations multipliées à faire comme tout le monde ? Il devait bien y avoir à Sienne des grognons et des mécontents comme partout ailleurs, mais à regarder les groupes se former, il pouvait facilement croire Bruno qui affirmait que tous jusqu’au dernier ou presque des citoyens valides prenaient part, au moins marginalement, à la fête. Un « raz-de-marée communautaire », disait le jeune homme, les emportait tous, même les épaves comme Hector qui jamais ne défendraient les couleurs de qui que ce soit.
« Combien de temps comptez-vous rester ?
– Juste aujourd’hui.
– Vous ne voulez pas assister à la course ?
– Non.
– Le Palio est un vrai spectacle, une chose à ne pas manquer. Cette fois-ci, comme je vous l’ai dit, c’est encore plus spécial, puisqu’on commémore la fondation de la comune. Mais je comprends. La dame avec qui vous voyagez ne paraît pas en très bonne santé.
– Juste.
– Ma famille connaît très bien le meilleur médecin généraliste de notre ville. Il a son cabinet à Milan.
– Vous en faites pas.
– Ce n’est pas un problème. Je lui téléphonerai, si elle a besoin de lui.
– Elle a besoin de rien, dit Hector. Plus maintenant. On arrête là, OK ? »
Bruno hocha la tête. Ils avaient atteint la grand-place, qui s’ouvrit soudain au sortir d’une étroite et sombre venelle dans une avalanche de lumière étincelante. Des colporteurs battaient le pavé et vendaient des guides touristiques, des souvenirs, des boissons et des snacks. Les magasins d’antiquités de la place dont avait parlé Bruno étaient ouverts et regorgeaient de clients, mais les propriétaires, qui semblaient tous les deux bien connaître le jeune homme, ou au moins reconnaissaient en lui un habitant du cru, n’eurent aucune réaction quand il leur montra la photographie. Tandis qu’ils se retiraient, le second antiquaire observa longtemps Hector, avec une sorte de pitié méprisante, comme s’il était un de ces tristes pères ratés, occupés à chercher en vain un gamin qui était sans doute incontrôlable depuis le début.
Ils se rendirent ensuite dans une autre boutique, à deux pas du Campo, dans la direction du duomo sur la Via di Città. La propriétaire dit à Bruno qu’un jeune étranger était récemment passé pour tenter de se faire embaucher. Mais sa boutique étant beaucoup plus petite que celles de la place principale, elle n’avait besoin d’un vendeur supplémentaire que le samedi, et le jeune homme, dont elle se rappelait qu’il avait l’air vaguement oriental et ne manquait pas d’aplomb, lui avait demandé si elle ne connaissait pas un autre magasin qui aurait besoin d’un employé parlant anglais. Elle l’avait adressé à une galerie d’art de prestige située dans la partie ouest de la ville que fréquentaient surtout de riches touristes et dont le propriétaire, qui ne vivait pas à Sienne, aurait peut-être besoin d’un gérant. La galerie en question se trouvait à proximité d’une autre église célèbre, la Basilica di San Domenico, et bien que Bruno n’en ait jamais entendu parler, ils décidèrent de s’y rendre. En cas d’échec, ils pourraient facilement décrire une boucle et repasser par la residenza pour voir comment se portait la dame, avant d’essayer les quartiers restants du côté est de la ville. Une fois toutes ces possibilités exclues, ils visiteraient dans la soirée les night-clubs et les cafés fréquentés en majorité par les étudiants et les jeunes de la ville. Si Nicholas était effectivement à Sienne, il était plus que probable qu’il serait dehors la veille de la course.
Le magasin était une de ces nouvelles galeries agrémentées d’une vaste baie vitrée et donnait sur la petite place devant la basilique. Trois grandes toiles étaient exposées en façade : des paysages toscans assez convenus de style impressionniste. Il leur fallut sonner à un interphone pour entrer. Au bout d’un moment, Bruno sonna une seconde fois, et une jolie jeune femme à lunettes vêtue d’un tailleur gris et d’un chemisier blanc apparut à la réception et les fit entrer. La galerie était vaste et, en marge de la pièce centrale où étaient exposés sculptures et bijoux, elle comprenait deux ailes, la première consacrée aux meubles anciens, la seconde aux tableaux. La jeune femme prit immédiatement Hector pour un touriste (sa chemise et son pantalon tout neufs, sans doute) et, dans son parfait anglais, elle dit qu’elle s’appelait Laura. Bruno expliqua ensuite brièvement (également en anglais) le but de leur visite. Ils lui montrèrent la photographie du collégien. Elle l’examina et son front s’obscurcit imperceptiblement. Quand Bruno lui demanda de nouveau si elle reconnaissait cette personne, elle répondit que c’était un jeune Anglais qui venait d’être engagé.
« Vous voulez dire ici ?
– Oui.
– Comment s’appelle-t-il ? s’enquit Bruno.
– Qu’est-ce que vous lui voulez ? demanda-t-elle, la voix soudain beaucoup moins chaleureuse. A-t-il fait quelque chose de mal ?
– Ce monsieur aide une femme qui le recherche. Sa mère.
– Je vois, dit-elle en examinant attentivement Hector. Il s’appelle Nick Crump. »
Ils se tournèrent vers Hector qui confirma que c’était bien le garçon en question. Mais il était désorienté par le peu de temps qu’ils avaient mis à le localiser : on aurait dit que Nicholas avait envie d’être retrouvé, ne faisait aucun effort pour brouiller les pistes. Dans les autres magasins, Hector avait cru qu’il était prêt à tomber nez à nez avec lui, mais il ressentit brusquement l’envie naturelle de tourner les talons et de sortir de cette galerie, de s’enfuir avant que les choses ne commencent à se compliquer, parce que tout s’était soudain accéléré dans une espèce de chaos. Bruno demanda s’il travaillait aujourd’hui, et Laura expliqua qu’il était en train de livrer une commande dans un hôtel. Il ne tarderait pas à revenir. Ils tenaient la galerie chacun son tour quatre jours de suite, avec un jour où ils étaient présents tous les deux. « Nick » avait apparemment interrompu pendant un semestre les études d’histoire de l’art qu’il suivait à Bologne. Non sans désinvolture, elle demanda à Hector comment il connaissait sa mère, et s’il vivait aussi à Londres. Il ne savait que répondre, parce que son intérêt n’était manifestement pas celui d’une simple collègue de travail. Il réussit à articuler qu’il était un ami de la famille. Mais il avait bredouillé d’un air peu convaincu et elle ne s’en laissa pas conter.
« C’est terrible, n’est-ce pas ? déclara-t-elle soudain, la façon dont elle et ses avocats essaient de le déposséder de son héritage. D’abord son père meurt et, ensuite, elle se montre horrible avec lui. Est-ce pour cette raison qu’elle le recherche ? A-t-elle des remords ?
– Non », répondit Hector qui ne trouva rien de mieux à dire, impressionné par ce que les mensonges de Nick avaient suscité de passion chez cette femme intelligente et séduisante.
« Alors de quoi s’agit-il ? Vous avez un message pour lui ? Quelque chose d’important ? »
Hector ne répondit pas, ce qui eut le don de la frustrer et d’alimenter son indignation. Après quelques minutes d’un silence pesant, Laura se dirigea vers la porte en faisant cliqueter ses hauts talons et elle l’ouvrit.
« Je suis navrée mais je vais devoir vous demander de sortir maintenant. Dites-moi à quel hôtel vous êtes descendu, je lui ferai part de votre visite et il cherchera peut-être à vous contacter. Mais cela ne dépend que de lui. Je ne pense pas cependant que vous devriez rester là, puisque vous n’êtes pas clients de cette galerie. Merci de faire ce que je vous demande et de comprendre mon point de vue. »
Bruno lui répondit avec véhémence dans un italien tranchant, mais Hector comprenait la jeune femme et fit signe à son guide d’arrêter. Il n’espérait rien d’autre que retrouver Nicholas, lui faire savoir que sa mère voulait le voir et attendre sa décision. S’il refusait de la rencontrer, ni Hector ni personne ne pouvait l’y contraindre, malgré le désir de June. Pourtant, Hector se demandait ce que lui cherchait. Assurément pas cela. La perspective d’un face-à-face imminent avec Nicholas lui donnait l’impression qu’on l’éviscérait au couteau comme on vide une calebasse, et cette sensation se doublait du besoin proportionnel de remplir cette béance par la quantité d’alcool d’une semaine entière, d’approcher de ses lèvres un petit tonneau d’alcool du pays et de transformer sa gorge en cascade.
Il fit signe à Bruno de le suivre et il venait de se tourner vers la sortie quand un jeune homme grand et mince, perché sur un scooter vert pâle et blanc arriva et se gara devant la vitrine. Il portait des lunettes d’aviateur, un pantalon sombre et une élégante chemise à rayures blanches et bleues. Des mocassins parfaitement cirés. Il hissa le scooter sur sa béquille et se dirigea vers Laura qui se tenait encore sur le seuil. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur en direction d’Hector et Bruno, mais ne distingua pas grand-chose à cause du reflet sur la vitre et quand il entra, Laura s’approcha et il lui pressa furtivement la main, quand il vit qu’il y avait deux clients présents. Il l’aurait sinon sans doute embrassée. Laura tourna les yeux vers eux et murmura quelque chose à l’oreille du jeune homme, mais il demeura impassible. Sa mâchoire parut même se décontracter, et il retira ses lunettes en s’avançant à leur rencontre.
« Bonjour, monsieur », dit-il à Hector, avec un accent légèrement britannique, peut-être même vaguement étranger. Hector serra la main fraîche et osseuse qu’il lui tendait. Nick se pencha en avant et murmura : « Est-ce que nous pourrions aller parler ailleurs ? D’accord ? Il y a un café au coin de la rue. »
Il posa une bise sur la joue de Laura et ils chuchotèrent quelques mots en italien. Il les conduisit le long de la rue jusqu’au bar qui faisait l’angle. Bruno prit un café au comptoir pendant qu’Hector et Nick s’installaient à une table à l’intérieur. Le jeune homme alluma immédiatement une cigarette. Il avait un air distingué, les pommettes incroyablement saillantes, le nez fin et délicat, de grands yeux marron et des cheveux noirs ondulés qu’il portait longs et sans attache, les mèches retenues derrière les oreilles. Il pouvait assurément être eurasien, de l’avis d’Hector, mais il ne ressemblait guère au collégien sur le vieux cliché. Hector ne reconnaissait pas grand-chose de lui, ni de June d’ailleurs, mais au fond, qu’en savait-il ? Les seules espèces qu’il se targuait de reconnaître étaient celles des différents clans de sa famille, de son microcosme irlandais, et peut-être aussi celles à demi humaines des créatures qui peuplaient l’univers humide et obscur de chez Smitty, identifiables à leurs gros nez agressifs, leur teint de moutarde, leurs dents et leurs cheveux en si piteux état. Nick était étonnamment beau, mais de façon tout à fait originale. À l’orphelinat, il y avait un certain nombre de sang-mêlé, conséquence naturelle de la guerre. Les autres se moquaient d’eux ou bien les évitaient, mais Hector, lui, les trouvait splendides, avec leurs grands yeux écarquillés et leur joli teint ocre pâle. Pourtant, malgré leur beauté et leur vigueur hybride, il ne pouvait s’empêcher de les trouver également vulnérables, comme condamnés à leur singularité, à leur espèce unique, qui reflétait étrangement la façon dont lui s’était toujours senti solitaire. Ils étaient également très changeants, ils se métamorphosaient sans même l’avoir décidé, exactement comme Nick en ce moment, le mélange des gènes masquant et démasquant tel ou tel trait, suivant l’angle de vue ou la lumière. Mais on pouvait tout de même défendre l’idée de cette ressemblance : Nick était de la même taille que lui malgré une carrure différente, et il avait l’impression de reconnaître quelque chose de la bouche de June dans cette légère crispation, cette détermination farouche.
Le serveur apporta leur commande, un café pour Nick, rien pour Hector. Mais le garçon ne toucha pas à sa tasse, il se contenta de fumer en pressant la jointure de ses doigts contre le bord de la table. Il ne regardait pas Hector non plus, mais jetait des coups d’œil furtifs en direction de Bruno, debout au bar, puis vers la porte située au fond de la salle, comme s’il évaluait ses chances de réussir à s’enfuir.
« Alors, on s’y met ? dit-il finalement. Je ne dirai rien de plus hors de la présence de mon avocat.
– Je suis pas flic. Je sais tout pour les vols, mais c’est pas pour ça que je suis là.
– Vous pouvez nous épargner ces bobards. »
Hector ne répondit pas et continua de le regarder fixement.
« Alors qui êtes-vous, putain ? »
Hector lui répéta ce qu’il avait dit à Bruno et à Laura : il n’était là que pour aider sa mère.
« Bon Dieu ! » s’exclama Nicholas. Il pointa le menton en direction de Bruno, qui regardait le match de football à la télévision derrière le comptoir. « Et lui, là-bas ?
– C’est un chauffeur de taxi. »
Nicholas secoua la tête ; il rit de lui-même et but son espresso. Puis il fit mine de partir. Hector se leva à son tour et posa la main sur son épaule, pesant dessus pour le forcer à se rasseoir. Les yeux de Nicholas lancèrent des éclairs et son cou se raidit, mais il reprit instantanément le contrôle de lui-même, Hector sentant presque sous ses doigts la tension diminuer.
« Alors qu’est-ce qu’elle veut ? demanda Nick, allumant une autre cigarette. Et pourquoi elle vous a envoyé ? Tout ça m’a l’air très bizarre », dit-il en prononçant le mot à la française. Sa façon de parler donnait dans l’ensemble l’impression qu’il avait grandi ailleurs. Puis il reprit, avec un air soudain très convenable : « On se débrouille parfaitement bien par lettres. Si la question, c’est l’argent qu’elle a envoyé, je suis désolé, mais j’ai tout dépensé. Je suis complètement à sec, en fait.
– Elle veut te voir. C’est tout. Elle est ici, à Sienne.
– Tout de suite ? demanda-t-il avec un air moins incrédule que réticent. Où est-elle ? »
Hector lui donna le nom de l’hôtel.
Nicholas tira encore quelques bouffées puis éteignit sa cigarette.
« Je ne peux pas la rencontrer. Ça fait trop longtemps que je ne l’ai pas vue, et il vaut mieux rester éloignés. Dites-lui quand même que je continuerai à lui écrire.
– Tu penses qu’elle va continuer à t’envoyer du fric ?
– C’est une menace ?
– Non. Je te dis les choses comme elles sont. Elle est malade. Elle est en train de mourir.
– C’est ce que vous dites. Elle ne m’a jamais parlé de ça dans ses lettres.
– C’est quand même la vérité. »
Nicholas demanda des précisions et Hector dit ce qu’il savait de son état, se faisant soudain à lui-même l’impression d’être un père bancal et battu par la vie qui en appelait au fils prodigue, enfin armé du plus triste des ultimatums. Il était plus doué pour se défendre ou pour se venger que pour cette mission subtile où il fallait convaincre. Nicholas écouta sans dire un mot, sa langue tournant et se retournant sans cesse dans sa bouche. Il fixait l’intérieur de sa tasse d’un air mélancolique. Hector lui dit qu’il était temps de se mettre en route. Mais il finit par répondre :
« Non, je ne peux pas. Il m’est impossible de la voir. Je suis désolé qu’elle soit si malade, mais je ne peux pas. »
Il y avait là quelque chose d’étrangement déroutant dans l’expression de ce sentiment, et sans doute tout aussi déconcertante était l’impression naissante qu’avait Hector que ce garçon l’offensait (alors qu’il avait toujours pensé que rien ne pouvait l’atteindre), le blessait au plus profond de lui-même par ce monstrueux égoïsme, mais aussi parce qu’ils étaient unis par les liens du sang. C’était une émotion nouvelle et terrible. Il avait envie de le saisir à la gorge, de le secouer frénétiquement, peut-être même de lui assener un coup de poing. Premier contact et voilà comment il envisageait de jouer son rôle de père, en malmenant sa progéniture.
« Je lui répéterai pas ce que tu as dit, déclara Hector. Ce que tu fais me regarde pas. Tu peux lui écrire autant que tu veux. Mais il faut que tu saches qu’on est ici aujourd’hui seulement. Demain, on sera repartis. Alors ne compte pas la revoir un jour.
– Écoutez-moi. Comment vous vous appelez ? Hector, c’est ça ? » Son ton était maintenant moins doucereux et mondain, il avait adopté une façon de parler moins sophistiquée comme s’il comprenait mieux à qui il s’adressait. « Écoutez, Hector. Je suis désolé de ce que j’ai dit. Je vois que vous aimez beaucoup ma mère et j’y suis sensible. J’étais un peu secoué parce que vous m’aviez retrouvé. J’avais du mal à réfléchir. Maintenant, je me demande ce qu’il en est des autres gens qui pourraient bien me rechercher. Je sais qu’il va falloir que je décampe assez vite. Mais écoutez, je vais passer la voir. Je veux le faire. J’ai du travail pour la galerie, je dois faire encore quelques livraisons et je n’ai pas le temps ce soir. Je viendrai demain, demain matin, avant les courses. Vous avez entendu parler des courses, hein ? OK ? Mais rendez-moi service. Je vous ai dit que j’étais fauché et je ne vais pas vous mentir. J’ai des ennuis. Je dois de l’argent depuis la course du mois dernier. Je lui ai écrit de m’envoyer mille cinq cents dollars mais, manifestement, vous étiez déjà en route. Elle m’a toujours envoyé de l’argent quand je lui en ai demandé. Je suis sûr qu’elle vous en a parlé. Est-ce que vous pensez qu’elle me dépannerait encore une fois si elle était là ? Vous le croyez ?
– Aucune idée, dit Hector.
– Allons, allons, je suis sûr que si. Elle me donnerait ce qu’il me faut. On sait tous les deux qu’elle le ferait. Alors est-ce que vous voulez être sympa et m’avancer l’argent ? Vous m’avez l’air d’avoir pas mal de liquide. Elle vous rendra tout ce que vous pourrez me filer.
– Tout ce que j’ai est à elle, de toute façon.
– Parfait, alors. Je lui avais demandé quinze cents dollars. Vous n’en avez peut-être pas autant, mais si vous pouviez m’en passer mille tout de suite, je vous serais très reconnaissant.
– Tiens », dit Hector en détachant quelques billets de sa liasse. Il n’avait plus envie de continuer sur ce sujet avec lui. Nicholas compta rapidement : c’était l’équivalent de quatre cents dollars.
« Vous ne pouvez pas en ajouter deux ou trois cents ? Je viendrai demain, je vous le promets. Je veux la voir. Il le faut. Je dois le faire. »
Même s’il avait suffisamment d’argent pour le satisfaire, Hector ne lui donna rien de plus, expliquant que s’il en voulait davantage, il lui faudrait demander à sa mère. Son expression s’était sans doute durcie, parce que Nick, se gardant d’insister, hocha la tête et lui tendit la main dans un nuage de fumée bleue de son scooter. Hector la lui avait serrée, mais à contrecœur, parce que la vérité lui apparaissait déjà en toute clarté tandis qu’il retournait à l’hôtel escorté par Bruno : jamais il n’aurait la moindre affection pour ce gamin. Aucun sentiment. Hector remercia Bruno de son aide, le payant pour le temps qu’il lui avait consacré, et lui demanda son numéro de téléphone en cas de besoin. Bruno le lui donna et parce qu’il était rarement joignable à la maison, il proposa de passer à l’hôtel plusieurs fois avant la fin de la journée. Il n’avait pas prononcé un mot de tout le chemin, mais quand il se glissa derrière le volant de son taxi, il s’exprima on ne peut plus clairement :
« Pardonnez-moi, signore, mais il faut que je vous le dise. Ce type m’a l’air épouvantable. À votre place, je m’éloignerais de lui autant que possible. »
Hector tapota doucement sur le toit du taxi et lui dit au revoir. Nick n’était pas seulement un menteur et un escroc, une raclure de premier ordre, c’était une sorte d’avertissement incarné qui vous déclenchait instantanément une alarme dans tout le corps, un oiseau de mauvais augure qui précipitait le rythme du cœur pourtant fatigué d’Hector et le faisait frissonner. Il ferait mieux de dire à June qu’il ne l’avait pas trouvé, qu’il n’avait déniché aucun signe ou indice supplémentaire, et de la conduire droit à Solferino où elle pourrait passer en paix le peu de temps qu’il lui restait à vivre. Ce garçon ne lui causerait que de la tristesse. Ce qui le frappait le plus, c’était qu’il n’essayait même pas de lui cacher sa vraie nature, comme s’il pensait qu’ils étaient tous les deux alliés contre sa mère, qu’Hector lui aussi cherchait à lui extorquer quelque chose. Nicholas avait-il deviné quels étaient leurs liens ? Ou bien lui avait-il paru évident qu’Hector dissimulait son être usé, émoussé, sous une chemise neuve portant encore la marque des plis et un pantalon à revers, et jouait au type qui aide une femme mourante à accomplir ses dernières volontés ?
Il passa devant la réception de la residenza et l’employée le rappela alors qu’il montait déjà l’escalier. Elle ne parlait qu’italien, et il supposa qu’elle voulait dire quelque chose à propos de la lessive parce qu’elle faisait de grands gestes vers l’étage puis vers le rez-de-chaussée. Il la remercia et elle continua à parler tandis qu’il montait. Mais quand il atteignit l’étage, il se dit soudain que le linge ne pouvait pas déjà avoir été lavé et séché, parce qu’il s’était absenté à peine plus d’une heure. Alors, il comprit ce qu’elle avait essayé de lui dire : la lourde porte de leur chambre était entrouverte. Il vit de la lumière qui s’échappait de l’intérieur et projetait un faible rayon sur la moquette du sombre couloir. Il poussa le battant.
Les rideaux d’une des hautes et larges fenêtres juste en face de la porte avaient été tirés d’une dizaine de centimètres. Leurs bagages presque vides étaient restés là où il les avait laissés dans la partie salon, entre le canapé et le fauteuil, mais il remarqua tout de suite que le sac à main de June n’était plus sur la table basse où il l’avait vu pour la dernière fois. C’est lui qui portait la plus grosse partie du liquide mais elle avait tous les chèques de voyage. La chambre était suffisamment longue pour qu’il ait du mal à la distinguer dans la pénombre du lit, couchée sur le flanc et lui tournant le dos. En s’approchant, il vit le sac à main posé sur la table de nuit. Il était ouvert : son portefeuille était encore là, mais l’enveloppe contenant les chèques de voyage avait disparu.
« Tu rentres déjà ? » murmura-t-elle, se retournant vers lui, les yeux lourds de sommeil et de stupéfiants. Elle parlait de façon confuse, d’une voix traînante, et ses mots étaient indistincts. « Est-ce que tu t’en es acheté une aussi ?
– Une quoi ? demanda Hector.
– Oh, dit-elle en le fixant du regard comme si elle avait oublié son nom et même son visage.
– Hector, tu te rappelles.
– Oh oui, répondit-elle, sans pour autant savoir qui il était. Où est-il ?
– Qui ?
– Nicholas. Il m’a dit que tu l’avais envoyé directement ici. Il est parti me chercher une glace. On aurait dit un rêve, mais je suis sûre que c’était vrai. Tu penses que c’était un rêve ?
– Non », dit-il, la colère qu’il ressentait contre lui-même lui brûlant la poitrine. Nicholas s’était précipité à l’hôtel à scooter tandis que Bruno et lui rentraient à pied.
« Il n’avait pas du tout d’argent pour le gelato, je lui ai donné un chèque de voyage. Je le lui ai signé.
– Plusieurs ?
– Oui, je crois. Je n’en sais rien. Tu penses qu’on va le laisser les utiliser ?
– Pas impossible.
– J’espère que oui. Mon Dieu, que je suis fatiguée, gémit-elle. Je voudrais l’attendre mais il faut que je dorme. J’adorerais manger un gelato. Tu lui ouvriras la porte ? S’il te plaît, réveille-moi quand il sera de retour. Tu veux bien ? J’ai tellement faim.
– OK. »
Elle ferma les yeux. Elle frissonna un peu et il plia le couvre-lit matelassé en deux pour la couvrir. Puis il ferma les rideaux et resta assis à côté d’elle dans le noir pendant plusieurs minutes, réfléchissant à ce qu’il allait bien pouvoir faire. Il ferait le tour des boîtes de nuit, comme Bruno l’avait suggéré. Il allait le retrouver, mais pas pour lui reprendre l’argent. Qu’il le garde. C’était légalement le sien, de toute façon. Il n’avait pas non plus de leçon à donner. Nicholas n’en était plus du tout au stade où on accepte de se laisser chapitrer, ou humilier. Tout de même, quand l’heure arriverait, il se demanda s’il serait capable de garder son sang-froid et de ne pas lui donner une bonne correction. Il n’avait jamais utilisé ses poings pour une cause aussi juste. Et il semblait sans cesse entendre la voix aiguë et imbibée de whisky de son père qui lui chantonnait dans l’oreille tandis qu’il le soutenait sur le chemin du retour à la maison. Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça, petit gars ? Tu te crois plus malin que les autres ? Hector n’avait jamais pris la peine de lui demander ce qu’il voulait dire exactement, mais aujourd’hui, en voyant l’extrême faiblesse de June, la triste topographie de son corps amoindri sous le couvre-lit, son besoin désespéré de croire, il se dit qu’il comprenait enfin de quoi le vieil homme parlait : la vie.
La vie, encore invaincue. Pas seulement plus forte que June mais que lui aussi. Il ne s’était tiré facilement de rien, et il aurait pu prendre un nombre incalculable d’exemples dans sa propre existence pour le démontrer. Son étrange bonhomme de père avait follement supposé qu’il appartenait à la cohorte des immortels (bien que d’une catégorie manifestement inférieure), mais ses pairs (dans l’armée, chez Smitty) avaient sans doute entretenu le même genre d’illusion, en voyant comment il échappait par miracle aux dangers, ou à quelle vitesse ses blessures guérissaient ; peut-être certaines infortunées s’étaient-elles retrouvées entourées d’une aura de lumière après l’avoir un temps accompagné, nimbées du rayonnement que donne la persévérance. Mais si les choses avaient parfois duré, ce n’était pourtant pas grâce à lui. Il n’avait jamais réclamé pareille persévérance. Il aurait mieux valu pour toutes ses connaissances qu’il soit mort à la guerre, ou dans l’incendie de l’orphelinat, ou encore sous le pare-chocs de Clines à la place de l’innocente Dora. Et donc aujourd’hui, parvenu à la fin de ce séjour, face à la mort prochaine de June, il était prêt à se dépouiller de ce manteau qui lui avait été mystérieusement offert. Il allait disparaître en même temps qu’elle. Se cacher ne suffirait plus. Une autre bonne âme ferait son apparition sur le chemin de sa damnation, et le cycle infernal recommencerait. Tandis qu’ils roulaient vers Sienne, il avait commencé à faire le tour de l’idée, et maintenant, il était sur le point de se décider. Cela flairait encore l’imagination adolescente, mais il savait que cela devrait être spectaculaire : par exemple, accélérer avant un virage serré dans les collines et passer de l’autre côté du parapet qui volerait en éclats. Attacher de lourdes chaînes à ses chevilles avant de se jeter dans la mer. Poser doucement la tête sur le rail métallique et attendre le fracas du choc. Il avait en fait déjà essayé une fois pour de bon, juste après la mort de Sylvie, accrochant la corde à une branche d’arbre à bonne distance de l’orphelinat (pour qu’aucun enfant ne puisse le voir pendu) puis la nouant fermement, mais quand il avait donné un coup de pied dans le tabouret qu’il avait apporté, les tendons de son cou s’étaient raidis et lui avaient écrasé la trachée-artère, et au bout d’un moment il lui avait fallu couper la corde pour se libérer. Il avait le cou marqué par un collier de futilité, le cœur lourd du poids de la défaite. Car qu’y avait-il de pire que la mort si ce n’est ne pas réussir à se la donner ?
Mais il ne montrerait plus de persévérance désormais.
June s’agita et gémit affreusement. Il savait déjà ce que signifiait ce cri. Les effets de la morphine étaient en train de se dissiper.
« Nicholas, haleta-t-elle. Tu es là ? »
Il s’immobilisa, ne voulant pas la détromper. Elle perdit à nouveau connaissance. Il se précipita dans l’escalier et traversa la place jusqu’à la gelateria la plus proche. Il lui rapporta un double cornet de sorbet au limone dont le parfum rafraîchissant suffit à l’arracher au sommeil. Elle s’assit seule sur son séant et le lui prit des mains sans hésiter, léchant sa glace avec l’avidité et la gourmandise d’un enfant. Son monde était en train de rétrécir, concentré sur les choses les plus simples. Un goût à la fois sucré et acidulé. Une salve de fraîcheur dans sa gorge déshydratée. Parfois, on ne pouvait rien faire de mieux qu’offrir un petit réconfort. Tandis qu’elle mangeait son gelato, il lui prépara une forte dose de morphine, et quand elle eut terminé, elle le surprit en le serrant de toutes ses forces entre ses bras avant de se rallonger. Elle se retourna même toute seule quand elle vit qu’il avait une seringue à la main.
« Nicholas est-il revenu ? demanda-t-elle un peu plus tard, regardant derrière lui, fouillant les recoins de la chambre, les pupilles écarquillées et noires.
– Pas encore.
– Il va revenir, j’en suis sûre.
– Oui, répondit-il, en la regardant droit dans les yeux. Il va revenir. »
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