Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 15 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 15

15

 

Ils roulaient à ce qui apparaissait à June comme une vitesse vertigineuse. Vraiment splendide. C’était dimanche matin et l’autostrada était encore presque déserte. Le ciel miroitait, telle une voûte d’un bleu électrique. Ils filaient en direction du nord. Elle ne s’asseyait plus devant, à côté d’Hector, mais s’allongeait sur le flanc, sur la banquette arrière de la berline, soutenue par les oreillers qu’il avait achetés au gérant de la residenza à Sienne. Il lui était trop inconfortable de rester assise ou étendue sur le dos ; en relevant les genoux vers la poitrine, elle pouvait serrer les mains autour de ses cuisses et parvenait à se maintenir en équilibre en exerçant le genre de pression qu’on utilisait sur une vilaine plaie ou une blessure. En l’occurrence, c’était elle-même la blessure, mais Hector ne lésinait pas sur la morphine et, bien que la douleur soit constante, elle restait en sourdine, et ce qu’elle ressentait surtout dans son abdomen, ses membres, son bas-ventre et son cou, c’était une sorte de poids inamovible, une densité inéluctable qui, tout en demeurant fantomatique, s’incarnait dans une voix de femme : Je suis là, je suis là, je suis là.

Elle y entendait la voix de Sylvie, puis celle du cancer et, finalement, une version de la sienne propre. C’était une voix plutôt mélodieuse, et en même temps, dénuée de tout sentiment humain, ses notes s’égrenant froidement entre ses os. Mais elle pouvait le supporter. Elle pouvait tout endurer maintenant. Même si elle n’était guère capable de faire plus de dix pas de suite, sa volonté restait intacte, et peut-être même plus forte encore, convaincue qu’elle était que, si elle pouvait rester sur le qui-vive et adapter ses pensées aux nécessités de chaque moment, passer de l’un à l’autre sans fléchir, la concentration de son esprit resterait telle que son corps ne pourrait pas céder. Pourquoi se rendre ? Ce n’était pas toujours le cas. Elle n’était pas folle. Bien qu’elle réussisse à peine à faire la différence entre la veille et le sommeil, chacun des deux états désormais si perméable qu’elle pouvait fermer les yeux tout en continuant à voir, elle était sûre de ne pas se tromper. Elle demeurait persuadée qu’elle pourrait tenir encore longtemps, peut-être indéfiniment, chantonnant de concert avec la voix qui lui résonnait dans la tête et restant ainsi en prise avec le présent. Ne jamais lâcher la barre.

Elle se réjouissait à l’idée d’arriver à Solferino quelques heures plus tard, parce qu’elle pourrait alors se reposer, et tout de même profiter de la lumière pour voir l’église. Ou bien ils prendraient leur temps, peut-être même laisseraient-ils cette visite pour le jour suivant ou celui d’après, et elle se dit soudain qu’à la place d’une auberge ou d’un hôtel ils pourraient séjourner dans un studio, un appartement ou même une villa – ils avaient suffisamment d’argent – où Hector cuisinerait de nouveau s’il le souhaitait, pour préparer ce ragoût du campeur qu’elle aimait tant à l’époque et aimait encore aujourd’hui pour son fumet sucré, parfumé de tomate, et aussi pour la façon dont il avait su lui mettre l’eau à la bouche dans le petit pavillon de chasse comme si elle allait effectivement se remettre à manger.

De fait, Hector était extrêmement gentil à son égard, voire galant, sortant de l’autoroute pour des arrêts qu’elle n’avait pas eu besoin de réclamer et l’aidant à s’asseoir ou à s’extraire de la banquette si basse de la voiture. Il avait même malmené un caissier grognon qui avait fait une remarque quand elle avait maladroitement laissé tomber sa monnaie et, la main crispée sur son col de chemise depuis son côté du comptoir, il l’avait enjoint en anglais de se montrer un peu plus poli, ce que le type, étant donné son expression, sembla comprendre parfaitement. Une villa serait peut-être la meilleure solution parce qu’ils pourraient s’asseoir ensemble dans le jardin et reparler enfin de tout ce qu’il s’était passé entre eux. Ils auraient toute la place disponible également, au cas où Nicholas changerait d’avis et déciderait de les rejoindre en train à Solferino.

Le jeune homme avait dit qu’il voulait venir visiter cet endroit avec elle, mais il décida finalement que rester à Sienne pour continuer à travailler dans cette galerie d’art à la mode et se faire seul une place au soleil était sans doute ce qu’il pouvait faire de mieux en ce moment. Au bout du compte, il était entendu qu’il rentrerait à New York. Elle regrettait maintenant d’avoir vendu son affaire, mais bien sûr, il pouvait en entreprendre une nouvelle. Il vaudrait même mieux qu’il lance la sienne et ne vende plus que des pièces haut de gamme, au contraire de ce qu’elle avait choisi durant des années. Il avait promis de tout faire pour éviter les ennuis, d’écrire aussi régulièrement qu’autrefois et, en contrepartie, elle ou son notaire lui enverrait l’argent dont il pourrait avoir besoin. Sans doute Nicholas s’était-il montré un peu égoïste et gourmand, et ses demandes avaient-elles été assez exorbitantes, mais au bout du compte, tout finirait par lui revenir, et il n’y avait donc aucun réel obstacle sur son chemin, pourvu qu’il réussisse à s’amender. Elle était certaine qu’il réussirait à dominer ses mauvais penchants.

Hector l’avait ramené à l’hôtel pratiquement au milieu de la nuit et escorté jusqu’au lit de sa mère, la main posée sur son épaule, et bien qu’elle ne soit que l’ombre d’elle-même, elle s’anima soudain en le revoyant, avec l’impression que ses jambes étaient assez vigoureuses pour gravir un escalier quatre à quatre. Elle ressentit une grande joie en contemplant ce visage encore juvénile et beau (malgré quelques ecchymoses dues à une récente chute de scooter) tout en lui tenant la main pendant qu’elle écoutait ses récits de voyages à travers la Grande-Bretagne et le reste de l’Europe. Comme elle avait bien fait de se montrer si persévérante dans sa correspondance avec lui ! Elle se réjouit qu’il ne s’étende pas sur l’épisode de la chute de cheval et que sa jambe paraisse parfaitement guérie. En fait, il n’avait pas l’air de boiter du tout quand Hector le reconduisit mais il s’appliquait peut-être particulièrement pour cacher son infirmité à sa mère.

Elle était désormais plus persuadée que jamais que le cauchemar de la mort de son fils et celui du coup de téléphone au milieu de la nuit avaient été les conséquences des doses quasi mortelles de la chimiothérapie que le Dr Koenig l’avait convaincue d’accepter à l’époque. Mais elle voyait clairement aujourd’hui que cet horrible cauchemar avait fonctionné comme une alarme, un sérieux avertissement de son inconscient : il lui fallait faire amende honorable avant qu’il ne soit trop tard.

La seule chose qui l’étonnait, c’était sa surprenante sérénité face à la maladie de sa mère. Elle en avait même été franchement abasourdie au début. Même si elle ne cessait de lui répéter que tout irait bien et qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiète, elle trouvait décevant qu’il ne lui demande pas une seule fois comment elle se sentait ou quel était le pronostic. Par ailleurs, même s’il conservait un front calme et parlait d’une voix douce alors qu’il était debout auprès d’elle sous le grand baldaquin, sa main dans la sienne paraissait moite et agitée de tics nerveux, comme s’il avait souhaité s’enfuir loin d’elle. Et pourtant, elle le comprenait, honnêtement et au plus profond d’elle-même : il devait avoir été sacrément effrayé de la voir dans cet état et de sentir dans son cœur qu’il n’y avait plus aucun espoir. Il avait peine à la regarder dans les yeux. Mais quand elle lui dit qu’il devrait la laisser se reposer et s’en aller, il l’embrassa, se penchant pour poser rapidement un baiser sur son front, et avec courage il retint tout halètement et tout cri, ne marqua pas la moindre hésitation, et donna ainsi paradoxalement la preuve qu’il était bien son fils.

Il y aurait peut-être aussi un avenir. Hector, remarqua-t-elle, lui avait même donné de l’argent avant son départ, et il fallait qu’elle pense à le remercier (ce qui, dans son cas, était un peu comme tenter de se remémorer chaque cliché après avoir brièvement parcouru une seule fois du regard une pile de photographies sans point commun), à le remercier de s’être montré compréhensif dans des circonstances déroutantes pour n’importe quel homme et pour lesquelles il n’était assurément pas préparé. Elle ne cessait de se répéter qu’il ne fallait pas le pousser à aller vers Nicholas. Ils étaient tous deux des solitaires, ils n’avaient évidemment aucun besoin l’un de l’autre pour l’instant, et il n’y avait rien à gagner à forcer les choses. Si l’un des deux devait tenter un rapprochement, elle s’imaginait qu’un jour ce serait Hector qui rechercherait Nicholas, qui désirerait tout comme elle établir une dernière communication avec son fils, ne serait-ce que pour ne pas mourir seul. Elle avait eu tort de croire qu’elle pourrait préférer une fin solitaire parce que, aujourd’hui, l’idée même la terrifiait, lui faisait penser que ce serait l’horreur ultime. Mais cette menace n’était plus à l’ordre du jour.

« Tu ne m’as pas dit ce que tu pensais de lui, demanda-t-elle. Cela a dû être étrange pour toi.

– Je suppose que oui », répondit Hector une main posée sur le volant, l’autre tenant une canette de bière. Elle ne s’inquiétait guère de le voir boire en conduisant. Il était paisible. Ni maussade, ni fâché, et pour la première fois elle lui trouvait même un air presque satisfait bien qu’un peu las, comme si les longues heures passées avec Nicholas jusqu’au petit matin avaient représenté pour lui un effort justifié. Quelque chose dont il se réjouirait pour toujours.

« Je suis tellement heureuse de l’avoir trouvé en bonne santé. Sa jambe paraissait complètement guérie.

– Hum hum.

– Tu n’as pas l’air convaincu.

– T’occupe pas de moi. Tout va très bien aller pour Nick.

– Je suis sûre que tu me l’as déjà dit, mais j’oublie tout. Avez- vous beaucoup parlé ensemble ?

– Non, pas beaucoup.

– Il a dû poser des questions. À ton sujet, en particulier.

– Quelques-unes.

– Je suppose que tu ne lui as pas dit que tu étais son père.

– Non.

– Je crois qu’il a dû deviner quelque chose, de toute façon.

– Comment ça ? demanda Hector après une longue rasade.

– Quand Nicholas a fini par revenir, quand tu me l’as ramené très tôt ce matin, je lui ai demandé la même chose. Je l’ai interrogé sur ce qu’il pensait de toi. Et tu sais ce qu’il a répondu ? »

Hector secoua la tête.

« “C’est un type bien que tu as là, maman. Il saura s’occuper de toi. Ne le laisse pas partir.”

– Il est incroyable, ce Nick.

– Tu l’appelles toujours Nick. J’aime ce son. C’est joli à entendre.

– Ouais… », grommela-t-il, et elle eut distinctement l’impression qu’il souhaitait changer de sujet. Mais elle n’était pas encore prête à lâcher le précédent. En ce moment précis, elle ne ressentait quasiment ni gêne ni douleur, même les joints d’expansion de la route ne lui causaient aucun tremblement quand ils roulaient dessus à toute allure. Elle avait aussi soudain l’impression que son cerveau fonctionnait de nouveau correctement, ou qu’au moins, il était en prise, ses pensées s’imbriquaient, progressaient, avaient une certaine force.

« Peut-être qu’un jour tu auras envie de le revoir.

– Ça m’étonnerait.

– Mais pourquoi ? Rien ne te forcera jamais à lui dire la vérité. Vous pourriez être amis, tout simplement. Quelqu’un qu’il pourrait contacter, en cas de besoin. Il a manifestement du respect pour toi.

– Je crois pas que ça arrivera.

– Pourquoi pas ? Parce que tu ne veux pas de cette responsabilité ? Tu n’en aurais aucune. Il aura suffisamment d’argent. Tu n’aurais rien de spécial à faire. Je me dis seulement que tu pourrais t’arranger pour qu’il sache où te trouver. S’il avait envie de te parler. Je voudrais que tu lui dises, ou qu’au moins mon notaire lui dise, où tu te caches. »

Hector freina d’un coup sec et ralentit si brusquement qu’elle dut lever l’avant-bras et se retenir à l’appuie-tête du siège avant pour ne pas s’écraser contre le dossier. Le bas-côté était très étroit à cet endroit d’un pont interminable qu’ils étaient en train de franchir. Ils s’étaient arrêtés entre la route à deux voies, et la vallée et les champs cultivés s’étendaient majestueusement sous leurs yeux. Il coupa le moteur, sortit et ouvrit la portière arrière. Un camion passa à toute vitesse dans un grondement de tonnerre en faisant beugler son klaxon, et il manqua de le renverser de seulement quelques centimètres. Hector ne broncha pas, il ne sembla même pas le remarquer, son regard furieux tout entier concentré sur elle tandis qu’il se penchait pour lui parler.

« Il va falloir que tu arrêtes tout de suite de parler de lui et moi, dit-il avec rudesse. Sinon, ça va pas marcher entre nous. Je te l’ai retrouvé, mais ça s’arrête là.

– Tu n’éprouves donc aucun sentiment pour lui ? Rien du tout ?

– Je veux pas le revoir, compris ? cria-t-il avec plus de véhémence qu’il n’en avait manifesté depuis leurs retrouvailles. Je veux plus penser à lui. Il est parti d’un côté, et nous de l’autre.

– Nous pourrions aller le rechercher.

– C’est ça que tu veux ? Demi-tour et je te ramène. Je peux le faire. Alors ? »

Elle ne parvint pas à répondre et elle crut qu’il allait claquer la portière et disparaître pour toujours, mais à la place, il s’accroupit sur le côté de la voiture, la tête baissée, avec cet air d’épuisement qu’elle avait toujours su mettre à profit. Pourtant ce n’est pas ce qu’elle aurait aimé voir à ce moment-là. Une voiture passa en trombe, une fois de plus trop près.

« Ne reste pas là, je t’en prie ! » le supplia-t-elle. Deux voitures de plus filèrent à vive allure, une dans chaque direction, le klaxonnant chacune son tour parce qu’il gênait la circulation. « S’il te plaît, Hector. Je ne sais pas ce que je ferais s’il t’arrivait quelque chose. Je ne pourrais même pas te conduire à l’hôpital. Je t’en prie ! »

Il finit par se remettre au volant. Il les conduisit de l’autre côté du pont et s’arrêta de nouveau sur l’herbe du bas-côté. Il coupa le moteur, sortit de la voiture et s’enfonça dans les bois. Elle s’apprêtait à lui dire qu’elle regrettait de l’avoir mis dans cet état, qu’elle lui était infiniment reconnaissante de tous ses efforts, qu’il avait été absolument merveilleux avec elle alors que tout ce qu’elle avait à offrir était cette mission épuisante et peut-être perturbante, mais son corps s’était soudain rappelé à son attention, elle frissonna de douleur et, avant qu’elle ait pu trouver les mots, il avait déjà disparu.

S’apercevant qu’il n’était toujours pas revenu un quart d’heure plus tard, elle glissa ses pieds enflés dans ses ballerines et s’extirpa de la voiture. Elle marcha dans la direction où il était parti et trouva un sentier qui serpentait dans les hautes herbes et s’enfonçait dans la forêt. À l’orée du chemin, les broussailles étaient piquantes et touffues, et elle pensa ne pas pouvoir les traverser, mais ensuite, les ronces cédaient la place à des sapins dont les hautes cimes, sombres et fraîches, surplombaient le reste du bois. Le sol était couvert d’aiguilles molles, et il descendait en pente rapide vers le fond de la vallée, si bien qu’elle dut avancer de côté pour ne pas risquer de glisser ou de tomber. Ses jambes flageolaient, et à chaque pas, pourtant mesuré, des élancements lui parcouraient le ventre, le dos et le cou, mais elle serra les dents et se dit, comme elle l’avait fait toute sa vie chaque fois qu’il lui fallait persévérer, que c’était de nouveau la guerre, ces quelques jours entre le moment où elle avait perdu son frère et sa sœur dans ce train et celui où elle avait rencontré Hector sur la route ; chacune de ses cellules était alors assiégée par la faim et la peur mais elle restait résolue à ne pas flancher, et jamais elle n’avait baissé les bras.

Pourtant, un terrible pressentiment au sujet d’Hector l’envahissait ; elle pressa le pas et trébucha sur une racine au milieu du chemin. Elle tomba sur les mains. Un affreux couinement aigu lui déchira la gorge. Son poignet gauche lui semblait cassé. Elle le comprima entre ses doigts pour réduire la douleur. Relevant les yeux, elle crut distinguer quelque chose entre les branches d’un vert argenté, et elle se releva, sourde à sa souffrance, ou plutôt se forçant à l’accueillir différemment, comme s’il s’agissait d’une incarnation de la partie la plus dure de son être, celle qui avait régenté la majeure partie de sa vie : cette femme froide, parfois cruelle, qu’elle avait aveuglément suivie, dont elle s’était fait une amie et qui lui donnait aujourd’hui l’envie de s’attacher à elle pour se punir.

Le bosquet de sapins s’éclaircit, la pente se transforma en un terrain aride plus plat, plus ouvert, et elle se retrouva en train de se frayer un chemin à travers des buissons de romarin pour apercevoir une corniche rocheuse. À sa droite, elle distinguait encore le pont qu’ils venaient de traverser, à la même hauteur qu’elle, mais droit devant, elle ne voyait qu’un grand espace vide, avec en toile de fond de belles collines jaunes et ondoyantes, parsemées de champs bien verts et de fermes aux toits de terre cuite, un panorama qui ressemblait aux paysages de troisième ordre qu’elle avait souvent vendus dans son magasin, sauf que celui-ci était marqué par un coup de pinceau sombre au premier plan, une touffe de cheveux roux, le sommet de la tête d’un homme qui flottait étrangement au-delà de la corniche. Que faisait-il ? Soudain, une flèche de panique lui traversa la poitrine et elle cria son nom, mais il ne répondit pas. Elle s’avança prudemment sur la plateforme rocheuse, mais une fois là, elle se laissa tomber sur les genoux à cause du vertige, les hauts nuages se déformant sous ses yeux dans le ciel. Il lui fallut ramper jusqu’au bord. En contrebas, sur une langue de rochers affleurants, Hector était assis, les jambes pendant dans le vide au-dessus de la paroi abrupte. Il but une dernière rasade de la bière qu’il avait apportée avec lui avant de lancer la canette dans l’abîme. Elle n’entendit aucun fracas de chute.

« S’il te plaît, Hector », dit-elle en s’agrippant craintivement au granit battu par les intempéries. Bien que la roche ne soit que légèrement inclinée, June était sûre qu’elle allait tomber. De plus en plus agitée, elle se sentait incapable de concentrer son attention sur l’horizon. « Remonte, je t’en prie. Il nous reste encore beaucoup de kilomètres pour atteindre Solferino. Je ne te parlerai plus de toi et de Nicholas. Je me tairai, je te le promets. Allons-y maintenant, d’accord ? S’il te plaît, Hector. Je ne me sens pas très bien sur ces hauteurs… »

Elle se mit à pleurer, et le flot soudain de ses larmes la prit par surprise, parce qu’il n’y avait là ni but, ni calcul, ni stratagème, rien que l’épanchement involontaire d’une femme épuisée. Sa joue était appuyée contre la gigantesque pierre tombale du rocher tiédi par le soleil. Un signe pour eux deux. Elle allait assister à sa disparition, au moment où il quitterait ce monde. Mais il se releva et, sans la moindre considération pour le danger de sa position ou son équilibre instable, il se retourna et se hissa sur la corniche.

« C’est bon, dit-il, sa main puissante posée sur son dos. T’en fais pas.

– Je suis navrée de ce que j’ai fait.

– Tu m’as rien fait du tout.

– Mais si !

– Je vais me débrouiller.

– Il ne s’agit pas de Nicholas ! » dit-elle dans un souffle. Elle allait ajouter quelque chose, tout lui dire peut-être, mais elle fut prise d’une violente quinte de toux, ainsi que cela lui arrivait de plus en plus souvent depuis quelques jours. C’était un peu comme si elle avait puisé à sa dernière source d’énergie, toussant si violemment que du sang commençait à affluer, et il la prit dans ses bras et la retint pour qu’elle ne se cogne pas contre le rocher.

« De quoi alors ? murmura-t-il, les yeux écarquillés et illuminés de l’intérieur par un éclair de peur. C’est à propos d’elle ? »

Mais elle ne réussit pas à répondre, elle pouvait à peine respirer, et il continua de lui tapoter et de lui caresser gentiment le dos, et ce fut à cet instant qu’elle décida de ne pas dire un mot de plus, de se retirer dans les anneaux de son corps toujours plus distendus. Ce tas de corde effilochée. Elle ferma les yeux, tenta de remplir ses poumons, une fois, puis une autre. Il la souleva sans peine et elle sentit sa force tandis qu’il la portait sur son dos à travers les arbres. Craignant d’être prise de nausées, elle ne voulait plus ouvrir les yeux. Il la déposa sur la banquette de la voiture entre les oreillers. Il fit tourner le moteur et reprit la route dans la même direction.

Le trajet se déroula sans heurts, ce qui permit à June de s’apaiser. Il lui proposa de s’arrêter dans la ville suivante pour trouver un médecin, mais elle secoua la tête. Il ne lui restait guère de temps pour les pauses. Elle ne se rappelait quasiment rien de ce qui s’était passé au cours des trente-six dernières heures, elle ne se souvenait même pas d’avoir dit au revoir à Nicholas. Mais elle savait au moins une chose : elle était à bord d’un frêle esquif, avec un goût de sang dans la bouche, semblable à celui d’une vieille pièce de monnaie sur la langue. Est-ce qu’il lui serait accordé le droit de traverser ? Sa famille l’attendrait-elle ? Les Tanner ? Ses parents ne pratiquaient aucune religion, elle non plus d’ailleurs, mais il semblait raisonnable de penser qu’elle allait désormais devoir rendre des comptes sur tout ce qu’elle avait fait durant sa vie, et se demander si l’équilibre de ses actions se révélait positif, humain. Les referait-elle, ou bien étaient-elles suffisamment regrettables pour qu’elle les renie, qu’elle essaie une fois de plus de les oublier ?

Hector jetait un coup d’œil dans le rétroviseur environ tous les vingt kilomètres pour voir si June était toujours éveillée, mais il voyait seulement sa bouche, ouverte ou fermée suivant la profondeur de son sommeil, sa tête dodelinant de droite et de gauche. Il avait du mal à croire à ses regrets pour ce qu’elle lui avait « fait », se disant que, comme d’habitude, elle manœuvrait pour arriver à ses fins, soucieuse avant tout de le pousser à continuer. Et pourtant son cri avait semblé aussi authentique que sa douleur physique, dont il avait appris en temps de guerre comme en temps de paix (si on pouvait considérer que les heures passées chez Smitty appartenaient à la seconde catégorie) qu’elle était aussi efficace qu’un sérum de vérité. Avait-elle dit à Dora quelque chose de blessant à son sujet ? L’avait-elle torturée en lui parlant de leur brève union et de l’existence de Nicholas ? Elle en était tout à fait capable. Il aurait voulu être en colère après elle, et une vague de chaleur lui remonta le long du cou mais ne réussit pas à se transformer en rage ou en quoi que ce soit. Quelle importance désormais ? À partir de maintenant, il n’y avait plus qu’eux deux, deux âmes dans un tonneau qui flottait sur le dernier tronçon de la rivière, tourbillonnant lentement dans les remous les plus calmes avant d’être entraîné vers les chutes.

En vérité, c’est lui qui aurait dû demander à June de lui pardonner pour cette dernière nuit. Son égoïsme forcené et son besoin de l’amour de Sylvie lui avaient fait négliger sa tâche : il devait chaque soir inspecter les poêles de l’orphelinat, et l’un d’eux avait soudain explosé dans les flammes. Comme maigre lot de consolation, il avait offert à June ce triste mariage et leur union plus triste encore, dont il aurait bien dû savoir qu’il n’en tirerait que des ennuis. Il n’avait aucune peine à imaginer comment elle aurait pu mener une existence complètement différente s’il avait seulement su s’esquiver : elle aurait pu connaître une adolescence paisible et relativement sereine, avoir une famille et un mari ; et puis maintenir le lien avec Sylvie, qui aurait environ soixante-dix ans aujourd’hui, et aurait été une grand-mère ou une grand-tante gâteuse pour les enfants de June, qui n’aurait alors jamais songé à s’enfuir. Mais dans la réalité du moment, dans ce temps qui se resserrait, June avait fini (de son propre chef ou non ?) par se retrouver auprès de lui, pitoyablement dépendante d’un homme qui, en trois ou quatre secondes, pouvait s’éloigner de la perche qu’il avait désespérément demandé qu’on lui tende quelques instants plus tôt.

Et donc il sentait qu’il avait bien fait, qu’il s’était même montré juste en lui ramenant Nick une dernière fois. À Sienne, il avait rejoint Bruno sur la place. Il lui avait raconté comment, après lui avoir parlé dans le café, Nick s’était précipité à l’hôtel pour y arriver avant lui et avait fait signer les chèques de voyage à June. Bruno hocha la tête, sans même demander à Hector ce qu’il comptait faire, et lui dit qu’il avait une idée de là où ils pourraient le trouver : certaines boîtes de nuit étaient les repaires favoris des étudiants et autres jeunes fêtards. À l’hôtel, June s’était levée, puis endormie de nouveau et relevée, Hector était allé lui chercher un autre gelato avant de l’assommer pour le restant de la nuit avec une nouvelle dose bien tassée. Il avait commencé à boire dans la chambre, quatre canettes de bière pour remplir son estomac vide, mais il n’avait pas encore atteint le point de satiété, cette impression d’être complètement noyé dans l’alcool, comme un corps resté trop longtemps immergé dans l’eau. Il buvait parce qu’il voulait être sûr de ne pas hésiter quand il reverrait le jeune homme, de ne pas le laisser s’en aller sans poser une lourde main sur son épaule, comme n’importe quel père déçu. Il voulait aussi le regarder une dernière fois, lui dire un dernier mot, non pas dans le but de le réformer mais plutôt dans celui de lui annoncer de mauvaises nouvelles, de lui transmettre la malédiction du monde.

La première boîte où ils tentèrent leur chance était presque déserte et silencieuse, mais il était encore tôt, pas même 23 heures. Vers minuit, Bruno proposa d’en essayer une autre, non loin de là. Il y avait plus de monde, l’atmosphère était enfumée, la piste grouillait de danseurs, ce qui les empêcha d’aller jusqu’au fond de la salle. Ils restèrent sous une voûte, tout près de l’escalier qui conduisait au sous-sol. Ils commandèrent à boire et se tinrent dans un endroit stratégique devant lequel devaient passer tous ceux qui voulaient s’approcher du bar. Mais au bout d’une heure, Bruno cria pour couvrir le vacarme de la musique qu’ils devraient essayer un autre night-club, et Hector accepta. Il était en train de finir les dernières gouttes de son verre quand Bruno lui tapa sur l’épaule.

C’était Nicholas qui entrait en compagnie de Laura, la jeune femme de la galerie. Bruno fit un pas en avant mais Hector le retint et le força à rester dissimulé dans l’ombre avec lui. Quelque chose lui donnait l’envie d’observer le garçon pendant quelques instants de plus. Y avait-il une lueur d’autosatisfaction sur son visage ? Le rayonnement d’une absence totale de culpabilité ? Le jeune couple paraissait satisfait, heureux même, comme s’ils ne connaissaient aucun souci, enfin Nicholas au moins. Il paraissait plus grand, se tenait plus droit que lors de leur première rencontre, comme s’il était renforcé par une toute nouvelle armature – sans doute l’étayage de nouveaux fonds. Hector comprit que Laura n’en savait absolument rien, à voir la façon dont elle resplendissait quand il l’embrassait, peut-être plus passionnément que n’importe quel autre soir, et quand le jeune homme leur commanda à boire et proposa un toast, Hector comprit que la dernière heure de Laura était arrivée pour Nicholas. Il s’apprêtait à la quitter, comme tout le reste.

Devant l’étroit comptoir, une bagarre éclata soudain, deux hommes vêtus de chemises criardes se mirent à se bousculer et à s’insulter. D’après les couleurs de leurs vêtements, ils appartenaient à des contrade différentes. À moitié ivres, ils s’étreignirent sans se porter ni coups de poing ni coups de pied, comme s’il existait un code implicite de bataille : ils se contentèrent de s’empoigner d’une façon mécanique et théâtrale, un peu comme dans un film muet. Mais en reculant, ils heurtèrent violemment Laura qui renversa son verre sur Nicholas, et une grosse tache sombre s’étendit de sa chemise bleu ciel à son pantalon en lin blanc. L’homme de la contrada était tout petit et râblé et il leva les mains pour s’excuser, mais Nicholas continuait de lui crier dessus, tirant sur le pan de sa chemise pour lui montrer qu’elle était trempée, et la scène se serait sans doute terminée rapidement si le jeune homme n’était entré dans une colère insensée. Il repoussa même Laura qui tentait d’essuyer les dégâts tandis qu’il s’en prenait à l’inconnu. Beaucoup plus grand que son adversaire, Nicholas le réprimanda violemment comme on se fâcherait contre un enfant et, lors d’une pause musicale, Hector se rendit compte qu’il s’adressait à l’autre en anglais, mais cette fois avec un accent britannique plus marqué que précédemment, et même si Hector n’avait pas assez voyagé pour se faire une idée de sa provenance exacte, il aurait dit que c’était un parler ouvrier, le genre d’accent qu’on entend sur les docks ou dans les bars mal famés.

Cela laissa Hector perplexe. Nicholas était un escroc doué et insaisissable (à en croire les documents rassemblés dans le classeur de Clines), mais ce tempérament soupe au lait ne collait pas avec le reste, sans parler de la description de l’enfant sensible, paisible et de tempérament artistique qu’avait toujours décrit June. Ce n’était pas le genre de type à gratter une allumette là où ça pouvait être dangereux. À son crédit du moment, il fallait remarquer qu’il était d’une agressivité impressionnante, si bien que les deux hommes des contrade et leurs copains respectifs furent un instant réduits au silence, légèrement étonnés qu’un étranger solitaire ose leur parler sur ce ton. Mais assez rapidement, voyant que Nicholas s’obstinait, ils se mirent à le bousculer et la colère se lut sur leurs visages. C’était une boîte d’habitués après tout et comme toujours, ce genre d’endroit avait ses lois internes, Hector s’en aperçut en observant la façon dont le barman et les videurs laissaient faire et reculaient d’un pas. Un certain type de visiteur pourrait facilement s’y attirer des ennuis.

À l’évidence, Laura le savait, et elle s’était interposée entre Nicholas et les autres, les exhortant tous au calme, mais le jeune homme l’écarta pour se planter devant eux. Les cris dégénérèrent en gestes agressifs, bousculades et poings brandis. Instinctivement, Hector se rapprocha et Bruno le suivit. Derrière les hommes de la contrada, quelqu’un s’avança en jouant des coudes, et il poussa l’un d’eux vers Nicholas et Laura, et c’est sans doute ce qui mit le feu aux poudres, peut-être parce que le jeune homme avait remarqué la présence d’Hector. Dès les premiers échanges de coups de poing, Bruno éloigna Laura.

Hector s’approcha pour aider Nicholas, étant donné qu’il était venu pour le ramener, mais, dans la confusion du moment, dans ce chaos de coups, de grognements, de sueur et de bave – une zone où la plupart des gens comme il faut n’auraient perçu que des mouvements brusques et indistincts tandis qu’Hector y voyait un conflit mineur et des images bien nettes, comme un diorama dans lequel il aurait pu se déplacer à son propre rythme et à son gré –, il décida que son aide se limiterait à ne pas laisser Nicholas se faire mutiler ou crever les yeux. Il n’en voulait pas personnellement à ces types de la contrada, et il se contenta de jouer le rôle qu’il avait tenu des quantités de fois chez Smitty : il lui suffit d’empêcher l’un des adversaires de causer un dommage irréparable, les autres autorisant ce touriste à l’air distingué à entrer dans la danse pour protéger le contrevenant et lui épargner quelques coups de poing et de pied. Quand ils s’arrêtèrent, il entraîna Nicholas vers la rue. Bruno et Laura les suivirent de près. Le jeune homme qu’Hector portait comme un sac sur son épaule, tenta de se libérer et se mit à courir, mais il trébucha sur un pavé mal joint et tomba. Il se releva aussitôt pour décamper mais, soudain animé par un désir de vengeance, Hector lui fit un croche-pied qui l’envoya de nouveau violemment valser par terre. Il resta là, immobile, et au lieu de l’aider à se relever, Hector fit peser son genou de tout son poids sur sa nuque.

« Qu’est-ce que vous lui faites ? s’écria Laura. Pourquoi faites-vous ça ? Lâchez-le. »

Hector ne lui répondit pas, mais Nicholas s’en chargea, les surprenant tous en ordonnant à la jeune fille de s’en aller. Il avait le visage tuméfié, la lèvre enflée et entaillée. Sa tignasse était trempée de sueur et il respirait à grand-peine. Laura continuait à hurler à l’adresse d’Hector sans tenir compte de ce que Nicholas lui avait dit, mais il se mit alors à lui crier dessus, l’abreuvant d’insultes si dures et si crues qu’on aurait pu croire que dans des circonstances différentes il lui aurait volontiers tranché la gorge. Elle recula d’un pas, horrifiée, incrédule, s’attendant sans doute à ce qu’il s’explique ou s’excuse, et Bruno décida de son propre chef de la prendre par le bras pour la raccompagner chez elle. Mais elle ne voulut pas le laisser la toucher et elle se mit à insulter Nicholas en italien, lui écrasant les jambes, tentant de lui décocher un coup de pied bien placé. Elle lui cracha même dessus et Hector subit les dommages collatéraux de cette fureur, sans doute décuplée par le fait qu’elle soupçonnait Nicholas depuis le début mais n’avait rien voulu comprendre et qu’elle appréhendait maintenant avec désespoir toute la vraie nature du jeune escroc. Bruno réussit finalement à la circonvenir et l’entraîna au loin, même si elle gardait un œil sur Nicholas, comme si elle n’était pas encore tout à fait sûre de ce qui s’était passé, se demandant peut-être s’il allait la rappeler, affirmer que tout cela n’était qu’un malentendu, que les apparences étaient trompeuses.

« Est-ce que vous allez me lâcher, putain ! s’écria Nicholas, en se relevant après le départ des deux autres. Mais lâchez-moi, bon Dieu ! »

Hector souleva son genou mais il l’agrippa solidement par l’épaule, le forçant à rester penché en avant.

« Où on va ?

– À l’hôtel.

– J’ai déjà dépensé tous les travellers. Je les ai échangés pour payer mes dettes. Il me reste seulement deux cents dollars que vous m’avez filés, c’est tout.

– Donne.

– Ces chèques étaient à moi, vous savez, elle a dit qu’ils étaient à moi. »

Hector lui décocha un coup de poing dans les reins. Nicholas lança une ruade comme s’il avait reçu une balle dans le dos.

« Mais putain de merde ! gémit-il, en mettant un genou à terre. Vous êtes complètement cinglé, bon Dieu ! Tenez, prenez tout et maintenant foutez-moi la paix ! » Il jeta son portefeuille à Hector.

« Tu viens avec moi, annonça Hector en le soulevant par son col de chemise.

– Je ne suis pas celui que vous croyez, s’écria-t-il en s’efforçant de suivre l’allure. C’est pas moi. Je suis pas son fils.

– Je le sais.

– Vous voulez savoir comment je m’appelle ?

– Paul, pas vrai ?

– Ça, c’est un faux. En vrai, je m’appelle Nick.

– Nick ?

– Exact. Vous trouvez pas ça tordant ?

– Si. On y va.

– Mais pour quoi faire ? Elle doit savoir que je ne suis pas lui.

– Tu lui diras où se trouve Nicholas.

– Elle sait où il est ! Il est mort. Ça fait un an qu’il est mort, putain ! On était assez bons potes. Il était vraiment doué. Un peu mou, un peu trop gentil quand il s’agissait de monter un coup, mais je lui apprenais peu à peu le métier. On serait vite devenus un duo d’enfer. On était dans le château d’un lord de fraîche date dans le Sussex. Plein d’objets de toute première bourre. Mais ce con de Nicholas est tombé de cheval, s’est cassé la jambe et, à l’hôpital, un caillot lui est remonté jusqu’au poumon et il a fait une embolie.

– Alors tu t’es mis à écrire à sa mère à sa place.

– Une seule fois. Mais elle a continué, comme s’il était encore vivant. Elle devait pourtant savoir. Alors je lui ai répondu, et elle m’a inondé de lettres qui parlaient de tout et de rien. Elle disait qu’elle était désolée de l’avoir traité comme une merde toute sa vie. Sniff, sniff ! Je lui ai répondu que c’était pas grave. Que je lui pardonnais. Je lui ai pardonné à la place de Nicholas, et c’était pas plus difficile que ça. Quand je lui ai répondu que j’avais son livre, elle m’a envoyé plein de fric. Tant mieux pour moi. Je l’avais gardé seulement parce que Nicholas le trimballait partout avec lui.

– Quel livre ?

– Un bouquin complètement nul sur une vieille bataille dans le nord du pays, en Lombardie. Je suis passé par là d’ailleurs la première fois que je suis venu en Italie. Nicholas disait que c’était un endroit vraiment génial. Mais à mon avis, il avait rien de spécial. J’espérais à moitié qu’il y aurait quelque chose à en tirer.

– Tu l’as encore ?

– Le livre ? Et même si je l’avais… Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

– Tu verras bien.

– Pourquoi vous vous en prenez à moi ? J’ai rien fait que lui donner ce qu’elle cherchait. Qu’est-ce que j’en ai à foutre moi si elle a envie de faire semblant ? D’ailleurs elle a continué sa comédie cet après-midi quand je suis passé la voir. »

Hector se la représenta, semblable à une vague fragile soulevant le drap, parlant à cette silhouette indistincte qui lui tenait la main, tout ce flou lui envahissant la conscience et la mémoire.

« Et si vous me rendiez mon portefeuille, hein ? Puisqu’elle s’en fout, pourquoi vous, vous en auriez quelque chose à cirer ? »

Mais Hector pensait précisément que cela lui importait, et déployant une énergie qui le surprit lui-même, il agrippa Nick par la nuque avec une colère soudaine, et le força à marcher jusque chez lui, puis jusqu’à l’hôtel.

« Mais qu’est-ce que vous me voulez ? Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? Bon Dieu, je vous ai dit tout ce qu’il y avait à savoir. »

Hector ne répondit rien, parce qu’effectivement, il ne cherchait rien à savoir de plus. June n’avait pas besoin d’apprendre tout cela. Et pourtant, il était sûr que ce serait bien pour elle que son fils Nicholas lui rende une dernière visite. Lui apporte un sorbet au citron pour sa gorge desséchée. Lui rende son livre. Qu’il reste avec elle autant qu’elle en aurait la force, et qu’il lui dise tout ce qu’elle voulait entendre.

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