Les Vulnérables
Chapitre 17
17
Tout le monde crut qu’elle avait eu la grippe.
Sylvie elle-même tenta de s’en persuader. C’était la même chose que les autres fois où elle avait tenté de se couper du monde, ni pire, ni mieux. À Seattle, il y avait une période où tous les ans environ elle tombait malade et où elle devait s’appliquer pour se montrer présentable avant qu’Amos ne rentre de son travail au synode. Il était toujours si tendre à son égard, l’inquiétude renouvelée qu’elle soit atteinte d’une maladie chronique lui barrant le front tandis qu’il se penchait pour prendre sa température. Elle travaillait alors comme volontaire dans diverses organisations liées à l’Église, et cela ne posait donc aucun problème qu’elle s’absente un jour ou deux, mais cette fois, elle avait totalement bouleversé ses habitudes et perturbé la marche des choses.
Elle s’était par exemple déclarée incapable de sortir pour embrasser une dernière fois les enfants que les Stolz venaient d’adopter, ce qui acheva de la rendre malade. Les plus jeunes garçons, Sang, Jin et Jung, formaient un trio de joyeux drilles facétieux, sans aucun lien de parenté mais inséparables, qui passaient leur temps à jouer des tours à leurs copains, aux filles et même parfois à leurs aînés, qui les pourchassaient jusque dans les collines pour se venger. Seule Sylvie paraissait épargnée : ni grenouilles dans ses chaussures, ni régiments de grillons sous ses couvertures ; un jour, même Amos avait trouvé un gigantesque nid de branchages posé sur sa chaise dans la salle de classe – les enfants le surnommaient « le Héron » à cause de ses longues jambes maigres d’échassier. Les trois filles étaient les sœurs Kim, qui en compagnie d’une douzaine d’autres tricotaient régulièrement avec Sylvie, et chacune avait confié son ouvrage inachevé à Amos pour qu’il le remette à Mrs Tanner, trois paires de mitaines et de bonnets en laine assortis, de tailles diverses. Les pièces en question étaient si petites qu’elle aurait pu facilement les terminer en une matinée et demandé à son mari de les leur porter à l’aéroport quand il irait travailler à Séoul, mais ses mains étaient agitées de tremblements nerveux et elle dut se piquer les paumes avec les aiguilles à tricoter pour les apaiser, alors qu’elle sautait sans arrêt une maille ou tricotait trop lâche.
Elle s’était déjà retrouvée dans cet état, même si cette fois elle ne ressentait pas cet affaiblissement régulier et généralisé qui l’abattait, mais une crise aiguë, une douleur exacerbée, comme si on avait voulu lui arracher la chair et la peau. Elle dut finalement renoncer à tricoter, son nez coulait et ses yeux s’emplissaient d’un flot de larmes inextinguible qui se poursuivit même quand son irritation s’apaisa. Elle avait la tête lourde, comme prise par un sérieux rhume de cerveau, mais ses membres étaient tour à tour engourdis et fourmillants et, comme chaque fois qu’elle s’était brusquement débarrassée de sa trousse – la jetant cette fois, trois jours plus tôt, dans le feu que les tantines avaient allumé pour chauffer l’eau du bain des enfants –, en moins de vingt-quatre heures, des éclairs alternativement brûlants et glacés s’étaient déchaînés dans tout son corps comme un orage vengeur.
Elle souffrait parce qu’elle le méritait, parce qu’elle en avait besoin, chaque pincement, chaque tremblement, chaque douloureuse crampe provoquée par le manque lui paraissait un juste châtiment, certes, mais aussi le rappel qu’elle était encore pleine d’énergie, qu’elle restait en vie. Elle n’avait pratiquement plus l’espoir d’être mère un jour et elle n’était même plus sûre de vouloir un enfant à elle, mais pour son mari elle continuerait d’essayer. Elle ne parvenait à s’alimenter sans vomir immédiatement que de quelques biscuits salés et de thé au maïs grillé que lui apportait Amos. Il insistait pour la conduire à l’hôpital militaire de Séoul mais elle refusait, craignant que les médecins n’identifient immédiatement l’origine de son mal. D’ici quelques jours, je serai de nouveau moi-même, lui répétait-elle, alors précisément qu’elle redoutait de découvrir qui serait ce moi quand le voile de la maladie se lèverait enfin. Lors des sevrages précédents, elle avait eu l’impression que son âme s’était réduite de moitié, et cette fois le calcul risquait de la laisser exsangue. Elle ne pensait pas qu’il avait deviné. Mais dans tous les cas, c’était sans importance : c’était la dernière fois, elle en avait fini de toute cette laideur et, quand ils rentreraient aux États-Unis, elle se consacrerait de toutes ses forces à aider son mari dans son nouveau ministère. Amos s’était arrangé pour être nommé non plus à Seattle mais au sud-est de l’État de Washington, près de Spokane, où ils se retrouveraient dans un coin complètement perdu au milieu des champs d’orge et de luzerne.
Elle restait confinée à la maison, n’acceptant de voir qu’Amos. Inutile de lui demander pourquoi June ne venait pas faire le ménage ; l’autre matin, les accents sévères de la voix de son mari lui étaient parvenus à travers les brumes de son sommeil agité, ainsi que les chuchotements dociles de June, et quand elle s’était levée, elle avait compris en voyant le visage d’Amos qu’elle ne ferait qu’aggraver les choses si elle tentait de la défendre. Il était en rage contre la jeune fille. Il leur restait à peine deux semaines avant le départ, mais elle essaierait de le convaincre d’ici là de l’emmener avec eux. Cependant, chaque fois qu’elle voulait aborder le sujet quand il lui apportait son thé ou des compresses mentholées pour sa nuque, quelque chose se présentait pour le lui faire oublier – il lui demandait par exemple avec le plus grand sérieux où elle en était de son cycle menstruel, ou il lui disait tout simplement, comme ce matin, qu’il l’aimait, les boucles de ses tempes plus grisonnantes que jamais, ses pommettes décharnées par la fatigue des voyages constants, et elle ne pouvait alors que se dire combien il était parfait, se répéter qu’il n’avait toujours voulu que son bien et celui de tous, qu’il restait l’homme juste et fidèle qu’il n’avait jamais cessé d’être.
Mais regarde-toi, se disait-elle aujourd’hui, en scrutant son cou dans un miroir à main parce qu’il la démangeait terriblement, et qu’elle s’était grattée presque jusqu’à se mettre la chair à vif. Regarde-moi cette Sylvie Binet, deux horribles billes injectées de sang à la place des yeux, les cheveux plaqués par la fièvre, une pâleur de spectre qui ne manquerait pas d’effrayer les petits. Parallèlement, elle se demanda si elle voulait vraiment se rétablir. Amos lui avait expliqué un jour que, même si une chose affreuse lui était arrivée dans sa jeunesse, elle avait su mettre tout cela derrière elle, mais en vérité, elle n’était pas sûre d’avoir la force suffisante. Elle avait souvent l’impression qu’une grande partie d’elle-même était restée pétrifiée sur place et, malgré les apparences, ne s’était plus jamais déplacée. C’était peut-être la raison de son succès auprès des enfants. Cela n’avait rien à voir avec ses cheveux d’or ni avec l’amour qu’elle leur portait : ils savaient instinctivement qu’elle était aussi vulnérable qu’eux, qu’elle recherchait aussi désespérément des liens durables. Elle n’avait jamais fini de grandir. Elle se rappelait qu’en Mandchourie son père lui disait que ce monde était plein de fleurs fauchées encore en boutons, tant de beauté et de grâce gâchées, et que c’était leur humble devoir d’en recueillir autant que possible et de les replanter. Peu importait si elles avaient été foulées aux pieds et déchiquetées. Que le sol soit rocailleux et pauvre. Elle serait leur soleil et leur pluie. Tant qu’elle saurait rester vigilante, tant qu’elle n’abandonnerait pas la partie, les fleurs pouvaient finir par s’épanouir.
Elle était convaincue que cela valait aussi pour les enfants. Mais qu’en était-il d’une adulte comme elle ? Pouvait-on encore replanter son être déraciné depuis si longtemps ? Ou bien fallait-il que quelqu’un soit là à tout jamais pour arracher de sa tige les feuilles en train de pourrir lentement ? Les gens avaient raison de se faire enterrer la plupart du temps dans des tombes peu profondes. Si elle réfléchissait à sa vie d’adulte, c’était une existence faite d’efforts constants et de travail, mais aussi marquée par un irrésistible besoin de s’abandonner. Et si misérable et débauchée qu’elle finisse, si malheureuse qu’elle soit en attendant sa chute finale ou son anéantissement complet, il y avait aussi en elle la veine enfouie d’une sorte de gratitude, un soulagement en quelque sorte à l’idée de trouver encore un chemin qui lui permettrait de se sacrifier.
Hector lui en voulait toujours. Quand Amos avait annoncé leur départ la semaine dernière, ils avaient déjà mis un terme à leurs rencontres – durant la dernière absence d’Amos, elle ne s’était pas présentée à la porte du jeune homme –, et il avait cessé lui aussi de lui parler, l’évitant ostensiblement, s’éloignant de l’endroit où elle se trouvait et filant avec son seau plein d’outils pour accomplir une tâche ou une autre à l’autre bout de la mission. Après le couvre-feu, il avait recommencé à prendre la direction d’Itaewon, et si on pouvait déceler sa colère dans les nuages qui lui assombrissaient le front ou dans sa tignasse en bataille qui lui donnait l’air d’un adolescent boudeur, encore plus jeune qu’il n’était, il continuait à travailler d’arrache-pied toute la journée. Pourtant, il ne lui restait plus grand-chose à faire. Elle ne craignait pas qu’il aille affronter Amos et qu’il lui parle d’eux. Hector n’avait pas la parole facile, c’était le moins qu’on puisse dire. Durant les nuits passées ensemble, ils ouvraient à peine la bouche, et sans crier gare, au bout de la deuxième, il lui avait déclaré qu’ils feraient mieux de ne pas s’engager. Elle ne comprit pas si cela signifiait qu’il ne voulait pas qu’elle revienne.
Et pourtant, c’était bien d’une liaison qu’il s’était agi pour elle, parce que ce n’était pas le plaisir physique qu’elle avait recherché (pourtant plus aigu, plus ardent que tout ce qu’elle avait connu auparavant), mais plutôt la détente de ces heures paisibles passées ensemble après, comme s’ils se laissaient flotter sur des eaux tranquilles plutôt que sur un lit. Il buvait son alcool et elle se sanglait le bras ou la cuisse, et bientôt ils se fondaient l’un dans l’autre, dans l’étroit espace de sa couchette, jusqu’à ce qu’elle ait l’impression de devenir cette étendue liquide et impersonnelle, tous deux de moins en moins humains. Ce sentiment ressemblait à celui qu’elle éprouvait quand elle dormait entre ses parents dans une hutte étouffante d’Afrique de l’Ouest, et que la chaleur de leurs trois corps la mettait dans une sorte de transe enfiévrée : il lui semblait alors entendre le sang courir dans leurs veines comme les murmures d’une vaste rivière. Dans ses rêves, elle devenait cette rivière de sang qui traverse les terres pour gagner l’océan. Car, du plus loin qu’elle s’en souvienne, n’avait-elle pas été dans ces missions le témoin quotidien de l’extrême vulnérabilité du corps, ne gardait-elle pas les images dérisoires de ces visages marqués par la maladie et la faim, par d’impitoyables blessures et par la mort ? Même alors, elle imaginait ce qu’elle pourrait faire pour que les gens au milieu desquels ils vivaient puissent se métamorphoser dans la réalité comme elle le faisait dans ses rêves, qu’ils réussissent à vivre tout en se soustrayant à la vie, et c’est en aidant le révérend Lum à apaiser sa terrible douleur qu’elle avait entrevu pour la première fois le chemin de l’altruisme.
Mais elle était arrivée au terme de toute cette clémence désastreuse. Il lui fallait se libérer maintenant. Elle devait arrêter. Quand Amos s’absenta une nuit entière pour la dernière fois, elle se retrouva sans y avoir réfléchi devant la porte d’Hector après minuit et aperçut à travers les planches disjointes une faible lueur jaune. Elle s’apprêtait à pousser le battant quand elle se vit soudain prisonnière des griffes de la drogue : sa main se mit à trembler, de joie et de peur mêlées. Ses tremblements s’apaisèrent mais un poids lui écrasa soudain la poitrine et elle put à peine respirer. Il lui fallut reprendre le chemin de chez elle en s’appuyant au mur du dortoir et, à peine rentrée, elle tomba à genoux sur le plancher.
Le lendemain après le déjeuner, Hector s’approcha d’elle dans la cuisine et lui demanda où elle était passée. Les tantines ne parlaient pas anglais, mais toutes se rendirent compte qu’il était bouleversé et blessé. Elle se détourna de lui mais il traversa la cour à sa suite, et en une étrange réaction qui fit d’elle le point de mire involontaire de tous les regards, elle pressa le pas jusqu’à presque courir, la poitrine oppressée. Il continua à la suivre jusque chez elle et, sans frapper, il entra et la prit dans ses bras. Il montait de lui une odeur forte et musquée. Elle le supplia de partir, mais il l’embrassa et elle ne put résister, elle se laissa aller à ce baiser. Toutefois, la porte s’était ouverte et tous les enfants qui jouaient dans la cour s’immobilisèrent pour assister au spectacle. Saisie de panique, elle le repoussa avec énergie. Sa main glissa sur la joue d’Hector, mais il recula comme si elle l’avait giflé, et s’enfuit de la maison juste au moment où la voiture qui ramenait Amos passait le portail. Elle ne savait pas si son mari l’avait vu sortir.
Ce ne fut que quelques soirs plus tard qu’Amos lui demanda si quelque chose était détraqué ou avait besoin d’être réparé dans la maison, et quand elle lui répondit que non, il hocha la tête sans insister. Plus tard, Amos la rejoignit dans son lit et voulut faire l’amour. Elle dut le surprendre par l’intensité de ses réactions parce qu’il se montra plus brutal que jamais, si absorbé dans l’action qu’il ne se rendit pas compte qu’il lui serrait la gorge, au point de presque lui faire perdre connaissance. Pourtant elle ne lui avait pas du tout résisté. Il semblait sentir qu’il pouvait exiger d’elle tout ce qu’il voulait, qu’elle se donnerait jusqu’au bout et, dans le secret de la nuit, il se déchaîna, laissant libre cours à cette faim inassouvie qui voulait la posséder tout entière. Il s’endormit en la couvrant à moitié de son corps dans ce lit à une place, et le lendemain matin, tout son côté droit était engourdi. Il s’habilla rapidement, l’embrassa mais évita son regard. Il s’était toujours comporté de cette façon après l’amour, depuis le tout début, une pâle lueur de honte lui traversant le regard. Cela n’avait sans doute rien à voir avec elle, mais cette fois, elle ressentit tout le poids de ses mensonges. Comme s’il avait deviné que quelque chose n’allait pas, Amos la prit dans ses bras et elle s’accrocha à son mari. Que deviendrait-elle sans lui ? Ce même après-midi, alors qu’il emmenait les enfants en balade, elle sortit sa trousse de sa cachette dans la malle glissée sous son lit et elle la jeta dans le feu, consciente des heures de tourment qui l’attendaient mais décidée à ce que ce soient pour toujours les dernières.
Amos lui rapporta du petit-déjeuner un bol de bouillon de bœuf. Suivant la recette coréenne, il était d’un blanc laiteux parce qu’on y avait fait complètement fondre les os. Elle n’en voulait pas, mais il lui demanda d’essayer, et elle en prit une gorgée, puis une autre, le breuvage lui paraissant délicieusement revigorant et salé. Devant l’absence de protestation de son estomac, elle décida de continuer à boire. Mais soudain, elle eut un violent haut-le-cœur et elle dut tout recracher dans la cuvette posée sur la table de chevet. Amos la soutint tandis qu’elle vomissait. Elle s’essuya la bouche, les yeux en feu.
« Je ne devrais pas te laisser seule demain, dit-il. Ton état ne s’améliore pas. »
Il avait à faire un dernier voyage pour visiter deux orphelinats ouverts de fraîche date le long de la côte est du pays. C’était en perspective une bien lente expédition sur les routes difficilement praticables qui traversaient la cordillère côtière et redescendaient dans la péninsule. Il fallait compter trois jours aller-retour.
« Tout ira bien.
– Permets-moi d’en douter. On dirait que tu es à l’agonie.
– Je ne suis pas à l’agonie. »
Il baissa les yeux vers ses mains.
« Tu veux que j’y aille ?
– Bien sûr que non. Il nous reste si peu de temps. Personne ne veut que tu disparaisses pendant trois jours. Ni les enfants ni moi.
– Je peux demander au révérend Kim d’y aller à ma place.
– Tu penses vraiment qu’il en est capable ? Tu crois qu’il sait déjà comment on doit tenir et diriger un orphelinat ? »
Amos ne répondit pas immédiatement.
« Parfois je me demande s’il sait faire autre chose que diriger l’office…
– Et manger…, ajouta-t-elle.
– Tu as raison, il a un appétit féroce ! »
Soudain décontractés, ils éclatèrent de rire pour la première fois depuis bien longtemps. Amos reprit :
« C’est un brave type, cependant. Il est intelligent, même s’il a tendance à rêvasser. Il finira par apprendre.
– Je l’espère. Mais parfois, je suis inquiète. Il ne donne jamais aucune minute de son temps libre aux enfants. Il n’a aucune intuition sur la façon de se comporter avec eux.
– Peut-être que l’envoyer faire cette visite lui ferait du bien. Cela le forcerait à établir des liens.
– Ce serait sans doute vrai si nous ne partions pas et que tu puisses y aller toi-même. Pourquoi ces enfants devraient-ils renoncer à la chance de ta visite ? Seulement parce que je ne me sens pas très bien ? Je ne veux te forcer à rien, mais pourquoi risquer de mettre en péril leur bien-être parce que tu t’inquiètes pour ta femme ? Je me sentirais bien plus mal encore si je savais qu’ils se sont fait flouer.
– J’aimerais que tu puisses m’accompagner.
– Je le ferai si tu veux.
– Mais comment le pourrais-tu ? Regarde-toi. Tu es sans forces. De plus, si tu venais effectivement, il nous faudrait confier toutes les responsabilités au révérend Kim.
– Les tantines et les enfants sauront le mettre au pas.
– Et puis, bien sûr, il y a Hector. »
Elle aurait préféré qu’Amos n’ait pas prononcé son nom. Mais il poursuivit :
« Tu sais, je me dis que ce serait mieux s’il pouvait rester ici. Je veux dire après notre départ. Je sais que je lui ai d’abord expliqué l’inverse. Mais maintenant, je pense que j’ai eu tort. Hector ne s’en rend toujours pas compte, à moins qu’il ne le sache et que ça ne lui soit égal, mais à sa façon, il a une présence bénéfique pour les enfants. »
Elle hocha la tête mais garda le silence.
« Je me disais que peut-être ce n’était pas si terrible que ça d’avoir dans les parages un adulte qui ne passe pas sa journée à leur dire ce qu’il faut faire et ne pas faire. Qui ne soit pas pasteur. Je pense que moi, j’ai trop mis en avant ce que j’attendais d’eux. Parfois, je me dis que je passe à côté de qui ils sont réellement. Ce sont des enfants, c’est entendu. Mais pas des innocents, et ce n’est peut-être pas si mal pour eux de vivre à proximité de quelqu’un comme Hector, qui n’a pas un avenir tout tracé. Qui continue à lutter pas à pas. Néanmoins, il travaille plus dur que personne, et je sais que les enfants s’en rendent compte. Peut-être cela leur parle-t-il plus que n’importe quel sermon que je pourrais leur faire.
– Tu as accompli des miracles pour ces enfants. Ici et dans tous les autres orphelinats. Il faudrait être fou pour ne pas s’en rendre compte. Ils t’adorent. »
Il lui pinça gentiment la joue.
« Il faut que j’aille faire cours maintenant. Tu es sûre que ça va aller ?
– Aucun problème.
– Je t’apporterai quelque chose pour le déjeuner.
– Non, je t’en prie. Je peux me faire du thé. Je n’ai besoin de rien d’autre.
– Entendu. Tu veux bien me rendre un service, ma chérie ?
– Oui, bien sûr.
– Je m’étais dit que tu pourrais peut-être parler à Hector. Quand tu te sentiras mieux, je veux dire.
– À quel sujet ?
– Je voudrais que tu lui demandes de rester ici après notre départ. Je ne pense pas qu’il le ferait si je le lui demandais moi-même. Tu ne crois pas que ce serait mieux ainsi ? Je vois mal comment le révérend Kim ou moi-même trouverions quelqu’un qui sache tout ce qu’il faut faire ici, avant et pendant l’hiver. Je pense que tu es la seule à pouvoir le convaincre.
– Il ne m’écoutera pas.
– Pourquoi pas ? Il a toujours eu beaucoup de respect pour toi. Je me trompe ?
– Nous ne nous sommes pas beaucoup parlé tous ces derniers temps.
– Je l’ai remarqué », dit-il, ses lunettes à monture métallique toujours à la main. Le soleil de la fin de matinée entrait à flots par la fenêtre et illuminait son profil. Il paraissait fatigué lui aussi, épuisé même, mais étrangement enfantin à la fois ; ses yeux bleu clair semblaient immenses sous la peau tirée de son front.
« Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ? marmonna-t-il, en fixant ses lunettes. S’est-il montré irrespectueux, d’une façon ou d’une autre ?
– Non.
– Alors, explique-moi. »
Il attendit quelques secondes mais elle ne répondit pas. Finalement, il remit ses lunettes sur son nez. Elle était sûre qu’il allait maintenant dire quelque chose de difficile, des paroles irréparables et marquantes, mais il se contenta d’inspirer, ravalant littéralement les mots qu’il allait prononcer. Il tendit la main vers elle et Sylvie ferma les yeux, un tressaillement lui parcourant le cou, mais elle ne sentit que l’affectueuse caresse de sa main sur ses cheveux.
« Il faut que tu dormes un peu maintenant », dit-il avec lassitude. Il se leva et enfila sa veste noire. « Je repasserai après le déjeuner, pour voir comment tu vas.
– Je vais préparer ta valise.
– Repose-toi, je t’en prie. Je le ferai moi-même. Il est temps que j’apprenne. Comme tu étais malade, j’ai aidé les trois garçons à faire leurs paquets. On a fini par fourrer tout ce qu’on pouvait dans chacun de leurs cartables. Plus rien n’était plié. Jung voulait emporter sa collection de pierres, Jin, ses cafards vivants. C’était un tel fouillis que Mrs Stolz a dû tout ressortir et recommencer, et je dois reconnaître que je me suis senti désespérément incapable. Tu m’as trop gâté.
– C’est moi qui ai été trop gâtée. »
Il se pencha pour l’embrasser.
« À mon retour, je voudrais qu’on passe plus de temps à s’occuper l’un de l’autre. Et ce, jusqu’au moment où nous nous installerons à Spokane. Tu veux bien, ma chérie ? Promettons-le-nous, si tu es d’accord.
– Oui. »
Ils s’embrassèrent et s’étreignirent à nouveau mais, avant qu’il n’ait quitté la pièce, elle ajouta : « Je lui parlerai, Amos. Je vais essayer. »
Sur le seuil de la porte, il se retourna et hocha la tête.
« Je ne m’attends pas à ce que tu réussisses à le faire changer d’avis. Je m’applique à ne rien attendre. »
Elle dormait quand Amos partit le lendemain matin, le chauffeur du siège de l’Église à Séoul passa le chercher avant l’aube. Elle avait dû se réveiller à moitié juste au moment où la berline franchissait le portail et entreprenait la descente ; dans son rêve, elle entendit les cris aigus des enfants – c’étaient sans doute les freins de la voiture – et elle se leva d’un bond, mais quand elle ouvrit la porte, il ne restait dans la cour et dans l’air glacé que l’odeur un peu sucrée de la fumée d’échappement. Quand les volutes se dissipèrent, Sylvie frissonna dans sa chemise de nuit. Les bâtiments de l’orphelinat se distinguaient encore à peine dans les premières lueurs du matin. Des filaments de nuages striaient le ciel. Ils auraient tôt fait de disparaître, poussés par le vent. Amos l’avait prévenue qu’il ne la réveillerait pas, et pourtant elle se sentait délaissée. Il n’avait pas encore parcouru un kilomètre que, déjà, la solitude lui pesait. Le bourdonnement de son corps s’était apaisé, mais elle avait l’impression d’être pareille à une ruche désertée, chacune de ses alvéoles vide et desséchée. Comme si elle était composée de milliers de tombes minuscules. Évidemment, le seul fait d’être ainsi abandonnée à son sort était ce qui la perturbait le plus. Elle avait hâte de voir arriver le milieu de la matinée, le révérend Kim alors serait là depuis longtemps, les enfants s’agiteraient joyeusement dans tous les sens sous la surveillance des tantines, emportés par l’excitation de la journée. Il lui faudrait encore du temps pour accélérer son propre rythme. Mais pour l’instant il n’y avait ni bruit, ni lumière, ni mouvement, et plutôt que de rentrer et de refermer la porte, elle s’avança pieds nus dans la cour givrée. Le froid lui coupa le souffle. Elle eut enfin l’impression que les brumes qui lui engourdissaient l’esprit s’évanouissaient, que l’air glacé la revigorait, et elle perdit toute envie de retourner dormir malgré sa fatigue extrême. Elle n’en pouvait plus de sa léthargie, et elle s’avança dans le noir en direction du dortoir en songeant aux enfants.
Elle s’essuya les pieds sur les serviettes que les tantines disposaient devant les trois portes qui ouvraient sur le petit vestibule. Deux d’entre elles donnaient sur un dortoir différent, d’un côté celui des garçons, de l’autre celui des filles. La porte du milieu conduisait à la chapelle qu’avait construite Hector. Le vestibule était empli de leurs chaussures, toutes des dons, et donc toutes différentes : tennis, sandales, escarpins et bottes. Ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre, tous les objets paraissant pétrifiés dans la faible lumière bleue. Et même si elle avait terriblement envie de poser les yeux sur June, tant lui manquait le spectacle de son joli visage rond, des traits tellement plus sereins que son âme, elle ne pouvait supporter l’idée de ce qu’il lui faudrait dire sur l’avenir immédiat. Qu’aurait-elle en effet pu annoncer à la jeune fille ? Comment la consoler ? En lui expliquant qu’Amos et elle n’emmèneraient finalement aucun enfant ? Qu’elle était au fond tout aussi incapable d’être mère que d’être une épouse et même une maîtresse ? Qu’elle n’était rien qu’une mauviette, qu’elle était lâche et incapable de savoir ce qu’elle voulait ? Leur départ était désormais imminent, Amos n’avait pas abordé le sujet de l’adoption et elle n’avait même pas osé poser la question. Pour ce qu’elle en savait, leur demande concernant un nombre d’enfants qui restait à déterminer n’avait pas été annulée. Mais c’était sans importance. Le révérend Kim le leur avait confirmé l’autre jour en apportant à Amos l’enveloppe contenant leurs billets d’avion pour le premier vol qui devait les conduire au Japon. Il n’y en avait que deux, comme Amos l’avait demandé. Il avait toujours été entendu qu’ils repartiraient avec quatre, cinq, dix enfants, autant qu’on les laisserait en emmener. Mais maintenant, ils allaient repartir seuls, ce qui, comme elle commençait à l’entrevoir et comme Amos le pensait sans doute depuis un certain temps, valait mieux pour tout le monde.
Elle se glissa dans le dortoir des garçons. Il lui était arrivé de s’aventurer dans l’un ou l’autre au cours de nuits sans sommeil, le spectacle des enfants endormis agissant sur elle comme un baume apaisant. Là, tout comme dans celui des filles, les garçons dormaient sur plusieurs rangées interrompues en leur centre par un gros poêle ventru que les petits orphelins bourraient chacun son tour au cours de la nuit. Il n’y avait pas de chauffage central, et au cœur de l’hiver, il était important de le maintenir incandescent parce que les murs n’étaient pas isolés. À cette époque de l’année cependant, cela l’était beaucoup moins, et il était à peine tiède au toucher. L’air était chargé des odeurs moites de leurs corps endormis, et à ce stade de préadolescence, c’étaient plus au moins les mêmes que celles qui régnaient dans le dortoir des filles. Sylvie comprenait que, à sa place, d’autres auraient pu trouver ces remugles repoussants ou déplaisants, mais elle aimait ces senteurs à la fois aigres et grasses ; en fait, elle les adorait, un peu comme on raffole d’un gâteau cuit la veille. Elle fut tentée un instant de s’allonger dans un des trois lits laissés vides. Tous dormaient d’un sommeil profond, on aurait presque pu les croire morts, même si l’un des plus âgés semblait assiégé par de mauvais rêves, le visage pincé comme celui d’un nourrisson, les poings serrés pour se protéger la tête.
« Mrs Tanner ? » fit une voix derrière elle.
C’était Min, appuyé sur un coude dans son lit. Malgré ce qui était arrivé à son pied, il était resté la cible privilégiée des farces des trois compères que venaient d’emmener les Stolz. C’était le seul garçon qui participait à l’atelier tricot ; il lui avait expliqué qu’il voulait offrir un lot d’écharpes à la personne qui finirait par l’adopter. Les autres ne cessaient de se moquer de lui, et il dut arrêter avant d’avoir mené à bien son projet. Sylvie avait été contrainte de terminer la seconde écharpe pour lui. Mais les mauvaises plaisanteries avaient continué, en particulier celles des trois amis. Un jour, il lui avait fallu laver ses cheveux, infestés de fourmis, parce qu’ils avaient fait couler du sirop dans la doublure de sa casquette. Comme punition, Hector avait forcé les petits monstres à l’aider à vidanger les latrines.
« Vous allez bien, Mrs Tanner ?
– Je suis venue voir si le poêle tirait comme il faut, chuchota- t-elle. Désolée de t’avoir réveillé. S’il te plaît, rendors-toi.
– Je dors pas, répondit-il à voix basse, lui aussi. Vous avez froid ?
– Non, ça va. » Elle s’accroupit près de son lit, entourant sa poitrine et ses genoux de ses bras. Elle se rendit compte qu’elle ne portait pas même un peignoir par-dessus sa chemise de nuit si légère et que ses cheveux étaient en bataille. Elle n’avait pas pris de bain depuis une bonne semaine. « Et toi, tu as froid ? »
Il secoua la tête. Elle posa gentiment la main sur sa joue, mais il ne voulut pas se rallonger, l’air franchement inquiet pour elle. Il demanda :
« Vous êtes malade encore, c’est ça ?
– Non, plus vraiment. Je me sens beaucoup mieux.
– Je suis content. Hier je vous attends.
– Pourquoi ? »
Il sortit les jambes du lit et plongea dessous pour en tirer un sac en toile. De là, il extirpa deux écharpes soigneusement pliées, toutes deux de couleur fauve, et il les lui tendit.
« Pour vous et le pasteur.
– Oh non ! » dit-elle. Elle tenta de les lui rendre, mais il comprit immédiatement ce qu’elle craignait, et il insista, non sans une certaine confusion : « Pas pour moi. Pas Min. »
On entendit alors quelques mouvements et des murmures émanant des couchettes voisines. Sylvie prit une couverture sur le lit et conduisit le garçon hors du dortoir. Il faisait froid dans le vestibule, et elle l’enveloppa dans le plaid de laine, puis lui entortilla une des écharpes autour du cou. Elle essaya de lui redonner l’autre mais il repoussa ses mains.
« Il faut que tu la gardes, Min, s’il te plaît. Ce seront de splendides cadeaux, exactement comme tu le voulais. » Elle marqua une pause, sondant attentivement ses yeux. « Ceux qui auront la chance de devenir tes parents vont les adorer.
– Non.
– S’il te plaît. Cette écharpe ne peut pas être pour moi.
– Plus besoin maintenant. Je reste.
– Pour l’instant, c’est vrai. Mais pas pour toujours. Un jour tu partiras comme ceux qui sont partis aujourd’hui.
– Vous et le pasteur, vous partez avant.
– Oui.
– Je sais qu’il faut.
– C’est vrai.
– J’aimerais qu’ils partent pas.
– Qui ? Les autres enfants ? »
Il hocha la tête.
« Même les garçons qui sont partis ?
– Oui.
– Vraiment ? Ils n’étaient pourtant pas toujours très gentils. En particulier avec toi. Tout sera plus facile maintenant. Plus de mauvaises surprises.
– Moi, je m’en fiche de ça, répondit-il avec une sérénité parfaite. Je voulais qu’eux pas heureux. Qu’ils restent ici. »
Elle ne savait pas quoi ajouter. Il lui tendit l’écharpe et elle la prit, puis l’enroula autour de son cou. Elle se pencha, le serra dans ses bras et lui posa un baiser sur le sommet du crâne. Soudain, il se pressa contre elle, ses petits bras osseux assez forts pour lui tirer sur la nuque. Elle s’étonna d’avoir aussi mal, comme si un os pouvait se fêler, et même se rompre. Un bâton de craie contre un autre bâton de craie. Mais elle ne tenta pas de résister, ou de l’éloigner, elle le laissa s’agripper à elle de toutes ses forces. Elle se releva mais il ne desserra pas son étreinte, et il parut à la fois aussi léger qu’une plume et lourd comme du plomb. Comme tous les enfants de cet orphelinat, il représentait un poids inestimable, et elle le garda entre ses bras durant un temps qui lui parut infini, en attendant que ses forces s’épuisent d’elles-mêmes. Les épaules du petit s’affaissèrent, sa tête roula contre elle comme s’il s’était soudain endormi, qu’il ait soudain perdu la vie ou rêvé de la perdre, mais quand elle se retourna pour le porter jusqu’à son lit, relevant l’extrémité de la couverture de sa main libre pour qu’ils ne trébuchent pas, un éclair pâle dans les ténèbres du vestibule attira son attention. Une main, ou peut-être un visage à demi caché. Elle s’attendait à croiser un regard furieux. Mais en se tournant vers le dortoir des filles, elle ne vit personne, la porte était complètement close ; elle porta Min jusqu’à son lit.
« Pour l’instant, je la garde, cette écharpe, dit-elle en remontant la couverture jusqu’à son cou.
– C’est cadeau.
– Mais ensuite, tu la reprendras, d’accord ? »
À ce moment précis, il ferma les yeux.
« D’accord ? Avant notre départ ? Promets-le-moi, s’il te plaît. »
Mais le garçonnet serra plus fort les paupières, puis s’enfonça sous les couvertures, faisant disparaître son corps si mince dans le puits de son lit.
Ce jour-là fut le plus froid qu’ils avaient connu jusqu’alors. Au plus, quatre degrés. Malgré le ciel dégagé et l’éclat du soleil que rien ne venait assombrir, il fit de plus en plus glacial au fil des heures, des vents venus du nord traversant sans relâche la mission. Les feuilles mortes et les aiguilles de pin – que les enfants avaient ramassées la veille et rassemblées en plusieurs gros tas qui seraient transformés en engrais au printemps suivant –, étaient menacées de dispersion. Le révérend Kim, arrivé au milieu de la matinée, avait dit les grâces au repas de midi avec Sylvie à ses côtés arborant une nouvelle écharpe de laine autour du cou. Il feuilletait paisiblement les pages d’un journal dans la grande salle de classe, tandis que tous les autres s’affairaient pour rassembler les divers tas en une gigantesque pile au centre de la cour. Le révérend Tanner absent, il n’y avait pas cours ce samedi.
Mais comme si les vents étaient farouchement décidés à ne pas laisser leurs efforts être fructueux, chaque fois qu’ils étaient sur le point d’avoir complètement dégagé et ratissé le terrain, une formidable bourrasque soufflait et balayait le sommet du tas de feuilles. Le vent retombait, et les enfants en profitaient pour ratisser une nouvelle fois, mais une autre bourrasque soufflait et transformait en grand-voile la fine bâche de toile dont ils essayaient de recouvrir la pile : le drap couleur mousseline s’élevait dans les airs en claquant furieusement. Il finit par aller s’accrocher à la cime d’un petit pin solitaire à l’extrémité du champ. De rage, un des garçons poussa un cri sauvage et guttural et fonça la tête la première dans le tas encore haut où il s’enfonça jusqu’aux mollets. Hector, qui dirigeait les opérations en silence et sans enthousiasme, s’avança pour le tirer de là. Mais en voyant les jambes du gamin battre l’air de manière comique et les autres enfants vociférer pour l’encourager, il renonça, lâcha son râteau et se laissa tomber de tout son poids comme un mort, les bras ballants. Les petits poussèrent des cris de joie. Un garçon l’imita, puis deux filles et, bientôt, ils se jetèrent tous dans la mêlée, pataugeant et se tortillant dans la masse des feuilles crépitantes.
Même June voulut être de la partie, et après avoir attendu que les autres quittent la piste, elle s’élança à son tour. Il n’y eut pas de hourras comme pour les autres. Mais Sylvie l’applaudit et June fonça droit devant elle, la tête la première dans le tas qui n’était pas plus haut que d’une cinquantaine de centimètres. Quand elle se releva, les genoux de son pantalon étaient déchirés et elle s’était éraflé la peau. Elle avait aux lèvres un sourire forcé, et tandis que les autres rassemblaient une fois de plus les feuilles dispersées pour reconstituer le tas, elle s’éloigna, les bras croisés, les mains enfoncées sous les aisselles. Hector tenta de vérifier si elle ne s’était pas blessée, mais elle les garda soigneusement cachées et décampa. Sylvie la rattrapa alors qu’elle se dirigeait vers le dortoir.
« June ? Tout va bien ? Regarde-moi un peu ton pauvre pantalon ! » L’étoffe était déchirée et maculée de terre, et Sylvie s’agenouilla pour la brosser. « Tu ne t’es pas fait mal ? »
Sylvie souleva le bas du pantalon, mais June retira sa jambe, et c’est à ce moment-là seulement qu’elle vit dans quel état se trouvaient ses mains. Elles étaient tout éraflées et en sang, de minuscules graviers noirs s’étaient incrustés dans la partie charnue d’une de ses paumes, un coin de peau triangulaire se détachant de l’autre et révélant les tissus à vif.
« Oh mon Dieu, June. Il faut que nous lavions ces plaies et que nous te mettions un pansement.
– Ce n’est rien.
– Mais non, ce n’est pas rien !
– Je peux me soigner toute seule », dit June, en retirant ses mains. Elle paraissait moins arrogante qu’étrangement surexcitée, comme si elle avait mangé une boîte entière de sucreries ou qu’on lui eût donné un médicament qui ne convenait pas. « Je vous en prie, Mrs Tanner. Je ne voudrais pas vous déranger.
– Mais tu ne me déranges pas. Tu ne m’as jamais dérangée.
– S’il vous plaît. Ce n’est rien du tout », dit-elle, et avant que Sylvie ait pu réagir, elle avait déjà détalé, filant comme une flèche derrière le dortoir. Sylvie lui emboîta le pas, mais quand elle arriva à l’extrémité du bâtiment, l’adolescente avait disparu. À l’orée du chemin qui menait à travers les épaisses broussailles jusqu’aux collines, elle s’arrêta et tendit l’oreille pour repérer le moindre mouvement. Rien, mis à part le vent qui couchait les hautes herbes sèches et les buissons épineux. Pourtant, elle était sûre que June se trouvait là, comme elle avait deviné sa présence un peu plus tôt dans le vestibule du dortoir avec Min.
Dans la cour, les enfants et Hector s’étaient mis de nouveau à pousser avec leurs râteaux les feuilles sur des bâches afin de les tirer jusqu’au tas de compost à proximité du potager. Sylvie se sentait suffisamment en forme pour leur prêter main-forte, et quand elle eut commencé à balayer, elle remarqua que l’effort physique et la proximité des enfants lui faisaient du bien. Elle eut soudain le cœur serré en pensant au temps qu’elle avait perdu : quatre jours enfermée chez elle, alors qu’il ne lui en restait que dix avant le départ. Min travaillait à ses côtés, ramassant les feuilles éparses à l’aide d’un balai de brindilles rudimentaire. Il était manifestement ravi de constater qu’elle portait son écharpe, mais il n’en laissa rien paraître et d’ailleurs, il n’ouvrit même pas la bouche. C’était un garçon prudent. Sa petite taille apparaissait tristement évidente alors qu’il se tenait au milieu des autres gamins de son âge, et quand ils se croisèrent au hasard de leur tâche, elle ne put s’empêcher d’attirer à elle sa grosse tête durant quelques secondes. Un large sourire illumina le visage de l’enfant. Plusieurs filles les rejoignirent et ils travaillèrent de conserve. Bientôt, ils formèrent tous une rangée qui se déploya sur toute la largeur du champ de fortune, chacun balayant ou ratissant et amenant les autres à prendre de la vitesse, ne serait-ce que pour s’amuser un peu.
Hector travaillait tout au bout de la chaîne, il lui tournait le dos. S’il avait eu un instant de gaieté quand ils avaient tous sauté dans le tas de feuilles, c’était pour ainsi dire fini. Ses larges épaules pivotaient avec force tandis qu’il ratissait et soulevait des tourbillons de poussière rouge autour de ses pieds, les dents de son outil grinçant contre le sol durci. Son rythme puissant et régulier se distinguait facilement de celui des autres. Elle avait presque l’impression de sentir son mouvement sous la plante de ses propres pieds. Il ne lui avait pas encore adressé la parole et, bien qu’elle lui sache gré de garder ses distances, elle se demanda s’il pouvait deviner l’attention qu’elle lui portait. Elle s’efforçait de ne pas le regarder mais sa silhouette chaudement vêtue, qu’elle apercevait du coin de l’œil après environ une semaine sans le moindre contact, attirait son regard. Il s’agissait moins du désir d’être auprès de lui ou de le toucher que de l’étonnement d’avoir délibérément voulu oublier son corps, si différent de celui d’Amos et du sien – un corps complètement dépourvu d’angles, taillé dans différents blocs, comme façonné à partir de troncs d’arbres de tailles diverses. Même ses doigts serrés sur le manche du râteau avaient une sorte d’épaisseur primitive, alors que toute sa vie elle avait eu l’impression d’être elle-même formée des rameaux les plus hauts et les plus fins.
Elle savait que ce qu’elle ressentait pour Hector était vulgaire, déplacé et absolument méprisable, mais elle ne pouvait se cacher qu’elle éprouvait du désir pour ce corps, dont il semblait le dernier à se rendre compte de la splendeur. Elle percevait toujours cette densité, la vigueur homogène de cette chair quand elle l’attirait en elle et qu’elle faisait tanguer leur barque, lui, sa plus lourde rame. Elle s’était toujours voulue invulnérable à la beauté physique, ses parents n’admirant jamais que les actions les plus sublimes, les efforts les plus désintéressés. La beauté du travail bien fait. La dernière fois qu’elle avait eu le souffle coupé, c’était en contemplant Benjamin Li, dont la plastique était si différente de celle d’Hector, mais s’était insidieusement glissée en elle de la même façon, une beauté qui semblait troublée sous la surface, comme si elle dissimulait un mal-être secret, peut-être même un réel naufrage.
Le tas de feuilles était de nouveau monumental et Hector demanda à quelques-uns des garçons les plus âgés de prendre à plusieurs un coin de la bâche pendant qu’il soulèverait l’autre. Ils tirèrent ensemble mais leur coin ne bougea pas, ils perdirent l’équilibre et se retrouvèrent par terre. Les moqueries des petits fusèrent. Lorsqu’ils furent à nouveau à leur poste, Hector compta jusqu’à trois et ils synchronisèrent leurs efforts. Le tas s’ébranla, Hector se chargeant du coin avant de la bâche, et quand les garçons donnèrent l’impression qu’ils allaient flancher, plusieurs enfants et Sylvie soulevèrent les côtés. Il y avait plusieurs petits entre elle et Hector. Il la fixa d’un regard sans émotion, mais elle ne cilla pas et il dut détourner les yeux. Elle ne pouvait pas céder, le laisser l’éviter, parce que ces quelques jours durant lesquels Amos allait être absent seraient leur dernière chance de se parler librement. Elle n’avait pas menti à son mari en lui disant qu’elle ne voulait pas qu’il reste ou que les enfants des autres orphelinats avaient besoin de sa visite, mais il ne serait pas non plus faux d’avancer qu’elle avait espéré avoir cette ultime opportunité.
Hector compta de nouveau, et tous ensemble tirèrent le tas sur une distance de cinquante mètres, jusqu’à l’endroit juste à côté du jardin où ils entreposaient le compost. Une fois là, Hector passa de l’autre côté de la pile puis il la traversa en gardant le coin de la bâche entre ses mains, s’accroupissant et utilisant la masse de son propre corps comme levier pour renverser l’immense chargement sur lui-même. L’espace d’un instant, il fut complètement recouvert avant de se dégager, les cheveux et les vêtements constellés d’aiguilles de pin et de feuilles, comme une créature sauvage échappée de la forêt. Les enfants l’époussetèrent et, après un moment d’hésitation, il étendit les bras et accepta même de se pencher pour qu’ils atteignent sa tête et achèvent de le débarrasser des dernières feuilles.
Le terrain étant désormais nettoyé, et plus aucune tâche ne se profilant à l’horizon, les aînés organisèrent comme d’habitude leur match de football de l’après-midi, pendant que les plus petits jouaient aux osselets avec des cailloux ou bien à chat. Le révérend Kim n’était toujours pas sorti du réfectoire et il y resterait sans doute jusqu’au dîner, après quoi il repartirait en voiture pour Séoul. Hector s’employait à rassembler les différents balais et râteaux, et quand il se baissa pour ramasser une brosse, la haute pyramide d’outils qui tenait en équilibre sur son épaule faillit se renverser, et Sylvie s’approcha précipitamment pour l’aider. Elle ne fit pas un geste de plus cependant, ne lui tendit pas la brosse en question et, sans dire un mot, il poursuivit son chemin vers la cabane où il rangeait les outils. En ressortant, il passa devant elle sans un regard et elle l’observa tandis qu’il déposait un tas de bûches dans une brouette et la poussait jusqu’au bâtiment principal. Il allait charger les poêles à bois des dortoirs et de la chapelle. Elle attendit qu’il soit entré avant de se rapprocher. Il était déjà en route pour aller chercher un nouveau chargement quand il s’aperçut qu’elle avait apporté plusieurs bûches dans ses bras. Il les lui prit des mains et regagna le vestibule.
« Tu ne vas plus jamais me parler ? » demanda-t-elle. Il ne répondit pas et elle le suivit dans la chapelle où il déposa son bois près du poêle à l’autre bout de la pièce. Il était chargé de chauffer les lieux pour les offices, mais en ce moment, en raison du froid, il allumait et éteignait toutes les nuits. La chapelle était inondée par la lumière provenant de la lucarne qu’il avait percée dans le toit, et il promena son regard sur les bancs et les murs qu’il avait peints en gris, la croix de bois toute simple suspendue par des fils de fer accrochés derrière ses branches.
« Alors c’est fini, Hector ? Tu n’as plus rien à me dire ?
– Vous partez le lendemain de Thanksgiving.
– Oui.
– La veille, ce serait mieux.
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Parce qu’on saura quelle bénédiction il nous manque au moment où
on rendra grâce1.
– Je t’en prie, ne sois pas cruel.
– Je suis pas cruel. Je dis juste les choses comme elles sont.
– Tu sais parfaitement que je ne veux pas partir.
– Non, j’en sais rien, répondit-il, levant la voix. Comment je pourrais le savoir ?
– Tu le sais.
– Alors tu peux rester.
– C’est ce que je voudrais, oui. Mais si je restais, que se passerait-il ? Crois-tu qu’un bien quelconque en résulterait ? Tu crois que nous pourrions travailler côte à côte comme de simples collègues ?
– Comme avec ton mari, tu veux dire ?
– S’il te plaît, ne te conduis pas de cette façon. Ne fais pas l’enfant.
– C’est pas ça que tu voulais, peut-être ?
– Arrête, je t’en prie.
– Est-ce que c’était pas pour ça qu’on était ensemble ? Parce que tu cherchais quelqu’un avec qui tu avais pas besoin d’être parfaite et responsable, et qui en plus te baisait comme une reine ?
– Va te faire foutre. »
Elle tourna les talons, alors il lui saisit le poignet, l’attira à lui et tenta de l’embrasser, mais elle éloigna son visage qu’elle couvrit de son autre main. Il insista et elle le gifla. Il ne la laissa pas partir pour autant, ne bronchant même pas quand elle leva de nouveau la main pour le frapper. Elle tenta de se libérer, mais il la tenait solidement, farouchement, elle était comme enchaînée à un mur de pierre.
« Tu nous as tous pris en pitié, pas vrai ? dit-il en la forçant à se rapprocher encore. Je te parle maintenant ! Et tu vas m’écouter jusqu’au bout ! Avant que tu débarques, cette maison était ni meilleure ni pire que n’importe quel orphelinat dans ce putain de pays. Et c’était parfait pour les gosses, les tantines, et même pour moi. À manger, un toit, plus de massacres, qu’est-ce qu’on pouvait rêver de plus ? Mais tu te tires… et qu’est-ce que tu nous laisses ? Tu sais ce que j’ai trouvé une de tes filles en train de faire quand elle a appris que tu partais ?
– Lâche-moi.
– C’était Mee-Sun. Elle buvait de l’eau directement à la pompe comme si sa vie en dépendait. Je suis passé devant elle deux fois avant de remarquer qu’elle s’arrêtait jamais. Elle buvait, elle buvait, son pull-over était trempé, et il a fallu que je la force à arrêter. Je me suis dit qu’elle voulait se noyer. Je lui ai demandé ce qu’elle fabriquait, et elle m’a répondu qu’elle se sentait toute bizarre à l’intérieur, parce que bientôt tu serais plus là. Ça lui donnait bizarrement l’impression qu’elle avait recommencé à crever de faim. Elle m’a expliqué que, pendant la guerre, elle buvait des fois comme ça pour plus se sentir vide à l’intérieur.
– Mais que veux-tu que j’y fasse ? Tu ne crois pas que, moi, je voudrais les emmener, tous autant qu’ils sont ?
– Alors emmène-les ! » dit-il en saisissant son autre poignet. Elle résista, et il la poussa contre la paroi de la cabane avec une force telle que, l’espace d’un instant, elle pensa qu’il allait lui faire mal. Et cela lui aurait été bien égal. Elle ne lutterait pas. « Tu as cru que tu pouvais venir et repartir comme ça aussi facilement ? C’est ce qui se passe dans ton précieux bouquin ? Je voudrais bien le savoir. Je croyais qu’il s’agissait de montrer de la compassion envers les plus démunis, les innocents. Au fond, je crois qu’il vaut rien, ton livre. C’est même encore pire que ça. C’est un tissu de mensonges. Il a jamais rien changé et il changera jamais rien. Cette bataille qu’il raconte, elle s’est passée quand ?
– Il y a bien longtemps.
– Quand, je te demande !
– Presque cent ans.
– Cent ans ! Et combien de gens se sont fait massacrer dans l’intervalle ? Combien on en a réduit en poussière ? Combien se sont envolés en fumée ? Et je te parle même pas de nous, les résidus de tout ça. Mais toi, tu fais ta part, pas vrai ? Tu nous apportes l’espoir, la bonté et l’amour. Tu es indispensable. Mais personne peut t’aider, c’est ça ?
– Personne.
– Alors il faut t’aider toute seule. En fait, maintenant je sais pourquoi. J’ai réfléchi et j’ai compris. C’est parce qu’au fond de toi, tu sais depuis que tu es là que tu ne pourras abandonner aucun de nous. Parce que si tu en laisses un seul, c’est tous les autres que tu abandonnes aussi. »
Il la lâcha mais elle s’accrocha à lui, effrayée à l’idée de le perdre, à l’idée d’être laissée seule et, bien qu’elle ait détourné la tête, il lui retira son bonnet de laine, serra fort ses cheveux entre ses doigts et lui embrassa le visage. Puis il trouva sa bouche et elle se débattit un peu, mais il se pressa contre elle, et quand elle cessa de résister, la furie d’Hector se déchaîna : il la pétrit partout de ses mains comme si elle était faite d’une argile résistante et qu’il ait désespérément voulu la remodeler. Mais ce n’était pas nécessaire. Elle recula jusqu’à la paroi et l’attira à elle, la bouche collée à la sienne, tandis que la main du jeune homme la soulevait, la berçait, l’ancrait sur son assise solide, et après tous ces jours de détresse infinie, son corps se réveilla, il revint à la vie. Elle ne l’avait pas voulu, mais c’était vrai néanmoins : elle se sentit guérie.
1.
C’est précisément ce que signifie « Thanks giving » : rendre grâce, dire merci, originellement
à Dieu, pour les bienfaits accordés en Amérique aux premiers colons, et notamment la
première récolte, en 1621.
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