Les Vulnérables
Chapitre 3
3
La guerre est un maître brutal, lui disait parfois son père en citant Thucydide – le frêle ivrogne appuyé sur l’épaule d’Hector comme il avait coutume de le faire à la fin de leurs virées du vendredi soir. Hector devait toujours l’aider sur le chemin du retour quand ils sortaient du bar ouvrier qu’il fréquentait à Ilion, New York. Cet homme, d’un naturel habituellement doux, titubait et devenait plutôt amer et caustique sous l’effet de l’alcool. Hector, qui avait quinze ans en 1945, restait parfaitement lucide même après avoir passé toute la soirée à boire en compagnie d’une demi-douzaine d’adultes abrutis et hébétés, qui s’étaient depuis longtemps écroulés à même la sciure du plancher.
« Qu’est-ce que je viens de dire ? »
Et Hector le lui répétait, d’un ton neutre et sec.
« Parfait. Pars pas à la guerre, fiston. Je t’en prie. »
À la fin de ces soirées, son père était si ivre des whiskys successifs qu’il avait pariés et gagnés qu’Hector devait le soutenir tout au long du chemin. Il avait l’haleine chargée et épicée par les cigarillos qu’il fumait l’un après l’autre et les petits oignons blancs qu’il faisait craquer comme des amandes parce que les deux l’aidaient, disait-il, à combattre les effets de l’alcool.
Il arrivait à son père de beugler une ballade de lutte irlandaise comme « The Dying Rebel », mais quand la soirée avait été trop longue, il se mettait à transpirer, il grimaçait de douleur, et il lui fallait s’arrêter une fois ou deux dans le caniveau ou entre les buis taillés d’une propriété, celle du P-DG de la Remington Arms par exemple, avant de protester en grommelant contre le « silence moralisateur » d’Hector, ou pour sa façon « vertueuse de bon petit garçon » de tenir l’alcool. Puis, quand ils atteignaient les planches affaissées du porche de la maison familiale, le gamin soutenant toujours la quasi-totalité du poids de son père, l’ivrogne se mettait à répéter inlassablement le prénom de son fils dans une espèce de transe religieuse : Hector, mon Hector. Enfin, s’il lui restait un semblant de lucidité quand Hector l’avait laissé s’affaler sur le canapé du salon, il relevait les yeux et lui demandait s’il voulait entendre une fois de plus pourquoi il lui avait donné ce prénom, plutôt que, disons, Achille, qui aurait été autrement plus glorieux.
« D’accord, papa. Dis-moi.
– Parce que ce qu’un homme veut, c’est un fils qui en soit un, et pas un héros vivant. »
Après avoir étudié l’épopée à l’école, Hector lui avait fait observer que son illustre prédécesseur se faisait tuer, que sa ville était transformée en un champ de ruines, et que son père finissait également massacré.
« Aucune importance, fiston. Ces histoires qu’on nous raconte, ce n’est pas fait pour qu’on les imite, mais pour qu’on les change. Chacun doit écrire sa propre histoire. Regarde-toi un peu. Tu seras un héros immortel. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Mais ne pars pas à la guerre. »
Jackie Brennan, bien sûr, n’avait jamais pu aller à la guerre. Au contraire d’Hector, c’était un freluquet, et il avait de naissance le pied tourné vers l’intérieur de façon irrémédiable, ainsi qu’une main également déviée, mais toute chétive et tordue de surcroît, comme celle d’une vieille femme. Il était cependant d’une intelligence supérieure à la moyenne et, s’il était né dans une famille plus fortunée et plus ambitieuse, il aurait pu devenir avocat ou professeur d’université, parce qu’il s’exprimait avec facilité, qu’il avait l’esprit vif et qu’il avait une idée précise (pour le meilleur comme pour le pire) des vérités qu’il fallait savoir dire aux gens. Quand la Seconde Guerre mondiale éclata et que des bataillons entiers de jeunes gens d’Ilion s’engagèrent, le père d’Hector fut un des seuls à grommeler son scepticisme, pour ne pas dire son opposition. Jackie avait pourtant au début gardé pour lui ce qu’il pensait de ce conflit armé, sauf aux moments où il exposait ses idées aux oreilles lasses de sa femme et de ses filles, et à celles d’Hector – lequel ne détestait pas l’entendre reprendre une fois de plus ses arguments alambiqués d’une belle voix de baryton. Il aimait son père, mais à la différence de la plupart des autres garçons dont l’amour se fonde sur la peur et l’admiration inconditionnelle, il éprouvait pour lui l’affection qu’on porte à un oncle favori, mais en plus fort, un amour qui reconnaissait ses petites manies et ses innombrables faiblesses, et qui y voyait la marque d’une originalité plutôt que de pitoyables défauts.
Mais il y avait des limites à cette tolérance, et elles étaient souvent atteintes au bar ; une fois l’estomac plein de bière et de whisky, Jackie Brennan devenait franchement trop bavard et sa voix se faisait plus perçante. La guerre ne quittait pas une seconde ses préoccupations. Au bar, il n’hésitait pas à aborder chaleureusement des groupes de jeunes soldats en uniforme, alors qu’il n’avait jusque-là pas même remarqué leur présence : « Laissez-moi vous payer une tournée, les gars, pour que je puisse garder la tête haute en sachant que j’ai fait mon devoir ! »
Les militaires acceptaient à grand bruit et lui faisaient une place, tandis que les habitués du bar échangeaient des regards entendus avec Hector, devinant parfaitement ce qu’il allait se passer. Hector se tenait à l’écart jusqu’à ce que son père le convainque de se joindre à eux quand les chopes de bière passaient de main en main. Jackie jouait alors tour à tour le riche protecteur, le grand frère fanfaron et, finalement, le vieux compagnon d’armes complice. Mais il avait d’autres idées en tête.
« Ça donne soif de défendre le pays. La plus noble des missions, si vous voulez mon avis.
– Vous avez pas tort, monsieur ! »
À ce moment-là, Hector commençait à tirer discrètement sur la manche de son père, mais sans succès.
« Pourtant, ce qui me ferait plaisir, les gars, c’est que vous vous limitiez à ça, plutôt que d’aller vous mêler de tous les petits conflits qui surgissent aux quatre coins du monde.
– Vous trouvez que Pearl Harbor est un “petit conflit” ? répliquait alors un des militaires. La dernière fois que j’en ai entendu parler, c’était plutôt une saloperie de piège tendu par ces rats de Japs où deux mille de nos soldats sont restés.
– Ces Japs sont des rats, je vous l’accorde, s’exclamait Jackie Brennan, mais quels sont en fait les dessous de cet horrible carnage ? » demandait-il ensuite non sans pédanterie. À ce stade de la soirée, son père était déjà dans le cirage, mais un nouveau public l’inspirait toujours, il oubliait l’ouvrier qu’il était pour endosser les habits du penseur, du philosophe dont le but est de porter la lumière et la vérité à ses semblables, tel le professeur universellement respecté qu’il avait rêvé de devenir un jour quand il était jeune, avant de se mettre à travailler à l’usine comme tous les autres.
« Bien peu nombreux sont ceux qui se préoccupent d’avoir une vue d’ensemble. Les Japonais avaient-ils l’intention de nous envahir ? En rêvent-ils encore aujourd’hui ? Pour ma part, j’en doute vraiment. Regardez un peu le volume d’armes que nous sommes capables de produire dans une petite ville comme la nôtre, et multipliez ce chiffre par mille. Ils savent parfaitement qu’ils ne sont pas de taille à lutter contre nous sur le long terme. Alors ils tentent un coup unique et spectaculaire pour nous dissuader de nous mêler de leurs affaires. Le scorpion et le lion. Pearl Harbor, c’était une façon de protéger leurs intérêts, dans leur coin du monde, dans leur sphère d’influence, et si nous avions su leur envoyer les signes appropriés à l’avance, alors tous ces marins – et aujourd’hui des dizaines et des dizaines de milliers d’autres – seraient encore vivants aujourd’hui.
– Ça suffit maintenant, disait alors invariablement un des soldats, en reposant avec force sur la table en bois rayée la chope de bière que Jackie lui avait offerte. Vous êtes sans doute un de ces maudits pacifistes ou de ces conciliateurs, et il est hors de question que je vous écoute une minute de plus.
– Faites comme vous le jugerez bon, répondait Jackie, d’un ton de défi grandiloquent et presque théâtral, mais, en vérité, je ne suis ni l’un ni l’autre, jeune homme. Je suis américain, fiston, et je n’ai besoin d’aucune autre ambition, ce que vous finirez un jour par comprendre.
– Débarrassez-nous le plancher, monsieur.
– Vous pourriez au moins avoir la politesse de finir votre bière.
– Allez vous faire foutre !
– Pas d’obscénités, s’il vous plaît ! »
C’est en règle générale à ce moment précis que la tempête se déchaînait, au moins sous le crâne de son père, une échauffourée héroïque et féroce au cours de laquelle Jackie Brennan se retrouvait d’ordinaire à emprisonner entre ses bras un soldat pour qu’il ne puisse pas user librement de ses poings. Hector se précipitait à la rescousse et il suppliait l’homme de ne pas tenir compte des imprécations de son père, tandis que le patron et quelques habitués ceinturaient les autres militaires jusqu’à ce qu’Hector ait réussi à entraîner son père dehors pour le ramener précipitamment à la maison. Rien de trop sérieux ne se produisait jamais, même si, un certain soir, quand le patron du bar eut reçu un coup de poing égaré en plein visage, on interdit à Jackie de passer la porte pendant un certain temps, et il obéit sans même élever la moindre protestation auprès des siens. Jackie se savait suffisamment aimé pour qu’on tolère les problèmes qu’il occasionnait, mais rien de plus que cela. Et donc, s’il ne pouvait s’empêcher de créer un peu de grabuge quand il avait bu, il s’évertuait ensuite à se faire pardonner : dès qu’il revenait, il payait à boire à tout le monde et n’oubliait jamais d’apporter une boîte de friandises à l’intention de la femme du patron.
Une nuit, Hector rentra seul à la maison, expliquant à son père qu’il était fatigué. Il y avait du brouillard, le temps était humide, et la soirée ne paraissait pas vraiment animée au bar : aucun nouveau venu que Jackie aurait pu sermonner ou contre lequel il aurait pu parier un verre ou deux.
« Je ne t’avais jamais entendu dire que tu étais fatigué, lui dit son père, soupçonneux. C’est bien la première fois.
– Eh bien, c’est comme ça, répondit Hector, mentant à son père pour la seule fois de sa vie. J’ai seulement envie de rentrer à la maison.
– Eh bien, vas-y, alors, dit-il en faisant signe à Hector de s’en aller, depuis la place qu’il occupait comme toujours au bout du bar, sa petite main chétive et desséchée crispée sur l’anse de sa chope de bière. Et dis à ta mère de ne pas m’attendre. »
Hector grommela qu’il le ferait, sachant aussi bien que son père que sa mère serait depuis longtemps endormie, habituée qu’elle était aux frasques auxquelles se livrait son mari le vendredi soir. Jackie ne prenait sa cuite qu’un soir par semaine, mais il n’y manquait jamais et sa femme se réjouissait que leur fils l’accompagne.
Comme prévu cependant, Hector prit le chemin de la maison en passant par le petit pavillon de Patricia Cahill, dont il avait repeint tout récemment la façade et la palissade, et en voyant que la fenêtre du séjour était encore éclairée, il se dirigea directement vers la porte de la véranda située à l’arrière de la maison qu’elle lui avait dit qu’elle laisserait ouverte si les jumeaux étaient endormis. C’était au printemps 1945, l’interminable guerre durait toujours, et son mari restait porté disparu. Patricia Cahill était une de ces superbes brunes irlandaises aux cheveux noir de jais, aux yeux bleu ciel, au petit nez couvert de taches de rousseur, et dont la hanche joliment tournée lui faisait penser à une balustrade artistiquement incurvée. Depuis des jours et des jours, il rêvait d’elle et, après l’école, il s’était arrêté pour se faire payer, mais elle prenait le thé avec une amie et elle lui avait demandé de repasser dans la soirée. Il savait pertinemment que son père ne quitterait jamais le bar assez tôt et que sa mère ne s’attendrait pas à ce qu’il rentre. L’idée de s’attarder pour passer un moment dans son lit l’électrisait littéralement ; il eut même un certain mal à parcourir les dernières dizaines de mètres parce qu’une érection tendait le tissu de sa salopette. Il s’était déjà approché d’elle (un pelotage avide mais bref dans sa cuisine), mais elle restait la première femme mûre qu’il ait jamais touchée, et la générosité et le parfum de son corps (ni aussi ferme que celui des amies de ses sœurs ni aussi platement inodore) furent pour lui une sorte de révélation. Il se sentit irrésistiblement attiré par la moiteur épicée de sa peau, la senteur légèrement musquée au creux de sa nuque et entre ses seins.
Il avait déjà commencé à pleuvoir, et quand il pénétra dans l’obscurité du porche, il craignit soudain de n’avoir pas compris ce qu’elle lui avait dit auparavant, mais les lumières du salon s’éteignirent soudain, elle descendit à sa rencontre et s’enroula autour de lui comme une cape de soie. Elle était nue sous son peignoir et sa peau lui parut chaude. Elle s’agenouilla et venait à peine de le prendre dans sa bouche quand il ne put se retenir davantage. Terriblement gêné, il se décomposa et entreprit de s’éloigner, mais elle le retint et lui dit que ce n’était pas grave à condition qu’il lui rende la pareille, et ce fut ainsi, sur son ordre, qu’il apprit à voguer sur le sombre fjord, se frayant un chemin en faisant du surplace.
Juste avant l’aube, il rentra chez lui en courant sous la pluie battante pour trouver une voiture de police garée devant la maison. Toutes les pièces étaient éclairées et il aperçut deux de ses sœurs qui passaient devant les fenêtres à l’étage. Il fit le tour et entendit sa mère assise à la table de la cuisine dire aux deux policiers qui sirotaient le café qu’elle leur avait préparé que son mari et son fils étaient toujours rentrés sans problème jusque-là. Est-ce que des vagabonds avaient pu les agresser et les ligoter quelque part ? Où pouvaient-ils bien être passés ? La ville était toute petite. Elle n’avait même pas eu besoin de préciser aux policiers que Jackie Brennan n’avait pas de maîtresse, parce que nul n’ignorait à Ilion que c’était un mari excessivement dévoué, que la gratitude infinie qu’il éprouvait envers sa jolie femme pour l’avoir accepté malgré ses infirmités le rendait parfois fou quand il avait trop bu, obsédé qu’il était par la peur qu’elle lui soit infidèle (sans la moindre raison). Sinon, il était en général geignard, triste et apitoyé sur son propre sort. Un des policiers aperçut Hector de l’autre côté de la haie et le héla. Sa mère se retourna pour le regarder s’approcher. Il entra et ils lui demandèrent où se trouvait son père et où il était allé en sortant du bar, mais il ne put répondre à aucune de leurs questions, en particulier celles qui l’auraient amené à parler de Patricia Cahill, parce que l’un des flics était son cousin. Sa mère ne cessait de lui demander comment il avait pu laisser son père boire seul. Hector gardait le silence, mais était désormais terriblement inquiet. Il supplia les deux policiers de le laisser les accompagner alors qu’ils tenteraient de suivre sa trace depuis la sortie du bar.
Dans la voiture de police, il ressentit une honte beaucoup plus forte que tout ce qu’il aurait pu éprouver auprès de Patricia Cahill, et il se mit à pleurer. Il savait qu’il aurait dû rester auprès de son père, comme n’importe quel fils digne de ce nom, et raison de plus si ce père était Jackie Brennan. Combien d’hommes ont un besoin aussi pressant de la compagnie de leur fils, pour quelque raison que ce soit ? Maintenant qu’il était porté disparu, Hector comprit soudain tout ce qu’il représentait pour son père et ce qu’il ne cesserait jamais d’être : son image idéale, un corps merveilleux, sa main la plus robuste, son pied, son foie. Jamais plus il ne le laisserait tomber. En arrivant au bar, les policiers et lui partirent chacun dans une direction différente pour tenter de trouver la moindre trace de son passage. Il repéra alors le feutre rond de son père aux abords d’une venelle qui passait entre deux entrepôts et menait à un dock désaffecté sur le canal. L’extrémité de ce dock venait manifestement de s’écrouler : les bords étaient déchiquetés de fraîche date. L’eau montait haut et ses tourbillons boueux étaient parcourus par un fort courant. On avait dû ouvrir l’écluse en amont.
« Est-ce qu’il sait nager ? » demanda un des policiers, le cousin de Patricia Cahill.
Hector secoua la tête. À cause de ses infirmités, son père n’avait jamais appris, et était de toute façon naturellement réticent à se montrer nu.
« Je vais faire appeler le dragueur, s’écria aussitôt l’autre policier qui regretta d’avoir parlé si vite quand ses yeux se posèrent sur le jeune homme.
– Je suis sûr qu’il n’est pas mort, dit Hector.
– Pour l’instant, on n’appelle personne », dit l’agent Cahill. Il était à peine plus grand qu’Hector, mais il lui tapota néanmoins l’épaule comme à un gamin. « Te fais pas trop de souci, Hector. Je suis sûr que ton père est en train de cuver quelque part le long de la rivière. »
Le lendemain, on appela le dragueur. Le corps ne fut pas retrouvé avant encore une semaine et, même alors, ce ne fut pas le dragueur qui le découvrit. Il finit par émerger dans le bassin d’une écluse à plusieurs kilomètres de là, entièrement dévêtu et tout gonflé d’eau, aussi noir et luisant qu’un boyau, traumatisant pour toujours des plaisanciers canadiens qui descendaient la rivière. Hector dut accompagner sur place les policiers locaux et procéder pour la famille à l’identification du corps, sa mère et ses sœurs ayant refusé d’y aller. Hector était certain de l’avoir reconnu, ne serait-ce qu’à cause de l’impressionnant écart entre ses deux incisives : lors des pique-niques organisés par l’entreprise, son père crachait par ce trou des geysers de bière qui fusaient comme de magnifiques arcs-en-ciel vaporeux, pour la plus grande joie de tous, enfin, surtout celle des hommes et des enfants. C’était assurément le don le plus manifeste de Jackie Brennan. Mais chez l’entrepreneur des pompes funèbres, cette source de farces restait obstinément béante et, malgré le tiroir réfrigérant, la puanteur qui en émanait ainsi que du reste du corps prit Hector à la gorge avec une violence surnaturelle, comme un monstre venu d’un monde souterrain qui l’aurait soulevé de terre entre ses griffes invisibles.
Son pauvre père avait raison, bien sûr, il n’aurait jamais dû partir à la guerre. Longtemps après la mort de Jackie, la mère d’Hector ne put lui adresser la parole parce qu’il avait abandonné son père ce soir-là, elle parvenait à peine à le regarder, et bien qu’elle ait fini par lui témoigner à nouveau son amour, durant les années paisibles qui séparèrent Hiroshima de l’attaque-surprise menée par les communistes contre la ville jusqu’alors inconnue de Séoul, Hector passa son temps à rêver secrètement d’une nouvelle guerre. Non qu’il ait eu envie de se battre, de tuer, ou de défendre son pays, mais parce qu’un désir égoïste de punition l’animait ainsi que l’envie de démontrer que son père avait raison.
Avec quelle rapidité son vœu se vit exaucer ! Ce fut un bref incident impliquant un prisonnier qui changea tout – une situation pourtant ni particulière ni inhabituelle, mais qui devait pour toujours rester ancrée dans sa mémoire. C’était durant sa première période de service, au début du printemps 1951. Ils patrouillaient au pied de la chaîne des monts Taebaek, à cent cinquante kilomètres au nord-est de Séoul. Après les débuts chaotiques de la guerre, l’invasion communiste, le repli précipité de l’ARC jusqu’à l’extrême sud de la péninsule, puis la contre-offensive américaine à tombeau ouvert qui était remontée au nord jusqu’au fleuve Yalu, à la frontière chinoise, les deux camps étaient maintenant engagés dans ce qu’on aurait pu appeler une guerre de tranchées, mais sur les hauteurs. On luttait pour chaque pouce de colline (stratégique, à en croire les autorités), chaque avancée se mesurant en centaines de mètres, chaque colline identifiée par un numéro (et, en cas d’épisode particulièrement sanglant, par un surnom). Les combats avaient surtout lieu la nuit, avec des raids de petite envergure menés par des unités américaines et sud-coréennes suivis de représailles lancées par les communistes, désormais presque tous chinois, enrôlés dans l’armée populaire, et qui attaquaient par vagues massives et quasi suicidaires, dans le but d’intimider l’ennemi et de vaincre grâce à des troupes en nombres apparemment inépuisables.
Le prisonnier en question faisait partie de ces rangs. Un gamin, en fait, quatorze, quinze ans au plus, le visage rond comme la lune piqué çà et là de quelques poils au-dessus de la lèvre supérieure et sur le menton. La section d’Hector l’avait fait prisonnier après avoir repoussé une attaque la nuit précédente. Le flanc de la colline d’en face avait soudain été envahi avant l’aube de bruits métalliques, de sifflements, de tintements de cloches, et des cris rageurs de plusieurs milliers de soldats qui se lançaient à l’assaut dans un chahut indescriptible, tirant sans relâche au pistolet automatique, le crissement de leurs pas sur la neige sèche ressemblant à des sauterelles qui s’attaquent à un champ de maïs. Des fusées éclairantes furent tirées pour illuminer le champ de bataille, révélant que peut-être seule la moitié du régiment ennemi était armée, l’autre portant des baïonnettes, des bâtons et même des tambours en carton, du genre de ceux qu’on distribue comme lots dans les fêtes foraines, des jouets à dix cents avec deux cordelettes retenant des balles que l’on n’a qu’à faire tourner pour obtenir un roulement.
La première vague d’assaut submergea les abris de tranchée les plus avancés mais fut arrêtée avant d’avoir atteint la ligne principale. Les suivantes se révélèrent de moins en moins efficaces, et quand vint la quatrième, les Chinois ne faisaient quasiment plus aucun bruit lors de l’attaque et se retiraient rapidement devant le barrage des tirs américains. Ensuite, plus rien. À l’aube, on découvrit plusieurs centaines de corps qui jonchaient la colline, pour la plupart des Chinois, le plus déroutant étant qu’un certain nombre de soldats américains des avant-postes étaient portés disparus, il ne restait que les morts à récupérer. Les survivants avaient été faits prisonniers et emmenés par le bataillon en retraite vers un destin que l’on savait (grâce à un mélange de témoignages, de rumeurs et d’horribles scénarios imaginaires) fait de tortures indescriptibles, de privations en tout genre et de travaux forcés à vie dans les mines au fin fond de la Chine.
C’est dans ce contexte que le tout jeune soldat avait été fait prisonnier par des hommes de l’unité d’Hector qui les retrouva par hasard juste après la capture. Le gamin était de petite taille, environ un mètre soixante, et maigre comme un coucou, moins de cinquante kilos dans son uniforme d’hiver, pourtant rembourré de papier journal pour se protéger du froid, et ses chaussures de tennis déchirées qu’il portait sans chaussettes. Ils l’avaient découvert en train de faire le mort dans une tranchée et ils avaient commencé par lui donner une bonne correction. Il avait un œil au beurre noir, le nez et la lèvre en sang. Une de ses épaules était déboîtée. Il avait en main lors de sa capture un petit clairon en cuivre, qu’un soldat appelé Zelenko tenait maintenant entre ses doigts gantés. Le chef de l’unité, le lieutenant Bridger, était parti prendre ses ordres au QG de campagne. Zelenko et ses camarades auraient sans doute exécuté le prisonnier immédiatement si un officier d’une autre unité n’était passé par là et, voyant dans quel état se trouvait le gamin, ne leur avait pas rappelé que tous les prisonniers devaient être immédiatement déférés pour interrogatoire. Ils obtempérèrent, mais après le départ de l’officier, Zelenko décida de le garder quelque temps avant de le remettre au commandement du camp. C’était leur premier prisonnier, après tout. On entendit quelques grognements de protestation, y compris ceux d’Hector, qui était assis à quelques pas sur le rebord gelé du gourbi voisin. Il détestait Zelenko, qui venait comme lui d’une petite ville du nord de l’État de New York, un rouquin fanfaron, plutôt bon soldat, mais qui s’était mis à pousser subtilement leur lieutenant, un jeune homme influençable et fraîchement émoulu de l’université, à envoyer certaines escouades – Hector, entre autres – faire les patrouilles de nuit. Hector ne rechignait pas aux missions les plus dangereuses, car il fallait bien que quelqu’un s’y colle, et puis il avait commencé à penser que, étrangement, miraculeusement, par la force du destin ou le décret de la nature, il était invincible, mais il n’aimait pas que son sort dépende des caprices de Zelenko.
Tandis qu’un autre soldat pointait son fusil sur le prisonnier, Zelenko s’approcha par-derrière et, plaçant le clairon juste devant son oreille, il souffla dedans de toutes ses forces. Le gamin s’écroula comme s’il avait reçu une balle dans la tempe, se tenant l’oreille et criant de douleur.
« Ça t’apprendra à nous empêcher de dormir avec cette saloperie de musique chinetoque », dit Zelenko, grimaçant lui-même sous la violence du son. Les autres ricanaient, les yeux écarquillés. Les Chinois leur passaient souvent la nuit une hallucinante musique d’opéra atonale ainsi qu’une série d’airs populaires occidentaux et des discours de propagande mielleux dans leurs haut-parleurs. Le garçon pleurait maintenant sans bruit, la bouche ouverte, la main toujours pressée sur l’oreille. Il souffrait terriblement. Zelenko le força à se remettre debout. Il se protégeait le tympan mais son bourreau lui écarta la main d’un coup sec.
« Ils devraient pourtant être tous déjà à moitié sourds, ces putains de Chinetoques, déclara Zelenko avant de souffler à nouveau très fort dans la même oreille. Et ça, c’est pour Gomez ! »
Gomez était son copain, tué la semaine précédente. Ils avaient retrouvé son corps jeté sur la berge d’une rivière gelée. Torturé puis abattu d’une balle dans la nuque. Zelenko souffla de nouveau. Le gamin s’affaissa sur les genoux, pleurant à chaudes larmes, et Zelenko demanda à son camarade Morra de lui maintenir les mains dans le dos pour qu’il ne puisse pas se protéger. Il souffla de nouveau. Il le fit encore trois fois, et avec une telle force qu’il en avait le visage tout rouge, comme s’il avait gonflé une centaine de ballons. La dernière fois, le garçon ne gémit même plus. Son tympan était déjà crevé. Cela irrita prodigieusement Zelenko, et il frappa violemment de son pistolet le prisonnier qui s’écroula par terre comme une tablette de pierre. Un filet de sang fit une tache sur la neige près de sa tête. Ses yeux aux fentes étroites étaient ouverts, ses lèvres remuaient mécaniquement, mais aucun son ne s’en échappait. Zelenko était déjà penché sur lui avec le clairon pour s’attaquer à l’autre oreille, en faisant des boules de son chewing-gum pour protéger ses propres tympans, quand Hector se précipita sur lui, le renversa et l’envoya glisser sur le dos trois ou quatre mètres plus bas à flanc de colline.
« Mais putain de merde ! » s’exclama Zelenko.
Morra se jeta sur Hector qui lui assena un coup de poing, un seul mais très violent, dans un rein, et l’homme s’affala par terre. Les autres s’écartèrent tandis qu’Hector relevait le prisonnier. Tous les hommes de l’unité savaient qu’il n’était pas du genre à flancher au combat, qu’il était vigilant et infatigable, qu’il ne craignait pas la mort, et personne ne fit le moindre geste pour l’arrêter. Il aurait pu commander une escouade ou même une unité, si seulement il n’avait pas été aussi avare de paroles. Le gamin gémit pitoyablement quand Hector le chargea sur son épaule, puis il perdit connaissance. Hector le porta tout au long du chemin qui serpentait jusqu’en haut de la colline, jusqu’à l’autre versant, là où étaient installés le QG et l’hôpital de campagne. Zelenko l’incendia de jurons, lui criant qu’il n’était qu’un connard d’Irlandais, un sale pédé, un vendu aux Chinois, mais Hector ne lui prêta aucune attention.
Quand les blessures du garçon eurent été soignées et son bras remis en place par un infirmier, Hector le conduisit au poste de commandement. L’officier de service ordonna à Hector de fouiller à nouveau son prisonnier et, ce faisant, il trouva un objet caché dans la doublure déchirée de sa veste. C’était un petit calepin, avec une photographie glissée à l’intérieur. Il le tendit à l’officier qui demanda à l’interprète de l’examiner.
Mais ce n’était rien qu’un journal intime, rédigé en coréen. Apparemment, le garçon prétendait venir du Sud, avoir été enrôlé par l’ARC avant de se faire prendre par les communistes qui l’avaient enrôlé de force dans leurs rangs, mais l’interprète ne le croyait pas ou ne s’intéressait pas à ses explications. Dans tous les cas, il était communiste désormais. L’interprète tendit le calepin et la photo à l’officier, qui y jeta un rapide coup d’œil avant de les rendre à Hector. Tandis qu’ils l’interrogeaient, Hector observa l’écriture, les petites lettres soigneusement tracées, puis le cliché. C’était manifestement une photo de la famille du garçon, ses parents, lui-même et ses frères et sœurs. Ce qui le surprit, c’était combien ils étaient élégamment vêtus, ils paraissaient respectables et séduisants dans leurs robes et leurs costumes occidentaux. Ils auraient très bien pu être la famille d’un des cadres supérieurs de la Remington Arms, sauf qu’ils étaient orientaux.
L’interrogatoire fut bref. Les officiers de renseignements étaient déjà en possession de suffisamment d’informations fournies par d’autres prisonniers ou captés par leurs antennes la semaine précédente sur les moyens exacts des forces ennemies. L’officier dit à Hector qu’il ne pouvait leur être d’aucune utilité : ce n’était qu’un joueur de clairon, un de ces nombreux gamins dont les communistes pouvaient se passer. Normalement, on aurait dû l’expédier vers un bataillon à l’arrière des lignes avec ses camarades, avant de le transférer vers un vrai camp de prisonniers, mais ils n’étaient que deux ou trois en tout à avoir été pris vivants, et avec la perspective d’une nouvelle vague d’assaut la nuit suivante et l’absence de moyens de transport, de lieu de détention ou de cellules, personne ne s’intéressait vraiment à ce qu’on finirait par faire de lui.
« Alors que voulez-vous que j’en fasse ? » demanda Hector. L’officier de renseignements ne releva pas les yeux. Les autres gradés présents sous la tente firent également comme s’ils n’avaient rien entendu. Hector ne reposa pas sa question. Il savait que cela signifiait qu’il ne lui restait plus qu’à le ramener sur la ligne de front et, à un moment ou un autre, à l’abattre. Cela arrivait sans arrêt, leurs troupes et l’ennemi agissaient de même. Et donc, ils partirent, le gosse traînant misérablement la patte devant lui. Il ne se retourna pas pour tenter de l’attendrir ou de le supplier, ce dont Hector se réjouit. Il avait déjà éliminé une demi-douzaine de soldats ennemis au combat, dont deux quasiment à bout portant, mais c’était toujours presque guidé par l’instinct ou en réponse immédiate à un danger, et il n’avait jamais dû penser à tuer méthodiquement. Où s’arrêter pour le faire ? Fallait-il l’obliger à s’agenouiller ou le laisser debout ? Lui laisser un moment pour se préparer ou agir par surprise ? Lui tirer dans le corps ou dans la tête ? Le gamin était petit et malingre mais il avait les épaules déjà robustes, et Hector tenta de se concentrer sur ce point, sur l’idée que c’était un adulte, un soldat bien entraîné. Mais en vain. On aurait dit n’importe quel adolescent paisiblement en train de rentrer chez lui. Ce début de journée d’avril se réchauffait à vue d’œil, la température dépassait déjà les sept degrés, et Hector, mal à l’aise, prit conscience du frottement alterné de leurs pieds qui glissaient sur la neige ramollie, une fréquence qui bientôt serait divisée par deux. Il aurait peut-être mieux valu (pour lui) laisser Zelenko agir à sa guise. Tout serait déjà fini et il serait à l’abri maintenant, en train de faire mijoter une boîte de conserve sur un réchaud à alcool, peut-être occupé à nettoyer son fusil, à écrire la courte lettre qu’il envoyait chaque semaine à sa mère, dans laquelle il ne disait jamais rien de nouveau et donnait aussi peu de détails que possible. Mais il écrivait tout de même, en termes généraux, sur le temps, la nourriture, ne serait-ce que pour avoir l’occasion de signer afin qu’elle sache qu’il était toujours en vie.
Ils atteignirent l’endroit où le chemin obliquait pour contourner un gros rocher affleurant. Hector lui ordonna de s’arrêter. Le garçon obéit. Il lui tendit le calepin et la photographie mais le garçon refusa d’un signe de tête.
« Prends-le, vas-y. J’en veux pas. »
Mais le prisonnier continuait à secouer la tête, comme s’il comprenait qu’accepter signerait son arrêt de mort. Parce que c’était de fait la fin pour lui. C’était assurément là, maintenant ou jamais, qu’Hector devait s’acquitter de sa tâche. Il y avait une sorte de précipice à l’endroit où le sentier faisait saillie, avec un à-pic de cinq mètres surplombant une cuvette peu profonde à flanc de colline. Quand le gamin y serait tombé, Hector pourrait tout simplement s’éloigner, il n’aurait pas à tirer le corps autre part, et tout serait fini. Mais il ne voulait pas. Pourquoi le fallait-il ? Il devrait peut-être le laisser filer et dire que le prisonnier s’était échappé.
Soudain, le garçon se détourna de lui pour se rapprocher du bord. Il s’essuya les yeux et fixa tout simplement la vallée, les collines étincelantes de neige qui se découpaient avec netteté contre l’aplat du ciel bleu. C’était comme s’il reconnaissait à son tour que l’endroit convenait parfaitement. Il devait penser depuis longtemps qu’il ne parviendrait pas à survivre à cette guerre. Il n’était même pas censé tuer, il ne serait jamais qu’un simple joueur de clairon. Par-delà ces collines, se trouvaient ses camarades, des milliers et des milliers d’entre eux, qui se regroupaient et se reposaient avant de lancer un nouvel assaut la nuit venue, et Hector avait presque l’impression d’entendre le gamin penser à son destin : peut-être valait-il mieux mourir comme ça, à un contre un, plutôt que de se précipiter vers le suicide dans l’obscurité au milieu d’une masse déferlante, un clairon métallique à la main, hurlant sa peur archaïque, le corps tendu en attendant l’impact des balles. Hector se rapprocha de lui. Il leva son fusil, le canon à moins de trente centimètres de son oreille blessée. Il avait brillamment réussi tous les examens de tir, mais il avait maintenant les doigts gourds, l’arme semblait creuse et légère entre ses mains. Les épaules du garçon se raidirent dans l’attente du coup de feu.
C’est alors que des voix résonnèrent sur le chemin juste derrière eux. Morra et Zelenko. Les yeux de ce dernier se mirent à briller quand il découvrit le spectacle mais, avant qu’il ait pu dire un mot, le prisonnier reconnut son bourreau et il bondit dans le vide. Il atterrit dans la cuvette, exactement comme Hector l’avait prévu. Il se mit à pousser des cris tel un bambin. Il s’était à l’évidence cassé une jambe, le pied grotesquement tordu.
« Ben mon vieux, tu lui as flanqué une sacrée trouille. Écoute-le donc glapir ! s’écria Morra.
– Qu’est-ce que tu vas faire maintenant, Brennan ? demanda Zelenko. C’est ton prisonnier, pas vrai ? »
Hector l’écarta de son chemin et entama la descente, Morra et Zelenko sur ses talons. Quand ils rejoignirent le garçon, il ne criait plus, mais respirait de façon saccadée, soufflant bruyamment à travers la bave et les mucosités qui lui envahissaient la bouche. La cuvette était en fait tapissée de rochers éboulés que la neige avait recouverts. À part sa jambe cassée, quelque chose avait éclaté en lui.
Hector décrocha le fusil de son épaule. Il retira le cran de sûreté. Il n’y avait plus de question à se poser. Le garçon avait fermé ses yeux bridés et il se tenait prêt. Mais Hector ressentit soudain un coup sur la tête et le monde sembla basculer. Quand il ouvrit les paupières, il était allongé dans la neige humide. Morra lui avait pris son fusil. Son casque était tombé et avait roulé un peu plus bas à flanc de colline. Une note stridente lui résonnait dans la tête, mais il se sentait aérien et désarticulé, comme s’il était un peu ivre. Il s’assit sur son séant. Les deux soldats étaient occupés à relever le gamin, qui s’était remis à pleurer pitoyablement, parce que chacun à tour de rôle lui donnait de petits coups dans la jambe.
« On est quittes maintenant, lança Zelenko à Hector en le voyant remuer. J’espère que ça t’a fait mal. Maintenant, bouge pas.
– Il a raison, dit Morra. Et ça, là, ça va faire très mal. » Et il écrasa de tout son poids la jambe du garçon à quelques centimètres de la fracture. Le hurlement qu’il poussa alors les surprit tous, il dissipa sur l’instant le nuage noir qui embrumait encore le cerveau d’Hector. C’était un cri transcendant, une voix plus perçante et plus pure qu’un simple corps aurait pu produire. Ensuite, il s’évanouit.
« Merde ! lâcha Zelenko.
– Je croyais que ces putains d’Asiates avaient quelque chose dans le froc ! Mais j’ai un flacon de sels. »
Ils le lui approchèrent des narines, et le gamin sursauta comme si on l’avait brutalement réveillé, se relevant à moitié, ne paraissant pas blessé le moins du monde. Il s’effondra de nouveau et ils lui remirent les sels sous le nez à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’il bondisse une fois de plus, même si à chaque occasion il paraissait perdre un peu plus d’énergie, jusqu’à ce qu’il se mette à flotter étrangement, comme une marionnette brisée. Il était désormais silencieux, bien au-delà de la douleur.
Zelenko lança une baïonnette à Hector à travers le champ de neige.
« Fais-en ce que tu veux maintenant. »
Morra protesta, disant qu’il voulait finir ce qu’il avait commencé, mais Zelenko l’entraîna au loin. Ils ramassèrent leurs armes et escaladèrent la pente qui les ramena sur le chemin. Hector les entendit s’éloigner. Deux jours plus tard, lors d’un combat de boxe amical à mains nues que permettraient quelques heures d’une journée exceptionnellement douce et dégagée, il battrait les deux hommes à plate couture, Morra sans la moindre difficulté, Zelenko au prix de davantage d’efforts, mais lui mettant le visage en charpie et ne s’arrêtant de cogner que quand plusieurs autres lui eurent sauté dessus pour qu’il cesse. Après cela, le lieutenant lui ordonna de demander son transfert et Hector obéit. Il choisit l’UISMC, l’unité d’identification des soldats morts au combat, parce qu’il ne voulait plus tuer personne, ni assister à aucune tuerie, et se disait que les morts, eux, étaient déjà morts et allaient le rester pour toujours.
Mais la mort, il allait l’apprendre peu à peu, était en fait un état d’esprit. Inévitablement, les morts revenaient. Ce garçon, pour commencer. Après le départ de Morra et de Zelenko, le garçon se remit à lui parler. Évidemment, Hector commença par supposer qu’il parlait coréen ou chinois, mais en fait, c’était de l’anglais, mauvais et déformé, avec un fort accent, mais Hector était néanmoins certain de le comprendre. Pas vivre, disait-il. Pas vivre. Il ne lui restait que quelques minutes, il allait mourir très bientôt de toute façon, et pourtant il insistait. Hector se leva, souleva la baïonnette, et le garçon lui fit oui de la tête, avec un pâle sourire, grommelant sa joie à la promesse de sa libération imminente. Une lumière nouvelle brillait dans ses yeux. Un pur rayon de vie. Et bien qu’il ne lui ait pas souhaité de souffrance supplémentaire, bien qu’il ait voulu mettre un terme à ses douleurs, cet acte de mansuétude ne réclamant que d’appuyer un peu sur une lame, Hector ne put se résoudre à abréger son existence. Il jeta la baïonnette au pied de la colline. Le garçon se mit à pleurer. Hector ramassa son casque, tentant de ne plus l’entendre. Il disait maintenant quelque chose de différent, sa voix n’était déjà plus qu’un murmure. Hector tâta ses poches à la recherche d’une friandise, de quelque chose à manger. Il ne trouva que sa gourde à lui offrir.
Le gamin secoua la tête. Des yeux, il fit signe à Hector de s’approcher. Le soldat mit un genou à terre, s’approcha et le blessé tendit soudain la main vers sa ceinture pour s’emparer d’une grenade. Hector recula précipitamment et dérapa sur les parois de la cuvette. Le garçon prit la goupille entre ses doigts. Qu’il la tire et il n’aurait plus que quelques secondes à vivre. Mais il attendit qu’Hector ait retrouvé son appui, il attendit qu’il ait regagné le sentier. Parvenu au sommet, il baissa les yeux vers le garçon qui fixait le ciel, voulant peut-être qu’il creuse encore l’écart, sans doute déjà aveuglé par le néant tout proche. Hector prit ses jambes à son cou, et il avait presque atteint les lignes arrière quand il entendit dans le lointain l’écho assourdi de la déflagration.
OceanofPDF.com