Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 6 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 6

6

 

Le lendemain, les Tanner déjeunaient comme toujours entourés des enfants. Le talon de Sylvie était dissimulé dans sa chaussure de tennis en toile bleue. Hector était installé tout seul au fond du pavillon. Sylvie paraissait d’humeur enjouée, elle riait et plaisantait avec les petits et ne se tournait jamais vers lui, mais Tanner le salua d’un mouvement de tête aussi franc, direct et peu chaleureux que toujours. Hector se demanda s’il était au courant de la dépendance de sa femme. Peut-être ne s’en rendait-elle pas vraiment compte elle-même.

Elle pouvait assurément se dire que tout allait bien. L’atmosphère avait changé depuis leur arrivée. L’orphelinat s’appelait New Hope pour des raisons évidentes, et de fait, il représentait un véritable espoir pour tous ces enfants, même s’il y avait manifestement des limites à cette idée, perceptibles dans le caractère spartiate de l’environnement, les vêtements usés et mal ajustés des pensionnaires. Aujourd’hui toutefois, sur le terrain de jeu, l’air semblait plus pur et plus léger, comme si un robuste pin vibrant d’énergie avait soudain pris racine au milieu d’eux, ses branches lourdes d’aiguilles pleines de sève. Les enfants étaient toujours plus nombreux à s’attrouper autour de Sylvie, entonnant jusqu’à la dernière note et la dernière syllabe les vieilles chansons de scouts qu’elle leur apprenait et participant aux différents jeux qu’elle leur montrait, comme la balle au prisonnier ou le téléphone arabe. Elle avait aussi acheté un ballon de football tout neuf la dernière fois qu’elle était allée à Séoul et, après les cours et les différentes tâches (Tanner, lui, se retirait chez eux pour lire ou étudier de nouveaux projets), il lui arrivait souvent de jouer avec eux jusqu’à l’heure du dîner, obligée de changer d’équipe à la mi-temps pour éviter les disputes. À l’évidence, ils oubliaient tous qu’elle n’avait pas toujours été dans cet orphelinat et qu’elle n’y resterait pas pour toujours.

Ils commençaient leur match en fin d’après-midi. Hector ne s’était jamais essayé au football, c’était l’excuse qu’il avançait pour ne pas jouer, mais il lui arrivait souvent de marquer une pause dans son travail pour regarder la partie et admirer les garçons les plus sportifs, plus rapides que tous les autres, à l’exception de Sylvie qui était sans doute moins douée que déterminée. Elle semblait tenir à ce que le jeu se déroule dans les règles et que tout le monde y participe. Grâce à ses longues jambes, elle parvenait à garder le ballon et à tenir les plus forts à distance pour que les garçons et les filles les plus timides puissent bénéficier de passes et tirer au but. Elle portait des pantalons d’homme en toile légère qu’elle serrait à la ceinture avec une double longueur de corde. À la fin, ses genoux et ses flancs étaient couverts de la poussière rouge brique qui se soulevait de la terre argileuse. Quand elle voulait prendre un peu de repos, elle entraînait les deux équipes sur la touche, et tous chantaient et braillaient à tue-tête : là encore, s’organisait une véritable compétition entre eux pour savoir quelle voix porterait le plus loin, non pas pour s’assurer de leur propre estime, bien sûr, mais pour se gagner celle de Sylvie. Durant ces brefs instants, Hector avait presque l’impression d’être redevenu un petit garçon à Ilion, perché avec son père sur les gradins du terrain de jeu du collège, l’air vif de l’automne résonnant de voix enrouées et joyeuses.

La seule enfant qui ne jouait pas et ne criait jamais son enthousiasme, c’était June. Hector la voyait parfois s’enfoncer dans les hautes broussailles de la vallée, ou retourner au dortoir, s’appliquant à disparaître pendant toute la durée du match. C’était un peu comme si June ne pouvait supporter de voir les autres prendre plaisir en la compagnie de Sylvie, alors que la position spéciale qu’elle occupait ne faisait de doute pour personne. Mais un après-midi, elle jaillit des buissons derrière les quartiers d’Hector, et resta adossée au coin du bâtiment tandis qu’il nettoyait la rouille de ses outils avec un racloir et un chiffon enduit d’essence. Le match était particulièrement animé en ce moment, parce qu’il opposait les garçons d’une part, Sylvie et les filles de l’autre, et en observant le menton tendu de June, il comprit qu’elle aurait bien voulu entrer dans la danse.

« Mais vas-y. Qu’est-ce qui t’en empêche ?

– Pas question, répondit-elle. Les garçons sont en train de perdre. Ils ont besoin de toi.

– J’ai du travail.

– Tu travailles tout le temps. » Elle s’adressait à lui du ton péremptoire dont elle usait avec tous sauf avec Sylvie.

« J’aime travailler.

– C’est faux. Ce n’est pas parce que tu aimes ça que tu travailles tout le temps.

– Ah oui ? Et pourquoi donc à ton avis ?

– Parce que tu ne veux pas te faire plaisir. »

Elle avait parlé avec sérieux mais elle lui souriait, un sourire rusé mais néanmoins rayonnant, enfin pour elle. C’était la première fois qu’elle lui souriait (et peut-être même à qui que ce soit) depuis qu’il l’avait trouvée sur la route, et il s’étonna de voir l’expression engageante et chaleureuse qui s’était peinte sur son visage.

« Tu as peut-être raison, dit-il, en essuyant les traces de rouille sur la pelle avec un chiffon. Et toi, c’est quoi ton excuse ? »

Elle était maintenant concentrée sur le match, parce qu’une des plus grandes, une très jolie fille au visage rond nommée Mi-Young, était en train de fêter un but dans un concert de rires et une effusion d’embrassades avec Sylvie.

« La même, répondit June, soudain sérieuse.

– Qui se ressemble…

– Je ne comprends pas.

– Qui se ressemble s’assemble. On s’amuse bien tous les deux à pas vouloir se faire plaisir.

– Je ne comprends pas.

– Oublie tout ça. Tu veux bien gratter un peu cette pelle pour moi ? »

Elle jeta un coup d’œil en direction du terrain, puis fit oui de la tête avec un air hésitant, et il lui tendit la brosse métallique. Elle prit l’outil par le manche et se mit à l’ouvrage avec énergie, comme si elle jouait du violoncelle et qu’elle voulût casser les cordes.

« Vas-y doucement.

– Pourquoi ?

– Tu vas respirer toute la poussière de rouille.

– Et ?

– Et ça peut pas être bon pour la santé.

– Je m’en moque.

– Tu veux vivre vieille ?

– Oui, répondit-elle, mais avec une note de défi dans la voix, comme s’il l’avait menacée.

– Alors tu sais ce qu’il te reste à faire. »

Elle ne lui répondit pas, mais ralentit néanmoins la cadence, éloignant précautionneusement la poussière de rouille en soufflant sur la pelle après six ou sept passages de la brosse. Le match devenait de plus en plus bruyant et animé, les tantines et les enfants sur la touche riaient aux éclats et criaient chaque fois qu’ils assistaient à une passe adroite ou à un bon coup de pied. June et lui se contentaient de se repasser de temps à autre le chiffon mouillé, chacun s’efforçant inconsciemment de témoigner de son absence d’intérêt pour la partie, ce qui aurait été facile si Sylvie Tanner n’avait pas été au centre de l’action, les filles lui envoyant constamment le ballon, les garçons la marquant de près ou bien essayant de l’éviter en dribblant avec adresse. Mais elle était plus agile que sa haute taille aurait pu le faire croire et elle connaissait très bien le jeu. Elle planifia deux buts rapides en ouvrant des opportunités à ses coéquipières et en marqua un elle-même alors que les garçons en étaient toujours à zéro. Ils paraissaient tous découragés par ce dernier point et un des meilleurs joueurs, Hyun, s’assit même par terre de désespoir, se frottant le crâne avec lassitude, et bientôt les autres vinrent le rejoindre. Sylvie s’approcha d’eux en claquant dans ses mains et en criant : « Allons, allons, les garçons, pas question de se laisser aller ! » et même s’ils l’écoutaient avec attention, ils ne se relevèrent pas avant que June vienne les rejoindre sur le terrain. Elle avait simplement rendu sa pelle nettoyée à Hector avant de trottiner jusqu’à eux.

« Je peux jouer maintenant ? demanda-t-elle en s’adressant à Sylvie.

– Mais bien sûr.

– Je vais me mettre avec eux, déclara-t-elle, en désignant les garçons.

– Encore mieux ! »

Les garçons protestèrent mais Sylvie ne céda pas. Elle siffla dans ses doigts et mit la balle en jeu en la poussant vers June, qui, sans hésiter, fila devant elle à toute allure puis la passa à Hyun, qui avait réussi une percée en direction des buts. Il marqua sans effort. Les garçons poussèrent des hourras de joie et les filles crièrent à l’injustice parce qu’elles n’étaient pas prêtes.

« Laissez-les jouer comme ils l’entendent, les filles », leur conseilla Sylvie, replaçant le ballon au milieu du terrain. Elle adressait des sourires rayonnants à June, manifestement ravie de son engagement inattendu tout en adoptant une posture sportive d’attaquante prête au combat. « On va gagner à notre façon. »

À partir de ce premier but, le match fut très serré. Mi-Young marqua le suivant, mais ensuite l’équipe des garçons en inscrivit trois d’affilée pour rétablir l’égalité. Chacun se rendit compte que c’était June qui faisait toute la différence. Elle était plutôt douée pour le dribble et les passes, mais c’était surtout son jeu infatigable et son énergie presque furieuse en défense qui changeaient le cours du jeu. Les garçons s’étaient un peu retenus quand il s’agissait de freiner la progression des filles, mais pas June. Elle se jetait sur quiconque avait le ballon, marquait Sylvie de si près que personne ne pouvait plus lui faire de passes, et ensuite harcelait Mi-Young qui était leur meilleure joueuse. Elles avaient la même taille, le même âge, et étaient des rivales potentielles parce que Mi-Young était aimée de toutes ses congénères et considérée comme une grande sœur et un modèle (les petites avaient coutume de s’attrouper autour de son lit au dortoir), alors que June était June, quelqu’un qu’il valait mieux éviter ou, tout au moins, tenir à distance. Mais ce jour-là, c’était June qui se trouvait au centre de l’action. Dès que Mi-Young s’approchait, June la bousculait et, chaque fois qu’elle avait le ballon, June la poussait violemment et shootait avec force. Mi-Young la forçait à reculer avec autant d’énergie et donnait aussi quelques coups de pied dans les tibias de June, aucune des deux ne portant de chaussures. Avant la fin du match chacune avait réussi à égratigner profondément la peau des chevilles et des mollets de l’autre avec les ongles de ses orteils. Se rendant compte que leur malveillance respective risquait de mettre en péril l’atmosphère amicale de la rencontre, Sylvie annonça que l’équipe qui marquerait le prochain but serait déclarée gagnante. À ce stade, Hector avait cessé de nettoyer ses outils, fasciné lui aussi par l’action. Au cours des dernières minutes, Hyun tenta une longue passe en direction de June, mais Sylvie l’intercepta et mit le ballon dans les pieds de Mi-Young qui fila seule de l’autre côté du terrain en direction des buts. C’était à coup sûr la fin de la partie. Mais alors June sembla voler à la rescousse : dépassant tout le monde comme s’ils étaient tous enracinés dans le sol, et avant que Mi-Young ait pu frapper le ballon, elle fonça sur la petite avec une telle force qu’elle fut projetée à terre.

Mi-Young se releva en titubant ; elle se lança comme une forcenée sur June, tout poings et ongles dehors et, l’espace d’un instant, personne ne réagit, paralysé par cette colère explosive qui lui ressemblait si peu. De loin, Hector se surprit à les confondre, certain que seule June pouvait se mettre dans une telle rage. Il fut le premier à les atteindre et, tandis qu’il les séparait, il s’étonna de voir que June ne cherchait pas à se défendre alors que Mi-Young faisait pleuvoir sur elle une avalanche de coups : elle ne se recroquevillait pas, elle ne se couvrait même pas le visage. Quand Sylvie arriva sur les lieux, elle se laissa instinctivement tomber sur June pour la protéger, et ce fut seulement à ce moment-là que la petite se mit à pleurer. C’était une crise de larmes pareille à celle de n’importe quelle fillette, elle hoquetait à gros sanglots plaintifs, mais personne n’avait jamais vu June pleurer, et il y avait là quelque chose d’étrange et de terrifiant qui laissa tout le monde muet, Mi-Young comprise. Puis Sylvie retrouva la parole et lui murmura que tout irait bien. Mais June n’avait pas vraiment l’air bien. Elle avait des griffures sur les joues et le nez, elle saignait de la lèvre, et un de ses yeux était déjà en train de virer au violet et au noir. Tout était entièrement sa faute, et pourtant c’était elle la blessée. Sylvie l’aida à se relever et toutes deux regagnèrent la maison des Tanner, le visage ensanglanté de June tachant le tissu du chemisier de Sylvie.

À compter de ce jour, June ne participa plus à aucun match. Chaque fois qu’Hector l’apercevait dans la cour ou assise en train de dîner sous le pavillon, elle paraissait se tenir à distance de Sylvie et des autres enfants. Elle continua à travailler chez les Tanner, et pendant des périodes plus longues qu’auparavant ; de sa chaise installée devant ses quartiers, Hector la voyait aller et venir chaque fois que le révérend était en déplacement. C’était comme si une sorte d’accord avait été conclu selon lequel June respectait le droit des autres à être avec Sylvie en échange de davantage d’heures passées ensemble. Il ne pouvait s’empêcher de se demander, comme tout le monde assurément, ce qu’elles pouvaient bien faire ensemble ; il les imaginait en train de tricoter (Sylvie avait demandé à toutes les grandes de confectionner des mitaines pour l’hiver qui approchait), de lire, ou simplement de bavarder (mais de quoi ? du merveilleux avenir ? de l’abominable passé ?). Il pensait avoir compris ce que n’importe quelle orpheline rechercherait chez une femme comme Sylvie, mais ce que l’épouse du pasteur attendait de cette relation, ce qu’elle avait exactement en tête, il ne pouvait se l’imaginer. Le révérend Tanner avait annoncé des adoptions prochaines, les enfants devaient se tenir prêts au cas où ils seraient choisis, mais il précisait toujours que lui et sa femme ne continueraient à s’occuper d’orphelins qu’en Corée, parce qu’il savait pertinemment qu’ils devaient tous rêver d’être celui ou celle que les Tanner finiraient par ramener en Amérique.

C’était étrange, mais parfois, il avait l’impression qu’il aimerait lui aussi être adopté et emmené. Chaleureusement accueilli à son retour au pays, mais par des inconnus et dans une situation où on ne lui confierait aucune responsabilité, à part un travail pénible ou des tâches physiquement éprouvantes. Sa mère était décédée, elle aussi, emportée par une grave crise cardiaque durant le dernier mois de la guerre, et même s’il avait encore ses sœurs, il ne voulait pas rentrer à Ilion ou dans aucune ville de ce genre. Il se surprit même à imaginer de façon ridicule être l’homme à tout faire des Tanner, logé dans une cabane de jardin qu’il se représentait déjà humide et glaciale parce qu’édifiée sur un lopin de terre dans la baie de Seattle, passant ses journées à attendre que Sylvie Tanner lui apporte une part de gâteau ou une tasse de thé.

Les tantines avaient des opinions sur tout et adoraient disserter de leurs voix de crécelle. Quand il sortait les poubelles, il entendait les conjectures sans fondement qu’elles formulaient sur la raison pour laquelle les Tanner n’avaient toujours pas d’enfants (« Elle est trop maigre pour tomber enceinte. » « Elle ne veut sûrement pas d’enfants de lui. » « Ils ont perdu celui qu’ils avaient. »), ou pourquoi Sylvie s’intéressait tellement à June (« C’est elle qui a le plus besoin d’une mère. » « Elle lui rappelle la petite fille qu’elle était. »), mais aucune de ces remarques ne réussissait à décrire l’isolement dans lequel Sylvie les avait enfermés, malgré le mécontentement manifeste du révérend et la perplexité croissante des enfants. Les marques sur son talon constituaient-elles une meilleure explication ? Y avait-il une dépendance ou un comportement compulsif (comme les moments où lui-même ne pouvait s’empêcher de boire ou de se battre) qui vaille la peine qu’on en recherche les causes ? Ces petites piqûres rouges – et ses cicatrices à lui, toutes parfaitement refermées – apparaissaient et disparaissaient tour à tour, elles étaient désormais à la fois leur propre raison d’être et leurs conséquences.

Quand le temps se rafraîchit avec l’arrivée de l’automne, l’emploi du temps de Sylvie commença à changer ; elle donnait son cours d’anglais puis prenait le repas de midi avec les enfants, mais au lieu de partager avec eux les activités de travail et de jeu de l’après-midi, elle prit l’habitude de se retirer chez elle, s’excusant d’abord aux environs de 17 heures jusqu’à finalement disparaître juste après le déjeuner, parfois pour tout le reste de la journée. Quand Sylvie rentrait chez elle, June la suivait et ne repartait qu’à 20 heures, moment auquel Hector éteignait le groupe électrogène et plongeait tout l’orphelinat dans le noir. On commençait à raconter que Mrs Tanner était malade – même son teint habituellement clair paraissait plus pâle encore, comme si on lui avait ajouté de l’eau dans le sang –, mais elle ne se plaignait de rien, ne se rendit dans aucun hôpital et ne fit venir aucun médecin. Bien sûr, Hector voyait les choses d’un autre œil, il remarquait seulement la façon dont elle se grattait les avant-bras et la gorge, comment elle se repliait sur elle-même tandis que les enfants ou les femmes de service lui parlaient, ne revenant à elle que quand ils élevaient la voix. À son avis, elle devait avoir un stock de flacons caché quelque part, mais qu’allait-elle faire quand elle viendrait à en manquer ? Il pourrait, bien sûr, aller lui en chercher à la base militaire, ou dans un bar des quartiers mal famés. Était-ce là qu’elle allait quand elle se rendait en ville une fois par semaine ? Elle était peut-être déjà parvenue à la fin de ses réserves ; depuis un certain temps, tous pensaient qu’elle souffrait d’un intraitable rhume de cerveau, les yeux chassieux, gonflés ; elle reniflait et se mouchait constamment. Elle mangeait comme un oiseau, sirotant à peine quelques gorgées du thé à l’orge grillée que les tantines lui préparaient quotidiennement. Elle semblait moins amaigrie que creusée, sa peau dans la lumière vive de certains matins, presque diaphane, les veines de sa gorge d’un bleu si foncé qu’Hector se tenait prêt à lui poser la main sur le cou pour la réchauffer au cas où elle s’évanouirait. Elle ne lui accordait ni plus ni moins d’attention qu’auparavant, lui faisant comme toujours gentiment porter par June à l’endroit où il travaillait un sandwich ou un kimbap à la mortadelle, ou bien laissant un demi-litre de whisky ou de bourbon devant sa porte si elle était allée faire des courses à Séoul. Ces attentions constantes lui donnaient à croire qu’elle pensait à lui tous les jours, mais c’était invariablement June qui se déplaçait, Sylvie ne s’arrêtant même plus en chemin pour le regarder travailler dans une tranchée ou sur un toit. Bientôt, il éprouva en alternance deux sentiments contradictoires : soit il était irrité par sa faiblesse assurément pitoyable, soit il avait l’impression d’être complètement desséché à l’intérieur, strié par tout un réseau de lignes de faille qui partaient de ses tripes vers la surface de son corps et que tout le monde devait remarquer. Il se sentait blessé et presque honteux.

Le matin, avant le lever du jour, il se mettait à creuser un mètre après l’autre d’une tranchée où il s’enfonçait jusqu’aux cuisses et qui avait la largeur de deux fois son bassin. Ce travail harassant était le bienvenu : les seuls moments où il se sentait plus ou moins à sa place étaient ceux où il devenait un simple outil. L’après-midi, il grimpait sur un toit ou un autre qui présentait une fuite importante. Il arrachait les tuiles fendues et grattait les couches de revêtement moisi au-dessous, avant de remplacer le tout par des planches et des gaines neuves, ce qui le maintenait occupé jusqu’à l’heure du dîner. À la fin de la journée, c’est à peine s’il pouvait soulever les bras pour se déshabiller dans ses quartiers et passer ses vêtements crasseux sous la douche de fortune qu’il s’était installée. Il s’agenouillait et les frottait avec un savon à l’huile, avant de les presser contre une pierre plate comme le faisaient les tantines. Après les avoir mis à sécher sur les buissons, il entreprenait de se laver lui-même, et passait énergiquement le gros bloc de savon sur ses bras et ses flancs pour faire mousser l’eau du puits. Un soir, Sylvie apparut au coin du bâtiment, et avant qu’il ait pu prononcer un mot ou se couvrir, elle déposa le plateau du souper par terre et disparut. Le lendemain, il ne la vit pas du tout, mais le jour d’après elle vint avec June à l’endroit où il était en train de creuser et lui proposa du thé glacé à la prune ; elles repartirent sans attendre dès qu’il leur eut rendu le verre vide. Seule June lui accorda un regard, elle lui jeta même deux ou trois coups d’œil successifs comme pour s’assurer qu’il gardait bien ses distances.

Par la suite, allongé sur son lit, il ne put s’empêcher de penser à elle pendant plusieurs nuits. D’abord, il se la représentait de façon chaste, comme il aurait pu se souvenir d’une belle femme croisée dans la rue. Était-ce la maturité qui la rendait aussi séduisante ? Elle avait le même âge que sa mère la plupart des fois où il se souvenait d’elle, encore assez jeune et belle pour s’attirer les sifflets admiratifs des ouvriers et des soldats. Mais ensuite, ses pensées avaient tendance à dériver. Il s’imaginait, près de lui dans le noir, sa silhouette sombre dont seule la chevelure de lin doré était visible et lui effleurait tout le corps comme des draps éparpillés, une averse de douceur. Ou bien, elle lui apparaissait avec pour tout vêtement un large ruban couleur émeraude et il devait tourner autour d’elle pour le dérouler jusqu’à ce qu’elle se retrouve nue. Mais parfois, il voyait aussi June dans ses rêveries, comme s’il n’avait aucun moyen de la contrôler, tapie dans l’ombre qui enveloppait Sylvie. Il se passait et se repassait l’image d’un bain partagé en toute innocence, chacun prenant son tour dans la baignoire installée au cœur de la petite maison, versant l’eau sur le dos et les épaules de l’autre, tous deux ravis à l’idée que personne ne viendrait les déranger, ce qui ne manquait pas de sel étant donné le changement d’attitude du révérend à son égard. Il était assurément devenu plus tolérant envers Hector ce dernier mois, il se montrait même chaleureux quand il s’arrêtait pour s’informer de l’avancement des travaux, comme si lui aussi comprenait désormais que l’univers plus petit, plus étroit, qui s’était refermé sur eux, se suffisait à lui-même.

Le révérend Tanner vaquait à ses occupations avec son énergie et sa rigueur habituelles, mais Hector avait l’impression de déceler une intensité accrue dans ses prières et l’accomplissement des devoirs de sa charge, une fougue et une passion dans ses enseignements et ses sermons qu’on n’aurait pas remarquées chez un autre pasteur, mais qui, chez Tanner, semblaient être l’aiguillon d’une foi renouvelée. Il ne manquait ni d’enthousiasme ni de zèle. Il avait perdu du poids à cause de ses nombreux voyages et du changement de régime alimentaire, son long visage paraissait désormais émacié, sa veste sombre de pasteur lui tombant des épaules en formant de tristes plis, si bien qu’il ressemblait à un adolescent dégingandé ayant hérité des vêtements de son père. Mais malgré cette apparence un peu étrange, il était devenu plus facile à approcher au fil des semaines, sa façon de s’adresser aux enfants, au moins dans les occasions informelles, adoucie par un regard désormais plus attentif ; quand ils s’alignaient le matin, ils représentaient maintenant pour lui autre chose que des rangées de projets d’édification morale et d’obligations : un noyau dur de souvenirs, le mystère même de la survie. On pouvait aller jusqu’à dire que sa façon de voir les choses ressemblait plus à celle d’Hector qu’à celle de sa femme ; sans nier ce que ces orphelins avaient connu d’horrible dans leur vie, il leur fallait maintenant (avec son aide) dépasser leurs épreuves au plus vite en utilisant tous les moyens à leur disposition : l’éducation, l’amour de Dieu, les leçons d’autodiscipline, les conseils d’autonomie. Évidemment, Hector avait trouvé des moyens bien à lui pour faire taire le passé. Sylvie en était venue à voir les enfants d’une façon encore différente. Ce n’est peut-être pas ce qu’elle aurait choisi spontanément, elle aurait sans doute préconisé l’oubli pur et simple, mais durant les brèves entrevues qu’elle se ménageait individuellement avec eux – elle préparait un dossier d’adoption pour chacun, avec des renseignements biographiques et une description du caractère (« C’est une charmante petite fille pleine d’énergie et dotée d’une très belle voix ») –, une des plus grandes avait soudain craqué et, tandis que Sylvie s’efforçait de la consoler, elle lui avait spontanément confié ce qui était arrivé à sa famille durant la guerre. La rumeur avait sans doute circulé, parce que beaucoup d’autres pensionnaires s’étaient mis à l’imiter, même certains parmi les plus rudes des garçons venaient lui confier ce qui les avait amenés jusqu’à cet orphelinat.

Mais au cours des dernières semaines, Sylvie étant de plus en plus en retrait, le reste des enfants avait commencé à témoigner de l’affection à Tanner, et il n’était pas rare qu’Hector l’aperçoive en train d’arpenter les buissons désormais roux et or des collines suivi par une longue file d’enfants, ou de donner une énergique leçon de gymnastique sur le terrain de jeu.

« Et on lève bien haut les genoux, répétait joyeusement Tanner aux enfants qui couraient sur place. Allez, plus haut, tout le monde ! Essayons de toucher le ciel ! » Il portait un pantalon de costume, une chemise et une cravate même à l’exercice, mais il retroussait ses manches ; sa haute taille, ses coudes et ses genoux pointus le faisaient ressembler à un pantin un peu ridicule, ce qui ne lui échappait pas. Bientôt, il entreprit de se moquer de lui-même en faisant semblant de se cogner le menton chaque fois qu’il relevait le genou, rejetant la tête en arrière sous la violence du choc. Les enfants se mirent à l’imiter, certains perdant l’équilibre en riant quand il multiplia la cadence par deux puis par trois, avant d’abandonner lui-même la partie et de se jeter à terre sur l’argile rouge. Les élèves firent de même et une des tantines sortit précipitamment de sa cuisine pour venir les houspiller, se plaignant qu’il allait ensuite lui falloir laver tous ces vêtements.

Tanner promit que tout le monde donnerait un coup de main pour la lessive de la semaine. Bien que toujours aussi sérieux pendant ses sermons et ses cours, il prenait manifestement du bon temps avec les enfants et appréciait la nouvelle place qu’il occupait dans leur estime. Il lui arrivait même d’écourter une leçon pour les laisser pratiquer les jeux que leur avait enseignés Sylvie. Mais le changement le plus spectaculaire remarqué par Hector eut lieu le jour où Tanner et sa femme préparèrent les petits pour qu’on prenne les photographies destinées à leurs dossiers d’adoption. Cinq enfants – tous parmi les plus jeunes, entre trois et cinq ans – avaient été envoyés en Amérique quelques semaines plus tôt pour être placés dans des familles du Washington et de l’Oregon.

Tanner voulait des clichés récents ; ceux qu’on trouvait dans les dossiers étaient sinistres et sévères, durs et sans joie, et aucun n’était à l’avantage des pensionnaires. Ces nouvelles photographies seraient développées à Séoul le lendemain puis envoyées par poste aérienne au siège de leur Église à Seattle, où des familles en attente d’adoption les verraient bientôt et pourraient faire leur choix. Hector n’était pas sûr que les enfants, du moins les plus âgés, aient vraiment envie d’être adoptés, même s’ils claironnaient que oui et se répétaient avec enthousiasme ce qu’ils avaient entendu dire de la vie dans une grande maison, avec une table couverte de viandes, de fruits et de gâteaux. À l’évidence, ils étaient aussi anxieux, et ils le cachaient de leur mieux, parce que rien ne pouvait être plus effrayant que la perspective de manquer une occasion après l’autre, et finalement d’être à nouveau lâché dans les rues dévastées de Séoul, où il était quasi impossible de gagner sa vie en exerçant une activité légale.

Grâce aux nouvelles photographies, ils trouveraient tous une famille. On plaça une chaise devant le mur extérieur des quartiers d’Hector, fait de planches mal équarries, en très mauvais état – Tanner insista sur la nécessité de cet arrière-plan aux portraits : il voulait que les pensionnaires aient l’air en pleine santé et joyeux, mais en proie à la misère –, et tous les enfants se rangèrent pour poser chacun son tour devant le vieux Leica que Sylvie avait posé sur un trépied. À l’évidence, ils étaient habitués aux tristes portraits qu’ils avaient vus ou pour lesquels ils avaient posé avec leurs familles, des clichés austères d’adultes et d’enfants aux visages impavides dans leurs plus beaux atours – comme celui qu’Hector avait trouvé sur l’enfant soldat qu’il était censé exécuter –, et Sylvie eut bien du mal à les amener à décrisper leurs bouches et leurs épaules. Ils n’avaient que deux pellicules, assez pour une photographie de chaque pensionnaire et peut-être une demi-douzaine de deuxièmes essais. Elle demandait sans arrêt aux premiers de sourire, mais n’obtint qu’une grimace forcée qui les faisait paraître intimidés et méfiants, et Tanner lui conseilla d’attendre avant de prendre la suivante.

« Attendre quoi ?

– Tu verras, dit-il à Sylvie, qui le regardait d’un air interrogateur. Tiens-toi prête. »

Il capta l’attention du petit modèle d’après. Tanner grommela bizarrement, rentra la tête dans les épaules et se mit à danser d’un pied sur l’autre. Le gamin gloussa de rire et Tanner passa derrière Sylvie et l’appareil photo, puis il fit une moue de singe et entreprit de se gratter et de renifler les cheveux de sa femme, moment auquel elle déclencha l’obturateur. Il répéta l’opération avec chaque enfant, poussant des cris rauques et se battant la poitrine jusqu’à ce que le truc ne marche plus. Il se changea alors en éléphant, en coq, en cochon, en mouton, et n’arrêta que quand vint le tour de June, qui était la dernière à poser (après qu’on eut pris un deuxième cliché de chacun des trois enfants qui devaient partir les premiers). Elle refusa de faire le moindre effort pour lui, pas même le sourire le plus fugitif, le moindre mouvement de lèvres, et Hector trouva étrange que Sylvie n’essaie pas de la convaincre avec plus d’enthousiasme d’avoir l’air joyeux et sympathique pour son dossier. Elle finit par capturer l’image que tous ceux qui voulaient bien se souvenir de June avaient gardée : un regard d’acier à nul autre pareil.

Ensuite, Sylvie disparut à la vue de tous pendant plusieurs jours, cloîtrée chez elle quand elle n’enseignait pas. Son humeur semblait s’être assombrie depuis la séance de photographies, et elle n’accompagnait même plus June voir Hector quand il travaillait, les tantines affirmant qu’elle avait un gros rhume. Mais il savait pertinemment qu’en fait, elle devait avoir trop souvent recours à l’aiguille, ou au contraire pas assez. Il avait connu pas mal de cas similaires dans les villes de garnison, d’anciens « vétérans » à peine plus vieux que lui, maigres et pâles d’avoir passé trop de soirées dans les tripots spécialisés, l’air abattu, le regard vide ; personne ne se sentait plus seul que celui qui n’avait que lui-même pour se prendre en pitié.

Il se sentait seul lui aussi à creuser sans compagnie dans cette vallée, et il se surprenait à lever le nez de son travail toutes les cinq minutes, espérant la voir perchée sur son rocher plat au sommet de la colline, que June soit ou non à ses côtés. Mais elle avait mis un terme à ses promenades. Un orage de fin d’été venu du sud avait éclaté et l’empêchait de poursuivre son opération de terrassement, la pluie torrentielle rendant les choses trop dangereuses : il glissait chaque fois qu’il soulevait sa pioche. À la place, il décida de peindre la future chapelle, une tâche qu’il avait remise à plus tard pour avancer les tranchées. Il commença par essuyer et épousseter toutes les surfaces, en passant un chiffon imbibé d’huile sur les murs et les planchers (pour l’instant, les bancs récemment peints étaient utilisés dans la salle de classe principale). Il n’avait pas prévu de peindre les poutres apparentes du toit ni même le plafond, mais il se rendit compte que la pièce serait très sombre s’il ne le faisait pas, et donc il installa un escabeau sur une table pour atteindre les chevrons. Il faillit tomber à deux ou trois reprises, forcé même une fois de s’accrocher à une traverse pendant que l’escabeau se renversait, puis de se laisser tomber sur le plancher avec fracas. Comme ils ne pouvaient pas jouer dehors, les enfants le regardaient travailler en silence, lui montrant du doigt les endroits qu’il avait oubliés ou insuffisamment enduits de peinture. Ni Tanner ni Sylvie ne firent leur apparition. Quand il eut terminé le toit et les murs, les enfants durent retourner dans leurs chambres pour qu’il puisse peindre le plancher. Il faisait déjà sombre au-dehors et encore plus sombre à l’intérieur, et il alluma une lampe à huile, la poussant devant lui ou la tirant derrière tandis qu’il se déplaçait à quatre pattes. Les vapeurs de la peinture lui faisaient tourner la tête, mais il avait aussi l’impression de renaître à chaque inspiration, soulevé au-dessus du sol tandis qu’il se noyait dans le travail, et il crut voir des vagues de couleur dans cet océan de gris, de subtils reflets dorés et verts qui lui faisaient penser aux cheveux et aux yeux de Sylvie. Il peignit tout le plancher en ménageant une bande devant les portes des dortoirs (pour que les enfants puissent entrer et sortir sans marcher sur la peinture fraîche), puis il passa une nouvelle couche le lendemain sur la surface entière. Les orages s’étaient déplacés, le ciel était maintenant clair et lumineux mais, quand il recula d’un pas pour juger de l’effet de son travail, il fut découragé de voir combien l’ensemble était encore sombre et triste, même avec la porte principale grande ouverte. C’était encore pire que ce qu’il avait décrit à Sylvie, la pièce ne ressemblait pas à un cube en béton mais à d’étranges oubliettes improvisées, des espèces de catacombes réalisées à la hâte et agrémentées de chevrons peints en gris et d’un gros poêle noir. Un caveau pour les vivants. Il avait déjà demandé à Sylvie par l’intermédiaire de Min de venir voir le résultat le lendemain, et il regrettait maintenant de s’être lancé dans ce projet. Il caressait même l’idée de tout détruire. Mais Min revint en disant que Mrs Tanner était toujours malade et qu’il n’avait même pas pu lui parler. Pendant qu’il se tenait là, son pied valide pointé vers le mur du fond, le gamin marmonna chahng-mun, le mot coréen qui signifie « fenêtre ».

Hector ne parvenait pas à comprendre comment il n’y avait pas pensé lui-même. Parce qu’il se trouvait précisément qu’il avait des fenêtres à sa disposition, une demi-douzaine, d’assez petite taille (récupérées dans diverses dépendances aujourd’hui disparues, elles étaient appuyées contre un mur de l’entrepôt), et il se mit à façonner mentalement les chambranles et le linteau pour la plus grande d’entre elles au centre du mur. Mais, en les examinant pour de bon, il les trouva encore plus petites que dans son souvenir, la plus grande de la taille d’un plateau carré, les autres plus étroites et allongées. Il les coucha sur le sol de l’entrepôt pour choisir celle qu’il allait installer. Il y avait largement assez de bois pour les supports et les cadres, et bientôt, il résolut de les assembler pour tenter de fabriquer une unique et grande fenêtre. Mais il n’obtint rien de satisfaisant et il comprit qu’il devait abandonner tout espoir d’équilibre ou de symétrie. Dans l’orphelinat, de toute façon, rien ne témoignait d’un pareil souci, et il n’était pas non plus vraiment doué pour ce genre de choses, si bien qu’il opta pour ce qui, à son avis, plairait à Sylvie. Plusieurs jours plus tard, quand elle se sentit mieux et reparut, il s’approcha d’elle pendant qu’elle jardinait avec les enfants et lui annonça que les travaux étaient terminés. Tanner était en train de faire cours, et Hector aurait facilement pu lui montrer le résultat, mais il voulait que Sylvie découvre la chapelle la première. Il redoutait ce qu’elle pourrait penser (alors que l’avis de Tanner lui était complètement indifférent) et il avait même attendu qu’un vaste banc de nuages ait fini de passer et qu’aucun autre ne s’annonce à l’horizon pour s’assurer qu’il y aurait un maximum de lumière dans la pièce. Elle était en train de désherber, ses genoux nus maculés de terre, les cheveux collés de sueur à ses tempes, le cou marbré de rouge, et elle lui sembla aussi belle qu’une mariée qui s’éveille le lendemain de ses noces, par un matin humide de rosée, la peau éclatante de couleur et d’énergie vitale. Soudain, il sentit un éclair de panique lui traverser la poitrine en songeant au caractère sinistre de ce qu’il avait réalisé, sa folle prétention et sa laideur extrême. Comme tout cela était absurde ! Il allait se couvrir de ridicule. Il rêvait de s’enfuir le plus discrètement possible, mais les pensionnaires qui travaillaient à côté d’elle ne le quittaient plus des yeux et il eut du mal à rassembler assez de souffle pour lui murmurer qu’il ne voulait pas la déranger, et qu’elle ne devrait surtout pas interrompre son jardinage.

« Ne faites pas l’enfant, dit-elle en s’essuyant les mains sur son short de travail, découpé dans un pantalon des surplus de l’armée. Je suis impatiente de voir le résultat. Les petits étaient justement en train de me dire que vous aviez installé un rideau de fortune et que vous jouiez de la scie et du marteau dans le plus grand secret.

– Rien d’extraordinaire, croyez-moi. Rien de très réussi, en fait.

– Qu’a dit mon mari ?

– Il l’a pas encore vu.

– J’en ai de la chance, dit-elle en se dirigeant sans attendre vers les dortoirs. Je vais être la première. »

Quand ils arrivèrent dans le vestibule, la bâche qu’il utilisait comme rideau de protection était encore tendue et, quand elle lui dit qu’elle était prête, il l’arracha d’un coup.

« Oh, Hector ! »

Elle resta un moment au fond de la pièce, comme incapable de bouger. Toutes les surfaces étaient grises, du même gris qu’il avait utilisé pour les bancs : le plancher, les murs, les poutres du toit, la vieille table de pique-nique qu’il avait transformée en autel, et même la grande croix toute simple qu’il avait façonnée en assemblant deux planches et suspendue aux chevrons avec du fil de fer. Seul le poêle avait conservé sa couleur. Mais l’ensemble resplendissait littéralement dans la lumière du soleil qui entrait à flots par les trois étroites fenêtres qu’il avait percées dans le mur du fond, volontairement décalées pour respecter leurs différences de taille. Et puis la lumière tombait aussi de la lucarne carrée qu’il avait ouverte dans le toit, juste au-dessus de la croix qui flottait dans l’air. Elle s’avança le long du mur, effleurant au passage chacun des bancs, et quand elle s’approcha de l’autel et releva les yeux, son visage et ses cheveux s’illuminèrent d’un éclat blanc et flamboyant.

« Comment avez-vous réussi à installer celle-ci ?

– J’ai grimpé sur le toit et j’ai bâti un châssis. J’ai scellé les bords avec de la poix, mais ça risque quand même de fuir un peu quand il pleuvra.

– Ce ne serait pas très grave.

– Je voulais peindre les carreaux des fenêtres avec de la peinture au doigt pour leur donner l’air de vitraux, mais j’ai pas trouvé. J’en chercherai encore la prochaine fois que j’irai à la base.

– Non, je vous en prie. C’est parfait comme cela.

– Vous trouvez pas que ça manque un peu de couleur ?

– Si, répondit-elle, en repoussant doucement la croix. Mais c’est justement ce qui en fait la perfection. Tout est si spirituel et si serein.

– On ne dirait pas que ça vous plaît.

– Oh mais si, Hector. Grâce à vous, maintenant je me souviens. Vous ne pouviez pas le savoir, mais c’est pourtant ce que vous avez fait. Voilà exactement ce à quoi devraient ressembler toutes les maisons de Dieu. »

Et quand il baissa les yeux, comme un grand garçon soulagé, elle le surprit en le serrant contre elle. Il crut que son cœur allait exploser. Il referma immédiatement ses bras et la maintint tout près de lui. Elle avait détourné le visage, mais la bouche et les yeux d’Hector étaient pressés contre son oreille, le doux méplat de sa joue, et plus il la serrait, plus elle semblait céder, s’effondrer, comme si elle était faite de terre meuble et friable. Il avait envie de la ramasser tout entière. D’emplir sa bouche de ses cheveux dorés. Ils entendirent alors des voix qui se rapprochaient, elle s’arracha à sa torpeur et le repoussa juste avant qu’une bande de filles en pleine effervescence n’entrent dans la pièce. Elles se calmèrent instantanément mais, les yeux écarquillés, elles se mirent à discuter avec ardeur de la nouvelle chapelle : toutes ces fenêtres, la grande croix suspendue en l’air, l’étrange couleur de la pièce. Sylvie et lui en eurent bientôt plein les oreilles. Il souleva les plus petites pour qu’elles puissent faire se balancer la croix et Sylvie expliqua aux autres que les trois fenêtres qu’il avait percées étaient là pour rappeler celles d’une église occidentale. Pour la première fois de sa vie d’adulte, parmi tous ces petits corps joyeux, il eut l’impression qu’il pourrait choisir de se laisser entraîner par leur élan fluide et suivre pour toujours leurs cris et leurs mouvements.

Mais alors, June n’aurait-elle pas forcément fait partie du cortège ? Comme n’importe quel enfant de l’orphelinat, n’était-il pas en train lui aussi de s’imaginer continuer à vivre d’une façon ou d’une autre auprès de Sylvie, avec June toujours présente sur la scène ? Mais, le lendemain soir, alors qu’Hector passait devant chez les Tanner après être allé éteindre le groupe électrogène, il aperçut June qui filait comme un éclair de lune. Elle disparut rapidement dans le dortoir. Il aurait poursuivi son chemin, mais la porte de la maison était entrouverte et il surprit la voix de Tanner. Sans réfléchir, il s’accroupit et se tapit contre le mur, l’oreille collée à la paroi. Il n’y avait rien d’autre que des planches et un fin revêtement sur la charpente, et il les entendait aussi clairement que s’il s’était trouvé avec eux dans la pièce.

« Je regrette de lui avoir dit cela, expliquait Tanner qui, pourtant, ne paraissait pas désolé du tout. J’ai perdu mon sang-froid. Mais je ne peux pas tolérer qu’elle nous parle de cette façon.

– Ce n’est qu’une enfant, Amos, répondit Sylvie. Elle ne sait pas ce qu’elle dit.

– Oh ! je t’en prie, ma chérie. Elle est fine comme une lame. Elle ne laisse rien au hasard. Quand elle a annoncé qu’elle ne manquerait pas de “s’occuper” de nous, j’ai vu rouge. Elle est d’une arrogance stupéfiante.

– Mais tu t’es montré si méchant, murmura-t-elle, la voix dure. Oser lui dire que jamais nous n’aurions besoin d’elle.

– Je suis navré. Vraiment. Je n’aurais pas dû dire ça. Mais c’est la vérité, et je le sais depuis le jour où tu l’as prise sous ton aile. Je ne veux pas que tu passes autant de temps avec elle. Elle peut continuer à faire le ménage ici, mais c’est tout. Il n’est pas juste de la laisser s’imaginer qu’elle aurait un avenir auprès de nous. Tu ne t’en rends pas compte ? C’est cruel de ta part. Tu as du mal à le voir, mais c’est pourtant vrai. Tu vas finir par la détruire complètement. »

Elle ne répondit pas immédiatement. Au bout de quelques secondes, elle reprit la parole : « Je pense que c’est toi qui es cruel. »

Hector entendit des pas traverser la pièce, puis un craquement, comme si Tanner venait de s’asseoir à côté d’elle sur la banquette.

« Tu penses vraiment cela de moi ? demanda-t-il.

– Non, non », répondit-elle avec tristesse. Il y eut quelques secondes de silence et, au bout d’un moment, elle se mit à pleurer, ses sanglots s’exhalant doucement de sa poitrine. « Non, je ne le pense pas. Tu es absolument merveilleux avec ces enfants. Et tu l’es plus encore chaque jour.

– Alors il faut que tu me croies quand je t’explique que rien de bon ne peut sortir de là. Je regrette ce que je lui ai dit et je lui présenterai mes excuses demain. Mais il faut que tu voies les choses comme elles sont. Les trois petits de Séoul pour lesquels nous avons signé un protocole d’adoption, les as-tu complètement oubliés ?

– Non… bien sûr que non…

– Alors que s’imagine-t-elle qu’il va se passer ? Que lui as-tu promis ?

– Rien. Je ne lui ai rien promis.

– Alors qu’espères-tu ?

– J’aurais voulu que nous la prenions elle aussi. Je sais que ce ne sera pas facile avec l’ambassade, mais tu connais bien ce fonctionnaire haut placé au consulat, et je pensais que tu pourrais lui demander de faire une exception pour que nous puissions emmener un orphelin de plus. Par ailleurs, je me suis dit que June pourrait m’aider à m’occuper des enfants. Je ne suis pas sûre de réussir à prendre soin des trois à la fois.

– Tout d’abord, moi je t’aiderai. Et ta tante aussi, j’en suis sûr. Crois-tu vraiment une seconde que June nous faciliterait la vie ? La tienne, peut-être, parce que manifestement, elle t’adore. Mais la nôtre ? Celle de nos autres enfants ? Penses-tu vraiment que June serait gentille avec eux ? Qu’elle serait capable de leur témoigner de l’amour et de s’occuper d’eux ? Tu crois qu’elle les traiterait comme il faut quand nous ne serions pas là pour la surveiller ? Allons, dis-moi le fond de ta pensée.

– Je ne sais pas, répondit-elle doucement. Je ne sais pas comment elle se comporterait.

– Mais si, tu le sais, ma chérie. Comment peux-tu imaginer autre chose à voir la façon dont elle agit ici ? La vérité, c’est qu’elle est déjà grande. Sa personnalité est faite et elle ne va plus changer.

– Et pourquoi pas ?

– Parce que ce n’est pas une gentille fille. Il n’y a en elle aucune bonté. C’était peut-être le cas avant, mais plus maintenant. Je déteste me montrer si dur, mais je ne vois pas comment le dire autrement.

– Tu n’as pas la moindre idée de ce qui lui est arrivé, Amos. Des épreuves qu’elle a traversées. Sinon, tu ne parlerais pas comme ça.

– Je n’en sais rien, c’est vrai. Mais je sais plein de choses sur beaucoup d’autres, et toi aussi. Aucun n’a une histoire plus dramatique que les autres. Pas si on fait le compte total. Ils ont tout perdu, et nous étions d’accord pour les prendre là où la vie les avait laissés. C’est tout ce que nous pouvons faire. Il y a des milliers d’enfants nécessiteux dans ce pays. Peut-être des dizaines de milliers. Et nous ne nous occupons que des orphelins ! Nos collègues nous avaient prévenus, tu te souviens ? Comment disaient-ils déjà ? “Il y a tant de jolis galets dans la rivière, mais on ne peut pas tous les ramasser.” Comme ils avaient raison – il y en a tellement, rien qu’ici, avec nous. Et toi, tu as choisi la pierre aux arêtes les plus tranchantes.

– C’est elle qui m’a choisie, Amos.

– Mais tu l’as encouragée plus qu’aucun autre. Tout le monde s’en est rendu compte.

– Personne ne l’adoptera jamais, dit-elle, découragée. Personne, et tu le sais. »

Il ne lui répondit pas. Bientôt, Hector l’entendit sangloter à nouveau, tout doucement. La faible lumière des bougies passait par les fissures du montant de la porte et, en y collant l’œil, il vit Tanner la prendre dans ses bras. Toujours assise sur la banquette, elle portait une fine chemise de nuit en coton et de hautes chaussettes foncées. Hector apercevait les contours de sa poitrine sous l’étoffe flottante. Le pasteur y posa la main, tenta de l’embrasser, mais elle resta de marbre. Au bout d’un moment, il renonça.

« Quelque chose ne va pas, ma chérie. Et cela commence à faire longtemps. Cette fille ne peut pas être la seule raison. Moi, je n’ai pas changé depuis que nous sommes arrivés. Je ne pense pas avoir fait quoi que ce soit de mal. Dis-moi si je me trompe. »

Elle secoua la tête.

« J’ai peut-être fait quelque chose, mais je ne vois pas quoi », poursuivit-il tout de même, l’exaspération rendant sa voix plus aiguë. Il avait l’air aussi triste et dévasté qu’elle. « Dis-le-moi si je suis responsable. Dis-le-moi. »

Sylvie n’ajouta pas un mot, elle ne leva même pas les yeux vers lui, et Tanner finit par se relever, il prit une tasse et recula, comme s’il s’apprêtait à la jeter contre le mur avec fracas. Mais il s’arrêta et la reposa avec force sur le bureau. Il se dirigea vers la chambre. Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, prit sa tête entre ses bras et la couvrit de ses mains. Hector resta un moment à la regarder, la scrutant attentivement, jusqu’à ce que la chandelle presque entièrement consumée vacille, reprenne un peu d’allant puis s’éteigne complètement. L’obscurité était totale et il ne discernait aucun mouvement dans le noir. Il avait l’intention d’attendre jusqu’au bout, mais deux femmes de service se rapprochaient pour rejoindre le chemin qui menait à leur village de l’autre côté de la vallée ; il se releva précipitamment avant qu’elles aient pu le voir étrangement collé au mur de cette maison, et il fila vers sa chambre. Il aurait pu rester tapi là jusqu’au lendemain matin. À la place, il se retrouva au beau milieu de la nuit, imaginant la silhouette de cette femme dans son propre lit, se frottant le visage contre son avant-bras, son genou, pour sentir le goût d’une peau contre ses lèvres. Il se demanda combien de temps elle resterait dans cette position, si elle était capable de passer la nuit dans cet anneau où elle s’était emprisonnée toute seule, ou bien si elle allait seulement attendre que son mari sombre dans le sommeil pour revenir à la vie.

Cette semaine-là, les Tanner avaient prévu de partir pour une dizaine de jours afin de visiter d’autres orphelinats tenus par des institutions religieuses, et ce voyage devait les mener dans le sud du pays jusqu’à Pusan en passant par Andong, avant de remonter le long de la côte ouest vers la ville de Kwangju. Mais le matin du départ, il n’y avait en fait que Tanner pour prendre la route, les enfants et les tantines le saluant très bas quand sa voiture quitta l’orphelinat. Hector était en train de réparer les planches cassées du portail en bois de l’entrée quand Tanner demanda au chauffeur de s’arrêter. Il descendit de voiture et souleva l’autre extrémité d’une planche tandis qu’Hector clouait la sienne sur le montant qu’il venait de consolider. Le jeune homme demanda au pasteur ce qu’il voulait. Tanner l’entraîna quelques pas plus loin du véhicule. Il chuchotait, comme s’il souhaitait que le chauffeur ne l’entende pas, bien qu’il y ait peu de chances que l’homme parle couramment anglais.

« Je pars en voyage aujourd’hui.

– Je vois.

– Mrs Tanner ne m’accompagne pas. Un autre pasteur viendra de Séoul quelques heures par jour pendant mon absence pour s’assurer que tout va bien. Mais je voulais vous demander de ne pas vous éloigner de l’orphelinat tant que je ne serai pas de retour. Vous voulez bien faire cela pour moi, Hector ?

– Ça fait un moment que je suis pas sorti.

– Oui, je le sais, et je vous en suis reconnaissant. De cela, et de tout le mal que vous vous donnez. Les projets avancent tous de façon spectaculaire. Mais, en mon absence, je serais plus tranquille si je savais que, pour sûr, vous resterez sur place. Ou au moins dans les parages. Ma femme ne va pas très fort depuis un certain temps. Vous l’avez sans doute remarqué.

– Elle a été malade.

– Il ne s’agit pas seulement de santé physique, dit Tanner avant de se racler la gorge. Je ne vous en parle que parce que je crains que quelque chose ne lui arrive pendant que je serai loin.

– Comme quoi ?

– Je ne sais pas, prononça-t-il d’un ton grave. J’ai peur qu’elle ne finisse par se faire du mal.

– Pourquoi vous l’emmenez pas avec vous alors ?

– Elle refuse. Elle veut rester ici. »

Une bourrasque souleva la poussière de la route et Tanner dut agripper le bord de son chapeau. La voiture s’approcha et le chauffeur lui rappela en coréen qu’il leur fallait encore faire quelques kilomètres vers Inchon, dans la direction opposée à leur destination, pour prendre au passage l’autre pasteur qui devait l’accompagner.

« Il faut que j’y aille. Vous voulez bien me rendre ce service ?

– Je sais pas bien ce que vous me demandez.

– Rien que vous assurer de temps à autre que tout va bien. N’hésitez pas à frapper à sa porte, si vous voulez. »

Durant le reste de la journée, Hector se demanda comment il allait s’y prendre. Mais pendant les premiers jours suivant le départ de Tanner, il se contenta simplement d’éviter la femme du pasteur. Il aurait d’ailleurs eu peu de raisons de la croiser, puisque Sylvie ne sortait de chez elle que pour enseigner ou partager les repas des enfants sous le toit nouvellement réparé du réfectoire. Elle jouait même à chat au début de l’après-midi quand le pasteur coréen repartait pour Séoul. Ce dernier, le révérend Kim, était un jeune homme tout maigre, aux allures de rat de bibliothèque, qui arrivait chaque matin vers 9 heures, conduisait les prières et l’étude de la Bible, avant de manger avec un appétit féroce au repas de midi, tout en restant plongé dans ses livres, se servant et se resservant de riz et de légumes et avalant sa soupe à grandes lampées dont l’écho se réverbérait dans tout le réfectoire comme les gargouillis d’un gros tuyau d’écoulement. Les enfants se moquaient sournoisement de lui en l’imitant. Même Sylvie se livra à ce petit jeu – l’homme était presque totalement indifférent à ce qui l’entourait – et, que ce soit parce que son mari était absent ou parce qu’elle était seule à s’occuper des pensionnaires, elle semblait de nouveau parfaitement à l’aise, animée par une joie enfantine.

L’unique différence notoire était que June avait cessé de suivre Sylvie à la trace. La femme du pasteur déambulait seule, ou bien accompagnée de la garde rapprochée de plusieurs enfants, parmi lesquels elle s’appliquait à ne favoriser personne, et c’était peut-être June qui, maintenant, refusait de prendre son tour. Hector ne savait pas si Sylvie s’était entretenue avec elle. Comme tout le monde, il s’attendait à ce que, d’un moment à l’autre, June fasse quelque chose, qu’elle jette un des pensionnaires par terre par exemple ou provoque une bagarre. Mais elle se contentait de se tenir à l’écart, observant Sylvie de loin, la surveillant et l’écoutant comme une conscience auxiliaire. Si la fillette était désespérée ou furieuse, on ne pouvait s’en rendre compte à la façon dont elle s’acquittait de ses tâches ou suivait ses cours. Elle se comportait désormais telle une orpheline ordinaire, vigilante, laconique et prudente, comme si son sale caractère avait totalement disparu.

En vérité, c’est Hector qui supportait le plus clairement le poids de cette période. Ou du moins qui manifestait ses difficultés. L’absence du pasteur l’oppressait. Au début, il n’avait pas compté les jours, mais maintenant oui. Tanner serait bientôt de retour. De Pusan, il avait téléphoné au siège administratif de son Église à Séoul, là où demeurait le révérend Kim qui avait annoncé ce retour avant l’office, ajoutant à la fin de celui-ci une prière pour que Tanner voyage et rentre sans encombre, ce qui provoqua un amen mélodieux, fort et clair de la part des enfants et des tantines. Hector eut l’impression d’entendre la voix de Sylvie le chanter. Tout cela l’agitait et le préoccupait, il dormait encore moins bien la nuit alors qu’il travaillait de plus en plus pour tenter de s’épuiser physiquement, de faire taire son corps. Il se rendait loin pour trouver du bois de chauffage, posait une nouvelle rangée de tuiles sur un toit. Mais souvent, il manquait de clous, ou bien sa hache s’émoussait et rebondissait contre le tronc, et quand la nuit le surprenait, il lui fallait rentrer les mains tendues devant lui comme un somnambule pour retrouver son chemin dans l’obscurité. Il y avait toujours plus de tranchées à creuser pour les canalisations, et il se remettait à l’ouvrage avec une énergie décuplée, mais même cela avait commencé à lui donner des sujets de contrariété : une averse survenait et l’odeur moisie de la terre mouillée lui flanquait la nausée ; elle lui laissait un goût presque pourri dans la bouche, envahissait ses entrailles, lui donnait l’impression que ce n’était plus lui qui creusait mais, au contraire, elle qui s’infiltrait dans son corps comme s’il n’était plus qu’un ver de terre et qu’elle le zébrait de traînées de gravillons en pleine décomposition.

Revenant de ses travaux de terrassement, il s’arrêta en voyant une lumière qui brillait à l’arrière de la petite maison. Le lendemain, il était probable que Tanner serait déjà de retour. Le ciel de nuit était clair et les nuages de vapeur qui s’échappaient de sa bouche se dispersaient lentement dans l’air vif et frais. Il se tenait à la lisière d’un petit carré de terre noire d’où on découvrait parfaitement la maison. Il transpirait encore abondamment des efforts fournis, et parce qu’il ne portait qu’une chemise légère et une salopette, le contraste avec la fraîcheur de l’air ressemblait à une montée de fièvre bienvenue. Un mince rideau de dentelle était accroché à la fenêtre de la chambre, et il put voir que Sylvie était occupée à lire à la lumière d’une bougie. Elle avait déjà tourné douze pages, et chaque fois qu’elle levait la main il décidait d’attendre la prochaine avant de lâcher sa pelle pour courir la rejoindre. Quand enfin elle reposa son livre, il était résolu, mais elle se leva brusquement et disparut de l’encadrement de la fenêtre, comme si elle avait soudain senti qu’on l’épiait. Il s’immobilisa et serra les dents en attendant qu’elle sorte pour venir l’affronter. Mais l’instant suivant, elle était de nouveau devant le carreau. Elle avait déjà retiré son pull-over. Sans se presser, elle ôta son chemisier et ses sous-vêtements, révélant la longue coquille lisse de son dos, la saillie de sa hanche. Visiblement, elle frissonnait, mais elle ne referma pas les bras sur sa poitrine. Ensuite elle enfila sa chemise de nuit, levant les bras et défroissant les plis qui s’étaient formés autour de sa taille. Elle éteignit la bougie. Il scruta la fenêtre, les carreaux étaient désormais aveugles et noirs, et bien qu’il l’ait aperçue tout entière, c’était le geste lent et mesuré par lequel elle avait voilé sa nudité qui le laissa le souffle coupé. Il se retourna pour s’en aller, mais il entendit soudain un craquement. À la lumière des étoiles, il vit le reflet du mouvement ondoyant de sa chemise de nuit au moment où sa main fine et pâle ouvrait la porte.

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