Les Vulnérables

Chang-rae Lee · Chapitre 13 sur 19

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Les Vulnérables

Chapitre 13

13

 

June dormit la plus grande partie de la nuit, et, quand elle se réveilla, elle se rendit compte qu’Hector avait disparu. Saisie de panique, elle se laissa tomber sur le sol et faillit se faire mal, mais en mettant le nez dehors, elle l’aperçut à flanc de colline au-dessus du petit pavillon de chasse, assis au volant de la voiture. Elle se précipita en courant presque le long de l’allée pleine d’ornières et s’apprêtait à bondir pour s’accrocher au pare-chocs s’il menaçait d’accélérer, mais en s’approchant, elle se rendit compte qu’il avait les yeux fermés.

C’était la première fois qu’elle le voyait dormir depuis qu’ils avaient pris l’avion aux États-Unis, et elle en profita pour l’examiner pendant quelques minutes. Son siège était légèrement incliné, son visage tourné vers la vitre, ses boucles auburn sans le moindre cheveu gris. Son teint était une vraie merveille, même après toutes ces années et malgré la vie rude qu’il avait menée et le manque d’intérêt qu’il portait à son apparence. Il rayonnait comme un saint dans un tableau de la Renaissance, mais le sujet représenté ici était un homme clairement déchu, marqué par la plus subtile des colorations, une ombre suggérée et troublante. Un homme spectaculairement beau. Elle l’avait toujours trouvé beau, dès le moment où leurs chemins s’étaient croisés le premier jour lors de l’exode des réfugiés, même si ce rayonnement n’avait alors eu aucun sens pour elle. Et pourtant il y avait quelque chose d’indubitablement revigorant à l’avoir sous les yeux aujourd’hui, tel un sursis de la sentence qui pesait sur son corps, comme si son décès était retardé. June avait toujours trouvé la beauté plus périlleuse qu’utile, et pourtant, quand elle perdurait, elle devenait son propre élément, sa propre définition, elle était alors indivisible, originale. Une chose digne de foi. Elle aurait dû le laisser se reposer mais elle se sentait irrationnellement anxieuse à l’idée qu’il était déjà assis à la place du conducteur et qu’il pouvait facilement s’enfuir, et quand elle le réveilla en cognant à la vitre, un léger frisson le parcourut, comme un enfant, ce qui ne fit qu’attiser sa culpabilité.

Elle lui demanda de remettre le pavillon autant que possible en état, et elle ajouta de l’argent à ce qu’il avait laissé sur la table à l’intention du propriétaire, et griffonna Mi dispiace sur le premier billet avec un crayon gras qu’elle avait trouvé dans un tiroir, l’expression de ses regrets lui paraissant plus adéquate que celle de remerciements. En réalité, elle était reconnaissante à Hector de l’avoir forcée à s’arrêter et à se reposer ; elle se sentait nettement plus forte aujourd’hui, ou en tout cas, depuis qu’elle l’avait réveillé, elle se sentait plus forte, la terre avait cessé de trembler ou de rouler sous ses pas comme elle le faisait presque constamment depuis deux jours, ses yeux étaient de nouveau capables de regarder un objet quelconque sans avoir à le fixer avec une force telle que tout se mettait à tourbillonner autour de son axe en une trajectoire furieuse et à une vitesse inouïe. Parmi les innombrables complications et difficultés dont le Dr Koenig lui avait fait la liste sur son ton d’oracle impérieux, il y avait le vertige, dont elle avait souffert bien avant son cancer et qui ne correspondait plus désormais à un simple trouble de l’oreille interne mais était devenu le signe de possibles tumeurs au cerveau.

Bien sûr elle savait que, plus longtemps elle survivrait, plus ce délai apporterait de troubles de cet ordre ; le cancer allait bien sûr migrer, s’enraciner ailleurs et prospérer, et si durant les dernières séries de traitements, elle s’en était complètement remise aux médecins, elle comptait bien aujourd’hui tenir autant que possible et endurer son rôle d’hôte jusqu’à la fin. Dans les rêves douloureusement sentimentaux qu’elle faisait ces derniers temps, comme celui de la nuit dernière, les tumeurs étaient toutes pensionnaires dans sa nursery et, comme elle l’aurait fait pour des enfants, elle donnait des noms à ces colonies avides qui envahissaient ses os, ses ganglions, formaient des taches sur son foie et ses poumons, et faisaient la course pour savoir laquelle lui apporterait son dernier cadeau : Vous êtes des anges, leur disait-elle d’une voix chaleureuse et maternelle. Elle portait des vêtements d’enterrement blancs, exactement ceux dont on avait habillé son arrière-grand-mère quand on l’avait couchée sur son lit funéraire. Elle passa les mains sur toute la longueur de son corps encore résistant.

Ah merci, merci.

Merci, Mrs Singer !

Après avoir fermé le pavillon de chasse, ils reprirent le chemin de la voiture. En remontant le sentier escarpé, elle glissa sur une pierre, et Hector proposa de la porter, et même si ce n’était pas entièrement nécessaire, elle se laissa faire. Il la souleva sans difficulté, ses bras soutenant son dos et ses genoux si fragiles, tandis qu’elle passait la main autour de sa nuque robuste et se serrait contre lui. Elle posa la joue sur son épaule, tout contre son cou. Il émanait de lui une forte odeur herbacée, mais aussi une senteur plus intense qui montait de sous sa chemise, pareille à celle d’un cheval fourbu, et elle se demanda depuis combien de temps elle ne s’était pas retrouvée aussi près d’un homme. Le dernier avait été David, bien entendu, mais il reconnaissait lui-même qu’il prenait trop grand soin de sa propre hygiène et qu’il utilisait les lotions corporelles et les talcs de sa femme. D’autre part, comme il avait la peau remarquablement lisse et glabre (surtout pour un Juif, comme il le lui avait fait observer plus d’une fois), il lui arrivait d’imaginer lors de leurs étreintes qu’elle avait une femme dans son lit. Avant David, il y avait eu Nicholas durant son adolescence, quand sa petite chambre sentait le fauve et ressemblait à un vestiaire de gymnase avec des chaussettes et des vêtements sales, et elle devait brièvement retenir sa respiration avant d’entrer et même parfois quand son fils l’embrassait. Elle ne se sentait pas coupable à l’époque – existait-il une seule chose qui l’ait fait se sentir coupable à ce moment-là ? – mais, aujourd’hui, ses regrets étaient vifs, et bien qu’il ait été juste qu’Hector la repousse, cela ne ressemblait en rien à un châtiment, c’était même tout l’inverse. Quand elle sentit une vague enfler doucement dans son ventre, elle faillit croire que ce n’était pas une douleur due à la maladie.

« Je suis désolée que tu aies eu à dormir dans la voiture », lui dit-elle. Il roulait lentement dans les montagnes russes boisées de ces collines, freinant et accélérant assez doucement pour rendre les à-coups des virages aussi supportables que possible. « Quand je me suis réveillée, je me suis rendu compte que tu n’avais aucun endroit pour te reposer.

– J’y ai passé seulement une heure ou deux.

– Tu as passé toute la nuit sans dormir ? Qu’est-ce que tu as fait ?

– Rien.

– Tu n’étais pas encore en train de boire ?

– C’est ce que je fais toujours.

– Tu n’as pas pensé une seule seconde à t’enfuir ? »

Il ne lui répondit pas.

Elle reprit :

« En tout cas, tu dois être fatigué. Je n’aurais pas dû te réveiller.

– Pas de problème. »

Et en le regardant, elle vit qu’il disait vrai, que tout allait bien, du moins en surface, la seule différence étant que ce matin-là il ne s’était pas rasé. À part boire, se raser semblait être sa seule activité habituelle. Il s’était rasé tous les matins depuis qu’ils étaient ensemble (du moins quand ils étaient logés dans des lieux normaux), ce qui lui parut étrange de la part d’un homme qui par ailleurs semblait s’être enfoncé dans une vie si misérable. Mais assez bizarrement, l’ombre de sa barbe d’un jour lui donnait un air plutôt respectable, car dans la chemise en denim toute neuve, aux plis encore marqués qu’il venait d’enfiler (une parmi les six qu’elle lui avait achetées à peine arrivés à l’aéroport), il aurait facilement pu passer pour un collègue de David, un de ces types à la mâchoire carrée qui partaient le week-ends dans leur maison de campagne et filaient sitôt arrivés au magasin de bricolage parce qu’un projet pour améliorer leur jardin leur tenait tout particulièrement à cœur.

« Il ne devait pas faire chaud la nuit passée.

– Pas vraiment.

– Ce soir, tu auras une vraie chambre. »

Il hocha la tête.

« J’ai pris une décision pendant que tu mettais de l’ordre.

– OK.

– Quand on aura retrouvé Nicholas, je veux aller directement à Solferino. D’ailleurs, il pourrait bien déjà y être. Mais, dans tous les cas, je veux y aller très vite. Même si c’est tard dans la journée.

– Il va bien falloir cinq, six heures pour arriver à Sienne, à en croire la carte.

– Je m’en moque. Je me sens revigorée aujourd’hui, mais tu as raison… » Elle respira un grand coup. « Je vais mourir bientôt.

– J’ai dit que tu y laisserais ta peau si tu prenais pas un peu de repos.

– Je sais ce que tu as dit. Je sais aussi ce que tu pensais en le disant. Donc, voici ce que je veux : dès qu’il sera avec nous, on partira tout de suite. Il n’y a pas une minute à perdre. Je sais que tu n’es pas sûr que nous réussissions à le retrouver. Je le lis sur ton visage. Mais moi je sais que oui, et ensuite, il viendra avec nous.

– Et s’il veut pas ?

– Il ne pourra rien me refuser. Pas dans mon état. S’il hésite, je te demande de le convaincre.

– Moi ?

– Il n’osera pas te dire non.

– Il en aura rien à foutre de moi.

– Ce n’est pas ce que je veux dire.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

– Je veux que tu t’assures qu’il viendra avec nous. Tu veux bien faire ça pour moi, Hector ?

– Tu veux que je le menace ? Que je le force ?

– Je veux qu’il vienne avec moi. S’il le fallait et que je sois capable de l’attraper par le col et de le contraindre moi-même, je le ferais. Mais je n’ai plus la force. J’ai de l’argent mais je ne peux plus faire d’efforts. Il ne me reste aucune énergie. C’est toi mon corps désormais. Tu vas être mes bras et mes jambes. C’est mieux pour nous deux si tu te contentes de faire ce que je te demande. Comme je te l’ai dit, mon notaire à New York s’attend à ce que tu prennes contact avec lui après toute cette affaire. Quand je ne serai plus là. Où que tu sois, tu l’appelles et il te fera parvenir ce que j’ai mis de côté pour toi. Alors tu pourras vraiment réaliser tes désirs.

– C’est-à-dire ?

– Tu tiens vraiment à ce que je réponde ?

– Vas-y.

– Tu seras libre d’aller t’enterrer pour de bon. »

Hector continua de conduire sans répliquer. June se moquait éperdument de savoir s’il était fâché. Il n’était venu ni pour l’argent, ni pour elle, ni peut-être pour lui-même, si par « pour lui-même » on entendait les raisons habituelles pour lesquelles quelqu’un fait quelque chose : un principe, la nécessité, le plaisir, la volonté d’éviter le déplaisir ou la douleur. Plus jeune, June ne pensait pas de cette façon, parce qu’à l’époque, elle était encore plus déterminée qu’aujourd’hui quand elle voulait quelque chose – survivre, toujours survivre –, mais au cours des derniers jours, elle en était venue à comprendre qu’il n’avait absolument aucun désir. À l’évidence, il était profondément amoureux de Dora, mais maintenant qu’elle avait disparu, on aurait dit qu’il avait retrouvé une existence tout à fait familière, qu’il portait partout sur lui comme une vieille casquette crasseuse. Il ne voulait rien. Il ne désirait rien. Même sa façon de boire n’était qu’un moyen de scander le temps, d’occuper sa bouche et ses mains. Il ne semblait pas se soucier de savoir s’il était mort ou vivant. Parfois, cela la rendait folle de rage. En pensant à la façon dont elle s’accrochait au bord du précipice, elle avait envie de le pousser hors de la voiture et de prendre le volant. La seule chose dont il paraissait capable, c’était de se vautrer dans le souvenir de Sylvie Tanner, pour se punir de ce qu’il s’était passé, et June savait que c’était là son attache la plus solide, le charme le plus sombre qu’elle exerçait sur lui, la raison pour laquelle il resterait à ses côtés.

Elle avait elle aussi plusieurs raisons de vouloir se punir mais, là, elle se concentrait sur Nicholas. Elle avait commencé à craindre qu’il ne résiste à l’idée de la voir. Qu’il refuse même. C’était sans doute délirant, mais elle se représentait qu’au moment où Hector ceinturerait et immobiliserait le garçon, elle pourrait bien décider de lui faire une petite piqûre pour le calmer. Assurément, Nicholas serait obligé d’accepter leur présence, parce qu’il n’avait pas d’autre solution : soit c’étaient elle et Hector qui l’arraisonnaient, soit c’était la police. Et pendant qu’ils rouleraient vers Solferino, tous les deux sur la banquette arrière, elle pourrait lui confier tout ce qu’elle avait tellement eu envie de lui dire depuis le jour où il était parti pour l’Europe : elle regrettait d’avoir été si égoïste quand il était petit, d’avoir eu un champ d’intérêt si étroit qu’il ne pouvait pas inclure son fils ; elle lui trouvait un talent immense ; sa sensibilité n’était pas, comme elle l’avait peut-être amené à penser, une faiblesse, il pouvait s’en faire un atout, dont la distance qu’il avait su prendre avec elle était un signe évident ; elle lui pardonnait d’avoir volé son livre sur Solferino. Il fallait qu’il lui pardonne aussi, s’il le pouvait, peut-être pas tout de suite, mais un jour. Enfin, elle lui dirait qu’elle l’avait toujours aimé, même si elle était très peu capable de le lui montrer, et que si elle pouvait jouir de la vie éternelle, ce serait pour la passer entièrement à ses côtés.

Tout cela était vrai, rigoureusement vrai.

Et pourtant Sylvie Tanner aussi faisait la pluie et le beau temps dans son esprit, comme une masse d’air toujours renaissante et porteuse de précipitations ; June ressentait les altérations et les perturbations, les tourbillons invisibles de sa présence, même le changement de goût sur sa propre langue. Elle fut obligée de fermer les yeux parce que, apparemment, Hector avait accéléré. Elle avait longtemps cru que son amour pour cette femme s’était dissipé et même, depuis de nombreuses années, que ce n’était plus guère qu’un souvenir qui remontait à la surface de temps en temps. Mais ce n’était pas si simple. L’amour était la question qui l’avait rendue la plus perplexe durant la plus grande partie de sa vie. Avec « ceux qu’on aime » – une mère, un père, des sœurs, un frère, un fils –, l’amour est une donnée de base d’où tout part nécessairement. Au fil du temps et des vicissitudes, il grandit, se voit renforcé, ou bien malmené, assailli, voire anéanti.

Mais pour June, les choses ne s’étaient pas passées exactement comme cela. Secrètement, elle pensait que c’était en fait exactement l’inverse. Même avant qu’ils ne soient morts ou portés disparus, elle avait eu un cœur qui exigeait plus qu’il n’acceptait. Elle regardait le visage d’un être aimé et, sans mauvaise raison ni méchanceté particulière, elle coupait brusquement les ponts. Cela lui était monstrueusement facile, comme si elle pouvait tout simplement décrocher de son talon un éperon appelé amour, son cœur froid se révélant le plus rapide des antidotes.

Et pourtant, avec certains inconnus – des hommes ou des femmes –, elle s’était complètement donnée, peut-être une demi-douzaine de fois, au cours des années qui avaient suivi le départ de Nicholas et précédé la rencontre de David, quand sa solitude était presque trop parfaite et qu’elle ressentait le besoin intense d’être touchée. Ce n’était jamais plus que l’acte lui-même, bien qu’il y ait toujours des préludes. Il en fut ainsi par exemple avec Stephanie, qu’elle connut le temps d’un week-end à une foire d’antiquaires et ne revit jamais. Elle n’avait aucune intention de rencontrer qui que ce soit, mais sur un stand, elle fit la connaissance de cette femme étonnamment belle, d’origine espagnole, au teint pâle et aux lèvres pleines et charnues et, étrangement, le timbre aigu de sa voix et son corps souple aux épaules frêles lui avaient fait tourner la tête.

Pendant deux jours, June fit tout pour séduire cette femme, non pas avec son corps, sa personnalité ou les stratagèmes habituels, mais avec un désir frénétique et cru. Elle ne cessait de lui toucher le bras, l’effleurait quand elles étaient assises côte à côte ; elle lui disait combien elle la trouvait belle, exerçant une pression constante qui eut pour effet de couper toutes les portes de sortie, d’éliminer toutes les autres possibilités. Elle saurait la faire céder. Au bout du compte, comme si elle l’avait voulu elle-même, la pauvre victime finit par l’entraîner loin du salon d’exposition, lui fit passer les portes coupe-feu pour rejoindre l’escalier de secours en béton de l’hôtel, où elles s’embrassèrent fougueusement et se caressèrent avant de monter dans la chambre, leurs feulements se réverbérant dans les couloirs mal éclairés comme si elles étaient en train de faire des fouilles dans des catacombes.

Les choses s’étaient passées de la même façon à l’orphelinat. Juste après l’arrivée des Tanner, June avait souffert pendant une semaine d’une maladie qui n’exigeait pas qu’elle garde le lit, mais qui la courbait comme une vieille tantine, la gorge amère et brûlante. Elle ne put d’abord rien avaler pendant un jour ou deux, puis elle se gava jusqu’à ne plus pouvoir respirer, l’estomac près d’éclater. Évidemment, quand Sylvie et June firent plus ample connaissance et que June s’improvisa femme de ménage, ces troubles disparurent, mais pendant un certain temps, les effets avaient continué à se faire sentir, une légère nausée qui s’emparait d’elle juste avant de retrouver Sylvie, et qui la reprenait quand elle comprenait qu’elle allait devoir partir : elle éprouvait alors comme une envie de vomir, sa bouche s’emplissait de salive tandis qu’elle prenait ses jambes à son cou. Puis un jour, elle avait entrevu Sylvie quitter un blue-jean sale et passer une jupe pour le dîner, ses longues hanches irritées par le tissu trop rêche, ses genoux lisses comme des galets qui transparaissaient sous la peau diaphane, et June, la poitrine en feu, finit par comprendre que tous ses malaises pouvaient bien être l’expression détournée du désir.

Elle se demandait naturellement de temps à autre si Sylvie ressentait pour elle quelque chose de comparable. C’était bien entendu en toute innocence ; jamais elle n’aurait fait le lien entre ses émotions et la sexualité dépravée dont elle avait été témoin durant la guerre. En présence de cette femme, elle redevenait enfant, et elle faisait tout ce que Sylvie lui demandait, même quand elle lui eut expliqué qu’elles devraient passer moins de temps ensemble, par souci de justice envers les autres orphelins. June se souciait des autres comme d’une guigne mais elle avait accepté sans hésitation ni question. Néanmoins, elle ne pouvait s’empêcher de mettre son aînée à l’épreuve :

« Est-ce que vous auriez joué avec moi quand vous étiez petite ?

– Mais bien sûr. Nous faisons toujours mille choses ensemble, n’est-ce pas ?

– Mais est-ce que vous m’auriez bien aimée si vous aviez été une orpheline comme nous tous ?

– Ne sois pas ridicule.

– Mais répondez-moi.

– Oui.

– Encore une fois.

– Oui ! Oui ! »

June ne la crut jamais entièrement, même si c’était sans importance. Que Sylvie et elle se voient tous les jours, qu’elle puisse faire le ménage chez eux depuis la fin des cours jusqu’au coucher, qu’elle soit toujours à portée de main, voilà ce qui comptait pour elle et était son seul luxe et sa seule richesse. Et c’était réciproque. Même sous le nez du révérend Tanner, qui lui témoignait une antipathie de plus en plus vive, parfois même ne la saluant qu’à peine, Sylvie n’élevait aucune objection quand elle s’attardait une heure ou deux.

Même s’il était vrai que Sylvie ne parlait plus de l’adopter et de l’emmener en Amérique, June était certaine qu’elle voulait laisser le temps à son mari de s’habituer à l’idée, par respect pour lui : il avait besoin de davantage de réflexion pour songer à élever un enfant qui ne soit pas le sien. Elle n’ignorait rien de leurs problèmes de fécondité, ne serait-ce que parce qu’elle avait jeté un coup d’œil indiscret au journal intime relié de cuir que tenait Sylvie, dont elle gardait toute une série de volumes dans une malle cachée sous le lit. Ils commençaient au début des années trente et se poursuivaient jusqu’à leur arrivée à l’orphelinat, racontant ses voyages avec ses parents missionnaires, son adolescence puis sa vie d’étudiante à Seattle, et enfin son mariage avec Amos Tanner. Sylvie s’était trouvée enceinte un grand nombre de fois, mais ils avaient renoncé à essayer depuis plusieurs années, et June commençait à comprendre ce qu’ils faisaient en Corée, certaine qu’elle était que la charité et la générosité ne pouvaient pas seules les avoir poussés dans un endroit aussi abominable. Ils ne pouvaient pas être uniquement venus pour faire don de leurs personnes. Ils devaient aussi attendre quelque chose, et elle recherchait inlassablement comment elle pourrait le leur donner. Cela se révéla finalement être à sa portée. Car ce qui plaisait surtout à June dans cet orphelinat, ce n’était pas tant le gîte, le couvert et l’éducation qu’on y offrait que le fait que ce soit un monde en soi, à échelle humaine, un monde où elle pouvait maintenant donner sa mesure et qu’elle saurait bien remodeler à sa guise.

Elle résolut en conséquence de se montrer disciplinée et de ne plus aborder le sujet de son adoption. Elle attendrait patiemment. Ses liens avec Sylvie n’étaient pas seulement ceux qui unissent une mère et sa fille, mais aussi ceux de camarades que la malédiction de la guerre avait condamnées à la solitude.

La seule omission notoire dans les journaux de Sylvie était la mort de ses parents. Elle lui avait déjà confié qu’ils avaient disparu en Mandchourie, alors qu’ils étaient missionnaires dans un endroit qui ressemblait beaucoup à New Hope, et June s’imaginait que Sylvie s’était retrouvée orpheline tout comme elle, abandonnée sur une route solitaire, contrainte de revenir à la vie par la seule force de son infatigable volonté. Elles avaient de nombreuses années de différence, bien sûr, pour cela aussi il faudrait du temps, mais elle se voyait déjà, dans leurs prochaines vies, tenir le rôle de secrétaire et de gouvernante auprès de Sylvie, sa dame de compagnie, sa petite bonne, quelqu’un qu’elle pourrait utiliser et sur qui elle pourrait compter à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Elle saurait se rendre indispensable et, en retour, Sylvie l’envelopperait dans un cocon de passion et de grâce, suivrait chaque pas de son éducation jusqu’à l’âge adulte, et alors June ne se marierait qu’avec la bénédiction de Sylvie qui ne tolérerait sans doute jamais plus personne à ses côtés, dans une intimité aussi pure.

June comprenait l’intensité de ses propres sentiments parce qu’elle n’avait même pas le cœur à se réjouir du naufrage du mariage des Tanner. Elle ne pouvait supporter de voir Sylvie malheureuse. Nul n’était mieux placé qu’elle pour savoir qu’ils étaient désormais tristement repliés sur eux-mêmes, qu’ils ne se touchaient presque plus jamais, pas même une main posée sur un bras, la plus fugitive des étreintes. Ils se parlaient chaleureusement tant qu’ils étaient dans les locaux communs de l’orphelinat mais, à la maison, ils s’enfermaient dans leurs bulles d’ambre. June changeait les draps de leurs lits individuels une fois par semaine, et n’y détectait jamais rien d’autre que l’odeur du sommeil. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir aussi de la compassion pour le révérend Tanner. Un jour, assez tard dans l’après-midi, alors qu’il rédigeait des lettres à son bureau, et qu’elle faisait le lit de sa femme dans l’autre pièce – Sylvie aidait Hector à creuser les dernières canalisations pour le nouvel égout –, Tanner l’appela :

« June, veux-tu venir ici, s’il te plaît ? »

Elle s’approcha avec encore en main un chiffon à poussière légèrement imbibé de pétrole lampant et elle entreprit de frotter le dessus du bureau à cylindre.

« Ne t’en fais pas, June, dit-il, en lui faisant signe de s’arrêter. Ce n’est pas pour cela que je t’ai demandé de venir. Assieds-toi, s’il te plaît. »

Jamais il ne s’était montré aussi courtois, et elle hésitait à accepter.

« Tu n’es pas obligée de t’asseoir », reprit-il en retirant ses lunettes. Les manches de sa chemise étaient impeccablement repassées, l’étoffe blanche aussi rêche contre la peau marbrée de ses poignets que les vêtements de grosse toile dont on habillait les morts.

« Quel âge as-tu, June ?

– Quatorze ans.

– Tu es ici depuis la fin de la guerre, n’est-ce pas ?

– Oui.

– On n’est pas mal ici, mais ça ne vaut pas une maison, pas vrai ? »

Elle ne répondit pas.

« Je me demandais une chose : est-ce que tu sais ce que tu voudrais faire quand tu seras adulte ? Est-ce que tu comptes fonder ta propre famille ? »

Elle hocha la tête ; non qu’elle ait vraiment voulu une famille, ni même sérieusement songé à en avoir une, mais elle était convaincue que c’était ce qu’il voulait entendre.

« Mrs Tanner et moi aurions aimé avoir nous aussi des enfants. Nous n’avons pas reçu ce cadeau du ciel. Mais nous vous avons tous aujourd’hui, et nous sommes très contents. Je me réjouis de vivre ici parmi vous.

– Oui.

– Mrs Tanner a une très haute opinion de toi. Tu le sais, j’en suis sûr. Elle admire ton intelligence et ton courage. Ta détermination. Tu comprends ce que ce mot signifie.

– Elle dit que je n’abandonne jamais la partie.

– Exactement. Cela va sans doute te surprendre, mais moi aussi, c’est une de tes qualités que j’admire. »

June le remercia, ne sachant pas vraiment quoi répondre. Elle se sentait toujours mal à l’aise en sa présence, et ce jour-là davantage encore, étant donné la façon directe dont il s’adressait à elle. Avec son épi grisonnant qui lui retombait sur le front, son long visage émacié paraissait plus doux, plus juvénile. De près, on se rendait compte qu’il avait les yeux très bleus, de la couleur des plus belles billes avec lesquelles son petit frère jouait.

« Quand je pars pour aller visiter les autres orphelinats, je suis sûr que tu passes davantage de temps avec Mrs Tanner. Inutile de nier. Cela n’a aucune importance. Lors de mon dernier voyage, je me suis fait du souci pour elle. Comme tu le sais, elle n’est pas vraiment dans son assiette, ces derniers temps.

– Elle est souvent fatiguée, dit June, en repensant au nombre de fois au cours des dernières semaines où Sylvie lui avait demandé de la laisser se reposer.

– Oui, répondit Tanner avec tristesse. Mais une des choses qui me réconfortaient était de savoir qu’elle t’avait pour lui tenir compagnie. Je vois parfaitement le bénéfice qu’elle peut tirer de ta présence.

– Je fais de mon mieux pour l’aider.

– Oui, oui. Continue, je t’en prie, surtout quand je suis en voyage. Elle donne tellement d’elle-même pour répondre aux besoins de l’orphelinat que le soir venu, elle n’a plus aucune force. Je pense qu’elle s’est vraiment rendue malade. »

June hocha la tête. De fait, elle était malade, et les tantines y voyaient le résultat de la fatigue, de l’eau non traitée, d’une nourriture inhabituelle, des journées qui commençaient à l’aube dans un pays triste et dévasté. Cela arrivait souvent aux volontaires étrangers, disaient-elles. À un certain moment, ils finissaient tous par craquer. Mais June savait parfaitement que les problèmes de Sylvie étaient moins liés à ces conditions de vie qu’à autre chose, elle était tombée dans ce que son journal décrivait comme « la fosse aux cendres », un trou dans lequel s’engouffraient toute son énergie et toute sa volonté. June se disait que son état passait mystérieusement par des hauts et des bas. Au début, quand Sylvie ne se montrait pas au petit-déjeuner, le révérend Tanner annonçait qu’elle était souffrante et qu’elle devait se reposer, mais la fréquence s’étant accélérée au cours des dernières semaines, il ne disait plus rien, et le jeune révérend Kim apparaissait soudain afin de prendre en charge sa classe pour la journée, et parfois la suivante. Et dans ces cas-là, June savait qu’elle pouvait entrer dans la maison durant l’après-midi pour faire son travail, mais sans frapper à la porte de la chambre si elle la trouvait fermée. Parfois, Sylvie ne faisait pas la sieste, elle restait pétrifiée sur le perron de bois derrière la maison et, quand elle voyait June, elle lui souriait et lui faisait signe d’approcher, elle la laissait s’asseoir à côté d’elle et la serrait entre ses longs bras souples. Elles ne parlaient pas, ne bougeaient même pas, Sylvie avait le souffle court et respirait faiblement. Si le révérend Tanner passait la voir, elles se séparaient et se redressaient, et June remarquait les efforts que faisait Sylvie pour s’animer en sa présence, avant de retomber dans sa léthargie dès qu’il avait disparu. Un jour de pluie, elle trouva Sylvie sur les marches, mais cette fois, elle avait la tête posée sur ses genoux, son pull-over de laine et sa robe d’intérieur étaient complètement trempés, ses cheveux étaient tout collés et emmêlés, elle avait le corps traversé de frissons mais le visage complètement impassible, miroir sans vie du ciel blafard et plombé.

« C’est pour cette raison, June, que je te demande de me prévenir si tu la trouves particulièrement mal. Elle essaie de me cacher sa détresse et, la plupart du temps, j’ai l’impression de marcher dans le noir. J’ai plusieurs voyages de prévus et je voudrais que tu puisses être mes yeux et mes oreilles. Même en dehors de tes heures de travail, si tu veux bien.

– La nuit ?

– À chaque moment où tu penseras qu’elle peut avoir besoin de toi. Ou qu’elle te paraîtra souffrir de la solitude. Je crains qu’elle ne se sente trop souvent seule. » Son regard devint flou, comme s’il s’était perdu pendant quelques instants. Mais bientôt, il ajouta : « C’est pour son bien, pour qu’elle aille mieux, tu le comprends, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Parfait, dit-il en lui tapotant le bras. Je te remercie. » Il décapuchonna son stylo plume pour se remettre à écrire sa correspondance, marquant une pause pour qu’elle puisse prendre congé.

« Vous avez toujours envie d’avoir des enfants à vous ? Ou bien allez-vous rester ici pour toujours ?

– “Toujours” paraît terriblement loin en perspective. Mais on ne sait jamais.

– Mais la famille que vous voulez fonder ?

– Nous continuons à y penser.

– Il y a beaucoup d’enfants ici, dit-elle, en mal de paraître généreuse. Vous devez en rencontrer énormément au cours de vos voyages ?

– Effectivement. Ils sont très nombreux. Ce sont de bons enfants. Vous l’êtes tous, jusqu’au dernier. »

Quand elle l’entendit prononcer ces mots, elle en mesura tous les sous-entendus. Elle retourna à son ménage, animée par la conviction que le révérend Tanner lui avait implicitement proposé un marché : il lui suffisait de rester le soutien le plus proche de sa femme, son adepte passionnée, son amie fidèle, et ensuite, le cas échéant, de le prévenir des menaces qui pouvaient bien se profiler. Elle savait pertinemment qu’il pensait à Hector – à qui d’autre, sinon : il n’y avait que lui qui passait du temps avec elle depuis qu’elle était devenue invalide.

Elle espionnait tous leurs mouvements chaque fois que le révérend Tanner passait la nuit ailleurs, mais ce n’était pas seulement pour lui qu’elle le faisait. Une fois, elle essaya de les regarder, mais ils éteignirent les lampes à pétrole et elle dut se contenter de les écouter. D’abord, elle ne perçut pratiquement aucun son, pas même un grincement du lit de camp, rien que le plus discret des froissements d’étoffe, les lèvres qui s’unissent, quelques murmures à peine audibles, et puis, finalement, leurs respirations. D’abord celle d’Hector, très assourdie, puis celle de Sylvie, laborieuse, comme si un épais voile de gaze lui recouvrait la bouche. Leur rythme fut d’abord désordonné et capricieux jusqu’à ce que, soudain, il prenne forme et que tout se mette en place. Durant tout ce temps, June, recroquevillée dans le noir absolu d’un recoin entre le mur et un baril de pétrole, étouffait sa propre respiration, les poumons douloureux d’être si comprimés, le tableau rayonnant de leurs ébats commençant à se peindre sur l’écran de son esprit. Bizarrement, seul son ventre semblait encore en vie, ce vide béant parcouru de spasmes brûlants tandis que tout le reste de son corps lui paraissait soudain lourd, comme mort, et c’est seulement quand ils en eurent fini et qu’ils furent à coup sûr endormis qu’elle osa bouger, ses mains et ses pieds parcourus de fourmillements et de tremblements au point qu’elle dut ramper pour ressortir de l’entrepôt.

Le jour suivant, de retour à l’orphelinat, le révérend Tanner s’assit à côté d’elle durant le repas du soir. Depuis qu’elle avait accepté de ne plus monopoliser l’attention de Sylvie, June prenait d’ordinaire son dîner toute seule. En se réveillant ce matin-là, la gorge parcheminée, la tête embrumée et douloureuse, elle avait complètement oublié sa conversation avec le pasteur, comme si, tel Hector, elle avait passé la nuit à boire.

« Comment ça va, June ? Pas de problèmes ? » demanda-t-il. Sylvie dînait à l’autre bout du réfectoire avec les plus petits. Hector n’était pas là, il ne devait pas être rentré des champs.

Elle ne put que hocher la tête, elle n’était pas prête à répondre à ses questions.

« Tu n’as pas l’air très sûre », dit-il d’un ton presque enjoué, comme si, en fait, il ne souhaitait pas en entendre davantage.

Ses souvenirs de la nuit précédente étaient comme un rideau désormais immobile, mais sa musique monta à nouveau de sa poitrine et lui picota la peau du cou, ses joues lui donnant soudain l’impression d’être en feu. Elle pensa que Tanner allait la conduire à l’écart pour l’interroger, mais il se contenta de réfléchir un instant, le regard à la fois impatient et las, et dit gaiement : « Bon, il faut que j’y aille. Bonne fin de journée, June. »

Pendant plusieurs jours, elle se demanda que faire. À son avis, ils ne pouvaient que s’attirer des ennuis s’ils continuaient, et pourtant elle se surprit à espérer que le révérend Tanner passe à nouveau une soirée ailleurs. C’était comme la faim dont elle ne souffrait plus, cette sensation intense et si immuable qu’elle semblait acquérir une vie propre, une existence autonome qui se déroulait en elle et pompait toute son énergie. À quatorze ans, sa silhouette avait enfin commencé à se métamorphoser, après avoir été freinée dans son développement par la guerre. Depuis son arrivée à l’orphelinat, elle avait pris plus de huit kilos, surtout sur les cuisses, les hanches et la poitrine, que les garçons les plus âgés commençaient à reluquer, mais avec prudence, craignant qu’elle ne surprenne leurs regards et qu’elle n’y voie une invitation à la bagarre. Elle avait remarqué leur manège et, parfois, elle s’asseyait sur ses talons dans un coin ou un autre, fermait ostensiblement les paupières et les laissait la contempler tout leur saoul. Il lui arrivait même de rejeter les épaules en arrière pour accentuer ses toutes nouvelles rondeurs. Elle n’agissait ainsi ni par vanité, ni par orgueil, ni parce qu’elle éprouvait pour eux le moindre intérêt. C’était une façon de faire une expérience, un essai pour voir ce que cela faisait d’être un objet de désir, et elle découvrit que plus elle sentait leurs regards posés sur elle, plus son désir s’enflammait, se décuplait, et finissait par suivre sa propre loi.

Elle décida donc de se taire au cours des semaines suivantes, quand Tanner partait en expédition, et attendait que Sylvie sorte de chez elle au milieu de la nuit. Chaque fois qu’Hector et elle laissaient brûler la lampe à pétrole, June les voyait glisser l’un sur l’autre avec une patience et une tendresse qui étaient tout l’inverse des horribles et frénétiques accouplements auxquels elle avait assisté durant la guerre. Et bien qu’elle soit étonnée par les cordes tendues des longs muscles puissants d’Hector, c’est sur le mollet, le genou de Sylvie que son regard s’attardait, sur son ventre qui se creusait sous les baisers du jeune homme et s’enfonçait sous les os saillants de ses hanches si bien qu’elle paraissait elle-même affamée. Sa peau avait un magnifique reflet de nacre, la lumière semblait irradier de ses yeux et de ses lèvres entrouvertes. Et ce rayonnement était loin de s’éteindre immédiatement quand ils en avaient terminé, ce moment où June la voyait ouvrir une petite trousse noire et retirer une aiguille de sa cavité tapissée de velours. Hector ne se piquait pas mais il l’aidait, nouant l’élastique autour de son mollet, tapotant son talon puis lui injectant ce produit qui la faisait frissonner avant de s’alanguir et lui donnait un teint spectral d’ivoire bleuté.

Quand le révérend Tanner était là, June restait parfois jusque tard avec Sylvie dans la pièce du fond. Il l’avait permis tant de fois que, désormais, sa présence dans la maison après l’extinction du groupe électrogène était devenue presque habituelle. Ils lisaient tous les trois, Sylvie et June sur le lit étroit, Tanner sur le sien dans le salon. Il se retirait toujours le premier, et chacune son tour, elles se faisaient sous la lampe à pétrole la lecture à voix basse des ouvrages empruntés à la bibliothèque de la base militaire, des livres pour enfants, mais aussi d’autres que Sylvie avait choisis pour elle, comme Les Quatre Filles du Dr March, Les Grandes Espérances ou La Terre chinoise. Parfois June demandait à Sylvie de lui lire Un souvenir de Solferino, et d’abord, elle refusait, mais finissait toujours par céder, et elles se laissaient pénétrer par la douleur et le plaisir, un peu comme par la substance de la trousse, s’agrippant d’autant plus fort l’une à l’autre.

Une nuit June s’endormit là et, au matin, elle se retrouva vêtue d’une chemise de nuit de Sylvie et collée contre le corps de la jeune femme endormie. Elle se retourna précautionneusement, respira le parfum chaud et plein de ses cheveux, celui, aigre-doux, de son cou, et plongea le regard sous le tissu légèrement moite de sa chemise de nuit. Les nuits suivantes, elle fit semblant de s’endormir : elle observait Sylvie qui se réfugiait dans un fauteuil au fond de la chambre avec sa trousse et, à son retour, elle sentait que son poids avait doublé alors qu’elle se laissait aller contre la poitrine de June. C’est alors que l’adolescente attendait, parfois durant plusieurs heures, que l’intervalle entre ses respirations s’allonge et qu’elle sombre dans un sommeil encore plus profond. Cela se produisait presque chaque nuit : elle se retournait et restait allongée sur le dos. Ses lèvres s’adoucissaient et se détendaient. À la lumière des étoiles ou de la lune, son visage et son long cou luisaient doucement ; elle était transformée en statue livide, à moitié en vie seulement. Là se trouvait toute la beauté du monde. Et puis une nuit, June, n’y tenant plus, repoussa la couverture comme elle aurait tourné la page fragile d’un livre ancien. Ses mains se glissèrent jusqu’à la gorge de Sylvie, dans l’échancrure de son col, et défirent les boutons de nacre qui descendaient jusqu’à l’ourlet. Elle les ouvrit l’un après l’autre, un pan entier de la chemise de nuit retomba et exposa le corps de Sylvie à l’air froid de la nuit. June lui toucha le ventre, effleura la dernière de ses côtes, un petit sein plat, pas plus volumineux que le sien. Le téton durcit sous ses doigts, aussi dense que de l’argile, et, perdant la tête, elle le prit dans sa bouche en fermant les yeux. Elle ne pouvait reprendre son souffle, son cœur semblait s’être effondré dans sa poitrine, tel un tout petit nodule de plomb ; elle s’arrêta pour donner à Sylvie la possibilité de protester, de remuer. Mais non. Elle ne tressaillit même pas quand la main de June glissa et se logea dans la coupe brûlante de ses jambes où elle s’immobilisa complètement pour que Sylvie ne se réveille pas.

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