Les Vulnérables
Chapitre 5 - Yongin, Corée du Sud, 1953
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Yongin, Corée du Sud, 1953
Hector s’était mis à travailler à l’orphelinat juste après l’armistice, au mois de juin. L’armée avait choisi de se passer de ses services pour « un ensemble d’agissements indignes », qui comprenaient des accusations de rixes chroniques, de contrebande, et d’agression sur la personne d’un officier. Il ne pouvait certes pas nier les bagarres, mais les autres charges étaient discutables, sa participation au marché noir limitée à servir innocemment de coursier à un camarade, et la mise à mal d’un officier devant un bar d’Itaewon, complètement inventée. Il y avait eu en fait une terrible mêlée de soldats ivres, et Hector avait bousculé un lieutenant qui donnait des coups de pied à un biffin déjà à terre, l’officier avait buté contre un autre et était allé s’écraser la tête la première contre le bord d’un baril d’essence vide. La blessure ouverte était sérieuse, et le lieutenant avait presque perdu l’usage d’une oreille. Hector devait à la détermination idéaliste de l’avocat de l’armée d’avoir été démobilisé pour mauvaise conduite au lieu de passer six mois au cachot.
Hector décida de rendre visite à un pasteur coréen qu’il connaissait, le révérend Hong, qui finit par arranger ses papiers pour qu’il puisse rester dans le pays. Hong dirigeait un orphelinat à une heure en voiture au sud de Séoul, et il avait un jour proposé à Hector d’y travailler comme homme à tout faire. Ils s’étaient rencontrés par hasard : Hector avait défendu le pasteur alors qu’il se faisait agresser dans une ruelle sombre de Séoul. Une bande de gamins des rues l’avaient criblé de coups de poing et de bâton en bambou, tandis que l’un d’eux tentait de lui arracher son attaché-case, son portefeuille et même ses chaussures. Hector avait dû assommer le plus grand de la bande quand ce dernier avait soudain brandi un couteau, avant de réussir à tous les disperser. Une fois relevé et apaisé, le révérend avait proposé ce travail à Hector, mais le jeune homme avait immédiatement refusé. Toutefois, après sa démobilisation, le nom de l’orphelinat, New Hope, lui était revenu en tête. Il avait fait du stop pour couvrir une partie du chemin, mais il avait dû finir à pied. Il ne possédait qu’un léger sac contenant toutes ses affaires et les vêtements qu’il avait sur le dos. Et puis bien sûr, il y avait cette fillette affamée, June, qui le suivait à la trace comme une petite lune poussiéreuse. Ils étaient arrivés en tandem à l’orphelinat mais séparément, et chacun des deux y avait tout de suite trouvé sa place. Ils auraient sans doute continué à tourner sur leurs orbites respectives sans jamais se rapprocher, si, à la fin de l’été, un couple d’Américains, un autre pasteur et sa femme, n’avait fait son apparition.
À l’arrivée des Tanner, Hector était parti ramasser du bois avec une petite troupe de garçons. Il aimait son travail à l’orphelinat, où il profitait de l’air pur et de la température clémente de la vallée et où il avait la chance de réparer et de fabriquer des choses de ses mains. L’orphelinat s’élevait sur un vaste et bas plateau, au beau milieu de collines et de montagnes escarpées qui traversaient le pays de part en part. Cette terre était un véritable alphabet de collines, elles se suivaient à l’infini. L’orphelinat lui-même comprenait deux longs et vieux dortoirs (une ancienne étable et une grange), un pavillon principal, et un bâtiment neuf, construit par l’armée, qui abritait les cuisines et des salles de classe faisant aussi fonction de réfectoire. Ces différents édifices, disposés en forme de L, bordaient un terrain où les enfants pouvaient jouer au football et autres sports d’équipes. Le révérend Hong jouait constamment avec eux, mais Hector ne connaissait que le football américain et déclinait toujours. En vérité il essayait de ne pas passer trop de temps avec les enfants, même s’il appréciait leur compagnie ; il les admirait vraiment, mais ne voulait pas les connaître de trop près, entretenir des relations trop intimes ni qu’ils apprennent à compter sur lui comme ami. Par définition ils n’avaient déjà pas eu de chance (et souvent, c’était le moins qu’on puisse dire), et durant le temps passé en Corée, il avait vu tellement d’exemples désespérés de souffrance et de misère liées à la guerre sur le bord des chemins, dans les villages et les quartiers chauds, qu’il ne pouvait s’empêcher de sentir s’étendre sur eux des ombres complètement différentes maintenant que le conflit armé était terminé. Qui aurait pu supporter même l’idée qu’il puisse leur échoir des malheurs supplémentaires ?
Toutes les collines de la vallée avaient vu leurs arbres abattus pour servir de bois de chauffe pendant la guerre, à moins qu’ils n’aient été détruits par les bombes, et une fois par semaine il conduisait un groupe de garçons ramasser quelques fagots et branches éparses. Il leur fallait aller chaque fois plus loin pour rapporter la même quantité. Ce jour-là, il faisait une chaleur brûlante de saison, mais il soufflait une brise sèche venue du nord, et les garçons étaient particulièrement turbulents et joueurs tandis qu’ils écumaient les pentes. Comme d’habitude, il n’y avait pas grand-chose à ramasser dans les environs immédiats mais, avant de leur faire escalader le versant abrupt de la colline suivante, il laissa les plus grands organiser une partie de « capture du drapeau ». Ils avaient suffisamment de bois en réserve de toute façon, même sans compter un récent arrivage de charbon, et comme l’hiver était encore loin, peu importait ce qu’ils ramassaient pour l’instant.
Hector les regarda jouer pendant quelque temps, et quand les garçons d’une des deux équipes qui perdait sans arrêt l’appelèrent à grands cris à la rescousse, il se décida à les rejoindre. Par souci de justice envers l’autre équipe, il prit le plus petit, Min, sur ses épaules et courut avec ce fardeau improvisé. Min n’était pas le plus jeune de tous mais, très mal nourri pendant la guerre, il avait conservé une taille inférieure à la moyenne. Le révérend Hong l’avait découvert recroquevillé dans une ruelle de Séoul, à peine conscient, presque squelettique et couvert de piqûres d’insectes et de morsures de rats. Un mois de repas réguliers, et sa croissance était repartie, mais les autres continuaient à se moquer de lui parce qu’il restait petit et malingre, et aussi parce qu’il était très intelligent. Min sur le dos, Hector courait facilement et, après plusieurs accélérations frénétiques, ils l’emportèrent : le gamin piaillait de joie et agitait le chiffon qui servait de drapeau à l’autre équipe. Hector fit tout pour gagner également la partie suivante, les enfants criant à la triche, et Min les provoquant du haut de son perchoir. Un petit torrent rocailleux traversait leur terrain de jeu et à la fin de la dernière manche tous s’agenouillèrent sur la rive pour boire et s’asperger le cou et le visage d’eau fraîche. Ils se racontaient à nouveau chaque détail de la partie, se moquant et se défiant les uns les autres avec des bravades et fanfaronnades d’adultes. On aurait dit n’importe quel après-midi d’été à Ilion et, l’espace d’un instant, Hector oublia qui ils étaient et où il se trouvait, jusqu’à ce qu’il remarque Min qui retournait négligemment des galets sur la berge. Le gosse était en train de chercher des insectes et des vers, et quand il attrapa une grosse punaise aquatique, il eut l’air de l’examiner attentivement, sans curiosité mais avec un long regard entendu. Hector l’observa tandis qu’il l’approchait de ses lèvres mais s’arrêtait soudain, résistant à une habitude évidente. Ensuite Hector les appela pour rassembler sa petite troupe et ils se remirent en route.
Dans la vallée adjacente, ils découvrirent un bouquet d’arbres couchés dans un ravin obscur, et Hector se réjouit d’avoir pensé à prendre une hache. Il ordonna aux garçons de ramasser du petit bois tandis que lui s’attaquait à un des arbres morts. Son tronc massif avait été fendu en deux par la foudre. Il se mit à cogner dessus avec une belle régularité mais la lame était émoussée, et quand il tombait sur une zone plus dense ou un nœud dans le bois, elle rebondissait violemment. L’arbre avait encore la plupart de ses branches, et quand Hector vit qu’il était sur le point de tomber, il répéta plusieurs fois aux garçons de reculer. Ils obéirent, mais au bout de quelques secondes ils s’étaient déjà rapprochés et lui demandaient de les laisser essayer. Il autorisa quelques-uns des plus grands à donner chacun un ou deux coups de hache, puis il reprit son outil et se remit à cogner à un rythme régulier, perdant graduellement conscience de ce qui l’entourait dans les efforts qu’il déployait, la cadence du travail et la musique assourdie des chocs. Sur le point d’aboutir, il se rendit compte qu’il suait comme un cheval de trait et que ses mains tout éraflées étaient à vif. Finalement il laissa tomber sa hache et poussa sur le tronc ; l’arbre gémit, se fendit, et tomba dans un chaos soudain de feuilles et de terre. Les garçons l’applaudirent et se congratulèrent, grimpant dessus comme s’ils venaient d’abattre un cerf ou un ours, agitant les bras de joie, et même Hector fit chorus.
Personne ne remarqua que Min s’était emparé de la hache et s’attaquait à une racine. Il assena deux bons coups mais, au troisième essai, il glissa, perdit l’équilibre, manqua sa cible et la lame lui atterrit sur le pied. Il hurla à la mort. Hector se précipita, le cœur bondissant dans sa poitrine, sans toutefois réussir à déplacer le gamin : la lame lui avait traversé le pied et était allée se ficher dans la racine juste au-dessous. Hector prit la tête du garçon entre ses mains et lui dit qu’il allait compter jusqu’à trois mais, en fait, il lui tira l’oreille de toutes ses forces tout en arrachant la hache de son pied. Min lâcha un nouveau cri avant de s’évanouir. Sa chaussure de tennis en toile tout usée se gorgea aussitôt de sang. Hector retira sa chemise, mais il craignit de déchausser l’enfant, et il lui emmaillota le pied tel qu’il était, aussi serré que possible. Puis il le chargea sur son dos et partit au pas de course, en essayant de ne pas trop secouer son fardeau, après avoir ordonné aux garçons de filer aussi vite que possible à l’orphelinat pour prévenir le révérend Hong. Toutefois, ils avaient marché pendant une bonne demi-heure pour atteindre cet endroit à l’aller, et il savait qu’il aurait des pentes à escalader dans l’autre sens. Min reprit rapidement connaissance, et il se mit à pleurer et à geindre doucement ; Hector se surprit à chanter le refrain d’une berceuse que sa mère fredonnait pour l’endormir, une ballade irlandaise de l’époque de la Grande Famine qui s’appelait « Les champs d’Athenry » :
Les grands champs d’Athenry sont bien tristes aujourd’hui
Jadis nous regardions les oiseaux voleter
La vie qui souriait, et notre amour chanter
Nos rêves et nos rires dans un ciel jamais gris…
Ils sont tristes aujourd’hui, les grands champs d’Athenry.
Il demanda à Min de chanter avec lui et, l’espace d’un instant, on aurait dit un jeune père et son fils en randonnée par un beau dimanche qui escaladaient les collines en produisant ensemble une musique pleine de poésie. Mais il faisait chaud, le torse nu d’Hector était en nage, et les mains du petit garçon se mirent à glisser. Deux fois, il faillit tomber, et Hector dut ralentir. Quelques minutes plus tard, il avait déjà recommencé à pleurer et le bandage de fortune dégoulinait de sang. Au bout d’un moment, Hector sentit qu’il s’était avachi sur ses épaules et il comprit que le petit s’évanouissait régulièrement. Il perdait trop de sang. Hector le posa par terre pour tenter de refaire le bandage, mais quand il le desserra, le sang se mit à couler encore plus vite, et il se dépêcha de le comprimer aussi fort que Min put le supporter.
« Ah, ah ! » gémit-il vivement, miné par la douleur. Il se remit à pleurer doucement. « Hector, ça fait mal. Ça fait mal !
– Je suis désolé, répondit Hector, hors d’haleine. Je sais. »
Mais en fait, il ne le savait pas. De façon étonnante, au cours de tous ces combats, toutes ces batailles et ces escarmouches, il n’avait jamais été sérieusement blessé. Il avait reçu un coup de couteau, une balle dans l’épaule et même des éclats d’obus, mais ce n’avait jamais été que des éraflures ; armes et projectiles ripaient sur lui comme s’il était protégé par l’acier invincible d’une protection mystérieuse. Il n’avait jamais perdu autant de sang que quand il s’en était laissé prendre par une infirmière lors d’une campagne de dons, ou lorsqu’il avait saigné du nez après une bagarre devant un bar ou un bordel. Ses blessures se refermaient alors à une rapidité prodigieuse, comme si son être physique menait une existence propre dans un temps différent et accéléré. De la même façon qu’il ne pouvait pas s’enivrer, il ne réussissait pas à sentir la douleur, rien que la détonation froide de l’impact, comme si ses nerfs se déconnectaient de la zone blessée dans son cerveau, alors que le lien subsistait avec son cœur. En regardant Min, il sentit une douleur vive et dense lui étreindre la poitrine ; il savait que s’il ne parvenait pas à l’amener au plus vite à l’hôpital, le petit risquait de mourir. Alors il le hissa jusqu’à son épaule, lui maintint la tête en bas et se mit à courir, à courir aussi vite qu’il le pouvait, un enfant de vingt-cinq kilos entre les bras, tentant de ne pas penser qu’il avait autrefois fait exactement la même chose en pure perte avec un soldat blessé au pied par un tir d’obus ami, après avoir soigneusement garrotté la blessure. Il l’avait ramené au pas de course au QG pour que le médecin lui annonce qu’il était mort en découvrant un trou parfaitement rond de la taille d’une pièce de cinquante cents à l’arrière de son crâne.
Quand il arriva dans la cour, l’orphelinat entier se pressa autour d’eux : le révérend Hong, les femmes de service qu’ils appelaient les tantines, et les quelque quarante enfants, y compris June qui pourtant, comme Hector, avait coutume de se tenir à l’écart, le plus souvent contre le mur, à l’angle du dortoir, observant la vie d’un regard triste. Mais là, elle était au premier rang. Hector déposa doucement le petit garçon, il avait les yeux mi-clos et la bouche grande ouverte. Son pied n’était plus qu’une masse informe, rouge et brillante. Hector, torse nu, était maculé de sueur et de traînées de sang, une jambe de son pantalon complètement cramoisie jusqu’au revers. Le révérend Hong, toujours prêt à tout pardonner à Hector, arborait un air de résignation douloureuse et demeura muet. Derrière ses lunettes, plus dure était l’expression de l’Américain agenouillé à côté de lui. Maigre, la mâchoire carrée, la quarantaine, il était impeccablement vêtu d’un costume en laine noire. C’était le pasteur venu des États-Unis qu’ils attendaient depuis plusieurs jours. Il se mit immédiatement à s’occuper du garçonnet, retirant précautionneusement la chemise ensanglantée et la chaussure de tennis pour découvrir que la hache lui avait sectionné trois orteils. Il récupéra les morceaux comme s’il s’agissait de petits cailloux et les tendit à Hong qui les enveloppa avec soin dans un mouchoir. Mais Min s’était réveillé maintenant, il pleurait et gémissait en voyant son pied et en découvrant l’horreur qu’il inspirait aux témoins de la scène.
« Tu l’as trouvée, ça y est ? demanda le pasteur d’un ton brusque en relevant la tête. C’est maintenant qu’on en a besoin.
– La voici, dit une voix de femme. Elle était dans mon sac. »
C’était l’épouse de Tanner. Elle apparut au-dessus de la masse des têtes penchées des enfants qui l’entouraient et lui passa une trousse de premiers secours. Sous le soleil brûlant, ses cheveux dorés et sa peau pâle luisaient d’un éclat presque trop vif pour Hector qui ne parvenait pas à distinguer son visage à contre-jour. Tanner ouvrit la trousse, et d’une petite boîte en fer-blanc fermée par des élastiques il tira une syrette de morphine. Sans prévenir, il piqua le gamin sous le genou, mais injecta le produit pendant moins d’une seconde, parce que la taille de l’enfant rendait apparemment ce type d’anesthésie dangereux. Min eut un instant le souffle coupé mais bientôt ses membres se relâchèrent et ses poings s’ouvrirent lentement. Pendant ce temps, Tanner restait intensément concentré sur la tâche à accomplir, transpirant abondamment dans son costume tandis qu’il pansait le pied du garçon, le cou serré par sa cravate, ne prenant même pas la peine de retirer l’un ou l’autre. Ses gestes étaient sûrs, et cela parut calmer le petit patient et toute l’assistance. Tandis que Tanner s’occupait de Min, le révérend Hong demanda au chauffeur de taxi qui venait d’amener les Tanner d’aller chercher ses valises et de les charger dans la voiture. Les Tanner venaient prendre la relève du révérend Hong, qui avait reçu des autorités de son Église l’ordre d’aller en Amérique pour commencer à établir des contacts en vue de la future adoption des enfants.
Hong fit signe à Hector qu’il voulait lui parler. Le pasteur avait dix ans de plus que son protégé, trente-cinq ans environ, mais, avec sa charpente frêle et sa petite taille, on aurait presque dit un adolescent à côté d’Hector, robuste et massif. Pourtant, face à lui, le jeune homme paraissait humble et inexpérimenté en ce moment ; il gardait la tête baissée pour écouter Hong qui s’adressait paisiblement à lui dans son anglais fluide et recherché. Hong savait qu’Hector avait songé à partir lui aussi, mais il lui rappela une fois de plus que l’orphelinat avait besoin de ses bras, et il lui demanda de promettre qu’il resterait jusqu’à son retour des États-Unis.
« Tu veux bien ?
– Je sais pas.
– Personne ne t’accuse de ce qui s’est passé. Je suis sûr que le petit se remettra. Le révérend Tanner et moi allons l’emmener à l’hôpital de la base militaire, et ensuite, je partirai directement pour l’aéroport. Le révérend Tanner reviendra prendre la direction de l’orphelinat. Et toi, tu les aideras, lui et sa femme, exactement comme tu m’as aidé, moi. Nous sommes d’accord ? »
Hector ne répondit pas. Hong lui donna une bourrade amicale sur le bras et dit qu’il espérait qu’il finirait par prendre la bonne décision. Hector ne voulait pas lui mentir, parce que le révérend l’avait toujours traité avec une gentillesse sans faille. Il attendrait qu’il soit parti pour reprendre la route pour Séoul. Il s’installerait dans une des pensions d’Itaewon, où il pourrait de nouveau se fondre parmi les siens et ne risquerait plus de faire du mal à qui que ce soit. Entre-temps, Tanner avait soulevé Min dans ses bras et l’avait allongé sur la banquette arrière du taxi. Il dit à sa femme que vraisemblablement il serait de retour plus tard dans la soirée et qu’il ne doutait pas que tout irait bien pour elle. Il n’y avait pas de place dans la voiture. Elle lui dit de ne pas s’inquiéter, de ne plus penser qu’au petit, ponctuant ses paroles d’un geste apaisant et d’un sourire. Tanner monta à côté de Min, et Hong fit le tour du véhicule pour prendre place à l’avant. Le pasteur adressa un signe de la main à tous en criant : « Je reviendrai, ne vous inquiétez pas », et tous firent de grands gestes d’adieu tandis que le chauffeur prenait de la vitesse sur le chemin de terre, soulevant un nuage de poussière rouge.
Hector rejoignit immédiatement ses quartiers, dans l’entrepôt de l’orphelinat. Peu de temps après son arrivée, le révérend Hong l’avait autorisé à s’y aménager une chambre. Il avait percé une porte sur la façade arrière du bâtiment qui donnait sur les collines, mais ne s’était pas donné la peine d’ouvrir une fenêtre. À l’intérieur il régnait une chaleur étouffante, la seule source de lumière étant les fissures et les crevasses dans les panneaux de bois des murs. Il retira son pantalon tout souillé et s’aperçut que ses mains étaient couvertes d’une épaisse couche de terre et de sang mêlés. À l’extérieur il s’était installé une douche rudimentaire, avec une lessiveuse ronde en fer-blanc qu’il avait fixée sous les avant-toits et équipée d’un court tuyau et d’un pommeau de fortune. Évidemment, l’installation serait inutilisable en hiver, mais c’était le seul endroit où il pouvait se laver à l’abri des regards. Il commença par se récurer seulement les mains, puis décida de faire une toilette complète. L’eau était tiède mais très claire parce qu’il avait rempli sa cuve le matin même, et il la laissa couler sans compter car il n’avait plus à se soucier de l’économiser pour un autre jour.
Tandis qu’il se frottait vigoureusement les avant-bras, la poitrine et les jambes avec le savon à lessive vert, il se demanda si Min criait toujours de douleur à l’arrière du taxi ou s’il avait déjà pris un affreux teint cireux. L’idée même d’un petit cercueil descendu dans un trou au cimetière de l’orphelinat le faisait frissonner. C’était lui qui serait chargé de le creuser, mais il était sûr qu’il ne pourrait jamais s’acquitter de cette tâche. Il avait creusé des dizaines et des dizaines de tombes pendant la guerre, et quelques-unes par la suite, il ne pourrait néanmoins jamais se charger de celle-ci. Ses flancs étaient couverts de sang séché et il se les récura jusqu’à se mettre la chair à vif, ainsi que tous les endroits que le garçon avait marqués de son sang, en utilisant une vieille brosse à cheveux (comme il avait appris à le faire après une longue journée passée à manipuler des cadavres sur le champ de bataille) jusqu’à ce que toute l’eau soit épuisée. Alors qu’il tendait la main pour attraper une serviette, il surprit un reflet de lumière qui disparaissait à l’angle du bâtiment. Il songea d’abord que ce devait être une feuille qui tombait ou bien un oiseau, mais il remarqua par terre sa chemise déchirée et trempée de sang. Il regarda de l’autre côté et vit les enfants qui couraient et jouaient dans la cour centrale, avec les tantines qui les surveillaient à l’ombre de leur tonnelle, et, juste derrière elles, il aperçut la femme du nouveau pasteur qui montait vivement les marches menant à la maison de Hong.
Il travailla tout le reste de l’après-midi, en attendant que le révérend Tanner revienne avec Min. Il empila le petit bois et remplit des bidons de vingt litres au puits, avant de les porter deux par deux jusqu’aux dortoirs et aux cuisines. Autour des bâtiments, il retira les hautes herbes, les feuilles mortes et les broussailles pour limiter les risques d’incendie ; il répara ensuite un trou qui causait une fuite dans le plafond d’un des dortoirs ; enfin, il entreprit de creuser une longue et étroite tranchée pour faire passer une canalisation qui relierait les cabinets à une fosse d’aisances de la taille d’une petite mare, qu’il avait commencé à aménager plus d’un mois auparavant. Les tuyaux à eau étaient déjà en place. Quand le jour déclina, il avait encore avancé de cinq mètres (ce qui était considérable dans un sol rocailleux aussi compact), et les enfants avaient commencé à prendre leur dîner dehors avec les tantines. Il demanda à l’une d’elles si la femme du nouveau pasteur était sortie de la maison, mais elle secoua la tête et marmonna quelque chose qu’il ne comprit pas. Il avait appris suffisamment de coréen pour les conversations de base mais il avait en général du mal à dépasser la première phrase. Il lui demanda de répéter, et elle dit que cela n’avait aucune importance, que la dame était sans doute fatiguée et qu’il ne fallait pas qu’il la dérange. Il répondit qu’il n’en avait nullement l’intention mais la tantine avait déjà cessé de l’écouter. Elle et ses semblables l’aimaient bien, ou du moins appréciaient qu’il s’occupe de l’approvisionnement en eau et en petit bois, mais il avait toujours senti un certain manque de chaleur à son égard. Elles avaient beaucoup appris pendant la guerre et pensaient sans doute qu’on ne pouvait accorder à cet ex-GI qu’une confiance limitée. En tout cas, elles s’étaient mises à lui témoigner un peu d’affection parce que le révérend l’aimait manifestement beaucoup, et c’était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il pensait que maintenant il ferait mieux de partir. Mais il ne réussit jamais à finir de faire son sac, et à la place, il le vida et l’accrocha à une poutre apparente, la principale raison étant sans doute qu’il se sentait trop coupable de l’accident survenu à Min, même s’il passait manifestement son temps à lorgner du côté de la maison tout en travaillant, au cas où il réussirait à entrevoir de nouveau la femme du pasteur.
À la nuit tombée, une bougie illumina brièvement la fenêtre de la maison. Assis sur un tabouret en bois devant l’entrepôt, appuyé contre un pilier de soubassement, Hector vidait lentement une bouteille de whisky tiède. Le révérend Tanner et Min n’étaient toujours pas rentrés. La bougie s’éteignit et, le temps de terminer la bouteille, il espéra voir la lumière reparaître au carreau pour l’apercevoir au moins passer d’une pièce à l’autre. Mais rien. Plus il buvait et plus la nervosité le gagnait, il avait des picotements dans tous les membres à force de rester immobile, impatient d’en finir avec ce calme plat. Il fit démarrer la Jeep et roula à toute allure jusqu’à Itaewon, les articulations crispées sur le volant par l’appréhension. Il se rendit dans un bar où personne ne pouvait le connaître et se livra à son petit jeu favori, son modus bibendi (pour reprendre une expression que son père, Jackie, aimait beaucoup) : il organisa des concours de levers de coude (le premier amenant invariablement au deuxième, puis au troisième…) au cours desquels il gagnait suffisamment d’argent pour payer au moins l’addition au petit matin. Mais un de ses adversaires de la première heure, un sergent aux lèvres épaisses et au visage aigri, en voyant qu’il battait tous les nouveaux arrivants à plate couture, décida soudain qu’il n’était qu’un tricheur et un arnaqueur et l’interpella au moment où il allait partir. Hector, les yeux ronds comme la pleine lune, laissa le sergent ivre et furieux balancer ses poings dans le vide avant de se rapprocher pour entamer un véritable échange de coups. Sans chercher à s’empoigner ou à se bousculer, ils luttèrent, orteil contre orteil, pendant trois bonnes minutes. L’homme déployait une force surprenante mais bientôt, il fléchit, et le combat tourna comme toujours à l’avantage d’Hector. C’était cruel de sa part, assurément, parce qu’il savait que les choses se termineraient ainsi : le sergent ne tarderait pas à n’être plus qu’une espèce de somnambule, qui s’affalerait par terre sans l’appui du mur, ses lèvres épaisses fendues en deux et horriblement ouvertes, comme les quatre pétales d’une corolle. Le dernier coup porté par Hector ne visait plus qu’à lui faire perdre l’équilibre, et l’homme s’effondra dans le ruisseau, plongé dans ce sommeil douloureux et imbibé d’alcool qui n’a rien de réparateur.
Hector se rendit ensuite dans une pension où la propriétaire accepta de bonne grâce de faire venir dans sa chambre deux prostituées du bordel adjacent. C’est ce qu’il préférait, jamais il ne louait les services d’une seule fille quand il pouvait s’en offrir deux, une vieille habitude qui lui venait de ses premières expériences avec les amies de sa sœur, bien que ce soir-là il se soit agi moins d’un choix libidineux que du désir d’aller au bout de ses forces, un besoin intense que son corps soit utilisé. Mais quand elles se déshabillèrent pour lui, il se rendit compte que ce n’étaient que de très jeunes filles – seize ans tout au plus –, et plutôt que de les renvoyer en exigeant quelqu’un d’autre, il se contenta de leur demander de s’étendre à ses côtés sur le lit. Il était 4 heures du matin, elles semblaient épuisées, elles aussi. Il n’avait jamais été très courageux par le passé, mais il avait la tête encore pleine des tristes images de la journée, et bien qu’il n’ait aucune envie de rentrer aux États-Unis, il savait qu’il lui faudrait bientôt quitter la Corée. Il n’avait pourtant que peu de sympathie pour ses anciens compagnons d’armes – il était capable d’attirer n’importe quel pauvre type comme ce sergent dans le piège douloureux et probablement immérité de ce genre de bagarre – mais voir depuis trois ans ces malheureuses gens et leurs enfants servir de domestiques dans leurs propres maisons dévastées avait finalement commencé à l’atteindre. D’abord, cela ne lui avait pas semblé problématique, parce que ce n’était rien à côté de ce qu’il avait vu pendant la guerre, mais il eut bientôt l’impression que, cellule après cellule, il se changeait inexorablement en pierre. Même pour ce qui concernait Min, sa culpabilité relevait davantage de l’idée que du sentiment. Et il n’était pas encore résigné à devenir insensible, du moins envers la population locale. Le matin, il découvrit les deux filles debout à côté du lit dans leurs robes aux couleurs criardes, et la plus âgée lui demanda poliment s’il accepterait de leur payer un supplément pour être restées toute la nuit, ce qu’il fit, sachant que, sinon, ce serait retenu sur leurs salaires et qu’elles risquaient même d’être battues.
Quand Hector rentra à l’orphelinat au milieu de la matinée, le révérend Tanner disait l’office du dimanche sous le pavillon de la cour centrale. C’était là que tous se rassemblaient et prenaient leurs repas quand il faisait beau. Il gara la Jeep à sa place sous l’arc du portail et entra. Ils chantaient une hymne dans une tonalité mineure et il se sentit sombrer en pensant que c’était peut-être en hommage à Min, mais rapidement il remarqua une paire de béquilles au bout du premier rang : le petit était là, le dos droit, l’air radieux, et il s’en donnait à cœur joie. Il avait un gros bandage au pied. La femme de Tanner était assise à côté de lui, concentrée sur le rôle que jouait son mari à la tête de cette congrégation, et elle chantait elle aussi, avec l’enthousiasme d’une épouse de pasteur.
Quand l’hymne arriva à sa fin, Tanner s’adressa à eux. Il était très à l’aise et parlait presque couramment coréen, parce qu’il avait travaillé à Pusan durant toute la dernière année de la guerre. Il leur raconta, ainsi que Hong avant lui, comment il en était venu à étudier le fonctionnement de cet orphelinat après en avoir visité plusieurs du même type dans tout le pays, pour observer les conditions de vie, répartir les subventions, faire la classe et aussi, bien sûr, organiser les adoptions. Ensuite, il se montra spirituel pour décrire le retour de l’hôpital, la façon dont Min s’était débrouillé pour convaincre le chauffeur du taxi de le laisser tenir le volant pendant quelques minutes, ce qui avait bien failli leur faire quitter la route. Tout le monde rit de bon cœur, et Tanner poussa Min en avant qui fit quelques pas en boitillant sur ses béquilles, sourit de toutes ses dents en agitant les mains avant d’exécuter une révérence. Les applaudissements et les cris se déchaînèrent : à l’évidence Tanner avait déjà commencé à se gagner leurs cœurs. Il poursuivit, non pas avec une interprétation de la Bible, mais par une description de son parcours. Il avait été médecin avant de rencontrer la foi lors de sa guérison miraculeuse d’un empoisonnement du sang qui avait failli lui être fatal.
« C’est arrivé peu de temps avant que je rencontre Mrs Tanner. » Il leur parlait comme s’il voulait leur faire des confidences, comme s’ils étaient tous ses proches et qu’il se confessait. « Notre vie commune venait à peine de commencer. Mais, après avoir été si malade et manqué mourir, je me suis senti impuissant et inutile. J’avais peur. Je n’étais plus le médecin sûr de lui qui avait toujours cru à l’infini potentiel du cerveau humain pour lequel rien n’est inaccessible. J’ai pris conscience de ma vanité et j’ai accepté non seulement la mort mais la grâce d’un Esprit tout-puissant. J’ai refusé les soins et pris congé de mes parents. Je n’avais désormais plus peur, j’étais seulement triste de quitter ceux que j’aimais et d’avoir été aveugle si longtemps. J’ai fermé les yeux et suis tombé dans ce que tous croyaient être mon dernier sommeil, et deux jours plus tard, je me suis réveillé, la fièvre était retombée. Je me sentais encore faible, mais la douleur et ces terribles tremblements avaient disparu. Toutefois, ce n’est pas cela qui m’a frappé. J’avais retrouvé ma conscience, certes, mais mon esprit était complètement transformé, mes pensées étaient soudain aussi claires que la plus limpide des sources. J’ai compris alors que jusque-là je n’avais vécu que la moitié de ma vie, et donc, que je n’avais pas vécu du tout, que toutes mes connaissances, mon savoir-faire et mes efforts n’avaient de sens que si je les offrais à Dieu et à Son amour éternel. Je venais de naître, comme j’espère que tous vous naîtrez un jour, à une nouvelle vie dans Sa gloire. »
Tandis que le pasteur parlait, Hector croisa plusieurs fois le regard de sa femme, mais chaque fois, elle détourna les yeux et les reposa sur son mari, comme si elle fixait un phare sur un rivage obscur et lointain. Tanner avait également remarqué sa présence, mais rien ne vint interrompre le flot de ses paroles et de ses gestes, même après qu’Hector eut tourné les talons pour prendre le chemin de son repaire. Il avait entendu bon nombre de discours religieux au cours de sa vie. Hong, par exemple, durant les derniers mois, venait souvent partager un whisky et, en ces occasions, il lui lisait les Évangiles. Il n’était pas encore vraiment ce qu’on appelle un croyant, il était en train de devenir un sujet volontaire, un homme qui avait lui aussi fait le sacrifice de sa vie, même si sa reddition était d’un tout autre type.
Durant la première semaine, Hector évita soigneusement de croiser le nouveau pasteur et sa femme. Il bricolait à proximité immédiate des bâtiments aux premières heures du matin et pendant les offices religieux et les repas, réservant les travaux des champs aux moments où il risquait de les rencontrer. Il ne pouvait s’empêcher de marquer une pause, comme tout le monde d’ailleurs, quand il apercevait Sylvie Tanner, ses cheveux qui tombaient en cascade dorée contre la sobre pâleur de ses épaules, plus lumineux et vibrants que tout ce qu’il lui avait été donné de voir dans ce pays perdu. Elle approchait de la quarantaine, les rides au contour de ses yeux et de sa bouche encore à peine dessinées, les premières mèches blanches apparaissant au-dessus de ses tempes. Ses paupières étaient imperceptiblement affaissées au coin des yeux, ce qui, de l’avis d’Hector, lui donnait presque un air de tristesse égyptienne. Les enfants l’adoraient, les filles en particulier, et elles bourdonnaient autour d’elle comme des abeilles avides sur une fleur à haute tige. Elle s’était brièvement présentée alors qu’il déjeunait seul, après tout le monde, mais il ressentait clairement l’évident mépris de Tanner et il ne s’était pas autorisé à s’approcher d’elle ni à lui parler depuis. Elle paraissait si sûre d’elle dans sa sereine maturité et cette joyeuse perfection, en marge de sa beauté, le rendait encore plus timide et le faisait se sentir crasseux, si bien qu’il prenait la Jeep pour filer à Séoul tous les soirs et se livrer aux turpitudes que Tanner lui prêtait de toute façon.
Un matin où Hector grattait une vieille couche de peinture sur le mur du dortoir principal avant d’en poser une nouvelle, le révérend Tanner apparut soudain et lui causa une vive surprise en lui proposant son aide. Hector opina du chef, lui tendit un racloir et ils travaillèrent côte à côte pendant une bonne heure. Tanner lui avait exposé plusieurs fois des projets de travaux, mais c’était la première fois qu’ils se trouvaient si proches l’un de l’autre pendant plus de quelques brefs instants. Tanner ne fit même pas semblant de n’être venu là que pour lui donner un coup de main, et il demanda d’entrée de jeu à Hector quand il était arrivé en Corée et ce qu’il avait fait pendant la guerre. Il voulait savoir si le jeune homme avait participé aux combats, et Hector se contenta de lui dire qu’il avait appartenu à l’unité d’identification des soldats morts au combat. Sans attendre de questions, Tanner se mit à parler de lui-même, expliquant qu’il était originaire de Buffalo, mais qu’il avait fait des études de médecine puis de théologie à Chicago ; il travaillait maintenant pour le siège du synode de l’Église presbytérienne pour la région Nord-Ouest situé à Seattle. Quand il apprit d’où venait Hector, son regard s’éclaira.
« J’y suis allé une fois, quand j’étais petit. Je me rappelle avoir nagé avec mon cousin dans le canal Érié. Ils avaient ouvert une écluse en amont, et nous avons sauté du haut d’un pont et nous sommes laissé porter par le courant, et ensuite nous avons fait du bateau-stop pour rentrer. Vous avez dû faire cela des quantités de fois.
– Moi, je nageais pas souvent. J’aimais pas trop cette eau.
– Je me rappelle maintenant. C’était sans doute l’eau la plus sale que j’avais jamais vue. Toutes sortes de détritus flottaient à la surface.
– Exact, dit Hector, en revoyant une fois de plus le trou noir de la bouche ouverte de son père.
– Vous comptez rentrer un jour ?
– À Ilion ? Non.
– Et aux États-Unis ?
– Pas sûr.
– Je suppose que vous devez prendre pas mal de bon temps, ici en Corée. Comme la plupart des soldats.
– Je suis plus dans l’armée.
– Oui, je le sais. Je suppose que je voulais parler des jeunes gens, en général. »
Hector ne réagit pas et resta concentré sur sa tâche. Tanner n’insista pas, et ils continuèrent à gratter ce long pan de mur, chacun à une extrémité et prévoyant de se rejoindre au centre. Bientôt, des écailles de peinture blanche les avaient recouverts de la tête aux pieds, on aurait dit qu’ils avaient vidé à la pelle un bac de cendres. Tanner s’était mis au travail avec entrain. Il portait toujours sa chemise grise et son col blanc de pasteur et, dans la chaleur montante, il transpirait abondamment. Toutefois, il ne paraissait pas peiner. Athlétique et svelte, il se réjouissait manifestement de cette activité physique retrouvée après ses nombreux voyages. À Seattle, il faisait de l’aviron tous les matins sur le lac Union. Il avait vingt ans de plus qu’Hector – on remarquait quelques zones qui commençaient à se dégarnir dans une chevelure par ailleurs abondante –, mais sa constitution robuste et énergique n’était pas sans rappeler celle du jeune homme, même si, au contraire d’Hector, sa vigueur provenait tout autant de sa volonté que d’une force brute naturelle. À l’évidence, malgré l’histoire de sa miraculeuse guérison, la confiance qu’il plaçait en lui-même demeurait primordiale.
Tanner atteignit la moitié du mur avant Hector, dont les efforts se déployaient comme toujours à un rythme constant et implacable. Le pasteur recula d’un pas, retira ses lunettes à monture d’acier et s’essuya le front du revers de la manche.
« À en juger par votre nom irlandais, je suppose que votre famille est catholique.
– Mon père. Ma mère ne pratiquait plus. Ils sont morts tous les deux.
– Je suis désolé pour vous.
– Oui.
– Et vous ? Vous vous considérez comme catholique ?
– Moi, je suis rien.
– Vous avez sûrement été baptisé ? »
Hector fit signe que oui.
« Je me posais seulement la question. Ça n’a aucune importance, je me demandais en fait combien de temps vous aviez passé dans une Église.
– Pourquoi ça ?
– Encore une fois, c’est sans importance, mais je veux vous demander si vous seriez capable de nous bâtir une chapelle. Le pavillon est parfait pour l’instant, mais je ne vois pas comment nous allons faire en hiver. Savez-vous si le révérend Hong avait des projets dans ce sens ?
– Si oui, il m’en a jamais parlé.
– Alors, je suis heureux que nous abordions cette question ensemble. J’ai songé que vous pourriez peut-être construire une petite chapelle, juste assez grande pour nous accueillir tous.
– Je vois mal comment trouver le bois nécessaire pour bâtir quoi que ce soit de plus grand qu’une cabane.
– Et si on transformait un espace déjà existant ?
– Je vois pas vraiment où, à part peut-être la plus grande des salles de classe.
– Non, non, on ne peut pas faire cela, répondit Tanner. Je voudrais vraiment autant que possible que nous édifiions un lieu qui ne soit pas autre chose qu’une chapelle. Nous n’y ferions rien d’autre que prier pendant les offices, lire les Écritures et chanter nos hymnes. Pas de cours, pas de repas. Il n’est pas utile que cela ressemble vraiment à une église. Nous avons seulement besoin d’une salle avec des bancs. Rien de très vaste. Plus nous serons proches les uns des autres, mieux ce sera. »
Hector se représenta la grande église catholique d’Albany où ils allaient pour Pâques, puis celle de West Street à Ilion, où son père l’amenait régulièrement ainsi que ses sœurs à la messe du dimanche matin, et parfois même, pour les vigiles du samedi après-midi. Elle était immense et très impressionnante à ses yeux d’enfant, construite avec des blocs de granit et un beffroi de style médiéval. Il se rappelait également les planchers de bois soutenus par des arcs qui s’élevaient au-dessus de la nef, les piliers et les murs blanchis à la chaux que la lumière, filtrant à travers les trois étroits vitraux au-dessus du portail principal, faisait étinceler. C’était un long édifice qui contenait une douzaine de rangées de bancs en acajou verni. Certains jours d’été à la chaleur étouffante, l’air devenait irrespirable et son père s’assoupissait pendant quelques minutes, et s’ils étaient assis vers le fond, Hector pouvait se glisser sous le banc juste devant et s’allonger sur les dalles fraîches jusqu’à la fin du sermon. Il y avait une petite chapelle séparée en marge de la nef principale, consacrée à l’Annonciation, et Hector s’étonna de voir avec quelle précision il se souvenait aujourd’hui de cet espace exigu, comme une église en miniature, avec son petit autel, sa petite croix, et sur le côté une statue de Marie remarquablement belle, aux traits celtiques, qui aurait pu être une de ses sauvageonnes de sœurs.
« Il y a le vestibule entre le dortoir des filles et celui des garçons, dit-il à Tanner. Ça devait être un espace ouvert entre les deux bâtiments qu’on a fermé par la suite. J’aurais pas grand-chose à y ajouter, à part installer un poêle à bois, si j’arrive à en dénicher un. Je crois que je pourrais récupérer assez de planches à la base militaire pour façonner quelques bancs.
– Oui, ça m’a l’air d’une bonne idée. On pourrait sans doute tous y tenir.
– Pas moi.
– Vous n’avez assisté à aucun office depuis que vous êtes ici ?
– Non.
– Et le révérend Hong ne trouvait rien à y redire ?
– C’est pour bosser que je suis là. Il le savait.
– Eh bien, il faut que vous sachiez qu’il est probable qu’il ne reviendra pas au bout de trois mois comme il le pensait. Il a fait du bon travail, et l’Église va lui demander de partir pour le Minnesota après un séjour à Seattle, afin de contribuer à ouvrir une nouvelle paroisse. Il ne le sait même pas encore. Bon nombre des enfants en provenance des orphelinats de Corée vont être adoptés par des familles de la région.
– Vous voulez dire que je ferais mieux de décamper ? Dites-le franchement, je partirai dès que vous le voudrez.
– Ce n’est pas ce que j’entendais, répondit Tanner. Cela dépend entièrement de vous. Cependant, j’aimerais vous demander de rester encore un certain temps. À l’évidence, il y a beaucoup de choses à faire ici avant l’arrivée du froid. Le révérend Hong en a fait le tour avec moi, en particulier le réaménagement de la cuisine et la nouvelle fosse septique, sans parler de la réparation de tous les toits. Et puis maintenant, cette chapelle. Je vous demande d’aller au bout de ces projets, sinon pour moi, du moins pour le révérend Hong. Et pour les enfants. » Il plongea le regard dans les yeux d’Hector. « Est-ce que je peux être franc avec vous ? Je sens que oui. Bien que je n’aie été ici qu’une semaine, je vois clairement que votre présence est néfaste pour les enfants. J’ai pris la liberté de poser quelques questions aux femmes de service. Ne leur en veuillez pas, je vous en prie, je me suis montré très ferme pour exiger qu’elles répondent. Une fois de plus, je n’ai rien contre vous, personnellement. Votre vie vous regarde, et je ne suis pas venu en Corée pour réformer vos habitudes ni modeler votre caractère. Mais je suis sûr que les enfants n’ont nul besoin de vous voir rentrer chaque matin de vos longues virées nocturnes. Ni de remarquer votre penchant prononcé pour l’alcool. Sans parler de votre indifférence à nos offices et à nos prières. Et donc, je ne suis pas d’accord avec le révérend Hong quand il dit que, sous prétexte que les enfants vous connaissent, on ne devrait pas s’inquiéter. Ils ont été arrachés à toutes leurs racines, et ce lieu est sans doute leur dernière chance de prendre un nouveau départ ; alors pourquoi favoriser des influences qui ne sont pas complètement bénéfiques ? Le feriez-vous à ma place ?
– Non.
– Alors vous comprenez. Vous êtes d’accord ? »
Hector n’était au moins pas en désaccord.
« Parfait. Je tiens aussi à vous dire que mon opinion n’est pas complètement arrêtée. J’espère vivement que, à partir d’aujourd’hui, vous saurez me faire changer d’avis. Vous êtes très jeune, vous avez toute la vie devant vous. Je ne sais pas ce qui a pu vous arriver, ni ce que vous pensez que l’avenir vous réserve. Mais je dirais que vous avez l’attitude de quelqu’un qui s’est résigné à l’inévitable. Ou même qui l’appelle de ses vœux. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de péché plus grave que celui qu’un homme peut commettre contre lui-même. »
Pendant les quelques semaines suivantes, Hector s’accrocha à son travail. Non qu’il ait voulu impressionner Tanner et le faire changer d’avis. Il n’aimait pas la dernière chose que le pasteur avait dite à son sujet mais, là encore, il était bien obligé d’être d’accord : de fait, il était résigné à l’inévitable. Il s’attendait à ce que quelque chose lui arrive. Comme un homme qui escalade une colline pendant un orage en brandissant un paratonnerre. Mais, pour Hector, les nuages se dissipaient toujours, révélant une immensité vide et bleue. Alors il se jetait à corps perdu dans le travail. Il désirait ardemment la souffrance que lui procuraient ces labeurs forcenés, non pas comme une discipline ou comme un châtiment, mais plutôt comme une couverture, une façon de disparaître. Il réparait les toits les plus anciens l’après-midi. Seul celui de la petite école était solide et résistant, parce qu’elle avait été édifiée par un bataillon détaché de l’armée un an plus tôt, à la fin de la guerre, mais le reste des bâtiments datait des années vingt et était en fait composé de corps de ferme transformés, de cabanes chancelantes, construites de bric et de broc pour abriter bétail et volaille. Il passait la partie la plus chaude de la journée sur ces tuiles d’argile, exigeant que tout le monde s’éloigne de l’endroit où il travaillait, en cas d’effondrement soudain. Dans la chaleur intense de cette fin d’août, les terrains de jeu de l’orphelinat étaient déserts, tous les occupants du lieu à part lui réfugiés à l’intérieur pour étudier, se reposer ou encore réaliser de menues tâches à l’abri du pavillon ou à l’ombre étroite des murs. Le soleil était impitoyable, ses rayons ressemblaient à un déluge de verre en fusion qui s’abattrait sur lui pour le couper en pièces, mais il accueillait presque avec plaisir cette brûlure sur ses épaules tandis qu’il arpentait précautionneusement la charpente branlante. Il se sentait à la fois agile et inexistant, telle une fourmi attelée à sa tâche, mais une fourmi solitaire, irrémédiablement éloignée du reste de ses semblables.
À l’heure des repas, il emportait son bol de riz et sa soupe dans ses quartiers, s’offrant également quelques rasades de son whisky pur malt en privé. Il avait renoncé à ses virées à Séoul. La plupart du temps, il évitait les enfants. Utilisant le prétexte de ce qui était arrivé à Min, il dispersa le bataillon chargé de la collecte du bois, et décida de s’en occuper lui-même. Non qu’il se soit senti en faute ou honteux de ce que lui avait dit Tanner, mais il avait soudain pris conscience d’une idée à son propre sujet qui le hantait depuis : il représentait un fléau pour tous les braves gens qui l’entouraient, incarnant instantanément pour eux la faiblesse la plus impie. Il inspirait uniquement les actes d’amour les moins attrayants. N’est-ce pas ce qui s’était passé avec Patricia Cahill, avide de sa seule vigueur alors qu’elle était en train de devenir folle après la disparition de son mari ? Et avec son père, un homme au grand cœur mais toujours en demande, dont la noyade en état d’ivresse dans le canal Érié avait la même origine ? Donc, pour ce qui concernait les enfants, Tanner avait vu juste : il n’y avait aucune raison d’autoriser la présence d’un individu comme lui dans leur voisinage immédiat. Chacun avait sans doute eu son compte de dépravation et de mort pour le restant de ses jours. Et alors qu’ils étaient presque tous de nouveau joyeux et turbulents, plaisantant avec lui plus facilement qu’il le faisait avec eux, il sentait que certains des moins loquaces, comme June, la fillette qui l’avait suivi jusqu’à cet orphelinat tout au long de la route, perçaient sans peine la surface pour atteindre le désastre potentiel qui se cachait dans chacune de ses cellules.
À la base militaire, il réussit à dénicher un vieux poêle et à ramasser suffisamment de bois et de contreplaqué pour fabriquer quatre bancs destinés à meubler l’espace entre les deux dortoirs. Il lui faudrait attendre un peu pour en façonner quatre autres. Les lieux étaient trop exigus pour y aménager une allée centrale, et il devrait donc pousser les bancs jusqu’aux murs latéraux pour y faire asseoir tous les enfants. Au contraire de la couverture des toits, c’était un travail plus méticuleux que pénible, mais il y trouvait néanmoins son compte, et se gardait cette tâche pour la fin de chaque journée. À la scie, il découpa les panneaux de contreplaqué qui formeraient les extrémités, de simples étais de forme carrée qui devaient soutenir les longues planches horizontales. Mais après le premier, il choisit un tracé courbe pour la partie supérieure. Les panneaux carrés, en pin verni de couleur claire, ressemblaient trop à la tête de petits cercueils pour lui plaire. Puisque c’était du contreplaqué, il n’était pas très facile de raboter sans que le panneau se fendille, il utilisait donc une cale à poncer pour éliminer les aspérités. Il s’installait devant sa porte pour polir les angles dans le soir qui tombait, la bonne odeur du bois pareille à un petit miracle de fraîcheur, au retour d’une vie pourtant éteinte, et si quelques grains de poussière de sciure voletaient jusqu’à sa timbale de whisky en fer-blanc, il s’en moquait. Même si tout cela avait pour origine un caprice du révérend Tanner, et si la façon dont chacun priait ou l’idée même de Dieu le laissaient complètement indifférent, il n’aimait pas que les gosses se retrouvent dehors pendant les heures des offices, beaucoup plus longs avec Tanner qu’autrefois avec le révérend Hong. Il connaissait l’hiver en Corée, du moins dans les montagnes de l’extrême nord, il savait comment le froid pouvait s’infiltrer et pincer impitoyablement, si bien que vous finissiez plus gelé que l’air du gourbi ou de la tranchée, pareil à la glace qui en tapissait le fond. Durant une lente retraite au cours du premier hiver de la guerre, il avait trouvé deux filles, recroquevillées et blotties l’une contre l’autre dans le fossé, le visage, les mains et les pieds intacts et d’une couleur de cendre. Quelqu’un avait sans doute volé leurs chaussures. Il avait hélé un autre GI de l’unité d’identification des soldats morts au combat et, ensemble, ils les avaient arrachées à la boue glacée à l’aide de pelles, et avaient porté leurs corps vers un carré de terre à l’abri de buissons d’armoise, comme des archéologues déplaçant avec soin une sculpture. Mais la terre était dure comme de la pierre, si bien qu’au lieu de les ensevelir, ils avaient dû les coucher sous une couverture dont les quatre coins étaient retenus par de grosses pierres. Bien sûr cela était complètement inutile, la couverture serait bientôt volée, les corps attaqués par les oiseaux et les rongeurs, mais il pensait qu’elles avaient droit à cette sépulture de fortune, ne serait-ce que quelque temps, pour connaître un repos protégé et digne.
Quand il eut terminé de tailler toutes les pièces, il découpa des encoches pour recevoir les longues planches horizontales, qu’il ponça elles aussi avant de clouer en dessous des tasseaux entrecroisés afin de soutenir la partie médiane. Ces bancs sans dossier étaient un peu rudimentaires, il n’était pas menuisier, mais il avait appris suffisamment de ficelles du métier durant un petit boulot d’été chez un ébéniste pour que le produit final soit solide et bien équilibré. Il avait d’abord pensé les teinter, mais il n’avait obtenu de l’intendant de la base que de la peinture gratuite (et pas de toute première jeunesse), et de surcroît, d’un gris terne et triste. Au premier coup de pinceau, la couleur morne avait arrêté sa main.
« Moi, je trouve que c’est assez joli », entendit-il une voix prononcer derrière lui. C’était Sylvie Tanner. Elle portait une robe bouffante en coton, et ses épaules découvertes luisaient sous le soleil. Comme tous les autres occupants de l’orphelinat, elle l’avait vu façonner les bancs au grand air, mais à ce jour, elle était une des dernières à ne pas s’être encore approchée pour commenter son travail.
« C’est une belle couleur, à mon avis.
– À condition d’aimer les nuages. Ou les navires de guerre.
– Les nuages, sans doute », répondit-elle en lui prenant des mains le large pinceau. Elle le trempa dans le seau et élimina le surplus de peinture en le frottant contre le bord intérieur, puis elle ajouta trois bandes de gris à celle qu’il avait lui-même dessinée, peignant ainsi un pan de bois de la largeur de la planche. Elle avait des gestes lents, amples, presque théâtraux.
« Voilà. Vous voyez bien que ce n’est pas laid.
– Ça m’étonnerait que ça plaise à votre mari.
– Pourquoi dites-vous cela ?
– On peut pas dire qu’il m’adore. Je m’en fiche d’ailleurs, je dis ça pour causer.
– Je sais bien que cela vous est égal », dit-elle, et il en fut surpris. Ses yeux, qu’elle protégeait d’une main en visière, étaient étonnamment grands et sombres ; même à la lumière du jour, ses pupilles semblaient repousser presque tout le bleu-vert des iris qui les entourait. Il s’efforçait de ne pas la regarder, mais sans grand succès. « De plus, à votre place, je n’en serais pas si sûre. Il admire sincèrement tout ce que vous avez fait, en particulier ce projet. Et moi aussi.
– Vous voulez continuer à peindre ?
– Si cela ne vous dérange pas. »
Il lui dit de garder le pinceau. Il alla en chercher un autre dans l’appentis, et quand il revint, elle avait déjà presque fini de passer la première couche. Ils poursuivirent leur tâche et ils en eurent bientôt terminé, prêts à revenir au banc par lequel ils avaient commencé. Mais il n’était pas encore assez sec pour passer la seconde couche, et elle en profita pour lui demander si elle pouvait voir où en étaient les travaux dans le vestibule. Il avait déjà installé le poêle de récupération qui trônait maintenant au fond de la pièce, et déplacé les portes des dortoirs des filles et des garçons pour les rapprocher de l’entrée principale de façon qu’elles ne soient pas obstruées par les bancs quand il les aurait installés. Il avait aussi supprimé deux placards à balais pour faire de la place et l’espace était maintenant sobre et dégagé. Les parois en bois, qui formaient autrefois le mur extérieur de chacune des structures séparées, avaient depuis longtemps pris une patine sombre et argentée.
« Il fait obscur ici, même avec la porte ouverte, dit Sylvie. Si nous devions y célébrer un office, il nous faudrait utiliser des lampes à huile ou des bougies.
– Cet endroit était pas censé être autre chose qu’un entrepôt et un brise-vent.
– Que pensez-vous que nous pourrions faire ? »
Il n’en avait pas la moindre idée, mais il eut l’impression qu’il était très important pour lui d’en trouver une, ne serait-ce que parce que cette femme se tenait là, loin de tous, si près de lui.
Le pinceau toujours à la main, elle demanda :
« Combien de peinture vous reste-t-il ?
– Pas mal. Mais tout de la même couleur. »
Elle regarda un instant alentour, puis essaya de donner quelques coups de pinceau sur le mur, en descendant, puis en remontant. Elle recula.
« Vous savez, je pense que ce sera parfait.
– Ça va ressembler à un gros cube en béton là-dedans.
– Peut-être pas. Nous verrons bien. Mais est-ce que cela vous ennuie ? Vous allez vous retrouver avec beaucoup de travail supplémentaire sur les bras. Je peux vous aider, si vous voulez. En fait, je pense même que je devrais le faire, puisque c’est moi qui vous le réclame.
– Aucune importance. Faites comme vous voulez.
– Alors, je vais vous aider », dit-elle d’une voix chantante. Ils se trouvaient près de l’endroit où serait ensuite installé l’autel. Peinte ou pas, cette maison de Dieu ne ressemblerait à aucune qu’il ait jamais vue. Au-dessus de leurs têtes, pas de plafond, vue directe sur la charpente, chevrons apparents tendus de toiles d’araignées et envahis de vieux nids de frelons. Il faisait assez chaud à l’intérieur et, malgré l’odeur âcre de la peinture à l’huile, il distinguait plusieurs parfums qui venaient d’elle, sa transpiration sucrée, l’huile douce et fleurie dont elle s’enduisait les cheveux. Il sentait également sa propre odeur, et elle n’était pas très agréable, un remugle animal, des relents fauves et desséchés, mais elle ne semblait pas dérangée par la proximité de sa présence. Il éprouvait l’étrange et impérieux besoin de la soulever dans ses bras, de la voir tout là-haut comme une statue dans une cathédrale ; il était peut-être encore catholique au fond de lui. Mais soudain la petite ampoule pendue à une poutre s’alluma et la silhouette efflanquée du révérend Tanner s’encadra dans la porte principale.
« Ah tu es là ! dit-il, comme s’il n’était pas vraiment surpris. J’ai vu les bancs dans l’entrepôt.
– Tu ne trouves pas qu’ils sont très réussis ? demanda Sylvie.
– Si, très », répondit Tanner. Il la prit par la taille et se pencha pour l’embrasser, mais elle le força à reculer en brandissant son pinceau entre ses mains maculées de peinture.
« Nous avons décidé de peindre ici aussi.
– Vraiment ? répondit-il, tout en regardant Hector.
– Oui. De la même couleur que les bancs, on s’est dit.
– Je suis sûr que ce sera parfait. Je viendrai peut-être vous donner un petit coup de main.
– Oui, s’exclama Sylvie avec enthousiasme. Nous pourrions travailler tous les trois.
– Écoutez, dit Hector. J’ai pas vraiment besoin d’aide.
– Il s’agit de bien plus de travail que de quelques bancs à peindre, insista le pasteur.
– C’est quand même pas irréalisable.
– Ne faites pas l’âne, dit Sylvie. De toute façon, ce n’est pas la question.
– Je fais pas l’âne, répondit-il, avec une agressivité qui sembla la décontenancer. C’est pas irréalisable, et si vous voulez que je m’en charge, je le ferai. Pour l’instant, je voudrais passer une seconde couche sur les bancs. »
Il tendit la main vers Sylvie qui lui rendit le pinceau. À l’extérieur, les bancs avaient séché et il ouvrit un nouveau pot de peinture, en remua soigneusement le contenu et entreprit de passer la seconde couche, sans relever les yeux. Il ne sembla même pas remarquer le moment où les Tanner quittèrent le vestibule. Cela le dérangeait qu’elle n’ait pas semblé moins enthousiaste quand son mari les avait rejoints. Mais en quoi cela le concernait-il ? Il se conduisait comme un enfant. En peignant, il fut surpris de constater combien ses mains étaient crispées : il ne se rendit pas compte avant qu’il soit déjà trop tard qu’il pressait trop fort le pinceau contre la surface, au point d’avoir endommagé la première couche. Il avait irrémédiablement gâché tout le premier banc et une bonne partie du deuxième, avant de se remettre à peindre les autres comme il convenait. Il lui fallut attendre que les deux ratés soient complètement secs pour les décaper et tout recommencer.
Pendant deux semaines environ, il s’appliqua à ne pas la croiser. Il était facile d’éviter Tanner, qui était toujours en train de faire un sermon, de donner un cours d’histoire ou de mathématiques, et qui partait régulièrement pour la journée afin de visiter d’autres orphelinats. Sylvie elle-même était occupée à enseigner l’anglais, à coudre et parfois à venir en aide aux tantines pour préparer les repas. Elle travaillait aussi auprès des enfants dans le vaste potager de l’orphelinat, récoltant les derniers poivrons et tomates, et retournant les plates-bandes pour y planter des laitues et des choux. Mais elle apparaissait néanmoins quand il s’y attendait le moins, le rejoignant à l’endroit où il travaillait pour lui porter un verre de thé à l’orge glacé ou un poêlon de pain de maïs ; elle l’invitait à descendre du toit brûlant sur lequel il était perché et à venir goûter ce qu’elle avait préparé. Il n’avait pas encore commencé à peindre la chapelle. Ou bien au crépuscule, s’il avait oublié de se restaurer parce qu’il avait travaillé sans répit depuis l’aube, il lui arrivait de frapper à sa porte en lui portant à dîner sur un plateau. Elle ne venait jamais seule, June la suivait désormais partout. Il s’appliquait alors à ne pas croiser le regard de Sylvie, il hochait la tête et rentrait avec le plateau. Elle repartait, la main de la petite dans la sienne, balançant toutes deux les bras gaiement comme deux sœurs.
À l’origine, Sylvie avait commencé à la prendre sous son aile parce que June ne pouvait pas jouer avec les autres sans que s’ensuive une querelle ou une bagarre, son adversaire finissant invariablement en plus piteux état qu’elle. June était susceptible, agressive, et il lui arrivait de se montrer impitoyablement cruelle, aussi dure envers les plus petits qu’envers ceux qui avaient à peu près le même âge qu’elle. À l’orphelinat, elle était chargée d’aider les femmes de service à faire la lessive et, un jour, elle avait forcé un garçon qui mouillait sa culotte de façon chronique à retirer son slip après un accident et à le porter sur sa tête. Il lui arrivait souvent de rudoyer les autres filles quand elle les trouvait geignardes ou faibles, en particulier quand il s’agissait de se mesurer aux garçons. Hector lui-même avait mis fin à plusieurs de ces rixes – la dernière fois, il l’avait trouvée roulée en boule au milieu d’une troupe de garçons parmi les plus âgés qui, chacun son tour, lui distribuaient des coups de poing et de pied, en lui criant de s’en aller parce qu’elle était une menace pour leur orphelinat. Elle avait effectivement causé assez d’ennuis pour que le révérend Hong ait essayé discrètement de la placer dans une autre institution ou en apprentissage. Et pourtant, parce qu’il savait qu’il n’y avait que misère et déshonneur à attendre pour la plupart des filles sans famille, il avait fini par se décider pour de bon à la garder, afin de retarder autant que possible son entrée dans le vaste monde.
Mais dès que Sylvie commença à lui témoigner de l’intérêt, elle s’adoucit indéniablement. Auparavant, elle parlait très peu et choisissait de rester seule quand elle n’était pas en train de se battre, mais désormais, il lui arrivait d’aider les plus petites à porter les draps propres et pliés dans les dortoirs, ou de travailler plus longtemps dans le potager, et elle se montrait particulièrement utile en servant d’interprète entre Sylvie et ses élèves durant les cours d’anglais, où, à l’évidence, c’était elle qui parlait le mieux. Avant peu, elle se mit à passer deux heures tous les jours dans la maison des Tanner à faire le ménage et les lits. Il y avait toujours un groupe d’enfants pour s’accrocher aux basques de Sylvie, mais durant les heures de repos, soit après le dîner, soit tôt le matin, quand Hector était la seule personne à pouvoir le remarquer, c’était toujours June qui restait auprès d’elle : assises sur le perron, elles se brossaient mutuellement les cheveux, ou bien se murmuraient des secrets à l’oreille comme deux voleuses.
Un après-midi, il aperçut Sylvie qui lisait tandis qu’il débroussaillait un carré de terre avant de creuser une tranchée nécessaire au passage d’un nouveau tuyau d’écoulement. Elle s’était installée sur un vaste rocher plat qui dominait l’endroit en contrebas où il comptait déposer ses tuyaux et la fosse septique. June n’était pas avec elle. Le révérend Tanner et les femmes de service avaient emmené la plupart des enfants, y compris June, en excursion vers des cascades et un petit bassin naturel. Ils étaient partis depuis le matin. Quand Sylvie remarqua qu’il faisait une pause dans son travail, elle s’empressa de lui adresser un signe de la main, mais ensuite elle se replongea dans sa lecture. Il n’avait aucun prétexte pour ce qu’il s’apprêtait à faire et il ne savait pas encore ce qu’il dirait, mais il laissa tomber sa machette et marcha jusqu’à elle. Il la salua et elle se leva en lui rendant son salut ; à son plus grand soulagement, elle ne lui demanda pas ce qu’il voulait. Elle se contenta de refermer son livre sans même marquer la page, et de le poser sur le rocher. C’était un mince volume bleu qu’il l’avait souvent vue lire à des moments très espacés, comme si elle l’avait déjà lu et relu plusieurs fois et qu’elle pouvait retrouver n’importe quel passage sans aucune difficulté.
« Je vois que vous avez commencé à creuser pour les canalisations ». Elle tourna les yeux vers l’étroit chemin qu’il avait déjà débroussaillé et qui devait mesurer une bonne cinquantaine de mètres. « Vous comptez vraiment faire tout cela à la main ? Est-ce qu’il n’existe pas une machine-outil quelconque qu’Amos pourrait se procurer pour vous aider ?
– Pas par ici, non. Et puis, ça coûterait beaucoup trop cher.
– Vous avez sans doute raison.
– Vous pourriez m’aider.
– Je croyais que vous n’aviez jamais besoin d’aide. »
Il ne répondit pas.
« Eh bien, je suis ravie que vous ayez changé d’avis.
– Je vous préviens, ça va pas être facile. Rien à voir avec la peinture. Le sol est tout rocailleux, et là où c’est pas de la pierre, c’est de l’argile tassée et durcie. À moins que ça soit partout la même chose.
– On dirait presque un kôan.
– Un quoi ?
– Un kôan. C’est une sorte d’énigme qu’on ne cesse de se répéter en son for intérieur. Les bouddhistes s’en servent pour se concentrer.
– Pas besoin de se concentrer pour un boulot pareil. »
Elle lui sourit.
« J’ai bien envie de m’atteler à une tâche difficile. Une tâche qui demande des efforts. Tout a été si terriblement paisible aujourd’hui. Et puis, franchement, vous m’avez l’air bien triste tout seul dans votre trou.
– Oh, j’ai pas à me plaindre.
– J’en suis sûre. Alors, on essaie ?
– OK. »
Ils descendirent à l’extrémité de la tranchée qu’il avait déjà commencé à creuser auparavant. Il portait une pioche et une pelle et il les lui tendit.
« Choisissez. »
Elle prit la pelle et le suivit jusqu’au bout de la tranchée ; ils allaient travailler à partir de la nouvelle fosse en remontant le long de la pente. Il sauta dedans et lui fit signe de s’écarter un peu. Il se mit à l’ouvrage, brandissant la pioche au-dessus de sa tête et l’abattant avec force sur le sol sec et caillouteux. Une fois échauffé, il maintint une cadence régulière, le tremblement assourdi des coups les soulevant imperceptiblement du sol. Dès qu’il eut progressé d’environ un mètre, Sylvie descendit à son tour et entreprit de pelleter la terre et les pierres. Le tas était plus dense qu’elle l’aurait cru et, au début, elle eut du mal. Hector s’approcha pour l’aider, mais elle lui dit que tout allait bien, et elle se remit à la tâche avec une énergie renouvelée. Quand elle eut réussi, ils échangèrent les rôles, et ainsi de suite plusieurs fois, jusqu’à ce que, soudain, elle cesse de manier la pelle. Elle regarda ses mains : plusieurs cloques s’étaient formées sur ses paumes et, sur celle de gauche, une grosse ampoule particulièrement impressionnante couvrait tout l’espace entre son pouce et son index. Hector lui conseilla d’arrêter et elle hocha la tête, mais au lieu de rentrer chez elle pour y prendre un pansement, elle se contenta de pincer la cloque jusqu’à ce qu’elle crève. Puis elle reprit la pelle, grimaçant de douleur quand elle la souleva, et s’attaqua de nouveau à son tas de cailloux. Elle ne se plaignit pas et ne ménagea pas ses efforts.
Ils travaillèrent pendant près d’une heure dans la chaleur accablante de l’après-midi, la transpiration trempant complètement la chemise de travail en denim d’Hector. Le cou et les joues de Sylvie étaient écarlates, les vrilles délicates de ses cheveux, plaquées contre ses tempes. Elle portait un chemisier en toile vaporeuse. Dans les rayons du soleil, il apercevait clairement son soutien-gorge couleur chair, le creux sombre de son bras et la douce ligne de son torse qui descendait jusqu’à la saillie de sa hanche. Elle dégageait autant de terre qu’il en détachait à coups de pioche et, sans le vouloir, ils se rendirent compte qu’ils tardaient de plus en plus à échanger les rôles. Hector dut finalement lui dire d’arrêter pour la journée quand il vit dans quel état se trouvaient ses mains, plusieurs nouvelles ampoules s’étant ouvertes dans chacune de ses paumes, la peau qui se détachait tombant en lambeaux pour découvrir sa chair à vif. Elle allait peut-être refuser mais ils entendirent le ronflement et les cliquetis d’un gros moteur diesel poussif qui se rapprochait. C’était le vieux camion de transport dans lequel s’étaient entassés les enfants le matin même.
« Il va falloir que j’y aille », dit-elle en poussant vers lui le manche de la pelle. Pendant une seconde, il fut certain qu’elle allait se pencher et l’embrasser sur la joue, mais elle se contenta de lui effleurer le bras avant de remonter la pente. Quand elle atteignit le sommet, il s’aperçut que dans sa hâte elle avait oublié son livre sur le rocher tout proche, mais il ne la rappela pas et la laissa disparaître de l’autre côté des bâtiments pour aller accueillir les enfants et son mari.
Sylvie travaillait tous les jours sans ménager sa peine. Le révérend Tanner passait le plus clair de son temps sur les routes. Il se rendait fréquemment à Séoul et visitait d’autres orphelinats. Pendant ces longues heures, elle se dépensait sans compter pour le remplacer, enseignant, célébrant les offices, jardinant et jouant avec les enfants jusqu’au souper. Alors seulement, elle disparaissait dans la maison sans avoir dîné. Les filles de cuisine échangeaient discrètement des commentaires parce qu’elle perdait du poids et paraissait épuisée. Elle va se rendre malade, disait l’une. Il lui en demande trop, répondait une autre.
Mais il y a tant à faire ! On ne peut pas en vouloir au pasteur d’avoir un si grand cœur.
Il a un grand cœur pour tous, sauf pour sa femme.
C’étaient là des paroles dures, mais non dénuées de vérité. Tanner était par définition un homme admirable, mais on voyait sans peine comment son dévouement complet à la tâche – à laquelle Sylvie s’était manifestement totalement sacrifiée – était de nature à les mener tous les deux jusqu’au bout de leurs forces. Hector se demandait si c’était la raison pour laquelle ils n’avaient pas d’enfants, et même s’il leur arrivait encore de coucher ensemble. De fait, le changement de nourriture et le travail constant lui avaient fait perdre du poids, mais Hector avait remarqué depuis le tout premier jour une certaine usure dans ses yeux, un éclat un peu voilé. Le jeune homme avait commencé à s’attarder devant ses quartiers, attendant qu’elle mette un moment le nez dehors avant le retour de son mari au milieu de la soirée. Mais cela n’arrivait jamais, elle ne sortait qu’au petit matin. Chaque fois qu’il travaillait à sa tranchée, il ne cessait d’espérer la voir paraître au sommet de la colline. Il poursuivait désormais seul, alternant la pioche et la pelle, ameublissant autant de terre caillouteuse que possible, afin que durant de longues périodes il puisse s’activer en rêvant qu’une partie d’elle se détachait de la paroi pour se rapprocher de lui, qu’il voie glisser l’empreinte spectrale de sa main.
Avant de le lui rapporter le soir même, il avait fait la même chose avec son livre, pressant ses pages rêches contre sa joue, respirant la couverture en toile tout abîmée, le dos du petit volume. Il s’agissait d’Un souvenir de Solferino dans sa traduction anglaise. L’auteur était un certain J.-H. Dunant, un jeune banquier franco-suisse qui voyageait en Italie du Nord en « simple touriste », comme il se décrivait lui-même, quand il se retrouva au beau milieu d’une terrible bataille près d’une petite ville perchée sur les collines du nom de Solferino. Hector feuilleta le livre, mais les premières pages lui parurent arides, envahies de noms de lieux et de généraux, et il s’apprêtait à le reposer quand il tomba sur un passage situé environ au premier tiers. L’auteur y déclinait les conséquences d’une bataille entre deux immenses armées comptant en tout trois cent mille hommes, livrée le 24 juin 1859. S’y opposait l’armée des alliés de la France aux troupes qui rassemblaient ceux de l’Autriche. La scène décrivait quelques blessés, entassés parmi des dizaines et des dizaines d’autres dans une église.
La figure noire de mouches qui s’attachent à leurs plaies, ceux-ci portent de tous côtés des
regards éperdus qui n’obtiennent aucune réponse ; la capote, la chemise, les chairs et le sang
ont formé chez ceux-là un horrible et indéfinissable mélange où les vers se sont mis ; plusieurs
frémissent à la pensée d’être rongés par ces vers, qu’ils croient voir sortir de leur corps, et qui
proviennent des myriades de mouches dont l’air est infesté. Ici est un soldat, entièrement
défiguré, dont la langue sort démesurément de sa mâchoire déchirée et brisée ; il s’agite et veut
se lever, j’arrose d’eau fraîche ses lèvres desséchées et sa langue durcie ; saisissant une
poignée de charpie, je la trempe dans le seau que l’on porte derrière moi, et je presse l’eau de
cette éponge dans l’ouverture informe qui remplace sa bouche. Là est un autre malheureux
dont une partie de la face a été enlevée par un coup de sabre : le nez, les lèvres, le menton ont
été séparés du reste de la figure ; dans l’impossibilité de parler et à moitié aveuglé il fait des
signes avec la main, et par cette pantomime navrante, accompagnée de sons gutturaux, il attire
sur lui l’attention ; je lui donne à boire et fais couler sur son visage saignant quelques gouttes
d’eau pure. Un troisième, le crâne largement ouvert, expire en répandant ses cervelles sur les
dalles de l’église ; ses compagnons d’infortune le repoussent du pied parce qu’il gêne le
passage, je protège ses derniers moments et recouvre d’un mouchoir sa pauvre tête qu’il remue
faiblement encore.
Hector cessa de lire, reposant l’ouvrage sur la cantine qui lui servait de table de chevet, il ne voulait plus le rouvrir avant de le rendre. Il se servit une rasade de whisky qu’il ne but finalement pas. Les descriptions correspondaient parfaitement à ses propres souvenirs de guerre et, après une violente douleur – une pince glacée lui enserra les poumons et lui coupa brutalement le souffle –, cette sensation laissa bientôt place à un engourdissement généralisé. Un moment de suspens, ni de réflexion ni de bilan, mais plutôt d’annihilation au cours duquel il se dit qu’il était mort, ou plus exactement qu’il n’avait jamais existé ; il n’avait donc jamais eu le moindre effet sur qui ou quoi que ce soit, jamais avancé ni jamais reculé. Il avait pour un instant complètement disparu. Le réconfort que lui apportait cet état l’aurait peut-être poussé à continuer de lire, n’eût été la curiosité de plus en plus grande que lui inspirait la propriétaire de ce livre, cette femme tenace aux yeux de jade, à la fois paisiblement farouche et obstinée, et pourtant si fragile. Peut-être même secrètement blessée. Un livre était un livre, mais il y avait tout de même quelque chose de particulier à en garder toujours un à portée de main, et qui plus est, un comme celui-ci. Il ne pouvait s’empêcher de se demander quel malheur intime ou quelle catastrophe ce tragique récit venait dissimuler, ou protéger de toute intrusion.
Il attendit le départ de Tanner pour le lui rapporter. Le pasteur s’était rendu à Séoul pour assister à un dîner avec d’autres religieux. Juste après que Sylvie eut confié les enfants à la garde des tantines pour le restant de la soirée, il se rendit chez elle. Il frappa à la porte et donna de la voix. Il frappa de nouveau. Devant l’absence de réponse, il entra en criant : « Mrs Tanner ? » La maison était constituée d’une enfilade de trois pièces : un salon situé sur le devant, une cuisine rudimentaire avec un évier et une baignoire au milieu, et, au fond, une petite chambre avec une fenêtre et une porte donnant sur l’arrière. Il avait souvent passé du temps avec le révérend Hong dans le salon, et il s’étonna de voir qu’un lit de camp avait été installé dans un coin, alors que la chambre était équipée d’un confortable lit à deux places. La porte de derrière était entrouverte et, en la poussant, il trouva la maîtresse de maison assise sur une chaise dans le minuscule carré de jardin envahi par les herbes, la tête baissée comme si elle était affaiblie par une grave maladie. Les hauts nuages formaient une masse grumeleuse, éclairée en contrebas par la faible lumière du couchant. Le plastron de son chemisier blanc luisait comme des braises sur le point de s’éteindre, avec des reflets bleus au-dessous. Elle portait un pantalon kaki, mais, étrangement, elle était pieds nus.
« Vous vous sentez bien ? »
Le son de sa voix la fit sursauter.
« Mon Dieu, vous m’avez fait peur.
– Désolé.
– Ce n’est pas grave », dit-elle en reprenant son souffle. Elle avait les yeux vitreux et il les trouva brillants quand elle leva le regard vers lui. Mais elle n’avait pas pleuré. D’ailleurs, elle lui souriait, avec une langueur étrangement désinvolte. « Vous m’avez rapporté mon livre. »
Il le lui tendit. Elle le serra contre sa poitrine et le remercia. Il avait du mal à croiser son regard. Ses pupilles étaient si petites que le gris-vert de ses iris paraissait aussi gros que des boutons de manteau.
« Vous étiez partie bien vite.
– Vraiment ? » répondit-elle, l’air absent. Elle était maintenant adossée à sa chaise comme à demi paralysée, sa jolie bouche entrouverte. « C’est possible. Je ne sais pas pourquoi je me sens obligée de l’accueillir quand il rentre. Amos ne demande rien de ce genre, mais je tiens à ce qu’il me trouve là à son retour, même si cela lui est égal et qu’il ne cesse d’aller et venir. Je ne savais même pas qu’il avait un dîner à Séoul ce soir.
– Il rentre après ?
– Oui, plus tard. Vous avez parcouru le livre ?
– Non, répondit-il, sans trop savoir pourquoi il mentait.
– Tant mieux. Vous n’avez aucune raison de le lire.
– Et pourquoi donc ?
– C’est un livre sur la guerre. Un ancien soldat n’a certainement aucune envie de lire des choses à ce sujet.
– Mais vous, oui ? »
Elle resta un moment silencieuse, caressant la couverture du plat de la main.
« Oui, sans doute. Comme la plupart des gens, j’ai mes propres problèmes et je me laisse absorber par eux. Tout paraît si important. Mais, malgré toutes les traces du conflit, il m’arrive d’oublier ce qui s’est passé ici tout près de nous. L’énormité de cette guerre. La cause de tant de détresse.
– Vous auriez dû être soldat. Alors vous feriez tout pour oublier. »
Ses yeux lancèrent un éclair, ce qu’il prit d’abord pour une manifestation de colère avant de comprendre qu’il s’agissait d’un aveu de faiblesse, comme s’il venait de percer d’un coup un mur épais. Mais bientôt, elle redevint pareille à ce qu’elle était à son arrivée, le corps de nouveau flasque, et une vague de nausée sembla déferler sur elle. Il lui demanda si elle avait besoin de s’étendre.
« D’accord. »
Il l’aida à se lever en tirant sur ses deux mains, et, l’espace d’un instant, elle chancela et dut s’appuyer sur lui tandis qu’ils rentraient. Elle marchait comme sur des sables mouvants. Elle passa sans s’arrêter devant le lit de la chambre, puis, quand ils atteignirent le salon, elle s’assit sur le lit de camp avant de s’y coucher sur le flanc.
« J’ai encore oublié mon livre.
– Je vais vous le chercher.
– Écoutez, Hector. » Il aimait la façon dont elle prononçait son prénom, avec un léger accent espagnol. Moins dur, moins héros troyen. « J’ai terriblement soif. Vous voudriez bien m’apporter un verre d’eau aussi ? »
Au fond du jardin, il y avait une pompe et il laissa l’eau couler jusqu’à ce qu’elle soit bien fraîche avant d’emplir la tasse. Au passage il récupéra son livre, mais quand il revint, elle avait enfoui la tête entre ses bras. Il l’observa un long moment.
« Mrs Tanner », murmura-t-il enfin, peut-être un peu trop doucement. Elle ne réagit pas.
Il ne tenta même pas de la réveiller. Il avait compris ce qui se passait. Il avait connu plusieurs personnes en proie au même mal à Séoul. La plupart des militaires et ex-soldats comme lui, les travailleurs sociaux et les hommes d’affaires récemment débarqués fréquentaient les salons d’hôtel et les bars, mais il y avait quelques endroits spécialisés pour ceux qui avaient pris certaines étranges habitudes lors d’escapades à Shanghai ou à Rangoon, ou de séjours à l’hôpital. Il l’examina de plus près, ses poignets et ses bras en particulier, et s’étonna de n’y voir aucune marque. Il s’était peut-être trompé. Mais sa jambe glissa hors du lit de camp et, quand il la prit par la cheville pour la remettre en place, il découvrit sur la peau froide toute une rangée de petites piqûres cautérisées qui lui tatouait le bord externe du talon. À la dernière perlait encore une minuscule gouttelette de sang.
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