Les Vulnérables
Chapitre 8
8
Chaque matin, pendant quelques heures, Sylvie pouvait se dire qu’elle était de nouveau elle-même. Elle se levait juste avant Amos, remplissait la cafetière, allait chercher de l’eau fraîche à la pompe puis la posait sur l’unique brûleur de son réchaud de camping, avant de placer les tasses en fer-blanc sur la table. Peu après, ils prendraient un petit-déjeuner complet avec le reste de l’orphelinat mais, comme ils en avaient l’habitude en Amérique, ils commençaient par un café avant d’entreprendre quoi que ce soit d’autre. En pyjama et chemise de nuit, ce bref intervalle de temps partagé en silence, tandis qu’ils achevaient de se réveiller, était aussi léger qu’aux premiers temps de leur mariage. C’était comme si chacun comprenait que l’autre était à ce moment aussi vide de pensées ou de sentiments que lui-même, aucun projet ne se dessinait encore pour la journée, aucune émotion ou sentiment de la veille ne subsistait, ils se sentaient tout simplement à l’aise dans ce sens presque animal de leur proximité, à défaut d’un véritable partage. C’était un peu comme s’ils s’étaient retrouvés à Seattle, dans leur petite maison tout en hauteur de Laurelhurst, à profiter d’un moment de détente bien mérité. Mais rapidement, le charme était rompu par Amos qui se levait et allait s’habiller, le point final marqué par le raclement de ses chaussures sur le plancher quand il allait les chercher sous le lit. Sylvie sentait alors les premières minuscules déchirures de sa peau, comme si sa chair se détachait lentement de ses os, qu’elle était aspirée vers le centre d’un gouffre qu’elle savait sans fond.
Aux environs de 10 heures, elle était déjà prête à perdre pied. Elle donnait alors un cours de conversation anglaise aux plus petits, posant à chacun une question : « Est-ce que tu veux un autre verre de lait ? » ou : « Quelle est ta friandise préférée ? » ou encore : « Connais-tu la date de ton anniversaire ? » Et tandis que l’enfant se prêtait au jeu, elle était sûre que les autres élèves devinaient d’une façon ou d’une autre le gouffre de givre qui s’ouvrait au fond d’elle, même si aucun n’en montrait rien et qu’ils continuaient à témoigner leur enthousiasme. Cette disparité ne faisait que la rendre plus mal à l’aise encore et, s’imaginant les conseils de sa mère, elle tentait de reprendre le contrôle, elle serrait les dents et restait tout aussi joyeuse et appliquée que ses élèves. Ainsi, elle parvenait à tenir bon jusqu’au repas de midi, où elle se nourrissait comme un automate. Alors qu’elle avait trouvé depuis le début les soupes et les légumes que les femmes de service préparaient pleins de saveur et même souvent délicieux, en particulier si l’on songeait à leur maigre budget, son corps ne ressentait plus aucun besoin de se nourrir. Maintenant qu’elle était de nouveau ralentie par la drogue, elle ne mangeait que le strict minimum pour tenir jusqu’au repas suivant, reprendre suffisamment d’énergie pour ne pas se sentir étourdie ou s’évanouir. Elle essayait de se convaincre autant qu’elle s’appliquait à donner le change. Elle avait commencé à se dire qu’elle ne comprenait plus comment fonctionnait l’appétit, un bol de grains d’orge lui faisant le même effet qu’un monticule de cailloux.
Sa dépendance était aussi légère que possible et constante depuis le début. C’est pour cette raison qu’elle pouvait se persuader que ce n’en était pas une, que ce n’en serait jamais une. Comme quelqu’un qui aime un peu trop le chocolat et qui, de temps à autre, décide que le chocolat n’existe pas, n’a jamais existé, et l’efface de sa mémoire corporelle aussi nettement que s’il s’agissait là encore d’une compulsion répétitive. Il lui arrivait de tenir durant plusieurs mois – une fois même un an et demi, dans la période qui avait suivi son mariage hâtif avec Amos et leurs premières tentatives d’avoir un bébé – sans ressentir le moindre besoin de cette brûlure à la fois douce et fraîche, de cette rivière scintillante, s’étonnant elle-même de la distance qu’elle avait prise, de sa totale liberté. Mais soudain un changement survenait : ni un souvenir malheureux, ni un incident, ni même une sensation de manque, mais plutôt la panique soudaine de se dire que cette liberté ne pouvait pas durer. Dans ce sens, ces rechutes s’enracinaient dans ce qu’il fallait bien voir comme une disparition de sa foi. Un foisonnement de pensées l’envahissait et, inévitablement, certains souvenirs refaisaient surface. À moins que tout ne soit lié à la honte et la culpabilité qu’elle éprouvait en songeant à Amos. Il connaissait si peu la femme qu’il avait épousée, et il la traitait avec un profond respect, voire une véritable vénération, pour ses talents et son esprit. Il l’avait encouragée à entreprendre des études de médecine, même après qu’elle aurait eu un enfant, et ils avaient évoqué la possibilité qu’elle reprenne son cabinet de pédiatrie tandis qu’il continuerait ses œuvres.
Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle avait passé son adolescence après son retour de Chine, ignorait comment lors de sa deuxième année à l’université elle s’était liée d’amitié avec un autre bénévole nommé Jim alors qu’elle travaillait à la soupe populaire d’une mission. Il avait une petite quarantaine d’années. C’est elle qui avait recherché sa compagnie, entamant toujours la conversation et lui demandant même de lui offrir un café au petit restaurant du coin. Il travaillait comme vigile de nuit dans une manufacture de textile et, une fois sa tante endormie, la jeune fille s’échappait discrètement de leur petite maison, retenant son souffle, ses chaussures dans une main et son sac dans l’autre, et filait attraper le bus au bas de la colline qui l’amènerait au centre-ville. Jim était gentil, doux et manifestement généreux, mais il y avait en lui quelque chose de désespéré, c’est ce qu’elle lisait sur son visage chaque fois qu’il ouvrait la porte, l’air réjoui bien sûr, mais avec néanmoins au fond de ses yeux battus la tristesse d’un homme qui ne voit dans la beauté que ce qu’elle a d’éphémère. Il ne parlait jamais de sa propre vie, ni d’aucun sujet remontant à plus de quelques semaines dans le passé. Ils restaient pourtant des heures ensemble dans un bureau minuscule à boire de la bière aromatisée qu’il avait apportée pour tous les deux. Jim avait un visage juvénile, avec une cicatrice qui allait du coin de l’œil gauche à son oreille, à laquelle il manquait toute la partie supérieure. Ils parlaient des livres qu’ils aimaient, chantaient ensemble, et il finissait invariablement par s’excuser d’être un vieillard dépravé qui choisissait une écolière comme compagne de beuveries, et c’est à ce moment-là qu’elle lui donnait un petit baiser sur la bouche pour apaiser sa conscience. Il lui rendait son baiser du bout de ses lèvres dures et sèches, et il fallait qu’elle le tienne serré contre elle pour qu’il ne recule pas. Ensuite ils s’allongeaient dans les bras l’un de l’autre sur le plancher qu’il avait sommairement recouvert d’un épais tas de rideaux en velours, au rebut parce que les motifs du brocart étaient ratés. Il avait également tapissé les murs d’autres rideaux et couvre-lits dépareillés et défectueux, ce qui donnait à la petite pièce, sous la pâle lumière électrique, des allures de bordel de fête foraine. Mais Sylvie n’y voyait que le résultat des efforts que faisait Jim pour que les lieux lui paraissent confortables. Il souffrait de constantes douleurs de dos, et s’étendre sur le plancher lui procurait un certain soulagement, mais c’étaient les gorgées qu’il avalait à même la bouteille en verre fumé qui semblaient finalement lui faire le plus de bien. Sa voix devenait plus rauque et ses iris soudain transformés en soucoupes prenaient la même teinte sombre que le verre, et il la serrait fort, répétant qu’il était désolé de la voir passer son temps avec une épave comme lui. Bien sûr, puisqu’elle était là, il devinait que quelque chose ne devait pas tourner rond dans sa tête.
« Tu n’es pas désolé du tout, lui disait-elle toujours. S’il te plaît, ne dis pas ça.
– Comment ça, je ne suis pas désolé ? Dis-moi plutôt ce que tu fais ici, plutôt que d’aller t’amuser avec n’importe quel garçon de ton âge.
– Ils ne m’intéressent pas », répondait-elle, et c’était la pure vérité. Les garçons en question étaient bien gentils, certes, ils lui tournaient autour, mais elle les trouvait tous trop enthousiastes et impatients, comme des poissons frénétiques à la saison du frai. Elle ne répondait pas non plus à Jim : même si elle aurait aimé lui dire qu’elle était là parce qu’il se montrait tellement gentil (ce qu’il était effectivement, envers elle et tous ceux qu’il rencontrait, sans le moindre effort) qu’elle se sentait attirée par lui parce qu’il était fragile, pour ne pas dire totalement perdu. Il paraissait franchement alourdi par le poids des ans mais, pour elle, il n’avait rien de pitoyable, un peu comme si on lui avait cousu sur le dos un vieux pan de tissu abîmé mais encore beau, telle une triste pèlerine qu’il ne pouvait plus retirer.
Ce qu’il sirotait dans sa bière aromatisée, c’était une teinture d’opium qu’on lui avait prescrite de nombreuses années auparavant contre la dysenterie alors qu’il était hospitalisé en France à la fin de la Grande Guerre. Il en prenait souvent maintenant, et chaque fois qu’elle lui demandait de la laisser y goûter, il refusait, expliquant que c’était un médicament dangereux. Un soir toutefois, alors qu’il l’avait laissée seule pour aller faire une de ses rondes, elle fouilla dans la poche de son manteau et prit une petite gorgée, puis une autre. Le sirop épais et sucré lui tapissa sur l’instant les entrailles – une sensation exactement inverse au détachement qu’elle éprouverait plus tard –, la fusion brûlante d’elle avec elle-même la faisant aussitôt se sentir entière, alors qu’elle n’avait pas davantage de substance qu’un mélange d’air et de lumière. Des années plus tard, mariée à Amos Tanner, elle tenterait de retrouver cette sensation, au moyen d’une ampoule et d’une aiguille qu’elle se procurerait dans une contre-allée derrière l’hôpital municipal, des mains d’un homme qu’elle avait aussi connu parce qu’il fréquentait une mission, mais lui, en tant qu’assisté.
À son retour, Jim remarqua tout de suite quelque chose de différent, et il sentit que son haleine empestait l’opium, mais avant qu’il ait pu se fâcher, elle l’embrassa de nouveau. Il recula d’abord, puis se laissa aller comme il ne se l’était jamais autorisé avec elle, la force soudaine de son étreinte inquiétant même la jeune fille, mais allumant en elle tout aussi instantanément le désir de faire l’amour avec lui. Elle ne s’était préservée pour rien ni personne – au nom de quelle bienséance, de quel ordre supérieur l’aurait-elle fait ? – et donc, rien ne pouvait l’empêcher d’être avec lui ce jour-là, dans cette étrange et enveloppante petite pièce. Elle tira sur sa ceinture pour la détacher, mais il se dégagea, et quand elle s’agrippa de nouveau, il lui immobilisa les mains.
« Éteins la lumière, s’il te plaît. »
Elle se releva, éteignit, et ils se retrouvèrent dans une obscurité totale. Elle ne savait pas si elle devait cela au noir absolu ou à son étrange médicament, mais elle eut l’impression de revenir vers lui en volant sur des ailes de soie, et quand ils recommencèrent à s’embrasser, elle sentit une nouvelle et merveilleuse douleur s’emparer de ses membres et lui emplir la poitrine. Elle fit glisser sa culotte. Tandis qu’il l’embrassait et lui caressait les cheveux, elle trouva de nouveau le chemin de sa ceinture et déboutonna son pantalon. Sa longue jupe s’était soulevée et il se plaça au-dessus d’elle, mais elle ne sentit bientôt plus rien que ses cuisses nues contre les siennes, et elle attendit l’estocade qui ne vint pas. Elle tendit la main pour le toucher, et quand elle le trouva, il n’était pas vraiment là, pas tant minuscule que vide, plus de peau que de sang, et puis plus bas, il n’y avait pratiquement rien, rien qu’une nodosité traversée par la ligne douce et tuméfiée d’une cicatrice dans sa chair.
« Je ne suis plus rien », lui murmura-t-il dans le noir. Il pleurait. « La guerre m’a laissé totalement inutile.
– Tu n’es pas inutile », lui dit-elle. Elle guida son visage baigné de larmes vers sa poitrine, comme elle avait vu une nuit sa mère le faire à son père alors qu’elle les épiait par un trou dans le paravent en papier de riz. Elle fit glisser sa tête plus bas, sentant le frais ruisseau de ses larmes sur son ventre, ses hanches, le creux de l’aine, mais il marqua une pause avant de descendre encore.
« Ne t’inquiète pas, dit-elle. Tu peux continuer si tu veux.
– Je ne sais pas ce qu’il faut faire.
– Mais si tu sais. Embrasse-moi, c’est tout.
– Comment ?
– Exactement comme tu veux.
– Seulement t’embrasser ?
– Oui. »
Et quand il fit ce qu’elle demandait, elle fut surprise de leur innocence, leur ignorance partagée de cet acte transformé en une véritable leçon sur la façon dont l’expérience ne compte que si on la laisse compter. Il prit connaissance de son corps avec la ferveur la plus douce et la plus humble, accumulant la tension avant de la faire exploser dans le noir, la rendant de nouveau délicieusement au néant.
La soirée se déroulait de la même façon chaque fois qu’elle lui rendait visite, une fois par semaine cet hiver-là, Sylvie restant en sa compagnie jusqu’à 5 heures du matin, au moment où les premiers bus commençaient à passer. Elle regagnait alors la maison de sa tante à travers les collines enveloppées de brouillard, l’esprit plongé dans la même obscurité et la même boue, mais le corps encore tout éveillé par les mains et les lèvres de l’amant, et bientôt par le goût de la teinture d’opium que réclamaient non plus sa bouche mais ses os. Chaque fois, elle en prenait un peu plus, Jim l’engageait à être prudente et lui répétait que ce genre de produit n’était pas destiné à une jeune fille en pleine santé, mais elle savait qu’elle était dix fois moins vigoureuse que ne le croyaient Jim, sa tante ou tous les autres, qui voyaient en elle une jolie personne, un peu distante, sérieuse dans ses études. Elle s’était selon eux si rapidement remise de cette déplorable tragédie familiale que de longues années et un avenir insouciant l’attendaient. Son passé récent était en fait une route creusée d’ornières, la seule qu’elle connaissait pour s’éloigner du présent et y revenir, et tandis qu’elle allait suivre ses cours à l’université, assistait aux offices avec tante Lizzie, une part d’elle-même ne pouvait s’empêcher de s’imaginer en train de courir vers Jim, son usine et cette petite pièce noire comme une fosse, prête à boire la potion qui la métamorphoserait et l’éloignerait autant que possible de sa condition mortelle.
Ce fut peu de temps après avoir été présentée à Amos Tanner par un diacre de l’Église dont la famille connaissait depuis longtemps les parents de Sylvie qu’elle décida de cesser de voir Jim. Amos ne l’avait pas encore invitée à sortir avec lui mais elle savait que cela ne tarderait guère, et elle devinait que, s’il était bien celui qu’il semblait être, elle passerait le reste de ses jours à ses côtés. Elle adorait fréquenter Jim, elle adorait sa douceur et sa modestie, mais il s’agissait en fait d’un goût pour les espaces clos et exigus et pour son propre plaisir physique – autant de choses qu’elle considérait comme les conséquences directes de son affreux narcissisme et de son invincible faiblesse de caractère.
Amos Tanner, en revanche, saurait la tirer vers le vaste monde : il venait d’être ordonné pasteur, et possédait également un diplôme de pédiatre. Il avait de grands projets pour sa nouvelle Église, non seulement pour sa congrégation mais pour les œuvres charitables qu’il l’engagerait à accomplir dans la communauté au sens large. Ses yeux brûlaient de la même lumière qu’elle avait vue illuminer ceux de ses propres parents, cette flamme pleine de fraîcheur qui, étrangement, lui apparaissait comme une réincarnation de son père et de sa mère. Il lui avait immédiatement demandé, tandis qu’ils partageaient un thé accompagné de gâteaux au sous-sol de l’église, si elle accepterait de rejoindre sa congrégation pour reprendre le flambeau de l’engagement de ses parents auprès des pauvres et des humbles. Comme tout le monde, il savait plus ou moins ce qu’il leur était arrivé, mais au contraire des autres, il n’hésitait pas à lui parler d’eux.
Ce fut donc en sachant parfaitement que ce serait la dernière fois qu’elle se rendit chez Jim. Parvenue à l’usine, cependant, elle ne réussit pas à le lui dire. Il lui avait apporté un bouquet de fleurs séchées, en plus de la bière aromatisée et, bien sûr, la fiole de vingt centilitres, couleur du caramel brûlé. Il avait accroché des tissus différents aux murs. Pour la première fois depuis tant de semaines, elle refusa poliment de prendre de l’opium (alors qu’il lui avait fallu ces derniers temps se procurer davantage de bouteilles auprès de son ami qui travaillait à l’hôpital), et il reboucha lentement la fiole, avec l’expression d’un prisonnier qu’on conduit au cachot d’isolement, en la regardant comme s’il voyait le ciel pour la dernière fois. Elle le remercia pour les fleurs, l’étreignit et l’embrassa, et avec raideur, il la serra à son tour contre lui.
« Veux-tu que j’éteigne la lumière ? lui demanda-t-elle.
– Oui. »
Mais dans ces ténèbres familières, elle eut du mal à le trouver.
« Par ici », dit-il, depuis le fond de la pièce. Quand elle le dénicha, il y eut une petite collision, le haut de son crâne se cogna contre son menton. Il se tenait assis sur le rideau qu’il avait étendu sur le plancher et, avant qu’elle ait pu s’excuser, il la saisit par les épaules et la plaqua rudement par terre si bien qu’elle sentit la pointe de ses omoplates racler contre les lattes. Il lui retira ses vêtements. Cette fois, il ne l’embrassait pas, mais se servait de ses mains, la fouillant comme s’il n’avait que quelques instants pour la découvrir, lui pinçant la nuque, les mamelons, enfonçant l’ongle de son pouce dans son nombril jusqu’à ce qu’elle ait l’impression qu’il l’avait écorché. Et pourtant, elle se força à ne pas se raidir sous ses mains, elle demeura offerte. Elle voulait lui montrer que tout allait bien, qu’il pouvait faire ce qu’il voulait, que, quels que soient son obsession ou son désir, elle tenterait maintenant de prendre son plaisir, avec sincérité et sans la moindre rancune, parce qu’elle savait qu’il ne pouvait en éprouver qu’à travers elle. Elle fut donc très surprise quand il baissa son pantalon, se pressa entre ses jambes et fit mine de s’insinuer en elle. Il n’y eut bien sûr rien d’autre qu’un frottement et l’aiguillon des hanches étroites de l’homme qui se heurtaient contre les siennes ; il poursuivit son mouvement et elle l’encouragea, agrippant le haut de ses cuisses pour lui donner la bonne cadence, et quand il plongea les doigts dans sa bouche et entre ses fesses, la fouaillant simultanément comme si ses mains avaient tenté de se rejoindre, elle se laissa aller au vertige comme jamais auparavant.
Elle attendit pour s’en aller qu’il la croie endormie et qu’il parte faire sa ronde. C’était lâche, mais il ne lui avait pas dit un mot après l’amour, et elle pensa que ce serait mieux pour tous les deux si elle se contentait de disparaître. Mais il restait encore une heure avant le premier bus, et elle fit tout le chemin à pied sous la pluie persistante et glacée de mars, se résignant volontiers à être trempée jusqu’aux os. Elle mit une bonne heure à escalader la colline. Les deux jours suivants, elle grelotta de fièvre, sa tante la nourrissant au lit de petits gâteaux secs et de bouillon de viande, lui demandant plusieurs fois comment sa jupe et son tricot avaient pu se retrouver aussi mouillés, puis annonçant du même souffle qu’Amos était passé la voir tandis qu’elle dormait. Il avait laissé une carte sur laquelle, de son écriture si nette et rectiligne, il avait noté : « Me ferez-vous l’honneur de partager avec moi le souvenir de vos expériences ? Je suis avide de votre sagesse ! Votre dévoué, A. T. »
Amos l’invita à déjeuner la semaine suivante, puis au cinéma et à dîner celle d’après, sans jamais laisser la moindre place aux bavardages, et l’interrogeant au contraire sur les voyages de sa famille en Afrique et en Chine, sur leurs conditions de vie dans ces contrées lointaines et la façon dont ses parents avaient organisé ministère et enseignement dans chacune de leurs missions, sur les autres actions qu’ils avaient menées en matière d’agriculture, de commerce et d’éradication des épidémies. Il voulait savoir comment ils avaient appris les langues du cru, ou s’il avait été facile pour eux de travailler avec d’autres missionnaires, en particulier les catholiques. Il ne posa aucune question sur les circonstances exactes de leur mort, il ne semblait même pas les évoquer comme s’ils avaient disparu. Elle était heureuse de pouvoir parler d’eux de cette façon, parce qu’il lui donnait l’impression non seulement qu’ils étaient en vie mais encore qu’ils se trouvaient quelque part dans le monde, occupés à installer une mission ou une autre, à venir en aide, à réorganiser et à enseigner, et elle se surprit à décrire leurs activités des dernières années plus précisément qu’elle ne l’avait jamais fait pour quiconque, y compris sa tante. Grâce à lui, elle pouvait les honorer, chanter leurs louanges si elle le souhaitait, leur rendre leur éclat le plus brillant.
Il lui demanda cependant, tandis qu’il la raccompagnait chez sa tante dans sa berline Packard (il venait d’une famille opulente qui avait fait fortune dans le commerce du bois), si elle avait déjà connu des relations sérieuses avec des garçons, ou si elle avait des prétendants en ce moment, et elle répondit vivement que non, même si l’image de Jim lui traversa l’esprit. Amos hocha la tête, toujours grave, mais manifestement satisfait. Elle n’était plus retournée proposer ses services à cette soupe populaire, mais elle ne pouvait s’empêcher de songer à Jim dans le sombre petit bureau à l’usine, les différents rideaux encore tendus aux murs, serrant entre ses mains sa fiole de teinture d’opium. La nuit, il lui arrivait à certains moments de ressentir une terrible envie d’en prendre à nouveau, de le revoir lui aussi, et elle découvrit qu’elle pouvait contrôler ces deux désirs en se massant avec l’arrière du pouce jusqu’à se mettre les chairs à vif et ne plus ressentir que de la douleur. Elle forçait son corps à étancher ses propres soifs au moyen d’une réalité plus crue encore. Parce qu’elle savait bien qu’elle ne pouvait plus se cacher désormais. Elle devait quitter toutes les grottes qu’elle avait elle-même creusées. L’arrivée d’Amos dans sa vie et l’intérêt qu’il portait à ses parents étaient une véritable bénédiction ; il allait la ramener vers le grand jour, même si ses souvenirs de ces dernières heures ne demandaient qu’à être ravivés.
Mais bientôt, un soir, le passé la rattrapa tout d’un coup. Elle était en train de se préparer pour son cinquième dîner avec Amos, quand elle se coupa en se rasant les jambes, le sang s’échappant à flots de son mollet. Elle était allongée dans la baignoire, et au lieu de sortir de l’eau pour aller cautériser la blessure avec un mouchoir, elle appuya le pied contre le carrelage du mur et laissa le sang couler, accélérant même le débit en pratiquant une seconde incision ; le ruissellement dépassa son genou pour atteindre sa cuisse, sa jambe pâle et zébrée de rouge complètement engourdie et parcourue de frissons, mais qui continuait à vivre en dehors de la sensation qu’elle en avait. C’était un peu comme si une vague de sang avait déferlé sur sa jambe, mais rien qu’un courant de surface, et elle ne s’exposait à aucun danger. Le spectacle la pétrifiait, cependant, et bien qu’elle ait entendu la sonnette de l’entrée (sa tante était partie pour quelques jours en voyage), elle ne bougea pas, fixant l’image des corps du révérend Lum et de sa femme jetés dans la cour de la mission, une tache rouge sombre qui avait coulé du visage de Mrs Lum étant la seule marque de couleur sur le sol que la neige recouvrait peu à peu. C’était étrange parce que ce n’était jamais le souvenir de ses parents qui venait ainsi la hanter, mais toujours celui des Lum qui surgissait brusquement.
Elle entendit Amos vociférer devant la fenêtre ouverte de la salle de bains, et comme elle ne réagissait pas immédiatement, il recommença. Il criait son prénom, et quand elle lui répondit enfin d’une voix faible, il dut déceler quelque chose d’étrange dans son intonation, parce qu’il enfonça aussitôt la porte d’entrée qui n’était pas verrouillée et il se précipita en haut de l’étroit escalier de la modeste maison ouvrière. Affolé, il continuait d’appeler et vint marteler la porte de la salle de bains. Comme elle ne lui répondait pas, il n’hésita pas à entrer, les yeux instantanément écarquillés par l’horreur quand il découvrit la teinte de l’eau, les traces de sang sur le carrelage et le rebord de la baignoire. La jambe s’était maintenant enfoncée sous la surface. Instinctivement, il la saisit par les poignets et les tira hors de l’eau, mais quand il s’aperçut qu’ils étaient intacts, il les secoua dans un mouvement de panique et s’écria :
« Mais que se passe-t-il ? Que vous êtes-vous fait ? »
Alanguie par l’eau encore brûlante et envahie par l’impression qu’elle pourrait s’ouvrir la gorge et se laisser sombrer, elle sentit Amos plonger les mains vers elle et la tirer hors de la baignoire en un seul et rapide mouvement. Elle jeta un coup d’œil en direction de ses pieds et il eut tôt fait de repérer les deux coupures juste au-dessus de son talon. Il les pansa avec de la gaze qu’il trouva dans l’armoire à pharmacie. L’eau dégoulinait maintenant, et elle avait froid, mais quand il s’agenouilla pour l’envelopper dans une serviette, elle se découvrit et se plaqua contre sa veste et son pantalon trempés. Il tenta de détourner le regard et continua de lui demander ce qui lui était arrivé mais, sous l’étoffe, elle sentit qu’il était tout excité, et sans vraiment savoir ce qu’elle faisait, elle détacha sa ceinture et le prit dans sa bouche. Il dit non mais son visage se crispa et un frisson le parcourut tout entier. Au bout de quelques minutes, il était de nouveau prêt et ils s’allongèrent sur le sol. À ce moment-là, le sang jaillit une fois de plus, la serviette qu’ils avaient étendue sur le carrelage, irrémédiablement endommagée et pareille à une explosion de couleur dans un champ de neige fraîche.
Le lendemain, Amos la demandait en mariage, chose qu’il prévoyait de faire de toute façon, mais qu’était venu accélérer ce qui s’était passé, ainsi que leur supposition qu’elle pouvait bien être enceinte, ce qui était effectivement le cas. Ils se marièrent avant la fin du mois. Pourtant sa grossesse ne se poursuivit pas, ni la suivante, ni celle d’après. Ce n’était pas la faute d’Amos, elle se retrouva enceinte au moins cinq fois pour ce qu’ils en savaient, mais son corps n’était tout simplement pas capable de nourrir les fœtus pour les amener à terme. La dernière fausse couche se produisit plusieurs années avant qu’ils ne partent pour la Corée, un embryon de trois mois qui ne souffrait apparemment d’aucune malformation, une réalité désespérante, mais au bout du compte moins déstabilisante pour lui que la conduite de Sylvie par la suite. Elle se montra moins inconsolable que les fois précédentes, même si ces grossesses n’avaient pas duré si longtemps, un mois, deux au maximum. Cette fois, après s’être remise de l’expulsion de l’enfant mort-né, Sylvie s’était tout simplement douchée, habillée et, presque sans tristesse, elle avait plié sa chemise d’hôpital, l’avait posée sur le lit et attendu en silence que l’infirmière vienne la chercher avec un fauteuil roulant pour la ramener chez elle. Dans leur petite maison de Laurelhurst, elle avait laissé intacte la nursery qu’ils avaient préparée, ce qui avait un instant donné espoir à Amos jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle la vidait peu à peu : un livre, une image, une peluche ou un hochet, un objet à la fois. Finalement, la pièce s’était retrouvée nue, mis à part les meubles et le berceau. Il lui en voulut, lui reprocha la force qu’exerçaient sur lui sa faiblesse et son abandon sexuel, et davantage qu’elle, il se sentit hanté par l’idée qu’ils s’étaient laissé souiller par le désir dégradant et confus de leur premier accouplement. Poussé par la colère, la rancune ou le désespoir, il se mit à lui demander ce qui était finalement arrivé à ses parents en Mandchourie, comme s’il était sûr que la clé de tous les problèmes de sa femme se trouvait là.
Elle refusa de lui répondre. Mais pouvait-il avoir raison ? La source de ses soucis était-elle si facile à identifier ? Elle ne le pensait pas, mais pourtant, qui aurait pu nier le pouvoir lancinant de ses souvenirs ?
Car il était trop facile de se rappeler la façon dont ses parents et elle avaient regardé à travers les fenêtres du réfectoire tandis que les soldats traînaient les corps des Lum dans la cour, personne ne songeant à l’empêcher de voir. Ils étaient encore sous le choc de la violence gratuite de leurs morts, le père de Sylvie sans doute plus que quiconque. Quand les Lum eurent été abandonnés là, il était retourné s’asseoir sur sa couverture, la tête entre les mains, sa mère lui murmurant avec colère quelque chose à l’oreille dans ce dialecte provençal dont ils usaient quand ils ne voulaient pas être compris.
Sylvie aurait pu saisir le sens de leur conversation si elle s’était concentrée, comme elle l’avait fait un nombre incalculable de fois au cours des années, d’abord sans vouloir les tromper, mais plutôt fascinée, comme tout enfant, par le son des échanges entre ses parents, qu’ils plaisantent, se disputent ou fassent l’amour. Mais cette fois, Sylvie ne les écoutait pas, elle n’essayait même pas de tendre l’oreille. Elle ne pouvait détacher le regard du spectacle des Lum. Ses yeux étaient actifs mais de la même façon qu’un écran lumineux continue de briller dans une salle de cinéma soudain désertée. Elle s’était réfugiée dans un lieu secret à l’intérieur d’elle-même et elle continuait de fonctionner. Pourtant, l’horrible scène était étrange : ils ne semblaient pas terriblement différents de d’habitude, si on ne regardait qu’eux, ces Lum qui gisaient là presque paisiblement dans la chute de neige imminente, la main du révérend étant accidentellement venue recouvrir celle de sa femme, comme s’il voulait vérifier qu’elle n’avait pas de fièvre.
Sa mère s’étouffait de rage :
« Tu savais tout à son sujet, Francis ! Oh mon Dieu ! »
Sylvie ne l’avait jamais vue aussi furieuse. Mais ils avaient terminé leur conversation, son père se releva et la prit dans ses bras, la serrant si fort et si brusquement que ses poumons se vidèrent de tout l’air qu’ils contenaient et que ses yeux se brouillèrent. Il montait de lui une odeur âcre et sèche de transpiration qu’elle respira aussi fort qu’elle put, enfonçant la tête dans les épais cheveux bruns de son père. Il n’était pas très corpulent, et elle était presque aussi grande que lui, mais elle se sentit de nouveau comme une toute petite fille entre ses bras, et soudain elle s’effondra, sanglotant et plaquant sa bouche contre la courbe lisse de l’os derrière son oreille. Elle avait moins peur pour sa propre vie qu’à l’idée de ne plus jamais revoir l’un, l’autre ou les deux. Sa mère lui caressait le dos. Il n’y avait plus qu’eux désormais dans le réfectoire. L’officier et les soldats avaient emmené Benjamin Li pour l’interroger une dernière fois. Les Harris, eux aussi, avaient été emmenés, après qu’on leur eut fait respirer des sels pour les ranimer, puis conduits dans leur chambre, à l’autre extrémité de l’enceinte, une sentinelle postée devant leur porte. Durant tous leurs voyages, ses parents et elle avaient formé un trio inséparable, Sylvie prenant ses leçons auprès d’eux ou de quelqu’un d’autre (comme Benjamin Li), tous trois dormant ensemble, prenant leurs repas ensemble, et même souvent se lavant ensemble parce qu’on manquait en général d’eau chaude – elle trouvait toujours beaucoup plus facile de se représenter leurs corps nus que le sien –, mais aujourd’hui, elle avait l’impression qu’ils n’étaient jamais assez proches, elle sentait que, si ç’avait été possible, elle se serait glissée dans la peau de l’un des deux et laissé emplir par leurs larmes et leur sang, jusqu’à former avec eux une entité aux éléments impossibles à distinguer les uns des autres.
Malgré tout ce qui avait été révélé au grand jour, continuait-elle à souhaiter que Benjamin Li s’en tire ? Était-il possible que tous réussissent à survivre à ce jour funeste ? Ses parents, elle le voyait bien, n’avaient sans doute plus le moindre sentiment à l’égard de Li, mais ils lui avaient témoigné la force de leur pardon, et Sylvie finirait par les amener à l’accepter et les convaincrait de plaider sa cause pour qu’il ait la vie sauve. Parce que son père avait eu tout à fait raison : Benjamin n’était pas la cause de cette situation ; il n’avait voulu de mal à personne, il était une victime de la cruauté presque autant que les Lum, peut-être même autant quand on pense à la montagne de culpabilité qu’il lui faudrait maintenant affronter. C’était un être doux et délicieux, un professeur dévoué, et qu’il se révèle avoir été un vaillant combattant de la liberté qui, malgré toutes ces horribles épreuves, continuait à refuser de révéler ses secrets, ne lui conférait que plus de valeur à ses yeux. C’était un homme de principes et, pour cette raison, jamais il n’avait cherché à profiter de ses désirs, il lui avait même offert sa médaille d’écolier et l’avait noblement exhortée à la patience jusqu’à ce qu’elle sache se montrer moins foncièrement puérile, jusqu’à ce qu’elle connaisse un amour durable et digne d’elle.
« Ta mère et moi souhaitons te parler, ma chérie, lui dit son père, en lui prenant la joue dans sa main. Il se peut que nous n’ayons pas beaucoup de temps devant nous, alors, s’il te plaît, écoute.
– Pourquoi ? Que va-t-il se passer ? On va rester ensemble, hein, papa ?
– Nous allons tout faire pour, répondit-il, en s’efforçant de lui sourire. Nous resterons ensemble aussi longtemps que possible. Jusqu’à la dernière minute. Mais tu dois nous promettre que, s’il est possible pour toi d’échapper à tout cela, tu accepteras de partir. Que ce soit avec nous, avec les Harris ou toute seule. Tu ne dois pas hésiter. Tu ne dois pas y regarder à deux fois. Il ne faudra te préoccuper de personne d’autre. Même pas de nous.
– Mais de quoi tu parles ? s’écria-t-elle, indignée, le visage brûlant d’une peur mêlée de colère. Comment tu peux me demander une chose pareille alors que tu m’as appris toi-même à faire passer les autres avant tout ? Comment voudrais-tu que je parte ?
– Pourtant il le faut. Si tu en as la possibilité. S’il te plaît. Ta mère et moi ne nous pardonnerions jamais… »
Sylvie secoua la tête et le repoussa avec énergie.
« Je regrette, papa, mais après tous les dangers que nous avons traversés ensemble durant toutes ces années, tu ne peux pas me demander une chose pareille. Tu ne peux pas ! C’est trop tard.
– Il n’est pas trop tard », intervint sa mère, de sa voix rauque et bien timbrée. Elle étreignit violemment les mains de Sylvie. « Tu vas sortir d’ici, avec ou sans nous. Tu m’entends, ma chérie ? »
Elle hocha la tête. Sa mère était plus forte qu’elle pourrait jamais espérer l’être, et un seul regard d’elle suffisait à réduire ou décupler une résolution, parfois les deux en même temps. Son père était sans doute le phare dont la lumière les guidait mais, même à ce moment-là, au milieu de toute cette tourmente, sa mère demeurait celle qui rendait tout plus clair, celle qui savait lui faire sentir quelle était sa place, lui montrer ce qu’elle devait faire, et c’est pour cette raison que son image était celle que Sylvie garderait toujours, brillant au fond d’elle-même, belle et sereine comme une statue, avec une chair d’albâtre et de la poussière de marbre dans les veines.
« Dis que tu le feras.
– Je le ferai.
– Répète-le.
– J’ai compris, j’ai compris ! dit-elle avec une tristesse indescriptible, de nouvelles larmes lui roulant sur les joues.
– Écoute, nous allons te confier ces choses, dit encore sa mère. Pour que tu nous les gardes. »
Elle retira l’alliance de son mari et la glissa au doigt de Sylvie, beaucoup trop petit pour la taille de cet anneau. Ensuite, elle retira la sienne, la plaça par-dessus l’autre, et celle-ci lui allait parfaitement.
« Nous t’aimons plus que tout au monde, murmura sa mère, en embrassant son front, ses joues, son nez qui coulait et ses yeux.
– Je le sais », répondit Sylvie, qui n’en était pourtant pas certaine. Ils l’aimaient, oui, mais le monde entier était si malheureux, tous les endroits où ils étaient allés étaient le théâtre de tant de misère, que personne n’aurait pu leur en vouloir d’en prendre autant ou même davantage soin que de leur propre fille. Il fallait qu’elle soit plus avisée et plus sérieuse, et qu’elle se rende une fois de plus compte de l’étendue indispensable de leur dévouement. Comme il fallait qu’ils aient de grands cœurs ! Parce que seule une immense générosité pouvait les guider aujourd’hui comme elle l’avait toujours fait, pourvu qu’ils demeurent résolus, illuminés par la force de la bienveillance ! N’y avait-il d’ailleurs aucun espoir ? Les Harris étaient blessés, certes, mais ils avaient réussi à regagner leur chambre presque sans aide ; ses parents et elle étaient indemnes ; et si, assurément, Benjamin était en sérieux danger, il devait finalement se rendre compte qu’il n’y avait pas d’autre solution, il avait bien vu les conséquences de son obstination, il allait céder et dire à l’officier tout ce qu’il voulait savoir.
Percevant un soudain bruit de pas, la mère de Sylvie lui agrippa le flanc avec la force de tenailles.
« Fais attention maintenant, lui murmura-t-elle à l’oreille. Reste tranquille. »
Avant que Sylvie ait pu répondre, l’officier entra dans la pièce. Trois soldats le suivaient, poussant Benjamin Li devant eux. Il était toujours ligoté. Pour autant qu’elle puisse en juger, il n’avait pas subi de nouveaux sévices, on l’avait même nettoyé et essuyé le sang séché qui lui maculait le visage. Elle tenta de croiser son regard mais il gardait la tête baissée, comme terrassé par la honte.
« Ne t’en fais pas, Benjamin, s’écria-t-elle, incapable de s’en empêcher. Tout va bien se passer maintenant ! »
Les yeux ternes de l’officier se posèrent sur elle.
« Cet homme continue à ne pas répondre à mes questions, dit-il de sa voix la plus neutre, sans la moindre trace d’émotion. Nous sommes donc contraints de faire ce que nous allons faire maintenant. »
Il adressa d’un ton sec quelques mots en japonais à ses hommes, il y eut d’abord un étrange moment de pause ; puis, sans crier gare, un des soldats saisit sa mère par les cheveux et la força à se relever. Un cri sauvage jaillit de la gorge de son père et il se précipita sur le soldat, les deux mains tendues. Sa mère hurla : « Francis ! » mais il était trop tard. Un autre soldat le frappa avec son fusil par-derrière, un pâle éclat de métal miroitant dans la lumière. Son père gémit et s’abattit sur le sol. Sylvie rampa vers lui, ne sachant pas très bien où il était blessé ; elle sentit alors quelque chose de chaud qui s’échappait de son flanc. Sa main était mouillée quand elle la retira ; la baïonnette s’était enfoncée juste sous ses côtes. Le sang qui lui maculait les doigts était sombre, presque noir, dans la faible lumière. Son père grimaçait de douleur, incapable de parler, et il l’attira vers lui. Son visage l’effraya et elle résista, mais ensuite elle comprit ce qu’il faisait, ce qu’il voulait désespérément qu’elle ne voie pas.
Les deux soldats bousculaient sa mère, tirant sur ses vêtements et en en déchirant des pans, comme s’ils l’avaient écorchée, morceau par morceau, et Sylvie entendait sa mère qui suffoquait, son père qui gémissait, les soldats qui se moquaient.
L’officier avait saisi Benjamin Li par le menton pour le forcer à regarder.
« Ne faites pas ça, dit le jeune homme, les yeux fermés. Ne faites pas ça !
– Alors parle ! beugla l’officier. Parle tout de suite ! »
Mais Benjamin secoua la tête, poussant un cri rauque comme si c’était sa propre mère ou sa sœur qu’on torturait sous ses yeux. Jane Binet était maintenant entièrement nue. L’officier répéta son ordre, mais Benjamin refusa d’obtempérer et serra plus fort les paupières. Il tremblait et sanglotait. La tête de nouveau plongée entre ses genoux, il se frottait le visage contre les lattes mal équarries du plancher. Sur l’ordre de l’officier, un soldat tira Benjamin jusqu’à Jane tandis que les autres la maintenaient, et il la poussa contre elle, la forçant à l’embrasser sur la bouche, le cou, le ventre et entre les jambes. Puis ils voulurent les obliger à s’accoupler. Quand il résista, ils le criblèrent de coups de pied, mais cela se révélant inutile, ils la frappèrent jusqu’à ce qu’il accepte. Il grognait par intermittence. Elle n’émettait plus le moindre son. Les soldats se moquaient de lui, ils riaient, et voyant qu’il ne parvenait pas à en finir, le gros soldat au cou de taureau éloigna le jeune homme d’un geste brusque et se jeta à son tour sur elle. Benjamin se retrouva un mètre ou deux plus loin, il reçut quelques coups de pied supplémentaires au bas-ventre et dans la poitrine avant de se recroqueviller sur le plancher, toussant doucement et crachant du sang. Quand le gros soldat eut terminé son affaire, les deux autres se mirent à se disputer la place, mais l’officier les fit taire d’un ordre sec.
C’est à ce moment-là seulement que Sylvie réussit à relever les yeux. Elle suffoquait, tremblait de tous ses membres, serrée au collet par deux mains invisibles. Sa mère rassembla ses vêtements lacérés et entreprit de se rhabiller sans regarder personne. Elle glissa simplement le bras dans la manche déchirée de son chemisier et rampa vers Sylvie et Francis, sondant immédiatement les blessures de son mari. Il tenta de la serrer dans ses bras mais n’en eut pas la force.
Elle roula son manteau en boule et le plaça précautionneusement sous sa tête.
« Je suis désolé, ma chérie », dit son père, d’une voix à peine audible tant il était faible. Des larmes lui roulaient sur les joues. Ses joues, ses lèvres étaient livides. « Tu me pardonnes ? S’il te plaît ?
– Ne parle plus maintenant, dit-elle, en séchant ses larmes. N’essaie pas de bouger. Tu perds trop de sang.
– Ça m’est égal. Il n’y a que toi et Sylvie qui comptez.
– Nous le savons. Mais ne bouge plus.
– Je t’aime tant, Jane.
– Nous t’aimons aussi.
– Dis-le-moi, s’il te plaît.
– Je t’aime. »
Il allait répondre mais, soudain, sa respiration se fit difficile, son torse se souleva une fois, deux fois, avant de retomber. Sa mère pleurait. Sylvie lui embrassa la tempe et elle sentit une douce chaleur. Il était encore en vie. Elle l’embrassa de nouveau, et eut la même impression. Tout était fini maintenant. Elle sentit une main sur sa nuque, un contact assez râpeux, comme si sa mère avait soudain et terriblement vieilli et, durant quelques secondes, elle frotta la joue contre sa paume avant de se rendre compte avec horreur que c’était la main du jeune officier, ses doigts courts et minces couverts d’engelures et de petites cicatrices.
« Lève-toi », lui dit-il.
Mais Jane Binet se leva à la place de sa fille, l’air étrangement impavide et glacial. À la vitesse de l’éclair cependant, sa main se tendit pour saisir le revolver du militaire dans son étui. Elle le serra un moment entre ses doigts avant qu’il ne le lui arrache et ne lui assène un coup de crosse. Elle ne s’arrêta pas pour autant et, quand elle se jeta sur lui, il lui tira deux balles dans la poitrine. Elle s’effondra et il fit feu encore une fois. L’officier arracha Sylvie des bras de son père et la tira jusqu’à Benjamin Li. Elle avait trop peur pour songer à résister, ou même pour se débattre ; sa cervelle bondissait sous son crâne, déconnectée du reste de son corps. Elle avait l’impression de voir la scène par le petit bout d’une lorgnette. Quand il souleva sa jupe, elle perçut le son si faible de sa propre voix, assourdie comme une trompette enrhumée, qui appelait sa mère, son père, tout en sachant qu’aucun des deux n’allait lui répondre.
L’officier aboyait, mais ce n’était pas à elle qu’il s’adressait. Il tenait Benjamin à la gorge. Il lui hurlait des invectives d’une voix blanche, presque traînante, comme s’il s’était lui-même lassé de le tourmenter.
« Tu es un être abject ! Tu m’entends ? Moins que ça, même ! Tu vaux moins qu’un rat. Une crotte de chien ! Tu n’es rien ! Ta vie ou ta mort ne changent rien. Personne ne se souviendra de toi ! »
Il le poussa en direction de Sylvie, le forçant à la regarder nue.
« Tu veux voir ce qui va lui arriver maintenant ? C’est ça que tu veux ? Dis-le ! »
Benjamin secouait la tête, sanglotant et se répétant quelques mots indistincts, les paupières à nouveau fermées.
« Dis-moi leurs noms ! »
Benjamin se roula en boule, comme s’il avait essayé de disparaître.
« Aah ! » beugla l’officier. De dépit, il lui décocha plusieurs coups de pied. Puis il donna un ordre aux soldats et deux d’entre eux le maintinrent solidement immobile. L’officier s’agenouilla au-dessus de lui et tira un rasoir de sa poche arrière. Il le sortit de son étui et se mit rapidement au travail. Benjamin gémissait, suffoquait ; puis il se mit à hurler. Quand l’officier recula, les yeux du jeune homme étaient couverts de sang, comme s’il les lui avait arrachés. Mais l’officier les essuya du revers de sa manche, et ce qu’il venait de faire apparut clairement : il lui avait découpé les paupières. Les yeux eux-mêmes étaient intacts, monstrueux d’être ainsi exposés aux regards. Son crâne n’était plus qu’un amas de chair. Ils lui attachèrent de nouveau les mains dans le dos.
« Regarde maintenant, fils de pute ! »
L’officier lança un ordre bref et un des soldats se pencha au-dessus de Sylvie en détachant sa ceinture.
C’est alors que Benjamin recommença à hurler. Il s’époumonait jusqu’à la limite de ses forces, dévidant les noms de tous ses compagnons, ahanant cette triste litanie à tue-tête, et plus fort que tous les autres, le sien.
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