L'Indiscretion
Chapitre 11 · Büyükdere, 26 mai 1811
Quinze heures et quart. Un jardin intérieur de la maison de
M. et Mme Charles Faber. Une fontaine au milieu du jardin
rafraîchit l'atmosphère chaude de l'après-midi. De
minuscules poissons rouges font frémir un étang et des
pinsons gazouillent dans les amandiers. Dans la maison, un
certain nombre de convives prennent le thé et écoutent
Mlle Anna Justice jouer du piano.
Sabine était assise sur un banc en pierre et se méprisait.
Elle aurait dû être à l'intérieur en train d'aider Mme Lucey
à tout mettre en œuvre pour réunir lord Foye et Mlle
Justice. Sauf qu'elle n'avait pas la force de voir l'un ou
l'autre. Elle avait le sentiment de tromper Mme Lucey. Et
elle la trompait. Mlle Justice indifférait Foye, mais il faisait
semblant de s'y intéresser.
Des dizaines de pinsons voletaient dans les amandiers. Elle
les écouta gazouiller et faire écho au murmure de la
fontaine, mais les sons n'étouffaient pas les bruits qui
provenaient de la maison. Mlle Justice jouait toujours. Elle
était excellente pianiste. Ah. Et maintenant elle chantait.
Un haut mur de pierre clôturait le jardin où elle s'était
réfugiée et qui faisait une longueur de vingt pas. Peut-être un peu moins. Derrière elle se trouvait le passage qui
conduisait à la maison. D'où elle se trouvait, elle
n'apercevait pas la demeure et pouvait donc facilement
imaginer qu'elle était seule. Pas besoin de rejoindre les
autres en prétendant que tout allait bien, alors que c'était
loin d'être le cas.
Elle ne voulait pas avoir le sentiment que son cœur ne lui
appartenait plus, et pourtant telle était son infortune. Elle
ne devait pas céder à ces sentiments nouveaux. Elle avait
une grande force de caractère, ce qui lui permettrait de
poursuivre sa vie d'alors, en apparence, jusqu'à ce que
Godard et elle quittent Büyükdere. Foye, lui, rentrerait en
Angleterre. Dans dix ou vingt ans peut-être, ils seraient de
nouveau ensemble. Ou alors il l'aurait oubliée.
Elle croisa les bras sur ses cuisses et contempla l'étang.
Elle aurait dû apporter de la mie de pain pour les poissons.
Le sentiment que le temps passait trop vite la tourmentait.
Il faudrait qu'elle rentre bientôt dans la maison. Godard
allait la réclamer. Elle devrait alors voir Foye en compagnie
de Mlle Justice.
— Sabine ?
Elle se leva et se retourna, sachant qui l'interpellait. Sa
voix résonna dans ses oreilles. Elle lui fit une révérence et
tendit les mains. Et son cœur se brisa de nouveau.
— Foye.
Il vint à elle. Elle n'arrivait pas à lire dans ses pensées
quand il était morose, et il l'était visiblement.
— Vous semblez plongée dans vos pensées. Suis-je
malvenu ?
— Jamais.
Une bouffée de chaleur l'envahit tandis que son cœur
s'emballait.
— Vous avez l'air pensive.
Il l'attira dans ses bras et elle se leva sur la pointe des
pieds pour recevoir son baiser.
— Nous n'avons pas beaucoup de temps. Ils vont
remarquer mon absence et j'ai une question à vous poser.
Il l'embrassa. Mais il perçut une tension en elle et il la
lâcha.
— Est-ce que tout va bien ?
— Non.
Son cœur battait violemment dans sa poitrine. Pourquoi
fallait-il qu'un homme la mette dans cet état ? Elle avait
beau se répéter qu'il fallait qu'elle savoure les moments en
sa compagnie, elle ne cessait de penser au fait qu'ils
allaient être séparés.
Le silence qui s'installa entre eux n'avait rien de pesant.
Puis ils prirent la parole exactement au même moment.
— Quelle est votre question ?
— Pourquoi, Sabine ? Qu'est-ce...
— Serrez-moi, Foye. Comme si vous n'alliez jamais me
lâcher.
— ... qui s'est passé ?
Il fit ce qu'elle lui demandait. Elle noua ses bras autour de
son cou et l'embrassa. Il la lâcha encore une fois.
— Qu'est-ce qui ne va pas, Sabine ? Dites-le-moi et
j'essaierai de tout arranger.
Il riva son regard au sien et Sabine se remémora la matinée
sur la muraille du château de Büyükdere.
— Vous d'abord. Quelle est votre question ?
— L'autre jour, vous avez dit que vous souhaitiez me
dessiner.
Pourquoi se souciait-il d'évoquer une remarque qu'elle
avait faite presque sans réfléchir ?
— Oui, je l'ai dit. Je suppose que je devrais être flattée que
vous vous en souveniez.
— Je me rappelle chaque mot que vous avez prononcé ce
jour-là.
— C'est vrai ?
— Je veux que vous me dessiniez, Sabine. Dès que vous
pouvez vous libérer.
Elle fit un signe de tête et refoula ses larmes. Elle n'avait
plus le temps.
— Parfait, fit-il en souriant. Quand votre oncle doit-il se
rendre aux bains ?
Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en
sortit. Son cœur se serra de douleur. Elle ne voulait pas le
lui dire.
— Maintenant, fit-il à voix basse, que se passe-t-il dans cet
esprit intelligent qui est le vôtre ?
— Je veux vous dessiner. Vraiment. Je le ferais sans hésiter,
si je le pouvais. Mais c'est impossible.
— Pourquoi ?
Elle lui saisit les mains et les porta à ses lèvres pour les
embrasser.
— Godard et moi quittons Büyükdere demain.