L'Indiscretion
Chapitre 31 · 10 Walter Close, Oxford, Angleterre, 22 novembre 1811
La demeure de feu sir Henry Godard et de celle qui avait été Mlle Sabine Godard. Il fait un temps particulièrement pluvieux. Il est impossible d'échapper au bruit de l'eau, tombant de l'avant-toit sur les fenêtres et les pavés de la rue.
Comme elle se tenait au bureau de son oncle, l'épuisement
envahit Sabine. La pluie tambourinait derrière elle. Le froid
qui lui avait semblé tellement familier et lui avait souvent
manqué la glaçait jusqu'aux os. Elle aurait voulu être
enveloppée dans un manteau plus chaud. Mais elle n'en
avait pas. Il n'y avait pas de manteau chaud à Walter Close.
Un feu dans l'âtre aurait été un souhait plus réalisable.
Personne n'aurait pu lui reprocher de ne pas reconnaître la
pièce quand elle y était entrée à la suite du majordome. Il
n'y restait rien de sir Henry Godard, si ce n'était les
meubles. Elle reconnut le bureau, mais sa surface était débarrassée de tous les papiers, les livres et les affaires de
son oncle. Son encrier en ébène avait disparu. Ainsi que la
longue-vue en cuivre qu'il gardait sur un coin du bureau.
L'odeur de la pièce n'était plus la même.
— Mademoiselle Godard, fit le majordome, Dawes. C'est
tout à fait extraordinaire, nous n'avions jamais rêvé...
Il marqua une pause et s'éclaircit la gorge.
— Nous avons été informés que vous étiez morte,
mademoiselle !
— Oh, Dawes.
Elle saisit une de ses mains dans les siennes.
— Vous voyez bien que non.
Dawes avait été le majordome aussi longtemps qu'elle
puisse s'en souvenir. Elle avait grandi alors qu'il était au
service de son oncle et avait toujours pensé qu'il était d'âge
mûr. Pour la première fois de sa vie, elle voyait la vieillesse
marquer le visage aimé : les rides creusaient les joues, les
cheveux blancs étaient là. Mais ce n'était pas cela qui lui
brisait le cœur, non, ce qui était poignant, c'était que
Walter Close avait été vidé. Il ne restait rien que les
meubles.
Apparemment, Nazim Pasha avait réussi à se venger. Il
n'avait pas menti à propos de sa lettre envoyée aux
autorités anglaises à Alep. Et ses informations n'avaient
pas été traitées à la légère. Quelqu'un qui travaillait au
consulat d'Alep avait pris la peine d'envoyer la notice de
décès de son oncle, et du sien, au Times. Dawes, d'ailleurs,
avait apporté le journal pour lui montrer. Une ligne vers la
fin de la notice indiquait que la nièce du philosophe, Mlle
Sabine Godard, avait péri peu après sir Henry.
Pour tout le monde qu'elle connaissait en Angleterre, elle
était morte depuis des mois.
Elle chercha une chaise des yeux, en avisa une à l'autre
bout de la pièce et alla s'asseoir, transie. Elle serra son
manteau et se frotta les mains pour les réchauffer. Pendant
qu'elle s'enfuyait de Kilis, sa maison avait été vendue à son
insu.
— Reste-t-il quelque chose, Dawes ?
— Seulement ce que vous voyez, mademoiselle.
Depuis l'arrivée de l’Eos à Portsmouth plusieurs jours
auparavant, elle n'avait fait que voyager et elle n'aspirait à
rien d'autre qu'à monter dans sa chambre et dormir. À
partir de la Sicile, la mer avait été agitée. Plusieurs
passagers, y compris ses deux compagnes de cabine et elle-
même avaient souffert d'un mal de mer constant. Et
maintenant, son organisme semblait continuer à penser
qu'elle était en mer et elle devait accepter la dure réalité
que la maison à laquelle elle avait pensé pendant de si
nombreuses semaines, n'existait plus.
Elle se força à se concentrer sur ce que lui disait Dawes.
— Est-ce que tout a été vendu ?
— Nous vous croyions disparue, mademoiselle. Elle le
regarda, remarqua le brassard noir, et se radoucit. Elle
n'avait pas de doutes quant à sa sincérité. Sa stupéfaction
quand il avait ouvert la porte et l'avait vue vêtue d'une robe
turque, deux valises à la main, n'avait pas été feinte. Il lui
avait ouvert les bras.
— Vendu, oui, mademoiselle. Ou jeté.
Elle secoua la tête. Ce n'était pas la faute de Dawes. Ce
n'était la faute de personne. On avait annoncé son décès et le notaire de Godard avait pris les mesures nécessaires.
— Comme vous pouvez le constater, Dawes, je n'ai pas
succombé à une maladie.
La traversée l'avait énormément fatiguée et le lent voyage
sur des routes chaotiques jusqu'à Oxford l'avait anéantie.
— La maison va être louée, ajouta Dawes d'un ton navré.
— Pas vendue ?
— Il y a un parent lointain. Le cousin d'un cousin ou
quelque chose comme cela. Il a demandé que la maison soit
louée.
Sabine se dit soudain qu'elle n'avait presque plus d'argent.
Elle avait dépensé une bonne partie de la somme que Foye
lui avait donnée pour le voyage jusqu'à Oxford : elle avait
dû louer les services d'un cocher et d'un équipage et payer
pour les auberges. Elle avait toujours les émeraudes que
Foye lui avait données, mais elle ne voulait pas les
convertir tout de suite en argent liquide, et puis elle ne
savait pas vraiment comment le faire.
Londres et le banquier de Foye étaient beaucoup trop loin
pour résoudre son besoin pressant d'argent. Elle se leva et
la nausée la saisit immédiatement. Elle était sur le point de
se sentir mal. Elle agrippa le dossier de sa chaise et se
força à refouler son mal de cœur.
— Mademoiselle ? Dawes fit un pas vers elle.
— Vous vous sentez mal ?
— Fatiguée, c'est tout.
Elle inspira profondément.
— Je voyage depuis des jours, des mois même si je compte
le temps passé en bateau.
— Est-ce que je devrais aller chercher un médecin ?
Il l'aida à se rasseoir et elle apprécia son assistance.
— Non.
Elle lui tapota le bras.
— Merci, Dawes, mais ce ne sera pas nécessaire.
Que lui dirait après tout un médecin qu'elle ne soupçonnait
pas déjà ? Quand Foye arriverait, il serait tellement
heureux d'apprendre la nouvelle.
— Vous êtes blanche comme un linge, mademoiselle.
— Cela va aller mieux dans un moment. Je me suis levée
trop vite, c'est tout.
Elle lui tendit l'article du journal qu'il prit et plia
soigneusement avant de le glisser dans une poche de sa
veste.
— Il faut que je me repose avant de sortir. Je présume que
ma chambre a été vidée elle aussi ? fit-elle en soupirant.
— Oui, mademoiselle, mais je peux allumer un feu et
chercher du linge propre, et vous pourrez vous reposer
tranquillement. Quand vous vous réveillerez, je vous
servirai du thé et un repas chaud.
— Merci. Ce serait merveilleux, Dawes.
Elle monta au premier étage, Dawes porta les valises. Rien
n'avait été épargné. Même les tableaux étaient partis. La
bibliothèque de Godard avait été vendue aussi. Dawes
passa devant elle pour lui ouvrir la porte de sa chambre.
Toutes ses affaires avaient disparu. Ses livres, ses dessins, ses notes privées, ses papiers. Tout. Elle ne put se retenir
et laissa échapper un sanglot, où se mêlaient le chagrin et
la colère devant un tel outrage.
Elle était censée rentrer chez elle. Chez elle. Pas dans
l'enveloppe vide d'une maison, mais dans sa maison, avec
ses affaires. Ses vêtements, ses chaussures, ses chapeaux,
et ses livres.
— Allons, allons, mademoiselle.
Dawes lui tapota l'épaule.
— Tout ira bien, vous verrez.
L'entendre prononcer les mêmes mots que Foye ne fit que
redoubler ses sanglots. Foye ne voudrait pas la voir fléchir,
mais elle n'arrivait pas à s'arrêter. Elle s'assit sur le lit et
pleura à chaudes larmes.
Cela faisait des semaines qu'elle essayait de se le cacher :
Foye lui manquait. Son mari lui manquait avec une violence
qui 1 ébranlait au plus profond de son âme. S'il était là, elle
le prendrait dans ses bras et ne le laisserait plus jamais
s'éloigner. Elle fouilla dans ses poches en quête d'un
mouchoir.
Le majordome était penché sur l'âtre, occupé à allumer un
feu, mais il se leva et sortit un immense mouchoir de sa
poche.
— Tenez, mademoiselle, tenez, tenez.
Elle prit le mouchoir tendu avec reconnaissance.
— Reposez-vous et, à votre réveil, appelez-moi et je vous
apporterai de la cuisine un bon thé chaud et de quoi manger. Et vous vous sentirez beaucoup mieux, vous
verrez.
— Merci, Dawes, fit-elle en reniflant. C'est très gentil.
— Reposez-vous maintenant, mademoiselle.
Elle dormit jusqu'à 15 heures et se réveilla affamée. Elle
fouilla dans sa valise à la recherche du peigne qu'elle avait
apporté d'Iskenderun. Elle le passa dans ses cheveux et
refit son chignon. Elle avait retrouvé ses cheveux blonds et
depuis son départ de Turquie, ils avaient suffisamment
poussé pour lui permettre de les relever.
Elle lissa sa robe et se dirigea vers l'escalier. Il fallait
qu'elle trouve quelque chose de plus approprié à porter.
Quand elle arriva en bas, Dawes était dans le petit salon,
en train de mettre la table. Les mets simples l'amenèrent à
se demander s'il avait puisé dans son propre garde-manger.
Il l'avait certainement fait. Une maison vide à ce point
n'avait pas de réserves de nourriture, si ce n'était pour le
personnel.
Il y avait du pain et du beurre, du jambon, une pomme
soigneusement épluchée et coupée, sans oublier le thé
promis. Son estomac gargouilla. Ses goûts en matière de
nourriture étaient très imprévisibles depuis quelque temps.
Ainsi, la simple idée du jambon lui souleva le cœur. Elle
beurra une épaisse tranche de pain. Divin. Divin, le pain et
le beurre. Elle servit le thé avant même qu'il soit
suffisamment infusé. Le thé fort avait tendance à
l'incommoder.
— Il faut que j'aille à la banque, Dawes.
Le banquier de Godard pourrait lui dire si des fonds
pouvaient lui être versés et son notaire lui expliquerait
comment récupérer les biens de son oncle.
— Est-ce que vous pouvez me trouver un fiacre ?
— Oui, mademoiselle, bien sûr.
Elle finit son thé et contempla les feuilles qui se trouvaient
au fond de la tasse.
— Il faut que je vous dise quelque chose, Dawes.
Elle fit tourner les feuilles, puis renversa la tasse sur sa
soucoupe. Non pas parce qu'elle pensait y lire son avenir,
mais parce que le geste lui rappelait Foye.
Elle contempla les feuilles. Que lui réservait l'avenir ? Les
feuilles allaient-elles lui dire si Foye serait bientôt là ? Elle
ne vit ni étriers, ni symboles d'amour ou de chance.
— Oui, mademoiselle ?
Elle leva les yeux. Comme c'était curieux qu'elle ait pensé
tout ce temps qu'elle ne soufflerait mot de Foye à personne
tant qu'ils ne se seraient pas retrouvés. Bien au contraire.
Elle avait hâte de répandre la nouvelle. Elle se figea,
surprise du résultat soudain et inattendu de ses sentiments
pour Foye.
— Oui, mademoiselle ? répéta Dawes.
— Je me suis mariée avant de quitter Iskenderun.
— Mariée ?
— Avec le marquis de Foye.
Dawes la regarda bouche bée et elle lui fit un grand
sourire.
— C'est vrai. Foye devrait bientôt arriver. Il avait des
affaires à traiter avant de pouvoir quitter la Turquie. Je suis
partie devant.
S'il avait embarqué sur le Thunderous, elle avait deux
semaines d'avance simplement.
— Nous sommes convenus de nous retrouver à Oxford.
— Félicitations, mademoiselle. Madame, fit-il en s'inclinant
et en lui adressant un grand sourire.
— Entre-temps, je dois voir le banquier de Godard.
Le fiacre arriva un moment après et elle paya la course.
Ce qu'elle apprit n'était pas réconfortant. Le processus
d'annulation des déboursements des biens de son oncle
n'était pas simple. Walter Close était loué et les locataires
devaient emménager dans les prochains jours. Le banquier
eut pitié d'elle heureusement, car tout ce qu'elle avait
comme argent consistait en une poignée de pièces turques
et deux livres sterling.
Il ne lui restait plus qu'à se rendre à Londres afin de voir le
notaire de Foye. Puis elle irait à Cornwall et y attendrait le
retour de son mari.