L'Indiscretion

Carolyn Jewel · Chapitre 17 sur 21

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L'Indiscretion

Chapitre 30 · Ils couvrirent le reste du chemin jusqu'au consulat sans

 

échanger un mot. Tant mieux, se dit-il. Elle avait au moins

accepté le caractère inéluctable de la situation. Ils

descendirent de leurs montures devant le bâtiment et

pendant que Sabine tenait les rênes des deux chevaux,

puisqu'elle restait encore son serviteur, Foye donna une

pièce à un jeune garçon qui traînait dans la rue.

— Dis-lui que je lui donnerai une autre pièce si nos

chevaux et lui sont ici quand nous ressortons.

Elle fit ce qu'il lui avait demandé, puis Foye ouvrit la porte

du consulat et ils entrèrent. Un jeune Anglais assis à un

bureau et occupé à recopier des documents les salua. Foye

s'approcha de lui.

— Le marquis de Foye, pour M. Hugh Eglender. L'employé

faillit tomber de sa chaise tant il se leva précipitamment.

— Monsieur.

Il s'inclina un peu trop bas, mais Foye était désormais

habitué à ce type de réaction quand il se présentait.

— Je vais dire à M. Eglender que vous êtes ici.

— Merci.

Cinq minutes plus tard, l'employé revenait et les faisait

entrer. Le vice-consul était debout derrière un bureau.

Hugh Eglender était un homme de taille moyenne aux

cheveux clairsemés et aux yeux marron foncé. Son extérieur affable cachait un esprit vif. Ils avaient été à

King's College ensemble. Il se demanda si Eglender avait

été sur la liste de sir Henry. Il le méritait. Une question à

poser à Sabine plus tard.

— Foye, fit Eglender avec un grand sourire. Content de te

voir. Je suis désolé de ne pas t'avoir vu avant de partir ce

matin. J'espérais que nous pourrions prendre le café

ensemble et discuter de ton périple depuis ton départ

d'Iskenderun. Je ne savais pas que tu dormais si tard. Tu

devais être vraiment très fatigué.

— Oui, je l'étais. Très fatigué.

Il passa une main derrière lui et tira Sabine afin de la faire

asseoir. Eglender leva les sourcils.

— Nous voyagions depuis des jours sans dormir beaucoup.

Je crains que nous n'aurions ni l'un ni l'autre été une

compagnie très agréable ce matin.

Eglender eut l'air surpris en entendant Foye utiliser le

pluriel. Mais à part un autre regard étonné en direction de

Sabine, il n'accorda aucune attention à sa jeune personne.

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?

— Oui. Je suis sur le point de te demander un immense

service, Eglender. J'ai besoin d'un passage pour deux

personnes sur un bateau pour l'Angleterre. Le plus tôt

possible.

— Il y en a deux dans le port sur le point de partir. Oh et

puis le capitaine York qui commande le Thunderous part

dans deux semaines, je crois.

— Pas un navire militaire, sauf s'il n'y a vraiment pas

d'autre choix. Et deux semaines, c'est trop long. Nous ne

pouvons pas attendre.

Il n'allait certainement pas mettre Sabine à bord d'un

navire de la marine royale.

— Il est essentiel que nous embarquions le plus vite

possible.

— L'autre est un navire marchand. L'£os. À destination de

Portsmouth si je ne me trompe pas. Il attend la marée du

soir. Ce sera juste si tu veux partir sur ce bateau.

— Cela ira. Est-ce que tu peux faire les arrangements ?

Il y avait des avantages à porter son titre et il avait

l'intention d'utiliser tous ceux qu'il pouvait.

— Je n'ai aucun membre de mon personnel avec moi.

Eglender s'inclina.

— Bien entendu.

— Le passage est pour deux personnes, Eglender. Plus

précisément pour mon épouse et moi-même.

Il écarquilla les yeux.

— Ton épouse ?

— Si tu veux bien m'obliger, oui.

Il saisit la main de Sabine. Seigneur ! Il était nerveux.

— Permets-moi de te présenter Mlle Sabine Godard.

Eglender ne reconnut pas tout de suite le nom. Il eut l'air

stupéfait.

— Mlle Godard ? La nièce de sir Henry Godard ?

— Retirez votre écharpe, Sabine. Si vous le voulez bien.

— Ciel, s'exclama Eglender.

— Il a été nécessaire de la faire passer pour mon guide et

interprète. C'était le seul moyen de la ramener de Kilis.

Nazim Pasha avait des vues sur elle.

Eglender se pencha, appuyant les mains sur le dessus du

bureau. Il les regarda tour à tour.

— J'ai reçu une lettre de M. Barker à Alep, il y a presque

trois semaines, confirmant que Mlle Godard avait succombé

à la même maladie que son oncle.

— Un mensonge comme tu peux le voir.

Foye raconta tout, enfin presque tout ce qui s'était passé

depuis qu'il avait quitté Bùyiikdere en terminant avec la

requête qu'Eglender, avec son autorité de vice-consul, les

marie avant leur départ pour l'Angleterre.

Eglender s'assit, ou plutôt, s'affala sur son fauteuil.

— Je ne crois pas avoir entendu d'histoire plus

extraordinaire de toute ma vie, Foye, et je vis pourtant au

Levant depuis suffisamment longtemps pour me considérer

comme quelqu'un de blasé. Tu en es sûr ?

La frustration de Foye face aux hésitations de Sabine quant

à un mariage immédiat l'entraîna à avoir une réaction un

peu vive et un ton plus coupant qu'il ne le souhaitait.

— Oui, Eglender. Je suis tout à fait sûr.

Il se redressa.

— Et personne d'autre que toi ne sera en mesure de nous

unir. Je ne veux pas avoir à te supplier.

— Toutes mes excuses, Foye, fit Eglender en pâlissant.

— Du moment que tu nous maries, tout est pardonné. Il se força à sourire. Il allait avoir ce qu'il voulait. Et très

bientôt.

— Très bien, monsieur.

Foye sortit une bague de sa poche. Il avait dépêché le

majordome d'Eglender, la veille au soir, pour aller acheter

ce dont il avait besoin. Il avait décrit un simple anneau d'or,

mais ce matin, le serviteur avait déposé dans sa main un

anneau serti de saphirs et de citrine. Peu importait. Cet

anneau ou un autre ferait l'affaire jusqu'à son retour en

Angleterre quand il pourrait faire consacrer leur union par

l'Église anglicane.

Un quart d'heure plus tard, il était un homme marié et

Sabine Godard, juridiquement parlant, n'existait plus.

Sienne. Elle était enfin sienne.

Sabine garda le silence pendant le trajet du retour et Foye

décida que le mieux était de la laisser à ses pensées. Ils

avaient été tellement éprouvés. Il avait lui-même besoin

d'un peu de temps pour se faire à l'idée de son mariage.

Elle était son épouse. Lady Foye. Le fait était que cela le

réjouissait. Elle était à lui. Ils avaient toute la vie pour

apprendre à vivre avec leur amour, mais quelques heures

seulement avant le départ de l'Eos. Et il devait s'occuper de

beaucoup de choses avant, en particulier de trouver des

vêtements pour Sabine. Il ne pouvait pas exactement

emmener sa femme en Angleterre avec les vêtements

qu'elle avait sur le dos. Une fois qu'ils seraient rentrés, il

l'emmènerait à Londres et lui commanderait une garde-

robe digne d'une marquise.

— Foye.

Sabine lui saisit le bras et le serra.

— Foye!

Il s'arrêta. Ils étaient arrivés dans la cour intérieure de

Bayt Salem sans qu'il s'en rende compte.

Ils n'étaient pas seuls. La cour fourmillait d'hommes et de

chevaux. Il reconnut ses janissaires, son capitaine druze et

les hommes du pacha. Presque tous les janissaires avaient

sorti leurs armes. Le capitaine faisait face à l'un des

janissaires et les deux hommes se défiaient du regard.

Alors que Foye embrassait la scène des yeux, un homme se

détacha du groupe des janissaires. Il tenait un pistolet. Son

kaftan somptueusement brodé bruissait quand il marchait.

Nazim Pasha attrapa le bras du soldat et lui dit quelque

chose d'un ton coupant. Le soldat garda son mousqueton

pointé sur le druze.

— Sabine, fit Foye.

Elle descendit de cheval et resta derrière lui.

Nazim Pasha donna de la jambe à sa monture jusqu'à ce

qu'il se tienne devant Foye. Il s'adressa à lui en français.

— Marquis. Quel plaisir de vous retrouver enfin !

— Je crains ne pas être en mesure de dire la même chose,

répliqua Foye.

— Vous voudrez peut-être faire servir du café et des

rafraîchissements, continua le pacha.

— Hélas, fit Foye, les bras croisés sur la poitrine. Cette

maison n'est pas la mienne, excellence. Je ne peux pas faire

preuve d'une telle hospitalité. Je ne crois pas que le propriétaire serait ravi d'apprendre que vos janissaires sont

entrés chez lui et ont terrorisé son personnel.

— Où se trouve Mlle Godard ? Je sais que vous deviez la

retrouver ici.

— Hors de votre portée enfin.

Foye saisit les rênes de la jument de Sabine et sortit du

corridor en guidant les deux montures. Il garda Sabine

derrière lui.

Le pacha proféra quelque chose dans sa langue.

— Est-ce que c'était aussi vil que j'en ai l'impression ?

demanda Foye à Sabine.

— Oui.

Il entendit le bruit inquiétant d'un pistolet que l'on arme.

— Maintenant que je regarde de plus près, intervint le

pacha, elle ne fait vraiment pas un garçon convaincant.

Il fit un pas vers Sabine.

— C'est une trop jolie femme pour être habillée d'une telle

façon et être traitée avec un tel dédain.

Sabine leva son pistolet et le pointa en direction du cœur

du pacha.

— Un pas de plus, excellence, et vous êtes mort, annonça-t-

elle dans un français parfait.

— Mon amour, fit Foye, dis aux hommes de Nazim Pasha,

s'il te plaît, que toi ou moi le tuerons s'ils ne font pas volte-

face et repartent pour Kilis.

Quand elle eut fini de traduire, Foye regarda le pacha droit

dans les yeux :

— Pacha, vous feriez bien d'oublier Sabine Godard. Elle

n'existe plus.

Le pacha avait les mains à hauteur des oreilles. Il souriait

toujours. Derrière lui, les janissaires de Foye s'étaient

déplacés afin de se trouver dans une position plus

stratégique si la situation devenait critique. Ses chances

d'arriver à sauver la vie de Sabine augmentèrent.

— Marquis, votre réaction est exagérée.

Foye garda son propre pistolet pointé sur le pacha.

— Vous avez peut-être réussi à convaincre les autorités de

détourner les yeux quand vous vous prépariez à kidnapper

une jeune femme innocente. Je vous garantis qu'elles ne les

détourneront pas si la femme en question est mon épouse.

— Votre épouse ?

Il recula d'un pas et applaudit en affichant une expression

moqueuse. Il cessa quand Sabine s'avança, elle, d'un pas,

son pistolet toujours braqué sur le pacha. Foye ne savait

pas du tout si elle savait tirer, mais son air résolu suffisait

certainement à convaincre le pacha que ce n'était pas le

moment de le vérifier.

— Et vous pouvez prouver cette allégation ? demanda le

pacha.

— Est-ce que cela est important, excellence ?

— Peut-être pas au moment présent, non.

— Je vous le garantis, c'est le cas. Sabine Godard est mon

épouse.

Il se pencha en avant.

— Elle n'est plus une jeune femme dénuée de la protection

d'un homme, pacha, et vous feriez bien de croire que je la

protégerai jusqu'à mon dernier souffle. Ou jusqu'au vôtre,

au besoin.

Il sourit.

— Ce qui ne serait pas pour me déplaire.

Nazim Pasha resta immobile un moment. Enfin, il joignit les

mains et s'inclina.

— Quel dommage que je ne sois pas en mesure de boire

un toast à votre bonheur !

Foye ne se détendit que lorsque le dernier homme du pacha

fit demi-tour. Ce n'est que lorsqu'il entendit le bruit distant

des portes extérieures que l'on verrouillait qu'il rangea son

pistolet. Puis ce fut une véritable cacophonie, tout le monde

parla en même temps, dans plusieurs langues. Il y avait une

foule d'explications et d'instructions à donner à trop de

gens dans trop de langues, mais tout finit par être dûment

exécuté. Foye veilla à ce que ses janissaires soient payés et

leurs services prolongés jusqu'à ce que Sabine et lui aient

embarqué.

Plus tard, quand la maison eut retrouvé son calme, Foye et

Sabine descendirent dans une réserve où il avait laissé une

de ses malles. Le majordome d'Eglender avait sorti deux

valises qui suffiraient à serrer les affaires dont ils auraient

besoin pendant le voyage. Ils trouveraient au bazar

d'Iskenderun ce qui leur manquerait. Des serviteurs

s'affairaient par ailleurs à réunir et ranger ce qui était à

leur maître.

Une lettre d'Eglender arriva une heure plus tard et

changea le cours des choses.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Sabine après que Foye

l'eut parcourue dans un silence complet.

Il lut la lettre une seconde fois.

— L'Eos n'a plus de place.

Ni l'amour, ni l'argent ne saurait fournir de couchette.

Il se força à ne pas faire une boule du papier. La maîtresse

d'un duc se trouvait à bord et elle avait tout un entourage

avec elle qui avait pris toutes les cabines.

— Nous prendrons le suivant, voilà tout, fit Sabine. Le

navire militaire.

— Je ne te mettrai pas à bord d'un navire de guerre, Sabine,

et c'est tout ce qu'il y a dans le port.

— Et à Constantinople ?

Oui, il constata qu'elle comprenait très bien le danger qu'ils

couraient tous deux en restant dans le pays de Nazim

Pasha.

— Ne peut-on pas y prendre un bateau ?

— Il nous faudrait près d'un mois pour rejoindre

Constantinople.

Il s'approcha et lui prit le visage entre les mains.

— Je te veux hors de Turquie, en sécurité. Je te veux chez

nous, à Maralee.

— Il n'y a pas de bateaux, Foye.

— Tu partiras seule. Sur l'Eos comme prévu.

— Même si je le voulais, comment puis-je le faire, s'il n'y a

pas de place ?

— Eglender a remué ciel et terre et a trouvé deux femmes

qui ont accepté de partager leur cabine avec toi.

Elle secoua la tête.

— Tu dois partir, Sabine. Tu sais qu'il le faut.

— Ne me fais pas partir sans toi.

— Je prendrai le prochain bateau. Je te le promets. Le

Thunderous, si je le dois.

Il l'embrassa sur le front, puis sur ses lèvres si douces.

Foye recula en poussant un long soupir.

— Nous n'avons pas beaucoup de temps. L'Eos lève

l'ancre dans moins de deux heures.

Ils discutèrent de sa destination, une fois qu'elle serait

arrivée en Angleterre. Foye voulait qu'elle se rende

directement à Maralee, mais ils se mirent d'accord pour

qu'elle se rende dans un premier temps à Oxford afin de

s'occuper des affaires de son oncle. Il la rejoindrait dès

qu'il le pourrait. Et ils commenceraient enfin leur vie

conjugale.

Dans la réserve, Foye suspendit une lampe, puis sortit ses

sacoches et les fouilla, cherchant ce qui pourrait être utile

à Sabine. Ses ciseaux. Sa brosse et son peigne étaient dans

leur chambre. Une pierre à fusil. La moitié d'une bougie. Il

ouvrit la malle qu'il avait laissée quand il était arrivé dans

le pays plusieurs semaines auparavant.

Il sortit des affaires et mit de côté des articles susceptibles

d'intéresser Sabine. Une rame de papier. Un nécessaire à

écrire.

— Tu auras quelque chose à lire, et puis de quoi écrire et

dessiner.

Il posa une main sur les livres.

— Prends-les tous si tu veux.

— Merci, je veux bien.

Elle examina le livre avec trop d'attention.

— Sabine.

— Oui.

Elle refusait de le regarder.

— Je voudrais que tu puisses rester avec moi, Sabine. Je

voudrais que ce soit possible, mais ça ne l'est pas. Est-ce

que tu penses un instant que le pacha a abandonné ses

idées de vengeance ? Si nous restons en Turquie, je te

garantis qu'il nous trouvera.

Elle leva enfin la tête.

— C'est bien le problème, Foye. Qu'est-ce qui empêchera le

pacha de se venger sur toi pendant que tu attends un

navire ?

— J'ai besoin de te savoir en sécurité et en route pour

l'Angleterre.

Il la prit dans ses bras. Il leur restait peu de temps. Il avait

la gorge nouée. Le fait était qu'il ne voulait pas la laisser

partir.

— Je voudrais que tu n'aies pas à voyager si loin, seule.

— Tout ira bien, Foye.

Elle posa son front contre sa poitrine.

— Promets-moi que tu seras prudent.

— Je te le promets.

— Je t'attendrai à Oxford, alors.

— Je préférerais que tu ailles m'attendre à Maralee, mais

va pour Oxford.

Elle aurait besoin de temps pour s'occuper des affaires de

son oncle. Il ouvrit la bouteille d'encre et sortit du papier

de son nécessaire à écrire.

— Une lettre pour mon notaire. Si quelque chose arrivait,

si tu avais besoin d'argent ou d'aide, il s'en occupera. Je

vais également te donner les papiers qu'Eglender a signés.

Il vaut mieux que tu les aies avec toi.

Il écrivit rapidement, signa, puis l'encre une fois sèche, plia

et scella la lettre. Il sortit deux autres feuilles de papier.

— Pour mon banquier et une autre pour le majordome de

Maralee House.

Il la regardait tout en écrivant.

— Pour ma tranquillité d'esprit, lady Foye. Maralee est ta

demeure désormais. Pour toujours. Quoi qu'il arrive.

Elle prit les papiers.

— Je n'arrive pas à me défaire de la conviction que

quelque chose va arriver.

— Tout va bien aller, Sabine. Tu verras. Mais ce ne fut pas

le cas.