L'Indiscretion

Carolyn Jewel · Chapitre 1 sur 21

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L'Indiscretion

Chapitre 8 · Le bras de Foye resta serré autour…

 

Le bras de Foye resta serré autour de la taille de Mlle

Godard sans raison. Ou peut-être parce qu'il en avait envie

tout simplement. Elle poussa contre son torse, mais il ne la

lâcha pas. Oh, Dieu que sa bouche était charmante. Il avait

un désir absolument fou de l'embrasser.

Il n'arrivait pas à détacher son regard de ses lèvres. Enfin,

il la lâcha.

— Allez-vous mieux ? demanda-t-il.

Elle recula du peu qu'elle pouvait, vu la masse de gens qui

se pressait encore autour d'eux. Elle secoua sa jupe en

tremblant.

— Mademoiselle Godard ?

— Maintenant, oui.

Mais sa voix était étranglée. Il aurait de toute façon vu

qu'elle ne disait pas la vérité. Elle n'allait manifestement

pas bien. Quelle femme souhaitait être écrasée par un

homme monstrueusement grand comme lui ? Il parcourut

la pièce du regard, cherchant quelqu'un en qui il pouvait

avoir confiance et qui soit susceptible de pouvoir emmener

sa compagne respirer un peu d'air frais. Loin de cette

infernale salle de bal.

Lucey était invisible et les gens qu'il voyait étaient tous

marins ou soldats, il n'en connaissait aucun. Le lieutenant

Russell se trouvait à quelques mètres d'eux, occupé à aider un autre soldat à se relever. Pendant un centième de

seconde, Foye envisagea de l'appeler à l'aide. Et s'en

abstint.

Il se contenta de poser une main dans le dos de la jeune

femme et de la pousser délicatement vers l'embrasure

d'une porte. Le corridor était vide. Une autre embrasure

flanquée de deux colonnes menait à une pièce semi-

circulaire. Un banc recouvert de tapisserie épousait le mur

incurvé et une table en marbre ouvragé était posée au

centre de la pièce surmontée d'un dôme. Des lampes

suspendues à des crochets diffusaient suffisamment de

lumière pour qu'on puisse y voir clair.

— Vous ne vous sentez pas bien. Vous tremblez. Asseyez-

vous, mademoiselle Godard, avant de défaillir.

Elle s'immobilisa et balaya la pièce du regard. Ils étaient

seuls. Il constata que les yeux de la jeune femme se

remplissaient d'appréhension.

— Vous êtes pâle comme un linge et vous tremblez. Il

s'éloigna de quelques pas.

— Restez ici au moins jusqu'à ce que vous vous sentiez

mieux. Dois-je aller chercher le lieutenant Russell ?

— Le lieutenant Russell ?

Elle plongea les yeux dans les siens d'un air interrogateur.

— Asseyez-vous. Reprenez votre souffle.

Elle s'assit sur le banc et ouvrit l'éventail qu'elle portait au

poignet. Elle l'agita et inspira plusieurs fois.

— J'étais sûre que nous allions être écrasés.

— Vous voulez dire que vous avez eu peur que je vous

écrase, rectifia-t-il d'un ton empreint de sarcasme.

Elle cessa de s'éventer.

— Non. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je viens de dire

clairement avoir eu peur que « nous » soyons écrasés.

— À quatorze ans, fit-il à voix basse, je mesurais plus d'un

mètre quatre-vingts et j'étais plus grand que mon père et

mon frère. À dix-sept ans, je faisais huit centimètres de

plus. Il lui adressa un sourire amer.

— Aussi grand que le Prince noir et pourtant j'ai encore

grandi de près de huit centimètres avant l'âge de vingt et

un ans. Vous ne pouvez pas imaginer de garçon plus

gauche. Croyez-moi, je suis tout à fait conscient de ma

taille et de son effet sur les gens.

— Je n'ai jamais pensé que vous alliez me transformer en

crêpe, assura-t-elle. Je savais même que vous ne le feriez

pas.

Elle posa les yeux sur sa main.

— Vous vous êtes fait mal afin de me protéger. N'essayez

pas de le réfuter. J'ai vu votre expression quand c'est

arrivé.

Foye la contempla et sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Quelle sottise de sa part ! Il voulait l'amuser, la faire

sourire et qu'elle se dise qu'il était spirituel. Il avait voulu

la même chose pour Rosaline, avec un résultat désastreux.

— La plupart des femmes me trouvent horrible. Elle lui jeta

un regard incisif, les sourcils froncés, mais il ne lui laissa

pas le temps de l'interrompre.

— J'ai peu d'illusions sur moi, mademoiselle Godard. Je

suis singulièrement grand et singulièrement bâti. Costaud,

devrais-je dire. Puissé-je ne jamais devenir gros. Il n'y

aurait alors pas de lit qui puisse accueillir mon grand

corps, ni de cheval en mesure de me porter. Associez cela à

mes traits grossiers et vous avez le résultat. Je suis destiné,

je le crains, à jouer le rôle de la bête face à la beauté

féminine.

En dépit de ses intentions, son ton était mâtiné de colère.

Sa tentative d'autodénigrement tombait à plat. Après un

moment de silence, elle prit la parole :

— Je ne vous trouve pas bestial, monsieur.

Elle laissa retomber les mains sur ses genoux, son éventail

toujours ouvert.

— Votre visage est de ceux qui frappent les esprits,

comme je suis sûre que vous le savez.

Les bruits du bal derrière eux se dissipèrent. Il n'y avait

plus rien qui comptait qu'elle et ses yeux rivés sur lui

comme si elle pensait qu'il avait perdu la raison. Il fit un

pas vers elle tout en se demandant où il en avait trouvé

l'audace.

Elle baissa les yeux et referma son éventail.

— Je ne dis pas cela pour vous flatter. Pas du tout.

Pourquoi voudrais-je le faire ?

— En effet.

Pourquoi Rosaline avait-elle déclaré l'aimer jusqu'au jour

même de sa fugue avec Crosshaven ?

— Pourquoi voudriez-vous le faire ? Il l'avait

offensée apparemment.

— Je ne me marierai pas, monsieur. Ma décision date

d'avant Crosshaven, et je n'en changerai pas. Ma place est

aux côtés de Godard.

Elle se leva et d'un geste de la main l'empêcha de parler.

— Épargnez-moi, monsieur. Ne réfutez pas le fait que vous

pensiez que j'avais jeté mon dévolu sur vous.

Il attendit un peu avant de répondre. Il aurait dû laisser

passer la remarque, mais il ne le fit pas.

— Ce n'est pas le cas ? Elle inspira

profondément.

— Oh, vous êtes enrageant. Je comprends votre stratégie.

Si je dis non, vous allez déclarer que c'est parce que vous

êtes monstrueux et qu'aucune jolie femme ne pourrait

vouloir d'une bête telle que vous.

Elle s'approcha de lui.

— Si je dis oui, vous allez déclarer qu'une femme qui

cherche à se marier tellement au-dessus de sa condition est

prête à dire n'importe quoi.

— Pensez ce que vous voulez, répliqua-t-il en haussant les

épaules. Mais soyez prévenue, je n'ai pas l'intention de me

marier moi non plus.

— Nous sommes bien assortis, alors, vous ne trouvez pas ?

— Comme deux gouttes d'eau. Elle le stupéfia en

éclatant de rire.

— Oh, lord Foye, si nous avons tellement de choses en

commun, ne pouvons-nous pas être amis alors ?

— Je n'ai pas tellement envie que nous soyons amis,

mademoiselle Godard.

Elle était tellement proche de lui qu'il sentait le parfum de

l'huile essentielle de rose dans ses cheveux. La jeune

femme ne tint pas compte de sa remarque et il se sentit

gauche.

Elle se tenait de profil et cela lui donna l'occasion

d'admirer la ligne de son cou et de ses épaules. Il était

bestial en fin de compte, parce qu'il ne pouvait s'empêcher

de l'imaginer nue. Il n'avait pas eu de maîtresse depuis

longtemps et tout en elle l'envoûtait. Il ne devrait pas avoir

de telles pensées. Pas à son sujet. Mais il ne pouvait pas

s'en empêcher. Son désir ne s'évanouit pas quand elle le

fixa du regard.

Le temps fut comme suspendu dans un instant d'une

intimité affolante.

— Mademoiselle Godard, fit-il en essayant de prononcer

son nom de manière solennelle.

Oh et puis tant pis ! Maintenant elle comprenait au moins

un peu ce qui se passait dans sa tête. Elle semblait

tellement jeune et innocente que son cœur se serra. Il se

força à ne pas bouger. Il voulait la prendre dans ses bras et

anéantir tous les dragons qu'il lui faudrait tuer pour cela.

— Monsieur.

Son regard était attentif. Prudent. Curieux ? Il franchit

l'espace qui les séparait et laissa glisser un doigt sous ses

lèvres.

— Vous ne connaissez rien des hommes et de leurs désirs. — C'est inexact.

Où était passé l'air dans la pièce ? La bouche de la jeune

femme s'entrouvrit et il passa une seconde fois un doigt sur

sa lèvre inférieure.

— Vous ne connaissez pas les miens alors. Dois-je vous les

confier ?

Elle opina.

— Très bien. Vous m'envoûtez, mademoiselle Godard.

Mais vous êtes trop jeune pour moi. Trop jolie. Trop douce.

Trop innocente.

Elle pencha la tête pour l'étudier.

— Est-ce que vous allez m'embrasser ?

— Non.

L'espace entre eux disparut, il n'aurait su dire comment et

craignait que ce ne soit de sa faute.

— Vous le voulez ?

— Mon Dieu, vous me tuez !

Il ne pouvait s'écarter d'elle. Son corps était tendu par le

désir et il continuait de la toucher, passant et repassant son

doigt sous sa bouche sensuelle. Et elle ne cessait de le fixer.

— Si je le fais, dit-il d'un ton bourru, vous comprenez que

cela ne mènera à rien.

— Bien entendu.

— Je ne vais pas le faire.

Elle était innocente et sans expérience, il ne le devrait pas.

Il ne le devait pas.

— C'est pure folie !

Elle se mordit la lèvre et les nobles intentions de Foye

s'envolèrent.

— Je comprends cela aussi.

Foye décida que peu lui importait d'aller en enfer. Il pencha

la tête et elle se dressa sur la pointe des pieds pour aller à

sa rencontre. Juste un effleurement de ses lèvres sur les

siennes, se dit-il. Juste ce baiser qu'une jeune femme est

susceptible de connaître sans qu'il représente une menace

pour sa vertu.

Quand la bouche de Sabine toucha la sienne, Foye se raidit.

Il ne réagit pas immédiatement parce qu'il n'était pas sûr

que ce qui se passait entre eux était réel. Mais son

imagination ne lui jouait aucun tour : c'était elle qui

l'embrassait et non lui qui perdait contrôle. Son choix à

elle. Ses lèvres sur les siennes.

Avait-il jamais voulu quelque chose à ce point ? Peu lui

importait qu'elle soit trop jeune pour lui ou qu'il souhaite

éviter les complications. Ou qu'il y ait cent autres raisons

de ne pas laisser une chose pareille se produire.

Sa bouche était si douce. Et puis elle tremblait et hésitait

imperceptiblement - c'était charmant, tellement charmant !

Il savait ce que cela lui avait coûté de prendre cette

initiative : juste avant de fermer les yeux, il avait vu qu'elle

s'attendait à ce qu'il l'arrête, et il n'avait en aucun cas

voulu la blesser. Il la voulait comme il n'avait jamais voulu

aucune autre femme !

Sa bouche était aussi suave qu'il l'avait imaginé, plus suave

encore. Il la prit par la taille, l'attira plus près de lui. C'était une femme menue, une femme aux courbes délicieuses. Il

la sentit un peu empruntée.

Mlle Sabine Godard était novice en la matière. Il prit ses

bras et les posa sur ses épaules à lui tout en continuant de

l'embrasser. Et puis aucun des deux ne fut plus emprunté

du tout. Elle sut quoi faire de ses mains et quand et

comment pencher la tête, et il se pencha juste comme il

fallait, et elle se mit sur la pointe des pieds juste comme il

fallait. Et la situation entre eux devint beaucoup plus

dangereuse.

Il aurait dû se douter qu'elle apprendrait vite. Il ouvrit la

bouche sur la sienne alors même qu'il se disait « Assez ! ».

Mais ce n'était pas assez. Il l'attira violemment à lui et elle

lui fit baisser la tête vers la sienne. Ses doigts effleurèrent

ses cheveux... Bon Dieu, dans quelle situation s'était-il mis

?

Tandis qu'il se débattait avec toutes les raisons de ne pas

embrasser Mlle Sabine Godard, son corps poursuivait sa

mutinerie. Il tint sa nuque d'une main et posa l'autre dans

son dos. Elle était encore un peu hésitante, comme si elle

ne se rendait pas compte de sa capitulation. Il sentit son

souffle dans sa bouche, le bruissement de son halètement

et la pression de son jeune corps contre le sien.

Que Dieu lui vienne en aide, il voulait plus qu'elle ne

pouvait lui offrir ! Plus qu'il ne pouvait décemment

demander à une femme de son âge et de sa condition. Et

alors qu'il pensait pouvoir enfin s'extraire de ce puits sans

fond, elle l'embrassa de la manière dont il le souhaitait, les lèvres ouvertes, la langue jouant avec la sienne. Cette fois,

ce fut lui qui haleta. Perdu. Il était perdu.

Quel fou il était d'avoir laissé une telle chose se produire !

Il n'en avait cure.

Il reprit le contrôle et, la tenant toujours fermement, fit

aller et venir sa langue dans sa bouche docile et douce, et

sa jeune élève lui retourna sa hardiesse. Embrasser était

inoffensif, se répétait-il.

Le problème, toutefois, c'était qu'embrasser Mlle Godard

n'avait rien d'anodin.

Foye s'écarta et la regarda ouvrir doucement les yeux. Il

l'enlaçait, une main sur la nuque et l'autre aventurée plus

bas sur ses reins, et il pouvait sentir son membre durci

palpiter entre eux.

— Vous embrassez merveilleusement bien, fit-elle d'une

voix suave.

Dieu, elle semblait aussi enivrée de plaisir que ses yeux le

suggéraient. Si c'était le cas, ils ressentaient tous deux la

même impression.

— Vous embrasser est une chose délicieuse, lord Foye.

Vraiment délicieuse.

— Avouez, mademoiselle Godard. Vous n'avez jamais fait

cela auparavant.

— Embrasser un homme, vous voulez dire ? Non, j'avoue ne

jamais l'avoir fait.

— Hmm. Vous étiez émérite.

— Oh, merci, monsieur, fit-elle en souriant.

Il prit son joli visage entre ses mains et passa le pouce sur

ses pommettes. Qu'allait-elle lui autoriser de plus ?

— Peut-être que vous devriez m'embrasser de nouveau, fit-

il, afin de nous assurer que vous avez bien compris

comment faire.

Sabine rit et il eut la réaction qu'il avait toujours quand il la

voyait sourire : son cœur s'emballa.

— Oui, fit-elle. Je crois que je le devrais en effet.

Elle glissa les bras autour de ses épaules et alors qu'il se

croyait déjà au paradis, elle enfouit ses doigts dans ses

cheveux et attira sa tête vers la sienne... Mon Dieu ! Il n'en

avait pas encore poussé la porte ! La différence entre ce

baiser et leur premier baiser était comme passer de chaud

à torride. Il répondit sans réserve, avec avidité. Où elle le

guidait, il suivit.

Et puis, et puis soudain elle était collée à lui et il en voulait

plus. Elle se cambrait contre lui. Il voulait plus qu'un

simple baiser.

Quand ils s'écartèrent l'un de l'autre, ils étaient tous deux

haletants. Et elle avait l'air d'une femme qui a été

consciencieusement embrassée. Il riva les yeux sur le

plafond en bois travaillé en s'efforçant de reprendre ses

esprits.

Elle toucha son visage, suivit la ligne de sa joue.

— Je suis désolée de vous avoir contrarié.

— Contrarié ? Contrarié d'avoir été audacieux et discourtois

? fit-il en la regardant.

— Vous ne l'avez pas été.

Elle inspira profondément en tremblant un peu tandis qu'il

passait les mains dans ses cheveux.

— Enfin, peut-être un petit peu audacieux.

— Audacieux. C'était beaucoup plus que cela, mademoiselle

Godard.

— Je suppose que nous devrions rejoindre mon oncle, fit-

elle après un moment.

Il en convenait et le lui aurait dit lui-même s'il n'avait pas

posé les yeux sur sa bouche.

— Dans un moment.

— Très bien.

Leurs regards s'unirent et la chaleur dans la pièce

augmenta au point où il se demanda ce qui était pire :

rester ou la laisser partir ainsi, avec sa bouche si rose et si

pleine d'avoir été embrassée.

Il poussa un soupir.

— Rejoignons votre oncle, voulez-vous ?

Elle opina. Il laissa Sabine entrer dans la salle de bal en

premier et s'attarda quelques minutes dans le corridor mal

éclairé en écoutant une gavotte. Comment avait-il pu

laisser leur relation basculer ? Quand ce merveilleux

instant pourrait-il se reproduire ? Non, cela n'arriverait pas

! Ils ne le pouvaient pas.

Quand il retourna dans la salle de bal, elle était là,

entourée de plusieurs officiers, dont le lieutenant Russell.

Elle avait l'air trop grave pour une jolie jeune femme qui

assiste à un bal, au milieu d'admirateurs qu'elle n'admirait

pas.

D'une certaine manière, elle était aussi isolée que lui.

Elle eut l'air soulagée quand il apparut.

— Lord Foye, vous voilà. Il la rejoignit.

— Mademoiselle Godard.

Il fit un signe de tête au lieutenant et ne reçut qu'un salut

maussade et soupçonneux en retour.

— Godard souhaite toujours vous voir, monsieur. Elle sourit

aux officiers.

— Bonne soirée, messieurs.

— Mais mademoiselle Godard... fit le lieutenant.

— Oui?

L'homme jeta un regard à Foye avant de se tourner vers

elle.

— Vous ne m'avez pas promis de danse.

— Je ne danse pas, répondit-elle en faisant un bref signe

de tête. Bonsoir.

Dieu merci, pensa Foye.

Ils arrivèrent enfin auprès de son oncle.

— Godard, je vous ai amené lord Foye.

— Venez vous asseoir à côté de moi et dites quelque chose

d'intelligent, lui ordonna sir Henry.

La musique cessa soudain, et non pas pour marquer la

conclusion d'une série de danses. Le violon se tut au milieu

d'un crescendo. Les conversations s'interrompirent comme

si elles étaient balayées par une vague.

— Que se passe-t-il ? demanda sir Henry.

Il saisit sa canne et se mit debout tant bien que mal. Son

serviteur Asif contourna sa chaise et se plaça à ses côtés. Il était presque aussi grand que Foye.

— Quelqu'un va-t-il finir par me dire ce qui se passe ? Un

des avantages de Foye, c'était qu'il pouvait voir par-dessus

la tête de tout le monde. Un Turc, magnifiquement vêtu,

venait d'entrer dans la salle escorté par une dizaine de

serviteurs. Il portait une robe traditionnelle, mais

singulièrement somptueuse : en soie brodée de fil d'or et

ornée de perles et de pierres précieuses. Sa peau était

basanée, son nez royalement busqué, sa moustache et sa

barbe fournies.

— Je crois, souffla Foye à sir Henry, que Nazim Pasha nous

fait une petite visite.

Mlle Godard dit quelque chose à leur serviteur que Foye ne

comprit pas. La réponse fut brève et sembla affirmative.

— De quoi Asif et vous êtes en train de parler ? demanda sir

Henry.

— Lord Foye a raison, fit-elle en se tournant vers son oncle.

C'est Nazim Pasha.

Foye observa Anthony Lucey traverser la salle de bal,

désormais vidée de ses danseurs, afin d'accueillir le pacha.

Ce dernier portait une épée incrustée de diamants et deux

pistolets sertis de gemmes étaient glissés dans l’écharpe

qui ceignait sa taille. Ceux qui formaient son cortège

étaient armés d'un assortiment de pistolets et de

mousquets moins décoratifs et beaucoup plus fonctionnels.

La foule s'effaçait sur leur passage et les Godard purent

bientôt voir eux aussi Nazim Pasha et ses hommes accompagnés par Anthony Lucey. Foye jeta un coup d'œil à

Mlle Godard.

— Est-ce habituel qu'un pacha apparaisse au milieu d'un

si grand nombre d'infidèles ?

Elle secoua la tête.

— Non, mais Godard et lui se sont bien entendus quand ils

se sont rencontrés, et M. Lucey le connaît depuis plusieurs

années. Il est peut-être curieux de nous connaître mieux.

Nazim Pasha s'arrêta devant sir Henry, s'inclina et

s'adressa à lui dans un français parfait. Sir Henry lui

répondit dans la même langue.

Dans l'échange qui s'ensuivit, une chose devint

parfaitement claire pour Foye : Nazim Pasha trouvait Mlle

Godard fort à son goût.

Il avait été jaloux du lieutenant Russell. Le soldat était

jeune, beau et entreprenant, mais il ne représentait aucune

menace réelle en fin de compte. Il n'intéressait pas Mlle

Godard. Le pacha, c'était différent. D'abord ce n'était pas

un gamin. Non, c'était un homme qui avait la réputation

d'obtenir tout ce qu'il désirait par le biais du vol, de la

fraude, du meurtre, voire du viol. Et il ne connaissait pas le

remords ou le repentir.

Si Nazim Pasha décidait que Mlle Godard lui plaisait, Foye

était à peu près sûr qu'elle disparaîtrait pour ne jamais être

revue.

Il fut surpris de découvrir qu'il n'avait aucune envie que

cela se produise. Et ce pour une raison toute personnelle.

Chapitre 9

 

 

23 mai 1811

Quatre heures du matin environ. L'appartement de lord Foye à Büyükdere. Plus précisément, la chambre à coucher de Foye. Le marquis ne dort pas.

 

Sa chambre était plongée dans l'obscurité la plus complète.

Dehors, tout était silencieux. Mais il n'arrivait pas à dormir.

Allongé sur son lit, il tournait et se retournait. Il aurait

voulu pouvoir s'épuiser physiquement. Depuis qu'il avait

embrassé Sabine Godard, il avait les nerfs à vif. Il n'aurait

jamais dû laisser les choses déraper ainsi. Jamais. Mais il

l'avait fait et la vérité était qu'il ne le regrettait pas.

Il savait qu'il n'arriverait pas à se rendormir. Il appela son

serviteur Barton qui faisait office de valet, de majordome,

et de factotum, et une fois habillé, avala rapidement un

petit-déjeuner et but plusieurs tasses de café.

Il se dirigea vers le centre de Büyükdere. Il dormait mal

depuis plusieurs jours, dérangé par des rêves où Mlle

Godard soit se présentait à lui dans des positions pour le

moins explicites, ce qui le troublait fort, soit se trouvait

dans une situation de danger mortel. Il la sauvait alors au

péril de sa vie et elle tombait dans ses bras pour lui déclarer une gratitude et un amour éternels. Sur le plan

spirituel et physique.

La nuit passée, il avait eu les deux sortes de rêves. En plus

du baiser échangé, il y avait aussi le fait qu'il n'était pas le

seul homme à avoir remarqué l'intérêt de Nazim Pasha à

l'encontre de la jeune femme et à l'avoir interprété comme

étant de nature sexuelle. Lorsque le sujet avait été abordé -

il ne se souvenait même plus qui l'avait abordé - inquiété

pour la sécurité de la jeune femme. Mlle Godard était

aimée de tous. L'admiration du pacha avait été dûment

notée. On en parlait. Rien n'était dit contre Mlle Godard.

Elle était beaucoup trop sérieuse pour que quelqu'un ait pu

laisser penser qu'elle avait encouragé, d'une manière ou

d'une autre, le pacha.

Foye poursuivit sa route, les mains croisées derrière le dos

et la tête baissée comme il accélérait le pas. Une longue

marche à ce rythme soutenu lui viderait la tête. Il avait

vaguement l'intention d'assister au lever du soleil puis, une

fois qu'il aurait brûlé toute cette nervosité, de rentrer chez

lui et de planifier le reste de sa journée. Il se demandait s'il

devait quitter Constantinople et refouler cet engouement

de plus en plus vif pour Sabine Godard. Il n'était vraiment

pas avisé de se retrouver empêtré dans une telle situation

et surtout de la mêler à un scandale.

Quand il arriva sur la place du village, il faisait encore nuit.

Il se dirigea vers le fleuve. Une promenade le long du

Bosphore serait non seulement agréable, mais lui

permettrait de faire de l'exercice. Irait-il vers le sud et Constantinople ou vers le nord en direction de la mer Noire

?

À part les soupçons muets du lieutenant Russell, personne

n'avait remarqué son rapprochement soudain avec Mlle

Godard lors du bal. S'il y avait eu quelques moments

d'hilarité en évoquant la chute de plusieurs soldats et

même une ou deux imitations amusantes de la scène,

personne ne souffla un mot du fait que Foye et Mlle Godard

aient été pris dans le chaos.

Lui n'arrivait pas à oublier la terreur dans les yeux de la

jeune femme lorsqu'il l'avait rattrapée et tenue afin de

l'empêcher de tomber. Dieu, elle aurait pu être blessée s'il

n'était pas intervenu ! Dix pas plus lents ou plus rapides et

ils auraient évité la débâcle. Il ne l'aurait jamais entraînée

dans un lieu où ils se seraient retrouvés seuls et surtout il

n'aurait jamais perdu la tête. Ni découvert que Sabine

Godard embrassait comme seul un ange sait le faire. Il

n'aurait jamais vu l'expression qu'elle avait eue en disant

qu'elle trouvait ses traits remarquables. Comme si elle

trouvait que son visage était intéressant. Et il la croyait.

Il avait également appris qu'un nombre conséquent de

résidents de Büyükdere avaient pensé que sir Henry avait

imaginé sa nouvelle amitié avec le pacha. L'arrivée de ce

dernier au bal avait mis fin à cette rumeur. Il y eut d'autres

discussions concernant sir Henry, lorsque le lendemain du

bal, Nazim Pasha était venu leur rendre visite, en privé, et

s'était assuré qu'il soit clairement communiqué qu'il avait

renouvelé son invitation de lui rendre visite à Kilis. Il leur avait également offert de somptueux cadeaux au luxe

extravagant : à sir Henry, un kaftan brodé de fils d'or et

d'argent, de minuscules perles, et de diamants ; à Mlle

Godard, il avait présenté des peignes en ivoire recouverts

d'or et sertis de rubis, dont trois étaient de la taille d'un

ongle de Foye, détail qu'il connaissait vu que sir Henry

avait fièrement fait admirer leurs présents à toutes les

personnes qui leur rendaient visite. Et, oui, il était allé leur

rendre visite. À l'un des rares moments où il savait qu'elle

ne serait pas là. Son objectif avait été de dévoiler à sir

Henry l'infamie de Crosshaven afin de lui faire comprendre

qu'elle était innocente. C'était le moins qu'il puisse faire

pour elle, et il s'était acquitté de cette obligation. Il avait

alors appris beaucoup de choses sur les Godard et le pacha.

Elle n'avait pas simplement reçu des peignes, mais un

bracelet et une broche assortis. De la part de quelqu'un

d'autre, un tel cadeau aurait été bien plus qu'inconvenant.

Le pacha, lui, était riche. Il avait offert d'autres cadeaux de

la sorte à divers membres du corps diplomatique à

Büyükdere et Pera. Les rubis étaient superbes. Un présent

trop intime, d'après Foye. Il avait vu les joyaux et avait

estimé que c'était le genre de cadeau qu'un homme offre à

une femme avec laquelle il espère avoir une liaison.

Il arriva au bord du fleuve et se dirigea vers le sud, en

direction de Constantinople, sans compter toutefois

marcher aussi loin car il faudrait qu'il revienne à

Büyükdere et la distance entre les deux villes était de dix-

huit kilomètres. Le château de Büyükdere était une destination possible. Situé à neuf kilomètres environ, il

avait été bâti au bord du Bosphore et une forteresse sœur

se dressait en face, sur l'autre rive. Les deux châteaux

avaient été construits dans le seul but d'étrangler l'accès à

la mer Noire. C'était tout ce qu'il savait de la bâtisse.

Il envisagea de rentrer chez lui, mais trop de pensées se

bousculaient encore dans sa tête. Il décida de rejoindre le

château. Pourquoi pas ? Personne ne l'attendait nulle part

et son valet, Barton, était habitué à ses longues excursions

solitaires. Il avait quelques paras dans sa poche, des pièces

de la monnaie locale, assez pour un déjeuner correct. Il se

mit en route alors que le soleil se levait timidement.

La promenade prit deux heures. Il longea plus ou moins le

Bosphore. Un autre avantage de sa grande taille était qu'il

couvrait une distance plus rapidement qu'un homme de

taille moyenne. Ce matin, son corps, comme c'était souvent

le cas, apprécia l'exercice. La marche en elle-même n'avait

rien de difficile, mais il avança aussi vite qu'il le put afin de

réaliser un véritable effort physique. Il réussit à chasser

Mlle Godard de son esprit par deux fois.

L'entrée du château se trouvait au bord de l'eau. L'édifice

était construit sur une colline dominant le Bosphore et

avait la forme d'un rectangle déformé par trois tours

massives hérissées de créneaux. Il ressemblait à de

nombreux châteaux anglais. L'influence de l'art byzantin se

voyait encore à certains endroits, dans le marbre travaillé

dont il restait des vestiges et qui avait dû entièrement

recouvrir les pierres à une époque. Une colonne solitaire recouverte des traces d'un motif byzantin gravé dans le

revêtement de marbre se dressait près d'un mur.

Il y avait encore quelques canons, mais ils étaient presque

tous rouilles et en mauvais état. Personne ne risquait de

tirer depuis cette position. Foye passa un moment à les

examiner et à contempler ce qui restait du château situé de

l'autre côté du détroit. Il occupait une situation stratégique

de défense, tout en étant en mesure de prévenir un accès

vers la mer ou vers Constantinople. Il décida de longer le

mur de barbacane et d'admirer ainsi la vue sur l'eau. Il se

dirigea vers la tour qui surplombait le fleuve.

Des oiseaux de mer tournoyaient au-dessus de lui, en quête

de poisson. Un bateau typique de la région descendait

lentement vers Constantinople. Alors que Foye s'approchait

du rebord, il aperçut quelqu'un assis près de la première

tour où il souhaitait justement se rendre. Un Turc peut-

être, qui songeait à l'histoire de son pays et contemplait ce

qui avait été un glorieux passé. Foye ne faisait pas partie de

ceux qui pensaient que le sultanat vivrait encore

longtemps. L'état de délabrement du château de Büyükdere

témoignait de cette déchéance.

Il reprit sa progression et réalisa que l'autre promeneur

n'était pas un turc, et n'était pas un homme non plus. Une

femme turque n'avait pas le droit de venir ici toute seule,

ce devait donc être une Européenne. Encore quelques pas

et il reconnut la chevelure d'or visible de dessous le

chapeau. Sabine Godard.

Chapitre 10

 

Château de Büyükdere, 23 mai 1811

 

Six heures et demie du matin environ. Le site d'une très

grande coïncidence. Ou du destin peut-être.

 

— Mademoiselle Godard ?

Sabine sursauta en entendant son nom. Elle releva les yeux

de son dessin et mit sa main en visière afin de voir qui

l'interpellait.

Elle reconnut lord Foye immédiatement. Elle ne connaissait

personne d'aussi grand que lui. Son cœur se mit à battre

plus vite tandis qu'il s'avançait vers elle. Elle était installée

sur l'une des parties crénelées de la muraille du château.

Au moment où le marquis l'avait hélée, elle était penchée

sur une feuille, un crayon à la main. Elle se redressa et le

bout de sa chaussure heurta la mallette en cuir qui se

trouvait à ses pieds. Elle était ouverte et contenait du

papier, un assortiment de crayons, de fusains, de craies, et

de gommes.

Lord Foye s'arrêta à environ un mètre d'elle et retira son

chapeau. Il secoua la tête pour remettre ses boucles en

place. Le cœur de Sabine s'emballa. Pourquoi réagissait-

elle ainsi ? Elle savait qu'ils ne s'embrasseraient plus. Il lui avait dit que cela ne mènerait à rien et jusqu'à maintenant,

il avait tenu parole.

— C'est bien vous, mademoiselle Godard, déclara-t-il en

souriant. Je n'en étais pas sûr.

Elle savait bien qu'elle devrait répondre « oui, monsieur.

C'est bien moi ». Ou encore « Bonjour, monsieur ». Mais

elle n'en fit rien parce que c'était maintenant la troisième

fois que le simple fait de le voir la troublait au plus haut

point. La vérité était qu'elle le trouvait séduisant, depuis la

ligne irrégulière de ses joues jusqu'à son nez busqué.

Même si les sentiments qu'elle avait pour lui ne pourraient

jamais déboucher sur quoi que ce soit, comme il l'avait si

justement avertie.

Elle posa une main sur sa feuille pour empêcher la brise de

la faire s'envoler. Ce matin, lord Foye portait un gilet

bordeau rayé de satin gris, assorti à son pantalon étroit

blanc cassé. Sa redingote gris foncé épousait sa taille

mince. Sabine n'avait pas pour habitude de remarquer tous

ces détails chez un homme, ou plus exactement, elle n'avait

pas l'habitude que de tels détails l'affectent. Mais ils

pouvaient être amis. Ce serait suffisant.

— Bonjour, fit Foye en s'inclinant devant elle.

Elle dut lever la tête pour le regarder et en le faisant, le

souvenir de ses bras autour d'elle ressurgit. Sa bouche sur

la sienne, douce et tendre. Son premier et son seul baiser.

Lorsque leurs yeux se rencontrèrent, elle se sentit défaillir

et dut appuyer avec force sa main sur son carnet à dessins

pour ne pas vaciller. Elle avait entendu parler de sentiments de ce genre, de femmes qui soutenaient être

transportées à la vue d'un homme, mais elle avait pensé

que la réaction était exagérée. En admettant que ce soit

vrai, elle avait pensé ne jamais connaître de telles

sensations. Et voilà qu'elle contemplait lord Foye en se

demandant si ses jambes allaient la soutenir si elle se

levait.

Elle n'arrivait pas à savoir s'il semblait content de l'avoir

rencontrée ou s'il en était contrarié. Elle glissa son crayon

derrière son oreille et s'efforça de retrouver son sang-froid.

Elle devait faire taire son émoi, cela ne menait à rien.

— Bonjour, monsieur.

Cette rencontre ne différait en rien des rencontres qu'elle

pouvait faire avec des gentlemen de sa connaissance. Elle

fit une révérence maladroite, son croquis toujours à la

main. Après tout, il était lord Foye. Le marquis de Foye. Un

homme tellement au-dessus d'elle dans la société qu'elle

n'avait de toute façon pas le droit de ressentir le moindre

sentiment pour lui. Elle rangea le souvenir de leur baiser

dans un recoin de son cerveau. Plus tard, quand elle serait

seule, elle pourrait le rappeler à sa mémoire.

— Qu'est-ce qui vous amène ici de si bon matin ? Réussit-

elle à dire.

Il ne s'approcha pas davantage et Sabine fut persuadée

qu'il allait la saluer et s'en aller dans la minute.

— M. Lucey m'a conseillé de visiter le château de

Büyükdere. Alors, voilà, je visite.

Il indiqua l'eau du doigt en lui adressant un sourire qui la

bouleversa.

— Je calcule ce qu'il faudrait pour tirer un canon par-

dessus l'eau afin d'atteindre la Turquie asiatique.

Ils étaient seuls. Totalement seuls, et elle ne s'inquiétait

pas qu'il puisse lui faire des avances inconvenantes. Non, la

raison de son émoi était toute différente.

— Rumeli Hisari, déclara-t-elle.

— Pardon ?

— Les autochtones l'appellent Rumeli Hisari, la forteresse

romaine.

Elle avait parlé trop vite. Mon Dieu, elle tremblait ! Quelle

sotte ! Sa voix avait un timbre différent aussi ; elle ne la

reconnaissait pas. Elle n'avait jamais perdu ainsi ses

moyens avec quiconque.

— Je ne sais pas pourquoi ils l'appellent ainsi.

Elle écarta une mèche de cheveux qui lui chatouillait le

visage. Elle n'arrivait pas à s'arrêter de parler. Et Foye était

trop poli pour l'interrompre.

— Elle a été construite par Fatih Mehmet le Conquérant.

La construction a commencé en 1451. Le style n'est pas

tellement romain, je trouve. À l'époque, Auguste César était

mort depuis longtemps. Vous avez vu les canons ?

Elle montra du doigt la partie du château qui ne donnait

pas sur l'eau.

— La tour de la poudre à canon est là-bas.

Il ne regarda pas dans la direction qu'elle indiquait. Il se

contenta de s'éclaircir la gorge en triturant son chapeau de ses longs doigts.

— Vous êtes un véritable puits de science, mademoiselle

Godard.

Elle le regarda, atterrée, prenant conscience du fait qu'elle

était ridicule. Une autre mèche s'échappa de son chapeau

et effleura sa joue sans qu'elle y prête attention.

— Je ne peux pas y faire grand-chose, vous savez.

— Faire grand-chose à propos de quoi ?

— J'ai été élevée par Godard.

Elle haussa les épaules et ne bougea pas quand il

s'approcha un peu plus. Aussi près que deux personnes

peuvent l'être une fois qu'ils se connaissent. Le mouvement

n'avait rien de délibéré ou de sous-entendu, mais elle riva

les yeux sur sa bouche en se demandant quel serait le goût

de son baiser s'il l'embrassait à nouveau.

— J'ai la mémoire des faits. Je ne savais pas, en

grandissant, que c'était quelque chose de singulier qu'une

fille reçoive une éducation comme la mienne. Mais le fait

est que je l'ai reçue et que je me rappelle tout ce que j'ai

appris.

Elle n'arrêtait pas de parler.

— J'avais dix-huit ans quand je me suis rendu compte que

les femmes étaient censées dissimuler leurs connaissances.

Elle leva la main et toucha son front.

— Tous ces faits que j'ai emmagasinés là sont piégés. Les

langues et les dates de l'histoire, le calcul, et la géométrie.

Parfois j'oublie que je devrais me taire et quelque chose de

regrettable sort de ma bouche.

Elle lui sourit.

— Est-ce que vous l'avez remarqué ?

— Le calcul, répéta-t-il en clignant les yeux.

Bon. Elle s'était suffisamment couverte de ridicule. Une

idiotie de plus ne ferait aucune différence. Son intellect

quelque peu singulier n'était plus un secret pour lui.

— Godard et moi avons étudié de manière poussée les

Principia de Newton.

— Et?

Il ne l'embrasserait plus jamais. Ils étaient en sécurité. Elle

était en sécurité. Cette conviction la calma. Si ses

sentiments étaient tout ce qu'il y a de plus réel, ses espoirs

ne l'étaient pas, et elle pouvait trouver dans cette réalité un

certain soulagement. Lord Foye était beaucoup trop

courtois pour laisser sous-entendre qu'il la trouvait, disons

loufoque. Il sauvegarderait sa dignité.

— Nous nous sommes débrouillés tant bien que mal,

Godard et moi, ajouta-t-elle.

Elle avait retrouvé son sang-froid et cela l'aidait à

rassembler ses pensées.

— Je crains de l'avoir déçu. Il avait des espoirs pour moi

car j'excellais en arithmétique.

— Vraiment ? Elle opina.

— Mais, en règle générale, je ne suis pas très bonne en

mathématiques.

Foye sourit et elle sentit son cœur s'emballer. Folie ! C'était

de la folie de le trouver séduisant.

— Votre oncle vous a donné une meilleure éducation que

celle-de la plupart des garçons de votre condition.

— Oui, monsieur.

— Vous pouvez m'appeler Foye si vous le souhaitez. Il fit un

geste.

— J'allais faire le tour du château.

Il s'absorba un moment dans la contemplation de son

chapeau.

— Auriez-vous l'amabilité de me faire profité de votre

mine de connaissances en étant mon guide ?

Elle posa une main sur sa nuque et le regarda avec

attention comme si elle allait trouver sur ses traits une

explication à sa requête. Mais elle ne vit rien que ses yeux

bleus, si bleus, son visage disgracieux et les boucles qui

retombaient sur son front. Elle n'arrivait pas à comprendre

ce qui l'incitait à lui faire une telle demande, si ce n'était

parce qu'il voulait réellement bénéficier de ses

connaissances.

— Si vous le souhaitez.

— Je le souhaite.

Elle se pencha sur sa mallette et rangea sa gomme, gardant

une main sur sa tablette pour la protéger de la brise. Son

crayon avait dû tomber par terre car elle ne le voyait pas.

— Permettez-moi, fit Foye.

Elle ne s'était pas rendu compte qu'il s'était approché tout

près jusqu'à ce qu'il pose sa grande main sur son dessin.

Elle le connaissait désormais suffisamment pour que cette proximité ne la dérange pas, exception faite des papillons

qui prenaient leur envol dans son ventre.

— Merci.

Elle continuait de ne pas trouver son crayon.

— Est-ce que quelque chose ne va pas ?

— Oui, fit-elle sans relever la tête. J'ai perdu mon crayon.

— Mademoiselle Godard.

Elle leva les yeux juste à temps pour le voir sourire et

tendre la main vers elle. Elle cessa de respirer et se tint

immobile, mais son expression dut la trahir car Foye cessa

de sourire.

— Non, fit-il. Pas ça.

Elle secoua la tête. Non, elle n'avait pas pensé qu'il allait la

prendre dans ses bras ! Aucun mot ne parvint à franchir ses

lèvres. Et c'était peut-être préférable.

Foye saisit le crayon qu'elle avait glissé à son oreille.

— Votre crayon, fit-il doucement en lui tendant l'outil.

En le prenant, les doigts de Sabine effleurèrent les siens.

— Merci.

Elle laissa tomber le crayon dans la mallette et la ferma.

Sans quitter sa position accroupie, elle tendit la main vers

sa tablette à croquis et Foye la lui tendit sans rien ajouter.

— Merci encore.

— Vous êtes une artiste talentueuse.

— C'est gentil à vous de le dire, monsieur. Il paraît que

mon père avait le même don.

— Quel âge aviez-vous quand il est décédé ?

— Mes parents sont morts tous les deux quand j'avais

deux ans.

Il toucha son épaule. Ce geste ne voulait rien dire, se

répéta-t-elle.

— Je suis navré, fit-il.

— Je ne me souviens pas d'eux. Mais ils me manquent

malgré tout. N'est-ce pas étrange ?

— Pas du tout, mademoiselle Godard. Il indiqua sa

mallette à dessin du doigt.

— Est-ce que vous avez appris toute seule ? Ou votre oncle

a-t-il veillé à ce que vous preniez également des cours de

dessin et de peinture ?

— L'art n'a jamais été un sujet que Godard m'a fait étudier.

Il n'encourage pas ce talent. Je suppose que c'est parce

qu'il ne s'est jamais entendu avec mon père.

En tout cas, j'ai vite découvert que si je voulais m'entraîner,

je devais le faire en secret.

Elle se redressa et glissa sa mallette sous un bras de

manière décidée. Elle devait lever la tête pour le regarder

et quand elle l'eut fait, elle eut l'impression de manquer

d'air.

— Je ne vois pas pourquoi.

Une des commissures de ses lèvres se releva et Sabine ne

put se retenir de sourire.

— Une jeune dame convenable ne saurait être accomplie

si elle ne sait pas dessiner ou peindre une aquarelle, fit-il

remarquer.

Sabine éclata de rire.

— Je ne crois pas que Godard ait jamais pensé à ça.

— Non, fit-il lentement. En effet, j'en doute aussi. Je me

suis souvent demandé depuis notre première rencontre si

vous étiez née comme Athéna, déjà adulte, sortie de la tête

de Jupiter. Éduquée.

— Peut-être, qui sait.

Elle pencha la tête et il resta immobile. Sabine l'étudiait.

— Je frémis en me demandant quelles sont les pensées qui

vous traversent l'esprit, mademoiselle Godard.

— Vous avez un visage tellement intéressant. J'aimerais

vous dessiner un jour.

Foye leva les sourcils.

— Oh, fit-elle. C'était une remarque déplacée. Pardonnez-

moi. (Elle ajusta son bonnet d'une main.) Mettons-nous en

route, voulez-vous ?

Il continua de la regarder.

— J'en serais très heureux.

Comme elle saisissait sa mallette dans son autre main de

sorte que Foye puisse lui prendre le bras, elle sentit sa

peau parcourue de mille frissons. Ils se mirent en route. Le

mur était en assez bon état presque tout du long et ils

marchèrent l'un à côté de l'autre.

— Comment cela se fait-il que vous ayez pu laisser votre

oncle à Büyükdere ? demanda-t-il après quelques minutes

de silence.

— Asif l'amène aux bains aujourd'hui. Godard trouve que la

chaleur calme les douleurs de ses articulations, du moment

qu'on le manipule avec douceur.

Elle lui jeta un coup d'œil et sentit de nouveau les papillons

dans son ventre. Elle ne l'intéressait pas. Si, une fois,

pendant cinq minutes, mais cela appartenait au passé.

— L'établissement n'étant pas mixte, lorsqu'il se rend au

hammam, je suis libre pour la matinée.

— C'est une chance pour vous.

— Oui.

Elle était terriblement consciente de sa présence à ses

côtés, de la chaleur de son corps, de l'odeur de bois de

santal. Et le son de sa voix... Il avait une voix extraordinaire

!

— Vous n'auriez pas dû partir seule en promenade. Elle ne

répondit pas tout de suite. Elle ne s'était pas attendue à

rencontrer qui que ce soit, en venant ici.

— Nous ne sommes pas en Angleterre, monsieur.

— C'est un fait, nous n'y sommes pas, fit-il en riant.

— Est-ce que l'Angleterre vous manque ?

— De temps en temps.

Il faisait attention à ne pas la presser contre le mur, ce

qu'elle appréciait, mais ici et là la muraille de pierre

s'effritait et ils étaient forcés de se rapprocher. Cela ne la

gênait pas.

— Et vous ?

— Oxford me manque et les amis de Godard, les étudiants

qui passaient lui rendre visite. Mais il y a beaucoup de

choses qui ne me manquent pas.

Elle haussa les épaules.

— Comme vous pouvez l'imaginer, j'étais très heureuse de

quitter l'Angleterre.

— Je suppose que vous l'étiez en effet, mademoiselle

Godard:

— C'était une époque pénible.

Elle haussa de nouveau les épaules. Ils avaient atteint un

côté de la muraille qui commençait à épouser la partie plus

élevée de la colline sur laquelle le château avait été bâti. La

marche devint plus difficile et à certains endroits la

végétation associée aux ravages du temps ne les aidaient

pas. Foye posa une main sur son bras quand elle trébucha

sur une section rocheuse. Le cœur de Sabine fit un bond.

Elle continua de marcher, s'efforçant de retrouver son

calme. Lord Foye n'avait rien fait, si ce n'était s'assurer

qu'elle ne tombât pas. Ce contact ne signifiait rien.

Mais elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'ils étaient

seuls. Voudrait-elle de nouveau se presser contre lui s'il se

décidait à l'embrasser ? Il ne le ferait pas. De telles pensées

n'étaient rien de plus que le fruit d'une imagination

débordante.

Lorsqu'ils parvinrent à une section où la muraille était

presque complètement écroulée, ils s'arrêtèrent au bord de

la faille pendant un moment quelque peu inconfortable

jusqu'à ce qu'il dise :

— Me permettrez-vous de vous aider à passer de l'autre

côté ?

— Oui, bien sûr, monsieur, fit Sabine en hochant la tête.

— Foye.

— Foye, répéta-t-elle.

— Prête ?

Elle opina et il la souleva, un bras sous ses genoux, l'autre

autour de sa taille. Ses bras étaient durs comme la pierre.

— Vous sentez-vous bien ? demanda-t-il.

Elle fit un signe d'assentiment, même si elle n'était sûre de

rien. Être tenue ainsi la fit respirer plus fort. Foye serra les

bras autour d'elle, puis il enjamba la faille.

— Vous voyez ?

Sa voix était douce et suave.

— Il y a un avantage à passer un moment avec un

mastodonte. Il peut facilement vous porter en vue de

franchir des obstacles qui pourraient vous empêcher

d'atteindre votre but. Nous avons franchi le passage

difficile et nous sommes victorieux.

Il ne la lâcha pas, pas avant d'avoir fait un troisième pas. Il

aurait dû déjà la reposer par terre. Pourquoi ne l'avait-il

pas fait ? Elle le regarda et, quand leurs regards s'unirent,

elle sentit une déflagration dans la poitrine se propager

jusqu'à son entrejambe. Elle le désirait. Ses bras autour

d'elle, cette proximité. Et maintenant que le moment

auquel elle avait tant aspiré arrivait, elle était terrifiée,

quel paradoxe !

Il la reposa à terre, tout près de lui. Trop près, et pourtant

Sabine pensait que ce n'était pas assez. Elle ne s'écarta

pas. Même si elle aurait dû le faire. Même s'il s'attendait à

ce qu'elle le fasse. Il laissa sa main posée sur sa hanche. Elle dut se retenir de dégager son front de ses boucles

indisciplinées.

— Vous êtes saine et sauve.

Alors elle craqua : elle leva la main et repoussa les boucles

sur son front. Elle s'immobilisa, sur la pointe des pieds, les

doigts sur son visage.

— Vos cheveux sont tellement doux, Foye. Elle écarta

quelques autres mèches.

— On ne le dirait pas, mais ils le sont.

Il saisit sa main dans la sienne. Elle n'avait pas mis de

gants. Il porta lentement ses doigts à sa bouche et baisa le

dos de sa main.

— Sabine, murmura-t-il, que vais-je faire de vous ?

— Que voulez-vous faire ?

Il ne recula pas, et elle trembla d'appréhension. Il pencha

la tête sur le côté.

— Prendre une décision en ce qui vous concerne, fit-il en

souriant. Suis-je trop laid pour vous, Sabine ? Ou est-ce

quelque chose que vous pouvez oublier ?

Elle était consciente que l'avenir de sa relation avec lui,

quelle qu'elle fût, se jouait. Sa vie était sur le point de

changer et, cette fois-ci, il lui appartenait de choisir. Elle

pouvait à peine respirer.

— Vous et moi allons continuer à diverger là-dessus, je

crois.

Foye remonta sa main de sa hanche vers ses côtes et vint

s'arrêter juste sous son sein. Elle déglutit. Ses yeux, de ce

bleu superbe, ne quittèrent pas son visage. Il grimaça.

— Je n'ai pas de visage d'ange que vous puissiez adorer.

— Si.

Il la serra un peu plus.

— Alors, je dois vous le demander encore une fois, que

vais-je faire de vous ?

— M'embrasser de nouveau ?

— Une idée déplorable.

Sur ces mots, il baissa la tête et l'embrassa. Leurs bouches

s'unirent, et elle sentit que ce baiser n'avait rien à voir avec

le baiser qu'ils avaient déjà échangé. Celui-ci était plus

tendre, plus doux.

— Quoi d'autre ? fit-il.

Elle essaya d'inspirer profondément sans y parvenir. Elle

passa la langue sur ses lèvres. Il n'y avait pas de mots, juste

une émotion gonflant en elle et la laissant muette.

— Qu'est-ce que vous me demandez, Foye ?

Il inspira profondément et posa une main sur son épaule.

— Si seulement je le savais.

Ils restèrent immobiles. Dans l'expectative. Il prit son

visage entre ses mains et l'embrassa de nouveau. Plus

longuement cette fois. Avec beaucoup plus d'assurance.

Assez pour qu'elle chancelle vers lui et lui passe un bras

autour du cou. La mallette à dessin vint se presser contre

lui et, après un moment, il la lui prit des mains et la posa

par terre.

— Sabine, s'il vous plaît, si je peux être suffisamment

hardi pour vous appeler par votre prénom. Permettez-moi

d'être sincère.

Elle fit un signe d'assentiment. Ils n'étaient plus qu'à

quelques centimètres l'un de l'autre. Son doigt frôla son

cou, glissa plus bas vers sa poitrine.

— Très bien, alors. Son sourire la fit fondre.

— Peut-être, fit-il après un moment, que je ne souhaite pas

m'exprimer.

— Alors qu'allons-nous faire ?

— Ceci.

Il écarta la mèche de cheveux qui s'était échappée de ses

épingles et traça une ligne depuis son oreille jusqu'à sa

nuque. Il était tellement près d'elle que le manteau léger et

les jupes de la jeune femme s'étaient enroulés autour de

ses jambes. Il se pencha sur elle et son souffle réchauffa la

peau de Sabine. Il l'embrassa, juste sous l'oreille.

— Dites-moi ce que vous voulez de moi, murmura-t-il.

Elle voulait cela. Elle voulait qu'il l'embrasse encore et

encore.

— Foye, je vous veux, Foye.

— Même si je suis un vieillard comparé à vous ?

— Arrêtez.

— Je suis à vous alors, Sabine.

Il se recula lentement. Elle pleurait en silence, les larmes

inondaient ses joues.

— Sabine.

Il scruta son visage pour chercher à comprendre.

— Mon Dieu, pourquoi ces larmes ?

— Je ne peux pas abandonner Godard.

Son cœur se brisa tant elle voulait être avec lui. Elle

murmura alors que son cœur éclatait.

— Je ne l'abandonnerai pas, je ne le peux pas.

— Chut, fit-il. Je ne vous ai pas demandé une telle chose.

— Quoi, alors ? fit-elle en pleurant. Rien ? Tout cela entre

nous et vous ne voulez rien ?

Il se pencha et l'embrassa. Sabine se cramponna à lui au

cas où cette étreinte serait la dernière. Entre ses cuisses,

une chaleur sourde s'amplifia. Il ne fut pas aussi doux cette

fois-ci. Quand il s'arrêta, elle le tint serré contre elle.

— Je vous attendrai, Sabine. Ne le savez-vous donc pas ?

Aussi longtemps qu'il le faudra.