L'Indiscretion
Chapitre 33 · Londres, Angleterre, 14 décembre 1811
L'étude de M. George Brook, notaire. M. Brook se trouve déconcerté pour la première fois de sa vie. Ce qui est compréhensible.
Il était incroyablement assommant, découvrit Foye, de
revenir chez soi dans la peau d'un homme tenu pour mort.
Mais une fois qu'il se fut présenté devant son notaire, le
processus de résurrection commença. La situation n'avait
pas dégénéré au point d'être catastrophique, Dieu merci. Il
n'était mort que depuis quelques semaines après tout et M.
Brook, béni soit-il, s'occupait activement de ses affaires
comme s'il comptait bel et bien sur son retour miraculeux
parmi les vivants, préservant ainsi sa fortune pour les
générations futures. Dans ce sens, ils étaient tous les deux
heureux de ce dénouement. Mais il restait encore plusieurs
questions épineuses à régler.
Le Hecla avait sombré en effet. Mais il ne se trouvait pas à
son bord. Son nom figurait sur la liste des passagers, mais
Hugh Eglender l'avait intercepté alors qu'il partait pour
l'embarcadère et il avait raté le départ. La mer déchaînée
ne lui avait permis de prendre un bateau que deux
semaines plus tard.
Foye s'adossa, les jambes croisées, une tasse de thé à la
main. Il fit tourner le breuvage dont il ne restait qu'un fond
et observa les feuilles de thé s'agglutiner. Il avait une
terrible envie de renverser la tasse et de lire son avenir.
Mais il avait besoin de l'expertise de Sabine pour cela.
Brook croisa les mains sur son buvard et lui lança un
regard sombre.
— Puis-je vous dire, monsieur, que vous êtes le bienvenu
parmi les vivants.
— Merci.
Il ne sourit pas.
— Cela fait du bien d'être en vie. Mon épouse vous a-t-elle
contacté ? fit-il en se penchant.
— Oui, elle l'a fait.
— Dieu merci. Nous devions nous retrouver à Oxford,
mais sa maison a été louée à de parfaits étrangers et
l'avocat ne savait pas où elle était partie.
Foye le savait heureusement et Brook lui confirma.
— Elle se trouve pour l'heure à Maralee House.
Le notaire s éclaircit la gorge.
— Vous savez peut-être aussi qu'elle était présumée morte.
— Oui. Je savais avant de quitter la Turquie qu'un avis de
décès était parti.
— Je travaille à ce que ses biens et son héritage lui soient
retournés. Étant donné sa condition, votre titre et vos biens
sont bloqués pour l'instant. Maintenant, il est évident que
tout est différent, puisque vous n'êtes pas mort.
— Sa condition, s'exclama Foye en se redressant. Elle
attend un enfant ?
— Assurément, monsieur.
— Mon Dieu. Je ne savais pas. Enfin, je soupçonnais
qu'elle ait pu concevoir, mais... Mon testament doit être
changé. Sur-le-champ.
— Entendu.
— Qu'avez-vous besoin de savoir ? Elle doit avoir sa
propre rente et un douaire conséquent si je devais décéder
avant elle. Paiement garanti. Investissez les fonds, Brook.
Si quelque chose devait m'arriver, je ne veux pas qu'elle
souffre financièrement.
— Ce sera fait comme vous le souhaitez, monsieur.
Brook prit une plume et une feuille de papier.
— Si vous revenez plus tard dans l'après-midi, monsieur,
j'aurai tous les documents prêts et vous pourrez les signer.
— À quelle heure ?
— Seize heures ?
— Quinze heures.
Foye se leva et se dirigea vers la porte.
— Elle me croit mort, Brook, ajouta-t-il.
— Quinze heures, monsieur.
Foye revint à 15 heures précises, signa son nouveau
testament et, vingt minutes plus tard, il était en route pour
Cornwall. Il avait devant lui sept jours de route au moins
avant d'atteindre St. Ives, le bourg le plus proche de
Maralee House. Sept jours avant de pouvoir retrouver
Sabine. Il ne ménagea pas son équipage ni les chevaux, roulant dix heures par jour, sur des routes que l'hiver
rendait difficiles, dormant dans la voiture plutôt que dans
des auberges. Il dirigea les chevaux plus d'une fois, prenant
la place du cocher.
Six jours plus tard, il atteignait les deux piliers sur la route
de Maralee House qui indiquaient que sa demeure se
trouvait à quelques centaines de mètres. Il sauta sur un
cheval pour arriver le plus vite possible. Devant la demeure
avec sa vue sur la baie, Foye sauta presque de la selle. Un
palefrenier accourut.
L'homme écarquilla les yeux en voyant Foye. Son visage se
fendit d'un large sourire.
— C'est le maître ! s'écria-t-il. Le maître est là !
Foye n'attendit pas. Il monta la volée de marches et ce n'est
que lorsqu'il eut ouvert la porte qu'il pensa à se demander
comment il devait se présenter à une femme qui le croyait
mort.
— Sabine ? hurla-t-il.
Son majordome surgit, se demandant qui pouvait crier de
la sorte et s'arrêta, saisi de stupeur.
— Monsieur, c'est vous ?
— Oui, c'est bien moi.
— Vous ne vous êtes pas noyé alors ?
— Sabine ? cria-t-il de nouveau en entendant une porte
s'ouvrir au premier étage.
D'autres serviteurs apparaissaient. Foye se précipita vers
l'escalier et monta les marches quatre à quatre. Quand il
arriva en haut, il s'arrêta net, parce que ce n'était pas Sabine qui l'attendait. Et il n'aurait pas pu être plus
abasourdi, étourdi même, s'il avait reçu un coup de
marteau sur la tête : le comte de Crosshaven.
— Qu'est-ce que tu fais à Maralee, nom de Dieu ?
— Sapristi, Foye.
Il fit un petit pas.
— Nous pensions que tu avais péri. Nous ?
Un sourire illumina le beau visage de Crosshaven. Il
s'avança et enveloppa Foye dans ses bras pour lui faire une
accolade qui le souleva de terre. Cross le lâcha et lui tapota
l'épaule.
— Qu'est-ce qui s'est passé, vieille branche ?
Foye saisit le poignet de Cross et le serra.
— Qu'est-ce que tu fais ici, Cross ?
Une colère noire le saisit. Toutes les pensées défaitistes
qu'il avait pu avoir déferlèrent et la haine le submergea.
Sabine l'avait quitté. Avait cessé de l'aimer. Mon Dieu. La
femme qu'il aimait par-dessus tout, plus que tout, l'avait
quitté.
— Où est ma femme, bordel ?
— Foye, fit Cross.
Il recula d'un pas, les mains levées.
— Ce n'est pas ce que tu crois, Foye, absolument pas. Et
lady Foye n'est pas ici.
— Sors.
— Je ne voulais pas...
Il attrapa Crosshaven par ses revers et le souleva. Une rage
froide investit chaque parcelle de son être.
— Tu ne voulais pas. Maudit sois-tu, tu ne voulais pas.
Il voulait étrangler cette ordure. Il était plus que tenté de le
jeter dans l'escalier la tête la première.
— Ce qui s'est passé à cause de ton vil mensonge ce soir-là
me soulève le cœur et je ne te le pardonnerai jamais, même
si saint Pierre lui-même refuse de me laisser entrer au
paradis.
— Je ne me le pardonnerai jamais, non plus, dit Cross.
— Alors, pourquoi es-tu ici ? Pourquoi es-tu dans ma maison
?
— Rosaline, fit-il et il eut l'impudence de prendre un ton et
un air courroucés. Ses parents vivent non loin de St. Ives.
Tu le sais, Foye. Mieux que quiconque.
Crosshaven recula d'un pas.
— Nous rendions visite à ses parents quand nous avons
appris la nouvelle de ta mort, et qu'il y avait une lady Foye.
— Tu es venu avec Rosaline ?
— Non. Elles ne s'entendent pas, ton épouse et Rosaline.
— Mais vous deux, si.
Cross rougit.
— Fumier !
— Si tu veux tout savoir, Foye, elle ne m'apprécie guère
non plus. Je la comprends. Mais le père de Rosaline a
insisté pour que nous venions. Aujourd'hui, par un hasard
malheureux.
Crosshaven pencha la tête en direction de la porte ouverte
du salon.
— Il n'est pas bien, Foye, mais il a campé sur ses positions
et, comme j'étais là et que je suis vaillant, je l'ai amené. Le
père de Rosaline t'admire toujours, Foye. L'annonce de ta
mort l'a beaucoup affecté. Nous sommes ici et nous
attendons ton épouse, pour qu'un homme qui ne t'a jamais
causé le moindre préjudice puisse lui dire à quel point il est
désolé que tu ne sois plus.
Foye le toisa.
— Elle ne sait même pas que nous sommes là, Foye, pour
l'amour du ciel.
Il attrapa le marquis par le bras.
— Écoute-moi, elle est sortie. Elle n'est pas dans la maison
et elle ne sait pas, je te le répète, que je suis là.
Foye ne savait pas où poser les yeux, quoi faire, quoi
ressentir. Il était encore agité.
— Cross ? appela une voix ténue, en provenance du salon.
— Viens dire au vieil homme que tu es vivant, Foye. S'il te
plaît ? Pas pour moi. Pour lui.
Foye inspira profondément et entra dans le salon pour
saluer le père de Rosaline.
Il était plus frêle que dans le souvenir de Foye. Trop
maigre, presque chauve. Mais il saisit la main du vieil
homme et lui raconta son histoire et il pouvait à peine se
concentrer tant il pensait à Sabine.
Cross eut la décence de ne pas prendre part à la
conversation. Il resta coi, n'intervenant que pour rappeler
un nom à son beau-père ou un événement qu'il avait oublié,
ou encore pour le corriger avec douceur quand il devint évident que l'esprit du vieil homme s'était égaré et qu'il
avait soudain pris Foye pour feu son père.
Foye n'arrivait pas à se concentrer, mais il sut exactement à
quel moment Sabine entra dans la pièce.