L'Indiscretion

Carolyn Jewel · Chapitre 6 sur 21

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L'Indiscretion

Chapitre 15 · — Plus ici ?

 

Foye n'avait aucune raison de penser que le pacha mentait,

et pourtant il en était convaincu. Toutes les rumeurs qui

couraient à propos du personnage lui revinrent en mémoire

: il avait retenu des gens et demandé des rançons, il

vendait des femmes. Et son obsession pour Sabine que tous

avaient notée. Les cadeaux extravagants qu'il lui avait faits

n'étaient pas des racontars.

— Pardonnez-moi, je ne suis pas sûr de bien vous

comprendre lorsque vous déclarez que Mlle Godard n'est

pas ici.

Le pacha pencha la tête en souriant.

— Permettez-moi de formuler cela autrement, marquis.

Bien entendu que Mlle Godard est ici, mais elle est partie

se promener dans l'un de mes vergers, fit-il avec un geste

ample de la main pour désigner le palais. Oh, pas seule, je

vous rassure. Elle est accompagnée par les serviteurs que

j'ai mis à son service pendant son séjour ici. Vous constatez

que je veille à son confort. Mes serviteurs ont l'ordre de

l'informer de votre arrivée dès qu'elle reviendra.

— Ne pouvez-vous pas envoyer quelqu'un la chercher ? Il

parla d'un ton détaché qui était loin de refléter le tumulte

de son esprit.

— Mais bien sûr ! s'exclama le pacha en souriant. Je l'ai

déjà fait. Elle sera là d'un moment à l'autre.

Un serviteur entra pour remplir le bol du narghilé de

charbon et chauffer le tabac. Le pacha indiqua les mets

disposés autour d'eux.

— En attendant, je vous en prie, monsieur, restaurez-vous.

— Je suis sûr que vous ne verrez aucun inconvénient à ce

que je prenne des dispositions pour que les affaires des

Godard soient emballées et transportées hors du palais. Je

ne veux vous occasionner aucun souci et, naturellement,

mes serviteurs s'occuperont de tout.

Asif, pensa Foye. Il fallait qu'il trouve Asif. Le serviteur de

Godard saurait ce qui s'était passé.

— Je souhaite que nous partions demain à l'aube.

— Si vite ? Mais vous venez d'arriver.

Le pacha caressa sa barbe.

— Vous êtes toujours tellement pressés, vous les Anglais.

Laissez-moi vous recevoir comme il se doit avant votre

départ.

— Nazim Pasha, je suis persuadé que vous comprenez que

le décès de l'oncle de Mlle Godard implique des formalités

dont il faut s'acquitter. Le consulat doit être prévenu. Plus

vite Mlle Godard et moi serons à Alep, mieux ce sera.

— Tout sera fait dans les temps.

Le pacha frappa de nouveau dans ses mains et un autre

serviteur arriva pour recevoir des instructions. Il partit lui

aussi à la hâte. Foye mourait d'envie de lui emboîter le pas.

Il aurait parié que le serviteur avait disparu et ne faisait rien du tout, si ce n'était attendre. Il voyait de la duplicité

partout ! Il était tout à fait possible que Sabine soit

réellement occupée au moment présent.

Il bouillait. Il avait beau se répéter qu'il n'y avait rien

d'alarmant en soi que Sabine ne soit pas présente dans

l'instant, il restait convaincu que chaque moment qui

passait augmentait la probabilité qu'elle soit à jamais

perdue pour lui. Le maudit verger, s'il y en avait même un,

ne pouvait pas être éloigné du palais au point qu'elle se

trouve à des heures de la demeure.

De la même manière qu'il ne croyait pas que Sabine soit en

train de se promener dans un verger, il ne croyait pas que

le pacha avait demandé à son personnel de veiller au

rassemblement des affaires des Godard en vue de leur

transport. Le serviteur revint et il y eut un nouvel échange

rapide entre le pacha et lui.

Foye, de son côté, fit signe à Nabil de le rejoindre, et lui dit

à mi-voix.

— Peux-tu traduire ce qu'ils disent ?

— Ils parlent de Mlle Godard, répliqua-t-il d'un air inquiet.

— Et?

Le garçon avait l'air apeuré et n'avait pas besoin d'être

averti de ne pas parler fort. Il était fort possible que leurs

vies dépendent de leur attitude et donc de leur aptitude à

prétendre croire aux excuses fallacieuses du pacha.

— Nazim Pasha a demandé à son serviteur que des gardes

soient postés à la porte de Mlle Godard.

— Je veux que tu trouves un homme, un autochtone, qui se

trouvait au service de sir Henry Godard. Il s'appelle Asif.

Trouve-le et dis-lui que je suis ici. Essaie de découvrir ce

qui s'est passé. Puis va trouver Barton et explique-lui que

nous allons partir demain matin à l'aube avec les affaires

des Godard.

Nabil s'inclina et sortit d'un pas rapide.

— Mlle Godard est-elle rentrée de sa promenade ? s'enquit

Foye une fois que le serviteur se fut rassis.

— Oui, marquis, elle est rentrée. Mais elle dort. Je suis très

soucieux, naturellement. Mon médecin guette les signes de

la maladie qui a emporté son oncle et s'occupe d'elle. Il ne

faut pas la déranger. Soyez patient.

Il tira sur son narghilé.

— Nous avons le temps. Il faut nous assurer que sa santé

n'est pas menacée.

— Lui a-t-on dit que j'étais là ?

Le pacha leva les mains.

— Cela, je ne le sais pas. Vous voulez que le monde bouge

trop vite, vous les Anglais.

Il secoua la tête.

— Ce soir, marquis. Vous la verrez certainement ce soir.

Entretemps, je vous en prie, distrayez-vous. Il y a beaucoup

à voir à Kilis.

— Avec votre respect, Mlle Godard est une citoyenne

anglaise et elle a besoin de l'assistance de ses

compatriotes. Elle est seule, sans son oncle. Il y a mille détails à régler. Elle est peut être réveillée et informée de

ma présence et de ma volonté de l'aider.

— Je me demande, fit le pacha prélassé sur son divan tandis

qu'un serviteur, un esclave sans doute, l'éventait lentement,

pourquoi vous êtes ici et non le consul. J'ai rencontré M.

John Barker. Nous avons dîné plusieurs fois ensemble. C'est

un homme tout à fait aimable et compétent.

— Sans le moindre doute, répliqua Foye.

— Comment tout peut-il être organisé sans son autorité ?

Vous vous rendez certainement compte que vous n'êtes pas

en Angleterre. Il y a des lois ici aussi, marquis, il ne faut

pas l'oublier. Il convient de respecter les coutumes.

Foye pencha la tête.

— Il existe certainement des moyens de vous dédommager

pour tout ce que vous avez dû faire au nom de vos hôtes

britanniques ?

— Je pense, reprit le pacha d'un air faussement pensif, qu'il

ne serait ni juste, ni convenable que je laisse quelqu'un

d'autre que le consul lui-même veiller au bien-être de Mlle

Godard. J'ai cru comprendre que maintenant que son oncle

est mort, elle n'a pas d'autres membres de sa famille

présents en Turquie pour représenter ses intérêts.

— C'est vrai, pacha.

— Comment puis-je vous la confier alors que vous n'êtes

pas un oncle, un frère ou même un parent susceptible de la

protéger comme doit l'être une femme en ces temps

dangereux ?

Il reprit d'un ton plaintif.

— Ce n'est pas ainsi que les choses se font ici. Ce n'est pas

dans nos coutumes de confier une femme à un homme qui

n'est pas un proche. N'a-t-elle pas de famille qui puisse

venir la chercher ?

— Je suis sûr que le consul peut aider à clarifier son statut,

pacha.

— Sans aucun doute.

Le pacha exhala des volutes de fumée.

— Ces choses prennent du temps. Beaucoup de temps.

Foye savait ce que le pacha avait l'intention de faire.

D'abord, il serait prié de payer un pot-de-vin et le montant

serait tel qu'il était sûr de ne pas l'avoir avec lui. Il faudrait

donc qu'il retourne à Alep pour chercher de l'argent et

convaincre le consul de traiter avec le pacha. Nazim Pasha

refuserait ensuite la rançon, puisqu'il s'agissait bien de

cela, exigerait une somme encore plus élevée ou

comploterait pour que Foye soit dévalisé lorsqu'il

reviendrait à Kilis. Et qu'arriverait-il à Sabine ?

La peur le glaça. Les pires scénarios lui passèrent par la

tête. Le pacha la mettrait dans son harem ou la vendrait.

On disait que les Turcs appréciaient d'avoir des

Européennes dans leurs harems. Ne murmurait-on pas que

la propre mère du sultan avait été française ? Pas une

simple rumeur, hélas. Au XIXe siècle, les anciennes

coutumes perduraient.

— Certainement, dit tranquillement Foye, comme s'ils

discutaient de la chose la plus naturelle du monde, j'insiste pour que vous soyez dédommagé pour tous ces

désagréments, Nazim Pasha.

Tandis qu'il attendait une réponse, le pacha reprit son

narghilé et un nuage de fumée qui embaumait la

bergamote flotta dans la pièce. Il afficha un large sourire.

— Un dédommagement serait très généreux de votre part.

Mon cher ami, M. Julius Ghyoot, a été mon invité ici

pendant six mois.

Foye connaissait malheureusement l'histoire. Les

mésaventures de Ghyoot aux mains de Nazim Pasha étaient

devenues légendaires dans le corps diplomatique résidant à

Büyükdere.

— Il vous dira lui-même que l'on s'est occupé de lui

pendant tout ce temps.

— À grands frais pour vous.

— Précisément.

Il eut un large sourire.

— Vous comprenez vite. C'est ce que j'aime tant avec vous,

les Anglais. Mais je me pose des questions. Dans six mois,

pour sûr, un peu plus longtemps peut-être, un membre de

sa famille viendra la chercher. Et ce développement

possible résoudrait nos deux difficultés : les frais

occasionnés par son séjour ici et la complication de la

remettre à un homme qui ne fait pas partie de sa famille.

— J'ai cinq chevaux magnifiques avec moi, fit le marquis.

Vous pouvez choisir ceux que vous voulez.

— Cinq, c'est tout ? s'esclaffa Nazim Pasha. J'en ai une

dizaine dans mon écurie. Accordez-vous donc si peu de valeur à Mlle Godard, marquis ? Cinq mille chevaux arabes

seraient un prix bien modeste à payer pour une telle

femme.

Il toucha la bague qu'il portait à l'index, la tournant et la

retournant.

— C'est une... perle qui n'a pas de prix, ne trouvez-vous

pas ?

— Qui n'est pas sans prix, répliqua Foye.

— C'est vrai, approuva le pacha en riant. Vous voyez que je

suis un homme raisonnable. Il y a, en effet, un prix pour

tout.

— La question à régler entre nous, reprit Foye, est « est-ce

que j'accepterai de vous payer pour que vous me remettiez

Mlle Godard ? ».

Le sourire du pacha lui donna l'impression qu'une pointe

glacée lui transperçait le cœur.

— Il y a aussi la question du sultan.

— Le sultan ?

Nazim Pasha s'enfonça un peu plus dans son divan.

— Il serait content, je pense, que je la lui envoie. Un

cadeau pour lui montrer la profonde estime que j'ai pour

lui.

Foye contempla son café jusqu'à ce qu'il soit sûr que son

visage ne trahirait pas ses émotions. Tout dépendait du

sang-froid qu'il serait en mesure d'afficher.

— Je vous garantis que le gouvernement anglais

n'approuverait guère une telle action.

— Je suis pourtant enclin à le faire.

Il tendit une main, la paume tournée vers le haut.

— J'ai parlé de coutumes. C'est une coutume chez nous,

marquis. Je suis libre d'offrir une femme de mon harem. Ou

de vendre n'importe quelle concubine.

— Bien sûr, mais Mlle Godard ne fait pas partie de votre

harem. Elle est citoyenne anglaise.

— Un détail, marquis, un détail.

Nazim Pasha se caressa lentement la barbe.

— Cela n'a aucune importance à mes yeux, et de toute

façon, c'est facile à rectifier.

Mais Foye avait au moins appris quelque chose de l'art du

marchandage en observant Sabine.

— Si cinq chevaux ne vous intéressent pas, alors cent

livres peut-être ?

— Cent livres ?

Le Pasha éclata de rire en se tenant le ventre.

— Vous m'insultez. Cent livres. Cinq mille livres seraient

une misère pour ce à quoi vous me demandez de renoncer.

Une femme comme elle ?

— Nous sommes en période de guerre, pacha. Je ne crois

pas pouvoir me procurer une somme aussi importante en

espèces. Je pourrais peut-être réunir deux cents livres.

— J'ai beaucoup de frais, marquis, et vous appartenez à

l'aristocratie dans votre pays. Cinq mille livres sont-elles

au-delà de ce que vous pouvez réunir ?

Leurs négociations se prolongèrent pendant l'heure qui

suivit, ponctuées par la dégustation de café et l'utilisation

presque constante du narghilé. Ils finirent par s'entendre sur la somme de neuf cent cinquante livres. Une somme

astronomique que Foye accepta de fournir en espèces et en

pièces ou pierres précieuses qu'il serait en mesure de

réunir à Alep ou à Constantinople.

Il retourna dans sa chambre avant 23 heures, après avoir

poliment décliné l'offre du pacha qui lui proposait la

compagnie d'une de ses danseuses. Il passa une heure avec

Barton et Nabil et leur résuma les modalités du marché

conclu avec le pacha, laissant de nombreux détails de côté,

et ce qu'il avait l'intention de faire. Foye n'avait confiance

en personne. Il avait à peine confiance en Barton qui était

anglais. Il leur donna des instructions à chacun et une fois

qu'il les eut envoyés s'occuper de faire ce qu'il leur avait

demandé, il n'eut plus qu'à attendre.

Quand Nabil revint, Foye réunit ce dont il avait besoin et

quitta sa chambre.

Dans la cour, Foye se tint immobile, une sacoche légère,

mais bourrée à craquer sur l'épaule. Le mur était mitoyen

avec l'aile dans laquelle logeaient les Godard. Il écouta les

bruits du palais. Une conversation. Le bruissement des

oiseaux nocturnes. La légère odeur de fumée dans l'air.

Rien d'anormal ou d'inquiétant. Bien, le moment était venu

d'agir.

Il ajusta la sacoche de sorte qu'elle soit calée contre son

dos. Avec sa taille et sa force, il n'eut aucun mal à se hisser

et à entrer par une fenêtre ouverte. Il avait été prêt à en

casser une s'il avait fallu. Son cœur s'emballa quand il entendit le bruit que fit la fenêtre lorsqu'il la poussa. Il

atterrit durement sur le sol.

Il resta tapi jusqu'à ce qu'il soit certain que les gardes dont

lui avait parlé Nabil n'avaient rien entendu. Il sortit ensuite

une petite lampe de la sacoche et ce qu'il fallait pour

l'allumer. La lueur falote lui permit de distinguer les malles

des Godard empilées au centre de la pièce, prêtes à être

transportées jusqu'à Alep dans quelques heures. Au moins

le pacha n'avait pas semblé préoccupé d'empêcher leur

transport.

Devant la porte qui reliait la chambre de sir Henry à celle

de Sabine, il marqua une pause et tenta de calmer le

martèlement de son cœur. Son sort lui importait peu. Si

cette nuit devait marquer la fin de la lignée Marrack, eh

bien, au moins elle finirait honorablement. Mais toute

erreur ou malchance condamnerait Sabine au sort que le

pacha lui réservait. Rien de très agréable, que ce soit un

confinement, une incarcération de fait, dans le harem de

Nazim Pasha ou dans le Sérail à Constantinople.

Si on l'entendait et s'il n'était pas abattu immédiatement, il

n'était pas certain d'être en mesure de terrasser les deux

gardes postés devant la porte. Physiquement parlant, si,

bien entendu il pouvait éliminer les deux hommes s'il le

fallait. Mais qu'il soit en mesure de le faire sans alerter

d'autres hommes de main du pacha était une question à

laquelle il préférait ne pas devoir répondre. Le fait était

qu'il était prêt à mourir ou à tuer pour Sabine. Dans un cas comme dans l'autre, il se présenterait aux portes du

paradis en étant certain d'avoir agi avec honneur.

Il masqua la lueur de la lampe de sa main et ouvrit la porte

de la chambre de Sabine. La coutume était de dormir sur

des matelas posés sur le sol la nuit et qu'on rangeait le jour.

Il put distinguer sa silhouette endormie. Son matelas avait

été placé à côté des armoires en bois travaillé dans

lesquelles la literie était rangée pendant la journée. Il se

déplaça aussi silencieusement qu'il le put. Des tapis épais

recouvraient le sol de marbre et étouffaient le bruit de ses

chaussures. Il s'arrêta à quelques mètres d'elle. Elle

dormait profondément.

Elle était recouverte d'une courtepointe fine en soie brodée

d'or. Un pied nu était découvert ainsi qu'un de ses bras

minces et pâles. Il avait l'impression d'être un vil séducteur

qui, ayant obtenu la clef de la chambre à coucher d'une

innocente, s'est introduit subrepticement afin de la

violenter. Il savait que la réveiller allait certainement

l'effrayer et il ne pouvait pas se permettre qu'elle fasse le

moindre bruit susceptible d'alerter les gardes.

Elle se tourna dans son sommeil et lui fit face. Ses cheveux

d'or brillaient à la lueur de sa lampe.

Elle avait l'air tellement jeune et innocente.

Et il était là, aussi décidé à la séduire que le pacha l'était

lui-même. Avec quelques différences tout de même.

Chapitre 16

 

 

 

1er juillet 1811

Trois heures et quart du matin. Le palais de Nazim Pasha à Kilis en Turquie. Une chambre dans laquelle Sabine Godard est confinée depuis la mort de son oncle. Elle n'avait, de fait, pas quitté la chambre depuis son décès. Elle savait qu'il y avait désormais des gardes armés postés devant sa porte. Elle avait également conscience du fait que l'étranglement était la méthode de choix pour se débarrasser des femmes encombrantes, ce qui la laissait penser qu'ils n'étaient pas là pour l'assassiner.

 

Sabine était étendue sur son matelas, incapable de dormir.

Son corps et son cœur étaient lourds de chagrin et

d'incrédulité. Elle n'avait pas beaucoup dormi depuis la

mort de Godard et quand elle avait réussi à fermer les

yeux, elle n'avait cessé de se réveiller en larmes ou prise

dans l’étau de la peur. Elle avait essayé deux fois déjà de

quitter le palais, mais chaque fois ses instructions avaient

été annulées ou tout simplement ignorées. Nazim Pasha

avait l'habitude charmeuse et enrageante de convenir qu'il

fallait qu'elle rentre en Angleterre, mais rien ne se passait

en vue de ce départ. Ses promesses concernaient toujours

le lendemain. Lendemain qui n'arrivait jamais.

Elle savait depuis des jours que Foye avait vu juste.

L'intérêt de Nazim Pasha à son égard était personnel.

Sexuel. Dès le début de leur séjour à Kilis, il lui avait fait

des avances qu'elle avait prudemment et habilement

prétendu ne pas saisir. Le Pasha avait l'intention d'en faire

sa maîtresse. L'idée même l'horrifiait.

Elle ne pouvait pas s'empêcher de penser au sort d'Aimée

du Bue de Rivéry, une cousine de la future impératrice

Joséphine. On disait qu'elle s'était retrouvée dans le Sérail,

peu après 1788, quand le bateau à bord duquel elle

voyageait, avait été attaqué par des pirates. Il n'était pas

exclu que Sabine partage le même sort. Le pacha lui-même

avait un harem. Elle était passée plusieurs fois devant l'aile

où étaient cloîtrées les femmes et une fois, une fois

seulement, on la lui avait fait visiter.

Elles vivaient plutôt bien si le fait d'être confinées dans une

aile du palais ne leur posait pas problème. Les épouses du

pacha bénéficiaient de davantage de liberté, mais ses

concubines n'avaient pas cette chance. Elle avait

terriblement peur de finir comme l'une d'elles.

Toutes ces pensées peu agréables se bousculaient dans sa

tête quand elle entendit grincer la porte qui séparait sa

chambre de celle de Godard. Cette pièce était vide

désormais et la porte n'était jamais ouverte. Sabine ne

bougea pas et pria pour avoir mal entendu. Le pas d'un

serviteur passant devant sa porte certainement. Rien de

plus.

Non, quelqu'un était là. Les pas feutrés sur le tapis

n'étaient pas le fruit de son imagination, pas plus que la

lueur tremblotante d'une lampe. Un sentiment de terreur

glissa le long de son échine. C'était impossible. Non. Elle

n'allait pas subir un tel outrage. Et pourtant, quelqu'un

était dans sa chambre et s'avançait en faisant le moins de

bruit possible. Elle désirait de toutes ses forces pouvoir se

couvrir la tête de sa courtepointe dans l'espoir que

l'individu se rendrait compte de sa méprise et la laisserait

tranquille.

Elle se força à rester parfaitement immobile et à respirer

de manière régulière tout en essayant de réfléchir. Le choix

de ne rien faire qui continuait à être le plus tentant, était

impensable et illogique. La personne faisait très peu de

bruit et se déplaçait furtivement. Elle força ses membres à

se détendre comme elle se tournait pour faire face à la

porte et glisser une main sous la courtepointe. Elle saisit le

pistolet qu'elle avait toujours avec elle depuis la mort de

Godard. Elle serra la main autour de la crosse de l'arme et

pria pour ne pas trembler au moment où elle devrait tirer.

Personne, pas même le pacha, n'allait la kidnapper sans

apprendre qu'elle ne se laisserait pas faire.

L'intrus s'arrêta. Elle le regarda entre ses cils. Si elle devait

tirer sur un homme, elle avait l'intention de voir à quoi il

ressemblait. Beaucoup trop grand et trop mince pour être

Nazim Pasha.

Avait-il envoyé quelqu'un pour l'étrangler en fin de compte

?

Elle chercha la sécurité sur son petit pistolet. Mon Dieu,

l'homme était un géant ; aussi grand que Foye. Le cœur

battant, elle enregistra l'invraisemblable : d'après ce

qu'elle arrivait à voir, l'intrus portait des vêtements

occidentaux.

Foye n'était pas là. Il n'y avait aucune raison qu'il puisse

l'être. Ils s'étaient fait leurs adieux à Büyükdere. Il devait

être à des centaines et des centaines de kilomètres, à

Palmyre ou Damas, voire plus au sud encore, et peut-être

même déjà en route pour l'Angleterre, pour la ravissante

ville de St. Ives.

Elle s'arma de courage. Elle n'accepterait pas passivement

ce que le pacha avait l'intention de faire. Elle se mit sur le

dos, le cœur battant, et leva le pistolet. Elle le pointa vers

le cœur de l'homme quand il s'agenouilla à côté de sa

couche.

— Allez-vous-en, fit-elle en arabe. Ou je vous abats comme

un chien.

Elle pouvait voir que son assaillant était anglais.

Avant de pouvoir réagir, elle se retrouva clouée au matelas

par un corps puissant et masculin. Il lui saisit le poignet en

exerçant une prise douloureuse afin dé l'empêcher de tirer,

et lui couvrit la bouche de sa paume nue.

Il la bloquait. Elle ne pouvait rien faire, elle n'avait pas la

force physique de se dégager. Elle se sentit envahie par la

panique et s'arc-bouta pour tenter de se libérer. Elle serra

les doigts autour du pistolet. Si elle en avait la possibilité,

elle le tuerait avant qu'il puisse la toucher.

Il posa sa bouche contre son oreille et murmura d'une voix

basse et anxieuse :

— Sabine, c'est Foye.

Anglais. Il lui parlait en anglais. Il resserra sa prise.

— Ne bougez pas ou bien tout est perdu.

Elle se calma instantanément, même si elle pensait rêver.

Foye, ou l'individu, ne retira pas sa main de sa bouche et ne

se souleva pas, la gardant clouée sur le matelas. Chaque

bouffée d'air qu'elle arrivait à prendre la rapprochait de lui.

Il se souleva suffisamment pour qu'elle puisse discerner ses

traits à la lueur de la minuscule lampe.

Elle retint son souffle. Elle reconnut le visage, le nez

busqué et les yeux clairs. Elle ne comprenait pas comment

ni pourquoi il était là, mais il l'était. L'émotion l'étrangla.

Elle voulait pleurer de soulagement, sans parvenir à

émettre le moindre son.

De la même voix à peine audible, il lui dit :

— Faites un signe de tête si vous comprenez que je suis

Foye et que je ne suis pas là pour vous faire du mal.

Elle obtempéra et il retira doucement sa main, prêt à

étouffer un cri s'il l'avait mal comprise.

— Je présume, continua-t-il, que vous n'avez plus

l'intention de me tirer dessus.

Quand elle secoua la tête, ses lèvres effleurèrent sa paume.

Il enleva sa main.

— Ni que vous soyez opposée à quitter cet endroit, ajouta-

t-il.

— Je ne le suis pas, murmura-t-elle.

Foye avait les yeux rivés sur elle. Il ne semblait pas avoir

conscience du fait qu'il était toujours allongé sur elle. En

dépit de tout, à partir du moment où elle avait reconnu

Foye, sa panique s'était envolée.

— Excellent.

— Est-ce vraiment vous ? Foye ?

— Oui.

Il posa un doigt sur ses lèvres, puis se contorsionna afin

d'atteindre quelque chose qu'il avait laissé tomber à côté

d'eux. Une sacoche usée. Il ne lâcha pas son poignet avant

de lui avoir pris le pistolet. Il enclencha le verrou de

sécurité et glissa l'arme dans la poche de sa redingote. Il

sortit une espèce de ballot qui contenait certainement des

vêtements. Il poursuivit d'une voix tellement basse qu'elle

dut tendre l'oreille pour saisir ce qu'il disait.

— Enfilez cela.

Elle inspira et écarta la courtepointe. Son corps lui

semblait trop léger et son cœur palpitait à l'instar d'une

hirondelle affolée. Sa chemise de nuit en coton épais la

dissimulait du haut du cou jusqu'aux chevilles. Elle ne

risquait pas de dévoiler ce que la décence lui intimait de

cacher. Foye la regarda ouvrir le paquet et sortir des

chaussures. Elle étala les différents articles sur le matelas.

— Des vêtements d'homme ?

— Il faut que vous passiez pour un autochtone.

Il restait près d'elle, la bouche presque contre son oreille.

— Pour que l'illusion fonctionne, ne portez rien d'autre

que ces vêtements. Rien d'occidental. Rien de féminin. Ces vêtements, rien d'autre, c'est clair ? Dépêchez-vous,

Sabine. Nous avons peu de temps.

Elle considéra la tenue qui ne lui était pas familière. Elle

avait vu beaucoup d'hommes habillés de cette manière,

mais cela ne voulait pas dire qu'elle savait comment les

enfiler. Elle ne pouvait que deviner l'ordre dans lequel

endosser les différents articles.

Si elle devait sortir du palais habillée en garçon, il fallait

qu'elle crée l'illusion. Et elle allait donc avoir besoin de

l'aide de Foye. Elle sentit sa gorge se dessécher, mais elle

fit un petit signe de tête à Foye et se leva.

— Le shirwal d'abord.

Il saisit le pantalon flottant et lui montra comment l'enfiler.

La lampe de Foye n'éclairait pas suffisamment pour qu'elle

arrive à enfiler ces vêtements qui lui étaient étrangers.

— Je suis désolé, assura-t-il, et elle se sentit moins

gauche, à défaut de se sentir mieux.

Elle n'avait pas le choix de toute façon. Elle releva sa

chemise et enfila le pantalon, mais il dut l'attacher pour

elle tandis qu'elle tenait la chemise au-dessus de sa taille.

Les doigts de Foye frôlèrent sa peau nue par inadvertance

et, elle était certaine, ce contact le gênait davantage

qu'elle. Il tâtonna ensuite parmi les affaires éparpillées sur

le lit et choisit une longue et étroite bande de tissu. Il

hésita, les yeux rivés sur le tissu qu'il tenait entre ses

mains.

Elle saisit son poignet jusqu'à ce qu'il lève les yeux sur elle. — Faites ce que vous devez faire, fit-elle en lui serrant les

doigts pour souligner les mots. La pudeur n'a pas sa place

ici.

Foye opina. Il semblait soulagé.

Ils réussirent tant bien que mal à ajuster le tissu autour de

sa poitrine et elle le maintint en place pendant que Foye

s'occupait de retirer prestement sa chemise de nuit. Si elle

n'était pas grande, elle n'avait pas le corps d'un garçon.

Elle comprenait, comme Foye, que sa poitrine, si elle n'était

pas contenue sous des vêtements d'homme, la trahirait.

Foye attrapa donc les extrémités de la bande et la passa

autour de ses seins, confectionnant ainsi une espèce de

corset. Quand il l'eut nouée dans son dos, elle pouvait à

peine respirer.

Il plongea la main dans la sacoche et sortit un pot en argile.

Elle fronça les sourcils et en oublia sa tenue peu décente.

Une odeur acre emplit la pièce.

— Plus près, fit-il en faisant un geste pour qu'elle

s'approche.

Elle obéit et il étala une partie du contenu sur son épaule

nue.

— Un extrait de noix, expliqua-t-il, pour foncer votre peau.

Si elle devait passer pour un garçon autochtone, il valait

mieux, en effet, qu'elle ne garde pas son teint pâle

d'Anglaise. Ils travaillèrent tous deux à couvrir le haut de

son corps et ses bras. Le contact de ses doigts sur sa peau

nue n'avait rien de troublant. Elle s'inquiétait plutôt que

dans la pénombre de la pièce, ils négligent un endroit essentiel. Ils couvrirent son visage et son cou en dernier.

Sabine appliqua l'espèce d'onguent avec les deux mains et

quand elle estima avoir fini, elle leva le visage vers lui pour

qu'il puisse l'examiner et vérifier que sa peau blanche était

complètement recouverte.

Foye ramassa la lampe qu'il avait posée en veillant à garder

son corps entre la lumière et la porte, et l'inspecta

lentement. Il étala un peu mieux l'onguent sur une de ses

joues et sur sa mâchoire en se servant de son pouce.

— Dieu merci, vous avez des yeux marron. Nous serions

condamnés à l'échec autrement.

Elle frotta un endroit sur sa joue qui lui semblait encore

humide, puis agita les bras pour faire sécher le reste de

l'extrait de noix.

Foye saisit une chemise dans le ballot. Elle leva les yeux

pendant qu'il plaçait le vêtement au-dessus de sa tête et

confirmait que ses bras étaient correctement placés pour

enfiler les manches, puis il lui passa le vêtement. Elle était

couverte désormais.

Le plus difficile était passé.

— Quand nous sortons, fit-il, ne touchez à rien. Et surtout

ne frottez pas votre visage. Elle acquiesça.

Elle ajusta la chemise, puis il sortit une tunique dans un

tissu léger, au motif rayé. Ils étaient en train de l'arranger

sur elle quand un bruit retentit devant sa porte et les fit

sursauter.

Chapitre 17

 

Ils se figèrent. Foye avait les mains sur le vêtement rayé à

la hauteur des seins de Sabine qui étaient maintenant

comprimés dans la soie et elle était en train de tirer la

tunique afin qu'elle tombe comme il fallait. Les échos d'une

dispute violente en arabe leur parvinrent, étouffés, si bien

que Sabine ne put déchiffrer tout de suite ce que les

personnes disaient.

— Mince, murmura Foye, les mains agrippées sur le tissu,

alors qu'aucun des deux n'osait respirer et que les

exclamations et les cris se poursuivaient.

Sabine pencha la tête contre la poitrine de Foye. Ils se

disputaient à propos d'un jeu. Foye, bien entendu, ne

pouvait pas le savoir.

— Cela n'a rien à voir avec moi, chuchota-t-elle.

Elle toucha simplement le bras de Foye, même si elle aurait

voulu plus. Les battements effrénés de son cœur se

calmèrent.

— L'un des gardes accuse l'autre d'avoir triché en jouant

aux dés.

Foye laissa échapper un soupir de soulagement, le seul

signe que la terreur qui l'avait paralysée, elle, l'ait affecté.

La dispute prit fin et le palais fut replongé dans le silence.

Foye prit un nouvel article sur le matelas, une écharpe à

enrouler plusieurs fois autour de la taille de Sabine.

— Voilà, fit-il une fois qu'elle fut nouée.

Il sortit son petit pistolet de sa poche et le glissa entre les

plis de l’écharpe.

— La prochaine fois, n'hésitez pas à tirer.

— Non, je n'hésiterai pas.

— Abattez quiconque s'approchera de vous, ajouta Foye.

Elle opina, puis revêtit un manteau brodé qui lui arrivait à

la taille et dont les manches s'arrêtaient au coude. Elle

savait qu'il fallait le laisser ouvert. Une paire de chaussons

fins rouges suivit, destinés à être portés à l'intérieur d'une

paire de bottes. Les bottes étaient un peu serrées, mais elle

pouvait marcher, c'était le principal. Le dernier article était

une pèlerine de voyage marron.

Foye sortit un couteau de la sacoche.

— Est-ce que vous pouvez relever et attacher vos cheveux

ou devons-nous les couper ?

Elle n'avait pas le temps de fouiller dans ses affaires, alors

qu'elle ne voyait presque rien, à la recherche d'épingles à

cheveux, et certainement pas le temps de veiller à ce

qu'elles soient toutes bien en place. Et ils ne pouvaient pas

non plus courir le risque que ses cheveux se dénouent.

Elle lui tourna le dos. Sa gorge se noua à l'idée de perdre

sa chevelure, et elle se traita de fille superficielle. Ses

cheveux étaient une des rares choses dont elle tirait fierté.

Ils lui arrivaient presque à la taille et chaque soir elle

brossait soigneusement les boucles dorées. Quand elle se

couchait, ils étaient aussi doux que de la soie.

— Coupez-les, fit-elle.

Foye saisit sa tresse et elle grimaça, même s'il ne lui faisait

pas mal.

Il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour couper ses

cheveux et il lui fit une coupe courte. Elle sentit sa main

tirer sur sa tresse, la lame scier les cheveux épais, puis plus

rien. L’apesanteur. Il laissa tomber la natte, mais elle se

baissa pour la ramasser et la lui tendit.

Il était préférable que personne ne puisse savoir qu’elle

avait désormais des cheveux courts.

— Brûlez-la plus tard, fit-elle.

— Brave garçon, fit Foye.

Il essayait de la faire rire, mais Sabine était trop occupée à

retenir ses larmes. La situation dangereuse dans laquelle

elle se trouvait, désespérée même, la frappa de plein fouet.

Tout ce qu'elle désirait, c'était se recoucher et s'endormir

dans l'espoir que toute cette histoire ne soit en fait qu'un

vaste malentendu. À son réveil, elle prendrait conscience

que Nazim Pasha n'avait pas l'intention de la parquer dans

son harem et que les atermoiements pour conclure les

arrangements en vue de son retour au consulat d'Alep

s'expliquaient par le souci du pacha pour sa santé.

Mais la vérité était tout autre. Sabine contint ses larmes. Il

valait mieux être quasiment chauve que piégée dans ce

palais. Ses cheveux repousseraient.

Foye lui tendit le pot et elle s'enduisit les cheveux de

l'onguent. Les gardes devant la porte échangèrent des

jurons, des cris fusèrent, puis le silence se fit une nouvelle fois. Son cœur cognait dans sa poitrine. Tout cela prenait

trop de temps. Ils allaient être découverts.

Quand elle eut fini de teindre ses cheveux, elle se frotta les

mains afin de bien étaler la couleur, puis elle passa les

doigts dans sa chevelure pour essayer de les sécher. Ils ne

pouvaient plus attendre. Foye posa sur sa tête un foulard

foncé et épais qui lui arrivait aux épaules, puis l'attacha à

l'aide d'une cordelette. Il fourra sa chemise de nuit dans la

sacoche. Ils s'agenouillèrent et tentèrent d'arranger la

courtepointe et les couvertures de façon à simuler une

forme couchée.

Foye rangea la natte dans la sacoche, puis glissa son

couteau dans un étui et le rangea dans un des plis

extérieurs de l’écharpe qui ceignait la taille de Sabine.

— Acceptable, fit-il en la parcourant des yeux. Gardez la

tête baissée. Vous répondrez au nom de Pathros. Vous êtes

un chrétien d'origine syrienne et mon guide et interprète.

Je vous ai embauché à Alep. Nous sommes tous deux des

infidèles. Vous êtes mon serviteur, alors je vous en prie,

obéissez-moi. Ne discutez aucune de mes décisions ou de

mes ordres.

— Je comprends.

— Vous avez de l'ascendant parmi les autres serviteurs, vu

que vous travaillez directement pour moi, mais n'oubliez

jamais que je suis votre maître. Faites ce que je vous dis

quand je vous le dis et ne posez pas de questions. Nos vies

dépendent de ces interactions. C'est clair ?

— Parfaitement.

Il se baissa pour prendre la lampe et ils rejoignirent

l'appartement de son oncle. Rien ne demeurait de la

présence de Godard, si ce n'était ses coffres fermés. Sabine

Godard n'existait plus, se répéta-t-elle. Elle était Pathros,

l'interprète et le guide d'un lord anglais. Elle se rendit

compte que sa tenue, pour le moins singulière, l'aidait à

laisser Sabine derrière elle et à devenir le jeune Pathros.

Foye ne se dirigea pas vers la porte, mais du côté de la

haute et étroite fenêtre qui donnait sur la cour intérieure.

Elle le suivit de près. Il était tellement grand qu'il lui suffit

de lever la main pour atteindre un des panneaux de la

fenêtre qu'il ouvrit en grand. Il avait dû entrer par là, se

dit-elle, et il comptait sortir de la même manière.

— Est-ce qu'Anthony Lucey disait vrai à propos de votre

arabe ? lui demanda-t-il en se tournant vers elle.

Son regard la scruta, dénué de la chaleur qu'elle avait

l'habitude d'y voir. Et elle se demanda si elle le connaissait,

ne serait-ce qu'un peu.

— Vous n'avez vraiment pas d'accent ?

— Presque pas. J'ai fait des progrès depuis notre arrivée

dans le nord.

La manière dont il la regardait, le ton presque cassant de

sa voix, la tension de son corps étaient nouveaux pour elle.

Il ne donnait pas des ordres comme Godard le faisait si

souvent, mais la situation était sans équivoque : il était le

maître et s'attendait à ce qu'elle fasse ce qu'il lui

demandait. Elle n'avait pas l'intention de lui désobéir.

Pourtant, elle n'arrivait pas à dissiper le sentiment qu'elle voyait un autre Foye, un homme qu'elle ne connaissait pas

et dont elle n'avait pas soupçonné l'existence.

— Si on nous arrête, ne dites rien.

Il fit un pas en avant et la saisit sous les aisselles, mais la

lâcha tout de suite.

— Si vous ouvrez la bouche, parlez en anglais. Pas en

français. Cachez le fait que vous comprenez cette langue.

— Cela me semble une sage précaution.

Elle se frotta les bras. Elle avait la chair de poule depuis

qu'il l'avait touchée. Il ne l'avait pas serrée, mais ne l'avait

pas non plus touchée avec beaucoup de douceur.

— Le pacha n'est pas le seul à parler français ici.

— Si quelque chose d'important est dit dans une langue

que je ne parle pas, traduisez, s'il vous plaît.

Elle le vit sourire dans la pénombre et se sentit réconfortée

de voir quelque chose de familier quand tout le reste lui

était étranger.

— Je n'aimerais pas rater une information importante parce

que vous auriez suivi mes instructions d'un peu trop près.

— Je ne suis pas sotte. Vous pouvez me faire confiance

quant à savoir ce que je dois traduire.

— Sans le moindre doute, fit-il. Mais il est préférable que je

sois très clair ; un malentendu entre nous pourrait s'avérer

fatal.

— Vous avez tout à fait raison.

Elle tripotait son manteau et sursauta en voyant la couleur

qu'avaient désormais ses mains.

Un brun plutôt joli, pensa-t-elle.

Sa peau n était pas tellement foncée, mais pouvait - allait,

elle l'espérait - passer pour celle d'un jeune garçon qui a

passé sa vie au soleil. Les vêtements étaient à sa taille,

mais elle n'y sentait pas à l'aise. Pas elle-même. Pas

féminine. Sa poitrine bandée l'obligeait à respirer depuis la

partie inférieure de ses poumons si elle voulait avoir assez

d'air ; une habitude qu'elle devrait prendre.

— Si je parle, je m'efforcerai de ne prononcer qu'une

phrase ou deux.

— Très bien.

Foye éteignit la lampe et la rangea dans une petite armoire.

Sabine attendit que ses yeux s'habituent à l'obscurité. Il

avait soigneusement préparé sa fuite. Elle était

impressionnée. Et soulagée, et reconnaissante... Un flot

d'émotions qu'elle n'arrivait pas à analyser pour l'instant.

Elle n'était pas surprise de la minutie de Foye. Elle n'en

attendait pas moins de lui.

Il revint vers elle, la sangle de la sacoche barrant sa

poitrine, et lui fit signe. Elle approcha. Il la souleva sans

effort jusqu'à ce qu'elle soit perchée sur le rebord de la

fenêtre. Elle sentit son ventre se nouer quand elle regarda

en bas. Le sol semblait si loin.

— Sabine ?

Elle se retourna pour le regarder.

— Pathros, monsieur.

— Sautez. Ce n'est pas haut. Je serai juste derrière vous.

Pas haut. Peut-être pas pour quelqu'un de sa taille. Elle

passa les jambes par la fenêtre. Et se figea.

— Sabine, fit Foye d'un ton urgent.

Elle retint son souffle et s'élança. Elle atterrit sur les pieds,

mais perdit l'équilibre. Un citronnier arrêta sa chute. Les

branches ne l'égratignèrent pas trop, mais une de ses

manches se prit dans lés brindilles cassées. Quand Foye eut

atterri à côté d'elle, elle s'était dégagée.

Un atterrissage parfait. Il se redressa et referma la fenêtre

comme il put. Quand il lui fit de nouveau face, il lui tendit

sa sacoche et elle la fit passer par-dessus sa tête de façon à

la porter en travers de son corps et à la caler contre sa

hanche gauche. Lord Foye n'allait pas, bien entendu, porter

ses affaires. C'était à elle, ou plutôt lui, Pathros, le guide et

l'interprète du marquis de Foye, de le faire.

Ils traversèrent la cour et parcoururent des couloirs

plongés dans l'obscurité jusqu'à ce qu'ils arrivent dans

l'aile du palais où les serviteurs s'affairaient. Ils n'avaient

pas fait dix pas que Foye la saisissait par le coude et

l'attirait à lui. Elle leva la tête quand il se pencha pour lui

murmurer à l'oreille d'un ton pressant :

— Par pitié, Sabine, marchez comme si vous en aviez dans

le pantalon.

Elle sentit le rouge lui monter aux joues. Comment diable

faisait-on ?

— Ne nous faisons pas découvrir parce que quelqu'un

remarquerait que mon guide a la démarche d'une femme.

— Je ferai de mon mieux, fit-elle.

Il ne lâcha pas son coude et elle lut une nouvelle crainte

dans ses yeux. Quoi maintenant ? De quelle incompétence était-elle coupable ?

— Je présume que vous savez monter à cheval ?

Elle inspira profondément, offensée. Comment s'imaginait-il

qu'elle avait traversé l'Egypte et l'Anatolie ? Elle n'avait

pas marché, et personne ne l'avait portée.

— Bien sûr que je sais monter.

— À califourchon sur le cheval. Il faut que vous montiez

comme un homme.

Elle inclina respectueusement la tête au passage d'un

serviteur. L'un des hommes de Nazim Pasha, pensa-t-elle.

Le serviteur jeta un coup d'œil à Foye, mais ce fut tout. S'il

la remarqua, c'était pour se dire qu'elle n'avait pas la

moindre importance.

— A'yan, fit-elle.

Une fois que le serviteur se fut éloigné, elle ajouta :

— Je sais monter, monsieur.

— À califourchon ?

— Oui.

Il le fallait. Il n'y avait pas d'alternative.

Foye la lâcha enfin. Elle résista au désir de frotter l'endroit

qu'il avait touché. Sa peau la picotait. Ils continuèrent leur

chemin, Sabine derrière lui. Il marchait vite, avec cette

puissance physique à peine contenue qui l'avait tellement

frappée lorsqu'elle l'avait vu pour la première fois. Elle

devait faire deux pas quand il en faisait un. Ils arrivèrent

enfin dans la cour intérieure du bâtiment principal du

palais.

Des animaux de bât, des chevaux, et au moins trente

hommes armés occupaient une partie de la cour dallée. Elle

reconnut quelques membres du personnel de Nazim Pasha

parmi les hommes. Une entrée élevée en forme d'arche

donnait sur l'extérieur. Sur la liberté. Allaient-ils franchir

cette porte un jour ? se demanda-t-elle.

Elle avisa soudain un autre Anglais surveillant deux

autochtones qui portaient l'un des coffres de Godard. Asif

était présent lui aussi, très grand, l'air morose, et travaillait

avec les autres à préparer le départ de Foye.

Le bruit était assourdissant. Personne ne prêtait attention à

elle, mais elle s'attendait à chaque minute que quelqu'un

découvre la supercherie. Les serviteurs étaient occupés à

leurs tâches : ils hissaient les coffres sur le dos d'une des

mules qui ne cessaient de braire, apportaient un autre

coffre de Godard, se disputaient, tentaient de gérer des

animaux rétifs. Elle ne voyait aucun de ses coffres à elle.

Bien sur que non. Tout ce qu'elle avait apporté avec elle à

Kilis allait être perdu : ses vêtements, ses chaussons, ses

bas, ses livres, ses notes sur leurs voyages, et tous les

dessins de Foye qu'elle avait tentés de faire et qu'elle avait

abandonnés depuis son départ de Büyükdere. Étrange

vraiment que ces dessins allaient être ce qu'elle

regretterait le plus.

Même lorsqu'ils se mêlèrent aux gens, personne ne lui jeta

de regard soupçonneux. Elle était invisible au milieu du

tumulte général. Ils voyaient ce qu'ils s'attendaient à voir :

le noble anglais Foye accompagné d'un jeune autochtone.

Le ciel était encore un ciel de nuit, mais cela n'allait pas

durer. Les étoiles commençaient à pâlir et à l'est, une lueur

grise flottait à l'horizon. Elle ne voulait pas être là quand le

soleil serait suffisamment haut pour que l'on puisse la voir

de près, et elle était à peu près sûre que Foye pensait la

même chose.

Il la guida vers un côté de la cour plongé dans l'ombre. Elle

vit l'autre Anglais qui tenait les brides de deux chevaux

arabes, un étalon à la robe sombre et une jument plus

claire. Le serviteur de Foye, manifestement.

La jument était sellée comme on le faisait dans la région,

avec une selle haute et des étriers courts. Des sacoches y

étaient fixées et retombaient sur les flancs de l'animal et un

tapis roulé se trouvait attaché à l'arrière. Le son des sabots

sur les pierres indiqua à Sabine que les deux montures

étaient ferrées conformément à la coutume locale avec une

plaque recouvrant toute la surface du sabot. La selle de

l'étalon était anglaise, c'était le cheval de Foye.

Dix janissaires se détachèrent du groupe principal et

rejoignirent Foye qui se dirigea vers eux. Us étaient déjà à

cheval, leurs armes glissées dans les écharpes qui

ceignaient leurs tailles, de longs mousquetons fixés sur le

dos. Plusieurs d'entre eux portaient des épées et des

couteaux, et trois ou quatre des lances.

Sabine eut la mauvaise surprise de voir le serviteur du

pacha à la barbe blanche surveiller Foye. Il se tenait à

proximité du palais intérieur, les bras croisés sur la

poitrine. Elle lui tourna le dos et se retrouva face au serviteur de Foye. Est-ce que Foye lui avait dit ce qu'il

comptait faire ? Savait-il qui elle était ? Elle n'en vit aucun

signe. L'étalon qu'il tenait se cabra et le serviteur se

pencha sur l'animal pour lui parler doucement en lui

caressant les naseaux.

— Nous sommes prêts, Barton ? demanda Foye à son

serviteur.

— Oui, monsieur.

Foye posa une main sur le cheval. Il monta sans effort et

avec une grâce qui coupa le souffle à Sabine. Comment

avait-elle pu penser un jour qu'il était disgracieux ? Il ne

l'était pas. Absolument pas. La jument que Barton tenait

également fit un écart et ses sabots résonnèrent sur la cour

pavée.

Tandis qu'elle attendait que Foye lui dise ce qu'elle était

censée faire, un jeune homme s'avança et s'adressa à Foye

dans un anglais acceptable, mais avec un accent très

marqué.

— Monsieur, je ne vous accompagne donc pas ?

Il remarqua Sabine, habillée en homme, et ses yeux

indiquèrent que sa fierté était blessée. Foye se pencha, une

main sur le pommeau de sa selle.

— Nabil, tu accompagnes Barton, fit-il d'un ton plaisant. Il

aura besoin de tes services.

— Monsieur... commença Nabil en fronçant les sourcils.

Sabine comprit sa contrariété. Passer d'interprète à

serviteur était une perte de statut qui devait le piquer au vif. Asif s'interposa entre les deux hommes et, faisant face à

Nabil, une main sur sa poitrine, lui dit en arabe :

— Fais ce que dit ton maître ou tu seras congédié. Allez,

allez, fit-il en poussant le garçon.

Elle ne pouvait qu'imaginer le soulagement de Foye quand

Nabil obtempéra. Elle était persuadée qu'Asif l'avait

reconnue. Elle retint son souffle, mais il se contenta de

s'incliner devant Foye, puis de saisir calmement les rênes

de la jument. Barton ne sembla pas troublé le moins du

monde.

— Pathros, fit Foye, bien décidé à ne pas angliciser le nom

et donc à ne pas l'appeler « Peter ».

Il éleva la voix et se tourna vers les janissaires.

— Partons maintenant.

Asif amena la jument. Elle savait monter. Bien sûr qu'elle le

savait. Mais sur sa propre selle anglaise et en étant aidée.

Jamais sur un cheval qu'elle ne connaissait pas et avec ce

genre de selle. Elle hésita et son cœur se serra. Si elle

comprenait comment il fallait faire, elle ne l'avait jamais

fait toute seule. Elle était sur le point d'échouer à son

premier test.

— Pathros, fit Foye. Le serviteur de Nazim Pasha se dirige

vers nous. Monte. Sur-le-champ.

Il la tutoyait bien sûr, puisqu'elle était son serviteur.

Il se tenait droit sur son cheval, le visage masqué par les

ombres qui soulignaient les angles de ses pommettes. Tout

dépendait d'elle. Si elle faisait quelque chose susceptible

d'entraîner la découverte de leur supercherie, cela coûterait sa vie à Foye. Nazim Pasha ne la laisserait pas

partir et Foye ne la laisserait jamais être retenue sans

intervenir.

Elle s'approcha de la jument le cœur battant.

Heureusement, Asif était assez grand pour la dissimuler

aux regards des autres. Il lui saisit le bras pendant qu'elle

imitait ce que Foye avait accompli sans effort. Elle rata son

coup et sa jument fit un écart. Asif resserra sa prise sur son

bras. Il tira la jument et la maintint tout en l'aidant

discrètement à se hisser sur le dos de sa monture.

Elle était à cheval. À califourchon. Elle prit les rênes, le feu

aux joues : cette façon de monter était terriblement

inconvenante ! Elle découvrit que la manière de diriger le

cheval était différente. Elle comprit tout de suite qu'il fallait

le faire en jouant de la pression exercée par les cuisses et

en répartissant son poids de différentes manières. Des

muscles qui n'avaient jamais été sollicités auparavant se

mirent au travail.

Elle se sentait oppressée. Cela ne fonctionnerait jamais.

Elle allait être trahie par sa maladresse. Son regard croisa

celui de Foye et il lui fit un petit signe de tête. Son cœur

bondit dans sa poitrine. Toutes les personnes présentes

dans la cour, toutes sans exception, étaient en danger à

cause d'elle. Si son absence était remarquée ou si elle était

reconnue, ils risquaient tous d'être tués.

Barton se trouvait déjà dans la partie de la cour où les

mules continuaient à être chargées des malles de son

oncle. Asif posa une main sur la jument et dit en turc :

— Puisse Allah être avec toi.

Le tumulte et le brouhaha s'amplifièrent. Quelqu'un fit

tomber l'une des malles et le vacarme fut assourdissant ;

tout le monde se mit à crier et à jurer. Au milieu du chaos,

Foye indiqua d'un signe qu'il était prêt et ils se mirent en

route. Sabine se figea un instant et le regarda s'éloigner.

Les janissaires le suivirent, tellement vite que Foye fut

bientôt hors de vue. Barton, Asif et Nabil suivraient plus

tard. Elle inspira aussi profondément qu'elle le pouvait et

poussa sa jument, en direction du portail et de la liberté.

Ils le franchirent sous l'œil perçant du majordome de

Nazim Pasha. Sabine était tellement concentrée sur sa

façon de monter qu'elle ne put penser à rien d'autre avant

qu'ils aient enfin franchi le haut portail et se retrouvent sur

la route de Kilis. L'agitation dans la cour du palais

s'éloigna. Au-dessus de sa tête, les étoiles étincelaient dans

le ciel encore noir. La lune était juste au-dessus de la ligne

de l'horizon. Qu'elle puisse voir le ciel lui semblait un

miracle. Et un miracle qu'elle espérait voir se prolonger.

Foye imposa un rythme effréné, contourna Kilis pour

prendre la route d'Alep. Une fois Kilis derrière eux, il lui fit

signe de le rejoindre.

— Pathros, fit Foye en parlant juste assez fort pour se

faire entendre par-dessus le bruit des autres cavaliers, le

pacha va découvrir ta disparition sous peu, s'il ne l'a pas

déjà découverte.

— Je comprends.

— Avec un peu de chance, Barton les retardera, mais ils

vont se lancer à notre poursuite, c'est inévitable.

Elle opina. Nazim Pasha n'allait pas être ravi d'apprendre

qu'elle s'était enfuie.

— Si pour une raison ou une autre, nous devons nous

séparer, je veux que toi et autant de ces hommes - il fit un

geste en direction des mercenaires qui les accompagnaient

- que tu puisses prendre avec toi, vous rendiez à

Iskenderun. Informe le capitaine de nos janissaires, si tu le

veux bien. Dis-lui que tu as une lettre d'importance cruciale

à remettre à quelqu'un à Iskenderun. C'est clair ?

— Oui, Foye.

Il fronça les sourcils.

— Même en anglais, je suis monsieur ou lord Foye pour

toi, compris ?

Elle fit un signe de tête. Elle pouvait se trahir de tellement

de manières.

— Quand tu seras à Iskenderun, demande à voir M. Hugh

Eglender au consulat anglais. C'est un de mes amis et il

t'aidera. S'il n'est pas là, va chez lui, à Bayt Salem, sur les

hauteurs de Iskenderun. Raconte-lui tout ce qui s'est passé.

N'omets aucun détail.

— Monsieur.

Foye se pencha vers elle.

— Prends cela.

Il sortit de sa poche une petite bourse.

— Il y a suffisamment pour acheter ton passage jusqu'à

l'Angleterre. Pas seulement de l'argent, des pierres précieuses aussi. Eglender t'aidera avec ça également.

— Monsieur.

Elle prit la bourse et la dissimula dans sa ceinture. Elle alla

ensuite trouver le capitaine druze des soldats recrutés par

Foye. Sa première mission officielle en tant que Pathros.

Elle transmit le message. Le capitaine l'écouta

attentivement, faisant un signe de tête quand elle eut fini,

ne voyant pas une femme déguisée en garçon, mais

Pathros, le guide, l'infidèle, employé par lord Foye.

Comme il était étrange de ne plus être Sabine Godard.

Quelle personne Pathros allait-il être au cours de ce voyage

? Quel comportement adopter qui soit le plus approprié

pour empêcher les autres de se poser des questions ? Pas

lâche ni veule, décida-t-elle. Pathros ressemblerait autant

que possible à Foye. Calme d'apparence. Digne de

confiance. Réservé à l'égard de ses compatriotes.

Courageux. Résolu.

Quelles autres qualités possédait Foye qu'elle n'avait pas

encore perçues ?

Elle était à peu près sûre qu'elle allait avoir les réponses

dans les heures et les jours à venir.