L'Indiscretion
Chapitre 24 · Nazim Pasha était dans la cour.
Il allait la découvrir s'il n'avait pas déjà deviné qu'elle était
là et il l'enlèverait devant Foye et tous les autres. Foye
tenterait de l'en empêcher et le pacha le tuerait. Sans
remords. Elle déglutit avec peine et essaya de se détendre.
Pour l'instant, personne, à part Asif, et peut-être Barton, ne
connaissait sa véritable identité. Pourquoi le pacha la
soupçonnerait-il alors qu'il cherchait une jeune femme
anglaise ?
Le silence tomba sur la cour. Asif dévisagea l'un des janissaires du pacha et les deux hommes se défièrent du
regard. Le soldat pointait son mousqueton à la hauteur du
cœur d'Asif. Trente hommes, peut-être plus, remplirent la
cour, tous des janissaires armés. La moitié d'entre eux
demeura à cheval, bloquant la sortie. Les autres
s'avancèrent derrière le pacha. L'un deux portait les deux
lances auxquelles des queues de cheval, symbole du rang
du pacha, étaient fixées.
Nazim Pasha continua sa traversée tranquille de la cour et
se dirigea vers Foye. Était-ce ce qui s'était passé pour les
mamelouks au Caire ? Avaient-ils eux aussi fait l'expérience
de ce silence pesant avant l'attaque qui leur avait coûté la
vie ?
La garde personnelle de Foye réagit. Le capitaine druze de
ses janissaires tira son fusil et donna de la jambe à son
cheval jusqu'à ce qu'il se retrouve juste devant Foye. Ses
hommes suivirent son exemple. Elle entendit autour d'elle
le bruit d'armes que l'on sort et prépare. Elle se dit soudain
qu'en tant que Pathros elle devrait faire pareil, mais Foye
l'en empêcha.
— Reste calme, murmura-t-il. Tu es Pathros, mon guide,
pas un soldat. Garde le pistolet à portée de main toutefois.
Nazim Pasha s'avança. La crosse de son pistolet serti de
gemmes qui sortait de l'écharpe qu'il portait en ceinture
étincela. Arrivé devant Foye, il s'inclina avec emphase, se
moquant manifestement de la coutume européenne.
— Marquis, fit-il en français. Bonjour.
— Pacha.
Foye garda son pistolet sur ses genoux.
— Je dois avouer, continua-t-il dans la même langue, que je
suis stupéfait de vous voir ici.
— Nous pourrions peut-être demander du café et des
rafraîchissements, fit le pacha en faisant un signe de tête
en direction de l'auberge.
— Pardonnez-moi, mais j'ai un long voyage devant moi et ne
souhaite pas être retardé.
— Ne pouvez-vous donc pas régler l'affaire ici ? M. Barker
ne peut-il pas vous aider à réunir les fonds nécessaires ?
— La somme nécessaire, non. L'essentiel de mon capital est
à Iskenderun. C'est à deux jours à cheval, sans s'arrêter ou
presque. Trois si nous sommes retardés.
Le pacha balaya du regard les hommes qui entouraient
Foye, scruta tout le monde. Sabine se concentra sur sa
respiration. Il ne s'arrêterait pas sur elle. Elle était Pathros,
un jeune chrétien, un infidèle qui ne présentait aucun
intérêt. Elle avait les mains moites et le dos glacé par la
peur.
Nazim Pasha fit un geste et un de ses janissaires poussa
son cheval pour venir se placer à ses côtés. Il ordonna en
arabe au mercenaire de prendre quelques hommes avec lui
et de fouiller l'auberge à la recherche de la femme
anglaise. Elle. Avec le sentiment que le monde basculait,
Sabine comprit que le pacha parlait d'elle. Il envoyait des
soldats chercher une femme anglaise dans l'auberge. Cela
signifiait qu'il ne la soupçonnait pas.
Le janissaire opina et fit tourner son cheval dans la cour
maintenant pleine de monde. Pendant que Foye observait la
scène, Sabine se pencha pour traduire.
— Nous avons eu un voyage difficile, marquis, fit le pacha.
Vous et moi avons beaucoup de choses à nous dire.
Foye se pencha en avant, une main sur sa cuisse musclée. Il
jeta un coup d'œil vers l'auberge.
— Je présume que Mlle Godard va bien ?
Le pacha caressa sa moustache. Il portait une bague ornée
d'une pierre précieuse à chaque doigt. Ce qui ne
l'empêcherait pas de tirer ou d'ordonner à quelqu'un de le
faire.
— Je ne saurais dire.
— N'est-elle pas à Kilis ? J'avais l'impression qu'elle devait
profiter de votre hospitalité jusqu'à mon retour avec la
rançon. Vous ne l'avez pas perdue, pacha, n'est-ce pas ?
— J'aurais été ravi de l'avoir comme invitée aussi longtemps
qu'elle le souhaitait.
Il fit approcher son cheval de Foye. Suffisamment près pour
qu'il ne puisse pas rater sa cible s'il décidait de tirer un
coup de feu.
— Mais elle a disparu, marquis. Le matin même de votre
départ.
— Vraiment ?
Il prit un air ennuyé.
— C'est regrettable. Il me semble toutefois que vous
l'aviez déjà perdue avant mon arrivée. Si vous vous en
souvenez, elle n'était pas disponible pendant ma visite, et je
ne l'ai même pas aperçue. Je suis très perturbé que vous
n'ayez pas été en mesure de garder une femme sans
importance sous votre contrôle. C'est une question grave,
comme je suis certain que vous le savez. J'espère que vous
avez prévenu les autorités de sa disparition.
— Je vous garantis que je l'ai fait. Et qui, si je peux vous le
demander, se trouve donc derrière vous ?
Foye se retourna comme s'il se demandait la même chose.
— Lui, vous voulez dire ? Mon interprète.
Sabine vit Foye déverrouiller le pistolet et son cœur se mit
à battre tellement vite qu'elle entendait à peine ce qui se
disait.
Nazim Pasha s'adressa directement à elle en français.
— Tu parles français, mon garçon ? Comment t'appelles-tu
?
Terrifiée, elle regarda Foye comme si elle sollicitait ses
instructions, ce qui était par chance, la réaction la plus
vraisemblable que Pathros aurait pu avoir. Foye lui avait dit
ce qu'elle devait faire. Elle ne devait pas parler français,
mais elle avait peut-être tout gâché en prêtant trop
d'attention à la conversation. Le pacha avait-il deviné
qu'elle comprenait ?
— Il ne le parle pas, répliqua Foye, toujours en français.
— Ce n'est pas le guide que vous aviez avec vous à Kilis, fit
le pacha.
Sabine essaya de rester détendue, mais elle avait
l'impression que sa poitrine allait exploser. Quelqu'un
poussa un cri dans l'auberge. Tu ne parles pas français, se
répéta-t-elle. Elle devait donner l'impression qu'elle ne
comprenait pas un mot de la conversation.
— Non, répondit Foye. J'ai demandé à celui-là de rester
avec mon valet quand j'ai quitté Kilis. Il est là.
Il fit un geste dans la direction de Nabil.
— Mon valet ne parle pas un mot de la langue locale. Il
avait besoin de quelqu'un pour l'assister. J'ai embauché
celui-ci, fit-il en désignant Sabine du menton, lorsque nous
sommes arrivés hier à Alep.
— Toi, comment t'appelles-tu ? Répéta le pacha dans un
français rapide.
Juste à temps, elle regarda Foye, qui lui sourit. Elle était
effrayée et espérait que le pacha imputait sa nervosité à la tension qui s'était installée au cours de l'échange.
En anglais, Foye dit avec calme :
— Nazim Pasha aimerait savoir ton nom. Réponds-lui.
Elle s éclaircit la gorge et ce fut un miracle qu'elle arrive à
parler.
— Pathros.
Sa voix était rauque et elle dut s éclaircir de nouveau la
gorge. Sa bouche était totalement sèche. Elle s'inclina.
— Pacha.
Nazim Pasha dirigea son cheval vers elle. Il s'approcha
suffisamment près pour bousculer l'étalon de Foye, qui
renâcla et aurait mordu la monture du pacha si Foye ne
l'avait pas retenu en tirant violemment sur les rênes. Le
pacha la regarda d'un air soupçonneux. Il se posait des
questions. Il parcourut son corps du regard, s'attardant sur
les vêtements, son teint, cherchant, elle en était
convaincue, des formes féminines. Elle savait que son
visage était probablement encore sale, que les vêtements
n'étaient pas les siens, qu'elle avait des cheveux courts.
Elle était Pathros. Pathros. Elle n'osait pas respirer. Dieu
merci, Dieu merci, Foye avait fortement serré la bande qui
comprimait sa poitrine.
— Depuis quand es-tu au service de l'anglais, infidèle ? lui
demanda le pacha en turc.
— Traduis votre conversation, s'il te plaît, Pathros, demanda
Foye avec nonchalance.
Sabine n'avait pas besoin de faire semblant d'être inquiète.
Il n'était pas difficile de paraître inquiet quand on était un jeune chrétien que le pacha pouvait faire battre sans
aucune autre raison que parce que cela l'amusait. Elle
traduisit en anglais avant de répondre au pacha en turc.
— Depuis hier soir, pacha.
Elle répéta sa réponse en anglais.
— A-t-il eu une femme avec lui à un moment ou à un autre
? Une Anglaise ? Continua le pacha.
Sabine traduisit la question pour Foye et répondit en
anglais avant de répondre au pacha en turc.
Elle s'efforçait de parler un ton plus bas que sa voix
naturelle.
— Je n'ai jamais vu de femme anglaise avec lord Foye.
Peut-être que l'un des autres a vu quelque chose que je n'ai
pas vu.
Le pacha éclata de rire et Foye resserra sa prise sur son
pistolet. Les janissaires sortirent de l'auberge. Sans femme
anglaise et sans avoir entendu que Foye ait été
accompagné d'une femme.
— Vous l'avez donc perdue, fit Foye en secouant la tête.
C'est regrettable.
— Lorsque vous reviendrez d'Iskenderun, vous constaterez
qu'elle a été mon heureuse invitée pendant tout ce temps.
Nazim Pasha s'adressa de nouveau à Foye dans son
français parfait.
— Elle n'a pas quitté Kilis, marquis. Elle attend le jour où
elle pourra rentrer chez elle et retrouver les siens.
— Vous ne voulez pas que l'Angleterre soit votre ennemie,
souligna Foye. Et c'est ce qui arrivera si Mlle Godard ne m'est pas remise.
— Je me pose des questions quant à l'intérêt que vous
portez à cette femme.
— Vous avez réussi à convaincre les autorités de fermer les
yeux quand vous prépariez le kidnapping d'une jeune
femme innocente, reprit Foye en le regardant droit dans les
yeux. Tout ce que vous devez savoir, Nazim Pasha, est que
Sabine Godard n'a jamais été sans la protection d'un
homme. Je ne suis pas un invalide, sans influence. Vous
dînez peut-être avec les consuls, ici à Alep ou à
Constantinople, moi je ne suis pas un Anglais avec lequel
on peut s'amuser. Si je retourne à Kilis, pacha, et découvre
que Mlle Godard n'est pas avec vous, en sécurité, et prête à
s'en aller avec moi, je ferai tomber la fureur de l'Angleterre
sur vous, devant Dieu, je le ferai.
Le pacha resta immobile et ne dit rien pendant un moment.
Il s'inclina enfin devant Foye.
— Que la volonté de Dieu soit faite.
Il indiqua plusieurs de ses janissaires de la main.
— Vous serez content d'apprendre que j'ai beaucoup plus
d'hommes avec moi pour m'aider à la chercher. Et
puisqu'on s'occupe si bien d'elle à Kilis, je vous prie de me
permettre d'être certain que vous reviendrez sain et sauf
d'Iskenderun. Avec la somme requise.
— Oh, je reviendrai.
Nazim Pasha sourit.
— Mes hommes et moi vous escorterons jusqu'à
Iskenderun et reviendrons avec vous.
Il leva une main.
— J'insiste. C'est la moindre des choses que je puisse faire
pour garantir votre sécurité.
— Et qu'en est-il de la sécurité de Mlle Godard ?
— Mes hommes vont continuer à la protéger. Mes
serviteurs vont consacrer chaque heure de la journée à la
distraire. Ne craignez rien, marquis. Quand elle vous sera
enfin rendue, elle pourra vous régaler du récit de son
séjour et de ses plaisirs.
Foye rangea son pistolet.
— Venez si vous le souhaitez. Mais ne me retardez pas,
pacha. Je ne vous attendrai pas.
Nazim Pasha se contenta d'afficher un sourire radieux.
Foye jura in petto. Il se pencha vers Sabine et lui dit à mi-
voix.
— Reste tout le temps près de moi. Et garde ton arme à
portée de main. Si tu peux lancer quelques obscénités ou
quelques jurons dans une autre langue de temps en temps,
ne t'en prive pas, ajouta-t-il avec un petit sourire.
— Monsieur, répondit-elle en s'inclinant.
Pour Sabine, le quart d'heure suivant passa dans une
espèce de brouillard. Elle transmit les instructions de Foye
à ses hommes et fit de son mieux pour rester à l'écart du
pacha pendant qu'il informait ses janissaires de leur nouvel
itinéraire. Cinq d'entre eux devaient rester à Alep pour
continuer à chercher l'Anglaise. Cinq autres furent chargés
de se procurer le ravitaillement et les fournitures
nécessaires pour le voyage jusqu'à Iskenderun et le retour ; ils devraient rattraper le groupe principal dès que possible.
Le reste des hommes, une trentaine au moins, resta avec le
pacha.
Ils se mirent en route avant midi. Ils formaient un groupe
très important comme ils sortaient de la ville. Des chiens
les chassèrent jusqu'à ce qu'ils parviennent à la périphérie
d'Alep. Quelques-uns les suivirent sur la plaine rocailleuse,
mais même les plus tenaces finirent par renoncer.
Ils continuèrent vers l'ouest, sur la route menant à
Iskenderun, dans les monts Nur, avec la centaine de
kilomètres qui s'étendaient devant eux. L'étroit col
montagneux représentait la porte de la Syrie et était le seul
passage vers la ville portuaire d'Iskenderun et la
Méditerranée.
Vers midi, elle et Foye mangèrent des noix, du fromage et
du pain sec sans descendre de cheval. Ils burent un peu
d'eau. Au milieu de l'après-midi, ils avaient quitté les
plaines qui entouraient Alep et la province du nord et
avaient atteint le versant est des contreforts de la chaîne
montagneuse. L'ascension difficile commençait. Le pacha
resta en arrière avec ses hommes. Il était clair qu'il
soupçonnait Foye d'avoir organisé des retrouvailles avec
Sabine sur la route d'Iskenderun et il avait donc déployé
ses hommes en conséquence, pour qu'ils puissent
intercepter un groupe secondaire.
Bien longtemps avant l'espoir de voir le soleil se coucher,
Sabine avait un terrible mal de tête causé par la chaleur et
la réverbération constante des pierres blanches qui se trouvaient tout autour d'eux. S'ils mangeaient, c'était un
peu de pain et de fromage accompagnés d'une gorgée
d'eau tiède. Quand ils s'arrêtaient, ce qui était rare, Sabine
se soulageait furtivement en privé, se servant de son cheval
pour se soustraire à la vue des hommes du groupe. Une fois
ou deux elle vit le pacha la fixer, d'un regard plus méprisant
que curieux. Elle avait appris à se tenir debout, les jambes
écartées, les bras croisés sur la poitrine, et quand elle
marchait, elle n'oubliait pas qu'elle en avait « dans le
pantalon ».
Les janissaires faisaient du café quand ils s'arrêtaient, un
café chaud, épais et sucré. Le capitaine druze préparait le
café de Foye. Il semblait y mettre un point d'honneur. Un
autre soldat druze préparait le sien. Il était possible, avait-
elle entendu dire, pour un autochtone qui avait ce qu'il
fallait pour préparer du café, de voyager pendant des
heures et des heures en dormant très peu. Si elle avait vu
juste quant à la détermination de Foye d'arriver à
Iskenderun le plus vite possible, ils étaient sur le point de
vérifier si cette information était vraie.
Les effets revigorants du café qu'ils avaient bu lors de leur
dernier arrêt s'étaient estompés et ils poursuivaient leur
voyage, montant de plus en plus haut dans les montagnes.
Le corps de Sabine était meurtri, ses muscles courbaturés.
Elle avait mal partout, était fatiguée et très contrariée que
Foye, qui n'avait pas dormi plus qu'elle, ne montre aucun
signe de fatigue. Il aurait pu avoir au moins la décence
d'avoir l'air fourbu. Mais non. Comme beaucoup d'autres, elle gardait un foulard enveloppé autour du visage, si bien
que seuls ses yeux étaient visibles.
Une heure environ avant le crépuscule, Nazim Pasha
rejoignit Foye et se mit à lui parler, en français de nouveau.
Rien de très intéressant. Histoire de s'assurer qu'elle ne
trahirait pas le fait qu'elle comprenne cette langue, elle
laissa les deux hommes chevaucher devant elle. Une fois ou
deux, elle entendit Foye rire.
La présence du pacha plongea Sabine dans le monde des
enfers. Sous son déguisement, la peur d'être découverte
allait grandissant. Elle n'était pas Mlle Sabine Godard. Elle
était Pathros, un chrétien au service d'un lord anglais. Elle
ne parlait pas français et par conséquent ne comprenait
rien à la conversation de Foye et du pacha. A part son rôle
de traducteur, elle était insignifiante.
Ils poursuivirent leur route. La partie inférieure de son
corps était engourdie, les étriers courts de sa selle lui
faisaient horriblement mal aux genoux, sa colonne
vertébrale et ses épaules n'étaient plus qu'un nœud de
muscles contractés. Quelqu'un plantait des clous dans sa
tête. Aussi souvent qu'elle le pouvait, elle fermait les yeux.
Mais si sa jument avait le pied sûr, le terrain était traître et
à diverses reprises elle n'eut pas d'autre choix que de
regarder devant elle, ne serait-ce que pour éviter de se
retrouver projetée par-dessus la tête de sa monture.
Ils continuèrent. Sans interruption, sans parler ou faire des
commentaires sur le paysage. Ils croisèrent deux bédouins,
grands, enveloppés dans un tissu rouge foncé, tellement à l'aise sur leurs chevaux qu'on aurait dit qu'ils ne faisaient
qu'un avec leurs montures. Les bédouins étaient connus
pour leur férocité et leur absence de scrupules quand il
s'agissait d'attaquer des Européens ou quiconque
d'ailleurs. Malgré les affirmations du gouvernement, ils
n'étaient pas contrôlés. Ils faisaient ce qu'ils voulaient
quand ils le voulaient, à qui ils le voulaient. Les janissaires
furent encore plus sur leurs gardes pendant les heures qui
suivirent leur rencontre.
Quand le soleil disparut enfin derrière les montagnes, ils
sortirent d'un virage et là, devant eux, à l'instar d'un
cadeau, à quelques mètres seulement du bord de la route,
se dressait une petite auberge. Des chameaux se
reposaient dans la poussière sableuse devant la bâtisse. Un
jeune garçon arabe surveillait les ânes et les mules. À
l'intérieur, il y aurait de l'eau fraîche et un répit à la
chaleur. Il y aurait de la nourriture, autre chose que du
pain sec et une boisson insipide. Il y aurait du thé chaud et
un endroit pour poser sa tête.
Plus ils s'approchaient, plus elle imaginait se glisser dans
un bain et se débarrasser de la poussière et de la saleté
accumulée pendant les jours de route. Le paradis ! Foye et
le pacha furent les premiers à arriver à hauteur de
l'auberge, mais ils passèrent devant l'entrée sans ralentir.
Foye lui fit signe de le rejoindre. Quand elle fut à sa
hauteur, il lui dit :
— J'ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi.
Chapitre 25
2 juillet 1811
Environ 20 heures. Une nuit de pleine lune sur la route reliant Alep à Iskenderun.
Sabine n'arrivait pas à détourner les yeux de Foye. Lui non
plus, d'ailleurs. Un tourbillon d'émotions lui creusait le
ventre. De l'angoisse à propos de Nazim Pasha et de sa
crainte qu'il ne découvre son identité. De l'incertitude
quant à sa relation charnelle avec Foye ; il avait été
tellement tendre la nuit passée. De l'inquiétude sur ce qu'il
allait lui dire.
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ?
— Demande à notre capitaine druze de nous rejoindre, s'il
te plaît.
Elle fit un signe d'acquiescement et alla trouver le
capitaine. Ils rejoignirent ensuite Foye.
— Demande-lui combien de temps nous pouvons encore
chevaucher, lui dit Foye. Il semblerait qu'il y ait une petite
auberge à quatre heures environ.
Foye jeta un coup d'œil au pacha.
Comme elle traduisait, elle était horriblement consciente
du fait que le pacha ne perdait pas un mot de ce qu'elle
disait. Elle avait un talent certain quand il s'agissait d'imiter les accents, les voix, et elle avait passé la journée à
écouter la mélodie de l'arabe que parlaient les janissaires
et dont la langue maternelle n'était pas le turc. Que Dieu
leur vienne en aide à tous si elle n'avait pas parfaitement
maîtrisé l'accent. Elle craignait que ses efforts pour
prendre une voix plus basse n'augmentent les risques de
trébucher linguistiquement. Mais elle réussit à poser les
questions sans élever le moindre soupçon sur son identité.
Le janissaire écouta avec attention en caressant sa
moustache.
— Les chevaux, répliqua-t-il, peuvent tenir jusqu'à minuit
à peu près.
Il ne semblait pas soupçonner qu'elle ne soit pas un garçon.
Pourquoi quelqu'un aurait-il des soupçons ? Du moment
qu'elle continuait à faire preuve de prudence. Du moment
qu'elle ne commettait pas d'erreur.
— Passé cette heure, poursuivit le capitaine, il serait
préférable de nous reposer si l'Anglais espère arriver à
Iskenderun sans encombres.
Sabine le remercia et traduisit pour Foye qui sembla
satisfait.
— Nous allons continuer jusqu'à cette auberge alors. Peu
après cet échange, le pacha laissa Foye afin de discuter
avec ses hommes. Foye se pencha vers elle et lui dit à mi-
voix :
— Je crois qu'il est convaincu que j'avais l'intention de te
retrouver à la première auberge. Il va s'attendre à ce que je
lui fausse compagnie et y retourne.
— Mais nous n'allons pas le faire.
— Non.
— J'espère qu'il va se torturer l'esprit en se demandant
pourquoi je ne le fais pas. Nous allons devoir faire encore
plus attention à partir de demain. Si seulement ce voyage
pouvait être moins long, soupira-t-il. Tu es vaillant, Pathros.
— Merci, mon seigneur, fit-elle, la gorge nouée.
Deux fois, ils entendirent des chevaux derrière eux. Les
deux fois, plusieurs des janissaires du pacha disparurent de
leur vue. Les deux fois, des voyageurs les dépassèrent. Les
janissaires qui s'étaient éloignés et avaient quitté le groupe
les rejoignirent. Oh oui, se dit Sabine, le pacha croyait
manifestement que Foye avait prévu qu'elle le rejoigne
quelque part sur la route d'Iskenderun. Du moment qu'il le
croyait, il ne risquait pas d'avoir des soupçons à son sujet.
Mais combien de temps resterait-il dans l'erreur ?
La nuit tombante devint crépuscule, puis la lune se leva, si
brillante que les étoiles en perdirent de leur éclat. Bientôt,
les mercenaires eux-mêmes s'affaissèrent sur leurs selles et
somnolèrent tandis que leurs montures poursuivaient leur
chemin sur le terrain sablonneux, parsemé de roches. Les
chevaux affichaient eux aussi des signes de fatigue. Ils
étaient en route depuis tellement longtemps qu'elle ne
comptait plus les heures.
Ils arrivèrent à l'auberge peu avant minuit. L'établissement
en question était une structure toute simple en torchis
dotée de fenêtres étroites et d'un toit qui s'affaissait. Il n'y
avait pas de cour intérieure pour protéger les animaux d'une caravane. La plupart des hommes devraient dormir
dehors. Tandis que les autres conduisaient leurs chevaux
sur un côté du bâtiment pour les nourrir et les faire boire,
Sabine et Foye restèrent devant.
Foye inspecta l'auberge des yeux.
— Cela a l'air... peu ragoûtant.
La structure était délabrée. Mais il y avait de la nourriture
à l'intérieur. Quelque chose de chaud à manger.
— Négocie avec l'aubergiste, fit-il en prenant la bride de
la jument.
Sabine opina et descendit sans aide. Elle commençait à
être aguerrie.
— Je t'attends ici, ajouta-t-il.
— Et le pacha ?
— Il peut se débrouiller tout seul. Garde ton pistolet à
portée de main.
— Oui.
Sabine s'occupa de réserver et de payer pour leur logement
et leur repas. Elle appréciait le sentiment enivrant de
liberté que lui donnait le fait de négocier ainsi toute seule.
Foye lui avait donné une bourse et elle la sortit pour
compter les pièces nécessaires à donner pour la nuit. Leurs
janissaires dormiraient dehors.
— Il y a une source d'eau chaude à 300 mètres, dit-elle à
Foye. Une petite source, mais nous pouvons l'utiliser pour
nous baigner. Le chemin pour y arriver, m'a-t-on assuré, est
bien marqué. Ils sont heureux de nous fournir du café et un
narghilé.
Un serviteur les conduisit dans leur chambre. Il portait une
lampe qu'il suspendit à un crochet jouxtant la porte. Quand
elle vit la condition de la pièce, loin du confort dont ils
avaient bénéficié à Alep, son sang se glaça à l'idée que
Foye insiste pour repartir et chevaucher jusqu'à la
prochaine auberge.
Trois ou quatre hommes pouvaient tenir dans la chambre,
pas plus. Il ne pouvait pas y avoir de disposition moins
pratique : le bâtiment, de plein pied, avait des chambres
qui donnaient sur l'arrière, permettant aux voyageurs de
dormir près de leurs animaux et d'être ainsi en mesure de
les voir et de les surveiller. Un muret peu élevé les séparait
simplement de l'extérieur. Leurs hommes ne seraient pas
loin. Pas plus, bien entendu, que ceux du pacha. Ou que le
pacha lui-même.
Elle pouvait voir par-dessus le muret que les hommes du
pacha avaient terminé d'installer une tente. Les lances
indiquant son rang étaient déjà plantées devant et des
hommes montaient la garde. Nazim Pasha n'était pas
visible et devait être déjà dans sa tente.
Les janissaires de Foye avaient, eux aussi, installé leur
couchage de l'autre côté du petit muret qui séparait la
chambre de l'extérieur. Deux soldats restèrent avec les
chevaux. Les hommes du pacha étaient plus loin. Quelques-
uns avaient déjà allumé des feux, d'autres montaient la
garde. Plusieurs rentrèrent dans l'auberge pour manger.
L'intérieur n'était pas assez grand pour que Foye puisse
manger séparément comme le voulait l'usage pour un homme de son rang. Il s'assit donc au bout de la table avec
le reste de ses janissaires et les serviteurs massés autour
de lui. Elle avait négocié un repas pour tous les hommes.
Le coude d'un soldat assis à côté d'elle lui rentrait dans les
côtes.
Le pacha entra, escorté de deux serviteurs et d'un
janissaire à la stature impressionnante qui se posta
derrière le siège de son maître.
Suivant les instructions de Foye, elle commanda des repas
pour les deux soldats gardant les chevaux. Elle quitta la
table pour le faire. Personne ne trouva cela étrange. Bien
au contraire, en fait. Voilà ce que c'était que d'être un
homme, pensa-t-elle. Être libre de s'occuper des affaires
d'un autre et censé s'en acquitter de manière compétente
sans supervision. Quand elle retourna à table, elle reprit sa
place et attaqua son repas.
Le pacha et Foye discutaient. De poésie, étonnamment. Une
spécialité de Sabine. Godard et elle avaient longuement
étudié la poésie française. Elle baissa la tête sur son bol et
s'efforça de ne pas suivre la conversation.
Le repas consistait en un plat de riz, de lentilles et d'un peu
de viande. Peu lui importait que ce soit du poulet, de la
chèvre ou du mouton ; c'était un tel plaisir de manger
quelque chose de chaud après les heures passées à
grignoter du pain sec et du fromage dur. Les autres
pensaient la même chose car tout le monde mangeait
silencieusement. Seuls le pacha et Foye bavardaient.
— Pathros, fit Foye quand elle repoussa son bol vide, dis
aux autres qu'ils peuvent aller se laver à la source une fois
que j'en serai revenu. Demande au capitaine et à un soldat
de nous accompagner afin de garder le chemin.
Il se frotta les yeux. Pouvait-il être aussi fourbu qu'elle ?
Les conditions difficiles du voyage n'avaient pas semblé
l'affecter jusqu'à maintenant.
— Dis-leur aussi, ajouta-t-il, d'établir un roulement pour
monter la garde. Notre capitaine est libre de choisir ses
hommes. Dis-moi si tu as bien compris ou si j'ai été peu
clair ?
— Parfaitement clair, monsieur.
Elle inclina la tête et transmit les instructions de Foye au
capitaine druze qui fit un signe d'assentiment. Foye prit
congé du pacha et Sabine le suivit à la hâte.
— Nous avons besoin de changer de vêtements. Il faudra
que tu m'aides, Pathros.
— Monsieur.
L'un des janissaires était adossé au muret qui séparait leur
chambre de l'extérieur et surveillait les chevaux. Elle ne lui
prêta pas attention tandis qu'elle rassemblait des
vêtements propres pour Foye et elle et les articles qu'elle
put dénicher pour leur toilette.
Le mur opposé était percé de hautes fenêtres treillissées
comme le voulait la coutume. Un autre janissaire se
distinguait tout juste dans l'obscurité, assis non loin des
chevaux. Un autre encore était occupé à préparer le café qui allait leur permettre de veiller. Ils avaient presque tous
déjà fait leurs prières du soir et disposé leurs couches.
Le capitaine druze et un de ses hommes apparurent et
Sabine ajusta ses armes dans sa ceinture. Ils se dirigèrent
tous les quatre vers la source, passant devant Nazim Pasha,
debout devant sa tente, les bras croisés, l'œil soupçonneux.