L'Indiscretion
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Chapitre 6
Le lieutenant fendait la foule et s'approchait d'eux. Quelque
part dans le souk, un âne poussa un braiment et le son
couvrit le bruit du marché. Les deux compagnons de
Russell n'étaient pas avec lui. Le serviteur de Godard, Asif,
vêtu dans le style ottoman d'un turban blanc, d'un pantalon
bouffant serré aux chevilles et d'un long caftan enfilé sur
une veste et une chemise, posa une main sur l'un de ses
pistolets.
Le lieutenant était un jeune homme bien bâti de vingt-cinq
ou vingt-six ans. Plus jeune peut-être. De l'âge de Mlle
Godard. Il avait des cheveux roux foncé bouclés. Il était
grand, bien proportionné et débordait de la confiance qui
est l'apanage de celui qui se sait jeune et séduisant.
En l'observant se précipiter vers Sabine avec un sourire
ravi, Foye sentit son cœur se serrer. Il envia le lieutenant et
se demanda si Mlle Godard le trouvait séduisant. Ah, mais
cela avait-il de l'importance ? Elle n'avait pas l'air ravie de
le voir.
— Vous l'avez trouvée, fit le lieutenant à Foye.
Merveilleux, monsieur. Tout simplement merveilleux.
Légèrement essoufflé après sa course éperdue dans le
souk, le lieutenant tapa amicalement Foye sur l'épaule, loin
de réaliser que le marquis puisse être un rival.
— J'avais presque renoncé et... vous voilà ! s'exclama le
lieutenant Russel en regardant Sabine avec béatitude.
— Il est plus juste de souligner que j'ai eu la chance de les
trouver, nota Foye.
Il veillait à inclure Godard. Il avait remarqué la tension un
peu plus tôt quand Godard avait compris que le lieutenant
Russell cherchait sa nièce. Et il appréciait peu d'être salué
comme si le lieutenant et lui-même étaient des amis
intimes. Il le connaissait à peine. Et puis cela ne lui plaisait
pas non plus que le jeune homme sous-entende que lui,
Foye, se soit mis à chercher Mlle Godard pour lui rendre
service.
— En tout cas, je l'ai trouvée et j'en suis absolument ravi.
Sapristi, fallait-il qu'il affiche un tel enthousiasme ? Russell
s'inclina devant les Godard, mais il n'avait d'yeux que pour
Sabine.
— Sir Henry, comment allez-vous ?
Il afficha un sourire radieux, peu troublé par le fait que sir
Henry le fusille du regard.
— Et vous êtes ?
— Lieutenant Russell, monsieur. Nous avons été présentés
chez M. Lucey, comme vous vous en souvenez, j'en suis sûr.
— Hmm. Je ne crois pas me souvenir de vous.
— Vous avez été présenté à tous les officiers ce soir-là,
insista Russell sans se départir de son grand sourire. Je me
rappelle en tout cas avoir fait votre connaissance.
— Je ne me souviens pas de vous.
Foye était à peu près sûr que sir Henry se souvenait du
garçon. Ce qui l'amusait plus que de raison. Mlle Godard
consultait sa montre, ne prêtant aucune attention au jeune
officier empressé. Cela lui plaisait qu'un autre soit le
réceptacle de son indifférence.
Le lieutenant, toutefois, ne remarquait pas la tension qui
régnait.
— Et comment allez-vous, mademoiselle Godard ? Il lui
tendit une main gantée.
— Je dois avouer que vous êtes particulièrement
charmante aujourd'hui.
Le compliment n'eut aucun effet. Foye ne doutait pas que
Mlle Godard sache qu'elle était une jolie femme, mais cela
n'avait pas l'air d'avoir beaucoup d'importance pour elle.
— Je vais très bien, merci lieutenant.
— Sabine, intervint sir Henry.
Et il accompagna l'énoncé de son nom d'un claquement de
canne qui fit sursauter Mlle Godard.
— Je te prie de ne pas adresser la parole à un homme
auquel tu n'as jamais été présentée.
Foye comprit que cette remarque était l'une des
conséquences de leur séjour à Londres. Son oncle, s'il était
fier de la culture et de l'intelligence de sa nièce, n'avait pas
confiance en elle. Elle devait probablement payer chaque
jour les conséquences de ce scandale.
Le lieutenant Russell, et c'était tout à son honneur, ne
perdit ni sa contenance, ni son enthousiasme.
— Sir Henry, je vous assure qu'elle n'a rien fait
d'inconvenant.
— Hmm.
— Mlle Godard et moi avons été présentés.
— Étant donné que je ne m'en souviens pas, j'aimerais
beaucoup savoir comment une telle chose peut s'être
produite, répliqua sir Henry.
— M. Lucey nous a présentés.
— Je n'en ai pas le moindre souvenir.
— Godard, gronda Sabine d'un air patient et affable,
démenti par la tension dans ses épaules.
Elle serrait sa montre tellement fort qu'on aurait dit qu'elle
voulait l'écraser.
— M. Lucey vous a présenté au lieutenant. Et il m'a
présentée également.
Le vieil homme étrécit les yeux, faisant semblant de
réfléchir.
— Vraiment ?
— Oui, Godard, vraiment. Nous avons été présentés à tous
les officiers ce soir-là.
— Ce n'est pas un individu très mémorable, alors, n'est-ce
pas ?
— Godard, fit Sabine en posant une main sur le bras de son
oncle. Je vous en prie.
Le jeune lieutenant n'interpréta pas du tout l'échange
comme il fallait. Il sourit d'un air radieux à Mlle Godard.
Cela sautait aux yeux qu'elle était apeurée devant
l'adoration de Russell et faisait tout pour se distancer de lui sans être pour autant impolie. Le lieutenant, quant à lui,
pensait qu'elle le défendait parce qu'elle le trouvait
séduisant. Pauvre diable !
Ils restèrent tous où ils se trouvaient, le lieutenant Russell
espérant qu'ils allaient lui demander de les accompagner et
Godard n'ayant aucune intention de le faire. Mlle Godard
n'ouvrit plus la bouche. Plus l'invitation se faisait attendre,
plus la gêne s'installait.
— Lord Foye, dit enfin sir Henry.
— Monsieur ?
— Partez devant avec Sabine, voulez-vous ? Je voudrais
m'entretenir en privé avec ce jeune homme.
Sir Henry sourit ou plus exactement grimaça, l'air d'un
rapace sur le point de fondre sur sa proie.
— J'aimerais voir tout ce qu'il sait sur l'histoire de son
régiment.
— J'en serais ravi, assura Foye en se tournant vers Mlle
Godard et en lui offrant son bras.
— Pauvre lieutenant Russell, murmura-t-il.
Il était curieux de savoir ce qu'elle allait pouvoir dire
maintenant qu'ils se retrouvaient seuls.
— Sir Henry va lui poser des questions jusqu'à ce que sa
cervelle se transforme en pudding.
Elle cessa de marcher et jeta un regard en arrière en
direction de son oncle, du serviteur et du lieutenant.
— Je ne sais pas si nous devons les devancer ou s'il est
préférable de ne pas nous éloigner. Je crois que nous
devrions rester, qu'en pensez-vous ?
— Votre oncle n'ira pas loin, nota Foye. Votre serviteur est là
s'il a besoin d'aide. Il paraît clair que le lieutenant Russell
aspire à votre main et quand il le saura...
— Je n'ai rien fait, coupa-t-elle.
Elle le regarda droit dans les yeux et il fut une nouvelle fois
frappé par son charme, mais aussi par son désarroi.
— Rien qui permette à quiconque de penser avoir des
espoirs légitimes de me faire la cour.
— Je suis d'accord avec vous. Dans tous les cas, il est
préférable que vous ne soyez pas trop près pendant que
votre oncle discute avec lui. Si nous restons où nous
sommes, il nous verra. Ne l'humiliez pas.
— Ce ne serait pas délicat de notre part, approuva-t-elle en
se remettant à marcher.
— Il vaut mieux que nous poursuivions notre discussion sur
les empereurs romains, ajouta Foye.
Il lui offrit le bras, mais elle s'affaira à secouer ses jupes,
une occupation qu'elle poursuivit jusqu'à ce qu'il baisse le
bras.
— Je ne crois pas que vous m'ayez dit quel était celui que
vous préférez.
— Non, en effet.
— J'insiste pour savoir.
Il était mal à l'aise de marcher à ses côtés dans le souk
animé sans lui prendre le bras.
— Est-ce que cela a une quelconque importance ?
Il baissa les yeux sur elle. Avait-il vraiment espéré un
meilleur traitement de sa part quand son oncle ne l'observait pas ?
— Non. Aucune importance.
La sécheresse de ses mots la fit rougir. Sa réponse
succincte indiquait à quel point il était irrité par l'aversion
qu'-elle avait pour lui.
— Au moins, c'est un sujet de conversation susceptible de
nous occuper. Préférable à un silence glacial entre nous.
Elle regarda un instant par-dessus son épaule.
— Très bien. Quand j'étais plus jeune, monsieur, je divisais
les empereurs romains en deux catégories : ceux qui
mouraient de mort non naturelle, et les autres.
Mon Dieu, on aurait dit qu'elle faisait un cours.
— Le premier groupe peut lui-même être divisé en fonction
du fait qu'ils aient été assassinés, tués par les gardes
prétoriens, exécutés, morts par suicide, ou qu'ils aient péri
lors d'une bataille. Je fus stupéfaite d'apprendre que
pendant très longtemps il fut étrange pour un empereur -
et j'utilise ce terme librement vu que de nombreux
empereurs ne se désignaient pas ainsi eux-mêmes - de
mourir autrement que d'une mort non naturelle.
— En aviez-vous un préféré parmi les différentes catégories
?
Il ne pouvait s'empêcher de s'intéresser à son exposé, en
dépit d'un soupçon bien ancré qu'elle avait l'intention de le
rebuter avec cet affichage d'érudition.
— Commode. Assassiné, on rapporte, par un lutteur. Et
Hadrien, parce que je suis née non loin du mur d'Hadrien.
— J'ai honte d'avoir choisi Caligula.
— Ce fut un bon empereur.
Elle avait l'air concentrée. Savait-elle qu'elle s'était laissé
entraîner par le sujet ?
— J'approuve votre choix, continua-t-elle. Godard
déclarerait qu'il est la preuve d'un esprit avisé. Mais bien
sûr, vous êtes sur la liste qu'il entretient avec assiduité. Je
n'en attendais pas moins de vous.
— Je suis flatté que vous le pensiez.
Il était sincère. Elle ne lui faisait pas confiance, mais au
moins elle admirait ses facultés mentales. Lui-même
pouvait s'imaginer dans vingt, quarante, ou même
cinquante ans, toujours fasciné par l'esprit de la jeune
femme.
C'était une pensée qui méritait réflexion.
— J'admire les Romains, quel que soit ce que je peux dire
sur les Grecs, continua-t-elle. Ne laissez pas Godard vous
convaincre d'autre chose. D'un point de vue géographique,
l'influence romaine a franchi bien des frontières et ils ont
assimilé ce que les Grecs leur avaient enseigné. Êtes-vous
allé à Serjillo ?
— Pas encore.
Serjillo était l'une des nombreuses villes romaines
abandonnées situées au nord de la Syrie, et il avait
effectivement l'intention d'aller en visiter quelques-unes.
— Mais je vais l'inclure dans mon itinéraire maintenant.
Ils arrivèrent dans la section du souk où se trouvaient les
marchands de bijoux et Foye ralentit. Les marchands de
tapis étaient encore assez loin.
— Les ruines romaines constitueront un chapitre de son
livre, fit-elle remarquer.
— Celui que vous l'aidez à écrire. Elle opina.
Foye jeta un regard derrière eux et vit le lieutenant Russell
s'éloigner de sir Henry à grands pas. Lui-même n'avait
toujours pas trouvé le moment pour parler de Crosshaven.
Il cessa de marcher et décida de faire ce qui était
honorable et de lui expliquer ce qui s'était passé.
— Nous devrions peut-être aborder ouvertement un
certain nombre de sujets.
Elle pinça les lèvres. La manière dont elle devint
parfaitement immobile, comme si elle lui échappait,
semblait annoncer qu'elle se préparait à entendre une
nouvelle tragique. Elle lui fit un petit signe de tête, presque
imperceptible.
— Mon Dieu ! S’exclama-t-il, aussi offensé qu'horrifié.
Vous pensez que je vais vous faire des avances, c'est cela ?
— Vous ne seriez pas la première relation de lord
Crosshaven à le faire.
— Crosshaven et moi sommes en froid et ne nous voyons
plus. (Foye ne put adoucir la note de colère qui perçait
dans son ton.) Il ne fait plus partie de mes amis. Soyez-en
assurée, mademoiselle Godard, je vous en prie.
Elle se remit à marcher. Foye la rattrapa et fut saisi de
constater qu'elle était au bord des larmes. Il lui prit le bras,
mais elle s'écarta vivement.
— C'est insensé, voyons. Il est de bon ton pour un
gentleman de prendre le bras d'une jeune dame lorsqu'ils sortent ensemble.
— Nous ne sortons pas ensemble !
— Ce n'est pas ce que je voulais dire et vous le savez très
bien. Même si je pensais que vous aviez été la maîtresse de
Crosshaven, ajouta-t-il en se penchant vers elle, je vous
offrirais mon bras. Sans arrière-pensées, permettez-moi
d'ajouter. Parce que je vous assure que je ne souhaite
aucune complication de ce genre avec vous ou toute autre
femme d'ailleurs.
Elle le toisa, les yeux écarquillés, et il n'avait aucune idée
de ce qu'elle pouvait bien penser. Il laissa échapper un long
soupir.
— Mademoiselle Godard, je ne vous tiens aucunement
responsable pour ce qui s'est passé à Londres. Je sais que
Crosshaven a menti.
— Et comment savez-vous une chose pareille ?
Il s'immobilisa et se retrouva face à sa réticence de
s'exprimer sur le sujet.
— J'étais fiancé et devais me marier.
Voilà. C'était fait. C'était la première fois qu'il mentionnait
Rosaline à quelqu'un qui n'était pas un proche et il en
ressentait à peine un pincement au cœur.
Elle leva les sourcils. Il réalisa qu'il s'était mal fait
comprendre.
— Elle vous attend en Angleterre ?
— Non.
Un nouveau pincement. Mais à sa grande surprise, plus
faible encore que le précédent. Son regret était doux-amer et non plus la plaie béante qui s'était formée jadis.
— Elle a épousé quelqu'un d'autre.
— Je suis désolée, fit-elle gentiment.
Dans ses yeux marron clair, il vit de la compréhension, en
aucun cas de la pitié. Il faisait tout de travers. Elle n'avait
pas compris.
— Lord Crosshaven, ajouta-t-il. Elle s'est enfuie avec
Crosshaven deux mois avant notre mariage.
— Je suis tout à fait désolée d'apprendre cela.
Il baissa la voix.
— Vous vous demandez ce que la rupture de mes
fiançailles vient faire avec vous ?
Il secoua la tête.
— Tout, je crains. Lorsque vous étiez à Londres, vous et
votre oncle, Crosshaven faisait alors une cour assidue à
Rosaline. Ma fiancée. En secret, comme vous pouvez
l'imaginer. Et elle, dit-il avec une certaine difficulté, a fait
écho à ses sentiments, en dépit du fait que nous devions
nous marier. Je n'étais pas Foye, alors, mais juste lord
Edward.
Il tendit la main pour lui toucher l'épaule, mais se ravisa.
— Cross, l'un de mes meilleurs amis à l'époque, a proféré
des mensonges à votre égard, publiquement, afin de
détourner mon attention sur ce qu'il entreprenait. Il
souhaitait que je croie, moi et tout le monde, qu'il vous
avait séduite. Afin de détourner l'attention, je le répète, de
Mlle Prescott et de lui.
Elle pencha la tête sur le côté et le toisa. Il n'y avait aucune
pitié au fond de ses yeux, juste une évaluation tranquille,
qui fit battre son cœur plus vite.
— Est-ce que vous le haïssez ? demanda-t-elle.
Foye eut l'impression déconcertante que sa question était
en fait juste sa manière à elle de dire qu'elle haïssait
Crosshaven.
— Haïr ?
Il réfléchit. Il avait été profondément blessé. Trahi. Déçu
au-delà des mots. Il baissa les yeux vers elle et eut
l'impression d'être un mastodonte. Rosaline était beaucoup
plus grande. C'était une des raisons qui l'avait poussé à
demander sa main.
— Non, je ne le hais pas.
Il hésita, mais une nouvelle fois, des mots peu avisés
franchirent ses lèvres.
— Et vous ?
Au diable les actions raisonnables ! Elle leva le menton afin
de pouvoir le regarder droit dans les yeux. Son expression
était féroce.
— Oui, fit-elle d'une voix douce.
Une voix douce qui contrastait avec l'émotion qui brûlait
dans son regard, le pli de sa bouche, la manière dont ses
mains étaient crispées.
— Je hais suffisamment Crosshaven pour nous deux. Foye
soutint son regard, tandis que le désir naissait au creux de
ses reins.
— C'est un sujet que nous allons explorer davantage, ne
croyez-vous pas ? Finit-il par dire.