L'Indiscretion
Chapitre 14 · Syrie du nord, Alep, Kilis et le…
Syrie du nord, Alep, Kilis et le palais de Nazim Pasha, 29
juin 1811
Kilis était situé à environ cent vingt kilomètres au nord-est
de Maraat Al-Numa où Foye avait fait une halte en
traversant la Syrie. La province était agitée par ses factions
et les tribus cherchant à établir leur indépendance. Nazim
Pasha, disait-on, aspirait au contrôle de toute la région sans
devoir faire allégeance à une autorité supérieure. Avec ou
sans l'assistance de la France ou la Russie. Ou de
l'Angleterre.
Foye mit cinq jours à rejoindre Kilis car il dut s'arrêter à
Alep pour s'approvisionner et vérifier si ses lettres
adressées à Sabine étaient arrivées au consulat. Et le cas
échéant, si elle et sir Henry étaient passés les chercher.
Trois de ses lettres s'y trouvaient. Il apprit que le pacha
avait fait une halte dans la ville et que les Godard
l'accompagnaient. Tous les deux étaient en bonne santé.
Quant à la raison de sa présence à Alep ? Au diable, Damas,
au diable le fait d'être séparé de Sabine. Puisqu'il était
insensé de laisser Sabine et son oncle voyager seuls avec le
pacha dans une région connue pour être politiquement
instable, il lui incombait de mettre fin à cette folie. Que Godard pense ce qu'il voulait de l'arrivée de Foye. Il
pouvait bien avoir au moins le courage du lieutenant
Russell et affronter le vieil homme au nom de la femme
qu'il aimait. Il avait l'intention de tout mettre en œuvre
pour convaincre sir Henry qu'il aimait Sabine et méritait sa
bénédiction pour la courtiser.
Outre le réapprovisionnement nécessaire pour le voyage à
Kilis et pour le retour, Foye emportait avec lui deux
pistolets anglais de duel qu'il souhaitait offrir au pacha
lorsqu'il arriverait au palais, vu qu'il semblait devoir s'y
rendre pour rejoindre les Godard. Les pistolets étaient un
cadeau des plus communs faits aux princes, pachas et
autres chefs de guerre qui contrôlaient, de fait, les
provinces géographiquement retirées du sultanat.
Il recruta également d'autres hommes, des mercenaires et
d'anciens janissaires, pour l'accompagner à Kilis. S'il
rencontrait des problèmes, il voulait être préparé, et cela
impliquait avoir des hommes et des armes, ce qui ne
manquait pas à Alep où vivaient de nombreux soldats à la
retraite ainsi que des gaillards à la mine patibulaire
appartenant à diverses tribus de la région.
Il choisit des hommes qui avaient l'air particulièrement
pugnaces et les paya assez pour s'assurer de leur fidélité. Il
leur verserait la deuxième moitié de la somme promise
lorsqu'il les renverrait à la vie civile. Foye équipa et arma
vingt hommes qui vinrent grossir les rangs de ses gardes
personnels. Son valet, Barton, savait se servir d'un pistolet
et son jeune guide et interprète, Nabil, même s'il n'était encore qu'un jeune garçon, gardait un pistolet dans 1
echarpe qui ceignait sa taille et une épée sur son dos. Il
avait désormais près de trente hommes avec lui. Plus
qu'assez, il espérait, pour décourager l'attaque de bandits
ou de bédouins qu'ils seraient susceptibles de rencontrer
sur la route.
Foye quitta Alep deux jours après son arrivée et un mois
après son départ de Bùyiikdere. La distance entre Alep et
Kilis nécessitait de s'arrêter une nuit. Un homme sur un
bon cheval pouvait faire le voyage en une journée, mais pas
avec une petite armée, leur matériel et les animaux
chargés de leur ravitaillement. En cas d'embûche, il voulait
que ses hommes soient vaillants, pas affamés et épuisés.
Ils s'arrêtèrent à mi-chemin environ dans un village où les
autochtones le regardèrent bouche bée, n'ayant
vraisemblablement jamais vu un Européen aussi grand que
lui. Des enfants mendiant nourriture et monnaie les
suivaient. Des chiens faméliques mordillaient les jarrets de
leurs chevaux. Nabil leur trouva un hébergement dans une
auberge qui leur servit des plats étonnamment délicieux.
Après s'être restauré, Foye prit Barton et Nabil avec lui et
partit faire un tour. Grâce à Nabil qui lui servait
d'interprète, il apprit que le pacha s'était lui aussi arrêté
dans le village. Ce n'était pas surprenant vu l'état de santé
de sir Henry.
La nuit n'allait pas tomber avant une heure ou deux et ils
poursuivirent leur visite du village. Une fontaine publique
était érigée sur le bord de la route qui continuait en direction de Kilis. Une horde d'enfants le suivait et courait
ramasser les piécettes qu'il lançait au milieu des rires et
des cris de joie. Il passa un moment au bazar où il trouva
des soieries brodées exceptionnelles et un marchand qui
avait une superbe sélection d'émeraudes. Foye s'assit avec
lui, Nabil à ses côtés pour traduire, et ils fumèrent et
burent du café tout en négociant le prix des émeraudes.
Le fait qu'il ne parle pas l'arabe ou le turc n'était pas un
obstacle. Quand de l'argent est en jeu, tout ce qu'il faut
c'est un visage expressif et assez de volonté. Nabil
traduisait quand cela s'avérait nécessaire, mais dans
l'ensemble, Foye se débrouilla seul et obtint les pierres
précieuses qu'il voulait pour un prix tout à fait raisonnable.
Barton rangea ses achats dans une sacoche et ils reprirent
leur promenade.
Plus ils allaient vers le nord, moins ils rencontraient de
Turcs, tout comme à Alep. La population était de plus en
plus tribale : arabes, bédouins, druzes, syriens, et même
quelques chrétiens. Au détour d'une rue, ils arrivèrent à un
endroit où un Arabe avait monté un dais recouvert de tapis.
Dix jeunes gens étaient assis sur les tapis ainsi qu'une
Africaine qui semblait sur le point d'accoucher, devant deux
femmes à la peau claire, toutes deux jeunes et jolies.
L'Arabe était en réalité un marchand d'esclaves et il
exposait sa marchandise féminine à un homme qui n'avait
pas du tout l'air intéressé par ce qu'il voyait. Les deux filles
de type caucasien étaient la preuve vivante que le commerce des femmes se pratiquait dans le nord. Foye
ressentit un frisson d'appréhension.
Heureusement, le pacha et les Godard étaient passés sans
encombres !
Ils arrivèrent à Kilis vers 11 heures le lendemain matin. Le
palais de Nazim Pasha était situé sur une hauteur à la
lisière nord de la ville. C'était une situation idéale pour
résister à un assaut, au cas où quelqu'un aurait eu
l'imprudence d'attaquer le pacha. Foye ordonna à ses
hommes d'installer leur camp hors de vue du palais. Il ne
voyait aucune raison d'alarmer le pacha en approchant
avec ce qui était, de fait, une petite armée.
Il chevaucha jusqu'au palais escorté par Barton et Nabil.
Deux lances en bois étaient plantées devant l'entrée, une
queue de vache fixée sur chacune d'elles. Elles étaient le
symbole littéral de la position du pacha : Nazim Pasha était
un pacha à deux queues, un homme d'un rang important
aux yeux de la Porte ottomane. Trois queues et il siégerait
dans la Porte, la cour privée du sultan Mahmoud II et
porterait le titre de vizir.
Un homme à la barbe blanche les accueillit à l'entrée de la
cour, dont le portail était assez haut pour laisser passer une
caravane de chameaux et d'ânes. Foye expliqua, par
l'intermédiaire de Nabil, qu'il était impatient de voir le
pacha et de lui offrir un présent comme marque de l'estime
qu'il lui portait. On les fit entrer et il poussa un soupir de
soulagement. Il reverrait Sabine, d'ici une heure il espérait. Les Godard séjournaient dans un cadre luxueux. L'intérieur
du palais était splendide, avec des sols et des colonnes de
marbre, des murs recouverts de mosaïques, et des fenêtres
et des embrasures de porte en forme de goutte inversée.
D'après ce qu'il découvrait, l'architecture restait classique
comme ce qu'il avait pu voir à Büyükdere et dans d'autres
provinces de la Turquie. Il y avait deux minarets et
certainement une mosquée un peu plus loin.
Avec force courbettes, le serviteur à la barbe blanche
l'escorta jusqu'à une cour intérieure dont le sol de marbre
était composé de dalles sombres et claires. Barton et Nabil
suivirent le marquis. Des passages couverts entouraient la
cour rectangulaire, des colonnes de marbres soutenaient
les ouvertures en forme d'arche. Des arbres fruitiers et des
buissons en fleurs offraient de l'ombre et deux fontaines
rafraîchissaient l'air.
Le salon où le conduisit le serviteur était aussi magnifique
que le reste du palais. La pièce en dôme au plafond haut
donnait sur la cour. Les murs, bordés de marbre, étaient
décorés de motifs noirs et blancs, caractéristiques des
provinces du nord. Des tapis aux couleurs vives revêtaient
le sol et des coussins de soie dans des tons nacrés
couvraient un divan et le faisaient chatoyer. Dans la cour, la
fontaine la plus proche était magnifique, cernée d'orangers,
de citronniers et de palmiers. Des pinsons voletaient de
branche en branche. Ce serait ici, lui expliqua le serviteur,
qu'il rencontrerait Nazim Pasha. Il devait d'abord, bien entendu, faire un brin
de toilette.
Une demi-heure plus tard, Foye revenait, Nabil à ses côtés.
Il chercha les Godard des yeux, mais ne les vit pas. Des
serviteurs avaient apporté des collations et des boissons,
arrangeaient les mets disposés sur de grands plats disposés
sur ce qui ressemblait à des chaises renversées. Il traversa
le reste de la cour tandis qu'une musique douce de flûtes et
d'instruments à cordes se faisait entendre.
Nazim Pasha était étendu sur le divan, un narghilé à ses
pieds, sa tunique aussi richement brodée que chez les
Lucey. Des fils d'or et d'argent ornaient son lourd caftan de
soie et une perle en forme de larme ornait le devant de son
turban. Conformément à la coutume, Foye et Nabil
retirèrent leurs chaussures avant d'entrer ; Foye garda aux
pieds les chaussons fins qu'il portait dans ses chaussures,
une coutume qu'il était heureux d'avoir adoptée. Nabil
s'installa par terre sans un mot, les jambes croisées et les
mains sur les genoux.
Comme il fallait s'y attendre, puisque telle était la coutume,
le pacha était installé sur le coin le plus à droite du divan.
Un gros rubis ornait sa main gauche. Un Maure de grande
taille dans un caftan à rayures servait du café frais, chaud,
fort et presque trop sucré. Il s'assit ensuite à côté de Nabil.
Foye présenta les pistolets qui furent reçus avec force
exclamations d'admiration.
— Votre excellence, fit Foye en français quand le pacha
eut posé les pistolets. J'espère que mon arrivée n'est pas inopportune.
Il prit place sur le coin gauche du divan, sa tasse de café à
la main. Le pacha frappa dans ses mains et le serviteur
maure avança vers lui un plateau de noix et de sorbets.
— Je suis ravi de vous voir, monsieur, répliqua Nazim
Pasha en agitant la main. J'aime avoir des visiteurs venus
d'Europe.
— Je dois avouer, pacha, que j'avais espéré voir les
Godard. Ont-ils déjà quitté Kilis ?
— Non, marquis.
— J'espère qu'ils vont bien, reprit Foye. J'ai hâte de les voir,
comme vous devez vous en douter.
— Hélas, fit le pacha dans son français presque parfait.
Il épluchait une figue tout en parlant.
— Je regrette de devoir vous informer qu'il y a quelques
jours, sir Henry est tombé gravement malade.
Foye s'adossa contre le divan, envahi par l'anxiété. Il avait
bien fait, alors, de venir voir Sabine.
— Une nouvelle inquiétante, en effet.
Si ce que le pacha venait d'annoncer était vrai, cela
expliquait que les Godard ne les aient pas rejoints dans le
salon. Mais Foye pouvait-il croire le pacha ?
— Comment va sir Henry maintenant ? S'est-il remis ?
Le pacha baissa la tête. Quand il leva enfin les yeux vers
Foye, son expression chagrinée transperça le marquis
d'appréhension.
— Je suis désolé. Il est mort, annonça-t-il en français. Foye
ne comprit pas les mots tout de suite, même si le pacha avait parlé d'un ton clair. Son trouble dut être évident. Le
pacha avala sa figue avant de reprendre la parole dans un
anglais fortement accentué :
— J'ai le triste devoir, monsieur le marquis, de vous
informer que sir Henry est décédé il y a trois jours.
Foye s'apprêta à dire quelque chose, puis s'arrêta. Son
cœur cognait violemment dans sa poitrine, au point qu'il se
demanda si le pacha pouvait l'entendre.
— Et Mlle Godard ?
Il serra les doigts autour de sa tasse. Cela faisait trois jours
que Sabine se trouvait seule dans le palais, accablée de
chagrin, sans personne pour s'occuper d'elle et veiller à sa
sécurité.
— Comment va-t-elle ?
— Elle va aussi bien qu'il se peut après la mort de son
oncle bien-aimé.
Sir Henry Godard était mort. Dieu devrait le frapper et le
rendre sourd et simple d'esprit, vu que sa première pensée
fut que Sabine était libre. Quel monstre était-il pour
ressentir, ne serait-ce qu'un moment, un soulagement
intense ?
— Je constate que cette nouvelle vous touche beaucoup,
reprit le pacha. Acceptez mes condoléances. J'ignorais que
vous étiez de si proches amis.
— Oui, fit-il. La nouvelle est un grand choc. Pardonnez-moi,
je ne m'y attendais pas. Il est heureux que je sois venu
maintenant.
Mon Dieu ! Et s'il ne l'avait pas fait ? Et s'il s'était complu
dans son apitoiement et s'était rendu à Palmyre comme il
l'avait prévu ? Ou Damas ?
— Je vais m'occuper de tout, bien entendu. Avez-vous
averti le consulat anglais ? Ils n'étaient pas au courant
lorsque j'ai quitté Alep.
Un éclair d'impatience traversa les yeux sombres du pacha.
— Elle a beaucoup de peine naturellement. J'ai fait tout ce
qui était en mon pouvoir pour la consoler.
Foye reposa son café. Ses doigts tremblaient. L'impatience
du pacha le fit se redresser. Sans son oncle, Sabine n'avait
aucune influence. Elle était seule, sans mari, dans un pays
où la place d'une femme dans la société était beaucoup plus
limitée que ce à quoi était habituée Sabine.
— Vous serez soulagé, j'en suis certain, de savoir que je
suis prêt à m'occuper du retour immédiat et en toute
sécurité de Mlle Godard en Angleterre.
Le pacha leva les sourcils.
— Tous les besoins de Mlle Godard ont été satisfaits
durant cette épreuve. Elle est inconsolable, vous pouvez le
comprendre, marquis.
Si le cadre avait été différent, Foye se serait cru dans un
salon parisien.
— Mon médecin personnel s'est occupé de sir Godard et
même si je savais que sa foi n'était pas la vraie foi, j'ai fait
venir un homme d'Église pour qu'il s'occupe de son
enterrement.
Mais il n'avait pas informé le consulat anglais de la maladie
de sir Henry ni de son issue funeste. Le pacha avait isolé
Sabine de ses compatriotes. Délibérément ? Foye but une
gorgée de café afin de se donner un peu de temps pour
réfléchir.
— Je vous adresse mes remerciements les plus sincères
pour tout ce que vous avez fait pour eux, excellence. Je suis
certain que tous vos efforts ont été un réconfort pour Mlle
Godard.
Il se força à desserrer la prise qu'il avait sur sa tasse.
— Ce n'était rien, répliqua le pacha.
Foye se leva et baissa les yeux sur le pacha toujours étendu
sur le divan.
— Serait-il possible que je lui parle maintenant ? Il nous
faut discuter de beaucoup de choses et j'aimerais que nous
partions tôt demain matin.
— Mais bien entendu, marquis.
La réponse du pacha le désarma. Il s'attendait à ce que sa
demande soit refusée. Depuis qu'il avait appris le décès de
sir Henry, il s'était dit que ses pires craintes concernant le
sort de Sabine allaient se concrétiser.
Nazim Pasha frappa dans ses mains, la méthode habituelle
pour appeler un serviteur, et donna des instructions dans
une langue qui, ne ressemblait ni au turc ni à l'arabe. Il vit
Nabil pencher la tête. Curieux. Le malaise de Foye grandit.
Le serviteur s'inclina et sortit de la pièce.
— Pendant que nous attendons que Mlle Godard nous
rejoigne, fit le pacha, peut-être que vous pourriez me parler de votre pays. J'aimerais en apprendre davantage sur
l'Angleterre. Avez-vous un vaste domaine ?
Foye répondit des banalités sur le climat anglais et lui
expliqua que lorsqu'il n'était pas à Londres, il vivait à
Cornwall, le plus bel endroit des îles anglaises. Combien de
temps cela prenait-il d'aller chercher une jeune dame ? Le
serviteur revint sans Sabine. Foye écouta, avec une
frustration grandissante, l'échange dans une langue qu'il
ne saisissait pas. Il était désormais rompu à l'art de
déchiffrer les expressions. Il avait la nette impression que
le serviteur se contentait de rapporter quelque chose de
banal à son maître. Foye n'aimait pas du tout la manière
dont le pacha écoutait son serviteur. Tous ses instincts ne
cessaient de lui rappeler que l'homme qui se trouvait
devant lui était un dangereux opportuniste.
Mais il n'y avait certainement aucune raison d'être
tellement rempli d'appréhension. Sabine était ici, le pacha
l'avait dit. Il la verrait quand elle le pourrait. Le pacha
n'avait aucune raison de l'empêcher de la voir. Aucune.
Une fois qu'il eut renvoyé le serviteur, Nazim Pasha joignit
les mains et s'adressa à Foye :
— Hélas, marquis, quelle malchance ! Ses yeux
étincelaient.
— On m'informe que Mlle Godard n'est plus ici.