L'Indiscretion
Chapitre 22 · Quand Sabine ouvrit les yeux, Foye était profondément
endormi à moins d'un mètre d'elle. Elle fut désorientée
pendant un moment et se demanda comment le marquis
avait pu entrer dans le palais du pacha, et qui plus est dans
sa chambre. Puis la mémoire lui revint. Il l'avait sortie du
palais et l'avait emmenée loin de Kilis. Ils se trouvaient à
Alep, dans une auberge, et ils venaient de faire l'amour.
Elle ne savait pas quelle heure il était, mais le jour était
levé. Il y avait suffisamment de lumière pour qu'elle puisse
voir la chambre et le visage de Foye. Elle pouvait l'étudier
sans paraître impolie ou s'inquiéter qu'il interprète mal son
regard. Il connaissait trop la manière dont les autres
trouvaient ses traits disgracieux. A côté de cela, il ne
connaissait pas suffisamment les aspects de sa personne
qui le distinguaient des autres. Il avait tiré sa courtepointe
jusqu'à son menton et glissé une main sous sa joue. La
crosse d'un pistolet dépassait de son oreiller.
Le regarder l'exaltait tout en l'angoissant un peu. Le
contempler éveillait en elle la sensation de papillons dans
son ventre et elle avait de nouveau envie de lui. Elle voulait
sentir ses bras autour d'elle, sa bouche sur elle. Il était
intéressant qu'elle ne le trouve pas disgracieux alors qu'il
n'était pas réveillé et que la force de sa personnalité ne
transparaissait pas encore sur ses traits. Sa barbe poussait, noircissait ses joues et la ligne de son menton. Ses cils
noirs et épais ombraient ses joues et ses cheveux étaient en
désordre.
Il était étendu entre elle et la porte. Prêt, elle en était sûre,
à mourir pour elle si les hommes du pacha les
découvraient. Pour quelle autre raison aurait-il fait barrière
de son corps ? Godard serait... Son oncle était mort !
D'ailleurs, le pacha avait-il joué un rôle dans sa maladie ?
Si Foye était arrivé, ne serait-ce qu'un jour plus tard, elle
était persuadée qu'elle aurait été perdue. Mais il était venu.
Sans qu'elle ait eu à lui demander. Malgré toutes les lettres
qu'elle avait écrites au consulat anglais, c'était Foye qui
était venu. Pas un représentant quelconque de la
compagnie du Levant ni une personne investie d'une
mission officielle.
Elle effleura sa joue juste au-dessus de sa barbe naissante.
Sa peau était chaude. Elle était une femme déchue. Pour de
vrai cette fois-ci. Foye était son amant. Elle retira sa main
alors que ses paupières se soulevaient.
— Bonjour, fit-elle. Ou peut-être bon après-midi.
— Sabine.
Il prit sa main et la porta à ses lèvres.
Son visage était fascinant. Elle ne le trouvait plus du tout
disgracieux. Non, il y avait trop d'intelligence, trop
d'honneur sur ce visage. Elle avait désormais trop d'images
de leur nuit d'amour pour le trouver autrement que beau. Il
rejeta les couvertures et tendit la main vers ses vêtements. Il sortit sa montre de son gilet et la consulta. Il se mit
debout, nu, et remonta le mécanisme devant la fenêtre.
Foye, pensa Sabine, était un homme superbe.
— Milieu de la matinée, fit-il.
Il jeta un coup d'œil par la fenêtre. Des clochettes
accrochées aux chameaux tintinnabulaient dans la cour
intérieure ; quelques-uns protestaient. Des voix d'hommes
se faisaient entendre, la cadence des langues locales,
l'arabe, et aussi le druze et le kurde qu'elle ne parlait pas,
mais dont elle reconnaissait la musique.
— L'heure ?
— 10 heures 13.
Il baissa de nouveau les yeux sur sa montre.
— Et 53 secondes. Je propose de s'habiller et d'aller
manger quelque chose. Je veux envoyer un ou deux
hommes voir si Barton et les autres sont arrivés. Ou le
pacha.
Quelle situation étrange d'être couchée et de converser
avec un homme qui se tenait nu devant elle, aussi
magnifique que le David de Michel-Ange. Elle connaissait
désormais son corps, la texture de sa peau, son goût, son
odeur, le son de sa voix quand il murmurait à son oreille.
Elle connaissait aussi son tempérament, savait qu'il était
calme et intelligent. Qu'il tenait ses promesses. Il était le
marquis de Foye. Un aristocrate. Et il disait l'aimer.
Il posa sur elle un regard pénétrant.
— Quand nous aurons mangé, toi et moi irons au consulat.
— Je leur ai parlé de Godard.
— Vraiment ? Avant ou après son décès ?
— Après.
— Et tu es certaine que la lettre a été remise ?
— Je l'ai confiée à Asif.
— Ils sont donc au courant de sa mort. Nous aurons besoin
des documents officiels en Angleterre. Ils auraient dû
envoyer quelqu'un. Je me demande pourquoi personne n'est
venu, fit-il en fronçant les sourcils.
— Peut-être qu'ils l'ont fait et que Nazim Pasha les a
renvoyés.
— À quoi servent-ils alors ?
Il resta debout, les mains sur les hanches.
— Inutiles ils sont. Pires qu'inutiles si c'est ce qui s'est
passé.
— Qui sait les mensonges qu'a pu leur raconter le pacha.
Est-ce que tu vas leur dire que Nazim Pasha a réclamé une
rançon ?
— Oui, ça et plus encore. Retenir une citoyenne anglaise
contre sa volonté ne va pas être vu d'un bon œil. Quelle que
soit l'opinion qu'ils puissent avoir sur le pacha.
Il s'étira longuement, puis ils se regardèrent.
— À quoi penses-tu, Sabine ? Que je manque de pudeur ?
— Non.
Elle posa son menton sur son genou.
— Tu es beau.
— Merci.
— Viens ici, Foye.
Il s'avança. Le tenir, le toucher dans la lumière radieuse du
matin la combla de bonheur. Elle le serra contre elle et
essaya de mémoriser tout ce qu'elle pouvait de lui : son
odeur, le grain de sa peau, son goût. La manière dont elle
se sentait en sécurité, adorée. Il s'écarta avec une
réticence charmante.
— J'aimerais que nous puissions rester ici toute la journée.
Nous pourrions oublier le monde et passer notre temps à
faire l'amour.
— Ce serait merveilleux.
Elle posa une main sur sa joue et son cœur s'emballa tant
elle se sentait heureuse.
— Tout à fait merveilleux.
Foye baissa la tête et l'embrassa dans le cou.
— Mmm. Sabine. Quel effet as-tu sur moi ?
Il s'étendit sur elle, s'appuya sur les mains pour la soulager
de son poids.
— Je crois que tu as le don de me rendre très dur, fit-il avec
un sourire malicieux.
— Monsieur, je trouve que vos propos sont très
inconvenants.
— Non, tout cela est très convenable, ma chère.
Ravissante, ravissante, Sabine. Tu me fais très
convenablement bander.
— Que puis-je faire pour vous soulager ?
— Je me le demande.
Il l'embrassa de nouveau dans le cou.
— Serais-tu disposée à m'apporter un peu de soulagement
?
— Je m'y efforcerai, effendi.
— Quel serviteur formidable tu fais. Rappelle-moi
d'augmenter tes gages. Maintenant, ma ravissante guide,
vas-tu me laisser te posséder une seconde fois ?
— Oh oui, je t'en prie, fit-elle avec élan.
— Avec plaisir.
Il lui écarta les cuisses et elle sut quelle position adopter au
moment où il la pénétra. Et oui, il était beaucoup plus
grand, plus puissant qu'elle et elle adorait le contraste que
formaient leurs corps. Elle aimait le sentir en elle, un pur
délice. Elle ne pensa à plus rien d'autre qu'à leurs deux
corps unis. Elle vit ses yeux étinceler. Il voulait plus encore,
mais agissait avec précaution ; pour elle.
— Foye, murmura-t-elle. Je sais que tu ne me feras pas
mal. Je le sais.
— Jamais, je ne te ferai mal. Jamais.
Elle se cambra, mais il continua de se contrôler.
— Sabine. Mon amour.
Elle le serra quand il jouit et elle sut qu'elle ne serait
jamais plus la même sans lui.
— Il est temps de t'habiller, fit Foye un moment plus tard
quand ils eurent retrouvé leur souffle. Iskenderun est à
deux jours de route. Plus tôt nous partirons, mieux nous
nous en trouverons.
— Il est temps de redevenir Pathros, tu veux dire ?
— Oui, hélas.
Il posa un baiser sur chacun de ses seins.
— Je ne vais pas pouvoir admirer ta poitrine.
Elle s'assit et il l'aida à se vêtir, puis elle l'aida à son tour à
devenir l'imposant marquis de Foye. Il l'embrassa de
nouveau quand il fut habillé et sa tendresse lui fit fondre le
cœur.
— Je ne sais pas comment je vais arriver à ne pas montrer
aux autres l'affection que j'ai pour toi, soupira Foye.
— Ne plaisante pas.
— Avant notre départ d'Alep, Sabine, le pacha ne pourra
plus rien contre nous. Plus de subterfuge. Je serai obligé de
congédier Pathros, fit-il en affichant un large sourire.
— Tu es sûr que c'est avisé ?
— Je ne crois pas que ma femme verrait d'un très bon œil
une relation avec un garçon.
Il mit les mains sur ses hanches.
— Et toi ?
Elle écarquilla les yeux.
— Tu veux dire que nous allons nous marier ? Ici ? Déjà?
— Le consul peut nous marier, Sabine. Nous n'avons rien
fait pour prévenir une grossesse, que ce soit la nuit
dernière ou ce matin. Et je n'aurais jamais autorisé une
telle chose si je n'avais pas l'intention de t'épouser, et vite,
de surcroît.
— Mais...
— Nous ne sommes pas encore en Angleterre, Sabine. Les
lois sont différentes ici. Une jeune femme sans mari et sans
parent du sexe masculin pour s'occuper d'elle se trouve dans une situation plus que délicate. Nazim Pasha a
clairement déclaré qu'il pensait que je n'avais aucun
ascendant sur toi et nullement le droit de t'emmener avec
moi. Pourquoi, crois-tu que j'ai dû recourir au kidnapping ?
Crois-moi, j'avais épuisé tous les autres moyens à ma
disposition avant d'opter pour cette solution.
— J'attends ton argument, Foye.
— Mon argument, Sabine, est que si Nazim Pasha nous
rattrapait, il pourrait bien réussir à remettre la main sur toi
et à t'enlever de nouveau. Et en me basant sur les
événements du passé, je doute que quelqu'un au consulat
proteste contre une action du pacha ou de la Sublime Porte
avant que tu te retrouves vendue ou offerte. Si nous ne
sommes pas mariés, tu n'auras personne pour protester en
ton nom.
Son regard se fit dur.
— Si ma femme devait être enlevée, je peux t'assurer que
les autorités agiraient. Sans tarder.
— Foye... fit-elle en levant un sourcil.
— Dois-je te rappeler que je suis un pair du royaume
d'Angleterre et que mon titre, tout ce que je possède, et
maintenant et dans le futur, est sujet à la primogéniture. Il
nous faut nous marier sur-le-champ. L'Angleterre est à des
semaines en bateau. Si tu es enceinte, ta grossesse sera
avancée quand nous arriverons. Crois-tu que je laisserai
quoi que ce soit t'arriver ? Tout ce que je demande, c'est
que tu ne me compliques pas la tâche. Tu peux me croire, Sabine, quand je te dis que le consulat remuerait ciel et
terre pour mon épouse et moi.
— Tu en es certain ?
— Oui.
Non qu'elle ait des doutes là-dessus, mais pour elle, leur
avenir semblait périlleux.