L'Indiscretion

Carolyn Jewel · Chapitre 4 sur 21

Pages du PDF

L'Indiscretion

Chapitre 13 · Agité et le cœur lourd, Foye descendit…

 

Agité et le cœur lourd, Foye descendit et entra dans le

jardin de la maison des Godard. Sabine descendrait-elle ?

Et si son oncle refusait qu'elle sorte ? Ils risquaient de ne

pas se revoir avant son départ.

Il fit tinter les piécettes qu'il avait dans la poche de sa

redingote. Il ne s'était jamais senti aussi éperdument

amoureux. Il s'était résigné à la voie que son cœur lui avait

fait emprunter. Il n'était pas venu en Turquie pour tomber

amoureux, mais il l'était. Il voulait Sabine ardemment. Plus

ardemment que jamais.

Un bruit de pas lui fit lever les yeux. Elle traversait le

jardin à la hâte et le cœur lui manqua. Il ne comptait plus

les nuits où il avait été parfaitement conscient de se vouer

à la damnation éternelle en recourant à l'onanisme pour

pallier un désir sexuel. Et il n'avait jamais aspiré lors de ces

moments à l'assistance d'une partenaire. Jusqu'à

maintenant. Oui, il était terriblement épris d'elle.

Elle s'avança vers la fontaine. Le mouvement de ses jupes

évoquait les courbes que la mousseline tentait de

dissimuler. Elle avait un corps voluptueux pour une femme

aussi menue. Il le savait. Il l'avait assez tenue dans ses bras

pour le savoir. Il était patient, ou en tout cas l'avait cru

jusqu'à maintenant. Mais il ne voulait pas attendre pour

posséder Sabine. Il voulait qu'elle soit sienne de sorte qu'elle ne puisse pas changer d'avis à son sujet ou cesser

de l'aimer. Il pouvait se passer tellement de choses entre

maintenant et le moment où ils se reverraient en

Angleterre et seraient en mesure de faire face à la

situation. Sir Henry pourrait vivre avec eux, s'il le

souhaitait. Ou bien il déménagerait à Oxford et vivrait avec

les Godard. Oui, il était prêt à le faire.

Foye sortit la main de sa poche. Sabine lui souriait, d'un

sourire triste. A ce moment précis, il aurait donné sa vie

pour le droit de la prendre dans ses bras devant toutes les

personnes susceptibles de les observer. Ce n'était pas

comme s'il avait l'intention de s'enfuir avec Sabine et de la

posséder, même s'il devait le reconnaître, les fantasmes de

ce genre le poursuivaient jour et nuit.

— Merci d'être venue, chuchota-t-il quand elle fut

suffisamment près de lui pour l'entendre.

La bouche de la jeune femme était pincée et elle serrait les

poings. Il ne fit pas un pas vers elle, ce n'était pas la peine

de se trahir auprès des serviteurs.

Elle s'arrêta à quelques mètres de lui de sorte que

personne ne puisse avoir le moindre soupçon en les voyant.

— Foye, murmura-t-elle.

Quand il plongea les yeux dans les siens, il sut qu'elle

sondait son âme. Un serviteur en turban traversa le jardin

et ils restèrent silencieux jusqu'à ce que l'homme soit

rentré dans la maison. Foye avait toujours son chapeau à la

main et il en étudiait le rebord tout en choisissant ses mots

pour ne pas être maladroit.

— Je ne veux pas que nous partions, fit-elle. Si seulement

nous pouvions rester ici ou venir avec vous.

— Vous saviez que vous alliez vous rendre à Kilis.

Il ne voulait pas la rendre plus malheureuse qu'elle ne

l'était déjà. Ils seraient séparés pendant un long moment.

Et alors ? Les amants et les couples se séparaient de temps

à autre sans que là distance entraîne la fin de leur relation.

— Vous reviendrez ou je vous rejoindrai dans une autre

ville. De toute façon, nous serons de retour en Angleterre

un jour.

— Et vous ? Vous quittez vraiment Büyükdere ? Où irez-vous

?

Elle fit un pas vers lui.

— Comment vais-je vous écrire, Foye ?

— Écrivez-moi chez M. Lucey. Il veillera à ce que ma

correspondance me soit transmise. Je vous écrirai au

consulat anglais d'Alep.

Du moment que les Godard informaient le consulat de leur

prochaine destination, ses lettres lui parviendraient. Les

yeux de Sabine brillaient de larmes contenues.

— Bien.

— Je vais bientôt rentrer en Angleterre, ajouta-t-il. Après

Damas, je pense. Je devrais y être avant le premier de l'an.

Écrivez-moi à Maralee House à St. Ives, Cornwall, ensuite.

Si je ne suis pas à Londres, je serai là-bas.

— Très bien, je le ferai donc. Merci.

— Vous verrez la maison un jour et vous l'adorerez comme

moi.

Elle essuya furtivement une larme.

— Oui, j'en suis sûre, Foye.

Il sortit un morceau de papier.

— En attendant, si vous aviez un souci, si vous aviez

besoin d'aide, que vous soyez en Angleterre ou ici, et que

les Lucey ne soient pas en mesure de vous aider, écrivez à

mon notaire, M. George Brook.

Il lui tendit le papier sur lequel il avait noté l'adresse de

l'homme de loi.

— Je lui ai déjà envoyé des instructions vous concernant.

Si vous lui écrivez, ma lettre lui sera probablement

parvenue avant.

— C'est très généreux de votre part.

Elle prit le papier et jeta un coup d'œil à l'adresse avant de

le mettre dans sa poche.

— Merci.

Ses lèvres tremblèrent légèrement. Foye s'avança, mais

n'osa pas la toucher.

— Mon amour, ne pleurez pas.

— Non.

Elle secoua la tête.

— Me donnerez-vous un dessin de vous, Sabine ? Elle ne

répondit pas.

— S'il vous plaît ?

Il fit un pas vers elle.

— Ou bien avez-vous l'intention de prendre congé de moi

sans me donner quoi que ce soit en souvenir de vous ?

Elle leva les yeux vers lui et sourit. Il crut que son cœur

allait exploser.

— Pas de mèche de cheveux, monsieur ? Il plongea son

regard dans le sien.

— Un dessin, Sabine, pour que je puisse me souvenir de

vous et savoir qu'à chaque coup de crayon vous avez pensé

à moi.

Elle resta silencieuse et Foye n'arrivait pas à savoir ce

qu'elle pensait.

— Très bien, fit-elle.

Il serra le bord de son chapeau un peu plus fort.

— Je vous aime, Sabine. Vous êtes devenue ma raison de

vivre depuis que nous nous sommes rencontrés. Je vous

attendrai.

Elle tendit la main vers la sienne.

— Et je vous aime, Foye.

— Quand vous serez en mesure de le faire, nous nous

marierons, si vous voulez bien me faire cet honneur.

Elle serra doucement sa main.

— Si vous dites alors que vous m'aimez toujours, Foye,

oui, je vous épouserai.

Ils ne bougèrent plus, main dans la main, gardant le

silence, sachant qu'il fallait se dire au revoir.

— Convainquez votre oncle de ne pas aller à Kilis. Restez

loin de Nazim Pasha.

— Vous croyez que je n'ai pas essayé ? Il la fixa du regard.

— Votre oncle ne peut presque plus utiliser ses mains. Il

peut à peine marcher. Il a beau essayer, il ne peut plus cacher sa fragilité. Dites-lui qu'il ne faut pas qu'il fasse le

voyage. Et que vous ne devez pas faire confiance à Nazim

Pasha.

Il serra les doigts autour des siens.

— C'est de la folie. Vous l'intéressez trop. Sa réputation

n'est pas des plus vertueuses, Sabine.

— Le pacha, vous voulez dire ? fit-elle en le regardant avec

stupéfaction.

— Oui, le pacha. Vous l'intéressez. Tout le monde a

remarqué l'intérêt qu'il vous portait.

Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis se

ravisa. Sa bouche se crispa.

— Mais je vous aime, vous, finit-elle par dire. Pas le pacha.

Il fit un pas vers elle et s'arrêta net.

— Sabine, vous ne serez pas en sécurité. Il indiqua du

menton l'étage de la maison.

— Demandez au serviteur de votre oncle. Demandez-lui si

Nazim Pasha ne s'enrichit pas en achetant, puis revendant

des femmes. Demandez-lui.

— J'essaierai, mais je ne peux pas vous promettre que

j'arriverai à le convaincre.

Foye enfonça les doigts dans le rebord de son chapeau. Il

aurait voulu le déchirer.

— Avec tout le respect que je dois à votre oncle, vous ne

devriez pas avoir à le convaincre de quoi que ce soit. Il

devrait se préoccuper de votre sécurité. Son devoir est de

vous protéger à tout prix. Je n'arrive pas à comprendre

pourquoi il vous fait courir un tel danger.

Il eut un geste d'impatience.

— Il vous traite comme si vous étiez un homme. Aussi

intelligente et cultivée que vous soyez, vous n'en êtes pas

un.

— Il veut terminer son livre. Le nord est l'une des dernières

régions qu'il nous reste à visiter. Je pense que si nous nous

y rendons, je pourrai le persuader qu'il est temps de

rentrer. En Angleterre.

— Et si ses projets vous mettent en danger ? Elle haussa les

épaules.

— Finir son livre est son rêve. Le seul qui lui reste. Et

vous savez que c'est à cause de moi qu'il ne lui reste plus

rien d'autre. Oh, Foye, je vous en prie. Je ne peux pas lui

prendre cela aussi.

Sa colère l'enfiévra. Assez, c'était assez. Il combla l'écart

qui les séparait, laissa tomber son chapeau pour la prendre

par les épaules.

— A sa place, je donnerais ma vie avant de vous exposer

au moindre danger. Votre oncle n'a pas les sentiments que

j'ai pour vous, Sabine. Il ne vous aime pas.

— Mais si, il m'aime.

Elle sourit, d'un sourire triste, poignant, et Foye eut du mal

à respirer tant ce sourire eut raison de ses dernières

résistances.

Il se maîtrisa avec peine.

— Je sais. Je sais qu'il vous aime comme un père. Je vous

aime autrement. Et je prie, j'espère que vous m'aimez de

manière différente.

— Oui, Foye.

— Si vous ne parvenez pas à le convaincre, Sabine,

promettez-moi au moins que vous me laisserez vous faire

suivre par quelques-uns de mes hommes. Je serai à

Büyükdere encore suffisamment longtemps pour arranger

une escorte. S'il persiste dans son projet, je vais faire en

sorte que des hommes armés vous accompagnent. Ils vous

seront totalement dévoués, à vous, pas à Nazim Pasha.

Elle était suffisamment fine pour saisir l'importance de ce

qu'il venait de dire.

— Merci, c'est une excellente précaution.

Foye fit un signe de tête. Il bouillait intérieurement. Il avait

vécu. Il avait eu des maîtresses et, lorsqu'il avait été

amoureux, il avait été fidèle. Devant Sabine Godard, il avait

l'impression d'être un amoureux transi.

— Il serait peut-être avisé de rassembler vos hommes

maintenant. Nazim Pasha a promis que nous nous mettrons

en route tôt demain matin.

— Considérez que c'est fait.

Il jeta un coup d'œil derrière lui, avisa un recoin plongé

dans l'ombre situé sous l'escalier du jardin intérieur qui

menait au premier étage et attira la jeune femme jusque-là.

Il la prit par la taille et la serra contre lui.

— Promettez-moi d'être prudente.

— Foye, quelqu'un va nous voir.

— Peu m'importe.

Il prit son visage dans ses mains et leva sa tête vers lui.

— Promettez-moi, Sabine.

— Je vous le promets.

Il l'embrassa avec passion. Elle se pressa contre lui, ouvrit

la bouche sous la sienne et mêla sa langue à la sienne. Il

perçut son hésitation, puis elle se détendit. Oui, elle

apprenait vite.

Il dut la lâcher. Les serviteurs s'affairaient à faire les

bagages en vue du départ le lendemain. La maison serait

fermée, mais demeurerait une base d'opérations pendant la

durée de leur séjour au nord. S'il retenait Sabine

davantage, quelqu'un allait les voir et il ne voulait surtout

pas qu'elle soit une nouvelle fois l'objet de ragots ou

découvrir que Godard lui était hostile avant qu'il ait eu une

chance.

— Écrivez-moi tous les jours. Et envoyez-moi votre

portrait.

— Oui, je le ferai.

Voilà. C'était tout. La dernière fois qu'ils se voyaient avant

Dieu sait combien de temps. Sabine passa la main dans les

cheveux de Foye, joua furtivement avec ses boucles.

— Foye, promettez-moi d'être prudent ?

— Oui.

— Adieu, dit-elle.

— Pas adieu.

Il l'attira dans ses bras et l'embrassa sur le front.

— Au revoir.

Une voix masculine l'appela depuis le premier étage dans

un anglais fortement accentué. Elle recula et s'essuya les

joues.

— Au revoir, Foye.

— À bientôt, Sabine, murmura-t-il.