L'Indiscretion
Chapitre 32 · Le Temple Bar, Londres, Angleterre, 12 décembre 1811
L'étude de M. George Brook, le notaire du marquis de Foye. La pluie d'Oxford a suivi Sabine à Londres. Elle n'a pas de parapluie et se hâte vers la porte car son manteau la protège mal de la pluie et du froid.
La première chose que vit Sabine quand elle gravit
l'escalier qui la menait à l'étude de M. Brook fut une statue
de Minerve posée dans une niche au-dessus de l'imposte de
la porte. Cela lui sembla de bon augure et elle sourit.
Quand elle ouvrit la porte, un clerc, très maigre, se leva.
Les doigts de sa main droite étaient tachés d'encre. Il lissa
son pourpoint, s'éclaircit la gorge et posa une main sur sa
cravate. Trois autres de ses collègues levèrent les yeux des
documents qu'ils étaient en train de copier.
— Madame, fit le premier clerc.
Il lui sourit tout en la regardant de la tête aux pieds. Sabine
décida qu'il ne lui plaisait guère. Il avait un visage rond qui
contrastait avec sa maigreur. Ses chaussures étaient
éraflées, ce que Foye n'aurait jamais toléré pour lui-même.
— Puis-je vous aider ?
— J'aimerais voir M. George Brook, s'il vous plaît. Elle avait toutes les lettres de Foye avec elle. Elle avait
l'impression, et c'était quelque peu superstitieux, que les
produire était admettre que quelque chose n'allait pas.
Mais elle les avait malgré tout avec elle et elle les sortit de
son réticule afin de trouver celle qui était adressée au
notaire. Elle ne la tendit pas tout de suite. Son cœur bondit
dans sa poitrine. C'était l'écriture de Foye. Elle se
souvenait très bien quand il l'avait écrite.
— Est-ce qu'il est là ? dit-elle enfin.
— Il est avec un client, madame. Avez-vous rendez-vous ?
demanda le clerc en quittant son bureau.
Elle résista à l'envie d'arranger ses cheveux. Maintenant
qu'ils avaient repoussé, les boucles, comme celles de Foye,
retombaient sur son front. Elle n'avait pas retiré son
chapeau bien sûr, simplement repoussé sa capuche.
— Non.
Le clerc savait pertinemment qu'elle n'avait pas rendez-
vous.
— Mais c'est urgent.
— Avez-vous une carte de visite ?
Elle déglutit.
— Non, je n'ai pas de carte.
Elle ne se sentait pas très bien et monter l'escalier l'avait
épuisée. Elle regarda autour d'elle et, avisant une chaise,
elle s'assit. Avant de quitter Oxford, elle avait trouvé du
tissu peu coûteux rangé dans une malle au grenier. Elle
l'avait teint en noir et s'était confectionné une robe. Peut-
être pas digne d'une marquise, mais qui conviendrait mieux que sa tenue turque. C'est ce qu'elle avait cru en tout cas
et elle n'en était plus aussi certaine.
Elle se trouvait hideuse même. Avec ses escarpins teints en
noir et un ruban noir sur son bonnet, il n'était pas possible
de ne pas voir qu'elle était en deuil. Godard le méritait. Elle
ne portait aucun bijou, à part l'anneau que Foye avait glissé
à son doigt à Iskenderun, et il était caché par les gants
noirs qu'elle avait achetés et teints en même temps que sa
robe.
— Puis-je vous annoncer à M. Brook ?
Elle leva les yeux. Son nom. Elle faillit donner son nom de
jeune fille.
— Lady Foye.
Elle tendit la lettre de Foye.
— Je suis lady Foye et je dois voir M. Brook de toute
urgence.
Le clerc revint au bout de cinq minutes à peine. Un
gentleman plus âgé en pantalon brun, gilet vert et au
pourpoint dont le col était ridiculement haut se pressait
derrière lui. Il tenait la lettre de Foye à la main. Sabine
décida de ne pas se lever. Elle avait mal au cœur et ne se
sentait pas très bien.
Brook s'avança une main tendue.
— Lady Foye.
— Monsieur Brook, je présume.
— Oui, madame.
Son regard s'arrêta sur sa tenue.
— Mes condoléances pour votre deuil, lady Foye.
— Merci.
— Est-ce que je peux vous apporter quelque chose à boire
? Du thé, peut-être ?
— Oui, merci.
Ce n'était pas tant qu'elle voulait du thé, mais cela lui
donnerait quelque chose à faire de ses mains. Brook fit un
geste et l'un des clercs se leva et sortit.
— Est-ce que nous pouvons nous entretenir en privé, fit
Brook.
— S'il vous plaît.
Elle posa sa main gantée de noir sur la sienne et se leva.
Brook ne dit rien tant qu'ils ne furent pas dans son bureau.
Il n'était pas très spacieux, mais une fenêtre éclairait la
pièce sur la pluie qui tombait toujours.
Elle s'assit et posa les mains sur ses genoux, attendant que
Brook s'asseye à son tour.
— Je suis sûre que me voir est une surprise pour vous,
monsieur Brook. Mais Foye n'est pas encore rentré de
Turquie et je suis dans l'embarras. Nous étions convenus
que j'attende son arrivée - ce n'est pas pertinent, je
présume. Le fait est que l'on a fait courir le bruit que j'étais
morte et je n'ai plus pour l'heure la maison où Foye et moi
devions nous retrouver à son retour en Angleterre. — Bien.
Il pencha la tête et lui sourit à son tour, mais avec une telle
rapidité qu'elle se posa des questions.
— Je peux constater que vous êtes en effet bien vivante,
lady Foye.
Le clerc entra avec le thé et une assiette de gâteaux. Son
pantalon était mouillé et Sabine se dit qu'il avait dû sortir
dehors pour se procurer la collation. Elle ne toucha pas au
thé, mais accepta un des gâteaux et posa une assiette sur
ses genoux.
— Est-ce que quelque chose peut être fait pour récupérer
mes biens ? Et ceux de mon oncle.
Elle expliqua ce qui se passait avec la maison de son oncle
à Oxford pendant que Brook versait du lait dans son thé et
le sucrait.
— On m'a informé que la maison avait été louée et qu'il
n'était pas possible de changer les choses.
— C'est certainement quelque chose dont je peux
m'occuper pour vous, lady Foye.
— Merci, monsieur Brook, fit-elle en souriant. Je vous en
serais très reconnaissante.
Brook saisit la lettre de Foye qu'il avait posée sur son
bureau et l'étudia en silence un long moment. Elle n'avait
aucune idée de ce qu'il pouvait penser.
— Avez-vous une preuve de votre mariage, lady Foye ?
— Oui.
Elle ouvrit de nouveau son réticule et tendit les documents
établis par Hugh Eglender.
— Nous nous sommes mariés au consulat d'Iskenderun.
M. Eglender est un ami de mon époux.
Il prit les papiers et les examina attentivement. Sabine prit
sa tasse de thé afin de réchauffer ses mains.
— Il y a beaucoup à faire, déclara le notaire. Et sans
tarder.
Il releva la tête.
— Il semble y avoir peu de doute que vous soyez bien lady
Foye.
— Je l'espère, en effet.
Mais son cœur s'affola. Pouvait-il y avoir un doute ? Est-ce
que Brook avait l'intention de lui causer des problèmes ?
— Pardonnez-moi si je suis indélicat, lady Foye, mais est-il
possible que vous attendiez un enfant ?
Elle se figea.
— Pourquoi me poser cette question maintenant,
monsieur.
— Ma chère lady Foye, vous êtes en deuil.
— Pour mon oncle, monsieur Brook.
Le notaire pâlit.
— Est-ce possible ? Vous ne savez pas ?
— Quoi ?
Elle se leva, oubliant l'assiette sur ses genoux. La
porcelaine se fracassa par terre. La jeune femme tremblait
tellement qu'elle dut se tenir au dos de la chaise.
— Comment puis-je vous annoncer cela ? murmura-t-il à
mi-voix.
— M'annoncer quoi ?
— Lord Foye a quitté Iskenderun. Peu de temps après vous,
je présume. Il s'est embarqué sur le Hecla.
— Le Hecla. Je pensais qu'il traverserait sur le Thunderous.
Pourquoi le Hecla ?
Elle le fixa.
— Comment savez-vous quel bateau il a pris, alors que je
ne le sais pas moi-même ?
— C'était dans tous les journaux, lady Foye. Ils ont été pris
dans une tempête au large de Gibraltar. Un autre navire de
la ligne, le Thunderous, n'était pas loin. Ils ont eux aussi
été pris dans l'ouragan. Indubitablement, le capitaine du
Thunderous était un meilleur marin. Son récit du naufrage
a été publié dans le Times. Le Thunderous a vu le Hecla
couler. Quand il a pu s'approcher, ce qu'il a fait aussi vite
qu'il l'a pu, il était trop tard pour sauver quiconque.
Le monde s'arrêta pour Sabine. Le notaire se leva et
contourna son bureau pour s'approcher d'elle.
— Je suis terriblement désolé de vous l'annoncer, mais
tous les passagers à bord du Hecla ont péri.
— Non.
— Le marquis de Foye n'est plus.