Marée - Tome 3

Amanda Hocking · Chapitre 17 sur 41

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Marée - Tome 3

CHAPITRE 17 - Dîner

CHAPITRE 17

 

Dîner

 

C —

asse-croûte Chez Pearl ? fit Harper en arquant un sourcil alors qu’elle se

glissait sur la banquette en face de Daniel. Ça compte pour une véritable

sortie ?

— Je n’ai jamais utilisé les termes « véritable sortie ».

Daniel leva les mains de manière défensive.

— J’ai dit que nous avions besoin de sortir davantage.

Le casse-croûte Chez Pearl n’avait pas de thème océanique comme la

plupart des pièges touristiques de Capri, mis à part une peinture suspendue

derrière le comptoir. Elle représentait une sirène assise dans un coquillage

et tenant une énorme perle. Harper évita de la regarder quand ils prirent

place.

Quand Daniel lui avait dit qu’il voulait sortir ce soir-là, Harper avait pensé

qu’il voulait dire quelque chose d’un peu plus spécial, même si nous

n’étions que jeudi, et elle s’était pomponnée. Elle portait une légère robe

soleil. Elle ne cessait de tirer sur l’ourlet, afin de s’assurer qu’il descendait

bien au-dessous de la cicatrice de sa cuisse.

Pearl, la propriétaire qui avait donné son nom au casse-croûte, se fraya un

chemin vers leur banquette. Le casse-croûte avait d’autres serveuses, mais

chaque fois que Harper y venait avec Daniel, Pearl se faisait un point

d’honneur de les servir, probablement parce que Daniel l’aidait souvent et

qu’elle voulait s’assurer qu’il était bien traité.

Au début de la cinquantaine, Pearl était une femme plutôt costaude. Elle

avait l’air un peu bourrue, mais Harper savait qu’elle était aussi douce que

sa tarte aux myrtilles, laquelle, incidemment, était assortie à sa chevelure.

Harper présumait que Pearl tentait de couvrir ses cheveux gris avec un ensemble de teinture maison, et cela la laissait avec des boucles bleutées

qu’elle attachait vers l’arrière avec des pinces.

— Comme vous êtes coquets tous les deux, commenta Pearl quand elle

arriva à leur table et examina Harper et Daniel. Vous célébrez un événement

spécial ?

Même si Daniel arrivait toujours à paraître canon peu importe ce qu’il

faisait, Harper ne l’aurait pas décrit comme particulièrement coquet ce soir.

Il portait un t-shirt de Led Zeppelin arborant Icare et sa perpétuelle barbe de

quelques jours.

Mais Harper en était venue à préférer son air débraillé à celui fraîchement

rasé. Quand il s’était rasé quelques semaines plus tôt, ses baisers lui avaient

paru différents et un peu étranges.

— Non, une sortie en ville pour la soirée, dit Daniel en souriant à Pearl.

Quels sont les plats du jour ce soir ?

— J’ai un pain de viande avec une sauce maison et un sandwich à la

salade de poulet, répondit Pearl. Le sandwich vient avec des frites. Mais s’il

y a quoi que ce soit que vous voulez, je peux vous le préparer. Et c’est la

maison qui régale ce soir.

Pearl n’avait pas de menu. Elle avait quelques plats du jour écrits sur un

tableau suspendu derrière le comptoir, mais comme pour tout le reste, les

clients étaient censés savoir ce qu’elle servait.

— Merci, Pearl, lança Daniel. Nous aimerions quelques minutes pour

réfléchir.

— Prenez votre temps.

Pearl lui fit un clin d’œil.

— Je reviens dans quelques minutes.

— Merci, Pearl, ajouta Harper, puis elle retourna son attention vers

Daniel.

— Quoi ? demanda Daniel quand Pearl se fut éloignée.

— Elle t’a encore payé en nourriture, n’est-ce pas ? voulut savoir Harper.

Il s’inclina par-dessus la table et lui offrit un sourire penaud.

— J’ai réparé son ventilateur de plafond, et une offre de nourriture a été

faite, oui.

— Daniel.

Harper sourit et secoua la tête.

— Tu dois cesser de laisser les gens te payer en nourriture.

Il haussa les épaules.

— Ça ne se produit pas si souvent. J’ai de nombreux boulots qui me

paient en argent.

— Réellement ?

Elle parut sceptique et croisa les bras sur sa poitrine.

— Parce qu’il me semble que tu te fais payer en nourriture, en canapés

légèrement usés ou en boîtes de VHS piratés.

— C’était une seule fois.

Daniel leva un doigt.

— Et elle contenait une saison complète de Batman avec Adam West.

— Tu n’as pas de magnétoscope ! riposta Harper.

— Je vais en avoir un, insista-t-il.

— Eh bien, si tu attends suffisamment longtemps, tu en recevras sans

doute un en paiement.

— Haha, dit-il en raillant, mais il souriait toujours.

Harper se radoucit un peu, décroisa les bras et s’inclina par-dessus la

table.

— Tout ce que je dis, c’est que tu as des factures à payer, et je ne crois pas

que mon père te laissera lui payer ton loyer en nourriture ou en

vidéocassettes.

— Ne t’en fais pas. J’ai ce qu’il faut.

Il fit un signe de la main, afin de chasser son inquiétude.

— Le travail au théâtre Paramount paie plutôt bien.

— Comment est-ce que ça se passe, d’ailleurs ?

— Bien. Ça prend forme, lentement, mais sûrement.

— Bien. Heureuse d’entendre ça.

Harper frotta une tache sur la table et, aussi nonchalamment que possible,

elle poursuivit.

— Je pensais que quelque chose s’était peut-être produit. Gemma est

entrée hier soir et paraissait un peu étrange, mais quand je l’ai interrogée,

elle n’a cessé d’affirmer que tout allait bien. Elle a passé toute la soirée à

lire des livres de mythologie que j’ai apportés de la bibliothèque.

Daniel secoua la tête.

— J’ai dû partir tôt, afin d’aider Pearl, mais tout semblait bien aller quand

j’étais là.

— Bien.

Harper lui sourit.

Pearl revint pour prendre leur commande. Harper n’y avait pas réellement

réfléchi, alors elle prit le pain de viande et un lait fouetté à la cerise. Daniel

trouva apparemment cela attrayant, car il prit la même chose.

Quand Pearl fut partie pour préparer leur commande, il se cala dans la

banquette. Il scruta Harper et soupira.

— Ça va à l’encontre de ma règle de ne pas rapporter ce que fait Gemma,

finit-il par lâcher.

— Ce n’est pas rapporter, soutint Harper. Nous sommes des adultes. Les

adultes ne rapportent pas.

— C’est exactement mon point.

Il se gratta derrière la tête et jeta un regard circulaire dans le casse-croûte.

— Quand j’ai commencé à travailler sur la pièce, j’ai dit que je tiendrais

Gemma à l’œil, mais que je n’accourais pas pour te dire chaque petite chose

qu’elle ferait de mal.

— Je sais. Et je ne t’ai jamais rien demandé, dit-elle. Je n’ai pas besoin de

savoir tout ce qu’elle fait. Je veux simplement savoir qu’elle est en sécurité

et je fais confiance à ton jugement.

— Eh bien, bref…

Il soupira à nouveau.

— Je ne l’ai pas beaucoup vue, hier soir, car je suis parti tôt. Mais ce soir,

elle paraissait elle-même. Elle flirtait un peu avec Aiden Crawford.

— Aiden ? Le fils du maire ? demanda Harper, les yeux s’écarquillant

légèrement. Je croyais qu’elle fréquentait Kirby Logan.

— Je crois qu’ils ont rompu lundi.

Harper souffla et s’effondra dans son siège.

— Dieu, elle ne me dit jamais rien.

— Elle ne veut pas que tu t’inquiètes. Et tu as tendance à réagir ainsi

quand elle te dit des choses.

Daniel fit un geste dans sa direction.

— Je ne réagis d’aucune façon, dit-elle rapidement, mais elle se redressa

et tenta de ne plus avoir l’air si contrariée. Mais tu as dit quelque chose au

sujet d’Aiden. Es-tu certain que ce n’était pas lui qui flirtait avec elle ?

— Non, les garçons flirtent beaucoup avec elle. Habituellement, elle les

ignore. Cette fois, elle répondait manifestement à son flirt.

— Est-ce que c’est une mauvaise chose ? s’enquit Harper. Enfin, pire que

de se mettre à fréquenter n’importe quel garçon en ce moment ?

— Non.

Daniel baissa les yeux sur la table et fit la moue.

— Je ne sais pas.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— Je n’en sais rien.

Il marqua une pause, puis regarda dans le casse-croûte avant de

poursuivre.

— Eh bien, Aiden était un très bon ami de mon frère.

— Ton frère aîné ? Alors, tu es en train de me dire que ce Aiden est plus

âgé que toi et moi et beaucoup plus âgé que Gemma ?

Harper était dans tous ses états, mais elle fit de son vieux pour garder une

voix posée, afin que Daniel ne puisse l’accuser de s’affoler.

— Ouais. Mais…

Daniel gratta sa barbe naissante et hésita.

— Après la mort de John, je n’avais plus vraiment de raison de parler à

Aiden, alors ça fait comme cinq ans que nous ne nous sommes pas

réellement parlé.

— Mais ?

— Mais quand il côtoyait John, Aiden n’était pas le type le plus gentil et il

avait une très mauvaise réputation avec les dames.

— À quel point ? demanda Harper.

— Je ne sais pas.

Il fit un mi-haussement d’épaules et leva les yeux vers Harper.

— J’en ai en grande partie entendu parler par John, alors je ne sais pas à

quel point ça est vrai. Mais j’ai vu l’une de ses petites amies, et elle avait un

vilain œil au beurre noir.

— C’est Aiden qui lui avait fait ?

Daniel hocha la tête.

— C’est ce que John a dit.

— Et maintenant, Aiden sort avec Gemma ? fit Harper, ne se souciant

plus de la manière dont Daniel ou Gemma pensait qu’elle devait réagir.

— Sortir est peut-être un terme un peu trop fort. Et tu dois garder à

l’esprit que Gemma est, tu sais…

Il lui lança un regard entendu, essayant de lui rappeler que Gemma était

une créature mythologique capable d’asservir les hommes.

— Elle peut se débrouiller.

Harper secoua la tête.

— Je ne veux pas qu’elle ait à se débrouiller.

— Je sais. Mais…

Daniel laissa sa phrase en suspens quand il vit Harper fouiller dans son

sac posé sur la banquette près d’elle.

— Que fais-tu ?

Plutôt que de lui répondre, elle sortit son portable.

— Non. Harper, tu ne peux pas l’appeler.

— Pourquoi pas ? fit Harper, mais elle avait déjà appuyé sur le bouton

d’appel et leva le portable près de son oreille.

— Parce qu’elle saura que je l’ai dénoncée et elle sera en colère contre

nous deux.

— Je m’en moque.

Elle écouta la sonnerie et espéra que Gemma se presserait pour répondre.

— Voilà pourquoi elle ne te dit rien, lâcha Daniel. Tu agis comme sa

mère.

Harper se figea pendant une seconde. C’était probablement la pire chose

que Daniel pouvait lui dire. Elle essayait très fort d’agir davantage comme

une sœur et une amie que comme un parent. Ce n’était pas bon pour ni

l’une ni l’autre, si Harper continuait de couvrir Gemma.

Elle était sur le point de raccrocher quand Gemma répondit enfin.

— Gemma ? dit Harper. Désolée. Mon portable était dans mon sac. Il a dû

composer ton numéro à mon insu.

Elle fit une pause, alors que Gemma disait quelque chose.

— Ouais. On se voit quand je rentre.

Elle raccrocha et fourra son portable dans son sac, puis regarda Daniel.

— Voilà. Est-ce que c’est mieux ?

Il sourit.

— Un peu, ouais.

— Pourquoi me racontes-tu ça ? demanda Harper. Tu savais comment

j’allais réagir.

— J’ai cru que tu devais être mise au courant de la situation, afin de

garder l’œil ouvert, expliqua-t-il. Mais tu dois la laisser vivre sa vie, faire

ses choix. Et pour l’instant, tout ce qu’elle a fait, c’est de flirter avec un

garçon. Le moment n’est pas venu de tirer sur l’alarme.

Harper déglutit avec peine et secoua la tête.

— Je ne sais pas comment je suis censée agir ou ce que je suis censée

faire. Si je la vois en danger, je suis censée la laisser faire ?

— Si Gemma se tenait devant un autobus qui avançait, je ne m’attendrais

à rien de moins de toi que tu coures et la pousse hors de danger, commença

Daniel. Mais elle n’est pas devant un autobus. Et nous sommes en rendez-

vous.

— Je sais.

Elle prit une profonde respiration.

— J’essaie.

— Je sais.

Il tendit la main sur la table et prit sa main dans la sienne.

— Et je trouve ça adorable que tu doives travailler si durement pour être

moins attentionnée. Tu es l’exact opposé du Grinch. Ton cœur est trois fois

trop grand.

Elle sourit et rougit légèrement.

— C’était réellement ringard. Mais aussi très mignon.

— C’est ce que je voulais.

Daniel sourit.

— J’aime croire que je marche sur la frontière entre ringard et mignon, et

que je m’en sors toujours.

— La plupart du temps, tu réussis.

Pearl leur apporta leur dîner peu de temps après, et le reste du repas se

déroula bien. Tous deux firent un effort pour ne pas parler de Gemma, des

sirènes ou de l’université, aucun des trois sujets démoralisants qui

rongeaient la vie de Harper.

Quand ils quittèrent le casse-croûte, le soleil était encore là, mais il

commençait sa lente descente sous l’horizon. La journée avait été presque

trop chaude, mais alors qu’elle se terminait, elle parvint à atteindre le point

parfait, où il faisait une chaleur idéale.

Harper avait stationné sa voiture à presque un pâté de maisons, ce qui était

l’endroit le plus près qu’elle avait trouvé de Chez Pearl. Daniel et elle se

mirent à marcher en direction de sa voiture, aucun ne parlant réellement,

appréciant simplement la compagnie de l’autre et la magnifique soirée.

— Que voulais-tu faire, maintenant ? voulut savoir Daniel quand ils

arrivèrent à la vieille voiture Sable de Harper.

— Je ne sais pas.

Elle s’appuya contre la portière du passager et leva les yeux vers lui.

— Avais-tu quelque chose en tête ?

— Je pensais que tu pourrais venir sur l’île avec moi.

Il s’inclina vers elle, posant une main près d’elle sur la voiture.

— Ouais ? Qu’est-ce que nous y ferions ?

Il fit semblant d’y réfléchir, son expression ridiculement sérieuse, ce qui

fit rire un peu Harper. Quand il baissa à nouveau les yeux vers elle, il

souriait, mais son sourire se transforma en quelque chose de plus résolu.

— Je pourrais trouver quelques trucs, dit-il la voix basse, et il se pencha

vers elle.

Ses lèvres venaient à peine de frôler les siennes quand du vacarme dans la

rue détourna son attention de Daniel.

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