Marée - Tome 3
CHAPITRE 37 - Libéré
CHAPITRE 37
Libéré
D aniel avait pris une importante décision : il devait le dire à Harper.
Après des jours à retourner cela dans sa tête, il était enfin arrivé à la
conclusion que Harper devait connaître le marché qu’il avait passé avec
Penn.
Après avoir établi cela, il devait seulement décider quand serait le
meilleur moment pour lui dire. Une partie de lui croyait qu’il serait plus
aisé d’attendre après l’acte, parce qu’ainsi, il serait déjà accompli.
Il savait que s’il en parlait à Harper avant qu’il couche avec Penn, elle
essayerait peut-être de l’en dissuader. Cela ne serait pas si pire, sauf qu’elle
y parviendrait peut-être.
Ce n’était pas qu’il avait envie de coucher avec Penn, plutôt le contraire,
en fait. Quand il y pensait, il n’était pas complètement certain qu’il serait en
mesure de performer, même si l’autre soir, le baiser de Penn l’avait
partiellement convaincu que ce ne serait pas un problème. Peu importe ce
que son cœur et son esprit ressentaient, son corps semblait répondre à
certaines choses.
Mais Penn garantissait la sécurité de Gemma et Harper. Il ne pouvait pas
décliner cela.
Évidemment, il savait que ce n’était pas une garantie indéfinie. S’il
couchait avec Penn, deux choses se produiraient : soit Penn perdrait
immédiatement son intérêt pour Daniel, soit elle les tuerait possiblement
lui, Harper et Gemma simplement pour le plaisir. Ou encore, elle aimerait
cela et continuerait de faire chanter Daniel afin qu’il continue à la voir.
Il y avait une troisième option, l’une dans laquelle Daniel aimait cela, lui
aussi, et poursuivait activement une relation avec Penn. Alors que celle-ci
paraissait certaine que les choses allaient se terminer ainsi, lui était hautement sceptique. Il ne pensait pas que rien au monde ne soit
suffisamment bon pour qu’il veuille être avec elle.
Le meilleur des cas était que Penn continue à faire chanter Daniel, lui
promettant de protéger Harper et Gemma tant qu’il couchait avec elle. Son
seul espoir de défendre les gens qu’il aimait était de devenir une sorte
d’esclave prostitué.
Et c’est pour cela qu’il devait le dire à Harper avant de commencer. Il ne
voulait pas lui faire de cachotteries et la tromper à maintes reprises, peu
importe que les raisons soient bonnes ou non. Elle devait savoir ce qu’il
faisait et décider elle-même si elle désirait continuer à le fréquenter.
Daniel savait très bien qu’il pouvait la perdre, à cause de tout ceci. Même
s’il le faisait pour elle, parce qu’il l’aimait, il savait que cela serait une
chose difficile à accepter.
Mais s’il devait choisir entre la perdre pour toujours pour la garder en
sécurité et heureuse ou être avec elle et la voir souffrir et mourir, alors il
optait volontiers pour le premier choix, peu importe ce qu’il lui en coûtait.
Comme lui et Penn étaient censés conclure le marché demain, il se dit
qu’il devait avoir cette conversation avec Harper aujourd’hui. Par contre, il
ne voulait pas lui parler au téléphone et il ne possédait pas de voiture.
Cela le mena à la maison d’Alex, où ils se tenaient tous deux dans l’allée
près de la Cougar bleue d’Alex. Le ciel était sombre au-dessus de leur tête,
mais il ne pleuvait pas encore.
— Es-tu certain ? demanda Daniel en prenant les clés de la voiture
d’Alex. Je ne veux pas te déranger.
— Non, ça va.
Alex secoua la tête.
— Seras-tu en mesure de te rendre au travail aujourd’hui ? l’interrogea
Daniel.
— Je n’ai pas travaillé dernièrement, admit Alex.
Daniel l’examina. Cela faisait une semaine depuis la dernière fois où il
avait vu Alex, le transportant de son île vers Capri sur le continent. Alex
avait plutôt la gueule de bois à ce moment, mais même en prenant cela en
considération, il semblait aller mieux.
Ce n’est qu’après qu’ils eurent parlé depuis un moment que cela le frappa.
Chaque fois qu’il avait rencontré Alex au cours du dernier mois, Alex avait
regardé le sol ou avait fixé le vide. C’était la première fois depuis une
longue période qu’Alex le regardait réellement dans les yeux.
— Oh, ouais ? fit Daniel. Est-ce que tu démissionnes ?
— Peut-être, si on ne m’a pas déjà mis à la porte.
Alex haussa les épaules.
— J’ai simplement besoin de faire quelque chose de différent. Travailler
sur les docks n’est pas pour moi.
— Est-ce que quelque chose s’est produit ? questionna Daniel.
— Je ne sais pas.
Il fronça les sourcils.
— Je crois que je dois faire une pause et tenter de comprendre ce qui se
passe. Ma situation est étrange dernièrement, et… je ne sais pas. J’ai
l’impression que les choses sont en train de se remettre en place.
Le tonnerre gronda au-dessus de leur tête, et Alex leva les yeux,
examinant les lourds nuages tourbillonnants. Le vent lui souffla les cheveux
noirs des yeux, lesquels démontraient une fascination entière, comme si
l’orage l’enthousiasmait.
— Je devrais sortir pour le pourchasser, dit doucement Alex, presque pour
lui-même.
Daniel se joignit à lui, afin de scruter le ciel.
— On dirait que l’orage approche.
— Il y a quelque chose de gros qui s’en vient, c’est certain, acquiesça
Alex.
— Ouais, eh bien, je devrais probablement y aller, si je veux arriver à
Sundham avant que l’orage commence vraiment, dit Daniel en reposant les
yeux sur Alex.
Alex hocha la tête.
— D’accord.
Il attendit que Daniel se tourne et s’éloigne avant de poursuivre.
— Hé, Daniel. Est-ce que… tu parles fréquemment à Gemma ?
— Hum, oui, je suppose, répondit en hésitant Daniel. Pourquoi ?
— Je ne peux pas…
Alex secoua la tête, comme s’il cherchait les bons mots.
— En ce moment, je ne peux pas la protéger comme je le voudrais. Les
choses ne sont… pas bien entre nous. Mais je veux qu’elle soit en sécurité.
— Ouais, je comprends, dit Daniel.
— Peux-tu veiller sur elle ? demanda Alex en le regardant. Seulement
jusqu’à ce que j’arrive à remettre de l’ordre dans ce gâchis. Peux-tu l’avoir
à l’œil pour moi, t’assurer que tout va bien ?
— Ouais, bien sûr.
Daniel hocha la tête.
Alex parut soulagé et sourit.
— Merci.
— Pas de problème, fit Daniel. Je te rapporte ta voiture dans la matinée.
— Ouais, c’est parfait, lui assura Alex. Prends tout le temps dont tu as
besoin.
Sans autre avertissement, il se mit à pleuvoir. Plus tôt, lorsque Daniel
marchait en direction de chez Alex, il avait senti d’occasionnelles
gouttelettes. Mais maintenant, c’est comme si le ciel s’était ouvert et leur
lançait de l’eau.
— Je cours à l’intérieur, lâcha Alex en reculant déjà vers sa maison.
— Ouais, certainement.
Daniel appuya sur le déverrouillage à distance des clés et tendit la main
vers la portière de la voiture.
— Merci encore !
Il sauta dans la voiture, déjà dégoulinant. Il n’avait été que quelques
secondes sous la pluie, mais elle tombait si dru qu’il était presque trempé
jusqu’aux os. Il passa les mains à plusieurs reprises dans ses cheveux,
essayant d’en extraire un peu d’eau.
Daniel savait conduire, mais n’avait jamais conduit la voiture d’Alex,
alors il prit quelques minutes, afin de s’habituer. L’une des choses les plus
difficiles lorsqu’il faut conduire une voiture inconnue est de trouver
comment faire fonctionner les essuie-glaces à la bonne vitesse.
Quand il eut réussi, il recula de l’allée d’Alex. Daniel n’était même pas
encore arrivé au bout du pâté de maisons que son téléphone se mit à vibrer
dans sa poche. Quand il sortit son portable, il vit que l’appel provenait de
Harper, alors il prit une profonde respiration et décida que maintenant était
un aussi bon moment qu’un autre pour s’inviter à lui rendre visite.
— Hé, Harp…, commença Daniel, mais c’est tout ce qu’il parvint à dire
avant qu’elle se mette à lui crier frénétiquement à l’oreille.
— Où est Gemma ? Est-ce que ça va ? Es-tu avec elle ? Que se passe-t-il
?
— Quoi ?
Daniel venait à peine d’atteindre un arrêt au coin de la rue. Comme il n’y
avait pas de voiture derrière lui, il décida d’y attendre jusqu’à ce qu’il ait
compris pourquoi Harper perdait les pédales.
— Je vais bien. Je ne sais pas où se trouve Gemma. Je suis simplement
dans une voiture.
— Quelle voiture ? voulut savoir Harper. Où vas-tu ? As-tu parlé à
Gemma ?
— J’ai emprunté la voiture d’Alex, répondit Daniel. J’ai pensé venir te
rendre visite ce soir et je n’ai pas parlé à Gemma aujourd’hui.
— Non ! cria Harper. Tu ne peux pas venir ce soir ! Quelque chose ne va
pas. Quelque chose se passe avec Gemma. Tu dois la retrouver.
— Ralentis, Harper, dit Daniel. J’arrive à peine à te comprendre.
— J’appelle et j’appelle, et elle ne répond pas à son portable, dit Harper.
Sa voix tremblait, et elle paraissait sur le point d’éclater en sanglots.
— Et je le sais. Quelque chose s’est passé, et je ne crois pas que je vais
arriver à temps.
— Es-tu sur la route en ce moment ? demanda Daniel. Harper, tu dois te
ranger jusqu’à ce que tu te sois calmée. Tu frôles l’hystérie, il pleut à
torrents, et tu es au téléphone. Tu vas avoir un accident.
— Non, je vais bien, Daniel, insista Harper. Je veux seulement que tu
trouves Gemma.
— Ouais, j’ai compris. Je vais y aller dès que tu te seras rangée, lâcha
Daniel.
— Daniel, s’il te plait ! sanglota Harper. Elle est blessée. Je peux le
ressentir, et elle est blessée !
— D’accord, calme-toi, dit Daniel, parlant le plus calmement possible. Je
vais à sa recherche. As-tu une idée de l’endroit où elle se trouve ?
— Non, mais elle est probablement avec les sirènes, dit Harper, et ça lui
parut être très vraisemblable.
— Je me rends à leur maison tout de suite.
Daniel s’éloigna de l’arrêt.
— Tu dois prendre une profonde respiration et ralentir. Je vais trouver
Gemma et m’assurer qu’elle est en sécurité. Dès que ce sera fait, l’un de
nous va te téléphoner, d’accord ?
— D’accord.
Harper expira et parut un peu plus calme.
— Merci. Je suis désolée de t’avoir appelé. Je ne savais pas vers qui
d’autre me tourner.
— Non, pas de problème, la rassura Daniel. Je m’en occupe.
— Merci, répéta Harper. Et sois prudent, d’accord ? Je ne veux pas que tu
sois blessé non plus.
— Oui, et conduis prudemment. Je te rappelle bientôt.
Daniel lança le téléphone sur le siège du passager et accéléra. La pire
crainte de Harper se réalisait, et elle n’était pas partie depuis une journée.
Il considéra brièvement qu’il s’agissait peut-être de sa paranoïa, mais il
écarta cette idée. Harper et Gemma possédaient cet étrange lien psychique.
Si elle disait que Gemma avait des ennuis, alors c’était probablement le cas.
Si les sirènes étaient impliquées dans ce qui arrivait à Gemma, cela était
une autre histoire. Daniel ne croyait pas que Penn reviendrait sur leur
marché, pas quand il était sur le point d’être conclu. Mais elle n’avait que
promis qu’elle ne ferait pas de mal à Gemma ou à Harper. Cela ne signifiait
pas que les autres sirènes ne leur en feraient pas.
Il traversa la ville en trombe, ignorant les limites de vitesse et les feux
rouges quand il le put. Quand il commença à monter la colline, cela devint
un peu plus délicat. Il pleuvait tellement que les rues étaient inondées, et le
vent s’était levé. La voiture n’avait pas d’adhérence, et l’orage la projeta
presque hors de la route à plusieurs reprises.
Quand il arriva enfin à l’allée de la maison des sirènes, la voiture dérapa
dans la boue et finit enfoncée dans le gazon gorgé d’eau sous un arbre. Mais
Daniel s’en moqua. Il sauta hors de la voiture et courut vers la maison.
Avant qu’il entre, il sut que quelque chose n’allait pas. L’une des fenêtres
avant avait été fracassée, laissant entrer la pluie à l’intérieur, et il entendit
un rugissement surnaturel, un son qu’il n’avait qu’entendu une fois, lorsque
Penn avait essayé de le tuer alors qu’elle était un oiseau monstre.
— Gemma ! cria Daniel en ouvrant la porte.
Il n’était jamais entré dans la maison, alors il n’avait pas de point de
référence, mais elle était de toute évidence démolie. Un canapé avait été
retourné, une table à café brisée en deux. Même le frigo avait été tiré du
mur et renversé sur le côté, nourriture et boissons débordant, rassemblant à
un appareil éviscéré.
Marcy était étendue sur le ventre, à moitié dissimulée par le canapé, et
Daniel ne put dire si elle était morte ou seulement inconsciente. Il n’eut pas
le temps de vérifier ou d’y réfléchir, car il y avait un problème beaucoup
plus grave.
Gemma était accroupie sous l’escalier, s’en servant comme bouclier. Elle
tenait un tisonnier et le pointait vers l’affreux monstre devant elle.
Lexi faisait dos à Daniel, ses massives ailes dorées entièrement déployées,
si grandes qu’elles bloquaient une partie de la vue de Daniel. Ses jambes
s’étaient allongées, de sorte qu’elle mesurait près de soixante centimètres de
plus qu’habituellement.
La lisse peau bronzée de ses jambes s’était transformée en écailles gris
bleu, et ses genoux saillaient vers l’arrière. Ses pieds étaient devenus ceux
d’un oiseau, ses cinq orteils s’assemblant en trois, avec de longues serres
affûtées au bout de chacun.
Sa tête s’était aussi agrandie et allongée, de sorte que ses cheveux blonds
ne couvraient plus entièrement sa tête. Ils étaient ténus et pitoyables, et
tourbillonnaient en de minces mèches lorsque le vent soufflait dans la pièce.
La créature qu’était devenue Lexi l’entendit entrer, alors elle se retourna,
afin de lui faire face. Ses grands yeux étaient jaunes comme ceux d’un
oiseau, et sa bouche débordait de rangées de dents pointues irrégulières. Ses
lèvres étaient remontées autour des dents, afin de leur laisser de l’espace, et
sa mâchoire était avancée plus que d’ordinaire.
Plutôt que de dire quoi que ce soit, Lexi lança vers l’arrière sa tête et se
mit à rire en le voyant. Le son ressemblait davantage à un croassement de corbeau qu’à un rire humain, avec un ton démoniaque y résonnant, et
Daniel su que ce n’était assurément pas un bon signe.
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