Marée - Tome 3
CHAPITRE 34 - Ramifications
CHAPITRE 34
Ramifications
G ia l’entendit gémir. Aggie et Penn étaient déjà sorties pour leur baignade
du matin, si loin dans la Méditerranée qu’elles ne purent pas entendre Thea
perdre complètement la raison après avoir abattu le seul homme qu’elle
avait jamais aimé.
Quand Gia entra dans sa chambre, Thea était assise sur le sol, trempant
dans le sang et berçant le corps de son amoureux. Thea serait peut-être
restée ainsi toute la journée, jusqu’à ce que Penn entre et l’achève pour
avoir tué Bastian.
Si ce n’avait pas été de Gia, Thea n’aurait pas retrouvé la raison. Comme
elle s’était nourrie, ses pensées étaient plus claires qu’elles n’avaient été
depuis des semaines, mais son abattement supplantait cela et troublait son
jugement.
Gia, juste et à la voix douce, ne demanda même pas à Thea ce qui s’était
produit ni pourquoi. Elle l’aida simplement à se lever et l’amena dans la
salle de bain pour la nettoyer. Ensuite, elle revint et enveloppa Bastian dans
un drap.
Elle envoya les serviteurs chercher des seaux d’eau. Quand ils revinrent,
Gia se mit à essuyer le sang sur le plancher à l’aide de couvertures et de
serviettes. Quand Thea eut presque entièrement nettoyé le sang sur elle, elle
se joignit à Gia, s’agenouillant et frottant le plancher.
Puis, elles sortirent en transportant Bastian. Elles plongèrent dans la mer
et l’amenèrent aussi loin et profond qu’elles purent. Elles alourdirent son
corps avec une pierre, sachant que les poissons et les marées s’occuperaient
du reste.
Quand tout fut fait, que tout le sang fut nettoyé par la mer, que la literie et
le corps furent disposés, Thea offrit à Gia un petit « merci », mais Gia le balaya du revers de la main. Elle se rendit dans la salle à manger et se
joignit à Aggie et Penn pour un petit déjeuner tardif.
Thea avait toujours pensé qu’il était déplorable que Gia soit devenue l’une
d’entre elles. Elles la désignaient comme une sœur, puisque les sirènes
étaient une sorte de sororité, mais elle n’était pas réellement leur sœur.
Contrairement à Thea, Aggie et Penn, les parents de Gia étaient mortels.
Elle avait eu un emploi en tant que servante de Perséphone et, d’après
l’opinion générale, elle faisait du bon travail jusqu’à ce que les trois autres
filles arrivent.
En fait, si Penn, Thea et Aggie ne l’avaient pas entraînée ce jour-là, Gia
aurait été satisfaite de demeurer pour garder Perséphone. Cette dernière
aimait écouter chanter Gia pendant qu’elle lui tressait les cheveux.
Mais elles avaient entraîné Gia. Puis, Perséphone avait été violée et tuée,
et sa mère folle de rage avait jeté un sort éternel aux quatre, même à la
douce Gia, qui avait la voix la plus magnifique inimaginable.
Il ne fallut pas longtemps à Penn pour remarquer que Bastian avait
disparu, et elle se mit en furie. En premier lieu, elle suspecta un crime, car
elle ne pouvait pas imaginer que quelqu’un puisse la quitter. Mais après des
jours où Thea, Aggie et Gia durent l’apaiser, Penn finit par se faire à l’idée
que Bastian était parti.
Mais cela ne changea rien à sa colère. Elle arpentait la maison en
tempêtant, brisait des choses, hurlait, piquait des crises. Elle mit en pièces
plusieurs servantes simplement parce qu’elles l’avaient regardée d’une
manière qui ne lui plaisait pas.
Le bon côté de ses préoccupations entourant Bastian était que Penn
n’avait pas remarqué que Thea avait changé. Son éclat était revenu, ses
cheveux étaient à nouveau luxuriants, et elle n’était plus aussi anxieuse. Sa
voix était encore rauque, et Penn se moqua d’elle à ce sujet, comme elle le
faisait depuis des mois.
Aucune des autres sirènes n’avait compris pourquoi elle avait cessé de se
nourrir en leur compagnie, même si Aggie avait paru approuver et avait
elle-même diminué, pas autant que Thea, parce que cela était exaspérant et
douloureux, mais elle avait au moins fait un effort.
La colère de Penn atteignit son apogée moins d’une semaine après le
décès de Bastian. Elle avait fouillé sa chambre à la recherche d’indices sur
l’endroit où il était allé, afin de le retrouver et de le tuer. Les trois autres
demeurèrent hors de son chemin et passèrent l’après-midi au salon.
Gia jouait du piano et chantait. Aggie était assise dans un fauteuil et
travaillait à sa broderie, ce qui avait été son passe-temps favori depuis plus
d’un siècle. Thea était affalée sur un siège, essayant de lire un livre quand
Penn fit irruption dans la pièce.
— Laquelle d’entre vous a fait ça ? grogna Penn, et le cœur de Thea se
figea.
— Quoi ? demanda Aggie.
— Bastian.
Penn avait des feuilles de papier froissées à la main. Elle les leva, afin
qu’elles voient.
— J’ai découvert ça dans sa chambre. Laquelle d’entre vous a écrit ça ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? s’enquit Aggie, mais Thea savait déjà de
quoi il était question.
Dès qu’elle vit les feuilles, elle comprit de quoi parlait Penn et elle se
maudit d’avoir été aussi stupide. Elle avait cru avoir été prudente et avoir
éliminé toutes les preuves du meurtre de Bastian, mais elle n’avait pas
pensé à se débarrasser des signes de leur liaison.
— Ceci !
Penn jeta les feuilles sur le sol.
— Et ne faites pas les innocentes. Je sais que l’une de vous l’a fait.
Aggie déposa sa broderie et se leva. Elle ramassa l’une des feuilles sur le
sol et lut.
— « Bastian, mon cher amour, je me languis de notre prochaine rencontre.
Chaque moment où nous sommes séparés, je crains de ne pouvoir survivre
jusqu’à ce que je ressente votre étreinte à nouveau. »
Elle leva les yeux de la feuille et secoua la tête.
— Pardonne-moi, chère sœur, mais je ne comprends pas. Qu’est-ce que
tes lettres d’amour viennent faire dans tout ça ?
— Ce ne sont pas mes lettres d’amour, espèce de sotte, siffla Penn. Je n’ai
jamais écrit ça. L’une d’entre vous les a écrites.
Thea se redressa sur son siège, mais ne dit rien, essayant de garder un
visage impassible. Elle put sentir le regard de Gia sur elle de l’autre côté du
piano, mais Gia ne dit rien non plus.
— Comment sais-tu que l’une d’entre nous les a écrites ? demanda Aggie
rationnellement. Elles peuvent être d’une servante ou d’une ancienne
amoureuse de Bastian. Elles peuvent même être de sa femme.
— Non, non, non.
Penn secoua la tête et s’agenouilla sur le sol, afin de fouiller parmi les
lettres.
— Celle-ci. Voilà.
Elle la tendit, afin qu’Aggie la lise.
— « Votre chant de sirène m’appelle la nuit. Même quand je suis avec
votre sœur, je vous assure, je pense à vous. ».
Intérieurement, Thea tressaillit, mais elle demeura immobile. Elle et
Bastian avaient eu l’habitude de se glisser des lettres d’amour sous leur
porte de chambre. Thea portait même fréquemment celles de Bastian dans
le corsage de sa robe, afin de pouvoir les lire encore et encore.
Mais durant leurs ébats amoureux, souvent, sa robe s’ôtait, et les lettres se
perdaient ou demeuraient derrière. Elle avait apparemment laissé celle-ci dans la chambre de Bastian après l’un de leurs rendez-vous galants.
— Tu vois ? demanda Penn, ses yeux embrasés. L’une de vous essayait de
me le voler !
— Penn, même si l’une de nous a couché avec Bastian, et je ne dis pas
que c’est le cas, je sais que je ne l’ai pas fait, commença Aggie. Ça ne
signifie rien. Bastian t’a quittée. Il ne s’est pas enfui avec l’une de tes
sœurs. Il nous a toutes laissées derrière.
— Non.
Penn secoua la tête et se remit sur ses pieds.
— L’une de vous l’a fait partir. L’une de vous avait une liaison avec lui et
l’a effrayé. Vous avez agi dans mon dos et avez fait fuir l’homme que
j’aime. L’une de vous doit payer.
— Penn, calme-toi, dit Aggie. Tu ne veux rien faire d’irréfléchi.
— Laquelle de vous est-ce ? cria Penn en ignorant Aggie.
En fait, elle ne porta même pas attention à Aggie. Elle fusilla du regard
Thea, puis Gia.
Thea soutint son regard, son cœur battant si bruyamment dans ses oreilles
qu’elle n’entendit rien d’autre. Les yeux de Penn glissèrent vers Gia,
laquelle baissa immédiatement le regard. Elle n’avait rien fait de mal, mais
elle cédait chaque fois que Penn l’affrontait.
Mais Penn prit cela comme un signe de culpabilité.
— C’était toi !
Penn rugit et courut vers Gia.
— Tu as fait ça, n’est-ce pas ?
— Non, Penn, jamais je n’aurais…
Gia tenta de discuter avec elle, mais Penn enroula la main autour de la
gorge de Gia et la plaqua contre le mur.
— Penn !
Aggie sauta sur ses pieds.
— Arrête ! Laisse-la !
— Elle a détruit mon unique chance au bonheur, gronda Penn. Et
maintenant, je vais la détruire.
Les yeux de Gia s’écarquillèrent, et elle tira sur la main de Penn. Penn
avait déjà entrepris sa transformation en oiseau. Ses jambes se modifièrent
sous sa robe, et elle grandit, les pieds et les jambes d’un émeu sortant sous
elle.
Ses bras s’allongèrent, et ses doigts exhibèrent des serres tordues à leurs
extrémités. Ses cheveux soyeux s’amincirent. Sa tête gonfla et changea de
forme, afin de s’adapter à sa bouche emplie de crocs. Des ailes jailli rent du
dos de sa robe, battant l’air en se déployant et bloquant partiellement la vue
de Thea.
Mais Gia ne se transforma pas. Ses yeux restèrent bleus tout le temps.
Ainsi, elle ne se transforma pas en oiseau monstre, ce qui aurait pu la
protéger.
Thea eut de nombreuses années pour réfléchir à cette journée et elle ne
parvint jamais à trouver une raison satisfaisante pour expliquer pourquoi
Gia ne s’était pas transformée. Il n’y avait que deux raisons possibles. Peut-
être que Gia ne croyait pas ce qui était en train de se produire. Elle ne
pensait pas que Penn allait réelle ment lui faire du mal, alors elle n’avait pas
voulu se défendre et l’irriter davantage.
Peut-être que Gia avait voulu mourir. En aucune façon, elle n’avait
vraiment voulu de cette vie et n’y avait jamais trouvé sa place. Alors, il était
possible qu’elle ait accepté la réaction de Penn, et c’est pour cette raison
qu’elle ne se défendit pas et ne trahit pas la confiance de Thea.
D’un geste rapide, Penn tendit la main et arracha le cœur de Gia. Aggie
cria, afin qu’elle cesse, mais il était déjà trop tard. Gia ouvrit la bouche,
mais aucun son n’en sortit. Elle bougea seulement les lèvres, comme un poisson sous l’eau. Quand Penn se mit à déchirer sa tête, Thea ferma les
yeux.
Thea baissa la tête, mais elle entendit les sons, celui de la peau se
déchirant, des os craquants et du bruit sourd de la tête de Gia tombant sur le
sol. Ces sons seraient ceux qu’elle entendrait dans ses cauchemars pour les
années à venir.
Tout au long de ce calvaire, alors que sa sœur tuait Gia pour un crime que
Thea avait elle-même commis, Thea n’avait absolument rien dit.
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