Marée - Tome 3
CHAPITRE 1 - Domination
CHAPITRE 1
Domination
G emma adorait la sensation que cela lui procurait quand il l’embrassait,
sa bouche affamée et avide contre la sienne. Il ne paraissait pas si fort, mais
quand il la serrait ainsi contre lui, elle pouvait sentir la fermeté de ses
muscles sous le mince tissu de sa chemise. C’était donc comme si sa
passion le rendait plus fort.
Kirby n’embrassait pas particulièrement bien. Gemma avait pris la
décision de cesser de comparer tout le monde à Alex ou la manière qu’il
embrassait, car ils auraient tous perdu. Mais même sans Alex dans
l’équation, Kirby n’était pas le meilleur candidat.
Mais il y avait une raison pour laquelle elle était sortie avec lui à quelques
reprises et que tous leurs rendez-vous se terminaient sur la banquette arrière
de sa vieille Toyota. Ils n’avaient rien fait de plus que s’embrasser, et
Gemma n’irait pas plus loin.
Ce qui la faisait revenir à Kirby n’était pas l’amour ou ses baisers. Son
cœur appartenait encore à Alex, et uniquement à Alex. Mais elle ne pouvait
pas être avec lui et elle ne pouvait pas continuer à bouder à la maison. Du
moins, c’est ce que Harper et son père ne cessaient de lui dire.
C’est ainsi qu’elle avait fini avec Kirby, s’abandonnant avec lui aux
moments physiques qui, d’une certaine manière, semblaient à la fois mal et
complètement bien.
Même si elle avait été encore une simple humaine, Gemma aurait trouvé
cela amusant. Kirby était séduisant et gentil, et il la faisait rire. Mais la part
sirène en elle désirait cela, exigeant presque le contact physique.
La vérité était qu’elle devenait fébrile. Thea lui avait expliqué que c’est ce
qui se produirait si elle ne mangeait pas. En principe, elle n’avait besoin de manger qu’avant un solstice ou un équinoxe, mais plus elle tenait sans
manger, plus elle deviendrait agitée et irritable.
Il y avait quelques trucs, afin de repousser la faim. L’un d’entre eux était
de fréquentes baignades, ce que Gemma faisait aussi souvent qu’elle
pouvait. Un autre était de chanter, mais Gemma avait trop peur pour
l’essayer. Elle ne voulait pas accidentellement enchanter quelqu’un.
Le troisième n’était pas tant de nier la faim que de s’y abandonner. Et
c’était ce qu’elle faisait avec Kirby. Elle l’embrassait, afin de s’empêcher de
le mordre.
Quand il l’embrassait profondément, pressant son dos contre le siège de sa
voiture, quelque chose se réveillait en elle. Une douce chaleur dans son
ventre se répandait en elle, faisant palpiter sa peau, comme lorsque ses
jambes se transformaient en queue.
La sirène voulait se libérer, et il y avait quelque chose d’étrangement
merveilleux dans le fait de la retenir. C’était Gemma qui dirigeait, pas le
monstre, et alors que Kirby l’embrassait dans le cou, elle demeurait
fermement sur la frontière entre la sirène et l’humaine.
Ce n’est que lorsque sa main commença à glisser sous sa jupe, courant le
long de la peau douce de sa cuisse, que Gemma fit taire le désir de la sirène
en elle. Sa peau cessa de palpiter, la chaleur en elle devint froide, et Gemma
s’assit, repoussant gentiment Kirby.
— Oh, je suis désolé, dit Kirby la respiration encore sifflante en se
reculant. Est-ce que je suis allé trop loin ?
— Tu connais les règles.
Elle eut un léger haussement d’épaules et replaça sa jupe.
— Je n’irai pas plus loin que ça.
— Désolé.
Il grimaça et repoussa les cheveux foncés de son front.
— Je me suis laissé un peu emporter. Ça ne se reproduira plus.
Elle lui sourit.
— Ça va. Je sais que tu suivras mieux les règles, la prochaine fois.
— Donc il y aura une prochaine fois ? demanda Kirby.
Il était agenouillé sur la banquette, ses yeux bleus étincelants. Kirby était
beau comme un mannequin, doux, mince et ciselé, mais il y avait une réelle
gentillesse en lui.
La manière avec laquelle il la traitait portait davantage sur ses attraits de
sirène que sur ce qu’il ressentait pour elle. Elle ne s’était pas servie de sa
chanson sur lui, alors il n’était pas un esclave amoureux. Mais son
apparence avait son pouvoir, un pouvoir difficile à ignorer pour les garçons.
Kirby avait quelques années de plus qu’elle, mais elle l’avait vu à l’école.
Même s’il était attirant et populaire, il ne maltraitait jamais les autres
jeunes. Depuis le peu de temps qu’ils se fréquentaient, si l’on peut dire, il
n’avait jamais prononcé une parole méchante contre quiconque et il ne lui
était jamais venu à l’esprit de défier Gemma.
C’était ce qui poussait Gemma à revenir vers lui. Il était sécuritaire.
Elle l’aimait bien, mais pas trop. Quelle que soit l’étincelle magique
l’ayant fait tomber amoureuse d’Alex, celle-ci était complètement absente
de Kirby. Quand elle était avec lui, elle était entièrement en possession de
ses moyens, de ses émotions, de son monstre et même de lui. Elle ne lui
ferait jamais de mal, et il ne pourrait jamais lui faire de mal.
— Ouais, il y aura une prochaine fois, lui dit Gemma, et il se fendit d’un
grand sourire.
— Super. Je ne crois pas que j’arriverais à me pardonner, si je gâchais tout
avec toi.
— Tu pourrais être surpris de ce qu’on peut se pardonner, dit Gemma à
voix basse.
— Pardon ? fit Kirby.
— Rien.
Elle secoua la tête et se força à sourire.
— De quoi ai-je l’air ?
— Magnifique, comme toujours.
Gemma rit.
— Non, je veux dire, est-ce que mon maquillage est abîmé ? Est-ce que
j’ai l’air de m’être amusée sur le siège arrière d’une voiture ?
Kirby s’avança, inspectant son maquillage et ses cheveux, puis l’embrassa
rapidement sur les lèvres.
— Non. Tu es parfaite.
— Merci.
Gemma peigna ses cheveux ondulés foncés de ses doigts, la lumière des
lampadaires filtrant à travers les fenêtres et éclairant les reflets dorés qui s’y
insinuaient.
— Donc on continue de se voir en douce, alors ? demanda Kirby en
s’appuyant contre le dossier et l’observant lisser sa jupe et replacer son
haut.
— Nous avons presque terminé, dit-elle. Ma punition se termine
officiellement demain.
— C’est un peu dommage, remarqua Kirby, et elle lui lança un regard. Il y
a quelque chose d’excitant dans le fait de se dissimuler, de s’inquiéter d’être
pris.
Gemma se mit à rire, et Kirby ferma les yeux, comme s’il savourait ce
son. Elle faisait attention de ne pas chanter en sa présence, ne voulant pas
l’ensorceler. Mais sa voix et son rire avaient un effet sur lui.
— Voyez-vous ça, tu déclares être un mauvais garçon, le taquina-t-elle.
— Hé, je suis un dur à cuire.
Il contracta ses muscles, et elle s’avança pour l’embrasser. Il l’enveloppa
de ses bras, essayant de l’attirer dans un baiser plus long, mais elle se libéra.
— Désolée, Kirby, mais je dois vraiment y aller, dit Gemma. Mon père
doit probablement déjà m’attendre.
— C’est nul, soupira Kirby, mais il la laissa. Je te vois à la répétition
demain ?
— Bien sûr.
Gemma ouvrit la portière et sortit.
— À plus.
Elle ferma la portière derrière elle et franchit le pâté de maisons en
joggant en direction de chez elle. Quand Kirby la raccompagnait, elle le
faisait toujours se stationner au coin, afin que son père ne regarde pas à la
fenêtre et les aperçoit en train de s’embrasser.
En passant devant la maison d’Alex, elle garda les yeux fixés sur le
trottoir, refusant de la regarder. Ça ne servait à rien de voir si sa voiture se
trouvait dans l’allée ou s’il y avait de la lumière dans sa chambre. Il ne
voulait plus la voir, et c’est ainsi que cela devait être.
Sa propre maison parut sombre, ce qu’elle prit pour un bon signe. Brian
devait travailler tôt le matin, alors avec un peu de chance, il était déjà au lit.
Quand Gemma ouvrit la porte avant, elle essaya d’être aussi silencieuse que
possible.
Mais dès qu’elle l’eut refermée, une lampe de table s’alluma, et Gemma
hurla presque.
— Oh, mince, Harper.
Gemma plaça une main sur la poitrine et s’appuya contre la porte.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Je voulais te parler, dit Harper.
Elle avait tourné le fauteuil de leur père afin qu’il soit face à l’embrasure
de la porte, et y était assise les bras croisés sur la poitrine. Ses longs
cheveux sombres étaient remontés en un chignon ébouriffé, et elle portait son vieux pantalon de pyjama rose miteux, lequel gâchait son attitude
sévère.
— Tu n’avais pas à te cacher dans le noir comme une maniaque.
Gemma fit un geste vers la lampe posée sur la table près de Harper.
— Tu m’as fichu la frousse.
— Bien.
— Bien ?
Gemma roula les yeux et grogna.
— Sérieusement ? Nous allons avoir l’une de ces discussions ?
— Qu’est-ce que tu veux dire par « ces discussions » ? demanda Harper.
— Celles où tu me fais la morale sur tout ce que je fais de mal.
— Je ne te fais pas la morale, dit Harper sur la défensive. C’est seulement
que…
Elle prit une profonde respiration et essaya de recommencer.
— Il est passé vingt-deux heures, et la répétition de la pièce de théâtre
s’est terminée il y a plus de deux heures. Tu es chanceuse que papa te fasse
confiance à nouveau, mais je sais qu’une répétition ne se termine pas si
tard.
— Parce que Daniel joue à la police avec moi, grommela Gemma et
baissa les yeux vers le tapis usé sur le plancher.
— Daniel ne joue pas à la police avec toi.
Harper se hérissa à cette accusation.
— Je le sais parce que je suis passée devant le théâtre et qu’aucune
voiture ne s’y trouvait. Et basé sur la quantité de khôl que tu portes et la
longueur ridiculement courte de ta jupe…
— Ce n’est pas ridicule, dit Gemma, mais elle tira sur sa jupe.
— Je ne peux que présumer que tu t’amuses avec un garçon, poursuivit
Harper. Sais-tu à quel point c’est dangereux pour toi ? Évidemment que tu
le sais. Les sirènes tuent des garçons ; tu l’as vu.
Gemma fixa le plancher. Elle n’avait pas encore dit à sa sœur qu’elle avait
déjà tué un garçon. Il l’avait agressée, et cela avait provoqué la
transformation de Gemma en monstre. Mais la véritable raison pour
laquelle elle l’avait tué était parce qu’elle le devait. Pour survivre en tant
que sirène, elle devait se nourrir.
Au cours des quatre dernières semaines, depuis que Gemma était rentrée à
la maison et qu’elles avaient conclu une entente avec Penn, Harper avait
commencé à soupçonner que tuer des garçons était la manière dont les
sirènes se nourrissaient. Elle n’avait jamais demandé directement à Gemma
si elle avait tué quelqu’un, alors Gemma ne lui avait jamais dit. Mais
Harper devait savoir que si Gemma n’avait pas encore tué quelqu’un, elle le
devrait bientôt.
— Ce n’est pas ainsi.
Gemma soupira.
— Ce n’est qu’un garçon avec qui je travaille dans la pièce, et nous
traînons ensemble. Ce n’est rien d’important.
— Un garçon ?
Harper leva un sourcil.
— C’est Kirby Logan.
— Il est gentil.
Harper parut se détendre un peu, se souvenant probablement de lui.
— Mais ça ne signifie pas que tu devrais traîner avec lui. Il est trop âgé
pour toi…
— Sérieusement, Harper ?
Gemma pouffa.
— Je suis un monstre mythique, et tu t’en fais pour une différence d’âge
de trois ans ?
— Non, en fait…
Elle leva les yeux vers Gemma.
— Il y a un million de raisons pour lesquelles tu ne devrais pas fréquenter
Kirby, et l’une d’elles est son âge ; une autre est que tu viens d’avoir une
rupture difficile avec Alex ; mais aucune d’elles n’importe vraiment. La
seule qui compte est que tu sais que tu ne devrais pas.
— C’est des conneries.
Gemma se frappa la tête contre la porte.
— C’est toi et papa qui n’arrêtiez pas de dire que je devais sortir de la
maison, faire quelque chose et cesser de bouder à la maison. Donc je finis
par faire quelque chose, je me joins à la pièce de théâtre la semaine
dernière, je me fais des amis et maintenant, tu me dis que c’est mal ?
— Non, Gemma, ce n’est pas ce que je dis.
Harper faisait de son mieux pour contenir sa voix, afin de ne pas réveiller
leur père.
— Tu passais ton temps assise à la maison en pyjama. Tu ne te levais pas
avant quatorze ou quinze heures. Tu ne te douchais pas et tu ne mangeais
pas. Je voulais que tu fasses quelque chose.
— C’est ce que je fais, et tu dois me lâcher un peu la bride, lança Gemma.
Je ne peux plus faire de compétition de natation parce que je suis
surnaturellement étrangement rapide et donc ce n’est pas juste pour
personne. Ce n’est même pas juste pour moi. J’ai travaillé dur pour devenir
aussi bonne que j’étais, et maintenant, ce n’est plus important ce que je fais.
— Bien sûr que c’est important ce que tu fais, répondit rapidement
Harper, la voix plus douce.
— Je parlais de la natation, dit Gemma. J’ai abandonné la natation, j’ai dû
abandonner Alex et je devrai peut-être vous abandonner, toi et papa…
— Nous trouverons une manière de combattre tout ceci, dit Harper pour la
millionième fois cet été.
Elle l’avait interrompue, mais Gemma était heureuse qu’elle ne lui ait pas
laissé finir sa pensée. Gemma était sur le point de dire qu’elle allait peut-être devoir abandonner sa vie, mais elle n’en avait pas encore réellement
parlé à Harper.
Les sirènes commençaient à être à court de patience. Même si elles ne le
lui avaient pas précisé, Gemma soupçonnait qu’elles lui cherchaient une
remplaçante. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elles en trouvent
une et qu’elles se débarrassent de Gemma.
— Je ne sais plus qui je suis, finit par dire Gemma, retenant à grande
peine ses larmes. J’ai abandonné tout ce que j’aime. J’ai besoin que tu me
laisses éclaircir tout ça, d’accord ?
Harper laissa échapper une longue respiration.
— D’accord. Mais je t’en prie, sois prudente.
— Je le suis toujours, mentit Gemma.
Elle se retourna pour se précipiter dans l’escalier, afin de ne plus avoir à
parler.
Dès qu’elle se trouva en sécurité dans sa chambre, elle plaqua sa main
contre sa bouche et se permit de pleurer doucement.
Durant le dernier mois, alors que Gemma s’enfonçait davantage dans sa
dépression, Harper avait cru que c’était en grande partie à cause d’Alex, et
c’était partielle ment vrai. Abandonner son rêve d’être une nageuse
olympique, affronter le fait qu’elle était une meurtrière et délaisser tous les
plans et les espoirs de sa vie étaient le reste.
Encore et encore, Gemma se demandait « Que ferais-tu, s’il ne te restait
que quelques semaines à vivre ? ». Parce que des semaines étaient ce qui lui
semblait le plus plausible. Elle ne croyait pas que les sirènes allaient la
tolérer, elle ou Capri, plus longtemps que cela.
Le problème était que Gemma n’avait pas encore réussi à trouver une
solution. Ce qu’elle voulait vraiment faire, passer du temps avec ses
parents, Harper et Alex, aller à la plage, nager nuit et jour, était impossible.
Maintenant, elle devait trouver un deuxième choix. Jusqu’à maintenant, la
seule chose qu’elle avait était d’embrasser Kirby et de prétendre que tout
irait bien.
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