Marée - Tome 3
CHAPITRE 5 - Distractions
CHAPITRE 5
Distractions
P enn était assise dans la Cadillac décapotable rouge cerise de 1967 dans la
rue située en face du théâtre Paramount, attendant sa sœur. Elle avait laissé
le toit ouvert dans l’espoir d’une brise, mais cela ne luttait guère contre la
chaleur. Le soleil commençait à descendre, et la fraîcheur s’installait très
lentement.
Cela n’aurait pas été si terrible, si elle avait pu arriver à comprendre
comment utiliser son iPhone. Il était censé y avoir un jeu avec des oiseaux
violents auquel on devenait accro, mais elle avait déjà suffisamment de
problèmes à ouvrir le foutu appareil, alors il ne fallait pas espérer jeter des
poules sur des cochons.
Elle arrivait à maîtriser la langue, l’argot, la mode, même le rôle
continuellement en changement de la femme dans la société. Mais la
technologie ne cessait de la déconcerter. Conduire une voiture et changer
les chaînes était le mieux qu’elle pouvait faire.
En partie, cela était dû au fait que tout changeait tellement rapidement. Il
n’y avait pas si longtemps, les ordinateurs prenaient l’espace de plusieurs
pièces. Maintenant, il pouvait tenir dans une seule main. Dans la durée de
sa vie, cela équivalait à un battement de cils.
Et le reste était simplement parce qu’elle n’avait pas envie d’apprendre.
Depuis le moment où elle était devenue une sirène, pouvant ensorceler les
gens pour répondre à ses ordres, elle s’était entourée de domestiques.
Quand elle était mortelle, elle avait elle-même été une domestique,
travaillant comme servante pour la déesse gâtée Perséphone. Elle avait
passé cette période à souhaiter ne jamais plus rien faire de tel.
Donc pour la grande majorité de sa vie, elle avait fait en sorte que d’autres
fassent pour elle ce qu’elle ne voulait pas faire. À l’époque, cela signifiait littéra lement avoir des gens pour la vêtir et laver ses cheveux, mais
aujourd’hui, c’était simplement faire le ménage et répondre à la porte. Dans
son esprit, c’était encore le travail d’un domestique de répondre au
téléphone.
Maintenant, tout était si pratique qu’il n’était pas logique de demander à
quelqu’un de lui faire couler un bain, pas lorsqu’elle n’avait qu’à tourner
une poignée sur le robinet. Il lui était plus rapide et plus simple de le faire
elle-même.
Il y a une exception : lorsqu’il s’agissait de téléphones, d’ordinateurs et de
choses de ce genre. Le terme « tablette » ne faisait que la troubler et l’irriter
davantage. L’humanité avait œuvré pendant si longtemps pour se libérer des
encombrantes tablettes d’écriture, uniquement pour y revenir alors que le
crayon et le papier étaient encore si facilement offerts.
Heureusement, Lexi était beaucoup plus tournée vers la technologie. C’est
ce qu’elle amenait de mieux. Elle semblait être une idiote, et la plupart du
temps, c’était le cas, mais elle pouvait recâbler la maison, si nécessaire.
C’est elle qui avait acheté le iPhone à Penn, quoique « procuré » serait un
mot plus approprié, puisqu’aucune des sirènes n’avait réellement gagné
d’argent dans sa vie surnaturelle. Elles charmaient, elles arnaquaient, elles
prenaient ce qu’elles voulaient.
Jusqu’à maintenant, Penn était arrivée à la conclusion qu’il serait plus
amusant de lancer le téléphone contre un mur que de passer une seconde de
plus à essayer de trouver ce ridicule jeu d’oiseaux. Elle était sur le point de
s’exécuter quand elle entendit des rires provenant de l’autre côté de la rue.
Elle jeta un regard par-dessus ses lunettes et vit des gens sortir du théâtre.
Gemma sortit avec un garçon jouant dans la pièce. Il était mignon dans
son style ordinaire, mais Gemma pensait probablement qu’il était splendide,
ce qui donna envie à Penn de vomir.
La seule personne de toute cette production avec qui Penn pourrait
envisager de coucher était le metteur en scène, mais elle avait toujours eu
un faible pour les hommes en position de pouvoir, même le plus infime.
Le metteur en scène sortit le dernier, parlant avec Thea pendant quelques
secondes avant de la quitter. Thea commença à traverser la rue.
Penn avait observé le metteur en scène, momentanément distraite par la
fossette apparaissant dans l’une de ses joues lorsqu’il souriait, puis elle jeta
rapidement un regard à la ronde. Tout le monde était parti, même Gemma,
mais Penn ne savait pas réellement où elle était partie, probablement vers sa
petite maison miteuse avec sa sœur insipide.
Comme elle était sur le point de se résigner à l’avoir manquée, elle vit
Daniel sortir par la porte arrière du théâtre.
— Tu cherches quelqu’un ? demanda Thea en montant dans la voiture.
— Non, mentit Penn. Qu’est-ce que vous faisiez là-dedans ? La répétition
a duré une éternité.
— Nous avons terminé à l’heure, fit Thea. Je t’avais dit que ça durerait
jusqu’à vingt heures.
— Comme si je me souvenais de tout ce que tu dis.
Penn lança son portable sur le siège arrière et démarra la voiture.
Daniel regarda de chaque côté de la rue avant de traverser à quelques
voitures de l’endroit où était garée Penn. Alors qu’il approchait, Penn
l’appela.
— Hé, Daniel.
— Penn.
Il sourit faiblement et parut sincèrement surpris de la voir. Il avait
continué d’avancer, mais s’arrêta et s’approcha de la voiture.
— Bel engin.
— Merci.
Elle repoussa ses lunettes, afin qu’il goûte tout l’effet de ses yeux
sombres.
— Tu veux que je te ramène ?
— Je ne crois pas qu’il y ait assez de place, dit-il en parlant du minuscule
siège arrière.
Il plaça les mains sur la portière et s’inclina, mais tout en gardant ses
distances. Comme les premiers boutons de sa chemise étaient défaits, elle
put voir des poils épars sur sa poitrine, et quelque chose dans cela l’allécha
plus que toute peau nue ne l’avait jamais fait.
— Tu peux toujours t’asseoir sur mes genoux, offrit Penn.
— Je crois que tu essaies d’être séduisante, mais ça ne paraît ni séduisant
ni sécuritaire, répondit Daniel. Alors, je vais passer mon tour.
— Je pourrais m’asseoir sur tes genoux, lança Penn avec son sourire le
plus aguicheur.
Il baissa la tête, détourna le regard et rit sombrement. Pendant une
seconde, elle crut qu’il allait peut-être dire oui, qu’il allait enfin accepter
l’une de ses offres, mais il leva les yeux, et elle y vit son refus.
— Je préfère marcher, dit-il simplement en se levant.
— Alors, je te vois plus tard, fit Penn alors qu’il s’éloignait de sa voiture.
— Oh, j’en suis certain.
Daniel se détourna.
— Tu pourrais au moins traquer Daniel de façon moins évidente, dit Thea
tandis que Penn l’observait s’éloigner, puis celle-ci lui lança un regard noir.
— Je ne traque personne, alors tais-toi, dit Penn, puis elle mit la voiture
en route.
Penn traversa Capri, faisant à peine attention aux signaux routiers ou aux
feux de circulation. Elle vivait selon la théorie que les gens s’écarteraient, et
c’était souvent ce qu’ils faisaient. Parfois, on la klaxonnait ou lui criait après, mais elle se retournait et leur souriait. C’était sa solution à la plupart
des problèmes.
— Allez, Penn, dit Thea en la regardant directement. Tout ceci concerne
Daniel.
— Quoi ?
Penn se mit à rire, mais faiblement.
— C’est stupide.
— Penn, tu ne peux pas faire semblant avec moi. Je te connais.
Le vent soufflait dans la chevelure rousse de Thea quand elle se tourna
vers Penn.
— Je suis probablement la seule personne au monde qui te connaît
réellement. Et tu es obsédée par ce garçon.
— Ce n’est pas vrai ! insista Penn.
Puis, elle grogna et secoua la tête.
— Ce n’est pas une obsession. C’est seulement… Je n’arrive pas à
comprendre.
— Peut-être n’y a-t-il rien à comprendre.
Penn stoppa à un arrêt aux abords de la ville, y réfléchissant pendant une
minute. Une voiture arriva derrière elle et klaxonna, mais Penn ne s’en
soucia pas.
— Non, il y a quelque chose, lâcha-t-elle finalement en tournant le coin et
en entreprenant la montée de la colline vers le sommet de la falaise. Crois-
tu qu’il est parent avec Bastian ?
— Bastian ? demanda Thea, paraissant étrangement avoir le souffle
coupé.
— Ouais, Bastian ou Orphée. Ou le nom par lequel il se fait maintenant
appeler. La dernière fois que je l’ai vu, c’était Bastian.
— C’était…
Thea déglutit.
— C’était il y a trois cents ans.
— Exactement, dit Penn. Peut-être a-t-il eu des enfants ou quelque chose
dans le genre depuis. Je devrais essayer de le retrouver.
Elle baissa la voix, marmonnant presque pour elle-même.
— Quoique je n’ai pas été très bonne pour trouver qui que ce soit
dernièrement.
Thea secoua la tête.
— Tu n’as pas vu ou entendu parler de Bastian depuis des siècles. Et ce
n’est pas comme si la dernière fois où tu lui as parlé s’est si bien déroulée.
— C’est vrai.
Penn retourna cela dans sa tête pendant un moment.
— Il est probablement mort, de toute façon.
— Oui, approuva Thea. Et je suis certaine que Daniel n’a aucun lien avec
lui.
— Mais il y a quelque chose en lui.
Penn ralentit, afin de prendre les courbes abruptes.
— Il est… captivant.
— Je ne le trouve pas du tout captivant.
— Ouais, eh bien, c’est probablement parce que tu es lesbienne, dit Penn.
— Pardon ?
Thea se tourna, afin de lui faire face, bouche bée.
— Je ne suis pas lesbienne. D’où est-ce que ça vient ? Et même si c’était
vrai, qu’est-ce que ça ferait ?
Penn haussa les épaules.
— Ça ne fait rien. C’est seulement que Gemma semble être la seule
personne avec qui tu veux passer du temps. Enfin, à quand remonte la
dernière fois où tu as embrassé un garçon ?
— Je n’ai pas besoin de sortir avec des étrangers.
— Oui, en quelque sorte, oui. C’est l’essence de ce que nous sommes. Tu
nies ta véritable nature.
— Toi et Lexi faites ce que vous voulez, et je ne vous condamne pas.
Penn pouffa bruyamment.
— Ouais, c’est ça ! Tout ce que tu fais est de demeurer assise dans ta tour
d’ivoire et de nous juger. Désolée de ne pas être aussi parfaite que ta
nouvelle meilleure amie.
— C’est toi qui l’as choisie, Penn. Souviens-toi de ça. Gemma était ton
choix. Et si elle ne te plaît pas, c’est ta faute.
— Je sais, acquiesça Penn. Mais j’ai de bonnes nouvelles. Je crois avoir
trouvé la solution.
— La solution ? demanda Thea avec hésitation.
— Ouais. Tu sais que je cherche une remplaçante et je crois en avoir
trouvé une, expliqua Penn. Elle est dans une quelconque petite ville dans le
Delaware nommée Auburnton ou quelque chose comme ça. Je ne sais plus.
Mais tu devrais venir la rencontrer. Je crois qu’elle te plairait.
— Tu t’es déjà présentée ? questionna Thea.
— Ouais, je voulais m’assurer que nous avions trouvé la bonne fille,
expliqua Penn. Elle ne sait pas encore que je suis une sirène, mais elle irait
bien avec nous. Beaucoup mieux que Gemma, en tout cas !
— C’est ce que tu avais dit pour Aggie ! lui cria Thea. Tu avais dit que
Gemma serait tellement mieux qu’Aggie et maintenant, tu es prête à tuer
Gemma sans même lui donner une chance.
Penn pouffa.
— Je lui ai donné un tas de chances ! Elle a été ingrate, horrible et
simplement… terrible, depuis qu’elle a fait sa transformation.
— Elle n’a que seize ans, et tout ceci est nouveau pour elle, insista Thea.
Tu dois lui donner une chance. Elle est comme un chiot et elle a juste
besoin de temps pour être dressée.
— Je t’ai dit que dès que j’aurais trouvé une nouvelle fille, j’allais me
débarrasser de Gemma, fit Penn. Je ne sais pas pourquoi tu discutes avec
moi sur ce sujet maintenant.
— Je croyais qu’il te faudrait davantage de temps et que ça donnerait la
chance à Gemma de mieux s’ajuster, admit Thea.
Elles étaient entourées de Pinus tæda, et l’air sentait les arbres et l’océan.
Thea regarda les arbres d’un air découragé lorsqu’elles passèrent devant.
Quand Thea parla de nouveau, elle s’était radoucie, et sa voix rauque
parut plus douce.
— Gemma n’est pas si pire.
— Tu te fous de moi !
Penn se mit à rire.
— À cause d’elle, nous sommes coincées dans cette petite ville merdique.
— Réellement ?
Thea arqua les sourcils.
— Tu es en train de me dire que tu laisses la nouvelle fille te donner des
ordres ? C’est ton excuse pour demeurer ici ?
— Non. Ce n’est pas ce que je dis. Je demeure ici parce que j’ai décidé
que ça serait plus facile pour nous jusqu’à ce que je trouve une remplaçante
pour Gemma.
Thea attendit une seconde avant de poursuivre.
— Et Daniel ?
— Quoi, Daniel ?
— Quand tu auras trouvé une remplaçante et que Gemma sera hors
circuit, nous allons simplement partir ?
Elles étaient arrivées à leur maison au sommet de la falaise. C’était plus
rustique que ce que Penn aimait normalement, mais c’était la plus jolie
maison qu’elle avait pu trouver à Capri. C’était une cabane en rondins, mais
le genre avec de hauts plafonds, un lustre et des comptoirs en granite.
Penn s’engagea dans l’allée, arrêta le moteur, mais resta dans la voiture.
Thea ne sortit pas non plus, probablement parce qu’elle savait qu’il était
préférable de ne pas s’enfuir si Penn n’en avait pas encore terminé.
— Bien sûr, affirma fermement Penn. Daniel n’a pas d’influence sur
aucune de mes décisions. Il n’est qu’une bizarrerie de la nature, une
curiosité que me fournit quelque chose avec laquelle jouer jusqu’à ce que
nous puissions foutre le camp d’ici.
— Dis ce que tu veux, Penn, mais rappelle-toi que je t’ai déjà vue
amoureuse auparavant.
— Comme si je pouvais être amoureuse d’un quelconque humain grossier
comme ça ? Dégueu.
Penn fit la grimace.
— Juste pour te prouver que tu as tort, quand j’aurai trouvé une
remplaçante et que nous nous serons débarrassées de Gemma, je me
débarrasserai de Daniel.
— Tu te débarrasseras de lui ? demanda Thea.
— Je lui arracherai le cœur et le mangerai devant toi. Je ne pourrais pas
faire ça à quelqu’un dont je suis amoureuse.
— Je ne t’ai pas demandé de faire ça.
Thea se détourna à nouveau de Penn, scrutant d’un regard vide les arbres
entourant la cabane en rondins.
— Et tu pourrais être surprise de ce qu’on peut faire aux gens que l’on
aime.
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