Marée - Tome 3

Amanda Hocking · Chapitre 4 sur 41

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Marée - Tome 3

CHAPITRE 4 - Théâtre Paramount

CHAPITRE 4

 

Théâtre Paramount

 

A près leur conversation mardi soir, Gemma avait évité Harper. Cela

faisait une journée et demie, alors Gemma savait qu’elle allait devoir

recommencer bientôt à parler à Harper, mais elle voulait juste un dernier

matin sans se faire sermonner.

Gemma avait intentionnellement fait la grasse matinée, attendant de

s’aventurer hors de sa chambre que Harper soit partie au travail. Puis, elle

se leva, fit quelques tâches dans la maison, et planifia de se préparer afin de

pouvoir se rendre à sa répétition de théâtre avant que Harper revienne.

Évidemment, elle réussit à caser trente minutes de l’émission Judge

Judy *, ce qui était son vice le plus récent. Ayant passé le dernier mois à se

morfondre à la maison, Gemma était devenue dépendante aux émissions de

télévision de la journée. Alors qu’elle s’était presque défaite de son

habitude, l’émission Judge Judy était la seule qu’elle avait conservée.

Quand l’émission se termina, Gemma prit sa douche et s’habilla, mais

garda la télévision allumée. Quand elle arriva au pied de l’escalier, tirant ses

cheveux en une queue de cheval lâche, elle vit que la programmation

régulière avait été interrompue par les informations, et son cœur fit un

bond.

Elle avait descendu les marches deux par deux, mais elle ralentit en

entrant dans le salon.

Un beau jeune héritier d’une fortune de plusieurs millions de dollars avait

disparu sans laisser de trace, et tous les médias semblaient couvrir cette

nouvelle sans relâche.

— « Voici les gros titres pour aujourd’hui, le jeudi 5 août. Les autorités

ont découvert ce qu’ils croient être le yacht de Sawyer Thomas près de la

côte des îles des Bahamas, disait le journaliste. Toutefois, cela n’a pas encore été confirmé, mais les images que vous voyez sont en direct.

L’équipe de plongée fouille le yacht. Jusqu’à maintenant, nous ne savons

pas s’il y a des corps à bord, mais il ne semble pas que quiconque soit en

vie. »

L’écran montrait une magnifique plage avec du sable blanc et de l’eau

bleue limpide. Un gros bateau était chaviré au large. Des hélicoptères

grouillaient au-dessus, et de nombreux bateaux plus petits l’entouraient

tandis que des plongeurs vêtus de noir plongeaient.

Au bas de l’écran se déroulaient les informations concernant l’affaire

sujet.

— « Sawyer Thomas, vingt-cinq ans, est disparu depuis le 4 juillet. La

famille Thomas offre une récompense de deux millions de dollars pour

toute information menant à sa localisation. »

Alors que les plongeurs poursuivaient la fouille de l’épave, une

photographie de Sawyer apparut dans un coin. Elle semblait être assez

récente. Il souriait grandement, les boutons du haut de sa chemise blanche

étaient défaits, et ses yeux bleus étaient éblouissants, même en

photographie.

C’est à ce moment que Gemma éteignit la télévision. Son visage hantait

déjà suffisamment ses cauchemars ; elle n’avait pas besoin de le voir alors

qu’elle était réveillée.

Gemma n’avait pas tué Sawyer, pas de ses propres mains, mais elle se

sentait tout de même coupable. Il avait été gentil avec elle, alors elle avait

essayé de l’aider à échapper aux sirènes. Mais elle n’aurait pas dû

intervenir. Si elle l’avait laissé tranquille, peut-être serait-il encore en vie.

Bien sûr, Lexi était complètement folle et lui avait arraché le cœur sans

aucune réelle provocation, alors il y avait de fortes chances qu’elle l’aurait

tué, de toute manière. Cela ne changeait pas le fait que Gemma ne l’avait pas sauvé ou amené avec elle quand elle s’était enfuie. Elle savait qu’il était

en danger et elle n’en avait pas suffisamment fait pour l’aider.

Gemma espéra que les recherches pour trouver Sawyer s’achèvent et

mènent à quelque chose, pas uniquement pour qu’elle puisse cesser de voir

son visage partout, mais aussi pour que sa famille puisse tourner la page.

Elle considéra l’idée d’appeler la ligne d’informations, mais qu’aurait-elle

pu leur dire ? Qu’elle avait vu un monstre lui arracher le cœur sous le feu

d’artifice ? Elle ne savait pas ce qu’était devenu le corps.

Après que Lexi l’eut tué, elle l’avait jeté dans la baie. Mais comme il

n’était pas réapparu sur la plage ou dans le filet d’un pêcheur, Gemma

supposa qu’elles en avaient fait quelque chose. Peut-être l’avaient-elles tiré

plus loin en mer, peut-être l’avaient-elles donné à manger aux requins, peut-

être que Lexi l’avait mangé. Gemma ne savait pas et, honnêtement, ne

voulait pas savoir.

Le chavirement du bateau était probablement l’œuvre des sirènes, peut-

être pour couvrir le meurtre ou peut-être n’était-ce qu’un accident

lorsqu’elles l’avaient pris pour une balade. Lexi avait été absente durant

quelques jours, la semaine précédente.

Gemma ravala la boule qui s’était formée dans sa gorge et repoussa

l’image de Sawyer. Si elle voulait être partie avant que Harper ne rentre,

elle devait se presser, ce qui signifiait qu’elle n’avait pas le temps de pleurer

sur le sort de Sawyer. En outre, elle avait déjà pleuré pour lui à de

nombreuses occasions durant l’été, et cela ne l’avait pas aidée, elle ou lui.

Le théâtre Paramount se trouvait au centre de la ville, à seulement

quelques pâtés de maisons de la bibliothèque publique de Capri et du casse-

croûte Chez Pearl. C’était une assez longue distance à parcourir à pied,

alors elle partit tôt, afin d’avoir assez de temps pour se rendre. Sa voiture ne

fonctionnait toujours pas, mais Kirby allait la raccompagner après la

répétition.

C’était un vieux théâtre, construit au début des années 1900. Il avait été

populaire dans les premières années, mais le temps passant, les gens avaient

graduellement perdu leur intérêt. Il avait fermé et s’était délabré. Puis, il y

avait environ vingt ans, la ville avait entrepris un projet de revitalisation et

commencé à le réparer.

La mère de Gemma avait fait partie de l’équipe ayant restauré le théâtre.

Nathalie ne connaissait pas grand-chose à la réparation d’édifice, mais

d’après ce que Gemma avait compris, l’aide de Nathalie s’était limitée à la

peinture, au nettoyage et à la collecte de fonds. Mais elle avait travaillé très

fort, et le Paramount avait retrouvé sa splendeur de l’époque.

La marquise s’illuminait le soir. Pour le moment, elle annonçait

simplement « LA MÉGÈRE APPRIVOISÉE, 27 août », en lettres

majuscules. La première n’était que dans trois semaines, et ils donneraient

quatre représentations durant une seule fin de semaine. Ce n’était pas

Broadway, mais c’était quelque chose.

Devant l’édifice se trouvait une affiche faite dans un style ancien et y

étaient écrits tous les noms des comédiens. Le nom de Thea venait juste

sous celui d’Aiden Crawford. Techniquement, ils auraient dû partager le

haut de l’affiche, puisqu’ils jouaient respectivement Catherine et Petruchio,

les personnages principaux, mais Aiden avait l’avantage d’être le fils aîné

du maire Crawford, l’homme le plus influent de Capri.

Thea s’était jointe la première à la pièce, et Gemma l’avait suivie, à sa

suggestion. Apparemment, Thea avait toujours aimé le théâtre, mais

Gemma avait en grande partie auditionné pour demeurer proche de Thea,

pas uniquement pour trouver une manière de renverser la malédiction, mais

aussi pour tenir les sirènes à l’œil. En outre, il était bénéfique pour Gemma

de se tenir occupée.

Gemma passa devant la billetterie et les portes principales et fit le tour de

l’édifice en direction de la porte menant aux coulisses. Comme elle était partie tôt, elle était l’une des premières à arriver, mais cela était souvent le

cas.

Tom Wagner, le metteur en scène, était déjà là, ainsi que Daniel, mais il

devait être arrivé depuis plusieurs heures. Daniel avait la tâche de recréer

l’Italie de la Renaissance. Gemma savait que ce travail était fait sur mesure

pour lui. Elle le voyait s’affairer en coulisse sur des ébauches de décors

élaborés depuis qu’elle faisait partie de la distribution la semaine

précédente.

Quand elle entra, Tom était assis sur la scène, ses jambes pendantes, avec

un texte près de lui. Ses cheveux noirs étaient légèrement échevelés, et

plusieurs boutons de sa chemise étaient défaits. D’une manière abstraite,

Gemma était consciente qu’il était séduisant, et son léger accent britannique

encourageait assurément cette idée.

— Bianca.

Tom sourit largement quand il vit Gemma. Il avait insisté pour appeler

tout le monde par leur nom de personnage, mais cela ne dérangeait pas

Gemma.

— Tu es tellement assidue. Je me demande si tes covedettes vont t’imiter.

— Je ne crois pas que la ponctualité soit contagieuse, dit Gemma.

Il rit.

— Je suppose que non.

Elle sauta sur la scène près de lui, mais prudemment, puisqu’elle portait

une jupe et ne voulait pas trop en révéler. Devant se trouvaient des rangées

de sièges de velours. Les murs avaient été faits pour ressembler à de la

brique ancienne, comme les murs d’un château. Le plafond au-dessus d’eux

avait été peint en bleu foncé, comme un ciel de début de soirée, complété

par de petites lumières pointant à travers, tenant lieu d’étoiles.

— Éprouves-tu des problèmes avec des répliques ? lui demanda Tom.

— Pas jusqu’à maintenant, répondit Gemma. Mais je ne les ai pas encore

toutes mémorisées.

— Quel dommage, lui dit-il avec un sourire en coin. J’aurais cru que tu

aurais déjà mémorisé toutes les répliques de la pièce, pas seulement les

tiennes.

Un bruit sourd retentit derrière eux, et Gemma regarda par-dessus son

épaule pour voir Daniel ramasser un outil sur la scène. Elle lui fit un signe

de la main, mais il lui répondit par un hochement de tête et un sourire, car il

avait les mains remplies d’outils et de pièces de bois.

En quelques minutes, le reste des comédiens et l’aide-metteur en scène

commencèrent à faire leur entrée. Kirby fut le suivant à arriver. Il lui sourit,

mais garda prudemment ses distances.

Gemma lui avait expliqué qu’elle ne pensait pas qu’ils devraient se

témoigner des signes d’affection en public, car elle ne voulait pas que les

autres complotent ou que Tom se mette en colère contre eux parce qu’ils ne

se concentraient pas suffisamment. Cela était en partie vrai, mais n’était pas

toute la vérité.

Après ce qui était arrivé à Sawyer, elle ne voulait pas que les autres

sirènes soient au courant qu’elle fréquentait un garçon. Elle faisait

confiance à Thea, mais si Lexi apprenait l’existence de Kirby, elle lui ferait

probablement quelque chose, juste pour la provoquer.

Gemma ne croyait pas qu’elle lui ferait du mal, pas depuis que Lexi, Penn

et Thea avaient toutes promis de ne faire de mal à personne à Capri. Mais

elle savait que Lexi adorait jouer, et Kirby n’avait pas besoin de cela.

Thea arriva avec quelques minutes de retard, mais la dernière personne à

se présenter fut Aiden Crawford. Il jouait le rôle de Petruchio, le

tumultueux gentilhomme déterminé à apprivoiser la mégère, Catherine,

pour qu’elle devienne sa femme. Il était un bon choix pour ce personnage,

puisqu’il était confiant à la limite d’être présomptueux. Il était suffisamment beau pour que la plupart des gens ferment les yeux sur son

arrogance.

Quand tout le monde fut arrivé, Tom commença la répétition. Gemma

répéta quelques scènes avec Kirby, celui-ci interprétant Lucentio, le

prétendant le plus vaillant de Bianca. Mais quand ils arrivèrent à une scène

paraissant un peu trop compliqué pour qu’Aiden réussisse à suivre, Tom

demanda à Thea et Gemma de sortir de scène, afin de pouvoir concentrer

son aide sur Aiden.

Ils s’installèrent au centre du théâtre, sur les sièges de velours rouge

duveteux. En théorie, elles étaient censées répéter ensemble, mais en réalité,

elles observèrent les garçons se démener sur la scène alors qu’Aiden, Kirby

et un autre comédien continuaient à bâcler leurs répliques.

— C’est la troisième fois que je fais partie de La mégère apprivoisée, dit

Thea. Mais habituellement, je fais Bianca. Penn a déjà incarné une fois

Catherine, mais elle n’y a pas pris tellement plaisir. Elle préfère des

situations où elle est vénérée et pas apprivoisée.

— Ça a du sens, répondit Gemma. As-tu participé à de nombreuses pièces

?

— Des centaines. Probablement des milliers.

Elle s’enfonça davantage dans son siège.

— Je fais mon âge en ce moment, mais la télévision et la radio sont de si

nouveaux concepts. Dans les nombreux millénaires précédents, la seule

manière que nous avions de nous divertir était grâce à des pièces et à des

histoires. J’ai aussi fait de l’opéra, mais c’est un peu délicat.

Thea fit un geste vers sa gorge.

— Toute la situation entourant le chant des sirènes peut transformer un

public en une foule frénétique et obsédée.

— Ça ne semble pas tellement plaisant.

— Non, vraiment pas, fit Thea. Je suis heureuse qu’il ne s’agisse pas

d’une comédie musicale. J’avais tellement besoin de quelque chose pour

sortir de la maison, mais je ne chanterai plus devant une foule.

Tom devint agité par quelque chose que Kirby avait dit et se mit à crier. Il

ne le réprimandait pas exactement, mais il parut un peu plus dur que

Gemma aurait cru que la situation réclamait.

— Il prend ça réellement au sérieux, remarqua Thea alors qu’elles

observèrent Tom donner des indications rigoureuses. C’est étrange, pour

une production de petite ville.

— C’est une grosse affaire, annonça Gemma. Il est un vrai metteur en

scène, pas de Broadway, mais il a fait quelques grosses productions. Il n’est

pas d’ici.

— Je suppose que l’accent britannique l’a trahi, dit Thea. Mais en quoi

est-ce une grosse affaire ? Est-ce que cette ville est passionnée par

Shakespeare ou quelque chose du genre ?

— Cette pièce fait partie du gros festival de fin d’été de Capri, expliqua

Gemma. Les activités débutent le 27 août et durent toute la semaine jusqu’à

la fête du Travail. Il y a un carnaval, un défilé, une compétition de cuisine et

un concours de Miss Capri.

— Étrange.

Thea fronça le nez.

— Vous semblez avoir un grand nombre de festivals ici.

— C’est parce que c’est l’été et que nous sommes une ville touristique.

Nous devons en tirer tout ce que nous pouvons, et quand les touristes

retournent chez eux, la ville ferme. Les festivals cessent.

— Tu ne peux pas dire ça à Lexi, lâcha Thea. Elle paniquerait.

Gemma se mordilla la lèvre et se tourna vers Thea.

— Encore combien de temps crois-tu que vous allez demeurer ici ?

— C’est difficile à dire.

Thea baissa les yeux.

— Vous devenez agitées, fit Gemma.

Elle marqua une pause, mais Thea ne prit pas la peine de la contredire.

— Vous n’avez rien trouvé de surnaturel ou d’utile concernant Alex ou

Daniel, n’est-ce pas ?

— Je n’ai jamais réellement cru que le fait qu’Alex t’aime soit surnaturel,

expliqua Thea, et le simple fait d’en parler rouvrit la blessure fraîche du

cœur de Gemma.

Elle tenta de garder une expression neutre alors que Thea poursuivit.

— Ma théorie est qu’Alex était déjà amoureux de toi avant que tu

deviennes une sirène. C’est de cette manière qu’il a échappé au sort.

— As-tu dit ça à Penn ? demanda Gemma.

— Non, fit Thea. Je pense que la malédiction a besoin d’être réévaluée,

que peut-être avons-nous refusé d’admettre des choses qui étaient vraies. Je

voulais juste persuader Penn de demeurer ici, afin que nous puissions

comprendre les choses.

— Et qu’avez-vous découvert ? demanda Gemma, mais elle pensait déjà

connaître la réponse.

Si elles avaient fait des découvertes majeures, de l’information pouvant

changer la vie, Thea ne serait pas assise dans un théâtre en train de se

préparer pour jouer dans une pièce.

— Rien.

La voix rauque de Thea parut douce et triste.

— Je ne sais pas à quel autre endroit fouiller. Et Penn n’a plus d’intérêt.

Elle s’arrête pour se reprendre.

— Eh bien, elle n’a plus d’intérêt pour Alex, en tout cas.

C’était un soulagement, mais c’était ce que Gemma avait soupçonné. Elle

n’avait pas parlé à Alex depuis qu’ils avaient rompu, mais elle avait

découvert par Thea que les sirènes avaient eu quelques conversations avec lui. Aucune n’avait paru bien terrible, en grande partie parce que Penn

trouvait Alex simple et ennuyeux.

Penn avait des vues sur une autre personne, et Gemma tourna son

attention vers lui. Plus loin que l’endroit où Tom donnait des indications à

Aiden et Kirby, tra vaillant silencieusement afin de ne pas les déranger,

Daniel était accroupi, les plans des décors étalés sur la scène.

Les manches de sa chemise de flanelle étaient roulées suffisamment

hautes que les vrilles noires de son tatouage sortaient de l’une d’entre elles.

Il passa distraitement une main dans ses cheveux foncés. Sa mâchoire était

crispée en signe de concentration, la ligne foncée de sa barbe naissante

formant une ombre sur son visage.

Tandis que l’intérêt de Penn pour Daniel devenait plus apparent, ni

Gemma ou Daniel en avait réellement parlé à Harper. Elle était au courant

que les sirènes essayaient de découvrir la source de son immunité, mais

c’était tout. Gemma pensait qu’il était préférable qu’Harper ait un souci de

moins.

— Peut-être…

Thea soupira et repoussa ses longs cheveux roux par-dessus son épaule.

— Tu dois t’efforcer davantage.

— Pardon ?

Gemma se tourna, afin de lui faire face.

— Penn et Lexi ne vont pas demeurer ici pour toujours.

Les yeux verts de Thea étaient sérieux.

— Et j’aimerais que tu partes avec nous. Alors, tu dois t’efforcer

davantage pour t’entendre avec elles.

— Merci, mais…

Gemma secoua la tête.

— Je ne veux pas partir avec vous.

— Je sais que tu veux rompre la malédiction. Si tu découvres une

manière, tant mieux pour toi, dit Thea. Je suis honnête. Si tu découvres une

manière de t’en sortir qui n’implique pas ma mort, alors bravo pour toi.

Mais si tu n’y arrives pas, alors tu devras trouver une façon de faire en sorte

que cela fonctionne.

— Thea, je ne peux pas.

Gemma déglutit avec peine.

— Je ne peux pas être une sirène.

— Tu es déjà une sirène, insista Thea. Et si ça se résume à être une sirène

ou à mourir, alors tu devrais choisir la sirène. Ce n’est pas aussi terrible que

ça paraît.

— Si c’est à ça que ça se résume, j’y réfléchirai, finit par dire Gemma,

mais elle n’était pas certaine de le faire. Mais tu ne connais vraiment pas

une manière de rompre la malédiction ?

— Aucune qui n’inclut pas notre mort à toutes, toi incluse.

Thea secoua la tête.

— Et je peux t’assurer qu’être une sirène est mieux que ça.

— Je vais essayer de m’entendre davantage avec Penn et Lexi, acquiesça

Gemma. Mais si tu apprends quoi que ce soit sur la manière de briser la

malédiction, me le diras-tu ?

— En supposant que ça ne me tue pas moi ou mes sœurs, ouais, je te le

dirai.

Thea se retourna en direction de la scène, et sa voix parut plus enjouée

que quelques instants plus tôt.

— Mais nous ne partons pas tout de suite. Je sais que je vais

indéniablement terminer cette pièce.

— Tu aimes vraiment jouer ? questionna Gemma, heureuse de changer de

sujet.

Thea se mit à rire.

— Toute cette malédiction a commencé parce que nous étions si obsédées

à jouer devant un public que nous ne faisions pas notre travail. Je n’aime

pas ça, j’adore ça.

— Cate ? appela Tom de la scène. Cate ? Catherine ?

— Oh, c’est vrai, c’est moi, lança Thea.

— Voudrais-tu nous rejoindre sur scène, s’il te plaît ? demanda Tom.

Elle se mit sur ses pieds en un instant.

— Oui, j’arrive.

Elle se glissa devant Gemma et se dirigea vers l’allée.

— Je te l’avais dit que j’étais habituée à être Bianca, ajouta-t-elle.

Thea monta sur la scène en s’excusant de ne pas être venue plus

rapidement, et Gemma comprit qu’elle tenait réellement à ce personnage.

La seule fois où Thea parut un tant soit peu heureuse depuis que Gemma

l’avait rencontrée était quand elle se trouvait sur scène, et il y avait quelque

chose de captivant en elle. Même si elle ne faisait qu’échanger des répliques

avec Aiden, lequel manquait habituellement les siennes et bafouillaient ses

mots, il était difficile pour Gemma de détourner les yeux de Thea.

En fait, elle était tellement captivée par la performance de Thea qu’elle ne

remarqua pas que Penn s’était assise dans la rangée derrière elle, pas

jusqu’au moment où Penn s’inclina par-dessus le siège situé à côté d’elle et

se mit à parler.

— Que fait Daniel caché tout au fond tandis que Thea accapare la scène ?

demanda Penn, ce qui fit sauter Gemma.

Penn rit, suffisamment bruyamment pour que tout le monde la regarde.

— Est-ce que je t’ai fait peur ?

— Tu sais qu’il me faut plus que le son de ta voix pour me faire peur,

répliqua Gemma en lui faisant un mince sourire.

— Tu dis ça, mais nous connaissons toutes deux la vérité, n’est-ce pas ?

demanda Penn en lui lançant un clin d’œil. Et tu n’as pas répondu à ma question.

— Daniel construit les décors.

Gemma s’appuya contre son siège. Elle s’était avancée pour observer la

performance de Thea, mais elle savait que Penn ne la laisserait pas

s’intéresser à autre chose qu’elle.

— C’est idiot.

Penn parut véritablement dégoûtée en découvrant ça. Elle le regarda

traverser la scène et disparaître derrière les rideaux et sortir côté jardin.

— Il devrait en être la vedette. Il est bien plus beau que ce nul là-haut.

Elle pointa en direction d’Aiden, lequel Gemma avait déjà compris qu’il

n’était pas le meilleur comédien du monde, mais il était assurément beau. Il

avait des cheveux blond roux, des yeux bleus et un sourire radieux. Mais

apparemment, le style hirsute et les yeux noisette de Daniel plaisaient

davantage à Penn.

Gemma savait que ce n’était pas exactement le cas. Ce n’était pas tant ce

que Daniel avait l’air. Il était peut-être attirant à sa manière, mais l’intérêt

de Penn provenait du fait qu’il était immunisé à son chant de sirène. Alors,

il lui répondait, la défiait, se formait son opinion.

Et après des siècles sans être en mesure d’avoir une réelle conversation

avec un garçon, il n’était pas étonnant que Penn trouve Daniel

incroyablement fascinant.

— Je ne crois pas que ça importe à Daniel qu’il soit beau ou non, expliqua

Gemma. Il n’aime pas jouer. Il voulait travailler aux décors.

Penn pouffa.

— C’est ridicule. Je pensais qu’il jouait dans cette pièce. Je ne savais pas

qu’il ne faisait que construire les foutus décors. Je commence à penser que

c’est un idiot.

— Parce qu’il est bon en menuiserie ? s’enquit Gemma.

— Non, hier, je lui ai offert dix mille dollars pour me bâtir une clôture

autour de ma maison, et il a refusé parce qu’il travaillait à cette pièce, dit

Penn. Si c’est parce qu’il joue, ça a du sens. Mais je ne peux pas croire qu’il

soit payé près de cette somme.

— Où as-tu trouvé dix mille dollars ? demanda Gemma en la regardant

par-dessus son épaule. Tu ne travailles pas.

Penn haussa les épaules et ne lui répondit pas.

— Et ce n’est même pas ta maison. C’est la maison de gens que tu as

expulsés.

— J’habite là, alors c’est à moi, dit simplement Penn.

— Je ne sais même pas pourquoi tu veux passer du temps avec Daniel.

Gemma se retourna et croisa les bras sur sa poitrine.

— Il n’est pas si super.

— Je ne veux pas passer du temps avec lui. J’essaie juste de découvrir ce

qui se passe avec lui. C’est tout.

— Toute cette histoire de sirène t’a transformée en une menteuse terrible,

dit Gemma. Tu t’en remets à cette chanson et à ta voix, alors tu n’essaies

même plus d’être convaincante.

Penn se tourna, afin de lui faire face, la fixant de ses yeux sombres.

— Gemma, tais-toi. Tu es ennuyeuse.

Elle marqua une pause et s’avança en lui murmurant à l’oreille.

— Je suis déjà à la recherche de ta remplaçante. Ce n’est qu’une question

de temps avant que tu sois morte.

Son cœur se mit à battre sourdement dans sa poitrine alors que Penn

confirmait la pire crainte de Gemma. Quelques minutes plus tôt, elle avait

dit à Thea qu’elle allait essayer de s’entendre avec Penn, mais elle savait

déjà que c’était futile. Aucune flatterie ne changerait le fait que Penn la

voulait morte et enterrée.

— Pourquoi es-tu ici, de toute façon ? demanda Gemma en ignorant la

menace de Penn.

— Je suis ici pour prendre Thea. Je l’ai déposée pour la répétition et je

suis censée la ramener à la maison.

— La répétition ne se terminera pas encore avant trente minutes,

supposant qu’elle ne prenne pas de retard.

Penn laissa échapper un long grognement irrité.

— Peu importe. Je vais attendre Thea à l’extérieur.

Elle se leva.

— Parce que tu es horrible et qu’en quelque sorte, je te déteste.

— Je sais. Le sentiment est partagé.

Quand Penn fut partie, Gemma s’enfonça dans son siège et se frotta le

front. Braver ainsi Penn n’était pas la chose la plus sage à faire, mais il était

difficile de s’en empêcher. En outre, Penn allait probablement la tuer, de

toute façon, et au moins, maintenant, Penn semblait trop préoccupée pour

s’en soucier.

Cela aurait dû être une bonne chose, mais Gemma savait ce qui la

déconcentrait. Penn avait des vues sur le petit ami de Harper.

 

É

* N.d.T.: Émission américaine de téléréalité se déroulant dans un tribunal où la juge Judith Sheindlin rend des jugements.

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