Marée - Tome 3
CHAPITRE 2 - Obsession
CHAPITRE 2
Obsession
L e vent soufflant de la baie refroidissait sa peau nue de la chaleur du
soleil alors qu’il entra dans le port. Daniel fit avancer doucement La
mouette crasseuse vers le quai. Quand elle fut arrêtée, il sauta du bateau,
afin de l’amarrer.
Il avait à peine terminé son nœud qu’il entendit l’éclaboussure de l’eau
derrière lui. Il soupira profondément. Il n’eut pas besoin de regarder par-
dessus son épaule pour voir que c’était elle. Maintenant, il pouvait presque
la sentir en train de l’observer.
Daniel n’avait peut-être pas succombé au sort des sirènes comme les
autres garçons, mais il n’était pas complètement insensible à leurs charmes.
Penn avait une sorte de présence, défiant toute sensibilité. L’air semblait
changer quand elle s’approchait, une nouvelle électricité s’agitant.
Alors qu’il rentrait de l’île de Bernie vers le continent, il avait cru voir
Penn le suivre. Il n’en était pas certain, mais presque chaque fois qu’il était
sur l’eau, il pensait voir son ombre juste sous la surface de l’eau, le contour
sombre de sa forme de poisson alors qu’elle nageait près du bateau.
Parfois, il se disait qu’il imaginait des choses, mais lorsque Penn
apparaissait sur le quai, cela ne faisait que confirmer ses doutes. Elle le
poursuivait.
— Belle journée pour la baignade ? demanda Daniel.
Il ne jeta qu’un rapide coup d’œil, afin de vérifier que Penn ne portait pas
de bas de bikini, et détourna vivement les yeux.
— Tu te feras arrêter si tu ne te couvres pas, lui dit-il alors qu’elle se
levait.
Penn ricana.
— J’en doute. Je ne me suis jamais fait arrêter pour quoi que ce soit.
Du coin des yeux, il la vit sortir un minuscule bas de bikini. Elle l’avait
roulé en boule et le transportait dans le haut de son maillot de bain.
Daniel remonta dans son bateau. Un t-shirt traînait sur le pont, et il le
passa par-dessus sa tête. Penn claqua la langue de déception, et il descendit
à l’intérieur pour y prendre ses chaussettes et ses chaussures, la petite porte
se refermant derrière lui.
Depuis qu’il avait emménagé sur l’île de Bernie, ses anciens quartiers
étaient beaucoup plus dépouillés, ce qui lui rendait la tâche de retrouver ses
chaussures plus difficile. Pendant les voyages, ils se déplaçaient.
Maintenant, ils avaient glissé jusque sous le lit.
Dès qu’il les eut récupérés, il se pressa à retourner sur le pont. Il ne faisait
pas confiance à Penn pour attendre à l’extérieur sans entreprendre quelque
chose.
Quand il poussa la petite porte menant sur le pont, il faillit la heurter. Elle
se tenait en haut des marches, ses longs cheveux noirs dégoulinant sur sa
peau hâlée, et ses yeux étincelaient en le regardant.
— Ne vas-tu pas m’offrir une serviette ? lui demanda Penn, la voix aussi
douce que du velours.
— Pourquoi es-tu sur mon bateau ? questionna Daniel. Je ne me souviens
pas de t’avoir invitée.
— Je ne suis pas une vampire, dit Penn, une pointe d’agacement dans la
voix. Je n’ai pas besoin d’une invitation.
— Je n’ai plus de serviette à bord, fit Daniel en réponse à sa question.
Il gravit l’escalier. Comme elle ne bougeait pas, il dut forcer le passage. Il
ressentit la chaleur de la peau de Penn à travers son t-shirt. Lorsqu’il la
frôla, il l’entendit inhaler profondément. Ce n’est pas ce qui l’horrifia ;
plutôt l’étrange grondement qui suivit.
Il avait quelque chose d’inhumain, un caractère préhistorique. C’était un
petit bruit, un bruit que Penn parut avoir fait inconsciemment, mais ce fut suffisant pour lui donner la chair de poule.
— Je n’arrive pas à me décider de ce que je vais faire de toi, admit Penn
en soupirant. Un instant, je suis impatiente de te dévorer, et l’instant
suivant, je préférerais coucher avec toi.
— Pourquoi veux-tu faire quoi que ce soit avec moi ? s’enquit Daniel.
Il s’assit sur le banc au bout de son bateau et mit ses chaussures.
— Je ne sais pas, répondit-elle, et ça sembla la contrarier.
Daniel leva les yeux vers elle, plissant les yeux sous les vifs rayons de
soleil, et elle s’appuya contre le banc, en face de lui. Penn s’étira les jambes
devant elle et pencha en arrière la tête, laissant ses cheveux pendre par-
dessus le bord du bateau.
— Connais-tu Orphée ? demanda Penn.
— Non.
Il avait terminé de se chausser et il s’appuya contre le banc.
— Je devrais ?
— C’est un personnage très populaire dans l’histoire grecque, expliqua
Penn. Il est renommé pour ses habiletés musicale et poétique.
— Désolé, je ne lis pas beaucoup de poésie, répliqua Daniel.
— Moi non plus.
Elle haussa les épaules.
— En tout cas, je n’ai pas lu beaucoup la sienne. Mais quand j’étais avec
lui, il a cessé d’écrire, abandonné la musique et pris le nom de Bastian. La
mythologie dit qu’il est mort après le décès de sa femme, mais la vérité est
qu’il a simplement changé de nom et délaissé son ancienne vie.
— Donc il est comme toi ? demanda Daniel. Immortel ou quelque chose
du genre ?
Penn hocha la tête.
— Oui. Mais contrairement aux sirènes, qui ont obtenu leur immortalité
par une malédiction, il a eu la sienne en étant béni. Les dieux étaient si contents de sa musique qu’ils lui ont accordé la vie éternelle.
— Pourquoi me questionnes-tu sur ce type ? voulut savoir Daniel. Qu’a-t-
il à voir avec moi ?
— Rien, probablement.
Penn croisa puis décroisa les jambes.
— Nous étions très proches pendant un moment, Bastian et moi. Il était
l’un des rares immortels immunisé contre le chant des sirènes. Tous les
dieux et déesses y étaient indifférents, mais plusieurs des autres immortels,
les humains qui avaient acquis la vie éternelle par une malédiction ou une
bénédiction, y succombaient. Mais pas Bastian.
Son regard devint flou. Un genre de nostalgie passa dans son expression,
mais elle la dissipa rapidement.
— Bref, je pensais que peut-être tu étais parent avec lui.
— Je suis plutôt certain qu’il n’y a personne d’immortel dans mon arbre
généalogique.
Il se leva.
— Écoute, Penn, ça a été super, mais je dois vraiment aller au boulot. Je
dois…
Avant qu’il puisse terminer sa phrase, elle se retrouva devant lui. Elle le
repoussa si durement que son dos frappa douloureusement contre la rampe.
Puis, elle sauta sur lui, le chevauchant. Elle serra les cuisses fermement
autour de sa taille, afin qu’il ne puisse plus bouger.
L’une de ses mains se pressa contre la poitrine de Daniel, les ongles aussi
affûtés qu’une lame transperçant son t-shirt et creusant dans sa chair. Son
autre main se posa sur sa nuque, mais celle-ci le caressa presque, un contact
doux et léger.
Son visage se retrouva au-dessus du sien, les lèvres touchant presque
celles de Daniel et ses yeux noirs le scrutant. Elle s’inclina davantage,
pressant la poitrine contre la sienne, laissant son t-shirt humide.
— Je pourrais manger ton cœur tout de suite, lui souffla Penn dans un
murmure provocant, caressant doucement sa joue, les doigts courant sur sa
barbe naissante.
— Tu pourrais, acquiesça Daniel, la mesurant du regard. Mais tu ne le fais
pas.
— Mais je le ferai.
Elle l’étudia pendant un moment.
— Plus tard.
— Mais pas aujourd’hui ? demanda Daniel.
— Non. Pas aujourd’hui.
— Alors, je dois aller travailler.
Il plaça les mains sur sa taille. Comme elle ne se mit pas à le griffer ou à
hurler, il la souleva et la déposa sur le banc près de lui.
Penn fit la moue.
— Le travail, c’est nul.
Daniel haussa les épaules.
— Ça paie les factures.
Il s’éloigna de Penn vers l’extrémité du bateau. Il était sur le point de
descendre quand il sentit la main de Penn agripper son poignet. Elle
bougeait de manière surnaturellement rapide, et il lui était difficile de s’y
habituer.
— Ne pars pas, dit Penn, et ce fut la supplication présente dans les mots
qui le fit s’arrêter.
Elle était agenouillée sur le banc près de lui, un étrange désespoir dans les
yeux. Précipitamment, elle cligna les yeux et effaça toute émotion, essayant
de se reprendre avec un sourire gêné, qui se voulut probablement séducteur.
— Je le dois, insista-t-il.
— Je peux te payer davantage, dit-elle, sa voix presque risiblement
joviale.
Malgré ses efforts pour paraître nonchalante, sa poigne sur son poignet
s’était intensifiée. Elle était devenue assez douloureuse, mais Daniel
s’abstint de se libérer. Il ne voulut pas qu’elle sache qu’elle lui faisait mal.
— Que voudrais-tu que je fasse ? questionna Daniel.
— Je pourrais trouver quelque chose.
Elle lui fit un clin d’œil.
Il roula les yeux et se libéra enfin.
— Je leur ai dit que je construirais les décors de la pièce de théâtre et je
suis un homme de parole. Ils m’attendent.
— Une clôture, dit Penn vivement alors que Daniel descendit de son
bateau.
Elle demeura derrière, s’inclina contre la rampe, afin de lui faire face.
— Tu pourrais construire une clôture autour de ma maison.
— Pourquoi as-tu besoin d’une clôture ? voulut-il savoir en attendant sur
le quai pour voir si elle avait une bonne raison.
— En quoi ça t’importe-t-il ? J’en ai juste besoin.
— Je suis déjà débordé.
Il se détourna d’elle.
— Dix mille dollars ! lança Penn derrière lui alors qu’il s’éloignait. Je te
paierais dix mille dollars pour me construire une clôture.
Daniel rit et secoua la tête.
— À plus tard, Penn.
— Nous n’en avons pas terminé, Daniel ! cria Penn, mais il continua à
s’éloigner.
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