Marée - Tome 3

Amanda Hocking · Chapitre 3 sur 41

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Marée - Tome 3

CHAPITRE 3 - Changements

CHAPITRE 3

 

Changements

 

A —

rrête ça, dit Marcy pendant que Harper commençait à vider la boîte de

dépôt de nuit de la bibliothèque.

— Quoi ?

Harper se tourna vers elle avec une pile de romans usés d’Harry Potter

encombrant ses bras.

— Travailler, répliqua sèchement Marcy, et Harper roula les yeux.

— Edie est revenue depuis des semaines. Tu devrais t’y être habituée, dit

Harper, mais elle laissa claquer la porte de la boîte de dépôt, y abandonnant

une petite partie de livres.

Marcy était agenouillée sur sa chaise, tellement inclinée sur le bureau

qu’elle y était presque couchée. Ses yeux foncés scrutaient derrière ses

lunettes avec une intensité affolée en direction de la porte principale de la

bibliothèque.

— Jamais je ne m’y habituerai, insista Marcy.

— Je ne comprends toujours pas quel est le problème.

Harper déposa les livres sur le bureau.

— Bouge, siffla Marcy en faisant un geste de la main, car apparemment,

Harper lui bloquait la vue de la porte avant.

— Tu sais que c’est tout en verre, n’est-ce pas ? demanda Harper,

indiquant la porte plantée au milieu de la grande baie vitrée de la

bibliothèque. Tu peux voir à travers tout ça. Tu n’as pas besoin de garder les

yeux braqués sur la porte tel un rayon laser.

— Pfft, souffla Marcy.

Harper s’écarta quand même, puisqu’il était plus aisé de s’éloigner que

d’essayer d’utiliser la logique avec Marcy.

— Elle ne sera pas là avant dix minutes, alors je ne comprends pas

pourquoi tu es déjà énervée.

— Tu ne comprends pas, dit Marcy d’un air grandement sérieux. Si je ne

suis pas occupée tout le temps qu’elle est ici, si je passe ne serait-ce que

cinq minutes assise derrière le bureau, Edie va immédiatement se lancer

dans une histoire sur sa lune de miel et elle ne cessera pas d’en parler.

— Peut-être le fait-elle exprès, fit Harper. Tu travailles ici depuis combien

de temps ? Cinq ans ? Et dans toute cette période, tu as peut-être cumulé

deux journées de travail honnête, depuis qu’Edie est rentrée de sa lune de

miel. Maintenant, on dirait une vraie petite fourmi. Peut-être a-t-elle enfin

trouvé une manière de te motiver.

Marcy lui lança un regard mauvais.

— Je dois la surveiller pour que la seconde où elle entre, je me bouge les

fesses et fait n’importe quoi qui ne consiste pas à être près d’elle, expliqua-

t-elle. Je comprends qu’elle a vécu des moments incroyables en explorant le

monde ou peu importe, mais c’est comme si je m’en fichais. Et je ne

comprends pas qu’elle ne saisisse pas.

— Feindre les émotions humaines n’a jamais été ta force, dit Harper en

commençant à numériser les livres.

— Que fais-tu ? demanda Marcy.

— J’enregistre ces livres. Comme ça, tu pourras te précipiter pour les

ranger la seconde où Edie arrive.

— Merveilleux.

Marcy lui fit l’un de ses rares sourires et l’examina.

— Tu as une mine de déterrée. Tu ne dors pas encore ?

— Merci, répondit Harper sarcastiquement.

— Non, enfin, je veux dire, est-ce que quelque chose s’est passé hier soir

? questionna Marcy.

— Rien de plus que d’habitude.

Harper souffla vivement, afin de repousser les longs cheveux de son

visage. Elle cessa de numériser les livres et se tourna vers Marcy.

— Gemma fréquente un garçon.

— Un garçon ?

Marcy souleva un sourcil.

— Je croyais qu’elle était encore amoureuse d’Alex.

Harper haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Enfin, elle l’aime encore probablement. C’est pour ça

que je ne comprends pas pourquoi elle voit en douce quelqu’un d’autre. Ça

me semble ridicule.

— Elle n’est plus punie ? s’enquit Marcy.

— Aujourd’hui est la première journée officielle où sa punition prend fin,

répondit Harper. Elle traîne avec un garçon qu’elle a rencontré à une

répétition de théâtre et elle reste dehors toute la soirée à faire… Je ne sais

même pas quoi. Alors, je l’ai attendue, hier soir.

— Eh bien, si elle est punie, pourquoi n’en as-tu pas simplement parlé à

ton père ? Il va la punir à nouveau et la faire abandonner les répétitions.

— Je ne veux pas qu’elle quitte la pièce. Elle doit faire quelque chose.

Elle se frotta les tempes.

En fait, Harper préférait que Gemma demeure dans la pièce. Daniel avait

accepté l’emploi dans la pièce en partie parce qu’il avait besoin de travail,

mais aussi parce qu’ainsi, il pouvait la tenir à l’œil. Alors, chaque soir, pour

quelques heures, Harper savait Gemma en sécurité. Elle souhaitait

seulement que Gemma fasse de meilleurs choix concernant les garçons.

— Je comprends qu’elle traverse quelque chose d’absolument insensé,

mais je ne comprends pas comment le fait d’y entraîner une autre personne

va l’améliorer, lâcha Harper. Elle a rompu avec Alex parce qu’elle sait à

quel point il est dangereux pour les sirènes d’être à proximité des garçons.

Maintenant, elle y en mêle un autre.

— Je croyais que l’unique raison que les sirènes tenaient à Alex était

parce qu’il était amoureux d’elle, fit Marcy. Elles n’auront probablement

rien à faire d’un quelconque garçon, à moins qu’il tombe lui aussi

amoureux de Gemma.

— Je ne sais pas.

Les épaules de Harper s’affaissèrent.

— Je ne sais même plus ce que les sirènes veulent. Elles sont ici depuis

des semaines, et personne n’a découvert quoi que ce soit. Nous ne savons

toujours pas comment rompre la malédiction. Elles ne savent pas pourquoi

Alex est capable d’aimer Gemma ou pourquoi Daniel est immunisé. Je suis

censée partir pour l’université dans deux semaines, et je n’ai aucune idée de

ce qui se passe ou de la manière d’aider Gemma. J’ai juste envie de hurler

ou de m’arracher les cheveux.

Harper grogna de frustration.

Travaillant à temps plein, se préparant pour une entrée à l’université où

elle n’était même plus certaine d’aller, s’inquiétant de sa sœur, essayant de

trouver une façon de combattre des sirènes diaboliques, tout en trouvant du

temps pour une nouvelle relation, Harper approchait de son point de

rupture.

Marcy claqua soudainement les doigts, faisant sauter Harper de surprise.

— Oh ! s’exclama Marcy. Tu devrais parler à Lydia.

— Quoi ? fit Harper.

— J’avais l’intention de t’en parler, dit Marcy. Mais j’oubliais tout le

temps. Toute cette histoire avec Edie me bousille l’esprit.

— Tu dois réellement surmonter cette histoire, dit Harper. Elle est ta

patronne et le sera pour encore longtemps.

Marcy fit un rictus à la pensée de devoir affronter à nouveau un

superviseur, puis poursuivit son histoire.

— Donc j’étais sur Facebook l’autre soir…

— Un instant. Tu es sur Facebook ? l’interrompit Harper. Depuis quand ?

Je croyais que Facebook était l’antithèse de tout ce que tu défendais.

— Non, j’ai dit qu’être sur Facebook en mettant des photographies de

mon chat avec des phrases ridiculement mal écrites en majuscules était

l’antithèse de tout ce que je défendais, la corrigea Marcy. Mais parfois

j’utilise Facebook. J’aime jouer aux jeux où j’arrose des plantes et discuter

avec de vieux amis.

— Il y a tant de choses que je ne sais pas de toi, dit Harper.

— Oui, tout à fait, acquiesça Marcy. Mais la question n’est pas là. Je

discutais avec cette vieille amie à moi. Je l’avais complètement perdue de

vue, mais il s’avère qu’elle est propriétaire d’une librairie à Sundham. Elle

a assurément des livres qui pourraient t’aider au sujet des sirènes. De plus,

elle s’y connaît plutôt bien sur ce type de sujets.

— Quel genre de sujets ? demanda avec hésitation Harper.

Marcy haussa les épaules.

— Chasser les vampires, tuer les démons, ranimer les morts. Ce genre de

choses.

— Elle peut ranimer les morts ?

Harper était trop épuisée pour camoufler son scepticisme.

— Non, pas elle, répondit sur la défensive Marcy en faisant légèrement

pivoter sa chaise. Mais elle en connaît un rayon sur le sujet, si c’est quelque

chose qui t’intéresse.

Harper reprit la numérisation des livres et tenta de trouver une manière

diplomatique de décliner l’offre de Marcy. Chaque fois que Marcy faisait la

moindre chose pour quelqu’un d’autre qu’elle-même, Harper essayait de la

récompenser.

— Écoute, Marcy, je suis reconnaissante de ce que tu essaies de faire.

C’est très aimable. Mais…

— Mais quoi ? Tu as une meilleure piste à suivre ? fit remarquer

ostensiblement Marcy. Tu as d’autres pistes ou idées ? Des indices ?

Harper fit la moue, mais ne dit rien.

— Exactement. Mon idée est peut-être incongrue, mais c’est mieux

qu’aucune idée.

— Tu as raison, céda Harper et elle offrit un sourire reconnaissant à

Marcy. Es-tu occupée cette fin de semaine ? Si la librairie est ouverte, peut-

être pourrions-nous y aller.

— Ouais.

Marcy hocha la tête.

— Tu devrais t’habituer à faire la route jusqu’à Sundham, de toute façon,

puisque tu iras à l’université là-bas très bientôt.

— Si je vais à l’université, lui rappela Harper.

— Oh, merde, la voilà, fit Marcy.

Elle sauta de la chaise, saisit la pile de livres que Harper venait

d’enregistrer, puis s’éloigna en vitesse du bureau pour les ranger… tout cela

durant les quelques secondes qu’il fallut à Edie pour ouvrir la porte

principale et entrer.

— Allô, les filles, lança joyeusement Edie en entrant à grandes

enjambées.

Edie était le genre de femme qui réussissait à être belle même si elle

n’était pas élégante. Elle était grande et mince, avait de longs cheveux

blonds, de hautes pommettes, des lèvres pulpeuses et, considérant qu’elle

avait plus de quarante ans, vieillissait incroyablement bien.

Mais elle se dissimulait sous de longues jupes fluides, des hauts trop

plissés et des rangs de bijoux ornés de perles. Ses yeux étaient d’un joli

bleu, mais étaient à peine visibles derrière ses lunettes épaisses à écailles.

— Hé, Edie, dit Marcy.

Comme Marcy était si petite, la pile de livres d’Harry Potter touchait à

son menton. Elle faillit trébucher en se retournant pour parler à Edie.

— J’aimerais bien bavarder. Mais je dois y aller : des livres à ranger et

tout le reste.

— Et comment vas-tu en ce beau matin ? demanda Edie à Harper en se

dirigeant derrière le comptoir.

Elle déposa son énorme sac sur le bureau, et il tinta bruyamment.

— Bien, mentit Harper en détournant les yeux.

— Est-ce que tu vas bien ? demanda Edie, l’inquiétude transparaissant

dans la voix et toucha presque distraitement le visage de Harper. Ta peau est

froide, donc au moins, tu ne fais pas de fièvre.

— Je n’ai simplement pas très bien dormi, expliqua Harper en s’éloignant

d’Edie.

Elle n’avait pas de raison de s’éloigner, mis à part qu’elle ne voulait pas

être sous le regard scrutateur d’Edie, alors Harper se détourna pour remettre

de l’ordre dans des formulaires traînant sur le bureau.

— Des ennuis à la maison ? s’enquit Edie.

— Non, juste une bonne vieille insomnie.

— Tu sais ce qu’il te faudrait ? demanda Edie. Du thé. Je sais que ça

semble un cliché, mais ça fonctionne réellement ! Je n’en ai jamais été une

grande fervente, mais quand nous sommes allés en Angleterre, les habitants

en buvaient à chaque repas. Maintenant, Gary en boit chaque soir. Il

n’arrive pas à dormir, sinon.

— Je vais garder ça en mémoire, fit Harper.

— Oui, tu devrais vraiment.

Edie s’appuya contre le bureau et croisa mollement les bras devant elle.

— Il y a tellement de choses à apprendre d’autres cultures. Gary et moi

sommes revenus de notre lune de miel tellement plus en santé et sages que

nous étions.

Edie se lança dans une liste interminable de nouveaux faits qu’elle avait

appris lors de ses voyages.

Marcy jeta un regard derrière une étagère en direction de Harper, comme

pour lui dire « Je te l’avais bien dit. ». Mais Harper savait déjà qu’elle avait

raison. Elle n’arrivait simplement pas à reprocher à Edie son incessant

bavardage. Elle avait découvert un bonheur si intense et elle voulait s’y

accrocher le plus longtemps possible. Harper ne pouvait pas lui en vouloir

pour cela.

— C’est vrai, dit Harper en essayant d’interrompre le fil de ses pensées

quand Edie marqua une pause pour respirer.

Elle se tourna vers elle et sourit le plus vivement qu’elle put.

— Hé, Edie, mon père a encore oublié son lunch, et je me demandais si je

pouvais partir un peu plus tôt pour ma pause, afin de lui apporter.

— Bien sûr que oui, déclara Edie. Mais je n’ai aucune idée de la manière

dont il fera, quand tu partiras pour l’université. Du reste, je n’ai aucune idée

de la manière dont nous ferons non plus.

Harper ne répondit rien à cela. Elle se pressa vers le bureau où se trouvait

un frigo pour prendre le lunch de son père avant qu’Edie puisse la régaler

d’autres récits du temps magique qu’elle avait passé à l’étranger.

Quand Harper sortit en direction de sa voiture, elle lança un coup d’œil

l’autre côté de la rue vers le casse-croûte Chez Pearl. Comme les sirènes

étaient revenues habiter en ville depuis juillet, elle s’était habituée à voir

Penn, Lexi et Thea en train de flâner sur une banquette près de la fenêtre,

buvant des laits frappés. Penn avait une manière horrible d’observer les

passants telle une lionne observant une gazelle.

Aujourd’hui, la banquette était vide, et elle en éprouva un soulagement.

Même si elles avaient un accord, Harper n’aimait ni parler aux sirènes ni les

voir, peu importe l’occasion. Elles étaient diaboliques et lui donnaient la

chair de poule.

Malheureusement, son soulagement fut de courte durée. En s’approchant

de sa voiture, elle vit de longues jambes nues allongées sur son capot.

Harper ralentit. Elle considéra brièvement de retourner dans la bibliothèque,

mais elle refusait de continuer à fuir les sirènes.

Lexi était assise sur le capot de la Sable de Harper. Sa tête était inclinée,

de sorte que ses longs cheveux dorés cascadaient sur le pare-brise. Sa courte

jupe s’était remontée sur ses cuisses, et le chaud métal de la voiture aurait

dû lui brûler la peau, mais Lexi ne semblait pas le remarquer.

— Est-ce que je peux t’aider ? demanda Harper en passant devant la

voiture vers la portière du conducteur.

— Non, répondit Lexi de son intonation mélodieuse habituelle. Je prends

juste un peu de soleil.

Harper déverrouilla sa portière et l’ouvrit.

— Et tu as simplement décidé de bronzer sur ma voiture ?

— Ouais.

— Je pars maintenant, alors tu auras peut-être envie de bouger, l’avisa

Harper en entrant dans la voiture.

Mais Lexi ne fit aucun geste, pas même quand Harper démarra la voiture.

Si ce n’était pas des gens qui passaient ou regardaient des vitrines des

boutiques, Harper aurait accéléré avec Lexi encore sur le capot de sa

voiture. Blesser Lexi serait la cerise sur le gâteau.

Mais des gens observaient, et elle serait responsable, si elle se faisait

arrêter pour avoir délibérément jeté Lexi de sa voiture, puis roulé sur son

corps. Donc à la place, elle fit vrombir le moteur et baissa la fenêtre.

— Allez, Lexi, lâcha Harper, tentant d’avoir l’air aussi déterminée qu’elle

put. Descends de la voiture. Je dois y aller.

— Ne monte pas sur tes grands cheveux, répliqua Lexi. Tout ce que tu

avais à faire était de demander.

Elle se redressa, puis se retourna, afin de regarder Harper à travers le

pare-brise. Lexi releva ses lunettes de soleil, révélant que ses yeux

habituellement bleu vert s’étaient transformés en l’étrange vert jaune d’un

aigle. Ses lèvres se retroussèrent en leur habituel sourire séducteur, mais ses

dents droites avaient été remplacées par des crocs en dents de scie.

Harper déglutit avec peine, puis appuya fermement sur le klaxon en guise

de réponse. Lexi se mit à rire, un son léger et lyrique, et ses traits

redevinrent à leur magnifique état normal. Alors que Lexi se glissa du

capot, elle riait toujours, et Harper s’enfuit aussi rapidement qu’elle put.

Même s’il y avait une trêve précaire avec les sirènes depuis les dernières

semaines, elles n’avaient pas précisément laissé Harper, Gemma ou même

Daniel en paix. Lexi en particulier avait l’habitude de surgir et leur rappeler

exactement quelle sorte de monstre elle était.

C’était comme si les sirènes voulaient leur rappeler de ne pas trop prendre

leur aise et qu’à tout moment, elles pouvaient attaquer et tuer qui elles

voulaient.

Tout en conduisant, Harper essaya d’oublier sa rencontre avec Lexi. Elle

aurait dû y être habituée maintenant, mais ses crocs affûtés la faisaient

frissonner chaque fois qu’elle les voyait.

Quand elle arriva aux docks, elle gara sa voiture aussi près qu’elle put et

prit une profonde respiration, dissipant ses derniers frissons. Sur le chemin,

elle passa devant l’endroit où Daniel gardait auparavant son bateau.

Il n’amarrait plus là, car il n’habitait plus sur son bateau. Daniel demeurait

sur l’île de Bernie et gardait La mouette crasseuse au hangar à bateaux. Il

utilisait son bateau pour faire des allers-retours dans la baie, mais l’amarrait

à un autre endroit moins cher avec un tarif à l’heure.

Quand Harper arrivait aux docks, où son père tra vaillait à charger et à

décharger des barges, elle se rendait habituellement au bureau du contremaître, et celui-ci appelait son père. Cette fois, avant d’avoir le temps

d’atteindre la porte, Alex l’ouvrit et sortit du bureau.

— Oh, hé, allô ! dit Harper, essayant un peu trop d’avoir l’air enjouée.

— Hé.

Alex ne voulut même pas la regarder.

Il avait commencé à travailler sur les docks quelques semaines plus tôt, et

Brian l’avait dit à Harper, mais elle ne l’y avait encore jamais vu. En fait,

elle l’avait à peine vu, depuis qu’il avait rompu avec Gemma, et elle fut un

peu surprise de son apparence.

Travailler dur sur les docks avait fait une différence visible. Il portait une

salopette grise, et ses manches étaient roulées jusqu’au-dessus des coudes,

le tissu lui enserrant les biceps. Ses épaules paraissaient plus larges

qu’avant. Au cours des derniers mois, Alex avait paru plus ferme et musclé,

mais maintenant, il était carrément baraqué.

Ses épais gants de travail pendaient de la poche arrière de sa salopette, et

ses mains semblaient craquelées et rugueuses. Avant, les seules callosités

qu’il avait eues provenaient d’avoir joué à des jeux vidéo, mais en une

courte période de temps, ses mains ressemblaient déjà à celles de Brian.

Alex détourna les yeux, scrutant une barge située derrière eux. Ses

cheveux bruns étaient plus longs, presque hirsutes, et ses yeux acajou

étaient fébriles. Harper n’était pas certaine si c’était le fait de travailler au

soleil toute la journée, mais son visage lui parut plus dur. Quelque chose en

lui avait changé.

— Alors, comment… euh, comment ça va ? bafouilla Harper. Aimes-tu

travailler ici ? Mon père dit que tu te débrouilles bien.

— Ça va.

Il fixa ses bottes à bout renforcé et n’ajouta rien.

— Bien, bien.

Harper leva le lunch de Brian.

— J’amène le lunch de mon père.

— J’ai déjà mangé mon lunch.

— Ouais ? demanda Harper. Super. Super.

Elle regarda autour d’elle, espérant voir son père ou quiconque pouvant

insuffler un peu de vie dans cette conversation.

— Depuis combien de temps travailles-tu ici ?

— Trois semaines.

— Ouais ? Super. Ouais. C’est un bon moyen d’économiser pour

l’université.

— Je ne vais pas à l’université, répliqua Alex de manière nonchalante.

— Pardon ?

Harper s’avança, espérant avoir mal entendu à cause du bruit sur les

docks.

— Tu vas à l’université de Sundham. N’est-ce pas ?

— Non.

Harper était troublée par son revirement soudain. Depuis des années, Alex

et Harper planifiaient d’aller à la même université. Ils se dirigeaient dans

des domaines différents, mais s’ils se rendaient dans une nouvelle ville, ils

avaient cru qu’il serait bien de connaître quelqu’un. De plus, Sundham était

près de la maison pour tous les deux.

— Et que fais-tu de tous tes plans ? voulut savoir Harper. Que fais-tu de la

météorologie et de l’astronomie ?

— Ça ne m’intéresse plus.

Sa bouche se tordit alors qu’il regardait la barge entrer lentement dans la

baie.

— Je travaille ici, maintenant.

— Ouais.

Elle sourit, essayant d’avoir l’air compréhensive, mais en fait, il

l’inquiétait réellement.

— Est-ce que papa t’a dit que Gemma fait maintenant partie d’une pièce

de théâtre ?

— Je me fous de Gemma ou de ce qu’elle fait, claqua Alex avec une haine

sous-jacente si vive que Harper tressaillit.

— Oh. Désolée.

— Écoute, je dois vraiment retourner au travail.

Il leva brièvement la tête, la regardant pour la première fois, puis détourna

les yeux aussitôt.

— Ça a été un plaisir de te voir.

— Ouais, moi aussi. Et si tu as envie de traîner…, commença Harper,

mais il s’éloignait déjà. Je suis juste la porte d’à côté. Tu peux m’appeler

quand tu veux !

Il ne se retourna même pas vers elle.

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