Marée - Tome 3

Amanda Hocking · Chapitre 31 sur 41

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Marée - Tome 3

CHAPITRE 31 - Folie

CHAPITRE 31

 

Folie

 

T hea s’était mise à porter des perruques poudrées blanches, afin de

couvrir les touffes de cheveux qui lui manquaient. Presque chaque moment

où elle n’était pas en compagnie de Bastian, elle les passait dans la mer près

de la maison.

C’était tout ce qu’elle pouvait faire, afin d’atténuer la mélodie de l’eau, et

malgré cela, elle la rendait presque folle. Cela la réveillait au milieu de la

nuit, et elle n’avait alors pas le choix de s’esquiver et d’espérer que l’eau

saline allait lui éclaircir les esprits.

Plus rien ne fonctionnait réellement. En plus des douleurs corporelles et

des migraines constantes, elle avait commencé à halluciner. Elle entendait

des corbeaux croasser dans sa chambre alors qu’il n’y en avait aucun. Du

coin de l’œil, elle voyait des battements d’ailes. Elle se sentait au bord de la

folie.

Les épais rideaux étaient encore tirés, mais les fenêtres étaient grandes

ouvertes. Un vent venait de la Méditerranée, faisant gonfler les rideaux et

permettant à un peu de lumière d’entrer dans la pièce.

Malgré la température glaciale, Thea ne portait qu’une mince

combinaison sans manches. Ses vilains cheveux roux avaient été tressés en

deux nattes de chaque côté de sa tête, couvrant soigneusement les plaques

chauves, jusqu’à ce qu’elles deviennent une seule natte effilochée dans son

dos.

Elle arpentait sa chambre, alternant entre ronger ses ongles brisés et

gratter sa peau. Le constant fredonnement de la mélodie de l’eau noyait

presque tous les autres bruits, et elle n’entendit pas Bastian ouvrir la porte

de sa chambre. Quand elle remarqua que quelqu’un se faufilait, elle avait oublié son habituel interlude après avoir passé la nuit auprès de Penn, et elle

l’attaqua presque.

— Thea !

Bastian saisit ses maigres poignets avant qu’elle parvienne à les frapper

sur sa poitrine. Elle lui avait bondi dessus dès qu’il se fut glissé à l’intérieur.

— Que vous arrive-t-il ?

Elle s’était mise à gronder quelques secondes auparavant, mais dès qu’elle

comprit qu’il s’agissait de lui, son corps se détendit. Elle poussa un sanglot

pitoyable.

Thea se libéra les mains et se jeta contre lui, pressa la joue fermement

contre sa poitrine. Il portait une chemise, mais celle-ci était ouverte. Ainsi,

elle put sentir sa peau chaude nue contre la sienne.

— Je suis désolée, mon amour, murmura-t-elle contre sa poitrine, ses

mots articulés d’une voix éraillée.

Ce n’était pas un son déplaisant, mais très différent de sa voix soyeuse et

mielleuse d’avant.

— Que se passe-t-il ?

Bastian la prit par les épaules et l’éloigna brutalement de lui.

— Il fait aussi noir et froid qu’au beau milieu de l’hiver, dans votre

chambre.

— Il fait trop chaud dehors, et le soleil est trop vif, expliqua Thea.

Il se rendit aux fenêtres et les ferma, Thea le suivant pas à pas. Quand il

ouvrit les rideaux, elle tressaillit devant le soleil, alors en soupirant, il les

referma.

— Thea, vous dépérissez, dit Bastian le plus doucement qu’il put. Vous

devez prendre un bain, vous habiller et manger quelque chose. Vous devriez

profiter de cette matinée pour vous ressaisir, puis vous joindre à moi et vos

sœurs au rez-de-chaussée pour le petit déjeuner.

— Je dépéris, admit Thea dans un sanglot. Je ne peux plus faire ça. Je dois

manger quelque chose.

— Alors, mangez !

Il fit un geste ample.

— Non, je dois me nourrir.

Elle murmura le dernier mot, comme si elle craignit que quelqu’un

entende, puis s’enveloppa étroitement de ses bras.

— Nourrir ?

Bastian inclina la tête.

— Ne vous êtes-vous pas nourrie avec vos sœurs ?

Elle secoua la tête.

— Non. Vous m’avez demandé de ne pas le faire, et je n’ai pas mangé

depuis des mois. Au commencement, ce n’était pas un problème, mais les

dernières semaines ont été insoutenables.

— C’est ce qui vous obsède ? demanda Bastian. La chute de vos cheveux,

la pâleur de votre peau, les rages violentes auxquelles vous êtes sujettes.

— Je n’ai pas été violente, insista-t-elle. Et j’ai agi comme vous l’avez

demandé.

— Je ne vous ai jamais demandé de cesser de vous nourrir.

Bastian fut déconcerté.

— Je ne vous demanderais jamais une telle chose. Quand j’ai commencé à

vous fréquenter, je savais quel genre de monstre vous étiez et ce qu’il vous

est nécessaire de faire pour nourrir ce monstre.

— Mais je ne suis pas un monstre ! cria Thea. Vous m’avez dit que vous

ne pouviez me déclarer votre amour à cause de la soif du sang que je

partage avec Penn. Mais je l’ai abandonnée. Je me suis abstenue du mal

pour vous.

Il l’observa, ses yeux bleus brillants paraissant regarder à travers elle, et

plusieurs instants passèrent avant qu’il parle de nouveau, des instants où Thea n’entendit que son cœur et la lancinante mélodie de l’eau.

— Thea, jamais je ne vous ai demandé ça, dit Bastian. Jamais je ne vous

demanderai d’abandonner quoi que ce soit. Si c’est ainsi que vous avez saisi

mes mots, alors vous m’avez mal compris, et j’en suis désolé.

— Donc vous ne vous souciez guère de ma soif de sang ?

Thea laissa échapper un long soupir de soulagement et lui sourit de

manière ébahie.

— Alors, il n’y aura rien qui se tiendra entre nous. Je me nourrirai ce soir,

et nous pourrons partir.

— Partir ? fit Bastian.

— Oui.

Thea continua de sourire en avançant vers lui.

— Penn est incapable de trouver une manière de mettre un terme au sort.

Nous avons voyagé aussi loin que nous avons pu et n’avons rien trouvé.

Même les muses insistent sur le fait que c’est éternel. Mais si vous acceptez

que j’aie un monstre en moi, alors ça n’importe plus.

— Je l’accepte, mais je ne comprends pas ce que ça a à voir avec le fait

que nous partions, lâcha Bastian.

— Nous pouvons être ensemble. Je vous aime. Même si vous ne l’avez

pas encore dit, je sais que vous m’aimez, expliqua Thea. Sans le sort pour

nous gêner, nous pouvons nous débarrasser de Penn et partir loin d’ici.

— Ça peut sembler attrayant, mais Aggie et Gia ne permettraient pas le

meurtre de votre sœur, dit Bastian.

— Elles ne s’en feront pas.

Thea se blottit contre lui, enroulant ses doigts dans le doux tissu de sa

chemise. Elle leva les yeux vers lui.

— Si Penn n’est plus là, elles m’écouteront. Si je dis que c’est ainsi que

ça doit être, elles me croiront.

— Vous voulez que je vous aide à tuer votre sœur, pour ensuite m’enfuir

avec vous et vivre notre existence dans une sorte de rêve d’amoureux ?

interrogea Bastian, mais il y avait une froideur dans ses mots, quelque

chose qui effraya Thea.

— Oui, répondit-elle, mais son sourire faiblit.

— Pourquoi ferais-je une telle chose ? demanda Bastian en riant

lugubrement. Pourquoi le voudrais-je, même ?

— Parce que nous nous aimons.

Thea fouilla ses yeux à la recherche de la chaleur qu’elle y avait déjà vue.

— Vous avez confondu mon affection pour quelque chose de plus que ce

que c’est.

Il repoussa les mains d’elle et recula.

— Je n’ai jamais dit que je vous aimais et pour de très bonnes raisons. Je

ne vous aime pas, Thea.

— Alors, que faites-vous ici ? demanda Thea, la voix tremblante.

Pourquoi vous êtes-vous couché avec moi dans mon lit chaque jour ?

Pourquoi êtes-vous demeuré dans ma maison depuis des mois ?

— Parce que je suis un homme et que vous êtes une femme magnifique,

dit Bastian. Je n’ai pas d’endroit où vivre, et vous êtes riches. Vous avez été

avec tellement d’hommes, Thea. J’ai cru que vous compreniez cet

arrangement.

— Non.

Elle secoua la tête et s’avança encore vers lui.

— C’est différent. Nous partageons quelque chose. Je sais que vous avez

ressenti quelque chose pour moi.

Elle saisit à nouveau sa chemise, s’y accrochant désespérément. Quand il

tenta de s’en libérer, elle refusa.

— Thea, laissez-moi. J’ai fait une grave erreur avec vous, et il est temps

pour moi de passer à autre chose. J’ai passé beaucoup trop de temps dans cette maison avec vous et vos sœurs.

— Vous partez ? cria Thea. Vous ne pouvez pas partir. Je ne vous laisserai

pas tout gâcher. Je sais que vous m’aimez !

— Thea !

Bastian réussit enfin à se libérer d’elle et la repoussa, de sorte qu’elle

tomba sur le sol.

— Je ne vous aime pas. Je ne vous ai jamais aimée et ne vous aimerai

jamais.

— Ce n’est pas vrai, Bastian.

Elle s’assit à ses pieds, pleurant sans retenue.

— Je ne peux croire ça.

— Ma femme Eurydice est la seule personne que j’ai jamais aimée, dit

Bastian. Quand elle est morte, j’ai abandonné le chant, pris un nouveau nom

et cessé d’aimer. J’ai abandonné mon cœur, Thea. Je ne peux pas vous

aimer.

Il se tourna, afin de s’éloigner, et Thea se remit péniblement sur ses pieds.

Elle saisit ses bras pour l’arrêter, mais il continua à avancer. Les pieds nus

de Thea glissèrent sur le sol froid, et elle trébucha et tomba. Il s’arrêta,

examinant la loque que Thea était devenue.

— Je vous en prie, Bastian, supplia-t-elle. Peu importe si vous m’aimez

ou non. Mais je vous en prie, ne me quittez pas. Je ne crois pas pouvoir

vivre sans vous.

— Cessez cette hystérie, lâcha Bastian, paraissant dégoûté. Je n’avais

aucune idée que vous étiez une femme si faible. Quand je pense qu’un jour,

je vous ai préférée à votre sœur.

Il grogna.

— Que dois-je faire, afin que vous restiez ? demanda Thea, insensible à

ses insultes. Dites-moi ce que je dois faire, et je le ferai.

— Il n’y a rien que vous pouvez faire !

Bastian baissa les yeux vers elle, exaspéré.

— Vous êtes une putain, Thea. C’est pour cette raison que je suis resté ici.

C’est pour cette raison que j’ai couché avec vous, et j’ai cru que vous

compreniez ça.

Il se retourna, afin de s’éloigner, et cette fois, Thea ne s’accrocha pas à

lui. Elle demeura assise sur le sol, observant l’homme qu’elle aimait se

retirer, et quelque chose en elle se cassa.

Pendant toutes ces années, elle n’avait jamais réellement aimé quiconque,

mais quand elle l’avait trouvé, elle avait tout sacrifié. Elle avait abandonné

sa santé, sa beauté et sa raison. Et maintenant, il lui disait qu’il ne l’avait

qu’utilisée comme une vulgaire maîtresse.

— Je ne suis pas une putain, grogna Thea en se mettant sur ses pieds.

Elle ne sentit pas la transformation. Une rage aveugle s’insinua en elle,

qui bloqua tout le reste. La seule chose qui lui confirma que quelque chose

s’était produit fut dans l’expression du visage de Bastian quand il se tourna

vers elle. Ses yeux s’écarquillèrent, et il ouvrit la bouche pour crier.

Mais avant qu’il n’y parvienne, Thea plongea sur lui. Ses bras s’étaient

transformés, alors ils étaient plus longs et plus puissants, ses doigts se

terminant en serres tranchantes. Elle déchira aisément sa poitrine. Alors

qu’elle tenait son cœur entre ses mains et observait le sang couler de la

bouche de Bastian, elle savoura le moment.

Puis, elle ouvrit grand la bouche et enfonça ses crocs irréguliers dans sa

chair.

Ce n’est que plus tard, après que la frénésie se fut estompée et qu’elle se

retrouva assise dans la marre du sang de Bastian, son corps près d’elle,

qu’elle comprit exactement ce qu’elle avait fait.

— Bastian, dit-elle, alors que des larmes se mettaient à couler sur ses

joues.

Elle rampa jusqu’à lui et plaça la tête de Bastian sur ses cuisses. Elle était

presque intacte, malgré son attaque, et elle caressa son visage, repoussa ses

cheveux noirs de ses doigts tachés de sang.

Et en le tenant, elle se mit à gémir.

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