Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 10 sur 23

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Mystères

Chapitre X

 

 

Le samedi soir Minûte entra dans la chambre de Nagel à l’hôtel. Minûte portait son nouveau paletot et rayonnait de joie.

— J’ai rencontré le suppléant, dit-il, et il n’a pas sourcil-lé, et même il m’a demandé de qui je tenais ce paletot. C’est la ruse qu’il a employée pour me mettre à l’épreuve.

— Et qu’avez-vous répondu ?

— J’ai ri et j’ai répondu que je ne voulais pas le dire, à personne, qu’il veuille bien m’excuser, adieu !… Oh ! je suis capable de lui répondre… Tenez, cela fait bien treize ans que je n’ai pas eu un paletot neuf : j’ai calculé… Il faut que je vous remercie du dernier argent que vous m’avez donné. C’était encore une fois beaucoup trop d’argent pour un es-tropié, à quoi pourrais-je employer tout ça ? Vous me rendez si confus avec tous vos bienfaits que cela me hante ; c’est comme si tout est déchaîné au dedans de moi et ne peut pas rester en place. Hahahaha ! Mais, Dieu m’assiste, je suis un enfant. Oh ! je savais bien que j’aurais le paletot un jour, qu’est-ce que je vous ai dit ? Cela prend souvent un peu de temps, mais je n’attends jamais en vain. Le lieutenant Han-sen m’a promis une fois deux chemises de flanelle, des che-mises de flanelle qu’il ne portait plus. Il y a deux ans de cela mais je suis aussi sûr de les avoir un jour que si je les avais déjà sur le dos. C’est toujours comme ça. Les gens se rappel-lent, un peu plus tard, et ils me donnent ce dont j’ai besoin quand le moment vient. Mais ne trouvez-vous pas que je suis comme un autre homme avec des vêtements convenables ?

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— Il y a longtemps que vous n’êtes venu ici.

— Voici la chose : j’attendais le paletot, j’avais résolu de ne pas revenir chez vous avec le vieux. J’ai mes particulari-tés, cela me mortifie de me présenter en société avec un pa-letot déchiré, Dieu sait pourquoi, mais c’est comme si je tombais profondément dans ma propre estime. Excusez qu’en votre présence je parle de ma propre estime comme si ça représentait quelque chose. Ce n’est pas le cas ; ça ne re-présente rien, je vous assure ; mais je la sens tout de même de temps à autre.

— Voulez-vous prendre du vin ? Non. Mais vous fumerez bien un cigare ?

Nagel sonna et fit monter du vin et des cigares. Lui-même commença aussitôt à boire sec, tandis que Minûte fu-mait et le regardait. Minûte continuait à parler sans relâche et ne semblait pas vouloir s’arrêter.

— Écoutez, dit Nagel à brûle-pourpoint, vous êtes peut-être un peu mal loti en fait de chemises ? Pardonnez ma question.

Minûte répondit précipitamment :

— Ce n’est pas pour cela que j’ai fait mention des deux chemises. Aussi vrai comme je suis ici, ce n’était pas pour ça.

— Sans doute ! Pourquoi criez-vous ? Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, montrez-moi donc ce que vous portez sous votre paletot.

— Volontiers, bien volontiers, volontiers ! Regardez, de ce côté-ci. Et l’autre côté n’est pas plus mauvais…

 

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— Attendez un peu, c’est que précisément, l’autre côté est un peu plus mauvais, à ce que je vois.

— Mais peut-on attendre mieux ? crie Minûte. Non, je n’ai pas besoin de chemises maintenant, ce n’est pas vrai. J’irai même jusqu’à dire qu’une chemise comme celle-ci est beaucoup trop bonne pour moi. Savez-vous qui me l’a don-née ? Le docteur Stenersen, oui, le docteur Stenersen lui-même. Et je ne crois pas que Madame en ait rien su, quoiqu’elle aussi soit la générosité même. Et même je l’ai eue à Noël.

— À Noël ?

— Vous trouvez que c’est un long moment ? Je n’use pas une chemise pareille comme une bête, je ne m’applique pas à y faire des trous, aussi je l’enlève la nuit et je couche tout nu pour ne pas l’user inutilement pendant que je ne fais que dormir. De cette manière je la fais durer beaucoup plus long-temps et je puis me mouvoir librement parmi les gens sans avoir à rougir pour la raison que je n’ai pas une chemise convenable. Et, pour les tableaux vivants, ça se trouve bien que j’aie encore une chemise avec laquelle je puisse me montrer. Mademoiselle Dagny n’en démord pas, elle veut que je paraisse sur la scène. Je l’ai rencontrée hier à l’église. Elle a aussi parlé de vous…

— Et je vous procurerai un pantalon. Cela vaudra l’argent de vous voir paraître en public. Puisque le suppléant vous donne un paletot, je veux vous donner un pantalon, ce n’est que juste. Mais je le fais sous la condition habituelle que vous tiendrez bouche close là-dessus.

— Sans doute, sans doute.

 

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— Je trouve que vous devriez boire un peu. Non, non, faites comme vous voudrez. J’ai envie de boire ce soir, je suis nerveux et un peu triste. Voulez-vous me permettre une question indiscrète ? Avez-vous connaissance que les gens vous donnent un sobriquet ? On vous appelle Minûte ; le sa-vez-vous ?

— Certainement je le sais. Au début je trouvais cela dur, j’implorais l’aide de Dieu à cette occasion. Tout un dimanche je suis allé dans la forêt et je m’agenouillais continuellement sur les trois seules places qui fussent sèches… c’était au printemps, à la fonte des neiges. Mais il y a longtemps de ce-la, bien des années, et personne ne m’appelle plus autrement que Minûte et c’est au fond assez bon, pour ce qui est de ça. Pourquoi vouliez-vous savoir si le fait m’était connu ? Quel remède pourrais-je y apporter quand bien même ce me serait archiconnu ?

— Savez-vous aussi pourquoi vous avez reçu ce nom dé-risoire ?

— Oui, je le sais. C’est-à-dire : il y a longtemps mainte-nant, c’était avant que je sois estropié, mais je m’en souviens bien. C’était un soir, ou plutôt une nuit, dans une réunion de garçons. Vous avez peut-être vu la maison jaune en bas, près de la douane, à droite quand vous descendez ? Elle était peinte en blanc dans ce temps-là et c’était le maire qui y de-meurait. Le maire était célibataire et s’appelait Sörensen, vraiment un joyeux luron. C’était donc une nuit de prin-temps, je revenais du quai où je m’étais promené de long en large en regardant les bateaux. Quand j’arrive à cette maison jaune, j’entends qu’il y a des invités à l’intérieur, car il y a un furieux vacarme et des rires d’une assistance nombreuse. Juste comme je passe devant les fenêtres on m’aperçoit et

 

– 177 – on frappe aux carreaux. J’entre et me trouve devant le doc-teur Kolbye, le capitaine William Prante et l’employé des douanes Folkedahl et encore beaucoup d’autres ; oh ! ils sont tous morts ou partis maintenant, mais ils étaient en tout sept ou huit bonnes pièces et chacun saoul comme une grive. Ils avaient cassé toutes les chaises, simplement pour s’amuser, car le maire le voulait ainsi, et ils avaient aussi brisé tous les verres, si bien qu’il nous fallait boire à même les bouteilles. Mais quand je vins à la rescousse et que je fus devenu, moi aussi, saoul comme une grive, le raffut n’en finissait plus. Les messieurs se déshabillèrent et se mirent à courir à travers les chambres, complètement nus, bien que nous n’eussions pas tiré les rideaux, et comme je ne voulais pas faire comme les autres ils me prirent de force et me dévêtirent. Je lançais sans arrêt des coups autour de moi et me défendais comme je pouvais ; enfin, ne sachant plus comment m’en tirer, je leur demandai pardon : je leur pris la main et leur demandai pardon…

— De quoi demandiez-vous pardon ?

— Au cas où j’aurais peut-être pu dire quelque chose qui les aurait incités à se jeter sur moi. Je leur pris la main et leur demandai pardon pour obtenir qu’ils me fissent aussi peu de mal que possible. Mais cela ne servit à rien, ils me dévêtirent complètement. Le docteur trouva même une lettre que j’avais dans ma poche et se mit à la lire tout haut devant les autres. Cela me dégrisa un peu car la lettre était de ma mère : elle me l’avait écrite quand je naviguais. Bref, je traitai le docteur de « cannelle » car c’était connu qu’il buvait beau-coup. Vous êtes une cannelle ! dis-je. Là-dessus il devint fu-rieusement colère et voulut me prendre à la gorge, mais les autres l’en détournèrent. Remplissons-le plus tôt ! dit le maire en parlant de moi, comme si je n’étais pas suffisam-

– 178 – ment plein. Et ils me vidèrent encore dans le gosier plusieurs fonds de bouteilles. Ensuite vinrent deux messieurs dont je ne me rappelle plus qui ils étaient, mais ils entrèrent avec un baquet d’eau ; ils mirent le baquet au milieu de la pièce et di-rent que je devais être baptisé. Tous voulaient que je fusse baptisé, ils poussèrent de furieuses clameurs à l’occasion de cette trouvaille. Et ils inventèrent de mélanger diverses choses dans l’eau pour la salir, ils crachèrent dedans, y ver-sèrent de l’eau-de-vie, ils allèrent même dans la chambre à coucher chercher la pire chose qu’ils pussent trouver et la vidèrent dans l’eau, et par là-dessus ils répandirent deux pel-letées de cendres du poêle pour que ce soit encore un peu plus bourbeux. Alors je devais être baptisé. Pourquoi ne pouvez-vous pas tout aussi bien baptiser un des autres ? de-mandai-je au maire en lui embrassant les genoux. « Nous sommes tous baptisés, répondit-il, baptisés de la même ma-nière, dit-il. » Et je le crois aussi, car il voulait toujours que cela se passât ainsi avec ceux qu’il fréquentait, ils devaient être baptisés. « Viens, je vais t’admettre devant Ma Face ! » me dit le maire aussitôt après. Mais je n’y allai pas de bon gré, je ne bougeai pas et me cramponnai au loquet de la porte. « Viens sur l’heure, veux-tu venir à la minûte ! » cria-t-il ; car il ne disait pas minute ; il était de Gudbrandsdalen et prononçait comme cela. Mais non, je n’y allai pas. Alors, le capitaine Prante brailla : « Minûte, Minûte, c’est le mot ! Il faut le baptiser Minûte, le baptiser Minûte. » Et tous étaient d’accord pour me baptiser Minûte parce que j’étais si petit. Mais alors deux hommes me prirent et me traînèrent vers le maire et me placèrent devant Sa Face, et comme j’étais d’une taille si exiguë, le maire m’empoigna, sans le secours de personne, et me plongea dans le baquet. Il plongea ma tête toute entière sous l’eau et me frotta le nez contre le fond où il y avait de la cendre et des éclats de verre, puis il me re-

 

– 179 – tira et lut les prières sur moi. Puis les parrains durent faire leur office et cela consistait en ceci qu’ils me levaient à tour de rôle très haut au-dessus du plancher et me lâchaient ; quand ils furent las de ce jeu ils se divisèrent en deux camps et me lancèrent comme un ballon d’un camp à l’autre ; ils faisaient cela pour que je me ressuie et ils continuèrent jusqu’à satiété complète. Alors le maire cria : Halte ! Et là-dessus ils me lâchèrent et tous m’appelèrent Minûte : ils me serrèrent la main en m’appelant Minûte pour sceller mon baptême. Mais je fus encore une fois jeté dans le baquet, ce fut le docteur Kolbye qui m’y rejeta, de tout mon poids, si bien que je me cassai quelque chose dans le côté… parce qu’il ne pouvait oublier que je l’avais appelé : Cannelle !… À dater de cette nuit-là, le sobriquet me resta. Le lendemain toute la ville savait que j’avais été chez le maire et que j’avais été baptisé.

— Et vous vous êtes fait une fracture dans le côté. Mais vous n’avez pas eu de lésion à la tête, j’entends à la tête même ?

Pause.

— Cela fait la deuxième fois que vous me demandez si j’ai eu une lésion à la tête et peut-être y mettez-vous une in-tention. Mais je ne me suis pas cogné la tête cette fois-là, je n’ai pas eu de commotion au cerveau, si c’est cela que vous craignez. Mais je reçus un tel coup contre le baquet qu’une de mes côtes se brisa. Mais tout cela est réparé maintenant, le docteur Kolbye me soigna gratis de cette fracture de côte et je n’en ai plus jamais souffert.

Pendant le discours de Minûte, Nagel avait bu sec, il sonna, fit rapporter du vin et se remit à boire. Tout à coup il dit :

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— L’idée me vient de vous demander : croyez-vous que je me connaisse en hommes, dans une certaine mesure ? Ne me faites pas des yeux si étonnés, c’est simplement une question de camarade. Me considérez-vous comme capable de pénétrer un peu la personne avec qui je cause ?

Minûte le regarde, effarouché, et ne trouve rien à ré-pondre à sa question. Alors Nagel reprend :

— D’ailleurs, je vous prie de m’excuser. La dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir chez moi, je vous ai aussi fait perdre contenance par quelques questions extrêmement sottes. Vous vous rappelez qu’entre autres choses je vous ai offert tant et tant d’argent pour assumer la paternité d’un en-fant, héhéhé ! Mais cette fois-là, j’ai commis cette bévue parce que je ne vous connaissais pas ; maintenant, par contre, voilà encore que je vous étonne, et cela malgré que je vous connaisse fort bien et que je vous tienne en grande es-time. Tenez, aujourd’hui je le fais uniquement parce que je suis nerveux et déjà extrêmement ivre. C’est toute l’explication. Vous pouvez naturellement bien remarquer que je suis plein comme un boudin ? Bien sûr, vous le pouvez : pourquoi essayer de feindre ? Mais, qu’est-ce que je voulais dire… oui, cela m’intéresserait vraiment de savoir à quel point vous me croyez capable de pénétrer l’âme humaine. Héhé ! je veux dire de pouvoir, par exemple, remarquer un très léger arrière-ton dans la voix de celui avec qui je cause, j’entends incroyablement bien. Quand je bavarde avec un homme, je n’ai pas besoin de regarder cet homme pour suivre exactement ce qu’il dit, j’entends tout de suite s’il es-saie de m’en faire accroire ou s’il falsifie la vérité. La voix est un dangereux instrument. Comprenez-moi bien : je ne veux pas justement dire le son matériel de la voix, il peut être haut ou bas, harmonieux ou grossier ; je ne veux pas dire la subs-

– 181 – tance de la voix, l’existence de la note, non, je m’en tiens au mystère caché derrière elle, le monde d’où elle émane… Et puis, au diable ce monde par derrière ! Il doit toujours y avoir un monde par derrière ! En quoi diable cela me re-garde-t-il ?

Nagel but de nouveau et continua à parler :

— Vous devenez bien silencieux ? N’allez pas, à propos de ma hâblerie sur ma compréhension des hommes vous mettre martel en tête au point de ne plus oser bouger. Héhé-hé ! voilà qui aurait bon air ! Mais maintenant j’ai oublié ce que je voulais dire. Bah ! alors, je vais dire autre chose qui ne me tient pas au cœur, mais que je dirai tout de même jusqu’à ce que je me rappelle ce que j’ai oublié. Dieu ! Comme je ba-fouille ! Que pensez-vous de Mademoiselle Kielland ? Lais-sez-moi entendre votre opinion sur elle. Mon opinion à moi est que Mademoiselle Kielland est une coquette, à ce point qu’au fond ça la réjouirait follement que d’autres aussi, de préférence en aussi grand nombre que possible, moi y com-pris, allassent s’ôter la vie à cause d’elle. Voilà mon opinion. Elle est délicieuse, ah ! oui, elle l’est, et ce serait une suave douleur que de se sentir piétiné par ses talons, oui, et peut-être aussi en viendrai-je un jour à l’en prier, je n’en voudrais pas jurer. Au demeurant le moment n’est pas encore venu, j’ai du temps devant moi… Mais, Dieu me garde ! comme vous semblez médusé ce soir par mes discours ! Vous ai-je blessé, je veux dire : vous personnellement ?

— Si vous saviez comme Mademoiselle Kielland a joli-ment parlé de vous ! Je l’ai rencontrée hier, elle s’est lon-guement entretenue avec moi…

— Dites-moi… oh ! excusez-moi de ne pas vous laisser parler jusqu’au bout ; mais avez-vous peut-être aussi un peu

– 182 – de cette faculté d’entendre ce qui frémit derrière la voix ma-térielle de Mademoiselle Kielland ? Et maintenant, entendez-vous très distinctement vous-même que je divague royale-ment ? Oui, n’est-ce pas ? Bon ! Mais cela me ferait plaisir que, vous aussi, vous vous entendiez un peu aux hommes, car je vous en féliciterais et vous dirais : nous sommes deux, au maximum nous sommes deux qui nous entendons à cela, venez, réunissons-nous pour former une société, une petite association, et n’employons jamais notre savoir l’un contre l’autre… l’un contre l’autre, comprenez-vous… de telle sorte que moi, par exemple, je n’emploie jamais mon savoir contre vous, même si je vous pénètre assez bien. Bon, voilà que vous vous troublez et que vous reprenez votre air farouche ! Ne vous laissez donc pas berner par ma hâblerie, je suis ivre… Mais je me rappelle par hasard ce que je voulais dire il y a un moment quand je me suis mis à parler de Mademoi-selle Kielland qui ne me tenait pas à cœur. Pourquoi aussi ai-je laissé échapper mon opinion sur elle quand vous ne me l’aviez pas demandée ! J’ai sans doute complètement gâté votre bonne humeur ; vous rappelez-vous comme vous étiez joyeux quand vous êtes entré ici il y a une heure ? Tout ce bavardage vient du vin… Mais ne me laissez pas oublier pour la seconde fois ce que je voulais dire : quand vous ra-contiez la réunion de garçons chez le maire, vous savez, quand vous avez été baptisé, l’idée a germé, assez singuliè-rement, dans mon esprit, de donner, moi aussi, une soirée de garçons, oui, à la vie à la mort, une soirée de garçons pour quelques invités, je n’en démordrai pas, je veux l’organiser, et il faut que vous veniez aussi, je compte absolument sur vous. Vous pouvez être tout à fait tranquille, vous ne serez pas baptisé une seconde fois, je prendrai soin que vous soyez traité avec la plus grande affabilité et considération ; au total, on ne cassera ni chaises ni tables. Mais j’aimerais voir

 

– 183 – quelques amis chez moi un soir et de préférence aussitôt que possible, disons à la fin de la semaine. Qu’en pensez-vous ?

Nagel but de nouveau, but deux grands verres. Minûte ne répondit d’ailleurs pas à la question. Sa première joie en-fantine avait visiblement disparu et il semblait ne prêter l’oreille au bavardage de son hôte que par pure politesse. Il refusait constamment de boire quoi que ce fût.

— Vous êtes devenu tout à coup si étonnamment silen-cieux, dit Nagel. C’est tout à fait ridicule, mais savez-vous qu’en ce moment vous avez un air comme si vous vous sen-tiez atteint par quelque chose, atteint par un mot, une allu-sion. A-t-on jamais entendu chose pareille, atteint par quelque chose ! J’ai remarqué que vous aviez fait un petit mouvement, juste maintenant ? Ah ! non pas : alors je me suis trompé ! Vous êtes-vous jamais imaginé quel serait l’état d’âme d’un faussaire clandestin quand un beau jour un agent de la sûreté lui mettrait la main sur l’épaule et le regarderait dans les yeux, sans rien dire ?… Mais comment dois-je faire avec vous, vous devenez de plus en plus triste et renfermé ? Je suis nerveux aujourd’hui et je vous tourmente à mort, mais il faut que je parle, c’est mon habitude quand je suis ivre. Et il ne faut pas non plus vous en aller, car alors je se-rais forcé de causer une heure avec Sara, la bonne, et ce n’est peut-être pas convenable, pour ne pas parler de ce que c’est ennuyeux. Voulez-vous me permettre de vous raconter un petit incident ? Mon histoire est insignifiante, mais elle pourrait peut-être vous amuser un peu, en même temps qu’elle montrerait mon aptitude à comprendre les hommes. Héhéhé ! vous allez en effet entendre que, s’il y a quelqu’un qui ne peut pas pénétrer les hommes, c’est moi… pour le cas où ce renseignement pourrait vous ragaillardir. En deux mots : j’arrivai une fois à Londres – c’était du reste il y a trois

– 184 – ans, pas plus – et j’y fis connaissance d’une jeune dame ra-vissante, une des filles de l’homme avec qui j’avais un brin affaire. Je liai connaissance assez intimement avec la dame, nous nous rencontrâmes journellement durant trois semaines et devînmes bons amis. Une après-midi, elle doit me faire voir Londres et nous voilà partis, nous visitons les musées, les collections d’art, les monuments et les parcs et le soir était venu avant que nous eussions pris le chemin du retour. Entre temps les exigences de la nature avaient commencé à faire valoir leurs droits sur moi ; je me trouve, à parler cru, dans un certain embarras, comme il peut bien vous arriver après toute une après-midi de promenade. Que devais-je faire ? Je ne pouvais pas me sauver et je ne voulais pas de-mander la permission de m’écarter un instant. Bref, je cède à mon besoin, sur place, debout, en marchant, je cède tout simplement, je laisse aller les choses et naturellement je suis bientôt trempé jusque dans mes souliers. Mais que diable au-rais-je dû faire, dites-le moi ? J’avais heureusement un im-mense manteau, très long, et j’espérais qu’il pourrait cacher ma situation. Mais le hasard voulut que nous passions de-vant une pâtisserie dans une rue fortement éclairée et, Dieu m’assiste, voilà ma dame qui s’arrête devant la pâtisserie et me prie de lui procurer quelque chose à manger. Oh ! cela pouvait paraître un désir très raisonnable, nous avions circu-lé pendant une demi-journée et nous étions tout à fait exté-nués. Mais je dus néanmoins m’y refuser. Alors elle me re-garde ; elle trouve sans doute que c’est fort mal de ma part de refuser, et elle me prie de lui en dire le motif. Eh ! bien, dis-je alors, la raison est telle et telle, je n’ai pas d’argent, je ne possède pas un penny sur moi, pas un penny ! Bon, c’était une raison valable, on ne pouvait le nier, et la dame n’avait vraiment pas un penny sur elle, elle non plus, pas un penny. Et nous restons là à nous regarder et à rire de notre situation.

 

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Mais elle trouve tout de même un moyen, elle jette un regard sur les maisons et dit : Attendez un peu, restez là un instant, j’ai une amie dans cette maison-là, au premier étage, elle pourra nous procurer de l’argent ! Et là-dessus voilà ma dame qui file précipitamment. Elle demeure absente plu-sieurs minutes et pendant tout ce long temps je passai par les pires affres. Comment diable me comporterais-je quand elle reviendrait avec l’argent ? Je ne pouvais pas entrer dans la pâtisserie où la lumière brillait si terriblement et où il y avait tant de dames et de messieurs ; je serais jeté à la porte immédiatement et le remède serait pire que le mal. Je pour-rais serrer les dents et la prier de me rendre le service per-sonnel d’entrer elle-même, tandis que je l’attendrais… Il se passa encore une couple de minutes et ma dame revint. Elle était très contente, même positivement joyeuse, et dit sim-plement que son amie n’était pas chez elle, ce qui d’ailleurs n’avait pas d’importance, à le bien prendre ; elle pourrait bien tenir encore quelques minutes, cela ne prendrait tout de même pas plus d’un quart d’heure, au maximum, avant qu’elle pût aller dîner chez elle. Elle me pria aussi de l’excuser de m’avoir fait attendre. Et celui qui était heureux, c’était moi, et pourtant à vrai dire c’était moi qui étais tout trempé et souffrais de cette promenade. Mais voici le plus beau de l’affaire… oh ! vous avez peut-être déjà pressenti le reste ? Si, si, je crois fermement que vous avez déjà pressenti le reste ; mais je veux tout de même le raconter aussi ; c’est seulement cette année, en 1891, que j’ai vu clair et compris combien je m’étais comporté stupidement. J’ai de nouveau réfléchi à tout l’incident et j’ai trouvé la plus grande signifi-cation à une bagatelle après l’autre ; ma dame n’a pas monté l’escalier, elle n’est pas du tout montée à un premier étage. Quand j’y réfléchis, elle a ouvert une porte de communica-tion avec l’arrière-cour et elle s’y est glissée ; j’ai un soupçon

 

– 186 – qu’elle est aussi revenue de l’arrière-cour par la même porte avec une démarche silencieuse et glissée. Qu’est-ce que cela prouve ? Rien, très certainement ; mais n’était-ce pas cepen-dant une singulière circonstance qu’elle ne monta pas au premier étage, mais, par contre sortit dans l’arrière-cour ? Héhéhé, ah ! vous comprenez cela si parfaitement, je puis le voir, mais, à moi, cela n’est pas venu à l’idée avant 1891, trois ans après. Vous n’allez pas en effet me soupçonner d’avoir combiné tout cela d’avance, d’avoir fait traîner la promenade en longueur pour réduire ma dame à la dernière extrémité, de n’avoir pu, spécialement, me détacher d’une hyène des cavernes fossile dans un musée et d’y être revenu trois fois tandis que je ne quittais pas des yeux la demoiselle, à seule fin qu’elle ne pût, d’aucune façon, s’échapper dans une arrière-cour. Naturellement vous ne me soupçonnez pas de cela ? Je ne veux pas nier que quelqu’un pourrait être as-sez machiavélique pour préférer souffrir lui-même et se tremper de la ceinture aux pieds plutôt que de laisser échap-per l’étrange satisfaction de voir une jeune et jolie dame se tortiller sous telle ou telle torture. Mais, pour moi, comme dit, je n’ai vu clair que cette année, trois ans après que l’histoire est arrivée. Héhéhé, hein ! qu’en pensez-vous ?

Pause. Nagel but et continua :

— Vous pouvez dire : quel rapport a cette histoire avec vous et moi et la soirée de garçons ? Non, mon cher ami, très certainement, elle n’a rien à faire avec cela. Mais l’idée m’est venue de vous la raconter tout de même, comme une preuve de ma stupidité touchant l’âme humaine. Ah ! l’âme hu-maine. Que vous semble par exemple de ceci : un beau ma-tin, il y a quelques jours, je me surprends – je me surprends, moi, Johan Nilsen Nagel – en train de flâner devant la mai-son du consul Andresen là-haut sur la côte en supputant

– 187 – combien cela peut être, plausiblement, haut ou bas de pla-fond dans son salon ? Que dites-vous de cela ? Mais ceci, c’est, si j’ose m’exprimer ainsi, c’est encore l’âme humaine. Aucune bagatelle ne lui est étrangère, pour elle tout a son importance… Par exemple, quelle impression éprouvez-vous quand vous revenez tard la nuit d’une réunion ou d’une autre, ou bien d’une expédition quelconque, et que vous va-quez à vos affaires légitimes, et que tout à coup vous butez dans un homme qui se tient dans un coin et vous regarde, tourne la tête pour vous suivre, à mesure que vous le dépas-sez, et se contente de vous regarder fixement, sans rien dire ? Et si j’ajoute, par-dessus le marché, que l’homme a des vêtements noirs et que vous ne pouvez rien voir de lui sinon son visage et ses yeux, alors quoi ? Ah ! il se passe bien des choses dans l’âme humaine !… Vous arrivez un soir dans une société, disons de douze personnes, et la treizième – ce peut être une télégraphiste, un pauvre candidat en droit, un em-ployé de commerce, un capitaine de bateau à vapeur, bref, une personne sans la moindre importance – la treizième est assise dans un coin, ne prend aucune part à la conversation et ne fait pas le moindre bruit non plus d’aucune autre ma-nière ; mais cette treizième personne a cependant sa valeur, non seulement en soi, mais aussi comme un facteur dans la société. Justement parce qu’elle porte tel vêtement, parce qu’elle demeure si muette, parce que ses yeux jettent un re-gard circulaire passablement sot et insignifiant sur les autres invités, et parce que son rôle, d’une manière générale, est d’être si peu importante, elle contribue à donner à la réunion son caractère. Précisément parce qu’elle ne dit rien, elle agit négativement et crée dans toute la pièce la faible teinte de « lugubre » qui fait que les autres invités parlent juste à tel diapason et pas plus haut. N’ai-je pas raison ? Et par là, cette personne peut devenir, littéralement, la personne la plus

 

– 188 – puissante de la société. Je ne comprends rien aux hommes, comme dit, mais cela m’amuse néanmoins souvent d’observer quelle effrayante valeur peuvent contenir des ba-gatelles. Ainsi j’ai été une fois témoin de ce qu’un pauvre in-génieur, absolument étranger, qui n’avait absolument pas ouvert la bouche… Mais c’est une autre histoire qui n’a pas de rapport avec celle-ci, si ce n’est que toutes deux ont passé par mon cerveau et y ont laissé leurs traces. Mais pour rester dans la comparaison : qui sait si votre taciturnité de ce soir ne donne pas précisément à mes paroles ce ton particulier – sans parler de mon incommensurable ivresse – si cette mine qu’a maintenant votre visage, cette expression mi-farouche et mi-innocente de vos yeux ne m’excite pas précisément à parler comme je le fais ! C’est tout naturel. Vous prêtez l’oreille à ce que je dis – à ce que moi, un homme ivre, je dis – vous vous sentez de temps en temps atteint, d’une manière ou de l’autre, – pour me servir de l’expression déjà em-ployée : atteint – et je me sens tenté d’aller encore plus avant et de vous jeter encore un bon demi quarteron de mots à la figure. Je ne cite ceci que comme exemple de la valeur des bagatelles. Ne négligez pas les bagatelles, cher ami ! Au nom de Dieu ! les bagatelles ont une valeur énorme… Entrez !

C’était Sara qui avait frappé, elle annonça que le dîner était servi. Minûte se leva aussitôt. Nagel était visiblement ivre et ne parlait même plus clairement ; du reste il se con-tredisait lui-même sans cesse et divaguait de pis en pis. Ses yeux pensifs et les veines qui se gonflaient à ses tempes montraient que maintes pensées se bousculaient dans sa tête.

— Oui, dit-il, cela ne m’étonne pas que vous vouliez pro-fiter de l’occasion pour vous en aller, après tout le bavardage qu’il vous a fallu endurer ce soir. Il y a pourtant encore

– 189 – d’autres choses sur lesquelles j’aurais voulu avoir votre opi-nion ; par exemple vous n’avez pas du tout répondu à ma question sur ce que vous pensez, tout au fond de votre cœur, de Mademoiselle Kielland. Pour moi elle surgit comme l’être le plus rare et le plus inaccessible, pleine de charme et pure et blanche comme neige… imaginez-vous une vraie neige de soie épaisse et pure. Telle elle surgit devant ma pensée. Si vous avez eu une autre impression de ce que j’ai dit aupara-vant, elle est erronée… Laissez-moi boire le dernier verre en votre présence : à votre santé !… Mais précisément il me vient une idée. Si vous aviez la patience de vous occuper de moi encore deux petites minutes, je vous en serais vraiment tout particulièrement obligé. Voici la chose – approchez-vous un peu, car les cloisons sont minces dans cette maison – oui, voici la chose : je suis irrémédiablement amoureux de Ma-demoiselle Kielland. Le mot est lâché ! Ce n’est qu’une couple de pauvres et rudes paroles sur la question, mais Dieu dans son ciel sait combien je l’aime éperdument et combien je souffre à cause d’elle. Bah ! c’est une affaire à part, j’aime, je souffre, c’est bien, cela n’a rien à voir ici. Voilà ! Mais j’espère que vous traiterez ma franchise avec toute la discré-tion qu’elle mérite ; vous le promettez ? Merci, cher ami ! Mais, dites-vous, comment puis-je être amoureux d’elle quand, il n’y a encore qu’un moment, je l’ai appelée une grande coquette ? On peut bien, en premier lieu, aimer une coquette ; il n’y a rien qui s’y oppose. Mais je ne m’arrête pas à cela. Et puis il vient s’ajouter autre chose. Comment était-ce, avez-vous reconnu que vous compreniez les hommes, ou non ? Si vous compreniez les hommes, en effet, vous com-prendriez aussi ce que je vais dire : il est impossible que je pense que Mademoiselle Kielland est vraiment une coquette. Je ne le pense pas sérieusement. Elle est, tout au contraire, une personne fort naturelle… que dites-vous par exemple de

 

– 190 – sa manière ouverte de rire alors qu’elle n’a même pas des dents tout à fait blanches ! Néanmoins je puis contribuer à répandre l’opinion que Mademoiselle Kielland est une co-quette ; cela ne me gêne pas. Et je ne fais pas cela pour lui nuire et pour me venger, mais pour me défendre moi-même, je le fais par amour de moi-même parce qu’elle est inacces-sible pour moi, parce qu’elle déjoue tous mes efforts pour la rendre amoureuse de moi, parce qu’elle est fiancée et déjà liée, elle est perdue, totalement perdue. Tenez, ceci est, avec votre permission, un nouveau et différent côté de l’âme hu-maine. Je pourrais aller à elle dans la rue et lui dire avec le plus grand sérieux en présence de plusieurs personnes, en apparence simplement pour la déprécier et lui faire du tort, je pourrais la regarder et dire : Bonjour, mademoiselle ! Je vous fais compliment de votre chemise propre ! Avez-vous rien entendu d’aussi idiot ! Mais je pourrais le dire. Ce que j’en viendrais à faire par là-dessus – ou bien je courrais chez moi et me mettrais à sangloter dans mon mouchoir ou bien je m’administrerais une ou deux gouttes du petit flacon que je porte dans la poche de mon gilet – je le passe. De même je pourrais entrer à l’église un dimanche pendant que son père, le pasteur Kielland, prêche la parole de Dieu, remonter au pas de promenade toute la nef, m’arrêter devant Mademoi-selle Kielland et dire tout haut : Voulez-vous me permettre de tâter un peu votre pouf ? Hein, qu’en dites-vous ? Par « pouf » je ne voudrais rien dire de particulier, ce serait sim-plement un mot pour la faire rougir ; mais « accordez-moi de tâter un peu votre pouf », dirais-je. Et ensuite je pourrais me jeter à ses pieds et la supplier de me rendre bienheureux en crachant sur moi… Vous voilà effrayé à souhait ! Oh ! je con-cède aussi que je tiens un langage téméraire, d’autant plus que je parle d’une fille de pasteur à un fils de pasteur. Par-donnez-moi, mon ami, ce n’est pas par méchanceté, pas par

 

– 191 – pure méchanceté, mais parce que je suis saoul comme une grive… Écoutez : j’ai connu une fois un jeune homme qui vo-la un réverbère, le vendit à un marchand de bric-à-brac et dissipa l’argent en bombances. C’est par Dieu vrai ; c’était même une de mes connaissances, un parent du défunt pas-teur Hærem. Mais quel rapport entre ceci et mes relations avec Mademoiselle Kielland ? Ah ! vous avez encore raison ! Vous ne dites rien, mais je vois que vous avez la bouche pleine de paroles que vous voudriez dire, et c’est de votre part une remarque tout à fait raisonnable. Mais, pour en re-venir à Mademoiselle Kielland, elle est complètement perdue pour moi et, de cela, ce n’est pas elle que je plains, mais moi. Vous qui êtes là parfaitement à jeun et qui pénétrez les hommes, vous comprendriez aussi si, un jour, je répandais tout bonnement par la ville le bruit que Mademoiselle Kiel-land s’est assise sur mes genoux, que j’ai eu rendez-vous avec elle trois nuits de suite dans un endroit plus précisé-ment désigné là-bas dans la forêt et que, par la suite, elle a accepté des cadeaux de moi. N’est-ce pas, vous compren-driez cela ? Car vous connaissez diantrement bien les hommes, mon ami, fichtre oui, vous les connaissez, allons, allons, pas de faux-fuyants… Ne vous est-il jamais arrivé de marcher un jour dans la rue, de marcher plongé dans vos in-nocentes pensées, et que, avant même que vous y ayez son-gé, tous les gens se sont mis à vous fixer, à vous examiner de la tête aux pieds ? C’est la plus pénible situation dans la-quelle on puisse se trouver. Vous vous époussetez devant et derrière, votre regard descend à la dérobée le long de vos vê-tements pour inspecter si vous ne vous promenez pas avec votre braguette déboutonnée, et de si angoissants pressenti-ments vous envahissent que vous allez jusqu’à ôter votre chapeau et regarder s’il n’y serait pas resté une étiquette avec le prix, bien que ce soit un vieux chapeau. Mais tout ce-

 

– 192 – la ne sert de rien, vous ne trouvez rien en désordre sur vous et vous devez supporter gentiment que chaque apprenti tail-leur et chaque lieutenant vous dévisage à sa guise… Mais, cher ami, si ceci est un tourment de l’enfer, que dirait-on d’une convocation chez le juge d’instruction… Tiens, vous avez encore eu un sursaut ? N’avez-vous pas sursauté ? Ah ! il m’a très distinctement semblé que vous aviez fait un petit haut-le-corps… bah ! Or donc, d’être convoqué chez le juge d’instruction, d’être mis en présence du plus rusé diable de policier, de subir devant tout le public un interrogatoire où, de douze chemins de traverse différents, on revient au même et unique point, quelle jouissance exquise pour celui qui n’a point affaire dans tout cela et se contente d’assister et d’écouter ! N’est-ce pas, là-dessus vous êtes aussi d’accord ?… Dieu sait s’il n’y a pas encore un verre de vin là-dedans, en tordant la bouteille…

Il ingurgita le dernier reste du vin et continua à parler :

— Je dois d’ailleurs vous demander pardon de changer continuellement de sujets de conversation. Ces nombreuses et soudaines sautes d’idées viennent sans doute, pour une part, de ce que je suis lamentablement ivre, mais, pour une part aussi, c’est un de mes défauts en général. La chose est que je ne suis qu’un simple agronome, un élève d’une Aca-démie de bouse de vache, je suis un penseur qui n’a pas ap-pris à penser. Bon, ne nous lançons pas dans des questions aussi spéciales, elles ne vous intéressent pas et, pour moi qui sais déjà à quoi m’en tenir, elles sont franchement répu-gnantes. Savez-vous bien, cela va souvent si loin quand je suis seul ici et pense à toutes sortes de choses et m’examine moi-même sur toutes les coutures, il arrive souvent que je m’appelle moi-même Rochefort à haute voix, je me tape sur la caboche et m’appelle Rochefort. Que diriez-vous si je vous

– 193 – racontais que je me suis une fois commandé un cachet avec un porc-épic ?… Cela me rappelle le souvenir d’un homme que j’ai autrefois connu comme un honnête, très ordinaire et estimable étudiant en philologie dans une université alle-mande. L’homme dégénéra, au cours de deux années, il de-vint à la fois ivrogne et romancier. Rencontrait-il des étran-gers et lui demandait-on qui il était, il finissait par répondre simplement qu’il était un fait, un phénomène. Je suis un phénomène ! disait-il, et il pinçait la bouche par pure arro-gance. Mais cela ne vous intéresse pas… Vous parliez d’un homme, un penseur qui n’avait pas appris à penser. Ou bien est-ce moi-même qui en parlais ? Pardon, je suis en effet ivre-mort ; mais cela ne fait rien, ne vous frappez pas pour cela. Je voudrais bien du reste avoir la permission de vous expliquer cette chose du penseur qui ne savait pas penser. Autant que j’aie compris votre propos, vous vouliez attaquer l’homme. Oui, j’ai eu positivement cette impression, vous parliez sur un ton sarcastique ; mais l’homme dont vous avez fait mention mérite d’être vu quelque peu dans son en-semble. D’abord c’était un grand fou. Il portait toujours une longue cravate rouge et souriait par pure extravagance. Il était même si extravagant que mainte et mainte fois il était plongé dans un livre quand quelqu’un venait chez lui, bien qu’il ne lût jamais. Il allait aussi sans bas dans ses souliers, uniquement pour avoir les moyens de se mettre une rose à la boutonnière. Voilà comme il était. Mais le meilleur de tout c’est qu’il avait un certain nombre de portraits, des portraits de quelques modestes, gentilles filles d’artisans, et sur ces portraits il écrivait quelques noms relevés et sonores, sim-plement pour donner l’impression qu’il avait telles et telles connaissances de distinction. Sur l’un des portraits il avait écrit en caractères distincts : « Mademoiselle Stang » pour faire croire qu’il était en famille avec le ministre d’état, en-

 

– 194 – core que notre homme eût pu, tout au plus, s’appeler Lie ou Haug. Héhéhé, que doit-on penser d’une pareille hâblerie ? Il s’imaginait que les gens s’occupaient de lui, le calomniaient. Les gens me calomnient ! disait-il, Héhéhé ! croyez-vous vraiment que personne daignât le calomnier ? Il y eut un jour où il entra dans une boutique de bijoutier, en fumant deux cigares. Deux cigares ! Il en tenait un à la main et l’autre dans la bouche, mais tous deux étaient allumés. Il ne savait peut-être pas qu’il avait deux cigares en train à la fois et, comme un penseur qui n’avait pas appris à penser, il ne de-mandait pas non plus…

— Maintenant il faut que je parte, dit enfin Minûte à mi-voix.

Nagel se leva tout à coup.

— Faut-il que vous partiez ? dit-il. Voulez-vous vraiment m’abandonner maintenant ? Oh ! cette histoire est aussi trop longue sans doute si l’on doit voir l’homme dans son en-semble. Bon, laissons-la donc pour une autre fois. Alors, vous voulez vraiment partir maintenant ? Écoutez : mille fois merci de cette soirée ! Entendez-vous ? Je suis aussi très re-marquablement ivre ; de quoi ai-je l’air en vérité ? Prenez un pouce, mettez-le sous la loupe et regardez le spectacle, hein ? Oh ! je comprends vos mines ; vous êtes un homme diantrement intelligent, Monsieur Grögaard, et ce m’est une fête d’observer vos yeux, tant ils sont innocents. Allumez un nouveau cigare avant de partir. Quand reviendrez-vous ? Mort et passion ! c’est vrai, vous devez venir à la soirée de garçons, entendez-vous ! On ne touchera pas à un cheveu de votre tête !… Non, car je dois vous dire : ce sera seulement une petite soirée paisible, un cigare, un verre, une conversa-tion, et neuf fois neuf hourras pour la patrie, ceci pour le doc-

 

– 195 – teur Stenersen ; n’est-ce pas ? Oh ! ça ira. Et le pantalon dont nous avons parlé, vous l’aurez, le diable m’emporte ! Mais, à la condition habituelle, naturellement. Je vous remercie de votre patience de ce soir. Laissez-moi vous serrer la main ! Allumez un nouveau cigare, mon brave… Écoutez, encore un mot : n’avez-vous rien à me demander ? Parce que, s’il y a quelque chose… Bon, comme vous voudrez. Bonne nuit, bonne nuit !

 

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