Mystères
Chapitre XV
Pendant les deux ou trois jours suivants Nagel fut absent de la ville. Il était allé faire une excursion en bateau à vapeur et sa chambre à l’hôtel était fermée à clef. Personne ne savait où il séjournait, mais il s’était embarqué sur un vapeur qui se dirigeait vers le Nord et il n’était peut-être parti que pour se distraire.
Quand il revint un matin de bonne heure avant que la ville fût sur pied, il avait l’air pâle et rongé de veille. Il ne monta cependant pas vers l’hôtel mais se promena d’abord de long en large sur le quai un bon moment, sur quoi il prit une route toute neuve qui conduisait à la crique où la fumée commençait juste à monter de la cheminée du moulin à va-peur.
Il ne fut pas longtemps absent et ne marcha, selon toute apparence, que pour tuer une couple d’heures. Quand le tra-fic commença sur la place du marché, il y était ; il se tenait au coin de la Poste et observait avec attention tous les al-lants et venants et quand il vit la jupe verte de Martha Gude, il s’avança et salua.
Pardon, elle l’avait peut-être oublié ? Son nom était Na-gel, c’était lui qui avait fait une offre pour la chaise, la vieille chaise. Peut-être l’avait-elle déjà vendue ?
Non, elle ne l’avait pas vendue.
Bon. Et il n’était venu personne d’autre chez elle pour faire monter le prix ? Aucun amateur ?
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Si. Mais…
Quoi ? Vraiment ? Il y en avait eu d’autres ? Que dites-vous, une dame ? Ah ! ces gâcheuses de femmes, il fallait qu’elles fourrent leur nez partout ! Ainsi, elle avait eu vent de cette merveille de chaise et aussitôt elle avait voulu se l’attribuer. Ah ! c’était bien le procédé habituel des femmes. Mais combien avait-elle offert, jusqu’où était-elle montée ? Je vous le dis, je ne lâche la chaise à aucun prix, que le diable me noie si je la lâche !
Martha fut ahurie par la véhémence de Nagel et se hâta de répondre :
— Non, non, c’est vous qui l’aurez, avec plaisir !
— Me permettez-vous alors de venir chez vous ce soir vers huit heures pour conclure l’affaire ?
Oui, cela se pouvait peut-être. Mais ne devrait-elle pas plutôt lui envoyer la chaise à l’hôtel ? Ainsi, ce serait réglé…
Pas du tout, pas le moins du monde, il ne le permettait en aucune façon. Un pareil objet devait être traité avec pré-caution et par des mains expertes ; à parler franc, il ne tolé-rerait même pas qu’un étranger regardât la chaise. À huit heures il serait là. Écoutez, il lui venait une idée : pas de tor-chon sur la chaise, pas de lavage, pour l’amour de Dieu ! Pas une goutte d’eau !…
Nagel monta aussitôt à l’hôtel où il s’étendit tout habillé sur son lit et dormit d’un trait jusqu’au soir, d’un sommeil calme et lourd.
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Aussitôt qu’il eût pris son dîner, Nagel se rendit au quai, à la petite maison de Martha Gude. Il était huit heures ; il frappa et entra.
La chambre était lavée de frais, le plancher était propre et les fenêtres nettoyées ; Martha elle-même s’était mis un collier de perles de verre autour du cou. Il était clair qu’on l’attendait.
Nagel salua, s’assit et entama aussitôt les négociations. Martha ne céda pas d’un pouce cette fois non plus, au con-traire elle était plus intraitable que jamais et persistait à vou-loir lui donner la chaise pour rien. À la fin Nagel joua la co-lère, menaça Martha de lui jeter cinq cents couronnes à la fi-gure et de se sauver avec la chaise. Elle l’aurait bien mérité ! Il n’avait jamais, de toute sa vie, rencontré pareille déraison, et il demanda, avec un coup de poing sur la table, si Martha était folle à lier.
— Savez-vous bien, dit-il, en lui jetant un regard aigu, votre résistance commence vraiment à me donner des soup-çons. Dites-moi franchement : cette chaise est bien acquise honnêtement ? Car, je dois vous le dire, j’ai affaire à toutes sortes de gens et l’on ne saurait jamais être trop prudent. Si la chaise est tombée en votre possession par des voies dé-tournées ou équivoques, je n’ose pas m’en mêler. Je vous prie d’ailleurs de me pardonner si j’interprète mal votre re-fus.
Et il la conjura énergiquement de lui dire la vérité.
Troublée par ce soupçon, à demi craintive et à demi blessée, Martha se justifia aussitôt ; la chaise avait été intro-duite dans la maison par son grand-père et avait fait partie du patrimoine de la famille depuis un siècle ; Nagel ne devait
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Bon, alors il voulait vraiment en finir avec ces bali-vernes, et là-dessus, un point ! Il prit son portefeuille.
Martha fit un pas en avant comme pour l’en empêcher encore une fois ; mais, sans se laisser troubler, il posa sur la table les deux billets rouges et referma son portefeuille.
— S’il vous plaît ! dit-il.
— Donnez-moi seulement cinquante couronnes, en tout cas, supplia Martha.
Et en ce moment elle était si perplexe qu’elle passa deux fois la main sur les cheveux de Nagel en lui adressant cette prière, simplement pour l’amener à céder. Elle ne savait pas elle-même ce qu’elle faisait ; mais elle lui caressa les che-veux et le pria une fois de plus de s’en tenir à cinquante cou-ronnes. La sotte personne avait encore les yeux humides.
Nagel leva la tête et regarda Martha. Cette pauvresse aux cheveux blancs, cette fille de quarante ans, avec un re-gard noir et encore ardent et cependant des manières qui fai-saient penser à une nonne, cette beauté singulière et insolite, cela l’impressionna et ébranla un moment sa résolution. Il lui prit la main, la caressa et dit : « Dieu, comme vous êtes étrange, ma chère… » Mais aussitôt il se leva de son siège et lâcha la main de Martha.
— J’espère que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que j’emporte la chaise tout de suite, dit-il.
Et il prit la chaise.
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Visiblement, Martha n’avait plus peur de lui. Quand elle vit que les mains de Nagel s’étaient salies au contact du vieux meuble, elle mit aussitôt la main à sa poche et lui ten-dit son mouchoir pour qu’il pût s’essuyer.
Les billets étaient encore sur la table.
— À propos, dit Nagel, permettez-moi de vous deman-der s’il ne vaut pas mieux que vous gardiez autant que pos-sible pour vous l’histoire de ce marché ? Ce n’est vraiment pas la peine que toute la ville en ait connaissance, hein ?
— Non, dit Martha pensivement.
— À votre place, je serrerais les billets tout de suite. Ou, plutôt, je commencerais par accrocher quelque chose devant la fenêtre. Prenez cette jupe-là !
— Mais il fera bien sombre ? dit Martha. Toutefois elle prit la jupe et l’accrocha ; Nagel l’y aida.
— Nous aurions d’ailleurs dû faire cela tout de suite, dit-il alors ; cela pourrait être fâcheux si quelqu’un m’avait vu ici.
À cela, Martha ne répondit rien. Elle prit l’argent sur la table, tendit la main à Nagel et remua les lèvres, mais ne put émettre une parole.
Tandis qu’il est encore là à lui tenir la main, Nagel dit tout à coup :
— Écoutez, puis-je vous poser une question : c’est peut-être assez dur pour vous de vous tirer d’affaire, je veux dire sans aide, sans assistance… Ah ! vous avez peut-être un peu d’assistance ?
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— Oui.
— Oh ! veuillez me pardonner ma question ! Il m’est ve-nu à l’idée que si l’on a vent que vous avez quelque argent non seulement vous ne recevrez plus aucune assistance, mais votre argent vous sera confisqué, tout simplement con-fisqué. Aussi s’agit-il de tenir notre marché secret pour tout un chacun ; comprenez-vous ? Je veux simplement vous donner un conseil d’homme pratique. Vous ne direz à âme qui vive que nous avons traité cette affaire… Je me rends d’ailleurs compte que je dois vous donner de petits billets pour vous éviter de changer.
Il pense à tout, à chaque éventualité. Il se rassied et compte les coupures. Il ne compte pas exactement, il donne à Martha toutes les coupures qu’il a, les prend au hasard et en fait un rouleau.
— Voilà, cachez-les maintenant ! dit-il.
Et Martha se détourne, dégrafe son corsage et cache les billets sur sa poitrine.
Mais quand elle en a fini, Nagel ne se lève pas encore, il reste assis et dit, comme par hasard :
— Qu’est-ce que je voulais dire ?… Vous connaissez peut-être Minûte ?
Et il remarqua que le visage de Martha commençait à s’empourprer.
— Je l’ai rencontré quelquefois, continua Nagel, je l’aime beaucoup, il est certainement franc comme l’or. Pour le moment je lui ai donné commission de me procurer un violon et il le fera sans doute, ne croyez-vous pas ? Bah ! vous ne le connaissez peut-être pas ?
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— Si.
— Ah ! oui, c’est vrai, il m’a raconté qu’il avait acheté des fleurs chez vous pour un enterrement, pour l’enterrement de Karlsen. Dites-moi, vous le connaissez peut-être assez bien ? Quelle est votre opinion sur lui ? Vous croyez bien en tout cas qu’il peut exécuter cette commission à ma satisfaction ? Quand on a affaire à tant de gens il faut bien quelquefois s’informer. J’ai perdu une fois une assez grosse somme d’argent justement pour avoir eu une con-fiance aveugle dans un homme sans avoir pris de renseigne-ments sur lui ; c’était à Hambourg.
Et Nagel, pour un motif ou un autre, raconte l’histoire de l’homme qui lui avait fait perdre de l’argent. Martha est tou-jours debout devant lui et s’appuie sur la table ; elle est in-quiète et elle finit par dire, avec une certaine véhémence :
— Non, non, ne parlez pas de lui !
— De qui ne dois-je pas parler ?
— De Johannes, de Minûte.
— Minûte s’appelle-t-il Johannes ?
— Oui, Johannes.
— S’appelle-t-il vraiment Johannes ?
— Oui.
Nagel se tait. Ce simple renseignement : Minûte s’appelle Johannes, donne un véritable choc à sa pensée, change même pour un instant l’expression de son visage. Il demeure un moment complètement sans voix, puis il de-mande :
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— Et pourquoi l’appelez-vous Johannes, vous ? Et non Grögaard, ou Minûte ?
Martha répond, avec embarras, en baissant les yeux :
— Nous nous connaissons depuis notre enfance…
Pause.
Maintenant Nagel dit, à demi en plaisantant, et avec une indifférence portée au plus haut degré :
— Savez-vous l’impression que j’ai eue ? Que Minûte doit en réalité être fortement amoureux de vous. Oui, cela m’a réellement frappé, c’est vrai. Et cela ne m’étonne pas beaucoup, bien que je trouve que Minûte ne manque pas de hardiesse. N’est-ce pas, en premier lieu, il n’est plus un jeune homme, ensuite il est aussi un peu infirme. Mais, Grand Dieu, les femmes sont souvent si bizarres ; si l’idée leur en prend elles peuvent bien s’aller jeter tout à fait au diable vo-lontairement, et même avec joie, avec ravissement. Héhéhé ! Voilà comment sont les femmes ! En 1886 j’ai vu ce prodige : une jeune dame de ma connaissance s’est tout simplement mariée avec le saute-ruisseau de son père. Je ne l’oublierai jamais. Il était volontaire dans la maison de commerce, un enfant, seize, dix-sept ans, sans trace de barbe ; mais beau, il l’était, absolument charmant, je dois l’avouer. Elle se jeta sur ce fruit vert avec un amour furieux et fila avec lui à l’étranger. Six mois après elle revint et, alors, l’amour avait disparu. Oui, n’est-ce pas lamentable, mais l’amour avait disparu ! Elle s’ennuya à en périr durant quelques mois, mais elle était mariée, et en quelque sorte hors de jeu ; que pou-vait-elle faire ? alors elle tape sur la table et fait la nique au monde, elle devient vraiment une femme légère et com-mence à devenir à la mode parmi les étudiants et les em-
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ployés de commerce et finit par s’appeler 25 La Glu. C’était à faire pitié ! Mais une fois de plus elle étonne les hommes ; quand elle se fut amusée une couple d’années de cette déli-cieuse manière, elle se met tout à coup un beau jour à écrire des nouvelles ; elle devient écrivain et on dit qu’elle avait beaucoup de talent. Elle apprenait avec une facilité in-croyable ; ces deux années parmi les étudiants et les calicots l’avaient mûrie à un degré extraordinaire et lui avaient appris le truc pour écrire. À dater de ce jour elle écrivit les choses les plus remarquables Héhéhé ! Oui, c’était une sacrée dia-blesse !… Bah ! mais ainsi sont les femmes ! Oui, vous riez, mais vous n’osez pas le nier, pas ouvertement. Un saute-ruisseau de dix-sept ans peut parfaitement les rendre folles. Je suis sûr que Minûte lui-même ne serait pas obligé de res-ter seul au monde, lui non plus, pour peu qu’il s’en donnât la peine et y mît un peu du sien. Il a en effet quelque chose qui peut frapper même un homme, me frapper, moi ; son cœur est d’une pureté si provocante et il n’y a pas trace d’imposture dans sa bouche. N’est-ce pas, vous le connaissez sur toutes les coutures et vous savez qu’il en est ainsi ? Mais, par contre, que dire de son oncle, le marchand de charbon ? Un vieux matois, je m’imagine, un personnage antipathique. J’ai l’impression que c’est en réalité Minûte qui fait marcher toute cette affaire. Mais alors je demande : Pourquoi ne pourrait-il pas aussi faire marcher une affaire à lui ? Bref : Minûte est capable, le jour qu’on voudra, de pourvoir aux besoins d’une famille… Vous secouez la tête ?
— Non, je n’ai pas secoué la tête !
25 En français dans le texte.
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— Ah ! bien, vous vous impatientez et cela vous ennuie, ce bavardage sur le compte d’un homme qui ne vous inté-resse pas, et vous avez bien raison… Écoutez, je me rappelle tout à coup… il ne faut pas vous en fâcher, je ne veux vrai-ment que vous aider de la meilleure manière… il faut bien fermer votre porte la nuit ! Vous me regardez avec une telle anxiété ! Allons, n’ayez pas peur et ne concevez pas de soupçon contre moi ! Je voulais vous dire purement et sim-plement que, surtout maintenant que vous avez de l’argent à surveiller, vous ne devez pas trop vous fier à personne. Je n’ai pas entendu dire positivement que la ville n’est pas sûre ; mais on ne saurait être assez prudent. Savez-vous que vers deux heures du matin il fait passablement sombre aux alentours et à deux heures du matin justement j’ai entendu un vacarme suspect jusque sous mes propres fenêtres. Oui, oui, vous n’allez pas vous fâcher parce que je vous ai donné ce conseil ?… Adieu donc ! Je me réjouis d’avoir fini par vous arracher cette chaise. Adieu, ma chère !
Là-dessus il serra la main de Martha. Dans la porte il se retourna encore une fois et dit :
— Écoutez, il vaut mieux dire que je vous ai donné une couple de couronnes pour la chaise. Mais, pas plus, pas un sou de plus, sinon ce sera confisqué, souvenez-vous-en. N’est-ce pas, je puis y compter ?
— Oui, répondit Martha.
Nagel se retira en emportant la chaise. Tout son visage rayonnait, il ricanait et riait tout haut comme s’il avait exécu-té un bon tour de coquin. Dieu me garde ! comme elle est heureuse, maintenant ! dit-il, surexcité. Héhé ! elle ne pourra guère dormir cette nuit, de pure richesse !…
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Quand il rentra chez lui, Minûte était assis à l’attendre.
Minûte venait de la répétition et avait un paquet d’affiches sous le bras. Les tableaux vivants promettaient d’être en tous points réussis ; ils devaient représenter des scènes tirées de l’histoire et être présentés sous des éclai-rages multicolores ; pour lui, Minûte, il avait un rôle de figu-rant.
Et quand devait commencer la kermesse ?
Elle devait s’ouvrir jeudi, c’était le 9 juillet, le jour anni-versaire de la reine. Mais, dès ce soir, Minûte devait apposer les affiches dans tous les endroits possibles ; on avait même obtenu la permission d’en coller une sur le portail du cime-tière… Au surplus, il était venu pour donner des renseigne-ments au sujet de ce violon. Il ne lui avait été possible de mettre la main sur aucun ; le seul violon utilisable dans la ville n’était, pas à vendre, il appartenait à l’organiste qui de-vait s’en servir à la kermesse ; il avait une couple de numé-ros à jouer.
Bah ! alors il n’y avait rien à y faire.
Minûte se dispose à s’en aller. Tandis qu’il est déjà de-bout, la casquette à la main, Nagel dit :
— Mais, ne prendrons-nous pas un verre, tranquille-ment ? Je dois vous dire que je suis assez content ce soir, il m’est arrivé quelque chose d’heureux. Savez-vous, je suis en-fin entré en possession, après beaucoup d’efforts d’une pièce de mobilier dont aucun collectionneur dans le pays ne pos-sède la pareille, j’en suis certain ; c’est cette chaise-là. Re-gardez-la : Vous y connaissez-vous, c’est une perle, une Hol-
– 282 – landaise absolument incomparable ! Je ne la vendrais pas pour une fortune, du diable si j’en fais rien ! Et, à cette occa-sion, je voudrais bien boire un verre avec vous, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Puis-je sonner ? Non ? mais vous pouvez bien apposer les affiches demain… Ah ! je ne puis absolument pas oublier ma grande chance d’aujourd’hui ! Vous ne savez peut-être pas que je suis collectionneur, selon mes petits moyens, et que si je séjourne ici c’est aussi pour dénicher des raretés ! Je ne vous ai peut-être pas non plus raconté l’histoire de mes sonnailles de vache ? Non, mais Grand Dieu, alors vous n’avez pas idée de l’homme que je suis. Naturellement, je suis agronome, mais j’ai aussi d’autres choses qui m’intéressent, à côté de cela. Eh ! bien, je possède, à la date d’aujourd’hui, deux cent soixante-six son-nailles. Il y a dix ans que j’ai commencé à les réunir et j’ai maintenant, Dieu merci, une collection de premier ordre. Et cette chaise-là, savez-vous comment j’ai mis la patte des-sus ? Un hasard, une veine de pendu ! Je marche un jour dans la rue, je passe devant une petite maison en bas sur le quai et, par vieille habitude, je guigne de côté par la fenêtre, en passant. Alors je m’arrête d’un coup, mon regard tombe sur la chaise et je vois aussitôt quelle valeur elle a. Je frappe et entre dans la maison, une dame entre deux âges, en che-veux blancs, me reçoit… ah ! comment donc s’appelait-elle ? Bon, cela n’a pas d’importance, vous ne la connaissez peut-être tout de même pas ; ce devait être Mademoiselle Gude, Martha Gude, ou quelque chose comme cela… Bien, elle re-fuse de se défaire de la chaise, mais je travaille si longtemps que je finis par obtenir une promesse ferme, et, aujourd’hui, je vais la chercher. Mais, le meilleur de l’histoire, c’est que je l’ai eue pour rien, elle me l’a donnée gratis. Oh ! j’ai jeté quelques couronnes sur la table pour que la dame n’ait rien à regretter ; mais la chaise en vaut des centaines. Je vous prie
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Minûte maintint qu’il lui fallait partir.
— C’est ennuyeux, continua Nagel. J’aurais eu plaisir à tailler une bavette avec vous. Vous êtes le seul homme dans cette ville qui éveilliez mon intérêt dès que je vous vois, le seul que je me soucie de ne pas perdre de vue. Héhé ! ne pas perdre de vue ! Et par-dessus le marché vous vous appelez Johannes ? Mon cher ami, je l’ai su depuis longtemps, sans que personne me l’ait raconté avant ce soir… Mais, ne vous laissez pas effrayer par moi de nouveau. J’ai cette affreuse malechance de toujours faire peur aux gens. Oh ! ne le niez pas, vous m’avez regardé un instant avec des yeux positi-vement fixes de terreur, sans que je veuille affirmer qu’au surplus vous avez sursauté…
Minûte était parvenu à la porte. Il semblait vouloir quit-ter la place au plus tôt sans autre forme de procès.
La conversation devenait aussi de plus en plus pénible.
— Est-ce le 6 juillet aujourd’hui ? demande soudain Na-gel.
— Oui, répond Minûte, c’est le 6 juillet. Là-dessus, il pose la main sur le loquet de la porte.
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Nagel va lentement vers lui, s’approche de lui à le tou-cher, le dévisage, en se mettant les mains derrière le dos. Tandis qu’il est dans cette position, il dit, dans un chuchote-ment :
— Et où étiez-vous le 6 juin ?
Minûte ne répond pas, pas un mot. Frappé de terreur par ces yeux fixes et ce chuchotement mystérieux, incapable de comprendre cette petite question saugrenue touchant un jour, une date du mois passé, il ouvre en hâte la porte à la volée et se jette dans le couloir. Là il tournoie sur lui-même un moment sans trouver l’escalier, cependant que Nagel reste dans la porte et lui crie :
— Non, non, ceci est stupide ! Je vous prie de l’oublier ! Je vous expliquerai cela une autre fois, une autre fois…
Mais Minûte n’entendit rien. Il était déjà en bas dans le vestibule avant que Nagel eût fini sa phrase et, de là, il bon-dit, sans regarder à droite ni à gauche, dans la rue, descendit la place du marché, alla jusqu’à la grande fontaine, se jeta dans la première rue adjacente venue et disparut.
Une heure plus tard – il était dix heures – Nagel alluma un cigare et sortit. La ville ne s’était pas encore mise au re-pos ; sur la route conduisant au presbytère on voyait une foule de promeneurs qui circulaient de long en large à pas lents et, tout autour, dans les rues, résonnaient encore des rires et des appels de petits enfants en train de jouer. Femmes et hommes étaient assis dehors sur les perrons et causaient à mi-voix dans la douceur du soir, de temps à autre ils criaient quelque chose à des voisins à travers la rue et recevaient en retour une réponse amicale.
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Nagel descendit vers les quais. Il vit Minûte qui collait des affiches sur la Poste, la Banque, l’École et la Prison. Comme il faisait cela avec soin et consciencieusement ! Quelle bonne volonté il montrait, sans prendre garde au temps, bien qu’il pût avoir grand besoin d’aller se reposer ! Nagel passa tout contre lui et salua, mais sans s’arrêter.
Comme il était arrivé presque jusqu’aux quais, il fut in-terpellé par une voix derrière lui ; Martha Gude l’arrête et lui dit, tout essoufflée :
— Excusez ! Vous m’avez donné trop d’argent.
— Bonsoir ! répondit-il. Faites-vous aussi votre prome-nade ?
— Non, je suis montée en ville, j’ai été devant l’hôtel, je vous ai attendu. Vous m’avez donné trop d’argent.
— Allons-nous recommencer cette comédie ?
— Mais vous vous êtes trompé ! crie-t-elle, consternée. Il y avait plus de deux cents en petits billets.
— Ah ! bien ! Ah ! il y avait réellement quelques cou-ronnes de trop, une couple de couronnes en plus des deux cents ? Bon, alors vous pouvez me les rendre.
Martha commence à déboutonner son corsage, mais s’arrête tout à coup, regarde autour de soi et ne sait plus ce qu’elle doit faire. Puis elle demanda de nouveau excuse : il y avait tant de monde qu’elle ne pouvait peut-être pas sortir les billets ici dans la rue, elle les avait si bien cachés…
— Non, s’empressa-t-il de répondre, mais je puis aller les chercher, laissez-moi seulement aller les chercher.
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Et ils rentrèrent ensemble. Ils rencontrèrent plusieurs personnes qui les regardèrent avec des yeux curieux.
Quand ils furent arrivés dans la chambre de Martha, Na-gel s’assit près de la fenêtre, au même endroit que tout à l’heure ; la jupe y était encore accrochée en guise de rideau. Tandis que Martha s’affairait à sortir l’argent, il ne dit rien ; ce fut seulement quand elle eut fini et lui tendit cette poignée de coupures, quelques billets de dix couronnes, usés et déco-lorés, qui gardaient encore la chaleur de sa poitrine et que son honnêteté lui avait interdit de garder même cette nuit par devers elle, ce fut seulement alors qu’il lui adressa la pa-role et la pria de conserver l’argent.
Mais de nouveau, comme une fois déjà, elle parut con-cevoir un soupçon sur ses intentions ; elle le regarda, mal as-surée, et dit :
— Mais… je ne vous comprends pas…
Nagel se leva brusquement :
— Mais, moi, je vous comprends admirablement bien, répondit-il, c’est pourquoi je me lève et vais à la porte. Êtes-vous tranquillisée ?
— Oui… Oh ! il ne faut pas rester à la porte. Et, de fait, elle tendit un peu les deux bras comme pour le ramener. La singulière fille avait bien trop peur de contrarier qui que ce fût.
— J’ai une prière à vous adresser, dit alors Nagel, mais toujours sans s’asseoir ; vous pourriez me faire une grande joie si vous vouliez… et je vous la revaudrais d’une manière ou d’une autre ; je voudrais vous prier d’assister à la ker-messe jeudi soir. Voulez-vous me faire ce plaisir ? Cela vous
– 287 – distraira, il y aura beaucoup de monde, beaucoup de lumière, de la musique, des tableaux vivants. Oh ! faites cela, vous ne le regretterez pas ! Vous riez : pourquoi riez-vous ? Ciel ! comme vous avez les dents blanches, mon enfant !
— C’est que je ne peux aller nulle part, répondit Martha. Comment avez-vous pu croire que je puisse aller là ? Et pourquoi le ferais-je, pourquoi voulez-vous m’y entraîner ?
Il lui expliqua toute l’affaire ouvertement et honnête-ment : c’était une idée qui lui était venue, il y avait pensé longtemps, il y avait déjà une couple de semaines que cette idée s’était présentée à lui, mais ensuite il l’avait oubliée jusqu’à maintenant. Elle devait seulement se trouver là, as-sister à la fête, il voulait l’y voir. Si elle le souhaitait, il ne lui adresserait même pas la parole, ainsi donc il ne l’importunerait d’aucune manière, ce n’était pas là son inten-tion. Ce serait simplement un plaisir pour lui de la retrouver une fois parmi d’autres personnes, de l’entendre rire, de la voir vraiment jeune. Allons, il fallait absolument qu’elle vînt !
Il la regarda. Comme ses cheveux étaient blancs, tran-chant sur le noir de ses yeux ! D’une main elle tripotait les boutons de son corsage et cette main, une main frêle, avec de longs doigts, avait une couleur grisâtre, elle n’était peut-être pas tout à fait propre non plus, mais elle donnait une singulière impression de chasteté. Le long du poignet cou-raient deux veines bleues.
— Oui, dit Martha, cela pourrait peut-être être amusant. Mais elle n’avait pas même de vêtements, pas même une robe pour une pareille soirée…
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Nagel l’interrompit : il y avait encore trois jours ou-vrables à courir ; on pouvait se procurer n’importe quoi d’ici jeudi. Si, il y avait assez de temps ! Était-ce convenu ?
Et peu à peu elle céda.
C’est vrai, il ne fallait pas s’enterrer tout à fait, dit Nagel, on ne pouvait qu’y perdre ! En outre, avec ses yeux, avec ses dents, ce serait dommage ! Et les petites coupures, là, sur la table, ce serait pour la robe, si, si, pas de bêtises ! D’autant plus que c’était sa propre idée à lui, et qu’elle avait dû se faire violence pour lui céder.
Il dit bonne nuit comme d’habitude, brièvement, sans lui donner le moindre motif d’inquiétude. Mais, quand elle l’accompagna dans l’entrée, ce fut elle-même qui lui tendit encore une fois la main et le remercia de l’avoir invitée à cette kermesse. Cela ne lui était pas arrivé depuis bien des années, bien des années, c’était devenu si peu habituel pour elle. Oh ! elle se tiendrait bien !…
La grande enfant, elle promettait même de bien se tenir, quoiqu’il ne l’en eût pas priée.
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