Mystères
Chapitre VIII
Nuits claires.
C’était une belle nuit.
Les deux ou trois personnes que l’on apercevait encore dans les rues avaient des visages joyeux ; dans le cimetière il y avait encore un homme qui roulait une brouette en chan-tant à mi-voix. En dehors de cela le silence était si total que l’on n’entendait rien d’autre que ce chant. De la hauteur près de la maison du docteur, la ville avait l’air d’un insecte géant, étrange, ramifié, un animal fabuleux qui s’était jeté à plat ventre et avait écarté des bras, des cornes et des tenta-cules dans toutes les directions ; ça et là seulement il remuait un anneau ou ramenait une pince, comme par exemple là-bas vers la mer, où un minuscule canot à vapeur glissait sans bruit en rentrant dans la baie et traçait un sillon dans l’eau noire.
La fumée du cigare de Nagel montait bleue dans l’air. Déjà il aspirait le parfum de la forêt et de l’herbe et une im-pression de bonheur pénétrant le saisit, une joie singulière et forte qui lui fit monter les larmes aux yeux et lui coupa presque la respiration. Il marchait à côté de Dagny ; elle n’avait encore rien dit. En passant devant le cimetière, Nagel avait prononcé quelques paroles de louange sur les « Doc-teur », mais la jeune fille n’avait pas répondu. Maintenant le calme et la beauté de la nuit avaient si profondément grisé Nagel, avaient pénétré si passionnément en lui que sa respi-ration devenait courte et que son regard se voilait. Ah ! comme c’était délicieux les nuits claires ! Il dit à haute voix :
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— Oh ! voyez comme les collines là-bas sont claires ! Je suis si heureux, Mademoiselle, je vous prie de m’être indul-gente, si vous le voulez bien ; mais cette nuit, je pourrais, de pur bonheur, faire des bêtises. Voyez-vous les pins ici et les pierres et les monticules et les bouquets de genévriers : dans cette clarté nocturne, ils ressemblent à des hommes assis. Et la nuit est fraîche et pure ; elle ne vous oppresse pas de pres-sentiments étranges et aucun danger secret ne pousse nulle part ; n’est-ce pas ? Mais il ne faut pas être mécontente de moi, il ne le faut pas. C’est absolument comme si des anges passaient dans mon âme en chantant un cantique. Est-ce que je vous fais peur ?
Dagny s’était arrêtée et c’est pour cela que Nagel lui avait demandé s’il lui faisait peur. Elle le regarda en souriant, de son regard bleu, redevint sérieuse et dit :
— J’ai réfléchi et me suis demandé quel homme vous pouvez être.
Elle dit cela sans se remettre à marcher et en le regar-dant. Pendant toute la promenade elle parla d’une voix tremblante et claire comme si, à la fois, elle avait un peu peur et était un peu joyeuse.
Alors commença entre eux la conversation suivante, une conversation qui dura pendant toute la traversée de la forêt, aussi longtemps qu’ils marchèrent, et qui sauta d’une chose à l’autre, d’impression en impression, avec toute l’inquiétude émue qui les possédait tous deux.
— Avez-vous pensé à moi ? Vraiment ? Mais moi j’ai sû-rement pensé beaucoup, beaucoup plus à vous. Je connais-sais votre existence déjà avant de venir, j’avais entendu votre nom à bord du vapeur, c’est par hasard qu’il m’est ar-
– 128 – rivé de l’entendre ; j’écoutais une conversation. Et j’ai débar-qué ici le 12 juin. Le 12 juin…
— Ah ! oui, justement le 12 juin !
— Oui. Et la ville était pavoisée et je trouvai que c’était une si enchanteresse petite ville que j’ai débarqué ici. Et aus-sitôt j’en ai appris davantage sur vous…
Elle sourit et demanda :
— Oui, c’est sans doute de Minûte que vous l’avez ap-pris ?
— Non. J’ai appris que tout le monde vous aimait, tous les gens, et que tous vous admiraient… Et Nagel se rappela soudain le théologien Karlsen qui avait même mis fin à ses jours à cause d’elle.
— Dites-moi, demanda-t-elle, vous pensiez vraiment ce que vous avez dit des officiers de marine ?
— Oui ? Pourquoi cette question ?
— Alors, nous sommes du même avis.
— Pourquoi ne le penserais-je pas ? J’ai un faible pour eux et l’ai toujours eu, j’admire leur vie libre, leur uniforme, leur santé et leur intrépidité ; la plupart aussi sont des hommes extrêmement agréables.
— Mais, maintenant, parlons de vous. Quel sujet de brouille avez-vous avec le suppléant Reinert ?
— Aucun. Avec le suppléant Reinert, dites-vous ?
— Hier soir vous lui avez demandé pardon de quelque chose et toute la soirée vous n’avez pour ainsi dire pas
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échangé une parole avec lui. Avez-vous donc l’habitude d’offenser tout le monde et ensuite de faire des excuses ?
Il rit et regarda le sol de la route.
— La vérité, répondit-il, est que c’était très incorrect de ma part d’offenser le suppléant. Mais je suis tout à fait sûr que cela s’arrangera, une fois que j’aurai pu causer avec lui. Je suis un peu vif, un peu cru, tout cela est venu de ce qu’il m’a bousculé en passant dans une porte. Ainsi donc, une ba-gatelle, une inattention de sa part ; mais je bondis aussitôt comme un fou et lui lance quelques injures, le menace de mon bock sous le nez et lui fais une bosse à son chapeau. Alors il est parti, en tant qu’homme bien élevé, il était forcé de se retirer. Mais, par la suite, j’ai regretté ma conduite, de mon côté, et j’ai résolu d’arranger les choses. Naturellement je pourrais, moi aussi, être excusable dans une certaine me-sure, j’étais nerveux ce jour-là et j’avais eu quelques contra-riétés. Mais je suis seul à le savoir, on ne peut pas raconter ces choses-là, et il vaut mieux que je prenne toute la faute sur moi.
Il avait parlé sans plus réfléchir, parfaitement sincère, comme s’il voulait être équitable envers les deux parties. L’expression de son visage non plus ne révélait aucune per-fidie. Mais Dagny s’arrêta net, le regarda en face avec éton-nement et dit :
— Mais… ce n’est pas ainsi que cela s’est passé ? J’ai entendu raconter le fait d’une autre manière.
— Minûte ment ! cria Nagel, le feu aux joues.
— Minûte ? Ce n’est pas de Minûte que je le tiens. Pour-quoi mentez-vous sur votre propre compte ? J’ai entendu ra-conter l’histoire par un homme sur la place, le plâtrier, il m’a
– 130 – tout raconté. Il a d’ailleurs tout vu, du commencement à la fin.
Pause.
— Pourquoi mentez-vous sur votre propre compte ? Je ne comprends pas cela, continua-t-elle, sans le quitter des yeux. J’ai entendu l’histoire aujourd’hui, et j’en ai été si con-tente, c’est-à-dire : je trouvais que vous aviez agi d’une ma-nière si extraordinairement belle, si extraordinairement su-périeure. Cela vous allait si bien. Si je n’avais pas entendu cette histoire ce matin, je n’aurais sans doute pas osé me promener avec vous, maintenant. Je vous le dis franche-ment.
Pause.
Puis Nagel dit :
— C’est à cause de cela que vous m’admirez ?
— Je ne sais pas, répondit Dagny.
— Mais si, maintenant vous m’admirez.
— Écoutez, continua-t-il, tout ceci n’est qu’une comédie. Vous êtes une personne sincère, il me répugne de vous ber-ner, je veux vous dire comment tout s’enchaîne.
Et le voilà qui lui explique, effrontément, sans sourciller, comment il a calculé toute la chose :
— Si je présente ce conflit avec le suppléant à ma ma-nière, en donnant aux faits une légère entorse, en mentant même un brin sur mon propre compte, je le fais, au fond, au fond, par pure spéculation. J’essaie de m’attribuer tout l’avantage de l’affaire. Vous voyez, je suis sincère avec vous.
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Je tiens en effet pour donné que quelque bonne âme vous racontera tout de même un jour la véritable version, et comme je me suis, d’avance, fait aussi noir que possible, j’arriverai à gagner dans le coup, à récolter un bénéfice dé-mesuré. J’acquiers un reflet de grandeur, de magnanimité, tel qu’on peut chercher le pareil… n’est-ce pas ?… mais cela se produit exclusivement grâce à une supercherie si plate, si vulgaire, que cela vous indignera quand il vous sera donné de l’apprendre. Je trouve que le plus correct de ma part est de vous faire cette franche confession, parce que vous méri-tez la franchise. Mais ce que j’obtiens maintenant c’est de vous chasser à mille lieues de moi, hélas !
Dagny le regardait continuellement, méditait sur cet homme et ses paroles, réfléchissait et essayait de se faire une opinion. Que devait-elle croire ? Où voulait-il en venir avec sa franchise ? Tout à coup elle s’arrête, frappe des mains et éclate d’un rire haut et clair.
— Oh ! vous êtes bien l’homme le plus effronté dont j’aie entendu parler ! Pensez, aller dire des choses plus énormes l’une que l’autre, avec un visage sérieux, uniquement pour se détruire soi-même ! Mais cela ne vous mènera à rien ! Je n’ai jamais rien entendu de si bête ! Quelle certitude aviez-vous que je dusse jamais apprendre la véritable version ? Dites-le moi ! Non, halte, ne dites rien tout de même, vous mentiriez encore. Fi ! Comme c’est vilain de votre part, hahahahaha ! Mais écoutez, quand vous calculez que les choses iront de telle et telle manière et que vous faites toute votre construc-tion et que vous obtenez ce que vous désirez, pourquoi allez-vous, après cela tout gâcher de nouveau, en confessant – comme vous appelez cela – votre supercherie ? Vous avez fait aussi quelque chose d’analogue hier soir. Je ne vous comprends pas. Mais pourquoi donc calculez-vous tout le
– 132 – reste et ne calculez-vous cependant pas que vous en vien-drez à dévoiler vous-même votre tricherie ?
Nagel ne se tint pas le moins du monde pour battu, il ré-fléchit un moment et répondit :
— Mais je le calcule, oui, je calcule cela aussi. Vous allez le voir vous-même. Quand je me confesse, quand je suis là à me confesser, je ne risque, à vrai dire, rien, je ne risque pas grand’chose. En effet, d’abord il n’est pas certain que celui à qui je me confesse me croie. Vous, par exemple, en ce mo-ment, vous ne me croyez pas. Mais quelle en est la consé-quence ? Eh ! bien, la conséquence en est que je gagne le double, je gagne énormément, mon gain grossit comme une avalanche, ma grandeur devient aussi haute qu’une mon-tagne. Bon, mais ensuite, je sortirais de la spéculation avec profit, dans tous les cas, même si vous me croyiez. Vous se-couez la tête ? N’en faites rien : je vous assure, j’ai employé ce procédé assez souvent et j’y ai toujours gagné. Si vous croyiez réellement que ma confession est véridique vous se-riez en tout cas absolument stupéfaite de ma franchise. Vous diriez : bon, il m’a trompée, mais il le raconte après, et cela sans qu’il en soit besoin ; son effronterie est mystérieuse, il ne recule devant absolument rien, il me barre littéralement la route avec ses aveux ! Bref : je vous pousse à me regarder avec de grands yeux, j’excite votre curiosité à s’occuper de moi, je vous fais cabrer. Il n’y a pas plus d’une minute que vous avez dit vous-même : Non, je ne vous comprends pas ! Voyez, vous avez dit cela parce que vous aviez essayé de m’étudier à fond… encore une chose qui me chatouille, que je trouve positivement suave. Dans tous les cas, j’encaisse donc mon profit, quoi que vous croyiez ou ne croyiez pas.
Pause.
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— Et vous voulez me faire croire, dit-elle, que vous avez combiné d’avance toute cette rouerie ? Vous avez paré à toutes les contingences, pris toutes vos mesures ? Hahaha. Mais maintenant rien ne m’étonnera plus, sortant de votre bouche, après cela je m’attends à tout. Bon, assez là-dessus, vous auriez pu mentir beaucoup plus mal, vous êtes vraiment habile.
Nagel s’obstina dans ses affirmations et fit remarquer qu’après cette conclusion de la part de la jeune fille, sa propre magnanimité devait être une montagne. Et il voulait la remercier grandement, héhéhé,… si, il avait obtenu tout ce qu’il avait visé. Mais c’était par trop aimable de sa part, par trop bienveillant…
— Oui, oui, interrompit Dagny, laissez donc cela.
Mais alors ce fut Nagel qui s’arrêta net.
— Je vous dis encore une fois que je vous ai bernée ! dit-il en la regardant fixement.
Ils se regardèrent un moment ; le cœur de Dagny se mit à battre plus fort et elle pâlit légèrement. Pourquoi donc at-tachait-il tant d’importance à lui faire croire les pires choses sur son propre compte ? Lui qui, par ailleurs, cédait si volon-tiers et si docilement, il était inébranlable en l’espèce. Quelle idée fixe, quelle extravagance. Elle s’écria, irritée :
— Je ne peux pas comprendre pourquoi vous retournez votre âme devant moi ! Vous aviez pourtant promis d’être gentil.
Sa véhémence était vraiment sincère. Elle commençait à s’embrouiller dans le caractère de Nagel, dont l’obstination était si sûre, si inébranlable, qu’elle la faisait vaciller elle-
– 134 – même. Elle se sentait froissée qu’on la fît ainsi tourner comme un toton. Dans sa surexcitation, elle se frappait la main de son ombrelle en marchant. Nagel devint très mal-heureux et dit à ce sujet maintes paroles désemparées et comiques. Finalement la jeune fille fut forcée de rire de nou-veau et lui laissa entendre qu’elle ne le prenait pas au sé-rieux. Il était impossible, restait impossible et resterait im-possible. Libre à lui, puisqu’il trouvait cela si amusant. Mais pas un mot de cette idée fixe, pas un mot…
Pause.
— Vous rappelez-vous, dit Nagel, c’est ici que je vous ai rencontrée pour la première fois. Jamais je n’oublierai votre air de fée quand vous avez fui. Comme une dryade, une vi-sion… Mais je vais vous raconter une aventure qui m’est ar-rivée.
Ce n’était du reste qu’un fragment d’aventure, ce serait vite raconté. Il était une fois assis dans sa chambre, c’était dans une petite ville, ce n’était pas en Norvège, peu impor-tait d’ailleurs où c’était ; donc, pour être bref, il était assis dans sa chambre par une douce soirée d’automne. Il y avait de cela huit ans, c’était en 1883. Il tournait le dos à la porte et lisait un livre.
— Aviez-vous une lampe ?
— Oui, certes, il faisait nuit noire dehors. J’étais assis et lisais. Alors quelqu’un marche dehors, j’entends distincte-ment des pas dans l’escalier, j’entends aussi que l’on frappe à ma porte. Entrez ! Personne n’entre. J’ouvre la porte ; per-sonne dehors. Il n’y a absolument personne dehors. Je sonne la bonne. Quelqu’un avait-il monté l’escalier ? Non, personne n’avait monté l’escalier. Bien, bonne nuit ! La bonne sort.
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Je me remets à lire. Alors je perçois un souffle, un frô-lement, comme d’une haleine humaine, et j’entends que l’on murmure : Viens ! Je regarde autour de moi ; il n’y a per-sonne là. Je me remets à lire, je m’irrite et dis : Diable ! Alors, je vois tout à coup à côté de moi un petit homme pâle avec une barbe rousse et des cheveux secs et roides qui se tiennent tout droits en l’air ; l’homme est debout à ma gauche. Il cligne vers moi, d’un œil, je cligne en réponse ; nous ne nous étions jamais vus auparavant, mais cependant nous nous faisions de petits clins d’yeux. Alors je ferme mon livre de la main droite, l’homme va à la porte et disparaît ; je le suivais des yeux et le vis disparaître. Je me lève aussi, vais à la porte, et alors j’entends de nouveau murmurer : Viens ! Bon, je mets un manteau, passe mes caoutchoucs à mes pieds et je sors. Tu devrais allumer un cigare, pensai-je, et je retourne à ma chambre et allume un cigare. Je prends aussi plusieurs cigares sur moi, Dieu sait pourquoi je faisais cela, mais enfin je le fis, et je sortis de nouveau.
Il faisait nuit noire et je ne voyais rien, mais je sentais que le petit homme était à côté de moi. Je battis l’air autour de moi avec les bras pour l’attraper et, devenu rétif, je réso-lus de rester tranquille s’il n’en disait pas davantage ; mais il demeurait introuvable. J’essayai aussi de lui faire des clins d’yeux dans différentes directions au milieu de l’obscurité, mais cela ne servit à rien. Bon ! dis-je, ce n’est pas toi qui me fais marcher, je marche pour mon propre compte, je vais faire un tour ; remarque bien, s’il te plaît, que je fais simple-ment un tour de promenade. Je parlais haut pour qu’il pût m’entendre. Je marchai plusieurs heures, j’étais arrivé dans la campagne, dans une forêt, je sentais les branches et les feuilles humides de rosée me frapper au visage. Bien ! dis-je enfin, et je tirai ma montre pour regarder l’heure, bien, main-tenant je retourne à la maison ! Mais je ne retournai pas,
– 136 – j’étais hors d’état de faire demi-tour, j’étais attiré constam-ment en avant. Du reste il fait un temps incomparable, me dis-je alors à moi-même, tu peux bien continuer une nuit ou deux, tu as tout ton temps ? Je dis cela, bien que je fusse fa-tigué et complètement mouillé par la rosée. Et j’allumai un nouveau cigare. Et le petit homme était constamment près de moi, je le sentais qui soufflait sur moi. Et je marchais con-tinuellement, je marchais dans toutes les directions pos-sibles, mais jamais dans la direction de la ville, de chez moi. Les pieds commençaient à me faire mal, j’étais trempé de ro-sée jusqu’aux genoux et le visage me cuisait à cause des branches humides qui me frôlaient. Je dis : Cela peut sem-bler un peu étrange de ma part de marcher ici à ce moment de la journée ; mais c’est une habitude que j’ai, une coutume, depuis mon enfance, de chercher les plus grandes forêts qui existent pour m’y promener la nuit. Et je continuais à mar-cher, les dents serrées. Alors l’horloge de la tour sonne mi-nuit, en bas, dans la ville, un, deux, trois, quatre, jusqu’à douze ; je compte les coups. Ce bruit bien connu me ragail-lardit notablement bien que cela m’irritât aussi que nous ne fussions pas arrivés plus loin de la ville après cette longue trotte. Bon, mais l’horloge de la tour sonna et, juste en même temps que tombe le dernier coup, le petit homme est de nouveau devant moi, en chair et en os, me regardant et riant. De ma vie je ne l’oublierai, tant il était vraiment en chair et en os, il lui manquait deux incisives et il tenait les mains sur son dos…
— Mais comment pouviez-vous le voir dans l’obscurité ?
— Il était lumineux par lui-même. Il éclairait, d’une étrange lumière qui semblait être derrière lui, rayonner de son dos et le rendre transparent ; même ses vêtements deve-naient clairs comme le jour, son pantalon était râpé et beau-
– 137 – coup trop court. Je vis tout cela en une seconde. Cette vue me frappa d’étonnement, je fermai involontairement les yeux et reculai d’un demi-pas. Quand je rouvris les yeux, l’homme avait disparu…
— Oh !…
— Ce n’est pas tout. J’étais arrivé à la tour. Il y avait de-vant moi une tour, je m’y cognai et je la vis de plus en plus distinctement, une tour noire, octogone, comme la Tour des Vents à Athènes, si vous en avez vu une gravure. Je n’avais jamais entendu parler d’une tour dans cette forêt, mais c’était un fait : je suis devant cette tour, j’entends de nou-veau un : Viens ! et j’entre dans la tour. La porte resta ou-verte derrière moi et j’en éprouvai une impression de soula-gement.
À l’intérieur, sous la voûte, je rencontre de nouveau le petit homme ; une lampe brûlait à l’un des murs et je le vis distinctement ; il vint à ma rencontre comme s’il avait été dans la tour tout le temps, il me rit silencieusement au visage et resta là à me regarder fixement, en riant. Je le regardai dans les yeux et il me sembla qu’ils étaient pleins de beau-coup de choses affreuses que ces yeux avaient vues dans la vie. De nouveau l’homme cligna de l’œil vers moi et je cli-gnai en réponse, je lui cédais du terrain en reculant à mesure qu’il s’approchait de moi. Tout à coup, j’entends des pas lé-gers derrière moi, je tourne la tête et je vois entrer une jeune femme.
Bon, je la regarde et j’en éprouve une joie ; elle avait des cheveux roux et des yeux noirs, elle n’était pas très vêtue et marchait nu-pieds sur le dallage, ses bras étaient nus et ils étaient sans tache.
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La jeune femme nous examine tous deux un moment, incline profondément la tête devant moi et va vers le petit homme. Sans dire un mot, elle se met à lui déboutonner ses vêtements et à le tâter par tout le corps comme si elle cher-chait quelque chose et, un peu après, elle tire de la doublure de son manteau une ampoule incandescente, une petite lan-terne qui éclairait follement, et se l’accroche au doigt. La lan-terne brillait si intensément qu’elle éclipsait complètement la lampe là-bas au mur. L’homme se tenait tout à fait tranquille et riait silencieusement pendant qu’on le fouillait. « Bonne nuit ! » dit la femme, en indiquant du doigt une porte, et l’homme, cette demi-bête effroyable, étrange, s’en alla. Je restais seul avec un nouveau personnage.
La femme vint à moi, s’inclina de nouveau profondé-ment devant moi et dit, sans sourire, sans élever la voix :
— D’où viens-tu ?
— De la ville, belle fille, répondis-je. Je viens jusque de la ville.
— Étranger, pardonne à mon père ! dit-elle tout à coup. Ne nous fais pas de mal à cause de cela ; il est malade, il est fou, tu as vu ses yeux.
— Oui, j’ai vu ses yeux, répondis-je, et j’ai senti qu’ils avaient du pouvoir sur moi, je les ai suivis.
— Où l’as-tu rencontré ? demanda-t-elle.
Et je répondis :
— Chez moi, dans ma chambre. J’étais en train de lire quand il est venu.
Alors elle secoua la tête et abaissa son regard.
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— Mais que cela ne te chagrine pas, belle enfant, dis-je alors ; j’ai fait cette promenade bien volontiers, cela ne m’a rien fait perdre, et je t’ai rencontrée. Vois, je suis joyeux et content, souris donc, toi aussi !
Mais elle ne sourit pas, elle dit :
— Ote tes souliers. Il ne faut pas que tu t’en ailles d’ici cette nuit, je vais faire sécher tes vêtements.
Je jetai un regard sur mes vêtements, ils étaient trem-pés, mes souliers regorgeaient d’eau. Je fis ce qu’elle de-mandait, ôtai mes souliers et les lui donnai. Mais quand j’eus fait cela, elle souffla la lampe et dit :
— Viens !
— Attends un peu, dis-je, et je l’arrêtai. Si ce n’est pas ici que je dois dormir, pourquoi me fais-tu ôter mes souliers dès maintenant ?
— C’est une chose que tu ne sauras pas, répondit-elle.
Et il ne me fut pas donné de la savoir.
La fille me fit sortir par la porte et me conduisit dans une pièce obscure ; on entendait un bruit comme si quelqu’un flairait derrière nous, je sentis une main molle sur ma bouche et la fille dit à haute voix :
— C’est moi, père. L’étranger est parti… parti.
Mais encore une fois j’entendis le fou difforme qui flai-rait derrière nous.
Nous montâmes un escalier, la fille me tenait la main et aucun de nous ne parlait. Nous entrâmes sous une nouvelle
– 140 – voûte où l’on ne voyait pas un rayon de lumière, c’était par-tout la nuit noire.
— Doucement ! murmura-t-elle, voici mon lit.
Je tâtai pour chercher le lit et le trouvai.
— Enlève aussi tes autres vêtements, murmura-t-elle en-core.
Je les ôtai et les lui donnai.
— Bonne nuit ! dit-elle.
Je la retins et la priai de rester : Attends un peu, ne t’en va pas. Je sais maintenant pourquoi tu m’as fait ôter mes souliers en bas ; je resterai si tranquille, ton père ne m’a pas entendu… Viens !
Mais elle ne vint pas.
— Bonne nuit ! dit-elle de nouveau, et elle s’en alla…
Pause… Dagny était devenue pourpre, sa poitrine palpi-tait rapidement ; ses narines frémissaient. Elle demanda vi-vement :
— Elle s’en alla ?
Pause.
— Maintenant ma nuit change et devient comme un conte de fée, un souvenir rose. Figurez-vous une nuit claire, claire… J’étais seul ; les ténèbres autour de moi étaient lourdes et épaisses comme du velours. J’étais fatigué, mes genoux tremblaient, j’étais aussi un peu abasourdi. Cette ca-naille de fou qui m’avait fait tourner pendant plusieurs heures dans l’herbe mouillée, qui m’avait mené comme une
– 141 – pièce de bétail, simplement avec son regard et son : Viens ! viens ! La prochaine fois je lui arrache sa lanterne et la lui casse sur la gueule ! J’étais tout à fait exaspéré ; de colère j’allumai un cigare et me mis au lit. Je demeurai un petit moment couché à regarder le bout incandescent de mon ci-gare, puis j’entends la porte se fermer en bas et tout devient silencieux.
Dix minutes passèrent. Remarquez : je suis couché, tout éveillé, sur un lit, et fume un cigare. Tout d’un coup la voûte s’emplit d’un bruissement comme si des soupapes s’étaient ouvertes de tous côtés là-haut dans le toit. Je me lève sur le coude et laisse éteindre mon cigare, fixe l’obscurité autour de moi, sans rien pouvoir découvrir. Je me recouche et tends l’oreille et il me semble entendre des sons lointains, une merveilleuse musique à mille voix, quelque part hors de moi, peut-être là-haut très profondément dans le ciel, mais à mille voix et en sourdine. Cette musique se fait entendre continû-ment, se rapproche de plus en plus et finalement déferle au-dessus de moi, au-dessus du toit de la tour. Je m’accoude de nouveau. Alors il m’arrive quelque chose qui, encore au-jourd’hui, me grise d’une jouissance étrange, surnaturelle, lorsque j’y pense : un flot de minuscules êtres éblouissants fondent soudain sur moi ; ils sont complètement blancs, ce sont des anges, des myriades de petits anges, qui affluent d’en haut comme un mur oblique de lumière. Ils remplissent la voûte, il y en a peut-être un million, ils circulent en vagues, du plancher au plafond, et ils chantent, ils chantent, et ils sont complètement nus et blancs. Mon cœur s’arrête, il y a des anges partout, je tends l’oreille et entends leur chant, ils frôlent mes paupières et se posent dans mes cheveux et toute la voûte est pleine du parfum qui émane de leurs pe-tites bouches ouvertes.
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Je suis appuyé sur mon coude et étends ma main vers eux et quelques-uns viennent même s’y poser ; ils ont l’air, sur ma main, d’une Pléiade frémissante. Je me penche en avant et regarde dans leurs yeux et vois que ces yeux sont aveugles. Je lâche les sept angelots aveugles et en prends sept autres et ceux-là aussi sont aveugles. Ah ! ils étaient tous aveugles… toute la tour était pleine d’anges aveugles qui chantaient.
Je ne bougeai pas, je perdis presque le souffle en voyant cela et, à cause de ces yeux aveugles, une note de douleur et de tristesse glissa dans mon âme.
Une minute passa. Je suis là à épier et j’entends un grand coup quelque part au loin, je l’entends affreusement bien, il résonna encore longtemps après : c’était de nouveau l’horloge de la tour de la ville qui sonnait. Elle sonnait une heure.
Et tout à coup le chant des anges se tut. Je les vis se re-mettre en rang et s’envoler, ils se dirigèrent vers le toit, se pressant pour partir, ils étaient comme un mur oblique d’éternelle lumière et tous me regardèrent avant de partir. Le dernier se retourna et me regarda encore une fois de ses yeux aveugles avant de disparaître.
C’est mon dernier souvenir, cet ange qui se retournait et me regardait bien qu’il fût aveugle. Puis tout devint sombre. Je retombai dans le lit et m’endormis…
Quand je m’éveillai, il faisait grand jour. J’étais toujours seul sous la voûte. Mes vêtements gisaient devant moi sur le plancher. Je les tâtai, ils étaient encore un peu humides, mais je les mis tout de même. Alors la porte s’ouvre et la fille de la veille se montre de nouveau.
– 143 –
Elle vient droit à moi et je dis :
— D’où viens-tu ? Où étais-tu cette nuit ?
— Là-haut, répond-elle en montrant le toit de la tour.
— N’as-tu pas dormi ?
— Non, je n’ai pas dormi. J’ai veillé.
— Mais, n’as-tu pas entendu de la musique cette nuit ? demandai-je. J’ai entendu une musique ineffable.
Et elle répondit :
— Oui, c’était moi qui jouais et chantais.
— Était-ce toi ? Enfant, dis-moi si c’était toi !
— C’était moi.
Elle me tendit la main et dit : Mais, viens maintenant, je vais te mettre dans ton chemin.
Et nous sortîmes de la tour et nous allâmes dans la forêt, la main dans la main. Le soleil brillait sur ses cheveux d’or et ses yeux noirs étaient magnifiques. Je la pris dans mes bras et baisai son front deux fois, puis je tombai à genoux devant elle. Les mains tremblantes, elle détacha de sa taille un ru-ban noir et le noua autour d’un de mes poignets ; et, ce fai-sant, elle pleurait d’émotion. Je demandai :
— Pourquoi pleures-tu ? Dis-moi si je t’ai fait mal !
Mais elle répondit seulement :
— Peux-tu voir la ville ?
— Non, répondis-je, je ne puis pas voir la ville. Et toi ?
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— Lève-toi et marchons encore, dit-elle.
De nouveau elle me conduisit. Je m’arrêtai encore, je la serrai contre ma poitrine et je dis :
— Comme tu m’inspires de l’amour ! comme tu me rem-plis de bonheur !
Elle aussi tremblait dans mes bras, elle dit cependant :
— Maintenant il faut que je retourne. Tu dois pouvoir voir la ville ?
— Oui, répondis-je, toi aussi tu dois pouvoir la voir ?
— Non, répondit-elle.
— Pourquoi non ? demandai-je.
Elle s’écarta de moi et me regarda avec de grands yeux et, en s’en allant, elle s’inclina profondément devant moi en manière d’adieu. Quand elle se fut éloignée de quelques pas elle se retourna encore une fois et me regarda.
Mais alors je vis que ses yeux, à elle aussi, étaient aveugles…
Il y a maintenant un intervalle de douze heures dont je ne puis me rendre compte et qui m’a échappé. Je ne sais pas ce que sont devenues ces heures ; mais je me suis frappé la tête en disant : C’est de douze heures qu’il s’agit, elles doi-vent être quelque part là-dedans, elles se sont simplement cachées et il faut que je les retrouve. Mais je ne les ai pas re-trouvées…
C’est de nouveau le soir, un soir d’automne doux et sombre. Je suis assis dans ma chambre et tiens un livre à la main. Je regarde mes jambes, elles sont encore un peu
– 145 – mouillées ; je regarde mon poignet, et il y a un bout de ruban noir attaché autour. Tout cela est réel.
Je sonne la bonne et demande s’il y a une tour dans le voisinage, quelque part dans la forêt, une tour noire, octo-gone ? La bonne hoche la tête et dit : Oui, il y a une tour. – Et y demeure-t-il des gens ? – Oui, il y demeure un homme ; mais il est malade, il est possédé ; on l’appelle « le feu fol-let ». Et « le feu follet » a une fille et elle demeure aussi dans la tour ; à part eux il n’y a personne qui y demeure. – C’est bien, bonne nuit !
Et je me mets au lit.
Et de bonne heure le lendemain matin je me rends dans la forêt. Je suis le même sentier et vois les mêmes arbres et je trouve aussi la tour. Je m’approche de la porte et je vois un spectacle qui fait s’arrêter mon cœur : À terre gît la fille aveugle, broyée dans sa chute, morte, complètement échar-pée. Elle gît là, la bouche grande ouverte, et le soleil brille sur ses cheveux roux. Et, là-haut, au bord du toit de la tour, flotte encore un lambeau de sa robe qui est resté accroché ; mais, en bas, dans l’allée de gravier, marche le petit homme, le père, et il regarde le cadavre. Sa poitrine se contracte con-vulsivement et il pousse des hurlements ; mais il ne sait rien faire d’autre que tourner autour du cadavre, en le regardant et en hurlant. Quand ses yeux m’aperçurent, je me mis à trembler sous son regard cruel et je m’enfuis, terrifié, jusqu’à la ville. Je ne le revis d’ailleurs jamais plus…
Voilà mon conte.
Il y eut un long silence. Dagny regardait la route à ses pieds et marchait avec une lenteur extrême. Enfin elle dit :
— Dieu ! oui, quel étrange conte !
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Puis le silence se rétablit et Nagel essaya, à plusieurs re-prises, de le rompre par une remarque sur la paix profonde dans la forêt.
— Pouvez-vous sentir le parfum qui se dégage de la forêt en cet endroit précis ? Je vous en prie, asseyons-nous un peu !
Dagny s’assit, encore silencieuse, encore pensive, et Na-gel s’assit devant elle.
Il se sentait obligé à bavarder pour lui rendre sa gaieté. Ce n’était pas, à vrai dire, un conte triste, c’était un conte joyeux. Bah ! Ah ! aux Indes… aux Indes, les contes étaient tout autre chose, ils vous coupaient la respiration et vous glaçaient d’effroi. Il y avait deux sortes de contes indiens ; les uns célestement magnifiques, sur les cavernes de dia-mant, les princes des montagnes, les beautés tentatrices de la mer, les Esprits de la terre et de l’air, les palais de perle, les châteaux enchantés, les chevaux volants, les forêts d’argent et d’or. Les autres décrivaient de préférence le mys-térieux, le grandiose, l’étrange et le merveilleux ; du reste les Orientaux n’avaient pas leurs pareils pour faire éclore des er-reurs colossales, des phantasmes fiévreux de cerveaux révul-sés. Leur vie se passait, dès son premier commencement, dans un monde fantastique et ils parlaient tout aussi facile-ment des palais des fées derrière les montagnes que du Puis-sant muet dans le nuage, la grande puissance qui vague là-haut dans l’espace et mâche des étoiles. Mais tout cela ve-nait de ce que ces gens vivaient sous un autre soleil et man-geaient des fruits au lieu de bifteck.
Dagny demanda :
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— Mais n’avons-nous pas nous-mêmes des contes re-marquables ?
Merveilleux. Seulement d’une autre sorte. Nous n’avions pas idée d’un soleil qui pût éclairer et brûler jusqu’à l’absurde. Nos contes de nixes se tenaient à ras de terre, se tenaient sous terre, c’étaient les élucubrations d’une imagi-nation en culotte de peau, écloses durant les sombres nuits d’hiver dans des huttes de troncs avec un trou à fumée au milieu du toit. Avait-elle jamais lu les Contes des Mille et
Une nuits ? Ces contes du Gudbrandsdalen 18, cette chagrine poésie paysanne, cette fantaisie « à pied », ils nous apparte-naient en propre, c’était notre esprit. Nous ne frissonnions pas de terreur à entendre nos contes, ils étaient familiers et drôles, ils nous faisaient rire. Notre héros n’était pas un prince magnifique, mais un sacristain rusé. Plaît-il ? Eh ! bien, les contes du Nordland n’étaient-ils pas tout pareils ? Qu’avions-nous su tirer de la beauté mystérieuse et brutale de l’Océan ? Un simple jægt du Nordland serait pour l’Oriental une barque fabuleuse, une embarcation pour les Esprits. Avait-elle vu un de ces jægt ? Non ? Il avait l’air d’avoir un sexe, d’être un grand animal femelle, avec le ventre gonflé de petits, et aplati à l’arrière, comme s’il pou-vait s’asseoir. Son nez se dresse en l’air comme une corne capable d’attirer les Quatre Vents… Non, nous vivons trop loin dans le Nord. Bah ! ceci n’était, en toute modestie, que l’opinion d’un agronome sur un phénomène géographique.
18 Province de Norvège.
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La jeune fille s’était sans doute lassée de tout ce bavar-dage, ses yeux bleus semblaient se moquer un peu de Nagel et elle demanda :
— Quelle heure est-il ?
— L’heure ? dit-il, l’esprit absent, il doit être une heure. Il est tôt dans la nuit, l’heure n’existe pas.
Pause.
— Que pensez-vous de Tolstoï ? demanda Dagny.
— Je ne l’aime pas, répondit-il aussitôt en sautant sur la question. J’aime Anna Karénine et La Guerre et la Paix et…
Alors elle demanda en souriant :
— Et quelle est votre opinion sur la paix perpétuelle ?
C’était un coup droit. Il changea d’expression et se trou-bla.
— Que voulez-vous dire ?… Sans doute, je vous ai mor-tellement ennuyée.
— Je vous assure, c’est simplement une idée qui m’est venue, dit-elle vivement, en rougissant. Il ne faut pas le prendre en mauvaise part. Voici la chose : nous devons or-ganiser une kermesse, une distraction du soir au profit de la Défense nationale. C’est simplement cela qui m’a passé par la tête tout à coup.
Pause. Soudain Nagel regarde la jeune fille avec des yeux rayonnants.
— Je vous dirai que je suis heureux ce soir, et c’est pour cela que j’ai peut-être trop bavardé. Je suis heureux de tout,
– 149 – en premier lieu de me promener ici avec vous, mais ensuite je suis heureux aussi parce que cette nuit est la plus belle que j’aie vécu. Je n’y comprends rien. C’est comme si j’étais une partie de cette forêt et de ces champs, une branche sur un pin, ou une pierre, volontiers aussi une pierre, mais une pierre qui serait imprégnée de ce parfum et de cette paix qui nous environnent. Regardez là-bas, c’est le jour qui point ; il se forme une raie d’argent.
Ils regardèrent tous deux dans la direction de la raie blanche.
— Moi aussi, je suis heureuse ce soir, dit la jeune fille.
Et elle dit cela sans y être contrainte, de sa libre volonté, spontanément, comme si ce lui était une joie de le dire. Na-gel la regarda attentivement bien en face et il repartit de plus belle. Nerveusement, impulsivement, il se mit à déclamer sur la nuit de la Saint-Jean, la forêt se berçait et murmurait, l’aube là-bas opérait en lui une transformation, portait d’autres puissances au pouvoir dans son être intérieur.
Grundtvig19 chante : « Enfants de la lumière, nous sentons que la nuit s’achève ! » … Mais si elle trouvait qu’il parlait trop, il pourrait peut-être plutôt lui montrer un petit tour d’adresse avec un brin d’herbe et une branche, comment le brin d’herbe devenait plus fort que la branche. Il ferait tout pour elle… « Tenez, laissez-moi seulement vous indiquer la moindre chose qui fait impression sur moi, ce bouquet de genévriers isolé là-bas. Il s’incline littéralement vers nous et il a l’air bon. Et, de pin en pin, l’araignée tend ses toiles ; elles ressemblent à quelque extraordinaire travail chinois,
19 e Poète danois du début du XIX siècle.
– 150 – elles ressemblent à des soleils tissés d’eau. Vous n’avez pas froid, au moins ? Je suis sûr que des elfes dansent autour de nous, échauffés et riants ; mais j’allumerai tout de même une flambée si vous avez froid… L’idée me vient tout à coup : n’est-ce pas ici dans le voisinage qu’on a trouvé Karlsen ?
Était-ce une riposte au coup droit qu’elle lui avait porté ? Nagel avait un air peu rassurant.
Dagny sursauta, elle prit une expression de malveillance et répondit :
— Laissez celui-là en paix, je vous prie. A-t-on jamais entendu chose pareille ?
— Pardon », dit-il aussitôt et, tentant de biaiser, « on dit seulement qu’il était si épris de vous… et je ne puis l’en blâ-mer…
— Épris de moi ? Ne dit-on pas aussi qu’il s’est tué à cause de moi, avec mon canif ? Allons, il faut partir.
Dagny se leva. Elle avait parlé d’un ton légèrement at-tristé, sans embarras ni feinte. Nagel fut extrêmement éton-né. Ainsi elle savait qu’elle avait été jusqu’à pousser dans la mort un de ses adorateurs et elle n’en faisait pas autrement cas, ne raillait pas à ce sujet, mais n’en tirait pas non plus avantage, en parlait simplement comme d’un événement re-grettable, puis abandonnait ce sujet. Les longs cheveux blonds de sa nuque retombaient sur le col de sa robe et sa joue avait une teinte fraîche et chaude sur laquelle la rosée de la nuit étendait une ombre. En marchant, elle se balançait très légèrement sur ses hanches hautes.
Ils étaient sortis de la forêt, une percée claire s’étendait devant eux, un chien aboya et Nagel dit :
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— C’est le presbytère, déjà. Comme cela a l’air char-mant, ces grandes bâtisses blanches avec le jardin et la niche à chien et le mât de pavillon, au plus épais de la forêt. Ne croyez-vous pas, Mademoiselle, que vous en viendrez tout de même à éprouver la nostalgie de cet endroit quand vous serez partie, je veux dire quand vous vous marierez ? Oh ! cela dépend beaucoup de l’endroit où vous habiterez.
— Je n’y ai pas encore pensé, répondit-elle. Et elle ajou-ta : à chaque jour suffit sa peine.
— À chaque jour suffit sa joie ! dit Nagel.
Pause. Certainement Dagny pensait aux paroles de Na-gel.
— Écoutez, dit-elle. Il ne faut pas vous étonner que je me sois promenée dehors si tard dans la nuit, voulez-vous ! Ici nous avons l’habitude de le faire. Nous sommes en effet de simples paysans ici aux alentours, de simples enfants de la nature. Le professeur et moi nous avons parfois marché sur cette route jusqu’au clair matin en bavardant.
— Le professeur ? Il me semblait que c’était un homme très taciturne.
— Oui, aussi était-ce surtout moi qui parlais, c’est-à-dire je questionnais et il répondait… Que ferez-vous en rentrant chez vous ?
— Maintenant ? demanda Nagel. Quand je rentrerai ? Je vais me coucher et dormir jusqu’à… oui, environ midi, dor-mir comme une souche, comme un mort, sans me réveiller et sans rêver. Et vous, que faites-vous ?
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— Ne pensez-vous pas ? Ne restez-vous pas longtemps dans votre lit à penser à différentes choses ? Pouvez-vous donc dormir tout de suite ?
— Instantanément. Ne faites-vous pas de même ?
— Écoutez, voilà déjà un oiseau qui chante. Oh ! il doit être plus tard que vous ne le dites ; voulez-vous me laisser regarder votre montre. Mais, grand Dieu ! il est trois heures, presque quatre ! Pourquoi avez-vous dit il n’y a qu’un mo-ment qu’il n’était qu’une heure ?
— Pardonnez-moi ? répondit Nagel.
Dagny le regarda, du reste sans mécontentement, et dit :
— Vous n’auriez pas eu besoin de me tromper. Je serais tout de même restée dehors aussi longtemps, je le dis exac-tement comme cela est. J’espère que vous ne mettez pas dans ces paroles plus de sens que vous ne le devez. Je n’ai pas beaucoup d’amusements et j’accueille à deux mains le peu que j’en trouve. J’ai été habituée à vivre ainsi depuis que nous sommes venus dans cette ville, je ne crois pas que cela ait scandalisé personne. Oh ! du reste, je n’en sais rien, mais cela peut aussi m’être indifférent. En tout cas, papa n’en dit rien et c’est d’après lui que je me règle. Venez, nous allons marcher encore un bout de chemin.
Ils passèrent devant le presbytère et rentrèrent dans la forêt de l’autre côté. Les oiseaux chantaient ; la bande de jour blanche à l’est devenait de plus en plus large. La con-versation mollit un peu et tourna autour de choses indiffé-rentes.
Puis ils revinrent sur leurs pas et arrivèrent au portail du presbytère.
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— Oui, me voilà, toutou ! dit Dagny au chien qui s’était levé et tirait sur sa chaîne. Merci de votre compagnie, Mon-sieur Nagel ; cela a été une soirée magnifique. Maintenant j’ai, moi aussi, quelque chose à raconter à mon fiancé quand je lui écrirai. Je lui dirai que vous êtes un de ces hommes qui sont en désaccord avec tous et tout et il sera terriblement étonné. Il me semble que je le vois étudier ma lettre et ne pas la comprendre. En effet, il est si profondément bon ! Dieu ! comme il est bon ! Il ne contredit personne. C’est bien dommage que vous ne puissiez le rencontrer pendant que vous êtes ici. Bonne nuit !
Et Nagel répondit : « Bonne nuit, bonne nuit ! » et il sui-vit la jeune fille du regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans la maison.
Nagel ôta sa casquette et la garda à la main durant la traversée de la forêt. Il était extraordinairement pensif ; plu-sieurs fois il s’arrêta, leva les yeux, regarda fixement devant soi un moment, puis reprit sa marche à petits pas lents. Quelle voix, quelle voix elle avait ! Avait-on jamais entendu la pareille, une voix dans laquelle vibrait un chant.
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