Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 17 sur 23

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Mystères

Chapitre XVII

 

 

La même pluie, le même temps lourd et sombre, le jour suivant. Il semblait que toute cette eau qui ruisselait conti-nuellement dans les gouttières et battait les vitres ne dût ja-mais cesser. Les heures passèrent l’une après l’autre, toute la matinée passa et le ciel ne s’éclaircit pas. Dans le petit jardin de l’hôtel qui s’étendait derrière la maison, toutes les plantes étaient courbées et brisées, toutes les feuilles étaient aplaties sur le sol, recouvertes de terre et d’humidité.

Nagel se tint chez lui toute la journée, il lut, marchant de long en large par la pièce, à son ordinaire, en regardant à tout bout de champ la pendule. C’était une journée intermi-nable ! Avec la plus grande impatience il attendait que le soir vînt.

Quand il fut huit heures il descendit aussitôt chez Mar-tha. Il n’avait aucun mauvais pressentiment mais elle l’accueillit avec un visage ravagé par les larmes et la souf-france. Il lui parla et elle lui répondit brièvement et évasive-ment sans même le regarder. À plusieurs reprises elle le pria de lui pardonner et de ne pas être mécontent.

Quand il lui prit la main elle se mit à trembler et voulut se retirer ; mais elle finit tout de même par s’asseoir sur une chaise à côté de lui. Elle resta là jusqu’à ce qu’il s’en allât, au bout d’une heure. Qu’était-il arrivé ? Il la pressa de ques-tions, quémanda une explication, mais elle ne put guère lui donner d’éclaircissements. Non, elle n’était pas malade. Elle avait seulement réfléchi à cette chose…

 

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Voulait-elle dire par là qu’elle regrettait sa promesse, que peut-être il lui était impossible de l’aimer ?

Oui, c’était cela… mais qu’il pardonne et ne soit pas mé-content ! Elle y avait réfléchi cette nuit, toute, toute la nuit, et elle avait trouvé cela de plus en plus impossible. Elle avait aussi demandé conseil à son cœur et elle craignait de ne pouvoir l’aimer comme elle le devrait.

Ah ! en ce cas !… Pause… Mais ne croyait-elle pas qu’elle pourrait peut-être en venir à l’aimer plus tard ? Il s’était fait une joie d’avoir la permission de commencer une nouvelle vie dans le monde. Ah ! il serait si bon avec elle !

Ceci la toucha, elle appuya la main sur sa poitrine, mais elle continua à tenir les yeux baissés, sans rien dire.

Ne croyait-elle donc pas qu’il arriverait à se faire aimer d’elle plus tard, quand ils vivraient constamment ensemble ?

Elle murmura : Non. Quelques larmes tombèrent de ses longs cils.

Pause. Le corps de Nagel tremblait, les veines bleues de ses tempes se gonflaient fortement.

Bon, bon, ma chère, alors il n’y avait rien à y faire. Il ne fallait plus qu’elle pleurât à cause de cela. Tout cela ne ser-vait à rien. Elle devait lui pardonner de l’avoir pressée de ses prières. Pourtant il n’avait eu que les meilleures intentions…

Elle lui saisit vivement la main et la retint. Nagel s’étonna un peu de cette véhémence subite et demanda :

Y avait-il en lui quelque chose qui la choquât particuliè-rement ? Il s’en corrigerait, il s’amenderait si cela était en son pouvoir. Peut-être ne l’aimait-elle pas…

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Elle l’interrompit tout à coup :

— Non, ce n’est rien, ce n’est rien. Mais tout cela est tel-lement inimaginable et je ne sais même pas qui vous êtes, par exemple. Oh ! je sais que vous ne me voulez que du bien ; ne vous méprenez pas à mes paroles.

— Qui je suis, par exemple, » dit-il, et il la regarda. Tout à coup un soupçon lui traverse l’esprit, il comprend que quelque chose a sapé la confiance de Martha en lui, quelque chose d’hostile qui s’est insinué entre elle et lui ; il demande : « Est-il venu quelqu’un chez vous aujourd’hui ?

Elle ne répond pas.

— Excusez-moi, cela n’a d’ailleurs aucune importance, je n’ai plus le droit de vous interroger.

— Ah ! j’étais si heureuse cette nuit, dit-elle. Grand Dieu ! comme j’attendais le matin et comme je vous ai atten-du aussi ! Mais aujourd’hui tout n’est plus que doute.

— Voulez-vous me dire simplement une chose : Ainsi vous ne croyez pas que j’aie été sincère avec vous, vous me soupçonnez malgré tout, malgré tout ?

— Non, pas toujours. Dites, ne vous fâchez pas contre moi ! Vous êtes tellement étranger ici, je ne sais rien de vous que ce que vous me dites vous-même ; peut-être que vous êtes sincère en ce moment, et que vous regretterez tout cela plus tard. Je ne sais pas quelles pensées peuvent vous venir ?

Pause.

Alors Nagel lui prend le menton, lui relève un peu la tête et dit :

 

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— Et qu’a dit encore Mademoiselle Kielland ?

Martha se troubla, jeta à Nagel un regard effarouché qui trahissait son désarroi et s’écria :

— Je n’ai pas dit cela ; oh ! ai-je dit cela ? Je n’ai pas dit cela !

— Non, non, vous ne l’avez pas dit. » Nagel s’absorba dans ses pensées ; ses yeux étaient fixés sur un seul point et ne voyaient pas. « Non, vous n’avez pas dit que c’était elle, vous n’avez pas prononcé son nom, tranquillisez-vous… Et pourtant, Mademoiselle Kielland est effectivement venue ici, elle est entrée par cette porte et est repartie par le même chemin après avoir fait son œuvre. Cela lui tenait tant au cœur qu’elle s’est forcée à sortir aujourd’hui, par ce temps ! Comme c’est étrange !… Chère, bonne Martha, bonne âme, je m’agenouille devant vous, parce que vous êtes bonne ! Croyez-moi tout de même, croyez-moi ce soir seulement, et je vous montrerai plus tard combien peu j’ai l’intention de vous tromper. Ne reprenez pas votre promesse, pas mainte-nant. Réfléchissez-y encore une fois, voulez-vous ? Réfléchis-sez-y jusqu’à demain et permettez-moi de vous rencontrer alors…

— Ah ! je ne sais pas, interrompit Martha.

— Vous ne savez pas ? Ainsi vous préférez vous débar-rasser de moi ce soir, une fois pour toute ? Bon, bon.

— J’aimerais mieux venir chez vous une fois que vous… oui, quand vous serez marié et que vous serez installé… la maison… je veux dire quand… J’aimerais mieux être ser-vante chez vous. Oui, c’est ce que je préférerais.

 

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Pause. Ah ! sa méfiance avait déjà poussé de profondes racines, Nagel ne pouvait plus la vaincre, il n’était plus en son pouvoir de redonner à Martha la même sécurité qu’hier. Et il sentait, à son grand chagrin, qu’elle lui échappait de plus en plus, à mesure qu’il parlait. Mais pourquoi pleurait-elle ainsi, alors ? Qu’est-ce qui la tourmentait ? Et pourquoi aussi ne lui lâchait-elle pas la main ? Il en revint encore une fois à Minûte ; c’était une épreuve ; il voulait amener Martha à lui accorder un rendez-vous demain, quand elle aurait de nouveau tout bien pesé. Il dit :

— Pardonnez-moi de nommer Minûte devant vous pour la dernière fois. Soyez tranquille, j’ai mes raisons de parler comme je le fais. Je ne veux rien dire de mal sur cet individu, au contraire, vous vous rappelez vous-même que j’ai été jusqu’à confier à vos propres oreilles ce que je savais de meilleur sur son caractère. Je m’imaginais la possibilité qu’il fût un obstacle entre vous et moi, c’est pourquoi je vous ai parlé de lui, j’ai prétendu, entre autres choses, qu’il pouvait subvenir aux besoins d’une famille tout aussi bien que qui-conque et je crois encore qu’il en est capable, si on l’aide à se mettre en route, dans les commencements. Mais vous n’avez pas voulu du tout entendre parler de cela, vous n’aviez rien à faire avec Minûte, vous m’avez même prié de ne plus parler de lui. Bon ! Mais je ne suis pas encore tout à fait exempt de soupçon, vous ne m’avez pas convaincu et je vous demande à nouveau s’il n’y a pas quelque chose sous roche entre vous et Minûte ? Auquel cas je me retire aussitôt. Ah ! vous secouez la tête ; mais, alors, je ne comprends pas pourquoi vous vous refusez à examiner la question jusqu’à demain et à me faire connaître alors votre décision. Ce n’est que simple équité. Et vous qui êtes si bonne !

 

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Alors, elle céda, elle se leva même, son émotion l’emporta et, avec un sourire et des larmes, elle caressa les cheveux de Nagel, comme une fois déjà. Elle consentit même à le rencontrer demain, elle le ferait bien volontiers ; il de-vrait seulement venir un peu plus tôt, à quatre heures, cinq heures, pendant qu’il faisait grand jour, de manière que per-sonne n’y trouvât à redire. Mais maintenant il fallait qu’il partît, il valait mieux qu’il partît tout de suite. Oh ! oui, et puis il reviendrait demain, elle serait chez elle et elle le guet-terait…

L’étrange enfant que cette vieille fille ! Pour un mot, pour un demi-propos, son cœur s’enflammait et l’entraînait à la tendresse, au sourire. Elle tint Nagel par la main jusqu’à ce qu’il partît. Sur le perron, elle lui dit bonne nuit très haut comme s’il eût pu se trouver à proximité quelqu’un qu’elle voulût braver.

La pluie avait cessé, elle avait enfin presque cessé ; ça et là on apercevait déjà un coin de ciel bleu à travers les nuages bourbeux et seulement de temps à autre une goutte de pluie tombait encore sur la terre mouillée.

Nagel respirait de nouveau plus librement. Oui, il rega-gnerait la confiance de Martha ; pourquoi n’y réussirait-il pas ? Il ne rentra pas chez lui, il flâna devant les quais, le long de la mer, dépassa les dernières maisons de la ville et s’engagea sur la route du presbytère. Il n’y avait personne en vue.

Comme il avait encore avancé de quelques pas, une forme humaine se lève brusquement du talus de la route et se met à marcher devant lui. C’était Dagny : la natte blonde pendait sur son dos par dessus son imperméable.

 

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Nagel tressaillit de la tête aux pieds et resta un moment presque immobile ; il était au comble de l’étonnement. N’était-elle donc pas à la kermesse, ce soir aussi ? Ou bien faisait-elle simplement un petit tour avant le commencement des tableaux vivants ? Elle avançait avec une lenteur infinie et s’arrêta même une ou deux fois pour regarder en l’air les oiseaux qui recommençaient à voleter parmi les arbres. L’avait-elle vu ? Voulait-elle le mettre à l’épreuve ? S’était-elle levée à son approche pour voir encore une fois s’il ose-rait lui adresser la parole ?

Elle pouvait se tranquilliser, il ne l’importunerait plus jamais ! Et tout à coup sa fureur s’éveille, une sourde fureur, une fureur aveugle contre cette créature qui voulait peut-être encore le tenter, le faire sortir de ses gonds, simplement pour avoir la satisfaction de l’humilier ensuite. Elle était capable de raconter encore une fois aux gens là-haut à la kermesse qu’il avait cherché à la voir. Ne venait-elle pas d’aller chez Martha pour faire échouer son bonheur, là aussi ? Ne pou-vait-elle enfin cesser de lui tendre des embûches ? Elle avait voulu le récompenser selon ses mérites, soit, mais elle avait eu la main plus lourde que de besoin.

Tous deux marchaient avec la même lenteur, l’un der-rière l’autre, il y avait constamment une cinquantaine de pas entre eux. Cela dura plusieurs minutes. Soudain le mouchoir de Dagny tombe. Nagel le voit glisser le long de son corps, tourbillonner sur son imperméable et rester étalé sur la route. Savait-elle qu’elle l’avait perdu ?

Et il se dit à lui-même qu’elle avait voulu le mettre à l’épreuve, la colère qu’elle nourrissait contre lui ne s’était pas encore apaisée, elle voulait le déterminer à ramasser ce mouchoir et à le lui apporter, afin de pouvoir le regarder en

 

– 333 – plein visage et se délecter de la défaite qu’il avait subie chez Martha. Sa fureur monte, il serre les lèvres et arbore sur son front une ride de passion. Héhé, oui, n’est-ce pas, il devrait se présenter devant elle, lui montrer son visage et la laisser se moquer de lui ! Tiens, tiens, elle a laissé tomber son mou-choir ; il gît là sur la route, au beau milieu de la route ; il est blanc et d’une finesse extrême, c’est même un mouchoir de dentelle ; on pourrait se baisser et le ramasser…

Nagel continuait à marcher avec la même lenteur et, quand il arriva au mouchoir, il posa le pied dessus et pour-suivit sa route.

Pendant quelques minutes encore ils marchèrent de la même manière ; Nagel observa que Dagny regardait soudain sa montre et, tout à coup, rebroussait chemin. Elle venait droit à sa rencontre. S’était-elle aperçue qu’elle avait perdu son mouchoir ? Alors, il fit demi-tour, lui aussi, et se mit à marcher lentement devant la jeune fille. Quand il arriva de nouveau au mouchoir il posa de nouveau le pied dessus, pour la seconde fois, et droit, sous les yeux de Dagny. Et il continua à marcher. Il sentait qu’elle était juste derrière lui et cependant il n’accéléra pas son allure. Ils continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés en ville.

Dagny prit effectivement le chemin de la kermesse ; Na-gel monta à sa chambre.

Il ouvrit une fenêtre et s’accouda sur l’appui, brisé, anéanti d’émotion. Maintenant sa fureur était passée, replié sur lui-même, il se mit à sangloter avec la tête dans ses bras, d’un sanglot muet, les yeux secs et le corps traversé de se-cousses. Ainsi s’étaient déroulés les événements ! Ah ! comme il le regrettait, comme il souhaitait que cela n’eût pas eu lieu ! Elle avait jeté son mouchoir par terre, peut-être avec

– 334 – intention, peut-être pour l’humilier ; et puis, après ? Il aurait peut-être pu le ramasser, le voler et le garder, caché dans son sein, à travers toute la vie. Il était absolument blanc comme neige et il l’avait piétiné dans la boue de la route ! Peut-être ne le lui aurait elle pas le moins du monde repris une fois qu’il l’aurait, eu entre les mains ; peut-être lui aurait-elle permis de le conserver ; Dieu seul le sait ! Mais si elle avait tout de même tendu la main pour le reprendre, il se se-rait jeté à genoux et il aurait demandé le mouchoir, les mains tendues, il aurait supplié Dagny de le lui laisser comme sou-venir, comme une grâce. Et qu’est-ce que cela aurait pu faire si, de nouveau, Dagny l’avait honni ?

Tout à coup il se redresse, descend l’escalier en trois bonds, se précipite dans la rue, traverse toute la ville en quelques minutes, et revient sur la route du presbytère. Peut-être pourrait-il encore trouver le mouchoir ! Et effectivement, Dagny l’avait laissé là et pourtant il était sûr qu’elle l’avait vu marcher dessus pour la seconde fois. Quelle chance il avait, tout de même, tout de même ! Dieu en soit loué ! Il le fourre dans sa poche, le cœur battant, se hâte de rentrer et le lave avec de l’eau, le rince dans plusieurs eaux, dans d’innombrables eaux, et l’étale avec précaution. Il était un peu endommagé, même déchiré par son talon dans un coin ; mais qu’importait ! Ah ! comme il était heureux de l’avoir trouvé !

Ce ne fut qu’en se rasseyant à la fenêtre qu’il découvrit qu’il avait fait cette dernière promenade à travers la ville sans avoir sa casquette sur la tête. Oui, il était fou, il était fou ! Supposez qu’elle l’ait vu ! Elle avait voulu le mettre à l’épreuve et, tout compte fait, il était, en réalité, misérable-ment retombé dans son péché. Oh ! il fallait que cela prît fin au plus vite ! Il fallait qu’il pût la voir avec un cœur tran-

– 335 – quille, la tête haute et les yeux froids, sans se trahir. Ah ! comme il allait essayer ! Il partirait et emmènerait Martha. Elle était bien trop bonne pour lui ; ah ! mais il la mériterait ; il ne se reposerait pas, il ne s’accorderait pas une heure de répit, avant de l’avoir méritée.

Le temps devenait de plus en plus doux, par la fenêtre des souffles légers apportaient à Nagel des odeurs d’herbe mouillée et de terre humide qui le ragaillardissaient de plus en plus. Demain il retournerait chez Martha et la prierait humblement de céder…

Mais dès le matin du jour suivant son espoir fut complè-tement détruit.

 

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