Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 14 sur 23

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Mystères

Chapitre XIV

 

 

De bonne heure le lendemain matin, Minûte se présenta de nouveau à l’hôtel. Il entra silencieusement dans la chambre de Nagel, posa sur la table la montre, quelques pa-piers, un bout de crayon et le petit flacon de poison, sur quoi il voulut s’éloigner. Comme, pendant ce temps, Nagel s’était tout à coup réveillé, Minûte fut forcé d’expliquer pourquoi il était entré.

— Ce sont les affaires que j’ai trouvées dans la poche du gilet, dit-il.

— Dans la poche du gilet ? Ah ! mort et passion ! mais c’est vrai aussi ! Et quelle heure est-il ?

— Huit heures. Mais votre montre est arrêtée, je n’ai pas voulu la remonter.

— Vous n’avez pas bu l’acide prussique, au moins ?

Minûte sourit et secoua la tête.

— Non, répondit-il.

— Pas même goûté ? Le flacon doit être plein à moitié ; faites-moi voir.

Et Minûte lui fit voir que le flacon était encore plein à moitié.

— Bon ! Et il est huit heures ? Alors il est temps de se le-ver… Pendant que je me le rappelle, Grögaard, pouvez-vous me procurer un violon à emprunter ? Je voudrais essayer si

 

– 252 – je pourrais apprendre à… Bah ! sornettes ! Voici la vérité : je veux acheter un violon, et je veux en faire cadeau à quelqu’un ; ce n’est pas pour mon usage personnel que je veux l’avoir. Si bien qu’il vous faut absolument me procurer un violon, où que vous le preniez.

Minûte se donnerait toute la peine possible.

— Mille fois merci. Alors, vous reviendrez me voir quand le cœur vous en dira ; vous connaissez le chemin. Bonjour !

Une heure plus tard Nagel était déjà dans la forêt du presbytère. La terre était encore humide après la pluie de la veille au soir et le soleil n’était pas très chaud. Nagel s’assit sur une pierre et se mit à surveiller attentivement la route. Il avait vu quelques empreintes connues dans le gravier mou, il était presque convaincu que c’étaient les empreintes de Da-gny et qu’elle était allée en ville. Il attendit en vain assez longtemps, se décida enfin à aller à sa rencontre et se leva de la pierre.

Et, effectivement, il ne s’était pas trompé, dès la lisière de la forêt il rencontra la jeune fille. Elle portait un livre,

c’était la « Gertrude Colbjörnsen » de Skram 24.

Ils parlèrent d’abord un moment de ce livre, puis Dagny dit :

— Pouvez-vous comprendre… notre chien est mort.

— Il est mort ? répondit Nagel.

 

24 Romancier danois contemporain.

– 253 –

— Il y a quelques jours. Nous l’avons trouvé raide mort. Je ne comprends pas comment c’est arrivé.

— Mais pensez, j’ai toujours trouvé que c’était un vilain chien que vous aviez ; excusez-moi, mais un de ces dogues avec le nez épaté et un insolent visage humain. Quand il vous regardait, les coins de sa bouche pendaient très bas comme s’il eût porté tout le chagrin de l’Univers. Je suis po-sitivement content qu’il soit mort.

— Fi ! vous n’avez pas honte…

Mais Nagel l’interrompit nerveusement ; pour un motif ou un autre il voulait échapper à cette conversation au sujet du chien et il en détourna le cours. Il se mit à parler d’un homme qu’il avait rencontré une fois et qui était vraiment ce qu’on pouvait rencontrer de plus comique. L’homme était un peu b…b… bègue et n’en faisait pas mystère ; que non, il se faisait plutôt un peu plus b…b…bègue qu’il ne l’était pour bien étaler au grand jour son infirmité. Il avait les idées les plus singulières sur la femme. Au reste il avait coutume de raconter une histoire du Mexique qui, dans sa bouche, deve-nait indiciblement amusante : C’était un hiver avec un froid enragé, les thermomètres sautaient à l’envi et les hommes se tenaient renfermés jour et nuit. Mais un jour notre homme dut aller à la ville voisine, il traversa une campagne nue, ça et là seulement se dressait une masure et la bise coupante lui brûlait le visage d’une manière insupportable. Au beau mi-lieu de sa marche, il voit arriver dans ce froid insensé une femme demi-nue qui sortait de l’une des masures et se met à courir après lui ; elle crie tout le temps : vous avez une enge-lure sur le nez ! Prenez garde, vous avez une engelure sur le nez ! La femme avait un cassin à la main et allait les manches retroussées. Elle avait vu passer cet homme étran-

 

– 254 – ger avec une engelure sur le nez et avait lâché son travail pour courir l’en avertir. Héhé ! a-t-on jamais entendu chose pareille ! Et elle-même est là, avec les manches retroussées, dans la bise, tandis que toute sa joue droite se ternit petit à petit et blanchit et devient une seule énorme engelure ! Hé-hé ! c’est absolument incroyable !… Mais, malgré cela et plu-sieurs autres exemples qu’il avait de l’abnégation féminine, le bègue n’en restait pas moins absolument intraitable sur ce chapitre. La femme est une créature singulière et insatiable, me disait-il, sans expliquer en quoi précisément elle était singulière et insatiable. C’est tout à fait incroyable, ce qu’elle peut s’imaginer, disait-il. Et il racontait : J’avais un ami qui tomba amoureux d’une jeune dame, même qu’elle s’appelait Klara. Il se donna beaucoup de peine pour conquérir cette dame, mais cela ne servit à rien, Klara ne voulait rien savoir de lui, encore qu’il fût un beau jeune homme, et de bonne réputation. La dite Klara avait une sœur, un être extraordi-nairement bancroche et bossu, qui était littéralement af-freuse ; un jour mon ami demande sa main ; le Bon Dieu sait pourquoi il fit cela, mais c’était peut-être par calcul, peut-être aussi était-il vraiment devenu amoureux d’elle, toute laide qu’elle fût. Mais que fait alors Klara ? Ici, tout à coup, le féminin montra la griffe ; Klara crie, Klara fait un raffut du diable ; c’était moi qu’il voulait épouser, c’était moi qu’il voulait avoir ! dit-elle ; mais il ne m’aura pas, je ne veux pas, pour rien au monde je ne veux, dit-elle. Bon, mais croyez-vous alors qu’il put avoir la sœur dont il était devenu forte-ment amoureux ? Non, c’est justement la malice de la chose, Klara ne voulait pas non plus le céder à sa sœur. Héhéhé ! Mais non, puisque c’était en réalité elle-même qu’il voulait avoir, il ne devait pas même avoir sa sœur bossue, bien qu’elle ne fût bonne pour personne. Ainsi donc, mon ami n’eut aucune des deux dames… C’était une des nombreuses

 

– 255 – histoires de l’homme bègue. Il racontait si drôlement, juste-ment parce qu’il était tellement bègue. C’était d’ailleurs une grande énigme que cet homme… Est-ce que je vous ennuie ?

— Non, répondit Dagny.

— Une grande énigme d’homme, donc. Il était si avare et si voleur qu’il était bien capable d’aller jusqu’à s’emparer des courroies de cuir des portières de chemin de fer et les emporter chez lui pour les employer à un usage ou à l’autre. Il ne s’en privait pas ; il doit même avoir été expressément pris sur le fait dans un vol de ce genre. Mais, d’un autre côté, il ne se souciait pas le moins du monde de l’argent quand la lubie lui en prenait. Une fois il avait eu l’idée d’organiser une énorme promenade en voiture. Il ne connaissait personne, aussi loua-t-il, pour soi seul, vingt-quatre voitures qu’il mit en marche l’une après l’autre. Les vingt-trois premières rou-lent complètement vides et dans la vingt-quatrième, la der-nière, il est assis lui-même, regardant de haut les prome-neurs, fier comme un dieu du grand cortège qu’il avait mis sur pied…

Mais c’était sans succès que Nagel s’ingéniait à raconter une histoire après l’autre ; Dagny écoutait à peine ce qu’il di-sait. Il se tut et réfléchit. N’était-ce pas aussi diabolique comme il pouvait dire des bêtises et se rendre ridicule à tout moment ! Assaillir une jeune dame et, qui mieux est, la dame de son cœur, avec un verbiage pareil sur des engelures et vingt-quatre voitures ! Et il se rappela soudain qu’une fois déjà il s’était fourvoyé à fond avec une fadaise sur un Esqui-mau et un sous-main. À ce souvenir ses joues devinrent tout à coup brûlantes, il eut un sursaut involontaire et se fût presque arrêté. Pourquoi diable ne prenait-il pas garde ! Ah ! comme il avait honte ! Ces moments où il divaguait si sotte-

 

– 256 – ment le rendaient comique, l’humiliaient et le rejetaient à des semaines et des mois en arrière. Que devait-elle penser de lui au fond ! Il dit :

— Et combien de temps y a-t-il jusqu’à la kermesse ?

Dagny répondit en souriant :

— Pourquoi vous donnez-vous tant de peine pour parler dans le vide ? Pourquoi êtes-vous si nerveux ?

Cette question parut à Nagel si inattendue qu’il regarda un instant la jeune fille avec égarement. Il répondit à mi-voix, le cœur battant :

— Mademoiselle Kielland, j’ai promis, la dernière fois que j’étais avec vous, que, s’il m’était permis de vous ren-contrer encore une fois, je parlerais de toutes autres choses mais non de ce dont il m’était défendu de parler. J’essaie de tenir ma promesse. Je l’ai tenue jusqu’ici.

— Oui, dit Dagny, il faut tenir ses promesses, il ne faut pas rompre ses promesses. Et cette phrase, elle se la dit en quelque sorte à elle-même, plutôt qu’à Nagel.

— Même avant que vous veniez j’avais déjà pris la réso-lution d’essayer ; je savais que je vous rencontrerais.

— Comment pouviez-vous le savoir ?

— J’avais vu vos pas ici sur la route.

Elle jeta un regard sur lui et se tut.

Peu après elle dit :

— Vous portez un chiffon autour de la main, êtes-vous blessé ?

 

– 257 –

— Oui, répondit-il, c’est votre chien qui m’a mordu.

Ils s’arrêtèrent tous deux et se regardèrent. Nagel serrait ses mains l’une contre l’autre et il continua, absolument tor-turé :

— Je suis venu ici dans la forêt chaque nuit, j’ai regardé vos fenêtres chaque nuit avant d’aller me coucher. Pardon-nez-moi, ce n’est pourtant pas un crime ! Vous m’avez dé-fendu de le faire, oui, mais je l’ai fait, il n’y a pas de remède. Le chien m’a mordu aussi, il luttait pour sa vie ; je l’ai tué, je lui ai donné du poison parce qu’il aboyait toujours quand je venais dire : bonne nuit ! à vos fenêtres.

— C’est donc vous qui avez tué le chien ! dit-elle.

— Oui, répondit-il.

Pause. Ils étaient toujours arrêtés et se regardaient, la poitrine de Nagel palpitait violemment.

— Et je serais capable de faire de bien pires choses pour arriver à vous voir, reprit-il. Vous n’avez pas idée combien je souffre et combien je suis occupé de vous, jour et nuit, non, vous n’en avez pas idée. Je parle avec les gens, je ris, je donne même de joyeuses beuveries – cette nuit encore j’ai eu du monde jusqu’à quatre heures ; nous avons fini par casser tous les verres – soit, mais tandis que je bois et chante, moi aussi, je pense constamment à vous et j’en deviens fou. Je ne me soucie plus de quoi que ce soit et je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi. Ayez tout de même pitié de moi pendant deux minutes, j’ai quelque chose à vous dire. Mais n’en con-cevez pas d’anxiété, je ne veux ni vous effrayer ni vous tendre un piège, il faut seulement que je vous parle parce que mon tourment m’y force…

 

– 258 –

— Mais ne voulez-vous donc pas du tout devenir raison-nable ? dit Dagny brusquement. Vous l’aviez promis.

— Oui, sans doute, je l’ai promis ; je ne sais pas, mais peut-être ai-je promis d’être raisonnable. Mais cela m’est si difficile. Soit, je serai raisonnable, soyez-en sûre. Mais com-ment dois-je m’y prendre, le savez-vous ? Apprenez-le moi. Savez-vous que j’ai été à deux doigts de m’introduire dans le presbytère un jour, d’ouvrir les portes et d’entrer droit chez vous, même s’il y avait plusieurs personnes présentes ! Mais j’ai aussi essayé de tout mon pouvoir de résister, vous pou-vez m’en croire, oui, je vous ai même calomniée, j’ai essayé d’anéantir le pouvoir que vous avez sur moi en vous abais-sant aux yeux d’autrui. Ce n’est pas par vengeance que je l’ai fait, non, mais vous comprenez que je suis vraiment sur le point de succomber. Je l’ai fait pour me rehausser à mes propres yeux, pour m’apprendre à serrer les dents, à ne pas trop baisser le dos en face de moi-même, dans ma propre conscience. Voilà pourquoi je l’ai fait. Mais je ne sais pas au juste si cela me servira à quelque chose. J’ai aussi essayé de partir, de m’en aller ; j’ai essayé, j’ai commencé à emballer toutes mes affaires ; mais je n’ai pas terminé mes préparatifs et je ne suis pas parti non plus. Comment pourrais-je m’en aller d’ici ! Au lieu de cela je partirais plutôt à votre re-cherche si vous n’étiez plus ici. Et si je ne vous trouvais ja-mais, je voyagerais néanmoins à votre recherche, je vous chercherais sans cesse, avec l’espoir de vous trouver une fois, à la fin. Mais quand je verrais que, malgré tout, cela ne me sert de rien, j’en rabattrais et rabattrais de mes espoirs et finalement je serais profondément reconnaissant de réussir, si possible, à voir une personne qui pourrait vous avoir ap-prochée une fois, une amie qui aurait pressé votre main ou qui aurait reçu de vous un sourire dans les bons jours. Voilà ce que je ferais. Alors, puis-je partir d’ici ? Et puis en outre

– 259 – c’est l’été, toute la forêt est mon église et les oiseaux me connaissent, ils me regardent chaque matin quand j’arrive, ils mettent la tête de côté et me regardent et, un peu après, ils jouent leur morceau. Je n’oublierai jamais non plus com-ment la ville a pavoisé pour vous le premier soir que je suis arrivé ; cela fit sur moi la plus forte impression, je fus littéra-lement saisi d’une étrange sympathie ; je circulais sur le ba-teau, à demi étourdi, et regardais les drapeaux avant de dé-barquer. Ah ! quel soir c’était !… Mais depuis aussi maintes fois cela a été magnifique ; je passe journellement par les mêmes chemins que vous et parfois je puis avoir la chance de voir vos pas sur la route, comme aujourd’hui, et alors je vous attends jusqu’à ce que vous reveniez, je me fourre dans le bois, je me couche à plat ventre derrière une pierre et je vous attends. Je vous ai vue deux fois depuis le dernier jour que j’ai causé avec vous, et une fois je vous ai attendue six heures avant que vous veniez. Durant ces six heures je suis resté couché derrière la pierre sans me lever, par simple crainte que vous ne veniez et ne m’aperceviez. Dieu sait où vous êtes restée si longtemps ce jour-là…

— J’étais chez les Andresen, dit Dagny, tout à coup.

— Oui, peut-être étiez-vous là, j’ai aussi fini par vous voir quand vous êtes venue. Vous n’étiez pas seule ; mais je vous vis distinctement et vous envoyai un salut à mi-voix de derrière ma pierre. Dieu sait aussi quelle pensée vous traver-sa au même instant, mais vous avez tourné la tête et vous avez regardé la pierre un moment…

— Écoutez donc… Oh ! vous sursautez comme si c’était votre arrêt de mort que je vais prononcer…

— Ce l’est aussi, je le comprends bien, vos yeux sont devenus de glace.

– 260 –

— Mais, il faut vraiment que cela ait une fin, Monsieur Nagel ! Si vous réfléchissiez à tout cela, vous devriez com-prendre vous-même que vous ne vous conduisez pas bien non plus vis-à-vis de l’absent. N’est-ce pas, si vous vous met-tez à sa place… sans compter que vous me mettez, moi aus-si, dans une situation très pénible. Où voulez-vous en venir ? Laissez-moi vous dire une fois pour toutes : je ne romprai pas ma promesse, je l’aime. Ainsi, cela doit être assez clair pour vous. Soyez donc un peu prudent ; je ne veux vraiment pas me promener ici avec vous si vous ne voulez pas me montrer un peu d’égards. Je vous le dis sans détour.

Dagny était émue, sa bouche frémissait et elle faisait de grands efforts pour ne pas éclater en sanglots. Comme Nagel se taisait, elle ajouta encore :

— Je veux bien vous permettre de m’accompagner à la maison, jusqu’à la maison, si vous le désirez et si vous vou-lez ne pas nous rendre la situation intolérable à tous deux. Si vous vouliez me raconter quelque chose, je vous en serais reconnaissante ; j’aime à vous entendre parler.

— Oui, dit tout à coup Nagel très haut, avec une voix pleine d’allégresse, comme un bavard qui peut enfin se lan-cer, oui, puis-je avoir seulement la permission de vous ac-compagner ! Je vais bien… Ah ! quelle douche vivifiante, comme vous me remontez littéralement quand vous êtes fâ-chée contre moi…

Ils causèrent un long moment de choses indifférentes. Ils allaient à petits pas et si doucement qu’ils avançaient à peine.

— Comme cela sent bon, comme cela sent bon ! dit Na-gel. Oh ! comme l’herbe et les fleurs poussent après la pluie !

 

– 261 –

Je ne sais pas si vous vous intéressez autrement aux arbres ? C’est étrange, mais je me sens mystérieusement en famille avec chaque arbre de la forêt. C’est comme si j’avais une fois appartenu à la forêt ; quand je suis là à regarder autour de moi c’est comme si un souvenir parcourait tout mon être. Oh ! arrêtez-vous un instant ! Écoutez ! Écoutez comme les oiseaux chantent à perdre haleine vers le soleil. Ils sont complètement stupides et fous, ils nous volent presque au vi-sage, sans s’en apercevoir.

Et ils continuèrent à marcher.

— Je porte encore en moi, dit Dagny, la belle image que vous m’avez donnée de la barque et de la voile de soie bleue qui était taillée en forme de croissant de lune. C’était si beau ! Quand le ciel est tout à fait haut et lointain il me semble que je flotte moi-même là-haut et pêche avec un ha-meçon d’argent.

Nagel fut heureux qu’elle se rappelât encore cette im-pression du soir de la Saint-Jean, ses yeux se mouillèrent et il répondit avec chaleur :

— Oui, c’est juste, ce serait beaucoup mieux si c’était vous qui étiez dans une pareille barque.

Quand ils furent arrivés à peu près au milieu de la forêt, Dagny eut l’imprudence de demander :

— Combien de temps restez-vous ici ?

Elle le regretta aussitôt, elle aurait voulu rattraper sa question ; mais elle se tranquillisa bien vite quand Nagel sou-rit et évita de répondre directement. Elle lui fut reconnais-sante de son tact, il avait certainement vu ton embarras.

 

– 262 –

— Je reste ici où vous êtes, répondit-il… Je reste ici aussi longtemps que j’aurai de l’argent, dit-il ensuite. Et il ajouta : cela ne durera pas si terriblement longtemps.

Dagny le regarda, elle sourit aussi et demanda :

— Ne sera-ce pas si terriblement longtemps ? Vous êtes riche, ai-je entendu dire ?

Alors l’ancienne expression mystérieuse passa sur le vi-sage de Nagel et il répondit :

— Je serais riche ? Écoutez, il doit circuler une fable ici en ville d’après laquelle je serais un Crésus, je posséderais entre autres une propriété rurale d’une valeur importante… ce n’est pas vrai, je vous en prie, ne le croyez pas, c’est du bluff. Je ne possède pas de propriété rurale, ou en tout cas elle est extrêmement petite et je n’en suis pas seul proprié-taire, mais nous l’avons en indivis avec ma sœur ; en outre elle est totalement et complètement rongée de dettes et de toutes sortes d’hypothèques. Voilà la vérité.

Dagny eut un rire incrédule.

— Mais vous avez pourtant coutume de dire toujours la vérité quand vous parlez de vous-même, dit-elle.

— Vous ne me croyez pas ? Vous doutez ? Laissez-moi néanmoins vous dire, bien que ce soit humiliant pour moi, mais laissez-moi tout de même vous raconter ce qu’il en est. Sachez que dès le premier jour que j’étais dans cette ville, j’ai fait cinq lieues à pied, je suis allé à pied jusqu’à la ville la plus proche et, de là, je me nuis envoyé à moi-même trois té-légrammes concernant une grande somme d’argent et une ferme en Finlande. Ensuite j’ai laissé ces trois télégrammes ouverts sur la table de ma chambre plusieurs jours durant

 

– 263 – pour que tous et chacun dans l’hôtel pussent les lire. Me croyez-vous maintenant ? Et mon argent n’est-il pas du bluff ?

— En admettant que vous ne mentiez pas de nouveau sur votre propre compte.

— De nouveau ? Vous vous trompez, Mademoiselle. Par Dieu au plus haut du ciel, je ne mens pas ! Voilà !

Pause.

— Mais pourquoi avez-vous fait cela, pourquoi vous êtes-vous envoyé ces télégrammes à vous-même ?

— Ah ! voyez-vous, ce serait une histoire un peu longue s’il me fallait vous présenter cela de manière cohérente… Bah ! du reste, je l’ai fait, en deux mots, pour me vanter, pour éveiller l’attention en ville. Héhéhé, soit dit sans fard.

— Maintenant vous mentez !

— Le diable m’emporte si j’en fais rien !

Pause.

— Vous êtes un homme étrange ! Dieu sait ce que vous pensez obtenir par là. En un seul moment vous venez… oui, vous ne craignez même pas de me faire les aveux les plus brûlants ; mais dès que je vous rappelle à la raison en quelques paroles, vous faites aussitôt volte-face et vous vous représentez vous-même comme le pire charlatan, comme un menteur, un imposteur. Vous auriez peut-être pu vous épar-gner cette peine ; une manière me fait aussi peu d’impression que l’autre. Je suis un être pas trop ordinaire ; toute cette génialité me dépasse.

 

– 264 –

Dagny était tout à coup vexée.

— Je ne voulais faire preuve d’aucune génialité en ce moment précis. Tout est perdu, n’importe comment, pour-quoi donc m’évertuerais-je ?

— Mais alors pourquoi me racontez-vous toutes ces choses déplaisantes sur votre compte dès que vous en trou-vez l’occasion ? cria-t-elle avec véhémence.

Et lentement, tout à fait maître de soi, Nagel répondit :

— Pour vous influencer, Mademoiselle.

De nouveau tous deux s’arrêtèrent et se dévisagèrent. Nagel continua :

— J’ai déjà eu une fois le plaisir de vous dire quelques mots de ma méthode. Vous demandez pourquoi je divulgue ceux de mes secrets qui me font du tort et que je pourrais te-nir cachés ? Je réponds : Par politique, par calcul. Je m’imagine en effet cette possibilité que ma franchise fasse un peu d’impression sur vous, malgré vos dénégations. Je puis en tout cas me figurer que vous concevez un certain respect pour cette nonchalante indifférence à me livrer moi-même. Peut-être fais-je un faux calcul, c’est bien possible, alors le mal est sans remède. Mais même si mon calcul est faux, vous êtes tout de même perdue pour moi et alors je ne risque plus rien. On peut arriver à ce point, c’est le désespoir, le ha-sard. Je vous aide vous-même à dresser des accusations contre moi et je vous fortifie selon mes petits moyens dans votre projet de vous débarrasser de moi, simplement vous débarrasser. Pourquoi fais-je cela ? Parce que cela répugne à mon âme chétive de parler à mon propre avantage et de ga-gner quelque chose par cette sorte de mesquinerie ; je ne pourrais pas sortir une parole de ma bouche. Mais, pouvez-

– 265 – vous dire, j’essaie ainsi d’obtenir par la ruse et par des voies détournées le même résultat que d’autres obtiendraient par une mesquine franchise. Ah !… Non, je ne veux d’ailleurs pas me défendre. Appelez cela du bluff, pourquoi pas, c’est bon, le mot porte ; j’ajouterai moi-même que c’est le plus misé-rable des faux. Bon, ainsi c’est du bluff et je ne m’en défends pas. Vous avez raison, tout mon être n’est que bluff. Mais tous les hommes, à un degré ou à un autre, sont prisonniers du bluff, alors une espèce de bluff ne peut-elle être aussi bonne qu’une autre, puisque tout est bluff, jusqu’au tré-fonds ?… Je sens que je commence à me trouver dans mon élément, je ne suis pas opposé à l’idée de chevaucher un ins-tant un de mes dadas… D’ailleurs, non, je ne le veux pas ; Grand Dieu du ciel ! comme je suis las de tout cela ! Je dis : laissez faire, laissez seulement faire : un point… Qui pourrait croire, par exemple, qu’il y a, dans la maison du docteur Stenersen, quelque chose qui va de travers ? Je ne dis pas non plus que quelque chose y va de travers, c’est pourquoi aussi je demande s’il pourrait venir à l’idée de quiconque de croire à une chose irrégulière dans cette estimable famille. Il n’y a que deux personnes, mari et femme, pas d’enfants, pas de soucis sérieux, et néanmoins il y a peut-être une troisième personne, Dieu seul le sait, mais peut-être y a-t-il, tout bien compté, encore une personne, en dehors du mari et de la femme, quelqu’un de jeune, un ami trop chaleureux de la maison, le suppléant Reinert. Qu’en dire ? Il y a peut-être des torts des deux côtés. Le docteur peut, au surplus, avoir con-naissance de la situation et cependant être impuissant à y remédier ; du moins il a bu énormément cette nuit et il était si indifférent à tout, à l’univers entier, qu’il a proposé la des-truction totale de l’humanité par l’acide prussique, sous pré-texte qu’il fallait que le rouleau tournât. …Pauvre homme !… Mais il est à peine le seul qui ne soit dans le bluff que

 

– 266 – jusqu’aux genoux, même si je ne me compte pas, moi Nagel, qui suis dans le bluff jusqu’à la ceinture. Si je nommais Mi-nûte par exemple ? Une chère âme, un juste, un martyr. Tout le bien est de son côté, mais je le tiens à l’œil. Je vous le dis, je le tiens à l’œil ! Cela semble vous étonner ? Vous ai-je ef-frayée ? Ce n’était pas mon intention. Laissez-moi aussi vous tranquilliser aussitôt en vous disant que personne ne peut ébranler Minûte, c’est en vérité un juste. Et pourquoi ne le quitté-je pas de vue, pourquoi l’observé-je à deux heures du matin quand il rentre chez lui d’une innocente prome-nade ?… À deux heures du matin ? Pourquoi l’espionné-je de face et de profil, quand il fait la tournée avec ses sacs de charbon et salue les gens dans les rues ? Pour rien, chère amie, pour rien ! Il m’intéresse simplement, j’ai de la sympa-thie pour lui et cela me fait plaisir en ce moment de pouvoir le proposer en exemple comme l’homme pur et le juste, au milieu de tout le bluff environnant. C’est pour cela que je le mentionne et vous me comprenez très certainement. Héhé-hé !… Mais pour en revenir à moi-même… Oh ! non, non, je ne veux pas en revenir à moi-même, tout plutôt que cela !

Cette dernière exclamation était si sincère, si pleine de tristesse, qu’elle inspira à Dagny de la pitié pour Nagel. Elle comprit à ce moment qu’elle avait affaire à une âme absolu-ment torturée et déchirée. Mais Nagel ayant aussitôt pris soin d’effacer chez elle cette impression, en éclatant tout à coup d’un rire froid et en jurant encore une fois que tout cela n’était que pur bluff, elle sentit ses sentiments d’amitié l’abandonner tout à coup. Elle dit d’un ton tranchant :

— Vous avez laissé tomber, touchant Madame Stener-sen, quelques insinuations qui n’avaient pas besoin d’être à moitié aussi crues pour être tout à fait basses. Et Minûte, un

 

– 267 – pauvre infirme, vous vous êtes égayé à ses dépens. C’était vraiment une très mauvaise action, une action abjecte !

Elle se remit à marcher et Nagel la suivit. Il ne répondit pas, il marchait la tête basse. Ses épaules eurent quelques sursauts et Dagny vit, à sa grande surprise, que quelques grosses larmes roulaient sur son visage. Pour les cacher, il se détourna et siffla en réponse à un petit oiseau.

Ils marchèrent deux minutes sans rien dire. Dagny était émue et regrettait amèrement ses paroles dures. Peut-être, au surplus, avait-il raison dans ce qu’il disait ; qu’en savait-elle ? Dieu sait si cet homme n’avait pas vu plus en quelques semaines qu’elle-même pendant des années.

Ils continuèrent à marcher en silence. Nagel était rede-venu parfaitement calme et jouait avec son mouchoir. Dans quelques minutes ils seraient en vue du presbytère.

Alors Dagny dit :

— Est-ce que votre main est très blessée ? Puis-je voir ?

Que ce fût pour lui donner une petite joie ou qu’elle lui cédât vraiment durant un moment, toujours est-il que Dagny dit ces paroles avec une voix cordiale, presque émue ; et elle s’arrêta.

Alors toute la passion de Nagel déborda. En ce moment où Dagny était si près de lui, la tête penchée sur sa main, de sorte qu’il sentait le parfum de ses cheveux et de sa gorge, sans qu’un mot fût prononcé, son amour monta jusqu’à la fo-lie, jusqu’à la démence. Il attira Dagny contre soi, d’abord avec un bras, puis, comme elle se débattait, aussi avec l’autre bras, la serra ardemment et longtemps contre sa poi-trine et la souleva presque de terre. Il sentit que son dos

 

– 268 – ployait et qu’elle s’abandonnait. Lourde et délicieuse, elle reposait dans son étreinte, les yeux à demi voilés plongés dans les siens. Il lui parlait, il lui disait qu’elle était merveil-leuse, merveilleuse, et qu’elle serait l’amour de son amour jusqu’à la fin de sa vie. Un homme s’était déjà jeté dans la mort pour elle, lui aussi le ferait, au moindre signe, au moindre mot. Ah ! comme il l’aimait ! Et il continuait à répé-ter coup sur coup, en la serrant de plus en plus tendrement contre soi : Je t’aime, je t’aime !

La jeune fille n’opposait plus aucune résistance, sa tête penchait un peu par-dessus le bras gauche de Nagel, et il la couvrait de baisers brûlants, à peine interrompus, à de courts intervalles, par les mots les plus tendres. Il remarqua distinc-tement que Dagny elle-même se pressait contre lui et, sous ses baisers, elle fermait les yeux encore davantage.

— Viens me retrouver demain sous l’arbre, tu te rap-pelles l’arbre, le tremble. Viens me retrouver, je t’aime, Da-gny ! Veux-tu me retrouver ? Viens quand tu voudras, viens à sept heures.

Elle ne répondit pas à ces paroles, mais elle dit seule-ment :

— Lâchez-moi donc !

Et lentement, elle se désenlaça des bras de Nagel.

Un moment elle demeura debout, regardant autour de soi, son visage prit une expression de plus en plus égarée, fi-nalement un tiraillement désemparé trembla autour de sa bouche et elle s’enfuit vers une pierre au bord de la route et s’y assit. Elle pleurait.

 

– 269 –

Nagel se pencha sur elle et lui parla doucement. Cela du-ra quelques minutes. Soudain elle bondit, les poings serrés et le visage blanc de fureur, elle presse les mains contre sa poi-trine et dit avec rage :

— Vous êtes un misérable, oh ! Dieu ! quel misérable vous êtes ! Mais peut-être n’est-ce pas votre opinion. Oh ! comment avez-vous pu, comment avez-vous pu faire cela !

Puis elle recommença à pleurer.

Nagel essaya de nouveau de la calmer, mais sans suc-cès ; durant une demi-heure ils restèrent debout près de la pierre au bord du chemin, sans bouger.

— Et vous voulez encore obtenir de moi un rendez-vous pour demain, dit-elle ; mais je ne viendrai pas vous retrou-ver, je ne veux plus vous voir devant mes yeux, vous êtes un scélérat !

Nagel supplia, se jeta aux pieds de la jeune fille et baisa sa robe ; mais elle répétait sans cesse qu’il était un scélérat et qu’il s’était comporté d’une manière vile. Qu’avait-il fait d’elle ? Allez-vous en, allez-vous en ! Elle lui défendait de la suivre plus loin, pas un pas !

Et elle commença à marcher vers sa demeure.

Nagel voulut malgré tout l’accompagner ; mais elle fit un geste de la main dans sa direction comme pour le repousser et dit :

— N’approchez pas !

Il demeura, sans bouger, à la suivre des yeux, jusqu’à ce qu’elle se fût éloignée de dix à vingt pas, alors, lui aussi,

 

– 270 – serre les poings, court après elle, il brave sa défense, et court après elle et la force de nouveau à s’arrêter.

— Je ne vous veux pas de mal, dit-il, ayez un peu pitié de moi ! Tel que me voilà devant vous, je suis consentant à me tuer, rien que pour vous délivrer de moi ; cela ne vous coûtera qu’un mot. Et je vous répéterais aussi cela demain si je vous rencontrais. Mais vous pouvez m’accorder votre mi-séricorde et me rendre justice. Vous comprenez que je suis soumis à une puissance qui émane de vous et dont je ne suis pas maître. Et ce n’est pas uniquement ma faute si je vous ai trouvée sur mon chemin. Plaise à Dieu que jamais vous n’éprouviez ce que je souffre en ce moment !

Sur quoi il fit demi-tour et s’en alla.

Les fortes épaules dominant le buste court sursautaient de nouveau continuellement tandis qu’il s’en allait par la route. Il ne vit personne de ceux qu’il rencontra, ne reconnut aucun visage, et il ne s’arrêta qu’après avoir traversé toute la ville, quand il se retrouva debout devant le perron de l’hôtel.

 

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