Mystères
Chapitre XIX
ET la nuit suivante, vers minuit, Nagel quitta enfin l’hôtel. Il n’avait fait aucun préparatif, mais il avait écrit à sa sœur et mis quelque argent dans une enveloppe pour Mar-tha ; à part cela, ses malles, sa boîte à violon et la vieille chaise qu’il avait achetée étaient à leur place, quelques livres traînaient sur sa table. Et il n’avait pas non plus payé sa note, il l’avait complètement oubliée. Peu avant de partir, il avait prié Sara de nettoyer les vitres des fenêtres avant son retour et Sara l’avait promis, bien que ce fût au milieu de la nuit ; il se lava soigneusement le visage et les mains, sur quoi il quitta la chambre.
Il était tout le temps calme, presque apathique. Grand Dieu, y avait-il de quoi se rengorger et faire de l’épate ! Un an plus tôt ou plus tard n’avait aucune importance, en outre c’était là une idée qu’il avait nourrie de longue date. Et puis il était absolument las de ses déceptions, de tous ses espoirs frustrés, du bluff général, de cette fine tromperie journalière de la part de tous les hommes. Il en vint à penser, une fois encore, à Minûte à qui il avait aussi laissé un souvenir, une enveloppe avec quelque chose dedans, bien que sa méfiance envers ce pauvre nain perclus ne le quittât jamais. Il pensait à Madame Stenersen qui, malade et asthmatique, trompait son mari droit sous ses yeux sans jamais se trahir par une mine ; à Kamma, cette petite garce cupide qui tendait vers lui ses bras menteurs, où qu’il allât, et fouillait sans cesse ses poches pour y trouver plus d’argent, encore plus d’argent. À l’est et à l’ouest, dans sa patrie et à l’étranger, il avait trouvé les humains tous pareils ; tout était vulgaire et apocryphe et
– 362 – honteusement déloyal, depuis le mendiant qui portait en écharpe une main saine jusqu’au ciel bleu qui débordait d’ozone. Et lui-même, était-il lui-même meilleur ? Non, non, il n’était pas meilleur lui-même ! Mais aussi il approchait de sa fin.
Il fit un détour par les quais pour voir encore une fois les navires et, en dépassant le dernier môle, il ôta subitement de son doigt la bague de fer et la jeta dans la mer. Il vit où elle tombait, loin du bord. Tiens, tiens, au dernier moment on faisait donc une petite tentative pour se libérer du bluff !
À la petite maison de Martha Gude, il fit une pause et guetta, pour la dernière fois, à travers les fenêtres. À l’intérieur tout était comme à l’ordinaire, calme et tranquille, et on ne voyait personne.
— Adieu ! dit-il.
Et il continua sa marche.
Sans qu’il en sût rien lui-même, ses pas le conduisirent vers le presbytère. Il ne remarqua combien il était arrivé loin que lorsqu’il aperçut la cour comme une aube dans la forêt. Il s’arrêta. Où allait-il ? Qu’allait-il faire sur ces chemins ? Un dernier regard à deux fenêtres du premier étage, un vain es-poir d’apercevoir un visage qui ne se montrait jamais, ja-mais… non, non, on n’irait pas là ! Sans doute on avait tout le temps décidé de le faire, mais on ne le ferait pas ! Il resta encore un moment arrêté à regarder longuement dans la cour du presbytère, il hésita, une prière montait en lui…
— Adieu ! dit-il de nouveau.
Puis il fit brusquement volte-face et prit un chemin de traverse qui s’enfonçait dans la forêt.
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Il s’agissait de se diriger au jugé et de s’installer au ha-sard, au premier endroit venu. Avant tout pas de calcul et pas de sentimentalité ; que n’avait pas inventé Karlsen dans son ridicule désespoir ! Comme si cette petite affaire méritait tant d’apprêts !… Il remarque que le lacet d’un de ses sou-liers s’est détaché et il s’arrête, met le pied sur une motte pour le renouer. Peu après il s’assied.
Il s’était assis sans y réfléchir, sans le savoir. Il regarda autour de soi ; de grands pins, partout de grands pins, ça et là un buisson de genévriers, le sol, de la terre de bruyère. Bon, bon !
Alors il tire son portefeuille. Il y serre les lettres à Mar-tha et à Minûte. Dans une case séparée repose le mouchoir de Dagny enveloppé de papier, il le prend, le baise à plu-sieurs reprises, s’agenouille et le baise à plusieurs reprises, puis le déchire lentement en petits morceaux. Cela l’occupe un long moment, il est une heure, une heure et demie, et il déchire toujours ces lambeaux minuscules. Enfin il a rendu le mouchoir absolument méconnaissable, il n’en reste presque plus que des fils, il se lève et le met sous une pierre, le cache tout à fait bien de façon que personne ne le trouve, et il se rassied. Maintenant il ne devait plus rien lui rester à faire ? Et il essaie de se rappeler, mais il n’y a plus rien. Alors il re-monte sa montre comme il a l’habitude de le faire chaque soir en se mettant au lit.
Il épie autour de soi ; il fait un peu sombre dans la forêt ; il ne peut rien voir de suspect. Il prête l’oreille, retient son souffle et prête l’oreille, on n’entend pas un son, les oiseaux sont muets, la nuit est douce et morte. Il enfonce les doigts dans la poche de son gilet et en tire la petite fiole.
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La fiole est bouchée à l’émeri, par-dessus le bouchon de verre il y a un capuchon de papier triple attaché avec une ganse bleue. Il détache la ganse et tire le bouchon. Clair comme de l’eau avec une faible odeur d’amandes amères ! Il lève la fiole à la hauteur de ses yeux, elle est pleine à moitié. Au même moment il entend un bruit dans le lointain, une couple de coups retentissants, c’était l’horloge de l’église qui sonnait deux heures en ville. Il murmure : l’heure a sonné ! Et il porte vivement la fiole à sa bouche et la vide.
Au premier moment il demeura encore assis droit, les yeux fermés, la fiole vide dans une main et le bouchon dans l’autre. Tout s’était passé si facilement qu’il ne s’en était pas rendu un compte exact. Ce ne fut que par la suite que les pensées commencèrent petit à petit à affluer dans sa tête, il ouvrit les yeux et jeta autour de soi un regard égaré. Tout ce-la, ces arbres, ce ciel, cette terre, il ne le verrait plus jamais. Comme c’était étrange ! Déjà le poison s’insinuait en lui, s’infiltrait dans les fins tissus, se frayait une route bleue vers ses veines ; d’ici peu il éprouverait une convulsion et peu après il serait étendu raide.
Il perçoit distinctement un goût amer dans la bouche, et sent que sa langue se racornit de plus en plus. Alors il fait des gestes absurdes avec les bras pour voir à quel degré il est déjà mort, commence à compter les arbres alentour, arrive jusqu’à dix et y renonce. Allait-il mourir, vraiment mourir cette nuit ? Non, oh ! non, n’est-ce pas ? Non, pas cette nuit, hein ? Comme c’était étrange !
Si, il allait mourir, il percevait si distinctement comment l’acide faisait son effet dans ses entrailles. Mais pourquoi maintenant, pourquoi tout de suite ? Grand Dieu, cela ne de-vait pas arriver juste maintenant ! non, n’est-ce pas ? Comme
– 365 – sa vue commençait à se troubler ! Quel murmure au-dessus de la forêt, bien qu’il n’y eût pas de vent ! Pourquoi aussi des nuages rouges commençaient-ils à dériver au-dessus des cimes des arbres ?… Ah ! non, pas tout de suite, pas tout de suite ! Non, entends-tu, non ! Que faire ? Je ne veux pas ! Dieu céleste, que faire ?
Et soudain toutes les pensées du monde fondent sur lui avec une force écrasante. Il n’était pas encore prêt, il y avait mille choses qu’il aurait dû faire auparavant, et son cerveau luit et flambe de tout ce qu’il aurait dû faire. Il n’a pas encore payé sa note à l’hôtel, il l’avait oubliée, par Dieu, c’était un oubli et il voulait le réparer ! Oh ! il fallait l’épargner encore cette nuit. Grâce ! Grâce pour une heure, pour un peu plus d’une heure ! Grand Dieu ! il avait aussi oublié d’écrire en-core une lettre, encore une, deux lignes à un homme en Fin-lande, il s’agissait de sa sœur, de tout son patrimoine… Au milieu de ce désespoir il était si conscient et son cerveau tra-vaillait avec une si merveilleuse tension qu’il pensa même à son abonnement aux différents journaux qu’il recevait. Ah ! il n’avait pas non plus décommandé ses journaux, ils vien-draient continuellement, ils ne s’arrêteraient jamais, ils rem-pliraient sa chambre du plancher au plafond. Comment s’y prendre ? Et il était mort presqu’à moitié !
Il arrache la bruyère à deux mains, se jette à plat ventre et tente de vomir le poison, se fourre les doigts dans la gorge, mais en vain. Non, il ne voulait pas mourir, pas cette nuit, pas demain non plus, il ne voulait jamais mourir, il vou-lait vivre, voir encore le soleil durant une éternité ! Et cette goutte de poison, il ne voulait pas la garder dans son corps, il fallait la vomir avant qu’elle le tuât, la vomir, la vomir, par le grand diable d’enfer, il fallait la vomir !
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Fou de terreur, il bondit sur ses pieds et se met à errer par la forêt pour chercher de l’eau. Et il crie : de l’eau ! de l’eau ! si fort que son cri se répercute au loin. Il fait rage du-rant plusieurs minutes, court en rond dans toutes les direc-tions, se heurte aux troncs des arbres, fait des bonds désor-donnés par-dessus les buissons de genévriers et gémit à haute voix. Et il ne trouve pas d’eau. Finalement il trébuche et tombe sur le nez, ses mains labourent la terre de bruyère, tandis qu’il tombe et perçoit une faible douleur à une joue. Il essaie de remuer, de se relever, la chute l’avait abasourdi, il retombe en arrière, se sent de plus en plus las et ne se relève plus.
Bien, bien, au nom de Dieu, il n’y avait donc plus de re-mède ! Et Seigneur, mon Dieu, il allait donc tout de même mourir ! Peut-être que s’il avait eu assez de forces pour trou-ver de l’eau quelque part, il eût été sauvé ! Ah ! comme il en arrivait malgré tout à mal finir, lui qui s’était imaginé jadis une si belle fin. Il allait mourir par le poison à la belle étoile ! Mais pourquoi n’était-il pas encore raide ? Il pouvait encore remuer les doigts, lever les paupières ; comme cela durait, comme cela durait donc !
Il passe la main sur son visage : il est froid et trempé de sueur. Il était tombé en avant, la tête à l’avalée, il reste éten-du sans plus de façons. Il tremble encore de tous ses membres, il a une blessure à une joue et il la laisse tranquil-lement saigner. Comme cela durait, comme cela durait ! Et il reste couché patiemment et attend. De nouveau il entend sonner l’horloge de l’église, elle sonne trois heures. Il sur-saute ; pourrait-il être resté avec le poison dans le corps toute une heure sans être mort ? Il se lève sur le coude et re-garde sa montre ; il était bien trois heures. Que cela durait donc longtemps !
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Au nom de Dieu, il valait tout de même mieux mourir maintenant ! Et, en venant soudain à se souvenir de Dagny pour qui il voulait chanter chaque dimanche matin et à qui il voulait faire tant de bien, il se trouva content de son sort et les larmes lui vinrent aux veux. Plein de sentimentalité, avec des prières et des larmes silencieuses, il se mit à rassembler dans sa tête tout ce qu’il voulait faire pour Dagny. Ah ! comme il la protégerait de tout mal ! Peut-être que dès de-main il pourrait voler vers elle et être près d’elle, bon Dieu, s’il pouvait faire cela dès demain et la réveiller toute rayon-nante ! C’était vilain de sa part de n’avoir pas voulu mourir, il y a un instant, puisqu’ainsi il pouvait lui procurer une joie ; oh ! il s’en repentait et lui en demandait pardon ; il ne savait pas où il avait eu la tête. Mais, maintenant elle pouvait s’en fier à lui, il lui tardait d’entrer en planant dans sa chambre et de se présenter devant son lit. Dans quelques heures, peut-être dans une heure, il serait là, oui, il serait là. Et très cer-tainement il obtiendrait qu’un ange de Dieu le fit pour lui, si lui-même en était incapable ; il lui promettrait beaucoup de bonnes choses en échange. Et il dirait : Je ne suis pas blanc, toi tu peux le faire, tu es blanc, et, en échange, tu pourras faire de moi ce que tu voudras. Tu me regardes parce que je suis noir ? Sans doute je suis noir, y a-t-il là de quoi faire de grands yeux ? Mais je veux bien promettre d’être noir encore pendant longtemps, longtemps, si tu veux m’accorder la grâce que j’implore de toi. Je puis être noir un million d’années en plus, et beaucoup plus noir que maintenant, si tu l’exiges aussi, et, pour chaque dimanche où tu iras chanter pour Elle, nous pouvons rajouter encore un million d’années, si tu le veux ainsi. Je ne mens pas, j’inventerai tant de choses à t’offrir en échange et je n’épargnerai rien, écoute-moi seulement ! Tu ne voleras pas seul, je t’accompagnerai, je te porterai et volerai pour nous deux, je le ferai avec joie
– 368 – et je ne te tacherai pas non plus, tout noir que je suis. C’est moi qui ferai tout et tu te reposeras tout le temps. Dieu sait aussi si je ne pourrai pas te faire cadeau d’une chose que je posséderais. Tu pourrais en avoir besoin ; je m’en souvien-drai toujours au cas où quelqu’un me donnerait quelque chose ; peut-être pourrais-je avoir de la chance et gagner beaucoup de choses pour toi, on ne peut pas savoir…
Ah ! il finirait bien par décider un ange de Dieu à faire cela pour lui, il en était sûr…
Et de nouveau l’horloge de l’église sonne. Dans une de-mi absence d’esprit Nagel compte les quatre coups et n’y pense plus. Il s’agissait d’avoir de la patience. Alors il joignit les mains et pria qu’il lui fût permis de mourir rapidement, en quelques brèves minutes ; ainsi il pourrait peut-être venir chez Dagny avant qu’elle fût réveillée. En échange il remer-cierait et louerait tout et tous ; c’était une grande grâce et il n’avait plus que ce désir instant…
Il ferma les yeux et s’endormit.
Nagel dormit trois heures durant. Quand il s’éveilla, le soleil donnait sur lui et c’était par toute la forêt un puissant et bruissant gazouillis d’oiseaux. Il se mit sur son séant et re-garda autour de soi ; il se rappela tout à coup tout ce qu’il avait fait la nuit ; la fiole gisait encore à côté de lui et il se rappelait aussi avec quelle ardeur il avait finalement prié Dieu de le faire mourir bientôt. Et il vivait encore ! Une fois de plus quelque circonstance inattendue et mauvaise avait croisé sa voie ! Il n’y comprenait rien, c’est en vain qu’il ré-fléchissait à tout cela et il sentait seulement qu’il n’était pas encore mort !
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Il se leva, ramassa la fiole et fit quelques pas. Ah ! comme il se heurtait toujours à des obstacles, quoi qu’il pût honnêtement tenter ! Qu’est-ce qui arrêtait ce poison ? C’était du véritable acide prussique, un docteur avait déclaré que c’était, suffisant, même plus que suffisant ; il avait du reste étendu raide mort le chien du presbytère avec un petit avant-goût dudit. Et c’était, la même fiole, elle était pleine à moitié, il se rappelait l’avoir vu de ses propres yeux avant de la vider. Jamais non plus la fiole n’avait été entre des mains étrangères, il la portait toujours dans la poche de son gilet. Ah ! quelles étaient donc les puissances sournoises qui le poursuivaient secrètement partout ?
Comme un éclair l’idée le traversa que cependant la fiole avait été entre des mains étrangères. Il s’arrête et claque des doigts machinalement. Oh ! il n’y avait pas à s’y tromper, Minûte l’avait eue chez lui toute une nuit. C’était à la soirée de garçons à l’hôtel, quand il avait donné son gilet à Minûte ; la fiole, la montre et quelques papiers étaient restés dans les poches ; Minûte avait rapporté ces objets le lendemain matin de bonne heure. Ah ! ce vieil infirme ridicule, il avait encore fait des siennes avec sa bonté fieffée ! Quelle rouerie, quel tour subtil !
Nagel serra les dents, d’irritation. Qu’avait-il dit cette nuit-là dans sa chambre ? N’avait-il pas expressément décla-ré qu’il n’avait pas le courage d’employer le poison sur lui-même ? Et voilà que ce monstre de bout d’homme, hypocrite et pourri jusqu’aux moelles, assis sur une chaise à côté de lui, avait sournoisement mis en doute sa parole ! Ce misé-rable, cette espèce de taupe ! Il était rentré droit chez lui, avait vidé la fiole, l’avait peut-être même bien rincée, puis remplie à moitié avec de l’eau. Et après cette belle action il s’était mis au lit et avait dormi tranquille !
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Nagel se mit à marcher dans la direction de la ville. Il était passablement reposé et voyait les choses avec clarté et amertume. Les événements de la nuit l’avaient humilié et rendu ridicule à ses propres yeux. Pensez, il avait même re-connu l’odeur d’amandes amères de cette eau, il s’était senti la langue racornie par cette eau, il avait perçu en son corps une sensation de mort grâce à cette eau ! Et il s’était déme-né, avait fait des sauts de carpe par-dessus les trous et les pierres pour cette gorgée de tout à fait ordinaire eau de bap-tême et de puits ! Furieux et rouge de honte il s’arrêta et poussa des cris dans le vide ; mais peu après il regarda au-tour de soi, dans la crainte que quelqu’un ne l’eût entendu, et, modifiant sa tactique, il se mit à chanter pour donner le change.
Et à mesure qu’il avançait il se sentit radouci par cette chaude et rayonnante matinée et le chant incessant des oi-seaux dans l’air. Une charrette venait à sa rencontre, le char-retier salue et Nagel salue ; un chien qui suivait frétille de la queue en le dévisageant… Mais pourquoi n’avait-il pas réussi à mourir honnêtement et honorablement cette nuit ? Il ne s’en consolait pas ; il s’était couché pour se reposer, plein d’aise d’être arrivé à la fin, une joie douce l’avait pénétré, jusqu’au moment où il avait fermé les yeux et commencé à dormir. Maintenant Dagny était levée, peut-être était-elle dé-jà sortie et il n’avait pu lui donner de joie en aucune manière. Comme il se sentait ignominieusement trompé ! Minûte avait ajouté une nouvelle bonté aux nombreuses bontés dont son cœur était plein, il lui avait rendu un service, il lui avait sau-vé la vie… exactement le même service que lui, Nagel, avait une fois rendu à un étranger, un malheureux homme qui ne voulait pas débarquer à Hambourg. C’était à cette occasion qu’il avait mérité sa médaille de sauvetage, héhé, mérité sa médaille de sauvetage ! Oui, on sauve des êtres humains, on
– 371 – n’hésite pas à faire de bonnes actions de temps en temps, on se met résolument à l’œuvre et on sauve les gens de la mort !
Littéralement penaud à ses propres yeux, il se faufila dans sa chambre d’hôtel et s’assit. Elle était propre et intime, les vitres étaient nettoyées et on avait même accroché des rideaux frais repassés. Sur la table il y avait un bouquet de fleurs des champs dans de l’eau. Il n’avait encore jamais eu de fleurs dans sa chambre, cette surprise le transporta d’une telle joie étonnée qu’il se frotta les mains. Quelle rencontre juste en un pareil jour ! Quelle aimable attention d’une pauvre servante d’hôtel ! Une bonne personne, cette Sara ! Ah ! c’était vraiment une matinée ravissante ! Même tous ces visages en bas sur la place du marché avaient l’air joyeux ; le plâtrier était assis à sa table et fumait voluptueusement sa pipe de terre bien qu’il ne vendît pas pour un centime. Peut-être n’était-ce tout de même pas si mal que les projets fous de cette nuit eussent échoué ! Il pensait avec horreur à l’effroi qu’il avait éprouvé quand il cherchait de l’eau de tous côtés, il tremblait encore en y pensant et, assis sur sa chaise bien assurée dans cette chambre claire et avenante où le so-leil donnait, il avait en ce moment un sentiment délicieux d’être à l’abri de tout mal. Mais, tout compte fait, il lui restait encore un bon et infaillible moyen qu’il n’avait pas essayé ! Cela pouvait rater un brin la première fois, on ne mourait pas, on se relevait ; mais il y avait, par exemple, un sûr petit revolver qu’on pouvait se procurer à volonté chez le premier armurier venu quand il en serait besoin. Ce qui était différé n’était pas perdu…
Sara frappa. Elle avait entendu que Nagel était rentré et voulait lui faire savoir que le déjeuner était prêt. Comme elle allait partir il la rappela et lui demanda si les fleurs venaient d’elle.
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Oui, elles venaient d’elle, il n’y avait pas de quoi remer-cier.
Nagel lui prit néanmoins la main.
Elle demanda en souriant :
— Où avez-vous été toute cette nuit ? Vous n’êtes pas resté un moment chez vous ?
— Écoutez, répondit-il, ces fleurs, c’est vraiment un joli trait de votre part ; vous avez aussi nettoyé les vitres et vous m’avez mis des rideaux propres cette nuit. Je ne puis dire à quel point vous m’avez fait plaisir par là, je vous souhaite toutes sortes de bonnes choses en retour »… Et subitement il est saisi par un de ces moments de pure folie où il est tout impressions, impulsions irréfléchies, et il dit : « Écoutez, j’avais une pelisse quand je suis arrivé ici à l’hôtel. Dieu sait où elle a été mise, mais j’avais très certainement une pelisse et je veux vous en faire cadeau. Si, si, je le fais par recon-naissance, c’est déjà fermement décidé, la pelisse vous ap-partient.
Sara éclata de rire de bon cœur. Que ferait-elle d’une pe-lisse ?
Ah ! elle avait sans doute raison ; mais c’était son af-faire ; elle n’avait qu’à l’accepter, lui faire la joie de l’accepter… Et le rire frais de Sara entraîna Nagel à rire à l’unisson ; il se mit à badiner avec elle : Dieu, quelles belles épaules elle avait ! Mais, le croirait-elle, il avait, une fois, vu plus de sa personne qu’elle-même ne le savait ! Oui, c’était dans la salle à manger, elle était debout sur une table et la-vait le plafond au-dessus de sa tête, il l’avait vue par l’entrebâillement de la porte ; sa robe était retroussée très haut, il avait vu un pied, un bout de mollet, oui, il avait réel-
– 373 – lement vu une demi-coudée de mollet délicieux. Héhéhé ! Mais, quoiqu’il en pût être, il voulait lui faire cadeau d’un bracelet avant ce soir, d’ici une couple d’heures ; elle pouvait y compter. Et, en outre, qu’elle se rappelle que la pelisse était à elle…
Ce fou, était-il devenu complètement insensé ? Sara riait, mais elle commençait à avoir à moitié peur de toutes ses étranges fantaisies. Avant-hier il avait donné beaucoup plus d’argent qu’elle ne devait en recevoir à une bonne femme qui lui rapportait son linge ; aujourd’hui il voulait faire cadeau de sa pelisse. On racontait aussi toutes sortes de choses sur son compte dans la ville.
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