Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 18 sur 23

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Mystères

Chapitre XVIII

 

 

D’abord arriva le docteur Stenersen, dès avant que Na-gel fut levé. Le docteur pria de l’excuser, mais cette ker-messe du diable l’absorbait jour et nuit. Il avait une commis-sion, une mission : il s’agissait de déterminer Nagel à pa-raître de nouveau ce soir à la kermesse. Les bruits les plus merveilleux couraient sur son jeu, la ville n’en dormait pas de curiosité ; absolument vrai ! Vous lisez les journaux, à ce que je vois ? Ah ! cette politique ! Avez-vous remarqué le dernier mouvement administratif ! D’une manière générale les élections ne marchaient pas comme il aurait fallu, ce ne serait pas un soufflet pour les Suédois… Je trouve que vous restez passablement longtemps au lit ; il est dix heures. Et il fait un temps dehors, l’air vibre de chaleur ! Vous devriez faire une promenade matinale.

Oui, Nagel allait aussi se lever.

Alors, que devait-on répondre aux organisateurs de la kermesse ?

Non, Nagel ne voulait pas jouer.

Non ? Mais c’était pourtant une question d’intérêt natio-nal ; avait-il le droit de se soustraire à ce petit service ?

Il ne savait pas jouer du violon.

Mais, grand Dieu ! il y avait justement un tel enthou-siasme pour l’entendre, c’étaient surtout les dames qui, hier soir, avaient littéralement assailli le docteur pour qu’il ma-chinât l’affaire. Mademoiselle Andresen ne lui avait laissé ni

– 337 – paix ni trêve et Mademoiselle Kielland l’avait même pris à part et l’avait prié de ne pas lâcher Nagel, pour rien au monde, avant qu’il eût promis de venir.

Mais Mademoiselle Kielland n’avait pas la moindre idée de la manière dont il jouait ? Elle ne l’avait jamais entendu.

Non, mais elle était tout de même la plus acharnée ; elle s’était même offerte à l’accompagner… « Elle a fini par dire : dites que nous l’en prions, toutes, tant que nous sommes… Vous pourriez bien aussi donner ces dix ou douze coups d’archet pour nous faire plaisir ? »

Il ne savait pas, il ne savait pas jouer !

Allons donc, ce n’étaient que des échappatoires ; il sa-vait bien jeudi soir ?

Nagel s’en défendit : admettez qu’il sache seulement ce pauvre fragment, cet unique pot-pourri incohérent, qu’il se soit exercé à jouer tout au plus ces quelques danses pour étonner les gens un soir ! En outre, il jouait faux que c’en était péché ; il ne supportait pas de s’écouter lui-même ; vraiment il ne le supportait pas.

— Oui, mais…

— Docteur, je n’en ferai rien !

— Mais, sinon ce soir, alors demain soir ? C’est demain dimanche, la kermesse doit clôturer et nous espérons une foule de monde.

— Non, non, il faut m’excuser, je ne jouerai pas demain soir non plus. Au surplus c’est idiot de toucher à un violon quand on ne sait pas mieux s’en servir que je ne le fais. C’est

 

– 338 – tout de même singulier que vous ne l’ayez pas mieux enten-du !

Cet appel au docteur fit son effet.

— Si, dit-il, je trouvais bien que, par endroits, ça allait un peu de travers, mais, que diable ! nous ne sommes pas tous des connaisseurs.

Rien n’y fit, le docteur essuya refus sur refus et dut se re-tirer.

Nagel commença à s’habiller. Ah ! bah ! Dagny elle-même avait montré un tel zèle pour l’amener à jouer, elle au-rait même été jusqu’à l’accompagner ! Un nouveau piège, sans doute ? Elle avait manqué le coche hier et elle voulait se rattraper par ce moyen ?… Mais, grand Dieu, peut être lui faisait-il tort à son tour, peut-être ne voulait-elle plus le haïr maintenant, elle voulait le laisser en paix ! Et, dans son cœur, il lui demanda pardon de sa méfiance. Il regarda la place du marché ; il faisait un soleil magnifique avec un ciel démesurément haut. Il se mit à fredonner.

Comme il était presque prêt à descendre, Sara glissa une lettre pour lui par l’entrebâillement de la porte ; elle n’était pas venue dans le courrier, un commissionnaire l’avait ap-portée. La lettre était de Martha et ne contenait que quelques lignes : il ne devait tout de même pas venir ce soir, elle était partie en voyage. Pour l’amour de Dieu il devait tout lui par-donner et ne plus venir chez elle ; le revoir la ferait souffrir. Adieu. Tout en bas de la lettre, en dessous de son nom, elle avait ajouté qu’elle ne l’oublierait jamais. « Je ne pourrai ja-mais vous oublier » écrivait-elle. Tout compte fait, une note de mélancolie courait à travers ces trois ou quatre lignes, l’écriture elle-même avait un aspect triste et pauvre.

 

– 339 –

Nagel se laissa tomber sur une chaise. Tout était perdu, perdu ! Même là il avait été repoussé ! Comme c’était étrange tout de même, comme tout se conjurait contre lui ! Pourtant, avait-il jamais eu de meilleure et de plus honnête intention que dans cette affaire ! Et cependant, cependant, cela n’avait servi de rien ! Il demeura immobile plusieurs mi-nutes.

Tout à coup il bondit de sa chaise ; il regarde la pendule, il est onze heures ; peut-être qu’en courant tout de suite il pourrait encore rencontrer Martha avant son départ ! Il se rend immédiatement à la petite maison ; elle est fermée à clef et vide. Il jette un regard par les fenêtres dans les deux pièces : il n’y a personne.

Il est atterré et muet, il revient à l’hôtel sans savoir où il va, sans détacher les yeux du pavé. Comment a-t-elle pu faire cela ! comment a-t-elle pu faire cela ! Il lui aurait pour-tant dit adieu et lui aurait souhaité tout, tout le bonheur pos-sible, où qu’elle pût aller. Il aurait voulu s’agenouiller devant elle, malgré tout, à cause de sa bonté, parce qu’elle avait le cœur le plus pur, et elle n’avait pas pu supporter l’idée qu’il le fît. Allons, il n’y avait rien à y faire !

Quand il rencontra Sara dans le vestibule, Nagel apprit que la lettre était venue par un commissionnaire du presby-tère. Ainsi c’était l’œuvre de Dagny, cela aussi, elle avait monté toute la pièce, elle avait calculé juste et agi prompte-ment. Non, elle ne lui pardonnerait jamais plus !

Toute la journée il rôda dans la rue, dans sa chambre, dans la forêt, partout, il n’eut pas un moment de calme. Et il allait constamment la tête baissée, avec des yeux qui ne voyaient pas.

 

– 340 –

Le jour suivant se passa de la même manière. C’était dimanche, une foule de gens de la campagne étaient venus pour visiter la kermesse et voir les tableaux vivants le der-nier jour ; Nagel fut encore sollicité de jouer un seul et unique numéro, cette fois par un autre membre du Conseil de direction, le consul Andresen, le père de Fredrikke ; mais il repoussa de nouveau cette demande. Durant quatre jours entiers il erra comme un insensé, dans un étrange état d’absence d’esprit, comme absorbé par une seule pensée, un seul sentiment. Il descendit chaque jour, et plusieurs fois par jour, à la maison de Martha, pour voir si elle ne serait pas re-venue. Où était-elle partie ? Mais même s’il la retrouvait cela ne lui servirait quand même à rien ; rien ne servait plus à rien !

Un soir il fut à deux doigts de se heurter à Dagny. Elle sortait d’une boutique et lui frôla presque le coude. Elle fit un mouvement des lèvres comme pour lui adresser la parole, mais rougit soudain et resta muette. Il ne la reconnut pas bien tout de suite et, d’ahurissement, il demeura un instant à la regarder avant de se détourner brusquement et de s’éloigner. Elle marchait derrière lui, il entendait à son pas qu’elle marchait de plus en plus vite ; il avait le sentiment qu’elle voulait le rattraper et il accéléra son allure pour lui échapper, pour se cacher d’elle ; il avait peur d’elle, elle le jetterait encore et toujours dans un malheur ou dans un autre ! Il s’esquiva enfin jusqu’à l’hôtel, il entra d’un bond et se précipita dans sa chambre, au comble de l’agitation. Dieu soit loué, il était sauvé !

Ceci ce passait le 14 juillet, un mardi…

Le lendemain matin il sembla que Nagel avait pris la ré-solution d’accomplir quelque action. Son visage, au cours de

 

– 341 – ces quelques jours, avait totalement changé, il était cendreux et rigide, et ses yeux étaient sans vie. De plus en plus sou-vent aussi il descendait la rue un bon bout de chemin avant de s’apercevoir qu’il avait laissé sa casquette à l’hôtel. En pa-reille occasion il se disait qu’il fallait en finir, en terminer avec tout cela ; et, ce disant, il nouait rudement ses mains.

Lorsqu’il sortit du lit le mercredi matin il vérifia d’abord la petite fiole de poison dans la poche de son gilet, la secoua, la flaira et la remit en place. Ensuite, pendant qu’il s’habillait, il se mit, par vieille habitude, à ruminer un de ces longs et incohérents enchaînements d’idées qui l’occupaient conti-nuellement et ne laissaient jamais en repos sa tête lasse. Avec une hâte folle, monstrueuse, son cerveau remplissait sa tâche ; il était surexcité et si désespéré qu’il avait souvent peine à retenir ses larmes, et au milieu de cela mille choses s’imposaient à sa pensée.

Oui, Dieu merci, il avait son petit flacon en sûreté ! Il sentait l’amande amère et le liquide était clair comme de l’eau. Ah ! si, il en aurait tout de même l’emploi bientôt, très bientôt, puisqu’il n’y avait pas d’autres remède. Ce serait quand même la fin. Et pourquoi pas ? Il avait si ridiculement rêvé d’une œuvre sur cette terre, de quelque chose qui pour-rait « compter », quelques exploits qui pourraient faire se si-gner des cannibales… et cela avait mal tourné ; il n’avait pas été à la hauteur de la tâche. Pourquoi n’aurait-il pas l’emploi de ce suc ! Restait à l’avaler sans faire trop de grimaces. Oui, oui, il le ferait, dans la plénitude des Temps, quand l’heure sonnerait.

Et Dagny aurait la victoire…

Quel pouvoir elle avait, cette créature, tout ordinaire qu’elle fût, avec une longue natte et un cœur raisonnable ! Il

– 342 – comprenait ce pauvre homme qui n’avait pas voulu vivre sans elle, l’homme à l’acier et au dernier : Non. Il ne s’étonnait plus de son acte, le pauvre avait liquidé et qu’aurait-il pu faire d’autre ?… Comme ses yeux de velours bleu brilleront quand, moi aussi, je prendrai le même che-min ! Mais, je t’aime, je t’aime, aussi pour cela, non seule-ment à cause de tes vertus, mais aussi pour ta méchanceté ! Tu ne me tortures que trop avec ton indulgence ; pourquoi tolères-tu que j’aie plus d’un œil ! Tu devrais prendre l’autre, même les deux ; tu ne devrais pas te résigner à me voir mar-cher en paix par la rue et avoir un toit sur la tête. Tu m’as ar-raché Martha, je t’aime malgré cela et tu sais que je t’aime malgré cela et tu en ricanes, et, aussi pour cela, je t’aime, parce que tu en ricanes. Peux-tu demander davantage ? N’est-ce pas assez ? Tes longues mains blanches, ta voix, tes cheveux blonds, ton haleine et ton âme, je les aime comme rien d’autre au monde et je ne puis m’en empêcher, je ne suis plus maître de moi, que Dieu m’assiste ! Oui, tu peux bien me honnir à cœur joie davantage encore et rire de moi, qu’est-ce que cela fait, Dagny, du moment que je t’aime ? Je ne vois pas que cela y fasse ni froid ni chaud ; pour moi, tu peux bien faire ce qui te passe par la tête et tu n’en seras à mes yeux ni moins belle ni moins digne d’être aimée pour ce-la, je l’avoue de plein gré. Je t’ai déçue d’une manière ou d’une autre, tu me trouves mauvais et méchant, tu me crois capable de toutes les folies. Si je pouvais remédier à ma pe-tite taille par une tromperie ou une autre je n’hésiterais pas à le faire. Oui, et puis, après ? Du moment que tu le dis, c’est vrai aussi pour moi, c’est bon aussi pour moi et je t’assure que mon amour se met à chanter en moi, même quand tu dis cela. Même si tu me regardes avec mépris, même si tu me tournes le dos sans répondre à ma question, même si tu cherches à me rattraper dans la rue pour m’humilier, alors

 

– 343 – aussi mon cœur vibre d’amour vers toi. Il faut que tu me comprennes, je ne trompe personne de nous à présent ; mais peu m’importe que tu ries de nouveau, cela ne change pas mon sentiment ; c’est ainsi. Et si je trouvais un jour un dia-mant, il s’appellerait « Dagny » parce que ton nom seul suffit à me rendre tout chaud de joie. Je pourrais même aller jusqu’à souhaiter entendre ton nom continuellement, l’entendre prononcer par tous les hommes et les bêtes et par toutes les montagnes et par toutes les étoiles, être sourd à tout autre son et n’entendre que ton nom comme une mu-sique sans fin dans mon oreille, nuit et jour, à travers toute ma vie. Je pourrais souhaiter instituer un nouveau jurement en ton honneur, un jurement à l’usage de toutes les races de la terre, uniquement en ton honneur. Et si c’était là pécher et si Dieu m’admonestait, je lui répondrais : inscrivez ce péché à mon compte, mettez-le à mon débit, je le paierai avec mon âme, dans la plénitude des Temps, quand l’heure sonnera…

Comme tout est étrange ! Je me sens arrêté de tous les côtés et pourtant je suis le même, en force et en vie. Les mêmes possibilités qu’auparavant me sont ouvertes, je pour-rais faire les mêmes actions ; pourquoi donc suis-je arrêté et pourquoi toutes les possibilités me sont-elles tout à coup de-venues impossibles ? Est-ce ma faute personnelle ? Je ne vois pas en quoi. Je suis en possession de tous mes sens, je n’ai pas d’habitudes nuisibles, je ne suis l’esclave d’aucun vice, je ne me précipite pas non plus aveuglément dans le danger. Je pense comme auparavant, je sens comme aupa-ravant, je suis maître de mes mouvements comme aupara-vant et même j’apprécie les hommes à leur valeur comme auparavant. Je vais chez Martha, je sais qu’elle est le salut, elle est la bonne âme, elle est mon bon ange. Elle a peur, elle a très peur ; mais elle finit par vouloir comme je veux et nous sommes d’accord. Bon ! Je rêve d’une vie dans une paix heu-

– 344 – reuse ; nous nous retirons dans la solitude, nous demeurons dans une hutte au bord d’une source, nous errons dans les forêts, en vêtements courts et souliers à boucles… exacte-ment comme l’exige son cœur sentimental et bon. Pourquoi pas ? Mahomet va à la montagne ! Et Martha est avec moi, Martha remplit mon jour de pureté et ma nuit de repos et le Seigneur au plus haut des cieux est sur nous. Mais voilà que le monde s’en mêle, le monde se cabre, le monde trouve que c’est de la folie. Le monde dit que tel et tel homme et telle et telle femme raisonnables n’auraient pas fait de même et que, par conséquent, il est fou de le faire. Et je m’avance, homme seul et unique, et je frappe du pied et je dis que c’est raison-nable ! Que sait le monde. Rien ? On s’habitue simplement à une chose, on l’accepte, on la « reconnaît », parce que votre maître l’a déjà reconnue avant vous, tout n’est que pure et simple acceptation, supposition, oui, même le temps, l’espace, le mouvement et la matière ne sont que des suppo-sitions. Le monde n’est rien, il ne fait qu’accepter…

Nagel se tint un instant la main devant les yeux en ba-lançant la tête d’avant en arrière comme si elle lui eût tour-né. Il était debout au milieu de la pièce.

À quoi est-ce je que pensais ?… Bon, elle a peur de moi, mais nous nous mettons d’accord. Et je sens dans mon cœur que je lui ferais tout le bien possible tous les jours. Je veux rompre avec le monde, je renvoie la bague ; j’ai pris mes ébats comme un fou parmi d’autres fous, j’ai commis de mauvais tours, j’ai même joué du violon et les gens ont crié : Bien rugi, lion ! J’ai la nausée devant ce triomphe indicible-ment grossier d’entendre les cannibales applaudir, je ne veux plus être en compétition avec un télégraphiste de Kabel-vaag ; je vais dans la vallée de la paix et deviens l’être le plus pacifique de la forêt, je vénère mon Dieu, satisfait, je fre-

– 345 – donne des chants, je deviens superstitieux, je ne me rase plus qu’à marée montante et observe les cris de certains oi-seaux avant de semer mon blé. Et quand je suis las de tra-vailler, mon épouse se tient dans la porte et m’appelle d’un signe et je la bénis et la remercie de tous ses aimables sou-rires… Martha, nous étions bien d’accord, n’était-ce pas ain-si ? Et tu le promettais avec une telle certitude, tu le voulais toi-même après que je t’eus tout expliqué ? Et puis tout a fini néanmoins par tourner à rien. Tu as été enlevée, surprise et enlevée, non pour ta perte, mais pour la mienne…

Dagny, je ne t’aime pas, c’est toi qui m’as arrêté de tous les côtés, je n’aime pas ton nom, il m’exaspère, je le parodie,

je t’appelle Dangni28 et tire la langue hors de la bouche ; en-tends-moi, pour l’amour du Christ ! J’irai te trouver quand l’heure aura sonné et que je serai mort, je me montrerai à toi sur la muraille avec le visage du valet de trèfle et je te pour-suivrai de mon squelette, je danserai autour de toi sur une jambe et je paralyserai tes bras de mon emprise. Je le ferai, je le ferai. Que Dieu me préserve de toi maintenant et tou-jours, c’est-à-dire que le diable t’emporte, comme je l’en prie du fond de mon cœur…

Et puis, après ! pour la millième et dernière fois, et puis, après ? Je t’aime tout de même et, Dagny, tu sais bien que je t’aime tout de même et que je regrette toutes mes paroles amères. Et puis, après ? À quoi cela m’avance-t-il ? Et, en outre, qui sait si ce n’est pas mieux ainsi ? Si tu dis que c’est mieux ainsi, ce l’est aussi, je sens comme toi, je suis un va-

 

28 Dagny doit se prononcer Dag-nu ; Dangni se prononce Dâng-ni.

– 346 – gabond arrêté. Mais si, toi aussi, tu avais voulu, si tu avais rompu avec tous les autres pour te lier à moi – ce que je ne méritais pas, mais admettons-le quand même – où cela nous aurait-il conduits ? Tu aurais, tout au plus, voulu m’aider à accomplir mes exploits, à faire ma tâche dans le monde… je te le dis, cela me remplit de confusion, mon cœur s’arrête de honte en y pensant. Je ferais ce que tu voudrais parce que je t’aime, mais j’en souffrirais dans mon âme… Bah ! à quoi diable cela peut-il être utile d’admettre une chose après l’autre, d’avancer des prémisses impossibles ? Tu ne rom-prais pas avec tous les autres et tu ne te lierais pas à moi, tu déclines cet honneur, tu te ris de moi, tu me honnis : alors qu’ai-je affaire à toi ? Un point.

Pause. Avec véhémence :

Au reste je dois te dire que j’avale ce bon verre d’eau et t’envoie à tous les diables. C’est indiciblement idiot de ta part de croire que je t’aime, que réellement je daigne me donner cette peine, maintenant que la plénitude des Temps est si proche. J’abhorre toute ton existence de contribuable, si pimpante, si bien calamistrée et insignifiante qu’elle soit. Je l’abhorre, Dieu m’en est témoin, et je sens en moi l’exaspération comme un souffle du Saint-Esprit lorsque je pense à toi. Qu’aurais-tu fait de moi ? Héhé, je jurerais que tu aurais fait de moi un grand homme. Héhé ! Va, et te présente aux prêtres ! J’ai honte de tes grands hommes au fond de mon cœur…

Un grand homme ! Combien y a-t-il de grands hommes dans le monde ? En premier lieu il y a les grands hommes de Norvège, ce sont les plus grands. Puis il y a les grands hommes de France, le pays d’Hugo et des poètes. Puis vien-nent les grands hommes de là-bas, au royaume de Barnum.

 

– 347 –

Et tous ces grands hommes se balancent sur un globe qui, en proportion de Sirius, n’est pas plus grand que le dos d’un pou. Mais un grand homme n’est, pas un petit homme, un grand homme ne demeure pas à Paris, il habite Paris. Un grand homme est placé si haut qu’il peut lui-même voir par-dessus sa tête : Lavoisier demanda que son exécution capi-tale fût différée jusqu’à ce qu’il eût achevé une analyse chi-mique, c’est-à-dire, ne marchez pas sur mes ronds ! dit-il. Héhé ! quelle comédie ! Quand pas même, non pas même Euclide, Euclide avec ses axiomes, n’a ajouté plus d’un cen-time à la valeur de la propriété foncière ! Ah ! comme on a tout rendu pauvre et modeste et peu fier sur la terre du Bon Dieu !

On va faire des grands hommes avec les professionnels les plus accidentels qui, accidentellement, ont perfectionné un appareil à concentrer l’électricité ou qui, accidentelle-ment, ont eu assez de force musculaire pour enjamber la Suède sur un bicycle. Oui, et l’on fait écrire des livres aux grands hommes pour promouvoir le culte des grands hommes ! Héhé, c’est réellement amusant, on en a pour son argent ! Finalement chaque commune voudra avoir son grand homme, un licencié en droit, un romancier, un naviga-teur polaire de grandeur démesurée. Et la terre va devenir si admirablement plate et simple et unie à parcourir des yeux…

Dagny, maintenant c’est mon tour : je décline l’honneur, je me ris de toi, je te honnis ; alors qu’as-tu affaire de moi ? Je ne deviendrai jamais un grand homme…

Mais admettons seulement qu’il y ait une énorme foule de grands hommes, une légion de génies de telle et telle grandeur ; pourquoi ne pas l’admettre ? Et puis, après ? Le nombre devrait-il m’en imposer ? Tout au contraire, plus il y

 

– 348 – en a de cette sorte, plus ils sont ordinaires ! Ou bien devrais-je faire ce que fait le monde ? Le monde est toujours pareil à lui-même, il accepte, ici aussi, ce que le monde a accepté auparavant, il admire, tombe à genoux, se met aux trousses des grands hommes en criant : hourra ! Et je devrais, moi aussi, faire cela ? Comédie, comédie ! Le grand homme passe dans la rue, un enfant des hommes bourre les côtes d’un autre enfant des hommes et dit : voilà tel et tel grand homme qui passe ! Le grand homme est au théâtre, une institutrice pince la cuisse flétrie d’une autre institutrice et murmure : là, dans l’avant-scène, est assis tel et tel grand homme ! Héhé ! Et lui-même, le grand homme ? Il encaisse ! Oui, il encaisse. Les enfants des hommes ont raison, trouve-t-il, il accepte leurs prévenances comme son dû, il ne les dédaigne pas, il ne rougit pas. Et pourquoi rougirait-il ? N’est-il pas un grand homme ?

Mais, ici, le jeune étudiant Öien élèverait une protesta-tion. Il doit lui-même devenir un grand homme, il écrit un roman pendant ses vacances. Il signalerait de nouveau mon inconséquence : Monsieur Nagel, vous n’êtes pas consé-quent, expliquez votre manière de voir !

Et j’expliquerais ma manière de voir.

Mais Jeune Öien ne se tiendrait pas pour satisfait, il de-manderait : Ainsi il n’y aurait pas de grands hommes en réa-lité ?

Oui, il poserait cette question, même après que je lui au-rais expliqué ma manière de voir ! Héhé ! voilà la forme que cela prendrait à ses yeux. Eh ! bien, je lui répondrais néan-moins du mieux que je pourrais, je me sentirais en verve et je répondrais : Ainsi donc il y a simplement une légion de grands hommes ; entendez-vous bien ce que je dis ? Il y en a

– 349 – une légion ! Mais, de très grands hommes il n’y en a pas, pas beaucoup. Voilà la différence. Il y aura bientôt un grand homme dans chaque commune ; mais, de très grands hommes, il n’arrivera peut-être jamais à y en avoir un seul par millénaire. Par grand homme, le monde entend tout sim-plement un talent, un génie et, Grand Dieu, le génie est une conception très démocratique ; tant de livres de bifteck à dé-vorer par jour donnent du génie à la troisième, quatrième, cinquième, dixième génération. Le génie, dans l’acception populaire, n’est pas l’inouï, un génie est simplement un « à

propos »29 humain ; on s’arrête devant lui, mais il ne vous fait pas cabrer. Figurez-vous : Vous êtes, par un soir étoilé, dans un observatoire et vous regardez au télescope la nébu-leuse d’Orion. Alors vous entendez que Fearnley dit : Bon-soir, bonsoir ! Vous regardez autour de vous, Fearnley s’incline profondément, un grand homme vient d’entrer, un génie, le monsieur de l’avant-scène. Et, n’est-ce pas, vous vous faites à vous-même un petit sourire et vous retournez à la nébuleuse d’Orion ? Cela m’est arrivé à moi… Avez-vous compris ma pensée ? Je veux dire : plutôt que d’admirer les grands hommes ordinaires qui font s’entre-bourrer les côtes aux enfants des hommes, de vénération, je préfère les petits génies inconnus, les adolescents qui meurent à l’âge scolaire parce que leur âme les fait éclater, de fines lucioles éblouis-santes, qu’il faut avoir rencontrées tandis qu’elles étaient en-vie pour savoir qu’elles ont existé. Tel est mon goût. Mais, avant toutes choses, je dis : il s’agit de distinguer le-plus-haut génie du haut génie, de maintenir le-plus haut-génie au sommet pour qu’il ne soit pas noyé dans le prolétariat des

 

29 En français dans le texte.

– 350 – génies. Je veux voir l’inouï Archi-esprit à sa place ; faites-moi donc un choix, trouvez-moi quelqu’un de renversant, déblayez-moi tous ces génies de commune, il s’agit de trou-ver le génie culminant, Son Éminence Le-Comble-du-Génie…

Sur quoi Jeune Öien dirait… oh ! je le connais, il dira : Mais ceci n’est en réalité que théorie pure, paradoxes.

Et je ne suis pas capable de voir que c’est théorie pure, je n’en suis pas capable, Dieu m’assiste, tant je vois les choses sous un jour si funestement différent ! Est-ce ma faute ? Je veux dire : en suis-je personnellement respon-sable ? Je suis un étranger, un pérégrin de l’existence, une idée fixe de Dieu, appelez-moi comme vous voudrez…

Avec une véhémence croissante :

Et je vous le dis : cela ne me touche pas, quelque nom que vous me donniez ; je ne me rends pas, jamais, éternelle-ment jamais. Je serre les dents et endurcis mon cœur, parce que j’ai raison ; je veux me dresser, homme seul et unique, en face de l’Univers, et je ne céderai pas ! Je sais ce que je sais, dans mon cœur j’ai raison ; parfois, à de certains mo-ments, je pressens l’infinie cohérence de toutes choses. J’ai encore quelque chose à ajouter, que j’oubliais, je ne baisserai pas pavillon ; je veux jeter à genoux toutes vos sottes accep-tations touchant les grands hommes. Jeune Öien prétend que ma manière de voir n’est que théorie pure. Bon, si mon opi-nion est une théorie, je l’invalide et je me présente avec une autre qui est encore meilleure ; car je ne recule devant rien. Et je dis… attendez un peu, je suis persuadé que je puis dire quelque chose d’encore meilleur, parce que mon cœur est plein de bon droit, je dis : je méprise et honnis le grand homme dans l’avant-scène ; c’est un baladin et un fou devant

– 351 – mon cœur, ma bouche se contracte de mépris quand je vois sa poitrine gonflée et ses mines de vainqueur. Le grand homme a-t-il lutté lui-même pour devenir un génie ? N’est-il pas né avec ? Alors, pourquoi crier : hourra ! pour lui ?

Et Jeune Öien demande : Mais vous voulez vous-même mettre son Éminence Le-Comble à sa place, vous admirez pourtant l’Archi-esprit qui, lui non plus, n’a pas lui-même conquis de haute lutte son génie ?

Et Jeune Öien croit une fois de plus m’avoir pris en fla-grant délit d’inconséquence, c’est ainsi que la chose se pré-sente à ses yeux ! Mais je lui réponds encore, parce que la Sainte-Raison s’est emparée de moi : Je n’admire pas non plus l’Archi-esprit, je casse même Son Éminence Le-Comble si c’est nécessaire et j’en purge la terre. On admire l’Archi-esprit pour sa grandeur, pour son comble de génie… comme si le génie était le mérite propre de l’Archi-esprit, comme si le génie n’appartenait pas à l’humanité commune et n’était pas, à la lettre, une propriété de la matière ! Que l’Archi-esprit ait absorbé la part de génie de son aïeul, de son grand-père, de son père, aussi bien que celle de son fils, de son pe-tit-fils et de son arrière-petit-fils et ait ruiné sa lignée pour des siècles, ce n’est pas, non ce n’est pas la propre faute de l’Archi-esprit. Il a trouvé le génie en lui-même, il en a com-pris la destination et il l’a utilisé… Théorie ? Non, ce n’est pas de la théorie ; considérez que c’est l’opinion de mon cœur ! Mais si cela aussi est théorie alors je cherche dans mon cer-veau et je trouve encore une nouvelle échappatoire et je propose encore une troisième, une quatrième et une cin-quième écrasante contradiction, selon que j’en suis capable, et je ne m’avoue pas vaincu.

 

– 352 –

Mais Jeune Öien, lui non plus, ne s’avoue pas vaincu, car il a le monde entier derrière lui, et il dit : Alors, vous n’avez rien à admirer, pas de grand homme, pas de génie !

Et je réponds et je le décourage de plus en plus, au fur et à mesure, car il doit lui-même devenir un grand homme. De nouveau je lui rabats le caquet en répondant : Non, je n’admire pas le génie. Mais j’admire et j’aime le résultat de l’action du génie dans le monde, dont le grand homme n’est que le pauvre instrument nécessaire, pour ainsi dire la ché-tive alêne qui sert à faire les trous… Est-ce bien ainsi ? M’avez-vous enfin compris ?

Avec les mains brusquement tendues en avant :

Ah ! je viens encore de voir l’infinie cohérence des choses ! Comme cela brillait, comme cela brillait ! La grande explication m’a visité maintenant, à cet instant, au milieu de la pièce ! Il n’y avait plus d’énigmes pour moi, je voyais au fond de toutes les choses. Ah ! comme cela brillait, comme cela brillait !

Pause.

Oui, oui, oui, oui, oui, oui ! Je suis un étranger parmi mes semblables et bientôt sonnera l’heure. Oui, oui… Et du reste, qu’ai-je affaire des grands hommes ! Rien ! Simplement ceci : tout n’est que comédie et bluff et imposture chez les grands hommes. Bon ! Mais tout n’est-il pas comédie et bluff et imposture ? Certainement, certainement, tout n’est qu’imposture. Kamma, et Minûte, et tous les hommes, et l’amour, et la vie ne sont qu’imposture ; tout ce que je vois et entends et perçois est imposture, même l’azur du ciel n’est que de l’ozone, du poison, du poison sournois… Et quand le ciel est vraiment clair et bleu je navigue doucement là-haut

 

– 353 – et fais avancer ma barque bruissante dans de l’ozone bleu, de l’ozone trompeur. Et la barque est de bois odoriférant et la voile…

Dagny elle-même trouvait cela si beau : Dagny, tu l’as dit, et merci tout de même de l’avoir dit et de m’avoir aussi rendu heureux alors, au point que j’en ai frémi de joie. Je me rappelle chaque mot et le porte avec moi quand je vais le long des chemins et pense à tout cela, je ne l’oublie jamais… Et tu seras victorieuse, quand sonnera l’heure. Je ne te per-sécuterai plus. Et je ne t’apparaîtrai pas non plus sur la mu-raille ; il faut me pardonner d’avoir dit cela par esprit de vengeance. Non, je viendrai à toi, je tournerai autour de toi en battant de mes ailes blanches quand tu dormiras, je mar-cherai derrière toi quand tu t’éveilleras et te chuchoterai maintes bonnes paroles. Peut-être aussi me souriras-tu en re-tour en les entendant, oui, peut-être le feras-tu, si tu veux. Mais si je n’ai pas moi-même des ailes blanches, si peut-être mes ailes ne sont pas assez blanches, je prierai un Ange de Dieu d’agir en mon lieu et place et moi je n’irai pas me pré-senter devant toi, mais je me cacherai dans un coin pour voir que peut-être tu lui souris. Voilà ce que je ferai si je le puis, et je réparerai un peu du mal que je t’ai fait. Ah ! je suis heu-reux quand je pense à cela et je désirerais le faire tout de suite. Peut-être pourrai-je aussi te donner de la joie par d’autres moyens extraordinaires. J’aimerais à chanter au-dessus de ta tête chaque dimanche matin quand tu vas à l’église et je prierai aussi l’ange de le faire. Mais s’il ne veut pas faire cela pour moi et si je ne puis l’y amener, je me jet-terai à ses pieds et prierai de plus en plus humblement jusqu’à ce qu’il m’exauce. Je lui promettrai en échange quelque chose de bon et je lui ferai un cadeau et je lui ren-drai tant de services s’il veut avoir cette gentillesse… Oui, oui, j’en viendrai à bout et je me languis du désir de com-

– 354 – mencer, je suis ravi quand j’y pense. Et maintenant cela ne durera plus longtemps avant que le moment vienne, je veux moi-même hâter ce moment et je m’en réjouis par-dessus le marché… Songe, quand une fois tout brouillard aura disparu, la la la la…

Nagel dégringola l’escalier, heureux et exalté, et entra dans la salle à manger. Il chantait encore. Puis une petite contingence donna le coup de grâce à son joyeux entrain et l’aigrit pour plusieurs heures. Il chantait et prenait son dé-jeuner en toute hâte, debout devant la table, sans s’asseoir, bien qu’il ne fût pas seul. Quand il remarqua que les deux autres convives le regardaient, scandalisés, il leur demanda tout aussitôt pardon : s’il avait remarqué leur présence plus tôt, il ne serait conduit plus calmement. Par des journées pa-reilles il ne voyait ni n’entendait, n’était-ce pas une matinée magnifique ! Ah ! comme les mouches bourdonnaient déjà !

Mais il ne reçut aucune réponse, les deux étrangers con-servaient leur air mécontent et causaient dignement poli-tique. La bonne humeur de Nagel tomba d’un coup. Il se tut et quitta la salle à manger sans tambour ni trompette. Il en-tra dans une boutique, en bas de la rue, et se munit de ci-gares, puis il partit, à son habitude, vers la forêt. Il était onze heures et demie.

Hein ! les hommes n’étaient-ils pas toujours semblables à eux-mêmes ! Voilà ces deux avocats ou représentants de commerce, ou propriétaires, quels qu’ils pussent être, ils étaient assis dans la salle à manger à parler politique et ils prenaient des airs mauvais et amers parce qu’il lui était arri-vé de fredonner de joie en leur présence. Et ils mâchaient leur déjeuner avec des mines extrêmement entendues et ne toléraient pas d’être dérangés. Héhé, ils avaient tous deux de

 

– 355 – gros ventres pendants et des doigts gras et boudinés, ils avaient fourré leur serviette jusque sous leur menton. S’il s’écoutait, il retournerait à l’hôtel et les narguerait un brin. Qu’est-ce que c’était que ces très honorables messieurs ! Des représentants en semoule, en peaux d’Amérique, sinon en poterie commune, Dieu seul le sait ! Ah ! oui, il y avait vrai-ment là de quoi tomber à la renverse ! Et cependant ils avaient porté le coup de grâce à ses joyeuses pensées en un seul instant. Ils n’avaient même pas trop bonne mine ! Si, l’un d’eux avait assez bonne mine, mais l’autre – celui des peaux – avait une bouche de travers qui était ouverte d’un seul côté, ce qui la faisait ressembler à une boutonnière. Il avait aussi une masse de poils gris dans les oreilles. Fi ! il était déplaisant comme le péché ! Mais, n’est-ce pas, on ne devait pas chanter un bout de chanson quand cet homme était à sa mangeoire !

Oui, les hommes étaient réellement semblables à eux-mêmes, ils l’étaient bien ! Ces messieurs parlent politique, l’attention de ces messieurs a été attirée par le dernier mou-vement administratif ; Dieu merci, on pourrait sans doute encore sauver Buskerud de la « droite » ! Héhé, comme c’était savoureux d’observer leurs airs de propriétaires de mines quand ils disaient cela. Comme si la politique norvé-gienne était autre chose que de la sagesse au rabais et de la ténacité paysanne, de la vraie gomme élastique ! Moi, Lister-bu Ola Olsen, je consens une indemnité, forte de cent soixante-quinze couronnes, à une veuve dans le Nordland, à condition d’obtenir en revanche un chemin vicinal de trois cents couronnes dans la paroisse de Fjære, canton de Ryfylke. Héhé ! de la gomme élastique !

Mais, mort et passion ! ne va pas chanter une joyeuse chanson et déranger le député Ola dans son travail ! Il

– 356 – t’arriverait malheur ! Car, prends-y garde, Ola pense, Ola étudie. À quoi pense-t-il ? sur quoi fera-t-il demain une mo-tion politique ? Héhéhé, un homme à la coule dans le petit univers de Norvège, choisi par le peuple pour dire ses ré-pliques dans la Comédie du royaume, revêtu du saint cos-tume national, avec le brûle-gueule bourré de tabac à chi-quer menaçant le ciel, et son col de papier ramolli d’une sueur fidèle et honnête. Place à l’élu quand il arrive, écartez-vous, que diable, pour qu’il puisse jouer des coudes !

Ah ! grand Dieu, comme ce sont les zéros, ronds et gras, qui font les nombres grands !…

Au surplus, un point. Allez au diable avec vos zéros ! On finit par se lasser du bluff et l’on ne daigne plus y toucher. On va dans la forêt et l’on s’étend en plein air sous le ciel ; l’espace est plus grand, il y a plus de place pour l’étranger et les oiseaux volants… Et l’on se trouve une couche dans un endroit mouillé, on s’étale à plat ventre sur le sol maréca-geux et on se réjouit littéralement de se sentir lamentable-ment imprégné d’humidité. Et l’on enfonce la tête dans les roseaux et les feuilles spongieuses, et la vermine et les vers et de petits lézards mous se traînent le long de vos vête-ments et jusque sur votre visage et vous regardent de leurs yeux de soie verte, tandis que de tous côtés le calme mu-tisme de la forêt et de l’air vous enveloppe d’un murmure et que le Seigneur Dieu siège au plus haut des cieux et abaisse sur vous son regard fixe comme sur sa suprême idée fixe, on se sent en verve, pénétré d’une rare et étrange joie diabo-lique dont on n’a jamais connu la pareille ; on fait toutes les folies imaginables, on confond l’endroit et l’envers, on met le monde cul par-dessus tête et on s’en réjouit comme si c’était une action méritoire. Pourquoi pas ? On est soumis à des in-fluences singulières et on y cède, on se laisse entraîner avec

– 357 – plaisir, avec une joie indurée. Tout ce dont on a jadis ricané sarcastiquement, on éprouve un immense besoin de l’exalter et de le porter aux nues : on se délecte de se voir capable de livrer une petite bataille impériale pour la paix éternelle, on pourrait avoir envie d’instituer une commission pour amélio-rer la chaussure des facteurs, on glisse un mot en faveur de Pontus Wikner et l’on défend l’Univers et Dieu en général. Que le diable emporte la véritable cohérence des choses, elle ne vous importe plus, on pousse un rugissement dans sa di-rection et on laisse couler l’eau ! « Hoho et Deya, le soleil brille sur la colline ! » N’est-ce pas, on se lâche un peu la bride, on accorde sa harpe et l’on chante des psaumes et des chansons, à braver toute description !

D’un autre côté on laisse dériver son âme au gré du vent et des flots, en s’abandonnant au pire galimatias. Laissez dé-river, laissez dériver, c’est si agréable de céder sans résis-tance ! Et pourquoi devrait-on faire de la résistance ? Héhé ! sera-t-il permis à un vagabond arrêté d’arranger ses derniers instants comme il lui plaît ? Oui ou non ? Un point. Et on s’arrange à sa guise.

Il y a bien quelque chose que l’on pourrait faire, on pourrait user de son influence en faveur de la « mission inté-rieure », de l’art japonais, de la ligne de Hallingsdal, de n’importe quoi, pourvu qu’on use de son influence en faveur de quelque chose et que l’on aide à mettre quelque chose sur pied. L’idée se fait jour en vous que J. Hansen, honorable tailleur, à qui l’on a jadis acheté un pardessus pour Minûte, que cet homme a d’énormes mérites comme citoyen et comme être humain, on commence à l’estimer et on finit par l’aimer. Pourquoi l’aime-t-on ? Par plaisir, par bravade, par joie indurée, parce qu’on est saisi par… et que l’on cède à… certaines influences singulières. On lui murmure son admira-

– 358 – tion à l’oreille, on lui souhaite sincèrement gros bétail et me-nu bétail en abondance et, quand on le quitte, on lui fourre, Dieu me pardonne, sa propre médaille de sauvetage dans la main. Pourquoi ne le ferait-on pas, du moment que l’on cède à ces curieuses influences ? Mais cela ne suffit pas, on re-grette aussi d’avoir, dans le temps, parlé irrespectueusement du député Ola. Et c’est seulement alors qu’on s’abandonne vraiment à la plus suave folie, hoho, comme on lui cède !

Que n’a pas fait le député Ola pour le canton de Ryfylke et pour le royaume ! Vos yeux s’ouvrent peu à peu devant son fidèle et honnête travail et votre cœur s’amollit. Votre bonté vous emporte, on sanglote et on pleure de compassion pour lui et l’on jure dans son âme de lui accorder réparation au double et au triple. L’idée de ce vieil homme du peuple militant et souffrant, de cet homme au pelage modeste, vous ravit dans un besoin de miséricorde affectueux et fou qui vous fait hurler de pleurs. Pour relever Ola on dénigre tous les autres et le monde entier, on se fait une jouissance de dépouiller les autres de tous leurs avantages en sa faveur, on cherche les mots les plus somptueux et les plus bénis pour le glorifier. On dit carrément que Ola a fait la plus grande partie de ce qui a été fait dans le monde, qu’il a écrit le seul « Trai-té de l’analyse spectrale » qui soit digne d’être lu, qu’il est en vérité le seul qui, en l’an 1719, défricha toutes les « Prairies » de l’Amérique, qu’il a inventé le télégraphe et que, par-dessus le marché, il est monté sur Saturne et a causé avec Dieu cinq fois. On sait fort bien que Ola n’a pas fait tout cela, mais, par incohérente bonté, on dit tout de même qu’il l’a fait, qu’il l’a fait, et l’on pleure violemment et l’on jure et l’on se voue perversement aux pires tourments de l’enfer pour af-firmer que c’est précisément Ola et personne d’autre qui l’a fait. Pourquoi fait-on cela ? Par bonté, pour donner à Ola une réparation infiniment multipliée ! Et on se répand en hymnes

– 359 – de louanges pour lui procurer une énorme réparation, on chante libertinement et blasphématoirement que c’est d’ailleurs Ola qui a créé le monde et mis à leur place le soleil et les étoiles, et que c’est lui qui continue depuis à entretenir le tout, et là-dessus on ajoute une longue litanie d’atroces ju-rements pour affirmer que c’est vrai. Bref, on laisse sa pen-sée s’adonner aux plus rares, aux plus ravissants déborde-ments dans le sens de la bonté de cœur, à la plus délicate débauche de jurons et de turpitudes. Et chaque fois qu’on a trouvé à dire quelque chose de vraiment inouï, on ramène ses genoux sous soi et on ricane de joie à l’idée de la répara-tion réussie qu’a fini par obtenir Ola. Oui, tout pour Ola, Ola le mérite parce qu’une fois on a parlé de lui irrespectueuse-ment et qu’on s’en repent.

Pause.

Comment était-ce donc, n’ai-je pas dit aussi une fois la pire fadaise sur un corps qui… oui, qui était mort… attendez un peu… c’était une jeune fille, elle mourut et remercia Dieu de lui avoir prêté son corps dont elle n’avait jamais fait usage. Halte-là, c’était Mina Meek, je me le rappelle mainte-nant et j’en ai honte de la tête aux pieds. Que de choses on dit en l’air que l’on regrette plus tard et dont on gémit de honte, ah ! comme la honte vous arrête brusquement et vous fait pousser des cris !

À vrai dire Minûte fut seul à l’entendre, mais j’en ai honte pour mon propre compte. Sans parler d’une bévue en-core plus ignominieuse que j’ai commise une fois et que je n’oublierai jamais, touchant un Esquimau et un sous-main. Pouah ! arrière ! Grand Dieu ! c’est à en rentrer sous terre !… Silence, la tête haute ! au diable les scrupules ! Songe, quand un jour l’assemblée des élus se réunira dans la vallée de Jo-

 

– 360 – saphat, sous la splendeur du ciel, sous la splendeur du ciel ; seras-tu parmi eux ! Ah ! Dieu, comme tout cela est en-nuyeux, Dieu-eu, comme tout cela est ennuyeux !…

Quand Nagel fut arrivé dans la forêt, il se jeta à terre sur la première touffe de bruyères venue et se cacha la tête dans les mains. Quelle confusion dans son esprit, quel foisonne-ment de pensées impossibles ! Un moment après il s’endormit. Il ne s’était pas passé plus de quatre heures de-puis qu’il s’était levé et il s’endormit cependant, mortelle-ment las et épuisé.

 

Quand il se réveilla c’était le soir. Il regarda autour de soi, le soleil était en train de se coucher derrière le moulin à vapeur sur la crique intérieure et les petits oiseaux voletaient d’un arbre à l’autre en chantant. Sa tête était parfaitement en ordre, plus aucune pensée confuse, nulle amertume, il était parfaitement calme. Il s’appuya au tronc d’un arbre et se mit à réfléchir. Devait-il le faire maintenant ? pourquoi pas aussi bien maintenant que plus tard ? Non, il lui fallait d’abord mettre en ordre différentes choses, écrire une lettre à sa sœur, gratifier Martha d’un petit souvenir dans une enve-loppe ; il ne pouvait pas mourir ce soir. Il n’avait pas non plus réglé son compte à l’hôtel ; et puis il ne voulait pas ou-blier Minûte…

Et, à pas lents, il rentra à l’hôtel. Mais demain soir cela aurait lieu, à minuit, sans préparatifs d’aucune sorte, bref et net, bref et net !

Il était trois heures du matin qu’il était encore à la fe-nêtre de sa chambre à regarder la place du marché.

 

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